Billets qui ont 'Mauriac, Claude' comme auteur (RC) ou auteur.

PAL de pals

Pile à lire de livres d'amis ou de connaissance, livres qui attendent dans ma bibliothèque (cette liste en forme de remords et d'engagement moral (de les lire au plus tôt, bien sûr)).

Par ordre alphabétique:

- Un article de Jean Allemand, un article de Patrick Chartrain (sur Jean Allemand!) à l'occasion du centenaire de la naissance de Claude Mauriac in Nouveaux Cahiers François Mauriac n°23, Grasset, 2016.

- Laurent Chamontin, L'empire sans limites, éditions de l'Aube, 2014. Ses articles sur Diploweb sont à lire ici, en bas de page.

- Justine Lacroix et Jean-Yves Pranchère, Le Procès des droits de l'homme, Seuil, 2016 Les articles et entretiens sur le web sont nombreux.

- Guillaume Orignac, David Fincher ou l'heure numérique, éditions Capricci, 2011 (édition que je possède), 2014 pour l'édition augmentée.

- Rémi Pellet, Droit financier public, PUF, 2014 (plus historique et moins austère que le titre ne le laisse craindre).

Paul Claudel

Mardi 9 avril 1946

Placé à la gauche Paul Claudel, lors d'un déjeuner organisé par Pierre Brisson, au Ritz, en son honneur, je suis amené à défendre le Stendhal du Rouge et de la Chartreuse, et le Flaubert de l'Education, qu'il traite superbement d'imbéciles et d'impuissants. il explique comment l'auteur du Rouge et le Noir a amoindre et édulcoré la véritable aventure de Brangues à laquelle il emprunta le sujet de son roman. «En somme, c'est Le Rose et le Noir», interrompt le professeur Mondor. A propos de Stendhal, toujours, Claudel se lance dans une charge violente contre l'introspection affirmant que l'homme est ce qu'il fait, non ce qu'il pense. Je ne peux m'empêcher de dire: «C'est aussi ce que Sartre prétend…», interruption qui fait rire toute la table (surtout mon père et Henri Mondor) et le rend visiblement furieux.
Paul Claudel, si curieux que cela puisse paraître, n'a pas du tout l'air de cet «académicien malgré lui» dont on a parlé. Un surcroît d'orgueil illumine au contraire son beau visage de vieux pontif-paysan. «On voit l'importance de cette Académie tant vilipendée à la joie de ceux qui y entrent», me dit ensuite mon père.
L'exultation de Mondor n'était en effet dépassée que par celle de Claudel. Et pourtant, Claudel…
Il déchire à belles dents hommes et choses avec l'alacrité joyeuse et sans remords du génie, sa forte mâchoire semblant broyer les mots qu'il prononce. Il ne s'attendrit que sur le Japon, dont James de Coquet, qui en revient, raconte les immenses destructions. Moins sourd que je ne le pensais, avec un visage que les contorsions et les rictus ne réussissent pas à rendre méchant.

Claude Mauriac, Aimer de Gaulle, p.275-276 - Grasset, 1978

Les réticences vaines

— Oh ! vous savez, c'est comme les cochons de l'abattoir de Chicago, dont quelqu'un parlait: pleins d'orgueil et de réticences, mais qui sortent bel et bien en boîtes à conserve à la fin de l'opération.

Claude Mauriac, Aimer de Gaulle, p.375 - Grasset, 1978

Un critique critique

Gageons qu'il se trouvera un critique (il ne m'aura pas lu jusqu'ici) pour dire que le meilleur, dans mon livre, ce sont les citations, en quoi il n'aura pas tort.

Claude Mauriac, La marquise sortit à cinq heures, p.293, Albin Michel 1961.

La vérité et la légende

A propos de Rimbaud, Etiemble a écrit, dans un livre où il consacre trois cent pages à démontrer cette thèse, que la recherche de la vérité n'intéresse presque personne et que d'un écrivain nous n'acceptons que les images légendaires. C'est que la Légende, au bout d'un certain temps fait, elle aussi, à sa manière, partie de l'Histoire…

Claude Mauriac, La marquise sortit à cinq heures, p.276, Albin Michel 1961.
Voilà qui rappelle Strakhov.

Les intellectuels ont toujours été contre la France

Je mets alors la conversation sur le prestige dont bénéficie actuellement le communisme chez les intellectuels. Je ne parle pas des petits combinards, et autres calculateurs, mais des esprits droits. «Les intellectuels français ont toujours trahi la France», me répond le général de Gaulle, qui me cite deux textes incroyables de Voltaire adressés à Frédéric II après Rossbach — où l'on voit le cul des Français rimer avec vaincu, et l'inhabileté au combat des mêmes Français opposée à leur science du pillage. Tout cela cité impeccablement, chaque mot scandé, lancé comme un soufflet:
Vous n'avez qu'à y réfléchir: les intellectuels ont roujours pris parti contre la France.
J'invoque le Maurras d'autrefois, à l'époque où c'était l'Action française qui polarisait autour d'elle toutes les intelligences, même celles des partis adverses. Et à mon grand étonnement, de Gaulle dit:
— Mais Maurras était aussi contre la France. Contre la France de son temps.
Ce qui est bien mon opinion et je me réjouis de la lui voir partager, contre toute attente. Je songe qu'en s'opposant si violemment aux partis, il risque lui aussi de prendre parti contre la France de son temps. Je dis seulement:
— Là réside précisément tout le problème. Les pires ennemis de la France ont souvent cru la servir. Ils aimaient une France de leur goût; il reconnaissaient à cette seule entité le nom de France et ne croyaient pas trahir en combattant l'autre, la vraie…

Claude Mauriac, Aimer de Gaulle, p.345 - Grasset, 1978

Autobiographie romancée, autobiographie romanesque

Pierrot le fou à la télévision. Anna Karina dit: «Je rêve que la vie soit comme les romans: logique, claire, organisée…» C'est ce que font de leur vie les auteurs d'autobiographies. Une autobiographie romancée est impardonnable, une autobiographie romanesque est inévitable. J'ai composé un roman avec ce que les universitaires et critiques s'entêtent à appeler mes «mémoires» ou mes souvenirs.

Claude Mauriac, Le rire des pères dans les yeux des enfants, p.474 - Grasset 1981

Roland Barthes écrit à Claude Mauriac

30 mars 1974

Cher Claude Mauriac,
j'ai enfin reçu votre livre, et avec un très grand plaisir. Peut-être avez-vous quelquefois l'idée que nous sommes loins l'un de l'autre; mais par ce livre, je me sens très près de vous; je ne parle pas seulement de la conception, si proche du pouvoir que j'attibue à l'
agencement des fragments, agencement qui possède le don d'immobilité du temps — je dirai presque d'immortalité, car le sujet de votre livre est en somme l'immortalité (la dénégation de mort, de deuil), mais aussi tout votre passé, ici rappelé, est d'une certaine façon le mien; vos dates sont les miennes, votre pays, celui de votre père, est le mien (j'ai lu très tôt ses romans avec délices, le délice des noms propres du Sud-Ouest retrouvés), les écrivains dont vous parlez, ce sont en somme mes écrivains, jusqu'à Bataille que vous décrivez avec une vérité absolue; et je vous remercie, parce que j'en ai été très touché, de m'avoir placé au nombre de tous ceux que vous appelez.
J'ajoute à cette gratitude réelle mon remerciement à tous deux de m'avoir amené en auto l'autre jour, à travers la pluie et les encombrements, à ma gare du Luxembourg.

A bientôt j'espère,
bien amicalement
Roland Barthes



Claude Mauriac, Le rire des pères dans les yeux des enfants, p.406 - Grasset 1981

Un dîner chez les Robbe-Grillet

J'ajoute des sauts de ligne pour faciliter la lecture à l'écran.
Paris, mercredi 11 juin 1958

Avec Marie-Claude, hier, chez les Alain Robbe-Grillet, avec Nathalie Sarraute. Arrivés à 6 heures et demie pour boire un verre de porto, nous sommes partis à près de 11 heures, en ayant l'impression de n'être restés que peu de temps.

[…]

Alain Robbe-Grillet et sa femme se montrent fiers de l'appartement qu'ils ont eu la chance d'obtenir grâce à Paulhan dans cette maison du voulevard Maillot où habite aussi Félicien Marceau (chez qui nous avons dîné il y a quelques mois). Il a fait lui-même non seulement la peinture mais la menuiserie et se montre justement orgueilleux de ses placards dont se ferment avec précision les portes par lui fabriquées et montées. Je dis:
— Nous savions bien que vous aviez un compas dans l'œil et un mètre dans la poche…
Ce dont il a la bonne grâce de rire.
Flashes dont la conversation fut éclairée :
Samuel Beckett (« Sam »), sous l'occupation, venant d'écrire Murphy, parlait à Nathalie Sarraute de destruction du langage (il habita chez elle et donna des leçons d'anglais à l'une de ses filles). Il ne fait plus jamais allusion désormais, dit Robbe-Grillet, à ses travaux: leur seule conversation porte sur leur amour commun des jardins. Beckett passe ses journées à tondre un gazon réticent et à lutter contre les taupes, l'essentiel de sa correspondance avec son éditeur américain consistant en des demandes et en des envois de produits chimiques divers destinés à leur destruction. Mais si j'ai bien compris, ce sont surtout ses arbres qui en souffrent — et en meurent.

Les deux premier romans de Nathelie Sarraute et le premier (resté inédit) de Robbe-Grillet ont été refusés par Gallimard. Sans le dire nettement, Nathalie suffère, laisse entendre, nous amène à avancer nous-mêmes que T. sous prétexte d'aider à la publication de Portrait d'un inconnu par Gallimard, fit le nécessaire pour la rendre impossible. Elle nous raconte que, chez un petit coiffeur de la rue Jacob, elle avait cette semaine comme voisine la même T., habituée de l'endroit et fort étonnée de la voir là. Elle était sous le casque et semblait gênée d'être surprise ainsi.
— Non point pour lui faire la leçon (rien n'était plus loin de ma pensée, je voulais au contraire marquer une différence qui n'était pas à mon honneur), par gêne, pour dire quelque chose, j'expliquai que, moi, je n'allais chez le coiffeur que tous les six mois et uniquement pour me faire couper les cheveux. Elle eut l'air furieuse, me tourna le dos, et, par la suite, quitta la maison sans me dire au revoir…
— Oui, elle a dû penser que vous lui donniez une leçon…
Cela dit, il apparaît, Robbe-Grillet le lui dit et le prouve sur quelques exemples, que Nathalie Sarraute a tendance à interpréter les réactions les plus simples et à inventer de touts pièces, sur un indice plus ou moins important, des histoires où tout ce qui se dit et se passe l'est à son détriment. Elle ne dit pas non. J'essaye d'expliquer:
— C'est parce que vous vous sentez toujours en faute, coupable d'on ne sait quoi…
Et elle approuve, heureuse d'être comprise et d'autre part satisfaite d'entendre Marie-Claude avouer que telle est, pour elle aussi, sa réaction immédiate: la culpabilité. (…)

Réunis en tandem par une célébrité qui se moque des nuances et rapproche toujours leurs deux noms, Alain Robbe-Grillet et elle font équipe de bon gré pour avoir été rapprochés par le hasard et se donnent la réplique sur un ton où l'ironie l'emporte heureusement sur le sérieux.
Je doute plus de l'avenir de Robbe-Grillet et de sa réelle importance que de ceux de Nathalie Sarraute. (Sans parler de Butor qui fait déjà carrière pour son propre compte et dont les recherches sont rendues d'un accès facile grâce à un classicisme rassurant.) Il n'empêche que c'est de Robbe-Grillet que s'occupent surtout les spécialistes de la chose littéraire — surtout aux Etats-Unis où l'on fait des thèses sur lui et d'où va venir, aux frais d'une université, un jeune homme chargé d'étudiet sur place son œuvre.
Il est vrai que les Américains sont on ne peut plus sérieux et méthodiques. J'ai reçu la visite d'un jeune professeur de Harvard qui écrit une thèse sur de Gaulle et le R.P.F., Nicolas Whal: il m'a appris qu'un de ses assistants est chargé d'étudier Liberté de l'esprit qu'il possède, lui, en totalité à deux numéros épuisés près: «Mais nous pouvons consulter heureusement la collection complète à l'université de Havard» — ce qui ne laisse pas de m'étonner et me fait rétrospectivement éprouver (en pensant aux conditions dans lesquelles je faisais cette revue!) une certaine satisfaction.

Claude Mauriac, Le rire des pères dans les yeux des enfants, p.98 à 101 - Grasset, 1981

Libération de Paris

Dans La terrasse de Malagar, Claude Mauriac cite Edmond Michelet:
Dachau, 27 août 1944

Edmond Michelet :

Pour montrer à quel point je me suis toujours senti en très pofonde communion avec la pensée du Général à cette époque même, je veux rappeler cet autre trait qui se rapporte aux jours qui ont suivi la libération de Paris. Nous étions bien sûr à Dachau toujours aux mains des S.S. C'était un dimanche, j'avais été convoqué à une heure indue par le Tchèque responsable du bloc 13 des tuberculeux; c'était un bon endroit, le bloc 13 parce que les Allemands, qui craignaient beaucoup les bacilles, n'y entraient pas, et nous avions installé là un petit poste récepteur.
Je me suis donc rendu au bloc 13 et j'ai vu là, devant moi, trois personnages; il y avait le Tchèque, qui se tenait droit comme un piquet, le Yougoslave et le Polonais. J'entends encore le Tchèque qui m'avait reçu deux ans plus tôt avec les réserves que vous savez, me dire d'une voix incroyable: «Michelet, je vous ai convoqué à cette heure parce que je voudrais vous faire part de la plus grande nouvelle reçue depuis que nous sommes ici: Paris est libéré et Paris est intact.»
Parmi mes trois, deux savaient que leur propre capitale avait été anéantie, le Polonais et le Yougoslave, et pourtant, pour eux c'était la plus grande nouvelle: Paris était libéré et intact.
(La Querelle de la fidélité)

Claude Mauriac, La Terrasse de Malagar, p.328 - Grasset, 1977

La tombe de Balzac

Dimanche… août 1946

— S'il vous plaît, monsieur, la tombe de Balzac?
Le gardien du cimetière a froncé les souvcils, sans comprendre; et tout à coup son visage s'est éclairé et il a dit sur un ton d'indulgente supériorité:
— Honoré de Balzac, vous voulez dire? Alors, c'est différent: écoutez…
Le jeune homme, embarrassé par les deux bouquets qu'il tenait — un blanc et un rouge — a remercié d'un signe de tête. Puis il est parti, ses fleurs à la main, dans la verte lumière sous-marine qui est celle du Père-Lachaise en été, et je l'ai suivi de loin à travers les sépultures, seul avec lui sous la voûte des arbres. Le buste de Balzac est apparu entre les croix, je me dissimulai derrière un caveau. Me jeune homme ne s'agenouille pas; il ne paraît point davantage prier: simplement, il dispose ses œillets et ses marguerites sur la pierre, avec autant d'amour, semble-t-il, que Félix de Vandenesse préparant, au bas du perron de Clochegourde, ses bouquets pour Mme de Mortsauf. Il reste ensuite un long moment immobile, les bras croisés, dominant comme Rastignac ce Paris assoupi que recouvrent déjà les ombres du soir. Mais aucun désir de conquête ne doit hanter cette âme que je devine sans ambition.
Lorsqu'il fut parti, je m'approchai à mon tour du tombeau et je vis, en regardant la plaque, qu'il y avait tout juste quatre-vingt-seize ans que Balzac était mort.


Lundi.

Cette tombe bien entretenue et que deux bégonias en pots me parurent décorer de façon permanente, me fit me souvenir d'une lettre que reçut le général de Gaulle à l'époque où il était au Gouvernement. Un correspondant inconnu l'y informait de l'état de délabrement dans lequel se trouvait la sépulture de Balzac. Je communiquai pour éléments de réponse cette lettre à Marcel Bouteron. Il répondit peu de jours après qu'il s'occupait de remédier à cet état de chose et que le Général pouvait être assuré que le tombeau du romancier de la Comédie humaine ne serait plus laissé à l'abandon. Une enquête discrète devait révéler peu après que Marcel Bouteron avait supporté personnellement les frais de la restauration et qu'il s'était soucié d'assurer la continuité de cette surveillance au cas où il viendrait lui-même à disparaître. Aussi bien ces deux bégonias étaient-ils vraiment la signature de l'amour.

Claude Mauriac, Aimer de Gaulle, p.345 - Grasset, 1978
Je ne sais ce qu'il en est aujourd'hui, mais en avril 2010 la concession arrivait à son terme : «Concession en reprise administrative aux fins de sauvegarde, s'adresser à la conservation.»
Il faudrait que j'y repasse.


Une hérédité chargée

Qui, à qui j'expliquais que le fils de François Mauriac avait épousé une petite-nièce de Proust et d'Edmond Rostand, m'avait répondu avec incrédulité: «C'est possible, ces choses-là?»
Lundi 21 mai 1951

Marie-Claude me présente à ses deux grands-mères: la sœur d'Edmond Rostand, Mme Louis Mante-Rostand et la belle-sœur de Marcel Proust, Mme Robert Proust… La première dans un bel hôtel de la rue du Bac avec une vue de jardins dont le silence et la verdure vous transportent très loin de Paris; la seconde dans un appartement sinistre et nu de l'avenue de Messine. Mme Gérard Mante nous rejoint chez sa mère. Nous prenons un verre en face du Fouquet's, puis dînons square Lamartine. Marie-Claude me raccompagne à la maison.

Claude Mauriac, Aimer de Gaulle, p.168 (Grasset, 1978)


Extrait de conversation :
— Tu connais la BD XIII ?
— Euh oui, un peu, de nom…
— Eh bien, c'est un plagiat complet de Ludlum. Quand je l'ai commencée, je n'en revenais pas, cela aurait pu mener à un procès. Enfin, je suppose que Ludlum s'en fiche. Enfin, juste le début, après ça diverge. Un peu comme La bicyclette bleue et Autant en emporte le vent, je crois. Il y avait bien eu un procès?
— Oui. Tu sais ce que c'est, La bicyclette bleue?
— Euh non.
— C'est Malagar. Régine Desforges vit avec Pierre Wiazemsky, tu vois qui c'est?
— Je ne connais qu'Anne.
— C'est son frère, le dessinateur Wiaz.


Une info est sous-entendue dans cette conversation: les enfants Wiazemsky sont les neveux de Claude Mauriac, sa sœur ayant épousé le prince Wiamzemsky, rencontré pendant la guerre. Lorsque Claire le présenta à son père François Mauriac, celui-ci, inquiet, demanda à Henri Troyat, ami intime de la famille, qui était ce prince de pacotille: c'était un "vrai" prince.

Sage précaution

Samedi 27 janvier 1945.

[…] La menace qui pesait sur la vie de mon père et qui la hantait depuis des semaines s'écartait. Inutiles les verrous de sûreté de la porte, et l'ange gardien, si gênant qu'on omettait malgré tout de faire appel à lui. Notre voisin du dessous allait pouvoir enlever la prudente pancarte épinglée sur sa porte et portant, en lettres bien lisibles, ses noms et qualités afin que les assassins ne pussent se tromper d'étage et de victime… Nous savons par la cuisine que ces bruits de représailles en cas de condamnation à mort de Maurras étaient venus jusqu'à lui et qu'il avait jugé bon de prendre cette mesure de précaution.

Claude Mauriac, Aimer de Gaulle, p.125 (Grasset, 1978)

Entre deux maux

Il faut savoir préférer un mauvais journal à pas de journal du tout.

Claude Mauriac, Aimer de Gaulle, p.67 (Grasset, 1978)

Maria Chapdelaine

J'emporte le premier tome du journal de Du Bos avec l'intention de demander le prix d'une "reliure de travail": il part littéralement en lambeaux, j'ai la robe couverte de petits bouts de papier.

(Ma curiosité a été réactivée récemment par une remarque de Claude Mauriac dans La terrasse de Malagar, qui lisait ce journal en citant un autre auteur qui disait qu'il y a toujours dans Paris la nuit quelqu'un en train de lire le journal de Du Bos (souvenir très fautif. Je chercherai le passage exact). Où ai-je relu, là aussi récemment, que Du Bos citait parfois longuement le livre qu'il devait critiquer en lieu et place de l'article qu'il devait écrire, entraîné par son amour des pages qui se défendaient si bien elles-mêmes? Je comprends si bien cette pulsion.)

Je le feuillette dans le RER, ou plutôt j'en lis la première page, car il est impossible de feuilleter un livre dans cet état. Maria Chapdelaine. Du Bos: «…si pour les esprits comme le mien auxquels une certaine naïveté naturelle fait défaut, ce ne sont pas les livres les plus simples qui donnent naissance et presque exclusivement aux préoccupations les plus techniques.»

Maria Chapdelaine lu au collège. Douze ou treize ans. Je me souviens de l'attente, de l'amour pudique, de l'ennui, du vide, de la tempête de neige, de l'angoisse, du chapelet récité, et m'être dit «ça ne marchera pas», parce que ça n'avait pas marché lorsque j'avais essayé pour ma chienne malade.

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Complément le 17 juillet 2014

Très fautif le souvenir :

Vers ces années-là, 1928-1929, mon père aimait raconter que le fils d'un de ses amis — Jean-Pierre Giraoudoux? François Valéry? — disait qu'il lui arrivait, au milieu de la nuit, d'aller chercher un volume de Du Bos pour en savourer quelques pages et pouvoir se dire: «…Dans le monde entier, je suis le seul qui lit, en ce moment, du Du Bos…»

Claude Mauriac, La Terrasse de Malagar, p.210-211

Ce besoin de reconnaissance impossible à étancher

J'aime l'amphibologie du mot "reconnaissance".
Ce matin, tombée sur quelques lignes qui résonnent avec certaine rumination camusienne. (Peut-on résonner avec une rumination? Hum…)
Camp-Long, jeudi 20 août 1959
[…]
Mon Dîner en ville dans toutes les librairies: 12e mille. Une pile de 7e remarquée lors de mon dernier passage a été remplacée (à deux tirages près par autant d'exemplaires du dernier tirage. Comment (et pourquoi?) cacherais-je ma satisfaction? Lu dans le dernier livre de Blanchot:

Les lecteurs sans indulgence risquent dêtre irrités en voyant cette Virginia Woolf qu'ils aiment, si éprise de succès, si heureuse des louanges, si vaine d'être un instant reconnue, si blessée de ne l'être pas. Oui, cela est surprenant, douloureux et presque incompréhensible. Il y a quelque chose d'énigmatique dans ces rapports faussés qui mettent un écrivain d'une telle délicatesse dans une dépendance si grossière. Et chaque fois, à chaque nouveau livre, la comédie, la tragédie est la même…

Toutes proportions gardées, je suis pareil et ne réussis pas à en avoir honte (si je n'ignore point le ridicule apparent, pour des tiers, d'une telle attitude). J'en ai souvent donné ici la raison: c'est parce que nous avons un irrémédiable complexe non seulement d'infériorité mais même d'inexistence…
Et cela me remet en mémoire ces paroles de mon père au sujet de maman:
— Elle m'écrit des lettres si gentilles. […] le vrai est que nous avons tous un complexe d'infériorité, que nous ne pouvons nous croire aimés. […]

Claude Mauriac, La Terrasse de Malagar - le temps immobile 4, p.441-442 (Grasset 1977)

Jacques de Bourbon-Busset

Paris, samedi 15 mai 1976.

Au cours de l'émission de Bernard Pivot, hier soir, Jacques de Bourbon-Busset, en présence de sa femme que nous apercevions derrière lui, a dit ceci qu j'ai été ému d'entendre: «Posséder beaucoup de femmes c'est avoir sous de trompeurs visages et corps différents toujours la même; aimer une femme et une seule, au long de nombreuses années, c'est aller de découverte en découverte. C'est découvrir en une femme, les unes apèrs les autres, toutes les femmes.»

Claude Mauriac, La terrasse de Malagar, p.313 (Grasset, 1977)

L'enfer, ce n'est même pas pour les autres

Claude Mauriac dîne avec son père le 3 novembre 1941.
Dîner avec papa dans le bistrot proche de chez moi, Francis. (Cette petite rue Bernard-Palissy: décor tout préparé pour jouer Molière). Puis je l'emmène au bar de la rue Champollion où il est séduit par l'animalité saine et bon enfant d'un public pittoresque.
— C'est si rare, pour un académicien, cette prise de contact directe avec un monde si différent…
Il a gardé sa rosette de commandeur de la Légion d'honneur, ce qui impressionne ce public habitué à d'autres compagnies.
Mon père dit aussi:
— En écoutant, en observant ces hommes et ces femmes, on mesure le contresens qu'il y aurait à leur appliquer les lois du christianisme. Comment ces enfants seraient-ils responsables? L'Enfer n'est que pour cinquante personnes, dont, hélas, je suis…
Je réponds qu'en raison du peu d'affluence, on renoncera à mettre l'Enfer en marche.
— Oui, dit mon père, Dieu n'allumera pas un si grand brasier pour si peu de monde…

Claude Mauriac, La terrasse de Malagar - Le Temps immobile 4, p.230 (Grasset 1977)
J'ai cité un peu longuement le passage sur l'enfer car je sais que cette idée d'un enfer économiquement non viable en amusera certains, mais ce qui m'a accrochée dans ce passage, c'est le bar de la rue Champollion.
Après tout, le principe du Temps immobile est le montage d'extraits de journaux pour montrer la permanence des thèmes et des motifs à travers les années. Je propose donc ce billet de blog d'octobre 2006 où se maintient toujours le bar de la rue Champollion.
(Et c'est alors que je regrette de ne pas avoir blogué plus tôt, avant même l'existence des blogs: je me souviens avoir ébouillanté au vin chaud ma fille de deux ans dans ce café.)

(«Livre qu'il appartiendra à chaque lecteur de compléter avec ses souvenirs personnels relayés par ses propres lectures», ibid, p.217 (mais je triche un peu, Claude Mauriac parle alors en 1957 d'un autre manuscrit, Les Barricades de Paris.))

Hésitations

Colloque au Collège de France sur "Responsabilité de la littérature dans l'entre-deux-guerres : cas d'espèce et questions théoriques". Aujourd'hui il s'agissait de «Gide et la NRF».
Nous avions été prévenus par Fabrice Picandet qui tient le blog e-gide (un must pour tous ceux qui veulent se tenir au courant de "l'actualité" gidienne), ce qui nous a permis de rencontrer également Philippe Brin qui s'intéresse lui à Roger Martin du Gard. (Et Patrick Chartrain à Claude Mauriac: en fait, à nous tous, nous finirons par ressembler aux fugitifs de la fin de Farenheit 431, représentant chacun non un livre, mais un auteur.)

Pause dans la matinée. Nous nous présentons, nous discutons un peu, j'avoue mon embarras concernant ce blog depuis que Renaud Camus a déclaré se ranger aux côtés de Marine Le Pen: je n'ai aucune envie d'écrire des billets politiques (ce n'est pas tant qu'il n'y ait rien à en dire qu'il me semble en avoir dit ce que j'avais à en dire et que je n'ai rien à y ajouter. Au mieux le sujet[1] m'agace, au pire il m'attriste[2], mais je crains de donner une impression de fuite (de mes responsabilités, justement) si je traite de la seule activité qui me paraît sérieuse dans les activités camusiennes, la littérature (la seule qui me paraît sérieuse[3]: ce matin, Gide cité et recité insistait sur l'importance de se consacrer d'abord au futur, au long terme, à l'œuvre, à la forme… (sigh))

Mes interlocuteurs ont été aimables et même plus, encourageants, déplorant que la possibilité de débattre qui existait entre les deux guerres ait totalement disparu.
Je suis toujours surprise de m'apercevoir que dans ce genre de rencontre tout le monde connaît Renaud Camus (surprise parce qu'il est si peu souvent cité par ailleurs) — et ceux qui le lisent le plus naturellement dans ses livres les plus ésotériques sont les lecteurs de Mallarmé, Proust, Roussel, habitués à ne pas se laisser rebuter.

Enfin bon. Tout cela pour dire que je remercie mes interlocuteurs. Ils m'ont donné le goût d'envisager de me remette à écrire ici régulièrement. Reste la question de l'emploi du temps.

2-2-36. L’emploi du temps est la seule vraie question morale, celle qui contient toutes les autres. Dis-moi ce que tu fais de tes journées, je te dirai ce que tu vaux. […]
Renaud Camus, Vaisseaux brûlés

Notes

[1] Pas le sujet de l'immigration: le sujet tel qu'il est traité par Renaud Camus, qui applique désormais à ses interlocuteurs/adversaires tout ce qu'il leur reprochait: l'arme absolue de langage, qui prend la forme non de l'accusation de racisme mais de celle de stupidité. Si vous n'êtes pas d'accord avec lui, ce n'est pas que vous avez quelques raisons de douter — si ce n'est du diagnostic, au moins de la cure — non, c'est que vous avez le cerveau ramolli par la propagande et que vous êtes incapable de penser, idiots (inconscients) que vous êtes.

[2] Ce matin, le nom de Maurras a souvent été prononcé, entre autres pour faire remarquer que pendant toute une époque, si Gide tenait la NRF éloignée de la politique en prônant l'art pour l'art, c'est sans doute qu'il se sentait proche des idées politiques de Maurras qui lui voulait mettre l'art au service du politique; et je me souvenais de ce mot de Jean-Yves Pranchère me disant: «Au lieu de proclamer qu'il n'a pas lu Maurras, Renaud Camus ferait mieux de le lire!»

[3] Mais peut-on réellement séparer éthique et esthétique? Pour Gide, non (toujours ce matin). Et pour moi la question devient: n'est-ce pas lâche de ma part? Ah, ce n'est pas facile.

Claude Mauriac - Et comme l'espérance est violente

Le tome 21 m'avait convaincue que ce journal était à lire par les élèves cherchant à se documenter sur l'histoire immédiate (enfin, comment appelle-t-on l'histoire du XXe siècle? l'histoire contemporaine? Je n'aime pas cette expression). C'est un journal idéal pour des étudiants en première année de Sciences-Po, par exemple (il est peut-être un peu délicat à manier pour des lycéens, car sa structure décousue jouant sur des rapprochements de situations nécessite d'être déjà familier avec la chronologie générale des événements).
Et puis, naturellement, il s'adresse à ceux qui aiment les journaux pour leur dimension d'histoires secrètes, intimes, sachant qu'ici nous ne sommes jamais loin de la confidence politique (de haute tenue).

Ce tome 3 est plus chronologique et s'attache à deux hommes, ou trois, ou quatre: de Gaulle et Foucault, de Gaulle via Malraux, Foucault et Deleuze.

L'évocation de de Gaulle commence avec les événements de 1958 et les doutes de Mauriac père et fils concernant la légitimité des actes de Gaulle. Cela éveille mes souvenirs de lycée et ce que tentait de nous expliquer notre professeur d'histoire (les doutes en 1958 devant une possible tentation dictatoriale de de Gaulle, doutes qui laissaient sceptiques ou indifférents des lycéens des années 80) prend soudain de l'épaisseur devant l'émotion et le trouble de deux gaullistes de toujours; d'autre part cela fait contrepoint à ma lecture récente de la Théorie du partisan qui analyse (entre autres) l'action et la logique du général Salan.
Au fil du texte, tout cela paraît si récent, et tellement fort dans ses implications et possibles conséquences, qu'il me semble soudain mieux comprendre la gesticulation politique actuelle: en absence d'événements véritablement dramatiques, il faut bien théâtraliser l'absence d'enjeu.
Cette évocation se terminera avec 1968, sachant que la déconvenue, l'amertume ou le ressentiment de Pompidou sont rapportés par Claude Mauriac dans le tome 2 du Temps immobile (Les espaces imaginaires) (Pompidou était un ami de Claude Mauriac depuis l'époque de la Résistance).


Dans la première partie, intitulée "Malraux et de Gaulle", Claude Mauriac interroge Malraux pour tenter d'avoir des témoignages sur les périodes qui échappent à ses propres souvenirs. C'est l'occasion de prendre conscience de l'incongruité de la position de Malraux:
[…] Malraux servit de Gaulle et fut desservi par lui. Il lui apporta beaucoup et n'en reçut rien. Si puissant était, pour «la gauche», le préjugé antigaulliste que l'on s'y étonna de voir Malraux survivre à cette conversion. Tel est son génie (tel celui, enfin reconnu par les hommes de gauche, de de Gaulle) qu'il a gagné, à la fin, n'ayant rien perdu de son prestige s'il n'y a rien ajouté.
[…]
Et d'autant plus que l'on oublie le risque majeur qu'il y avait, au temps où Staline menaçait l'Europe, à être antistalinien. «Le prix sera peut-être le poteau d'exécution», me disait Malraux, le 19 mars 1946…

Claude Mauriac, Et comme l'espérance est violente, p.138-139, (29 mai 1975)
Comme Mauriac interroge Malraux, il s'en suit un échange de manuscrits afin de vérifier que tout ce qui est rapporté par Mauriac convient à Malraux, qu'aucune indiscrétion n'est commise.
Malraux fournit une bonne analyse du Temps immobile, des conditions pour lire Le Temps immobile (une fois encore il est question des témoins: les témoins doivent avoir disparu, condition minimale pour que la dimension littéraire d'un texte puisse être appréciée, apparemment2)):
2 rue d'Estienne-d'Orves, Verrières-le-Buisson,
le 22 février 1974.

Cher Claude Mauriac,
Je vous remercie d'avoir eu l'attention de m'envoyer les épreuves de votre livre.
Vous avez tenté une aventure considérable, dont personne, à la publication du livre, ne sera réellement juge. Même le rapprochement avec vos autres livres me semble vain. Pour que ce Temps immobile devienne ce qu'il est, il faut que le lecteur ne vous connaisse pas, n'ait pas connu François Mauriac; que demeurent seulement, d'une part, un passé dont vous aurez battu les cartes, et d'autre part, la relation avec le temps, de celui qui écrit: je. En face de cette relation, tous les personnages seront unis à l'ancêtre de 1873, séparés cependant de lui par l'optique et par le style. On a maintes fois écrit pour la postérité, mais il s'agit d'autre chose: de s'adresser délibérément à l'avenir. Ce qui était peut-être inévitable lorsque vous preniez le temps pour l'accusé.
[…]

Ibid, p.147
Dans cette première partie, Claude Mauriac tente d'analyser l'esprit de chevalerie qui entourait de Gaulle, ce dévouement inconditionnel (malgré les heures de doute) et cette foi que lui vouait son entourage. Il part du postulat que ce sentiment ou cette sensation sont intransmissibles, resteront incompréhensibles à ceux qui ne les ont pas vécus, et il se désole à plusieurs reprises que sa tentative soit vouée à l'échec. Or il me semble que c'est faux: ce sentiment de chevalerie, c'est l'aura qui entoure la Résistance et c'est bien ainsi que de Gaulle est (était?) présenté en classe, rapproché de Jeanne d'Arc (deux résistants à l'envahisseur), ce qui le nimbait d'un peu de son auréole et de son mystère de sainte (les voix et la prédestination).

Une frustration revient, récurrente: il manque la fin des histoires. Comme il s'agit d'un montage d'entrées de journal, certaines anecdotes commencent sans finir, certains événements, depuis longtemps oubliés, ne sont pas recontextualisés. Il manque désormais des notes de bas de page.

Terminons par une citation de Malraux qui m'enchante:
— Camus demanda au Général: «Comment servir la France?» Et le Général répondit: «Qui écrit bien la langue française sert la France!» (p.162)



La deuxième partie s'organise autour de Michel Foucault. Cette amitié tard venue dans la vie de Claude Mauriac est très émouvante, car Mauriac lui-même ne cesse de s'en étonner, ne cesse de s'étonner, avec une véritable candeur, de mériter un tel ami, d'une telle qualité. Or si je ne sais juger du mérite littéraire de Claude Mauriac (son journal le montre davantage historien, témoin, qu'inventeur de sa langue ou d'un style), quelques pages du Temps immobile suffisent à prouver sa droiture, son honnêteté et son esprit d'observation. C'était un homme de cœur.

Mai 68 avait ébranlé, non pas sa fidélité à de Gaulle, mais sa foi dans le fait que le Général représentait spontanément la France; sa mort libère Claude Mauriac de la fidélité à la ligne d'un régime qu'il ne comprend plus, une ligne qui ne lui paraît plus juste. La magie du journal de Claude Mauriac, c'est d'assister au travail d'un homme qui tente de mettre constamment en adéquation sa vie, ses actes, avec ses convictions; et par chance ou par courage, il y parvient constamment.
Cependant, Claude Mauriac ne s'habitue pas tout à fait à ce miracle et en reste étonné, ce qui donne beaucoup de charme à son écriture.

Cette deuxième partie présente de façon très suivie cette fois l'action de Foucault entre 1971 et 1975 en faveur des Arabes (les comités antiracistes), des prisonniers (le respect de leurs droits fondamentaux) ou contre la peine de mort ou Franco. Il s'en suit une vision des partis gauchistes, de leurs méthodes («Le seul fait de reconnaître, à leurs propres yeux, après coup, leurs erreurs, les en absout, et leur permet de recommencer, en toute bonne conscience, de nouvelles bêtises» (p.368)), dont les Maos, qui paraissent tout à fait fous et incontrôlables («paroxytiques»).

Dans ces premiers pas balbutiants dans l'engagement politique, Claude Mauriac souhaite rester honnête et juste, ce qui n'est pas sans poser quelques difficultés. Comment concilier principe et action, théorie et politique? Comment agir quand on se défie du principe même du pouvoir? (c'est un vieux problème, certes; mais j'aime la fraîcheur avec laquelle il est exposé et ressenti par un homme de soixante ans, qui a vécu la Résistance, a été le secrétaire de de Gaulle et est le fils de François Mauriac, qui a été le témoin de toute une époque, et pour qui, malgré tout, le problème continue à se poser, avec la même nouveauté et la même difficulté. D'autre part, c'est une belle conception du journalisme qui s'exprime, celle qui recherche la vérité, et non le spectaculaire. Enfin, que peut une telle conception mesurée de l'action face au fanatisme et à la désinformation, tels qu'exposés dans Théorie du partisan? ):
Cette amitié, donc, cette communion sans équivalent. Et l'impression, aussi, malgré tant de contradictions, d'être dans ma voie, enfin…
Côté négatif: ces contradictions si nombreuses, dont l'impossibilité de concilier mon amitié pour Israël avec ma collaboration de fait avec les comités Palestine. J'ai été pris très vite dans (le mot, banal, répond à l'exacte réalité) l'engrenage. J'ai fait rire, hier, à la réunion de la rue Marcadet (la Maison verte du pasteur Heidrich) en disant: «Je ne puis vous être d'une petite utilité que dans la mesure où je ne suis pas gauchiste… du moins officiellement.» Cet «officiellement» m'a échappé.
Mais aussi: l'impression désagréable de ne pouvoir isoler et préciser les points d'accord. De devoir accepter par solidarité, ou lâcheté, ou distraction, des formulations qui n'ont point mon adhésion. […] (p.298-299. 19 novembre 1972))


Claude Bourdet arrive donc, très tard, lorsque tout est fini, ce qui est une chance, car, s'il avait été là plus tôt, son goût sympathique de la nuance, de l'équilibre, de la perfection, aurait rendu, dès cette première réunion, toute action pratique impossible. Tandis qu'il énonce les noms, très nombreux, de ceux qui, selon lui, devraient figurer au départ même de notre association, noms difficilement assemblables et qui exigeraient, pour être réunis, l'adjonctions d'autres participants encore, pour qu'un dosage subtil maintienne l'équilibre entre les Eglises, les partis, etc., je dis, à voix basse, à Michel Foucault:
— Nous voyons là comment et pourquoi ces hommes admirables de la Résistance ont manqué le destin politique qui était le leur… (p.369-370. 17 mai 1972))


— Ecoutez, il y a quelque chose d'essentiel qui nous sépare: je suis fondamentalement contre la violence. Vous disiez par exemple, tout à l'heure, que vous ne faisiez pas confiance au pouvoir actuel pour appliquer la peine de mort. Cela m'a fait froid dans le dos…
Approbation accusée de Serge [Livrozet]; discrète de Foucault.
— … Et je vous le dis tout net: moi je ne vous fais pas confiance pour l'appliquer non plus. Et d'autant moins que je suis inconditionnellement et que j'ai toujours été, à une exception près, que je regrette, contre la peine de mort…
Attention marquée de Sartre.
— Même à la Libération j'étais contre la peine de mort. La seule exception, que je ne me pardonne pas, a été Salan.
Silence.
— La vérité est que je suis avec vous parce que vous n'êtes pas au pouvoir, et que je cesserai d'être des vôtres dès que vous serez au pouvoir. Après une déviation gaulliste de vingt-cinq ans, que je ne regrette pas, je me suis découvert, ou retrouvé, avant tout contre le pouvoir, quel qu'il soit. (p.423. 6 décembre 1972)


[Foucault répond] — Je ne me souviens pas. Mais, dans ce cas-là, il vaut mieux choisir l'expression la plus forte. Disons donc qu'il [un C.R.S.] m'a dit: «Je vais te faire avaler tes lunettes…»
Le même humour, de nouveau. Cette gaieté dans la voix. En moi, le même étonnement. J'ai pour habitude de chercher toujours à être le plus vrai possible. Il paraît que, dans l'action politique, ce n'est pas recommandé. (p.433. 21 décembre 1972)


Foucault dit: ne pas minimiser non plus. Ce ne sont pas les mots, mais le sens. Avec cet humour silencieux qu'il y a entre nous et nous rend complices, — tout se passant entre les mots, si bien que répéter les mots trahit plus que ne traduit ce que nous pensons et exprimons vraiment. Les mots:
— Ce qu'il y a d'ennuyeux, avec Claude Mauriac, c'est qu'il s'en tient à la stricte vérité, qu'il n'entend rien à l'utilisation politique des faits…
Non, les mots n'étaient pas tout à fair cela non plus. C'était le même débat que celui de «la bonne vieille sciatique» qu'il me conseillait de ne pas nommer telle, après les coups que j'avais reçus de ce C.R.S., boulevard Bonne-Nouvelle —et qui se révéla n'être point une sciatique, en effet—, si bien que c'était peut-être lui qui avait raison, après tout.
Je l'exaspère (ou plutôt: il feint d'être exaspéré) par mon objectivité systématique à l'égard des flics eux-mêmes. Que le petit gros banalisé me semble plutôt sympathique le met hors de lui (ou plutôt: l'incite à faire semblant de l'être, lui et moi étant au fait des règles de notre jeu). (p.569-570. 22 septembre 1975, retour d'Espagne où un groupe est allé protester contre la mort attendant des opposants à Franco).
Claude Mauriac admire Foucault pour son intelligence et son humour, Michel Foucault respecte Mauriac pour sa droiture et son intégrité. C'est tout à fait évident après que Mauriac a fait lire les épreuves de son livre à Foucault, comme avec Malraux, là encore pour garantir que rien n'est infidèle ou indiscret.

Ajoutons enfin qu'on croise dans ces pages Deleuze (qui tient une place importante aux côtés de Foucault), et de façon fugitive Genet (les pyjamas de Genet et la maison Gallimard), Sartre (la rencontre de Sartre et de Foucault, le respect et presque la tendresse dont Claude Mauriac entoure le personnage de Sartre (ce qui m'a surprise, car Sartre me paraît très décrédibilisé aujourd'hui)), Debray (l'expérience de Debray pour gêner les projets policiers), et des personnages secondaires comme Olivier Duhamel, que je suis très étonnée de retrouver dans ces pages parce que je l'ai eu comme professeur (cet homme en col roulé noir, engagé en 1972?), ou Jean Daniel, dont je comprends mieux au vu de son passé militant l'indignation contre Renaud Camus en 2000.


Je termine par une citation qui n'a rien à voir, mais qui me permet désormais d'aller à Roissy avec curiosité, la plaine désolée ayant acquis une histoire:
Les cèdres de Roissy. Je lui dis que je sais, par ma grand-mère, dont le grand-père était à Wagram, qu'ils sont les derniers vestiges du parc de Law. Cela l'intéresse. Il dit d'un ton rêveur:
— Vous avez connu quelqu'un dont le grand-père était à Wagram… (p.552. 22 septembre 1975)





1 : Les espaces imaginaires. Ne pas en rechercher de recension ici, il fait partie de mes multiples billets en retard.
2 : si l'on en croit une remarque de Compagnon à propos de Proust.

Je sais bien, mais quand même

Une autre fois, il [Michel Foucault] dit :
— Là, Claude Mauriac n'était pas d'accord — et je crois qu'il avait raison, encore que moi…
Sous-entendu : je pensais et je continue de penser différemment.

Claude Mauriac, Et comme l'espérance est violente, p.396 (19 novembre 1972)

Les phrases hors contexte

Oui, tous les «journaux», même les plus exacts, les plus sincères, trahissent. Le fait d'isoler un propos le mue en anecdote, le coupe de son ensemble de paroles tues mais communiquées, de ce rien d'ironie qui met les choses en place. Ce qui était mobile, fluent, rapide, devient immobile, figé, rigide. Des lecteurs futurs souriront, s'amuseront,, se moqueront, feront les esprits forts et les grands cœurs à bon compte, raconteront en simplifiant encore ces mots, ces anecdots un peu scandaleuses et touchantes. Il m'est arrivé bien souvent, pour éviter de tels malentendus, de tels contresens, de renoncer à rapporter ici telle phrase, telle boutade de mon père.

Claude Mauriac, Et comme l'espérance est violente, p.254 (21 août 1965)
Claude Mauriac s'inquiète de ce que ce qu'il rapporte puisse être mal interprété, ou même utilisé à charge.
Pour ma part, mais bien sûr il s'agit de fragments de littérature et non de fragments de vie, j'adore ça. J'adore détourner le sens d'une phrase, lui donner un sens absolu, en la coupant de son contexte.
Ainsi la phrase de sur la révolte citée par Renaud Camus (et que j'ai citée plus bas) intervenait dans le contexte domestique suivant, qui change passablement sa portée:
La canicule sévit toujours. On nous a donné une médiocre chambre sans air conditionné, ouvrant sur une rue latérale au-dessus d'un café d'évidence adoré de la jeunesse gueularde. Impossible de laisser la fenêtre ouverte, impossible de la fermer. À minuit, n'en pouvant plus, je suis tout de même allé me plaindre. On eut l'air presque étonné que je ne l'eusse pas fait plus tôt. Et on m'a donné aussitôt, pour le même prix, cette chambre-ci, qui est plus grande, qui ne donne pas sur la rue aux terrasses de café, et qui, comble du luxe, dispose de l'air conditionné. Comme quoi, Sartre et Benny Levy ont dit vrai: On a raison de se révolter.

Renaud Camus, Parti pris, p.272
Cette phrase solennelle dans ce contexte trivial est drôle, cette phrase hors son contexte suinte désormais l'ennui car elle est devenue un cliché, un mot d'ordre obligatoire (Indignez-vous), cette phrase hors contexte quand on sait de quel contexte elle vient d'être tirée est de nouveau amusante, puisque le mécanisme initial consiste justement à citer cette phrase dans un "mauvais" contexte, en porte-à-faux.

Dieu protège les poulets

Claude Mauriac cite André Frossard :
Cent quarante balles ont été tirées sur le cortège; quatorze projectiles de fusil mitrailleur ont atteint la voiture présidentielle. Personne n'est blessé. A Villacoublay, le général descend de voiture en disant: «Eh bien, messieurs, cette fois, c'était tangent.» Et à Madame de Gaulle: «Yvonne, vous êtes brave.» «J'espère, dit-elle, que les poulets n'ont rien eu.» On mit cet argot tout à fait inhabituel sur le compte de l'émotion. En fait, Madame de Gaulle ne s'inquiétait pas pour les policiers de l'escorte, tous indemnes autour d'elle, mais de deux poulets de basse-cour qu'elle avait logés dans le coffre de la voiture présidentielle. (La France en général, p.221-225)

Claude Mauriac, Et comme l'espérance est violente, p.189

Handicap

Claude Mauriac déjeune avec André Malraux.
Moi-même, je me découvre pour la première fois sans complexe à son égard. Non certes que nous parlions d'égal à égal. Mais je ne me sen plus écrasé. Je n'ai pas la prétention de faire le poids, mais je lui réponds, je l'interromps, cela n'est jamais arrivé, c'est la première fois qu'il y a dialogue entre nous. Je joue le jeu, le jeu de l'intelligence avec le plus intelligent de nos contemporains. J'ai, il est vrai, un avantage: il ne boit pas (plus) d'alcool (il prend des jus de tomate et, à la fin, une orange pressée) et je bénéficie, moi, de ce que m'apporte une excellente demi-bouteille de bordeaux, qu'il a choisie et que l'on a décantée.

Claude Mauriac, Et comme l'espérance est violente, p.148, Grasset, 1976

Les antistaliniens de la première heure

Pierre de Boisdeffre était venu assister à l'émission. J'ai évoqué le temps où il n'y avait d'antistaliniens, à Paris, autour de Malraux, que notre petite équipe de Liberté de l'esprit. Où nous passions pour des fascistes; au mieux: pour des fossiles de droite.

Claude Mauriac, Et comme l'espérance est violente, p.144 (15 mai 1975) - Grasset, 1976

Malraux, de gauche à droite

Le colonel Berger lui a apporté un surcroît de lumière, sur lequel il [Malraux] a vécu depuis lors, sans l'alimenter, son adhésion au gaullisme ayant eu au contraire pour effet d'en atténuer le rayonnement aux yeux de ceux de l'autre bord — qui avait été, si longtemps et de façon si éclatante, le sien. En ce sens Malraux servit de Gaulle et fut desservi par lui. Il lui apporta beaucoup et n'en reçut rien. Si puissant était, pour «la gauche», le préjugé antigaulliste que l'on s'y étonna de voir Malraux survivre à cette conversion. Tel est son génie (tel celui, enfin reconnu par les hommes de gauche, de de Gaulle) qu'il a gagné, à la fin, n'ayant rien perdu de son prestige s'il n'y a rien ajouté.
[...]
André Malraux est allé au feu du mépris. Le «mépris» facile de ceux qui sont «du bon côté», celui de la gauche, et qui n'assument pas le risque que Malraux a accepté: sembler trahir le peuple pour mieux le servir.

Claude Mauriac, Et comme l'espérance est violente, p.138 (29 mai 1975)

De Gaulle et les enfants

Il [Malraux] parle maintenant pour nous tous :
— Ce qui avait changé, dans les dernières années, c’étaient les relations du Général avec l’enfance. On ne l’imaginait pas racontant Peau d’Âne à Philippe de Gaulle. Les enfants n’existaient pas pour lui. Ni ses enfants. Mais il a découvert ses petits-enfants. La dernière fois où je suis allé à Colombey…
[...]
— …il y avait, sur la fameuse table des patiences, des objets en fil de fer… j’appris qu’il s’agissait de jeux auxquels s’amusaient ses petits-enfants. Madame de Gaulle me dit: «Oui, le Général s’exerce pour battre ses petit-fils…» Il avait découvert les enfants. Et il avait aussi découvert les animaux. Un chat, notamment, nommé Grigris, dont il disait: «Il n’a pas peur de moi!»

Claude Mauriac, Et comme l'espérance est violente, p.84 (23 février 1971) - Grasset, 1976

Le titre de ministre

Il est près de deux heures lorsque Malraux arrive enfin. […] (Tout le monde, à Verrières, l'appelle «le ministre» ou M. le Ministre, selon que l'on est de «la famille» ou que l'on est à son service.) (Et même «Tonton Ministre», me dit Corinne de Vilmorin.)

Claude Mauriac, Et comme l'espérance est violente, p.84 (23 février 1971)

Claude Mauriac bathmologue

Barthes a défini le premier la bathmologie:
Tout discours est pris dans le jeu des degrés. On peut appeler ce jeu : bathmologie. Un néologisme n'est pas de trop, si l'on en vient à l'idée d'une science nouvelle : celle des échelonnements de langage. Cette science sera inouïe, car elle ébranlera les instances habituelles de l'expression, de la lecture et de l'écoute («vérité», «réalité», «sincérité») : son principe sera une secousse: elle enjambera, comme on saute une marche, toute expression.

Roland Barthes par Roland Barthes, p. 71.
En particulier, Renaud Camus illustre la façon dont une même opinion (une même opinion en apparence: une opinion s’exprimant avec les mêmes mots) peut avoir un sens et des conséquences très différentes selon l’étape de raisonnement où elle intervient:
La princesse P., qui avait toujours désiré passionnément une didacture impitoyable, mais qui détestait Mussolini parce qu’il avait été socialiste, put se vanter, en 43, d’avoir été une des premières opposantes, et des plus constantes, au fascisme.

Renaud Camus, Buena Vista Park, p.80.
Je découvre avec étonnement que l'analyse de Claude Mauriac à propos du referendum qui a suivi le retour de de Gaulle au pouvoir en 1958 suit exactement ces méandres-là:
Il y aura trace dans ce Bloc-Notes [de François Mauriac] de ce que nous disait Gaston Duthuron hier sur la quasi-unanimité du gaullisme autour de lui. A ce gaullisme bêlant, mon père agacé opposait des argument qui étonnaient chez un partisan aussi convaincu du oui. C'est que le plus dur est de faire, pour des raisons différentes, la même réponse que ceux qui sont politiquement nos pires adversaires. Le choix entre un oui et un non est dur lorsque tant de nuances seraient nécessaires.

Claude Mauriac, Et comme l'espérance est violente, p.38 (15 septembre 1958)

Aragon en 1938

Il me présente à Aragon. Jeune, beau, mais entouré d'un halo démoniaque. Il y a vraiment chez cet homme quelque chose de gênant. On pense à une vipère. Sarcastique, gouailleur, âpre, véhément à la moindre occasion, comme un homme à bout de nerfs. Il éclate lorsque je lui dis qu'en ce qui concerne l'Autriche, il est un peu tard pour s'enthousiasmer:
— Mais il y a d'autres pays à sauver qui peuvent encore être sauvés…

Ses plaisanteries vous serrent le cœur. Il y a de l'inhumain dans ses moindres propos.

[…]

Aragon me fait peur: il a un visage de prédestiné — mais un double visage. Janus qui semble fait pour deux destins: celui du bourreau (avec quelle froideur il enverrait au poteau ses ennemis, ses anciens amis) et celui du condamné, qui lèvera un jour, vers le peloton, son masque pâle qu'un rictus satanique éclairera.

Claude Mauriac, Les Espaces imaginaires, p.14-15 (4 avril 1938)
(Finalement, c'est la description d'un fanatique.)

Le figuier et le bouleau

Ce dont je ne parle jamais ici: de l'attention passionnée avec laquelle je regarde grandir le figuier que j'ai ramené, il y a quelques années, de Malagar (un rejet arraché devant la maison «de l'homme d'affaire»). Ou le bouleau, pris il y a neuf ans dans la forêt de Rambouillet, si petit alors, qu'une branche de groseiller lui servait de tuteur. Elle a pris racine et se trouve toujours là, minuscule au pied de l'arbre devenu si grand qu'il s'élève haut par-dessus le mur qui sépare le jardin du verger.

Claude Mauriac, ''Les Espaces imaginaires'', p.469 (6 décembre 1973)

L'ennui du bonheur

Il [François Mauriac] nous a fait un peu de peine, écrivant de sa main à la fin de sa chronique que j'avais tapée, et nous le découvrons en lisant le Figaro littéraire:

Cette T.V. qui donne du prix, lorsqu'elle se tait enfin, au silence coupé de vagues propos. Il existe comme un charme de l'ennui que nous avions oublié…

Or, ce soir de grève, nous avions parlé littérature et sans trop nous forcer. Mais à y réfléchir, il a raison: s'il s'ennuie, je m'ennuie aussi, il nous faut faire des efforts pour parler. L'ennui, alors que nous avons le bonheur d'être ensemble!

Claude Mauriac, Les Espaces imaginaires, p.462 (13 avril 1963)
Je crois qu'ici, il faut comprendre "ennui" par "ralentissement".

Au seuil de la vieillesse, jeune encore

Ces jours-ci, déjà, j'avais deviné la détresse de maman qui ne m'en avait rien montré. Je la voyais qui se fatiguait avec une sorte de fougue volontaire, comme pour oublier, se donnant corps et âme à ces humbles travaux ménagers. Mais, elle se savait au seuil de la vieillesse, jeune encore et belle, mais pour qui? Et pour quoi, pour qui tant de tendresse au cœur, et une telle soif d'amour?

Claude Mauriac, Les Espaces imaginaires, p.463 (19 août 1940)

Jane Fonda

Paris, vendredi 29 novembre 1963

[…]

Je demande à Georges [Pompidou]: «Qui est cette demoiselle Fonda à côté de qui je suis placé?» Et il me répond, non sans orgueil:

— Mais c'est Jane Fonda…

Une jeune comédienne américaine dont on parle beaucoup, en ce moment, et dont la beauté est célèbre. Je ne l'ai encore jamais vue, même en photographie et la voici qui arrive la dernière, coquette, pépiante et charmeuse, tutoyant Georges, qui, au cours de la soirée lui fera des frais aussi souvent qu'il le pourra, heureux, flatté, goûtant une des vraies récompenses de sa réussite.

Claude Mauriac, Les espaces imaginaires, p.254

Sentiments vichystes

J'enchaîne Les espaces imaginaires [1] à la suite de Kråkmo. Curieusement les deux livres semblent se répondre:

Dans mon idée, qui date de mon enfance et vient sans doute de ma famille — mais je crois que cette façon de juger était naguère encore très dominante —, la valeur morale d'un homme ou d'une femme était très indépendante de ses opinions politiques. Le cas commence à se compliquer avec les nazis, évidemment, dont il est difficile de concevoir qu'ils puissent être des figures morales bien estimables. Mais, pour les collaborateurs vichystes, le jugement éthique ne baissait pas d'emblée les bras. Certes, ils s'étaient trompés politiquement, mais ils pouvaient parfaitement avoir été, ce nonobstant, des individus moralement irréprochables, honnêtes, désintéressés, qui avaient fait ce qu'ils avaient cru devoir faire, ne serait-ce que pour essayer de limiter autant que possible les dégâts pour leurs compatriotes et pour leur patrie. Pareil distinguo est évidemment difficile à tenir, et je n'y songe pas, pour des miliciens, pour des pro-Allemands convaincus ou pour des engagés volontaires de la Waffen SS. Mais pour un directeur de la Bibliothèque nationale?

Pour tourner les choses autrement : Faÿ a-t-il été abject, aux yeux du Monde, parce qu'il a été pétainiste et vichyste, ou bien parce qu'il a été un pétainiste ou un vichyste abject?

Renaud Camus, Kråkmo p.570 (27 décembre 2010)

À ces interrogations correspondent les premières pages des Espaces imaginaires, qui commencent par une évocation de Gaston Bergery:

Paris, 24, quai de Béthune, dimanche 5 juillet 1953.
Dîner chez les Bergery. [...]
On le sent amer, ne se consolant pas d'avoir mal joué, mais se solidarisant avec son échec, l'assumant, transformant son humiliation en orgueil et disant un peu plus souvent qu'il ne faudrait:
— Moi qui suis vichyste...
Présent inattendu. Mais le temps s'est peut-être arrêté pour lui à l'époque où il pouvait encore agir sur le destin des autres et sur le sien propre. Du reste toujours charmant, ou plutôt séduisant, de la même façon énigmatique qui avait autrefois tant de prestige sur moi.
[...]
Tandis qu'il parle, plaidant sans en avoir l'air (ce qui fait qu'il en a justement l'air) pour lui-même, je le revois, entre deux gendarmes, devant ses juges, le jour où j'allai témoigner pour lui... [...]
Il dit aussi :
— [...] Les Français ne veulent plus rien que leur petit bonheur quotidien: l'apéro, la course cycliste, tromper leur femme, tout ce qui fait pour eux le bonheur, quoi!
A ces paroles, en succèdent d'autres ou réapparaît le bout de l'oreille du petit loup égaré qu'il fut sous l'occupation. La politique de Vichy n'est plus cette fois-ci glorifiée par lui de façon artificielle, pour l'honneur, mais défendue fanatiquement en vertu d'une adhésion intérieure. Et lorsque je dis: politique de Vichy, j'entends: politique des vichystes de sa race, et sans doute même: la sienne seule. J'écoute peu, alors. Ses partis pris m'agacent dans la mesure où ils heurtent les miens.

Claude Mauriac, Les espaces imaginaires, pp.9-11

Dans les pages suivantes, Gaston Bergery est évoqué à différentes dates tel qu'il apparaît dans le journal tenu par Claude Mauriac: les 4 et 5 avril, 7 juin 1938 sont racontés des conseils de rédaction du journal La Flèche, le 29 août 1938 le journal de Claude Mauriac reprend quelques lignes d'un article de Bergery:

Dans le même numéro où ma signature voisine avec celle de Charles Rappoport, ces lignes de Bergery qui m'éclairent sur moi-même: «La France se doit de construire sa forme nouvelle (...) en évitant les erreurs, donc les souffrances du système russe: la destruction des élites. Pour cela il lui faut un prolétariat décatéchisé, mais aussi une bourgeoisie révolutionnaire capable de renoncer à ses privilèges, c'est-à-dire pour participer à la construction de l'Etat sans classe...»
Ibid., p.22

Entretemps apparaissent d'autres figurent à différentes dates, dont Aragon ou Marie-Laure de Noailles, et même quelques extraits de Vita Sackville-West et de Nigel Nicholson, à propos de Violet Trefusis.

Gaston Bergery apparaît encore, 11 octobre 1940, 3 décembre 1940; il écrit le discours de Pétain, il lui propose de créer un parti, il s'oppose violemment à Laval... Le 12 octobre 1941 il défend sa position lors d'une discussion à laquelle participe Claude Mauriac. (La conclusion de Claude Mauriac sur les qualités nécessaires à l'homme politique est inattendue et remarquable, surtout à cette date si peu avancée dans la guerre):

Avenue Gourgaud, dimanche 12 octobre 1941.
[...]
— La France vit en paix alors que toutes les jeunesses d'Europe se font tuer. La France vit heureuse alors que toutes les villes d'Europe sont bombardées. Et pourtant les Français se plaignent... Or je vous le dis: lorsque commencera la bataille d'Afrique nos colonies seront attaquées par les Anglo-Saxons. Nous devrons alors les défendre. Ce sera la guerre. Je regardais hier soir ce beau Paris préservé et je pensais aux bombardements possibles, probables. Hitler songerait, paraît-il, à nous proposer la paix après la guerre de Russie. Notre intérêt serait d'accepter... Mais il y a ceci de terrible, c'est que les Français ont oublié leur défaite, c'est qu'ils se méfient de l'Allemagne et qu'ils la haïssent, si bien que le traité de paix le plus avantageux, le plus généreux, le plus inattendu, le moins mérité, leur paraîtra encore odieux et injuste...
Je pense par-devers moi que là est la cause éternelle de l'échec de toutes les tentatives de paix: les pays vaincus ne songent qu'à la revanche. Bergery soudain parle fort, sur un ton animé, un peu rageur:
— Quel que soit le traité qui nous sera imposé, il ne sera pas plus terrible que celui que nous avons dicté en 1918. Charger un pays d'une dette qu'il est économiquement incapable de jamais éteindre, c'est refuser à ce pays le droit de vivre. N'oublions jamais que nous avons refusé à l'Allemagne le droit de vivre...
On sentait que Bergery avait longuement examiné les données du problème. Qu'il avait pesé le pour et le contre de chacune des politiques. Que la cause du général de Gaulle, très particulièrement, l'avait sollicité. Aucun argument d'ordre sentimental n'avait compté pour lui. Il avait seulement dénombré les raisons qui motivaient l'une et l'autre politique.Très clairement, il nous exposait les arguments qui justifiaient une politique de sécession. En définitive, la balance de la saine logique lui avait semblé pencher de l'autre côté. Aussi de l'autre côté, s'était-il engagé sans passion, mais avec assurance. L'excessive intelligence de cet homme l'empêcha seule d'être un grand politique. Trop critique, trop raisonnable pour agir à l'heure qu'il faut avec la passion, le romantisme, l'imagination et l'illogique audace qui sont nécessaires à la réussite.
Ibid. p.39

On apprend deux pages plus loin, par l'entrée du journal datée du 30 mai 1974, que Gaston Bergery est mort, et que ce début était un hommage:

Paris, jeudi 30 mai 1974.
Après une disparition, un effacement, un oubli, de plusieurs années, Gaston Bergery est mort, il y a quelques mois, sans que j'en sois ému — ce n'était plus lui, ce n'était plus moi —, sans même, et j'en éprouve du remords, que j'écrive à Bettina. Quelques lignes dans les journaux, alors qu'il eut, pour tant d'entre nous, une telle importance. Je lui devais l'hommage de cette ouverture du Temps immobile 2, où la politique tiendra une certaine place, et dont commence, maintenant, le premier mouvement.
Ibid., pp.41-42

Autre hommage, de François Mauriac cette fois, à Philippe Henriot en 1969, introduites par les observations stupéfaites et indignées de son fils en 1944:

Vémars, dimanche 23 avril 1944.
... Le nouveau porte-parole de Vichy, Philippe Henriot, à la voix et au talent de comédien «révolutionne la France», aurait dit le Maréchal. En fait, son éloquence a retourné, en quelques mois, une partie de l'opinion et les hommes de la Résistance peuvent voir en lui, à juste titre, le plus efficace de leurs adversaires. Que l'on puisse se laisser prendre aux trucs de ce faiseur révolte. Mon père, qui ne peut, malgré tout, s'empêcher lui aussi, d'écouter aux heures d'émission cet éditorial exaspérant, mais pourtant captivant, en réfute à mesure les arguments, comme s'il lui importait de se convaincre lui-même. Et c'est le triomphe de Vichy, dont nul ne prenait jamais les informations, que non seulement un homme comme François Mauriac en soit venu à les suivre, mais encore qu'il lui arrirve de couper, à cet effet, la radio anglaise lorsque les heures d'émission coïncident.
Naturellement X est devenue une adepte fervente de Philippe Henriot. Tout la prédisposait à cette adhésion. Le fait est plus étonnant lorsqu'il s'agit d'un résistant (...). Mon père assure que le ver était simplement dans le fruit et qu'aucun véritable partisan de de Gaulle ne peut être pipé par les tours de ce charlatan.

François Mauriac:

Bloc-notes, lundi 25 août 1969.
... Je lis aussi les allocutions à la radio de Philippe Henriot en trois fascicules qui durent être publiés peu après sa mort. Lui, il avait gardé la foi, et il la communiquait, de cette voix chaude que j'entends encore. Il avait beau jeu contre Bénazet, le porte-parole d'Alger. Je me rappelle cet émissaire de Londres qui nous interrogeait dans un bureau des Sciences politiques, toutes portes ouvertes, et où chacun constatait le mal que faisait Philippe Henriot.
Son exécution en pleine nuit dans sa chambre, et, je crois, en présence de sa femme, fut atroce. Ce député de Bordeaux n'était certes pas un traître ni un malin qui cherchait son avantage. Il savait bien qu'il se sacrifiait. Mais alors, qui était-il? Un homme de droite pour qui le Front populaire représentait le mal absolu et qui ne doutait pas que l'écrasement de Staline de l'Allemagne s'accomplirait au profit du seul Staline et que de Gaulle travaillait follement pour lui (...).
Peu avant la guerre, j'avais déjeuné avec Philippe Henriot chez mon frère, à Saint-Symphorien. Rien n'annonçait en lui un destin tragique. Il semblait moins s'intéresser à la politique qu'aux papillons... Je me demande si dans la génération présente il en est quelques-uns encore pour se souvenir de ce martyr d'une mauvaise cause, déjà perdue quand il se battait pour elle, de cet honnête homme fourvoyé.


Mardi 7 octobre 1967.
... Ceux qui ont souffert et sont remontés de l'abîme n'ont pas la mémoire courte. Les quelques lignes, à mon insu trop indulgentes, que j'ai consacrées ici à Philippe Henriot m'ont valu une lettre indignée d'un rescapé des camps et qui a vu périr toute sa famille. Qu'aurais-je pu répondre? Aussi me suis-je tu. Un nouveau procès Pétain? Quelle folie que de le souhaiter!

Claude Mauriac, Les espaces imaginaires, pp.71-72

Ce qui m'étonne finalement le plus aujourd'hui dans ceux si prompts à se récrier, à vous traiter de réactionnaire ou de pétainiste, c'est qu'ils paraissent si sûrs de ce qu'ils auraient été et sont eux-mêmes.
Comment savoir ce que nous aurions été, ce que nous sommes, ce que nous serions, face à des choix politiques engageant véritablement nos vies, et non plus simplement nos convictions et notre confort?

Notes

[1] Il s'agit du tome II du Temps immobile, vaste montage (dix tomes) que Claude Mauriac commença en 1970 à partir du journal qu'il avait tenu toute sa vie.

Deuxième visite à Plieux

(La première visite a eu lieu en 2003.)

Petit déjeuner en chambres d'hôte à Saint-Clar. Chambres et maison merveilleuses, hôtesse bavarde (est-ce ce jour-là qu'elle nous raconta les trois cambriolages de la boulangerie d'à côté, et celui du Crédit Agricole et celui de la perception?), hôte bougon et plutôt amusant dans son dénigrement systématique du département («Daguin nous a fait beaucoup de tort. Il interdit toute évolution car ce serait reconnaître l'échec de sa politique.» Plus tard Renaud Camus à qui on rapportera ces paroles commentera: «Quand je pense que je me suis fait insulter parce que j'avais dit qu'il n'y avait pas de bonne pâtisserie dans le département...»[1]). Moi qui pensais que nous pourrions organiser notre journée au petit déjeuner, c'est raté. Le gâteau et la confiture de figues sont excellents, je mange "comme si j'avais faim", dirait ma grand-mère.

Détour pour arriver par l'ouest (nous expliquons à Jean[2] que c'est fondamental).
Plieux au soleil du matin, nous nous arrêtons sur la route pour faire des photos, Plieux à contre-jour contre lequel je lutte armée d'un parapluie comme d'une ombrelle.
Nous découvrons que Plieux est fermé le matin, ouvert l'après-midi jusqu'à la fin de l'été (le 23 septembre).
Nous faisons le tour du château, tâchant de deviner de quelle fenêtre est tombé W. Il me semble que c'est au sud, mais je ne sais sur quel souvenir inconscient s'appuie cette conviction.
Photos de nous, du château, de nous et du château. Un chat noir avec une tache blanche. Une belle chartreuse. J'attrape, vole et mange des figues dans son jardin (le figuier est contre le mur, et les figues éclatent sur les branches). Jean proteste.

Nous partons pour Saint-Créac, bien sûr parce qu'il s'agit d'un site mineur, mais aussi parce que nos hôtes nous ont parlé de fresques, peut-être accessibles en cette journée du Patrimoine. Arrêt le long de l’Arratz. Le paysage est bien plus beau que dans mon souvenir, nous nous perdons, faisons demi-tour, frôlons les fossés cachés par les herbes hautes, Patrick maîtrise bien mieux que moi l’encombrement (l’empattement ?) de ma voiture. La terre change de couleur d’un champ à l’autre, sable, ocre ou chocolat. Etrange. C’est à peine l’automne, discernable davantage à la lumière qu’aux couleurs. Saint-Créac. Point de château d’eau (je me rappelle de la présence de Dieu et d’une soucoupe volante, je cherche une cuve en alluminium) mais d’atroces mannequins. Nous allons chercher la clé dans la maison d'en face comme l'indique un mot sur la porte de l'église, l'homme très aimable avec juste ce qu'il faut d'accent chantant nous accompagne dans l'église (son nom apparaît sur la liste des noms morts à la guerre de 14-18). J'en profite pour lui demander ce que sont ces mannequins: des épouvantails, une tradition des Pyrénées importée par une jeune conseillère du... canton (? je ne sais plus), les communes adhèrent volontairement au programme, Saint-Créac a choisi le thème du cirque cette année, c'est facile à faire, le difficile c'est de trouver l'idée.

Je sens la déception de mes compagnons dès qu'ils posent les yeux sur les fresques, de couleurs vives et pimpantes, notre mentor va chercher une feuille explicative, restauration au XIXe siècle, c'est comme neuf, mieux que neuf. Il nous laisse regarder, puis nous indique les éclairs rose plus pâle de la voûte qui correspondent à une intervention très récente pour masquer des fissures. Les artisans des Monuments historiques en ont profité pour enlever un badigeon mauve qui couvrait les fresques peintes contre l'arc séparant le chœur de la nef, du côté du chœur et donc invisible des travées: les fresques dans leur fragilité médiévale sont là, à moitié effacées. Un autre test a été mené sur la manche de Saint Thomas, bleu délavé par endroits, montrant la grande fidélité au dessin et à la couleur de la restauration du XIXe siècle: «C'était très difficile à enlever, pas comme le badigeon violet, alors ils ont décidé de laisser comme ça: on n'allait pas se lancer dans des frais alors qu'on était même pas sûr de ce qu'il y avait en dessous.»

Cet homme est vraiment très aimable. Nous remarquons une statue de Saint Loup, patron de la commune (et Saint Créac?) Il y a au mur quelques modes d'emploi pour indulgence plénière. Et il me semble que c'est dans cette église que j'ai trouvé que les fesses des légionnaires romains du chemin de Croix étaient particulièrement musclées (décidément, j'ai de bien mauvaises fréquentations si j'en viens à faire ce genre de remarques).
Nous ressortons, un coup d'œil circulaire ne nous révèle nul château d'eau, nous n'osons poser la question de peur de paraître un peu idiots (un château d'eau, ça se voit, non? Et puis est-ce que Philippe ne nous a pas dit qu'il avait été peint? Ou c'est celui de Homps?) Nous passons un long moment dans le cimetière, à discuter entre les tombes de wikipédia, Claude Mauriac, Renaud Camus, nous disons du mal des absents (soyons précis: je râle contre ceux qui râlent contre les fautes de wikipédia mais ne les corrigent pas: «je n'ai pas que ça à faire!» Ah parce que nous, peut-être...? Mentalité de profiteurs, de consommateurs, toujours prêts à critiquer, jamais à partager, à coopérer... Je m'égare), nous allons marcher dans le champ derrière l'église, nous remarquons un papillon («Il n'y a plus de papillon», dixit notre hôte du matin) et des chaises colorées attachées au panneau d'entrée du village. (Nous avons mauvais esprit.)

Que faire maintenant? Direction Lachapelle (et non, ce n'est pas dans le Gers, il n'y a rien dans le Gers), c'est un village sur une butte, ocre, l'église sera-t-elle ouverte il est presque midi.
En fait la place est encombrée de visiteurs en chemise blanche et cravates roses fluo, ou t-shirt avec décoration rose. Apparemment ils sont en "rallye", sorte de chasse au trésor à base de questions. Et ils sont "pleins" dans l'église, ils la remplissent (l'église est pleine d'eux) physiquement et sonorement, une guide donne des explications mais pas trop, il ne faut pas que ce soit elle qui réponde mais son auditoire qui trouve, le papier peint du plafond a été remplacé, au-dessus du chœur il comporte des motifs dorés qui varient en luminosité quand on bouge, le croyant doit être ébloui («L'amour rend aveugle, le mariage rend la vue» commente la guide, et je me demande un instant s'il s'agit d'un enterrement de vie de garçon). Quel est le nom de la coiffe du pape? (ce doit être une des questions du rallye), «la mitre» propose quelques participants, «la tiare», murmure Jean. Tous ces gens sont gentils mais très bruyants, la personne qui tient le stand de cartes postales est très aimable, je n'en dis pas plus sur Lachapelle car elle vaut aussi par la surprise, le contraste entre l'extérieur et l'intérieur.
Nous faisons un tour autour de l'église, des restes du château. Les rallymen sont partis. Où allons-nous déjeuner, il est bien tard, mais Patrick qui est déjà venu en juillet chez une autre camusienne, nous propose un restaurant de sa connaissance. Persuadés qu'il est trop tard, nous tentons l'aventure.

Bardigues, excellente table, la cantine des ingénieurs de la centrale nucléaire proche si j'ai bien compris (ils ne s'embêtent pas). A table, Jean ouvre les Onze sites mineurs et nous lit la description du château d'eau:

Le château d'eau de Saint-Créac n'est pas de cette espèce-là. Il s'élève à peine au-dessus du sol, il a l'air d'une soucoupe volante, voire d'une modeste marmite, une cocotte-minute un peu montée en graine : rond, bien entendu, coiffé d'une calotte arrondie, elle-même surmontée d'un clocheton plat, dépourvu de toute fantaisie. Le seul élément auquel un damné putatif ou le Sort pourraient parvenir à faire un sort, avec beaucoup de bonne volonté (on aura remarqué que nous n'en manquons pas), c'est sa porte, qui s'ouvre à même le sol ou plutôt qui ne s'ouvre pas, et qui pourrait faire office, dans un rêve à budget limité, d'entrée de service des Enfers. Un autre accès possible, plus brutal, à l'intérieur de cette coupole intersidérale démodée, ce serait le couvercle du clocheton de faîte, qui pourrait bien un jour prochain s'effondrer sous le poids d'un promeneur mégalomane, ou curieux; un panneau de bois cloué sur un poteau prévient peut-être de ce danger; mais comme l'inscription est effacée, sur le panneau, et que le poteau est tombé, on choisit de ne pas leur accorder de valeur légale. On trouve seulement que ce ciment sonne bien creux, sous le séant ou le pied.

L'origine du prestige à mes yeux du château d'eau de Saint-Créac, c'est un peu son village éponyme, qu'on voit de mon propre village, d'où il figure avec sveltesse la hauteur prise, le grand air, le familier commerce avec le ciel — tel que le mènent, en l'occurrence, les hauts cyprès noirs que j'ai dits, déjà, près de la petite église à fresques; mais c'est surtout un symbole de la carte routière, parmi les plus précieux : on remarque d'abord un triangle régulier, majestueusement posé sur sa base, et qui sans aucun doute possible désigne un sommet (252, peut-on lire à proximité); et tout autour de ce triangle des rayons divergents, bleus, qui vont s'élargissant à mesure qu'ils s'éloignent de lui, et qui sont l'indication bien claire, eux, et même spectaculaire (lire les cartes, c'est aller au-devant d'émotions parfois trop fortes, pour les coeurs sensibles), d'une vue sensationnelle dans toutes les directions (on a clear day you can see forever...). A vrai dire, si l'on ne bénéficiait pas d'une expérience solide et même clermontoise des légendes et de l'esprit Michelin, on se laisserait aisément persuader, face à cette inscription rituelle, qu'il s'agit, enfin, de la précise localisation du Très-Haut; ou du moins de quelque maçonnique Etre Suprême ou Grand Architecte, dont il n'y aurait rien de bien étonnant, au demeurant, qu'Il ait choisi d'habiter Saint-Créac, si tant est que ce soit la créance qui crée les dieux, et qui les entretienne sur leurs sommets, ceux-ci ne s'élevassent-ils qu'à deux cent cinquante mètres.

...denn gegenwärtger sind die Götter auf den Höhn.

Et la vérité nous accable: pourquoi avoir douté? Il y avait bel et bien un château d'eau, une soucoupe volante (coupole intersidérale), mais miniature, au ras du sol... Ah que nous sommes punis de notre manque de foi, et pourquoi ne pas avoir lu sur place?

La conversation est un réel plaisir, évocations littéraires à chaque détour de phrase, vocabulaire, anecdotes, citations...
— A Mons, dans la prison où était détenu Verlaine...
— Verlaine a été détenu à Mons? Zut, chuis trop nul, je suis allé à Mons et je ne le savais pas.
— On ne peut pas tout savoir.
— Mais si, tu sais bien, c'est là qu'il a écrit «Le ciel est, par-dessus le toit, / Si bleu, si calme ! / Un arbre, par-dessus le toit, / Berce sa palme....»
— Cela dit Mons... on aurait pu l'annexer, c'est pas loin...
Et de feuilleter le Guide littéraire de la France.

Déjeuner sans doute un tout petit peu trop copieux mais tant pis. «Qu'est-ce qu'on fait, on retourne à Saint-Créac? — Non, il est presque quatre heures, il faut aller à Plieux, sinon nous n'y serons jamais.»
Nous passons dans l'église, dont le Saint-Louis en vitrail est brun avec une moustache Napoléon III. Références à la famille Esparbès de Luçon, dont est un membre est mort à la guerre de 1870 (il est seul sous cette date sur le monument aux morts).
Giono: «J'aime beaucoup Giono, même si on en parle plus beaucoup... Après sa mort, pendant des années on a continué à sortir un livre par an... Elles sont comment les âmes... Je perds la mémoire, c'est terrible... Ah oui, elles sont fortes les âmes, les âmes fortes
Et donc: «"il fallait me le demander plus tôt, je t'y aurais emmené directement." C'est dans Faust au village (je comprends Fausto village), à la fin le héros rencontre quelqu'un que nous comprenons être le diable, et il lui demande son chemin. Et l'homme répond: "il fallait me le demander plus tôt, je t'y aurais emmené directement."»

Direction Plieux, non sans avoir croisé une moissonneuse-batteuse dont on ne peut pas exactement dire qu'elle se gare (car où se garer?) mais elle s'arrête et nous laisse passer comme nous pouvons. Plieux, visite, Madame Lloan commence une visite juste devant nous et nous dit de sonner, Pierre descend: «Nous commencions à nous inquiéter de vous.» (Et moi donc, je n'avais découvert que la veille à quel point le rendez-vous était imprécis, pas d'heure, pas de lieu, était-ce bien raisonnable?)
Nous commençons la visite, à l'extérieur Patrick s'interroge sur la distance entre le château et l'église, mystère non résolu. Le sol est en train de se dérober sous le château (cela prendra quelques siècles). Dans les salles du bas nous attendent les Marcheschi, le triptyque d'Emmeline Landon que je n'avais jamais vu (je n'avais pas compris ou je ne me souvenais pas que la plaque centrale est une vraie plaque rouillée). Les tableaux ont un peu souffert depuis ma visite de 2003, l'œuvre de Marcheschi est vraiment fragile (papier mangé par la suie, j'aurais pu m'en douter), l'évocation de Dante est toujours aussi prenante. Il y a désormais deux pétrés dans la première salle.
Premier étage, la bibliothèque a gagné du terrain, elle a envahi un pan de mur. La pièce est plus chaleureuse ainsi et paraît moins grande. Je ne me souvenais plus que les poutres avaient été peintes. «Où est Renaud Camus?» murmure Jean. «Il se réfugie dans la tour, comme le narrateur de Proust», réponds-je, sûre qu'il comprendra. Sur la table, de nombreux livres concernant Jean Paul Marcheschi, mais seuls quelques Demeures de l'esprit. D'ailleurs Pierre ne prononce pas le nom de Renaud Camus, se contentant de préciser que la bibliothèque est privée quand on lui posera la question à l'étage du dessus (il paraît que cela arrive souvent). Au fond se trouvent les canapés de cuir, disposés comme si la cheminée était en usage.

La salle des Vents me surprend aussi : je la pensais moins profonde. La Barque des Ombres est toujours aussi ténébreuse et attirante. Les visiteurs posent des questions mais semblent plutôt avertis ; je suis un peu embarrassée car je crains de me comporter trop librement, or il faut que le groupe reste groupé (eh oui), afin d’être manœuvrable, dirigeable, comment dit-on ? Un jeune couple tend déjà à s’écarter.
« Attention à la marche » indique Pierre en passant dans la bibliothèque («Phrase reprise dans L’Inauguration de la salle des Vents», murmuré-je à Patrick. Moi qui l’ait connue quasi vide, la bibliothèque (la pièce) est désormais bien encombrée: un bureau supplémentaire, couvert d’objets sortis de Jules Vernes ou Roussel (un kéfier, des mâchoires avec dents, une carte postale avec le général de Gaulle, une loupe, ce chaleureux dans cette accumulation, de vivant qui excite la curiosité), une table ronde collée à la table de travail dans l’encoignure de la fenêtre, quelques fauteuils. Les étagères ont gagné du terrain et entourent désormais la fenêtre sud, mangeant de la lumière : la bibliothèque me paraît étrangement sombre en cette belle après-midi.
J’essaie d’analyser les livres en passant: quels sont ceux que le Maître garde près de son bureau? Je note des exemplaires des Eglogues très usés. Mais nous allons trop vite, déjà la chambre, si haute, si dépouillée. L’appartement fonctionne comme un décor, rien ne transparaît des coulisses, les armoires, les vêtements, les papiers administratifs, la cuisine, tout ce qui fait qu’une vie est quotidienne. Ici, dans les pièces que l’on visite, tout est fait pour que les jours ressemblent aux jours, éternellement, consacrés au travail.

Une fois les autres visiteurs partis, nous revenons au premier étage faire des photos. Afin d’illustrer le groupe sur L’Amour l’Automne, Patrick prend en photo diverses couvertures (à venir sur Flickr), dont le Lang de Luc Moullet[3]. Je prends également un Tractacus que j’ai la surprise de voir surligné (un instant la tentation de photographier toutes les phrases surlignées me prend, il faudrait tant de temps, trop de temps…), RC aurait donc menti (oups, il ne va pas aimer ce verbe) en disant qu’il ne l’avait pas lu. Non non, il ne pourra pas se défendre en disant qu’il l’a feuilleté, il est bel et bien surligné (en rouge, feutre Pilote épais) jusqu’aux dernières pages. Nous sommes excités comme des gosses (peut-être qu’il serait plus exact de dire «je»), partagés entre l’envie de profiter de cette autorisation inespérée de rester et de farfouiller, et la crainte d’exagérer : pas un instant ne me quitte la conscience qu’au-dessus de nos têtes Renaud Camus doit entendre du bruit et ne pas oser sortir de la tour.

A l’origine nous avions rendez-vous à l’auberge de Gramont, mais il s’y déroulait un mariage. Pierre nous a informés du contretemps et invités au château. Cest à ce moment-là que j’ai découvert que c’était justement l’endroit où je souhaitais déjeuner ou dîner : le restaurant à la propriétaire revêche que j’avais découvert dans Rannoch Moor[4], celui où il y a toujours une bonne raison de ne pas réussir à avoir une table… : merveille des merveilles, j’avais réussi les deux mouvements sans même le savoir : y être invitée, et ne pouvoir y aller… (Le soir tandis que nous confirmions l’excuse de la restauratrice (notre hôtesse de Saint Clar aurait elle aussi voulu nous recommander ce restaurant qu’elle connaissait mais avait dû y renoncer à cause de ce mariage), j’ai souri devant la réflexion de Renaud Camus qui laissait transparaître un peu de paranoïa : « C’était donc vrai ».

Il y a une heure et demie à tuer, nous hésitons sur la conduite à tenir: retourner à Saint Clar nous reposer et nous changer, repartir à Saint Créac pour trouver ce château d'eau? Nous nous décidons pour Lectoure. En chemin nous nous arrêtons prendre les mêmes photos que le matin, mais cette fois-ci avec le soleil dans le dos. Il fait vraiment très beau, lumière merveilleuse, grande douceur.
Lectoure, la cathédrale. Jean qui recherchait le nom de la propriété bretonne de Lamennais où se réunissait un grand nombre d'écrivains vient de s'en souvenir: La Chesnaye, tout en commentant: «cela ne se visite pas, on peut juste suivre le chemin, et voir l'étang» (ou la rivière). Nous pensons soudain à vérifier ce qu'il en est dans le Guide littéraire de la France.
Stupéfaction et éclats de rire en découvrant le passage suivant:

Il [Lamennais] y reçut Berryer, Gerber, Liszt, La Morvonnais, Lacordaire, Maurice de Guérin, Montalembert, etc. (ni Sainte-Beuve, ni Mickiewicz n'y sont venus); […]
Guide littéraire de la France, p.556, édition 1964

Ni Sainte-Beuve, ni Mickiewicz n'y sont venus... Cela vaut «Les Kirghizes lisaient Fénelon en sanglotant»[5] Depuis quand reprend-on dans un index ce qui n'a pas été? C'est toute la folie des obsessionnels que je vois s'engouffrer par cette porte. Incrédule, je vérifie l'index à Sainte-Beuve, qui renvoie bien à la page 556... Misère... (J'en profiterai plus tard pour me faire donner des informations sur Mickiewicz. Zut, j'ai déjà oublié qui le traduisit: Lamartine? Lamartine connaissait le polonais?[6] Patrick se souvenait que Mickiewicz avait donné des cours au Collège de France... Et mes deux compagnons de faire acte de contrition pour ne l'avoir jamais lu... Qu'est-ce que je devrais dire…)

Cathédrale de Lectoure, Thermes («— C'est ça les thermes? Il n'y a pas d'eau chaude... — L'eau chaude est à l'intérieur»), les librairies ferment, sont fermées, l'entrée "Lectoure" du Guide littéraire évoque Pierre de Garros, connu sous le nom de Pey de Garros, qui a écrit des Eglogues. Nous cherchons en vain la fontaine de Diane. Il faut dire que nous n'avons plus beaucoup de temps, nous ne voulons pas être en retard.

Château de Plieux, pour la troisième fois. Nous sommes plutôt embarrassés. Dans l'escalier j'entends Renaud Camus et Jean Allemand échanger quelques mots, je saisis "Il était très girardien". Plus tard Jean nous confiera le choc qu'il avait éprouvé quand, ayant évoqué Pierre Gardeil, Renaud Camus lui avait répondu être allé à son enterrement le matin même...
Les mâchoires et les dents [DENT, Léonard de Vinci, Léonard Woolf, Celan, Char, Camus (Albert) = Amour l'Automne, je devrais peut-être annoter ce billet à la façon de Journal de Travers] que j'ai vues sur le bureau proviennent de rennes: Pierre et RC ont vu beaucoup de rennes cet été, il viennent jusque dans les villes, les élans sont beaucoup plus rares. (Mais où ai-je lu que l'élan (mâle et solitaire) était très dangereux? Le caribou, plutôt?) Sur le bureau je remarque une pile de livres dont beaucoup en langue nordique. Le suédois est très facile à apprendre, enfin, à lire, dans les grandes lignes, nous assure Pierre.
Je pose des questions sur le voyage, sur le froid, est-ce que ce fut un été réparateur, qu'en est-il de la lumière? Il a fait très chaud, visiblement la température ressemblait davantage à celle de la Russie qu'à celle de la France. La nuit est particulière, très lumineuse, jamais noire. J'ai l'impression qu'une fois encore la nourriture a été sacrifiée. Quelques restaurants ou hôtels désagréables (en France) sont évoqués, et des anecdotes.

Foie gras dans la bibliothèque, le cadre est somptueux, j'aime bien les sièges variés autour de la table, du tabouret au fauteuil, la conversation est embarrassée, Madame Lloan est là. Nous parlons photographies, groupe Flickr, Renaud Camus vient d'ajouter un tableau de Carus, tableau dont le musée semble très fier, nous assure Pierre. Carus? je suis un peu perdue, je pense à Quignard, mais non, il s'agit du peintre, éboulis de silex à perte de vue. Renaud Camus évoque la possibilité d'ajouter au groupe Flickr des éléments n'apparaissant pas dans L'Amour l'Automne mais qui auraient pu, auraient dû, en faire partie s'ils avaient été connus plus tôt, des "postchroniques" en quelque sorte. De nouveau la folie de l'indexation de ce qui n'a pas été m'effleure, non non, je ne veux pas, ça me fait peur; mais plus raisonnablement j'explique que je conçois le groupe de photos comme un "produit d'appel", un lieu à la fois rassurant et explicatif, susceptible je l'espère de décomplexer quelques lecteurs qui auront la curiosité d'aller y voir, intrigués: si c'est bien cet objectif qui est poursuivi, ce ne serait pas une bonne idée d'aller ajouter à la confusion en ajoutant des photos (disons que l'idée n'est drôle que pour ceux qui maîtrisent déjà bien les principes. On pourrait faire un fanzine, écrire nos propres Eglogues de lecteurs... (Mais quel était donc le personnage que Renaud Camus se proposait d'ajouter? Quelque chose Dax: Mathew Dax, Arnold Dax? je ne sais plus.[7])

Pierre et Patrick parlent d'index, Patrick pose quelques questions très précises sur Wolf, Wolfe (il me semble), et sur le Vierge de Ladin (p.457), objet de ses dernières recherches; nous descendons au premier étage où la table est mise. Les chiens sont là, âgés et amicaux.
Il faut sans doute chercher du côté d'Orlan, nous répond Renaud Camus[8], ce qui signifie pour moi, dans ma tentative de recomposition des écrits et des lectures (puisque nous ne disposerons d'aucun manuscrit, il faut s'appuyer sur d'autres détails pour reconstituer le travail de l'écrivain) que cette page a dû être plus ou moins composée au moment du choix des projets artistiques pour le métro de Toulouse. L'index plus gros que les livres, c'est la crainte de Patrick, ce qui fait rire Renaud Camus pour qui ce fait doit être une évidence depuis le début (du moins je suppose, j'extrapole). Le dernier tome devrait sortir en décembre, il serait un chapitre de l'Amour l'Automne (Je me demande ce que je peux écrire. Je viens de vérifier que c'est un scoop, cela ne fait pas partie des trois livres annoncés par Renaud Camus sur le forum. D'un autre côté... d'ici décembre, c'est si court, et cela ferait quatre livres...; mais c'est impossible, cela fait trop de travail.)
Quoi qu'il en soit, voilà une information bien intrigante: un chapitre de L'Amour l'Automne. Mais qu'est-ce que cela peu bien vouloir dire?

Nous posons deux questions précises, une sur "il surgit dans ma loge", qui me semble avoir un rapport avec la deuxième école de Vienne, Renaud Camus nous donne la source exacte: une lettre de Mahler à sa femme au sujet de Schönberg.
Je pose une autre question à propos d'une autre phrase qui revient sans arrêt depuis Passage, qui évoque la traversée d'un hall en oblique. (Bien sûr je n'avais pas alors la phrase exacte en tête puisque je me souviens toujours très inexactement des phrases, mais maintenant que je suis à mon bureau je vous en fournis la première occurrence dans l'œuvre: «Il dévale quelques marches et débouche dans le hall du théâtre. Elle est en train de le traverser en oblique, de l'autre côté, se dirigeant vers la sortie.» Passage, p.52. Première occurrence d'après mes recherches, qui donnera lieu ensuite à des variations.) Nous avons deux pistes, j'ai pensé au Ravissement de Lol V. Stein, tout au début, quand Lol V. rencontre son grand amour pour la première fois dans la salle de bal, Patrick songe lui à une scène de Prima della Rivoluzione. Renaud Camus est embarrassé, il ne semble pas voir de quoi nous parlons et semble un peu pinçé.

Il sort une phrase merveilleuse, qui dit à peu près: «Il faut envisager que certaines phrases soient de l'auteur». La tournure emphatique et détachée est très drôle, et comme il a l'air un peu vexé, je n'insiste pas et ne lui fais pas remarquer que les phrases qui reviennent régulièrement (que j'appelle leitmotives) sont des citations (ce n'est pas une règle a priori, mais un acquis de l'expérience). Cependant, après cette première réponse RC joue le jeu et cherche des pistes. Il pourrait s'agir d'une scène d'un roman de Robbe-Grillet qui se déroulerait dans un théâtre, peut-être Un régicide (si vous avez des idées... Je n'ai lu que Projet pour une révolution à New York et La Maison de rendez-vous. J'ai au moins Souvenirs du triangle d'or à lire absolument, mais si vous avez d'autres idées concernant un livre de Robbe-Grillet paru avant 1975...)

La conversation roule; Mme Lloan est discrète et je suis gênée d'être si bavarde devant son silence, est-ce poli; à un moment Jean Allemand prononce cette phrase qui me marque profondément: «Rien de grand ne peut être accompli sans une vie réglée».
Poulet au citron, moelleux, excellent (je ne sais plus faire cuire le poulet, il est toujours desséché), fromage, dessert bleu (une crème chantilly bleutée sur un fond de génoise, peut-être, ce qui nous vaut une apparté vers le manque de pâtissier déjà évoqué (car il est important de cultiver la rumination à titre de preuve (il s'agit d'une remarque personnelle qui n'engage que moi))); grande prudence hélas envers le vin en pensant au retour à Saint-Clar par des petites routes mal connues...
Je ne sais plus comment la conversation est arrivée à la maison natale de Courbet, est-ce en parlant du retour du grand Nord (mais comment ont-ils fait pour être revenus à temps pour la rentrée, cela m'intrigue encore), ou des photos sur Flickr, ou des Demeures de l'esprit... je ne sais, et j'ai d'ailleurs mis un moment avant de comprendre qu'il s'agissait de Courbet. En écoutant la description du futur musée, je me suis souvenue de la photo d'une terrible maquette que j'avais vue en son temps, et qui promettait de dénaturer cette maison aussi sûrement que le fut celle de Champollion par son musée des écritures (confirmant également qu'il vaut mieux ne pas être trop connu si l'on veut que les lieux qui vous ont vu aient une chance de vivre tranquilles).
C'était en avril; Renaud Camus et Pierre se sont de nouveau arrêtés à Ornans le 31 août. Renaud Camus s'anime, il raconte cette seconde visite, la façon dont un (''pas compris, un guide'') les a retenus pour leur démontrer le bien-fondé des travaux en cours. Il est persuadé qu'ils ont été reconnus, les photos du mois d'avril ayant donné lieu à un petit scandale. Pierre renchérit: «Je suis persuadé que nous avons été retenus le temps qu'ils aillent vérifier la tête de Renaud sur le net.» Et Renaud Camus, près de moi, de murmurer dans un soupir: «Ils sont allés jusqu'à écarter le président de l'association qui était là depuis trente ans...»

Forte de ces informations un peu déformées dans mon esprit par l'heure tardive (le vin et la fatigue), j'ai fait quelques recherches afin d'être la plus précise possible:
- les photos du "projet Courbet" sont là;
- je suppose, par recoupements, que l'homme mis à l'écart est Jean-Jacques Fernier;
- homme terriblement mis en cause dans ce billet de blog.
La justice a tranché, cela pourrait suffire, et cependant... Que penser des commentaires sous cette photo, où celui qui intervient ne semble pas se rendre compte que c'est lui qui insulte la province à vouloir à tout prix ressembler aux projets culturels ambitieux et novateurs parisiens (comme si nous aimions le n'importe quoi qui se passe à Versailles (par exemple)), incapable de comprendre qu'aimer un lieu, un site, un artiste, n'a rien à voir avec préparer son avenir politique (car le plus drôle/triste, c'est que ces personnes si promptes à proclamer qu'elles font tout par amour de leur région n'ont rien de plus pressé que de "monter à Paris" dès qu'elles se sont ainsi fait remarquer. Ambitieux, oui, oui, nous vous croyons, nous avons lu Balzac.)
Enfin, il est trop tard, visiblement. Il ne nous restera que les photos pour nous faire une idée d'avant.

Avec la fin du repas et cette conversation animée s'est produit une certaine détente (car dîner avec Renaud Camus, chez Renaud Camus, est toujours impressionnant), et je crois que nous aurions pu rester longtemps à bavarder à l'ombre des étagères si la perspective du long voyage de retour le lendemain ne nous avait rendus, hélas, raisonnables.
Au moment de partir, je pose une dernière question, demande une dernière faveur: où donc se trouve la fenêtre par laquelle est tombé W.? Renaud Camus m'entraîne dans la cuisine (j'imaginais un réduit, elle est immense), devant une fenêtre coupée à un mètre du sol par un tirant. Je reste interdite, seul un enfant de cinq ans pourrait passer là-dessous sans se contorsionner, qu'a pu bien faire, vouloir faire, W.? Je me tourne vers Renaud Camus pour lui confier mon incompréhension, il la partage, me pousse vers la fenêtre en murmurant/s'exclamant: «Une herméneute enthousiaste voulant comprendre le geste du héros le reproduit et tombe de la fenêtre...»
Houla, mais c'est que sa conviction me ferait peur... et plaisir, aussi, c'est un compliment étrange et puissant. J'ai l'impression de me retrouver dans Lars von Trier, Element of crime, qui me poursuit jusque dans mes rêves.

Pierre et Renaud nous raccompagnent jusqu'à la voiture, il fait nuit noire, j'indique le figuier, Pierre fait le singe dans un arbre, il faut rentrer.

Il faudrait tout de même que je revienne ici un été. Un mois c'est trop long (famille oblige), mais quinze jours...



Notes

[1] «C'est là que choisit de m'agresser un bonhomme qui fut un temps directeur, ou rédacteur en chef, je ne sais plus, de La Gazette du Gers. Ce titre, en son esprit, l'érige en arbitre de la vie littéraire, semble-t-il. Voilà en effet que sans le moindre préambule il se met à déverser sur moi une mercuriale en bonne et due forme, selon laquelle Le Département du Gers est une escroquerie puisque le système de notes et de renvois rend l'ouvrage totalement illisible. On peut en lire suffisamment, néanmoins, pour s'apercevoir qu'il est plein d'inaxectitudes, et de jugements péremptoires erronés. Ainsi je déclare qu'il n'y a pas dans le Gers un seul pâtissier digne de ce nom, alors qu'exerce son art parmi nous un certain Uraca, ou quelque chose comme cela, Meilleur ouvrier de France, auquel toute l'Arabie Saoudite adresse ses commandes... (J'espère que l'Arabie Saoudite est une meilleure recommandation pour un pâtissier que pour un décorateur.» Hommage au Carré, p.362 (La dernière phrase m'avait fait rire: discrète et efficace. Apparemment l'homme avait été très violent, Renaud Camus parlant de «fureur pure» à la page suivante.

[2] Jean Allemand, spécialiste et ami de Claude Mauriac

[3] Nathalie Granger? Je me demande si ce n'est pas un film qui joue un rôle dans Passage

[4] «Nous songeons beaucoup par ici à certaine dame qui tient une auberge dans les environs de Plieux, et qui est fameuse, au moins entre nous deux, pour l'extrême difficulté qu'elle oppose à toute tentative de dîner dans son établissement; ce n'est jamais le bon jour, il fallait retenir quarante-huit heures à l'avance, il n'y a pas assez de réservations et elle a décidé de fermer ce jour-là, ou bien il y en a trop au contraire et elle n'a pas de place pour vous. Enfin c'est la croix et la bannière pour être admis à l'honneur de prendre chez elle un repas. Sa devise est l'inverse de celle de la Poste: «Ça va pas être possible». Dernièrement, toutefois, elle s'est montrée plus coulante. Nous sommes arrivés trois fois de suite en un mois à nous faire accepter entre ses murs, après une dizaine de refus consécutifs. Pierre dit qu'elle se relâche, et qu'elle devrait venir faire un stage par ici, pour recouvrer sa vraie personnalité.» Rannoch Moor p.469

[5] Demeures de l'esprit France Sud-Ouest (p.159)

[6] Ici je trouve George Sand. Je suppose que Chopin n'y est pas étranger.

[7] Dax Berg, bien sûr, et je comprends soudain pourquoi RC semblait si empressé...

[8] (Et en effet, voici le résultat des recherches patriciennes ultérieurs, la Vierge est donc au musée de Rabastens (où nous avons un envoyé spécial, nous attendons une photo d'un jour à l'autre).)

Citer, acte d'admiration

Du Bos, critique, arrive par ferveur et enthousiasme à la négation de toute critique, l’exaltation, l’admiration ne trouvant à s’exprimer que par la citation textuelle, continuée de page en page — cinq, dix pages à la suite — comme si aucun commentaire ne pouvait donner une «approximation» de ce qu’il préfère alors reproduire.

Claude Mauriac, Le Temps immobile, p.469 (16 août 1964)

La vérité de soi

S'il [Francis Ponge] est venu au communisme, c'est par le syndicalisme, non par la maison de la culture (où il ne mit presque jamais les pieds):

— Je me suis aperçu que seuls les communistes étaient efficaces lorsqu'il s'agissait d'obtenir sur des points précis l'amélioration des conditions de travail. Obtenir, par exemple, que les secrétaires n'aient pas obligatoirement tant de feuilles dactylographiées à faire (car on en était encore là!); qu'un statut soit donné aux cadres (car on pouvait nous renvoyer d'un jour à l'autre!). Lorsque j'eus fondé ce syndicats des cadres, nous fûmes presque tout de suite 250. Puis vint la Résistance… Ce n’était pas le moment de s’en aller, à cause du danger. J’ai toujours eu tendance à me forcer à faire ce qui m’était le plus difficile. C’est mon vieux côté protestant… C’était dur, dès avant la guerre, de militer au P.C., mais cela me paraissait mériter des sacrifices… Dans la Résistance ce fut plus dur encore, mais différemment. Remarquez qu’on ne me demanda jamais alors, au Parti, de faire des poèmes patriotiques… Veuillez m’excuser de la comparaison : mais quoi ! toutes proportions gardées, on ne demande pas à un Cézanne, qui peint des pommes ou des coquillages, de faire du Detaille ou Meissonier, et on a raison…

Ce fut après la Libération, ajoute-t-il, que l’atmosphère devint pour lui et pour des milliers d’autres, intellectuels ou ouvriers, irrespirable :

— On peut plier sa nature, l’obliger à la discipline, mais pas toute une vie. Il y a un moment où ce qui était sacrifice pour une cause devient trahison pure et simple. «Bien sûr, X… est un mauvais peintre… Mais la grève des mineurs… Mais la guerre d’Indochine, nous font un devoir, etc.» On cède une fois de plus, jusqu’au moment où l’on n’en peut plus de toujours aller à contre-courant de ce que l’on sent, de ce que l’on sait, de ce que l’on croit. Il vient un moment où quelques recoupements apportent la preuve que ce n’est pas dans tel cas particulier (celui qui nous a d’abord frappé) mais dans tous les domaines, que la politique dite de la fin et des moyens est une erreur, se trompe et trompe… De proche en proche, c’est le système entier que j’ai condamné. J’ai prévenu Hervé qu’il en viendrait à siéger dans un Tribunal révolutionnaire et à réclamer des têtes. Façon comme une autre de s’exprimer. Mais pas la mienne. Je tiens à rester honnête, vous me comprenez. J’ai un métier qui me suffit. Comment croire ceux qui prétendent me l’apprendre, et en en bafouant les règles fondamentales ?

Francis Ponge cité par Claude Mauriac dans Le Temps immobile, p.424 (22 décembre 1952)

La vitesse du génie

En fait, à cette minute, dans ce petit restaurant, il se passe vraiment quelque chose d'important. Et quelle leçon que celle de Léger! Recourant à un exemple familier proposé par sa Normandie, il s'écrie:

— Notre époque a de plus en plus tendance à oublier que tout ce qui se fait de vrai et de durable marche à la vitesse d'une vache. Oui, c'est bien à 3 kilomètres à l'heure que se construit un beau tableau, un grand livre, n'importe quoi d'authentique et de neuf. Et rien ne sert de vouloir forcer la sagesse de ce train: la viande serait mauvaise et le lait tourné. Chez moi, les chiens sont dressés à pousser du museau les bêtes du troupeau, mais sans mordre, surtout, sans mordre jamais!

Les 3 kilomètres à l'heure des génisses ou la vitesse du génie...

Fernand Léger cité par Claude Mauriac dans Le Temps immobile, p.418 (août 1946)

Origine du titre "Le Temps immobile"

>Paris, jeudi 1er mai 1969 >Cet article sur Présent passé... d'Eugène Ionesco a depuis été repris pp. 205-207 de la réédition de l'''Allitérature contemporaine'' dont je viens de signer le service de presse. J'y lis ceci qui montre à quel point et avec quelle continuité le même thème me hante: >''Aussi bien, n'est-ce pas la politique qui nous a le plus intéressé dans cette recherche passionnée et désespérée du temps perdu. De l'ouvrage analogue que je souhaite composer un jour, comme un film, en montant des fragments de journal, éloignés les uns des autres dans la durée mais proches par leur thèmes, il n'existe que la matière première et le titre — qui pourrait être celui de ce livre-ci d'Eugène Ionesco: ''le Temps immobile''. (Mais j'ai publié deux autres œuvres qui pourraient, elles aussi, s'intituler ''le Temps immobile'': l'une, romanesque, ''le Dialogue intérieur'', l'autre, critique, ''De la littérature à l'alittérature''.)'' >Claude Mauriac, ''Le Temps immobile'', p.408 Pour mémoire, la première édition de l'Allitérature contemporaine date de 1958.

Début du Temps immobile (?)

Paris, jeudi 24 octobre 1968

…Ainsi me suis-je trompé en écrivant il y a quelques jours, à propos de Présent passé, passé présent d'Eugène Ionesco, que "plus nous vieillissons, plus notre enfance nous redevient présente…" . Je parlais de l'enfance, il est vrai, et je n'étais plus un enfant en 1930.

Cet article, paru dans Le Figaro du 14 octobre 1968, doit être évoqué ici pour une autre raison encore. C'est en l'écrivant (après avoir lu Ionesco) que mon ancien projet de composer le Temps immobile s'est de nouveau imposé à moi et de façon telle que j'en ai vraiment commencé la réalisation. J'espère, cette fois, non le mener à son terme (il s'agit d'une entreprise interminable) mais le conduire assez loin si le temps n'en est laissé.

Et voici que je mesure ma chance: j'ai noté, moi, sinon tout, du moins beaucoup de ce que, de jour en jour, a perdu Eugène Ionesco, et depuis tellement longtemps que je dispose de matériaux si considérables qu'ils m'écrasent. Moins long de la moitié, mon Journal serait moitié plus utilisable.

Claude Mauriac, Le Temps immobile, p.407

Vivre malgré tout

Mais si le désespoir nous empêchait d'espérer, comment trouverions-nous la force de vivre?

Claude Mauriac, Le Temps immobile, p.415, 17 mars 1945

Souvenirs de famille

Claude Mauriac a épousé la petite-fille de Robert Proust, frère de Marcel. Celle qu'il appelle Mamy dans ce passage est donc Mme Robert Proust.
Tandis que je la conduis chez son médecin, le docteur Karl Jonard, rue Greuze, elle me parle de Marcel Proust:
— La mère de Marcel et de Robert n'était pas facile, vous savez. Volontaire, oui, et masculine. Suzy est un peu comme cela, pour le meilleur: raisonnant comme un homme, parlant politique ou conduisant sa voiture aussi bien qu'un homme. C'était de Mme Proust que venait cette originalité… Mon beau-père me racontait qu'elle avait l'habitude de déjeuner à quatre heures quand elle faisait ses courses. Ce qui ne plaisait guère à son cocher. «Eh! bien, mon ami, allez donc déjeuner!» lui disait-elle. Et elle l'attendait dans la voiture devant le bistrot. Des originaux, je vous dis. J'ai vu Marcel au lit avec des gants. Le professeur Adrien Proust, lui était le sérieux, la mesure, le normal même. Il avait voulu d'abord être prêtre, figurez-vous, et il avait fait sa théologie. Montrant ses mains, qu'il avait très belles, il avait coutume de dire que c'étaient des mains d'archevêque. Tant qu'il vécut, Marcel mena une vie à peu près normale.

Je songe que s'il y avait eu l'abbé Adrien Proust, nous eussions été privés de Marcel Proust. Et je dis, répondant aux derniers mots de Mamy:
— Mais enfin, il était malade!
— Il avait de l'asthme, bien sûr. Mais l'asthme n'a jamais empêché personne de vivre. Je sais de quoi je parle: quatre personnes de mon entourage le plus proche dont mon frère furent asthmatiques. Le professeur Adrien Proust fit en sorte que Marcel fasse son "volontariat". Il y tenait absolument. De même exigea-t-il que son fils se levât pour les repas. Ce fut un malheur pour Marcel de perdre son père avant sa mère. Je me souviens de la première fois que Robert et moi allâmes prendre un repas chez ma belle-mère, après la mort de mon beau-père, elle était derrière la porte pour nous empêcher de sonner afin de ne pas réveiller Marcel qui dormait — lequel Marcel ne prit plus jamais la peine, depuis lors, de se lever pour manger…

J'écoute avidement, conduisant avec le plus de lenteur possible, me réjouissant pour une fois des encombrements, prenant par le plus long.
— Lorsque ma belle-mère tomba malade — de ce mal qui devait l'emporter — Robert tint à venir habiter près d'elle, rue de Courcelles. Je me dis aussitôt que cela allait faire du vilain avec Marcel. Je ne me trompais pas. Dès le lendemain de notre installation, nous trouvâmes, au réveil, les premiers petits papiers de Marcel: «Robert, tu as fumé un cigare et l'odeur est pavenue jusqu'à ma chambre… Marthe a heurté le lavabo en faisant sa toilette, ce qui m'a réveillé, etc.»
— Saviez-vous, au moins, vous rendiez-vous compte qu'il écrivait (ou qu'il allait écrire) une œuvre si importante?
— Robert a toujours eu confiance en son frère. Son père aussi, qui disait que «Marcel serait un jour de l'Académie». Ce qui ne l'empêchait pas de se désoler — et ma belle-mère également — de la vie déplorable qu'il menait. Déplorable quant à l'hygiène. Mais mon beau-père était assez fier des belles relations de son fils. En dehors des repas organisés par Marcel, les Adrien Proust faisaient surtout des dîners d'hommes — sans doute en raison de ce caratère masculin de ma belle-mère dont je vous parlais.

Mamy raconta ensuite que, pendant la Grande Guerre, Marcel craignait d'être mobilisé. Et comme je disais, une fois encore: «Mais il était malade!»
— Il est vrai qu'on se demande comment ce pauvre Marcel aurait fait, avec son habitude de mettre ses chandails au chaud dans le four. Et sa terrible exigence qui lui faisait enfermer ses domestiques, lesquels devaient être aussi silencieux que s'ils n'étaient pas là mais accourir au premier coup de sonnette. Il prétendait toujours qu'on avait laissé une fenêtre ouverte au bout de l'appartement. Exigeait et (là est le miracle) obtenait de ses voisins le plus complet silence. Boulevard Haussmann, il était arrivé à ce que son voisin, qui était dentiste, ne fît pas le moindre bruit, renonçât le matin à faire faire son ménage, etc. Tout aurait peut-être changé s'il s'était marié…
— Ces projets de mariage ne furent jamais très sérieux…
— Détrompez-vous… Il y en eut plusieurs, dont un avec une dame (que je ne vous nommerai pas) qui épousa par la suite un autre écrivain… Robert décida un jour d'aller à Cabourg voir son frère et «profiter un peu de lui». Il en revint exténué après deux jours: il lui avait fallu rester à parler toutes les nuits, jusqu'à sept heures du matin. Le mariage aurait-il changé cela? Si on respectait ses manies, il n'était pas si difficile. Têtu, pourtant mon mari disait toujours non, mais on arrivait à le faire revenir sur ses décisions. Marcel disait toujours oui, mais n'en faisait jamais qu'à sa tête. «Mais oui, chère Marthe, me disait-il, la barbe ne me va pas. Je vais la faire couper. » Mais il ne tenait pas sa promesse.
— La barbe… ?
— Oui, il l'a portée à plusieurs reprises… Si tout cela vous intéresse, je verrai à rassembler d'autres souvenirs…
Si tout cela m'intéresse…

Claude Mauriac, Le Temps immobile t.1, p.349-352 (20 décembre 1952)
On dirait que Proust a vécu la vie de la tante Léonie .

Cabourg Grand Hôtel

Le lendemain matin, je reconnus ce "soleil venant de derrière l'hôtel, découvrant devant moi les grèves illuminées, jusqu'aux premiers contreforts de la mer". Nous voulûmes visiter (au quatrième étage, se souvenait Suzy) ce qui restait de la chambre occupée par Marcel Proust. Mais le directeur (ou celui qui le remplaçait) n'avait, semblait-il, jamais entendu prononcer ce nom-là. C'est d'un air plein de commisération qu'il regardait cette dame si mécontente de ne pouvoir être renseignée, plus de quarante ans après, sur la chambre qu'habitait, paraît-il, son oncle.

Claude Mauriac, Le Temps immobile p.362 (10 août 1953)

Une mobylette pour un curé

François Mauriac vient d'obtenir le prix Nobel.
— Je venais à peine d'apprendre que j'étais couronné, que les demandes d'argent affluèrent, émanant toutes de prêtres ou de religieuses. (Je sais bien qu'ils ne réclament pas pour eux…) Les plus modestes sont des curés qui me demandent un vélomoteur… Mais le vélomoteur n'est pas du tout la forme de charité vers laquelle je me sens incliné.

Claude Mauriac, Le Temps immobile, p.347 (20 novembre 1952)

Les Anciens et les Modernes

Claude Mauriac cite Le Paysan parvenu de Marivaux :
Quoi qu'il en soit, la conversation entre un vieil officier cultivé et un jeune auteur, telle que nous la fait entendre Marivaux dans cette voiture qui va à Versailles, pourrait se produire, aujourd'hui, encore, entre deux intellectuels d'âges et de formations différents, l'un tenant pour les auteurs rassurants dont il a l'habitude, l'autre pour les recherches nouvelles:

— En vérité, Monsieur, reprit le militaire, je ne sais que vous en dire, je ne suis guère en état d'en juger, ce n'est pas un livre fait pour moi, je suis trop vieux.
— Comment, trop vieux ! reprit le jeune homme.
— Oui, dit l'autre, je crois que dans une grande jeunesse on peut avoir du plaisir à le lire. (…) D'ailleurs je n'ai point vu le dessein de votre livre, je ne sais à quoi il tend, ni quel en est le but. On dirait que vous ne vous êtes pas donné la peine de chercher les idées, mais que vous avez pris seulement toutes les imaginations qui vous sont venues, ce qui est différent: dans le premier cas, on travaille, on rejette, on choisit; dans le second, on prend ce qui se présente, quelque étrange qu'il soit, et il se présente toujours quelque chose; car je pense que l'esprit fournit toujours bien ou mal.


Dernière phrase où apparaît virtuellement la découverte par Diderot, par Dujardin puis par Joyce, du monologue intérieur…

Claude Mauriac, Le Temps immobile, p.184-185 (19 juin 1970)
C'est étrange, j'aurais plutôt pensé l'inverse : qu'il faut avoir beaucoup lu pour être capable de chercher et apprécier la nouveauté, et que la "grande jeunesse" préfère les récits classiques, structurés. Elle s'impatiente dès qu'elle ne comprend pas, dès qu'elle est mise en difficulté. Il lui manque la patience de la lecture confiante.

Demeures : Montaigne, Mauriac, Montesquieu, Marguerite de Navarre, Blaise de Monluc, Brantôme

Michel de Montaigne

- Montaigne, Les Essais
- Brantôme, Vie des hommes illustres et grands capitaines français
- Michel Chaillou, Domestique chez Montaigne
- Michel Chaillou, Le sentiment géographique (cité ici pour analogie, parce que RC en est entiché de longue date)
- Victor Hugo, les Châtiments
- Jean Lacouture, Montaigne à cheval
- Charles de Gamaches, Le sensé raisonnant
- Montaigne, Journal d'un voyage en Italie

J'allais écrire «Je ne copie rien, il faudrait tout recopier», et je découvre que le travail est en grande partie déjà disponible.
La fin de ces quelques lignes permet de saisir ce que recherche Renaud Camus, recherche de l'osmose entre le temps et l'espace et la langue:

[...]ses lignes et ses idées mêmes sont trop mêlés de chair, d'humeurs, d'os, de pierre, de cailloux, de calculs, de temps et de souffle, pour qu'on n'éprouve pas une puissante impression d'intimité préalable, de déjà-vu, même la première fois, et de présence, disons le mot, quand on s'approche de cette tour et qu'on y pénètre. Nous le savons depuis l'école: «je suis moy-même», disait-il d'entrée de jeu, «la matière de mon livre». Cette tour l'est aussi: non qu'en ledit livre elle tienne une très grande place, ni qu'en gravir les marches usées puisse remplacer une seule page de lecture; mais l'air qu'on y respire est bien celui des phrases, elle est comme un chapitre à part, et capital, un essai supplémentaire sur ce que c'est que vivre, habiter, écrire, voir.
Renaud Camus, Demeures de l'esprit - France I - Sud-ouest, p.49

Ce projet, c'est l'anti-projet de ses années de formation, ces années où il fallait oublier la biographie, si fort liée à la géographie. Ce sentiment des lieux est déjà exprimé ici, en 1992: «Je pratique quelque chose de très peu approuvé par la modernité. Je pratique le pélerinage littéraire. J'aime beaucoup aller sur les lieux. Pharsale à cause de Claude Simon. On a tendance à ridiculiser cela. On prête aux gens qui font cela l'illusion que le lieu va donner le dernier mot du texte. Pas du tout. Je ne cherche pas un dernier mot, mais que les lieux donnent un air une terre en plus à la phrase, qu'ils creusent la phrase. La cavatine, ce qui creuse. Les Eglogues est un texte qui se creuse. La phrase sans arrêt coupée par un ailleurs, c'est-à-dire étymologiquement la métaphore.»

François Mauriac

- François Mauriac, Journal 1932-1939
- François Mauriac, La Vie et la mort d'un poète (il s'agit d'André Lafon)
- François Mauriac, Genitrix
- François Mauriac, Destins
- François Mauriac, La Chair et le sang
- François Mauriac, Mystère Frontenac
- François Mauriac, Préséances
- Claude Mauriac, Le Temps immobile, tome IV - La terrasse de Malagar
- Jean Mauriac, Malagar
- Françoise Sagan, Bonjour tristesse (cité comme repère dans les temps "modernes")
- article de Barrès à propos des Mains jointes dans l'Echo de Paris en 1910
- François Mauriac, Le Désert de l'amour
- André Lafon, L'élève Gilles
- Anne Wiazemsky, Une poignée de gens
- Regine Desforges, La bicyclette bleue (Malagar décrit sous le nom de Montillac)
- Lucienne Sinzelles, Mon Malagar (Souvenirs de la fille de domestiques de la maison, amoureuse à douze ans de Jean Mauriac. Pourquoi vois-je dans ces précisions un peu d'attendrissement camusien?)

Phrase bifrons: le caractère sinistre de la maison naît de la littérature; et la littérature est subjective:

Son [La maison de Langon] caractère sinistre est hautement subjectif — ou littéraire, si l'on préfère.
Ibid., p.60

Un amour "curieusement" physique :

Si elle déménage, c'est qu'elle a le goût du changement, ou qu'elle fuit partout des souvenirs, dont ceux d'un amour conjugal qui fut vif, et curieusement physique jusqu'en son expression écrite («On ne peut imaginer ce qu'il lui écrivait!» s'écrie en 1924 un de ses fils stupéfait, qui l'avait trouvée brûlant de vieilles lettres, et en a intercepté une.)
Ibid., p.62 [1]

Notre société postlittéraire et l'idéologie:

Je ne suis pas éloigné de penser pour ma part qu'à cette position complexe — bourgeois, mais animé d'une sourde vindicte, voire d'une franche détestation, contre plus bourgeois que lui — Mauriac doit beaucoup de sa survie littéraire et de sa survie idéologique, la première, hélas, en société postlittéraire dépendant étroitement de la seconde.
Ibid., p.64

J'aime dans ce chapitre la description du décor, de l'ameublement, comme alluvion. C'est ainsi, je crois, que doivent se meubler les demeures, chaque objet, laid, disparate, portant son histoire ne parlant qu'à ceux qui la connaissent. Une telle indulgence tendre pour les choses en dépit de leur "style" est trop rare chez Camus pour que je ne la relève pas. J'y retrouve un peu de la tante Léonie et de ses assiettes, ses potiches, ses canapés:

Ailleurs règne tranquillement le goût bourgeois ancien le plus typique, qui n'est pas du tout le mauvais goût mais qui, à ce dernier, fait gentiment sa place, au gré des alluvions d'autres maisons fermées, de générations révolues, de branches latérales éteintes.
Ibid., p.71

Et citons pour le plaisir:

Plus austère, l'effigie du maître à soixante-dix ans, par Marc Avoy:
«Poser ne vous fatigue pas?
— Il y a soixante-dix ans que je pose...»
Ibid., p.72

Montesquieu

- Stendhal, Voyage dans le midi de la France
- Montesquieu, De l'esprit des lois
- Rousseau, La Nouvelle Héloïse
- Tocqueville, De la démocratie en Amérique
- Tocqueville, L'Ancien Régime et la Révolution
- Montesquieu, Dialogue de Sylla et d'Eucrate («où Gide, qui savait de quoi il parlait, voyait le plus beau monument de la langue française», p.91)

Tandis que je lisais parallèlement Pranchère sur Maistre (lecture sérieuse) et les Demeures (lecture de vacances et guide touristique), j'ai eu la surprise de rencontrer un écho de l'un à l'autre. Renaud Camus souligne de quelques phrases les ambiguïtés de Montesquieu:

Comme un Tocqueville, qui lui ressemble par plus d'un côté, Montesquieu est partagé entre ce qu'il constate objectivement, juge irréversible et s'emploie à agencer aussi harmonieusement que possible, et un fort atavisme aristocratique, qu'il ne laisse jamais prendre la haute main sur sa réflexion mais qui oriente plus d'un de ses jugements, ou, à tout le moins, de ses tropismes.
Ibid., p.86

Anecdote du fils de Montesquieu exigeant qu'on lui rende l'hommage féodal, citation de Montesquieu expliquant l'ordalie:

«Quant à la preuve par le feu, après que l'accusé avait mis la main sur un fer chaud, ou dans l'eau bouillante, on enveloppait la main dans un sac que l'on cachetait : si, trois jours après, il ne paraissait plus de marque de brûlure, on était déclaré innocent. Qui ne voit que, chez un peuple exercé à manier des armes, la peau rude et calleuse me devait pas recevoir assez l'impression du fer chaud ou de l'eau bouillante, pour qu'il y parût trois jours après? Et, s'il y paraissait, c'était une marque que celui qui faisait l'épreuve était un efféminé.»
Montesquieu cité par Renaud Camus p.88 des Demeures [2]

Conclusion de Renaud Camus qui tisse le dialogue entre la pierre et le texte:

Il ne s'agit pas de défendre l'indéfendable. La puissante tour fortifiée n'aura pas le dernier mot, tout de même. Mais son existence, le fait que la phrase et la réflexion procèdent aussi de là, de l'abri de ces créneaux, d'entre ces douves, confèrent à l' Esprit des lois, et à la pensée de Montesquieu en général, une partie de leur relief; les aident à ne jamais coïncider tout à fait avec eux-mêmes; achèvent de les rendre inépuisables, tout à fait de la même façon que De la démocratie en Amérique, significativement doublé de L'Ancien Régime et la Révolution: univers mentaux qui gagnent infiniment l'un et l'autre à n'être jamais tout à fait détachés de ce qu'ils quittent, ou plutôt qu'ils dépassent avec résolution, sans l'effacer.
Ibid., p.88

Enfin, quelques mots sur la comtesse de Chabannes qui habita là jusqu'à sa mort en 2004 (les demeures habitées sont les plus chaleureuses, les plus vivantes, même si la présence quotidienne recouvre les traces du passé):

La comtesse de Chabannes se tenait là par prédilection, ainsi qu'en témoigne, désormais désuet entre les bergères Louis XVI et les tables de tric-trac, son poste de télévision.
Ibid., p.91

Et le poste désuet parmi les meubles plus vieux que lui, dans la demeure désormais inhabitée, est bien l'image poignante de la mort et du regret.

Marguerite de Navarre

Le château de Nérac inaugure la série des non-demeures d'écrivain ou d'artiste, celles qui sont signalées par un guide ou le syndicat d'initiative local mais où il n'y a rien à voir, ou tout autre chose (des ruines, un musée,...) qu'une demeure.
Cette catégorie me fait rire: en toute rigueur ou honnêteté intellectuelles, ces lieux ne devraient pas figurer dans ce livre. Cependant, ils sont l'occasion de parler des œuvres et de rêver en regardant le ciel si les murs ou les champs sont trop désespérants.
Il ne faut pas oublier que ces voyages sont avant tout des voyages imaginaires, des lieux pour l'imagination (c'est toute la perversité du livre: vous entraîner à faire des kilomètres pour rêver sur place plutôt que dans votre chambre).

Marguerite de Navarre, sœur aînée de François Ier, grand-mère de Henri IV et grand-tante de la seconde Marguerite, Marguerite de Valois, La Reine Margot, première épouse de Henri IV.

- Shakespeare, Peines d'amour perdues
- Marguerite de Valois, Mémoires
- Alexandre Dumas, La Reine Margot
- Marguerite de Navarre, L'Heptaméron
- Marguerite de Navarre, Miroir de l'âme pécheresse
- Marguerite de Navarre, Les Marguerites de la Marguerite des princesses
- Marguerite de Navarre, Trop prou
- Marguerite de Navarre, Mont-de-Marsan
- Marguerite de Navarre, Epître à Madame la Princesse - Rabelais, Le Tiers Livre (Marguerite de Navarre en est la dédicataire).

On l'aura compris, les Demeures, au-delà de l'anecdote, nous emmènent sur les chemins de l'érudition, celle que l'on acquiert en écoutant et en regardant, sans trop se rendre compte qu'on est en train d'aimer, d'apprendre et déjà de se souvenir.

Elle serait un grand poète mystique si elle était un peu moins prolixe, si sa technique était plus rigoureuse et si elle avait un sens plus affiné du rythme. [...] C'est la question du salut, et la communion du croyant avec son créateur, qui sont de très loin le principal, dans ses préoccupations et dans ses écrits.
Ibid., p.101

Blaise de Monluc

Blaise de Monluc et le père de Toulouse-Lautrec: mes deux passions découvertes dans ce livre! Castagnes et chevauchées, j'ai tué six loups et il fait grand froid, mais reprenons.

Renaud Camus commence par défendre Monluc de la réputation de cruauté qui lui est venue sur le tard:

Ce sont plutôt les Lumières qui lui ont commencé de chercher querelle à Monluc sur ce point: il est devenu l'un des emblèmes du fanatisme, et c'est ainsi encore que Michelet l'a vu, et c'est ainsi qu'il l'a montré. Si fanatique il fut, pourtant, c'était surtout de vaincre. Il estimait que les guerres étaient faites pour être gagnées. Lorsqu'il y avait sérieuse incertitude quant à l'issue d'une bataille, il aimait mieux s'abstenir, et remettre à plus tard. Ibid., p.106

C'est pour se défendre de l'accusation de trahison que Monluc s'est mis à écrire. Il plaida sa cause auprès du roi:

C'est précisément ce qu'il se mit en devoir d'expliquer, sans trop entre dans les détails de ce qui lui était reproché, avec un certain art du glissando aux passages délicats, même, mais sans rien omettre, ça non, de ce qu'avaient été ses hauts faits. Rares sont les vocations littéraires nées si tard dans une existence. Car le vieux Monluc a pris goût à ce qui n'était d'abord qu'un plaidoyer en urgence dans une assez vilaine affaire. Il a d'abord constaté, avec un certain étonnement, qu'écrire, ou plutôt dicter (il n'est pas certain qu'il est su tenir une plume) lui apportait plus de succès que guerroyer: Charles IX fut sensible à la lettre que lui envoya son vieux capitaine et que celui-ci, d'ailleurs, s'empressa de faire imprimer, à Lyon, ainsi que la réponse du roi. Non seulement il ne fut plus question de procès, mais, dès 1574, à peine Henri III sur le trône, Monluc était maréchal de France.

Une activité qui lui avait si bien réussi fut bientôt parée à ses yeux de tous les charmes. Lui qui n'avait guère songé aux Lettres dans ses années de combat, voilà qu'il commença de les prendre au sérieux et se prit d'intérêt pour leurs monuments les plus notables. Sans doute n'avait-il jamais beaucoup lu: il se fit une culture de la onzième heure. Ses leçons, il alla les chercher aux meilleures sources, et d'abord auprès de César, qui prouvait qu'un prestigieux chef de guerre ne déchoit pas en faisant des livres. Impressionné, il lui emprunta son titre.
Ibid., p.109

- Serge Brunet, De l'Espagnol dedans le ventre
- Blaise de Monluc, Commentaires
- Jean de La Varende, Nez de Cuir, gentilhomme d'amour
- Valery Larbaud, Les Poésies de A.O. Barnabooth
- Montaigne, Les Essais

Et puis Monluc fut défiguré: nez coupé, loup sur le visage: que de références églogales, camusiennes, que de recoupements (non ce n'est pas cynique, c'est du rêve, de la reconstitution, un enchevêtrement des phrases et de la vie).

Ajoutons pour finir Montaigne parlant du chagrin de Monluc à la mort de son fils, chagrin de n'avoir pas su lui dire qu'il l'aimait:

«Feu M. le Mareschal de Montluc, ayant perdu son fils, qui mourut en l'isle de Maderes, brave gentilhomme, à la verité, et de grandes esperances, me faisoit fort valoir, entre ses autres regrets, le desplaisir et creve-cœur qu'il sentoit, de ne s'estre jamais communiqué à luy: et, sur cette humeur d'une gravité et grimace paternelle, avoir perdu la commodité de gouster et bien connoître son filz, et aussi de lui déclarer l'extreme amitié qu'il luy portoit, et le digne jugement qu'il faisoit de sa vertu. « Et ce pauvre garçon, disoit il, n'a rien vu de moy qu'une contenance refroignée et pleine de mespris, et a emporté cette creance, que je n'ay sceu ny l'aimer ny l'estimer selon son merite. A qui gardoy-je à descouvrir cette singuliere affection que je luy portoy dans mon âme? estoit-ce pas luy qui en devoit avoir tout le plaisir et toute l'obligation? Je me suis contraint et gehenné pour maintenir ce vain masque, etc»
Montaigne, De l'affection des pères aux enfants, cité par Camus dans les Demeures, p.114

L'épée, la plume, le cœur, la blessure hideuse : comment rêver personnage plus romanesque?

Pierre de Brantôme

J'ai mis un moment à admettre ce que me révélaient les pages suivantes sur les trois châteaux de Bourdeilles: le premier est vide et à moitié en ruine, le deuxième que Brantôme a sans doute beaucoup fréquenté appartenait à sa belle-sœur et ne peut être dit "demeure de Pierre de Brantôme", le troisième, plutôt hôtel particulier que château, ne se visite pas. Cependant, enchanté par le village, Renaud Camus recommande chaleureusement la visite des lieux.
Et non, ce n'est pas une plaisanterie, c'est bien la vertu étrange de ce guide: parfois nous faire visiter rien, ou autre chose.
Qu'importe, puisque ce n'est qu'un prétexte pour bavarder de littérature, architecture, histoire, aménagement du territoire et politique culturelle (les deux derniers points le moins possible et uniquement par contrainte).

Un deuxième chapitre est consacré à un second lieu : le château de Richemont à Saint-Crépin-de-Richemont, tant il est vrai que ce sont les lieux qui organisent le livre, et non les hommes.
C'est l'occasion de tout ce que j'aime chez Renaud Camus:

Certes, Brantôme, malheureusement, est mort en 1614 et pas en 1914 ou 1994, en conséquence de quoi il ne faut pas s'attendre, même à Richemont, à rencontrer son encrier, ses lunettes, ses papiers buvards, ses pantoufles et sa lampe de chevet: ce n'est pas comme s'il venait de sortir dans le jardin pour inspecter ses poiriers ou s'il s'était absenté quelques jours pour assister à Périgueux à un colloque sur la femme dans les guerres de Religion ou sur les rapports entre écriture et vie militaire.
Ibid., p.131

- Brantôme, Œuvres complètes publiées d'après les manuscrits, avec variantes et fragments inédits, par Ludovic Lalanne, Société de l'histoire de France (référence donnée en note de bas de page, p.137- Dix tomes: lus ou pas lus?)
- Brantôme, Recueil des dames, poésies et tombeaux, titre des œuvres choisies de Brantôme dans la Pléiade
- Brantôme, Vie des hommes illustres et grands capitaines français
- Brantôme, Vie des grands capitaines étrangers
- Brantôme, Vie des dames illustres
- Brantôme, Vie des dames galantes
- Brantôme, Anecdotes touchant les duels
- Anne-Marie Cocula-Vaillières, Brantôme. Amour et gloire au temps des Valois

Chute de cheval assez grave, querelle avec le roi, bannissement de la cour, Brantôme se retire et écrit ses chroniques, non sans conserver tout son amour à la cour des Valois. Exil et nostalgie:

Il constate que l'exil de la reine [Marguerite, la Reine Margot] n'est pas aussi dur qu'il l'avait craint et observe même avec surprise et émotion, dans la fastueuse et savante petite cour que Marguerite a su réunir autour d'elle-même à Usson, quelques vestiges de cette cour des Valois qui a été toute sa vie et dont il est persuadé qu'il n'en renaîtra jamais de pareille, d'aussi raffinée, d'aussi noble à la fois et d'aussi amusante.
Ibid., p.138

Notes

[1] Claude Mauriac, Les espaces imaginaires, p.509

[2] De l'esprit des lois, fin du chapitre XXVII

Le cycle de nos inventions

Paris, mardi 9 mai 1972

Cette unité du Temps immobile, dont j'avais tendance à m'émerveiller, est pauvreté, non richesse. Je le pressentais depuis longtemps, et en ai eu, hier soir, la confirmation en lisant La Dernière Heure de Jean Guitton. Cela a toujours été un sujet de réflexion pour lui (comme pour moi), écrit-il, que cette identité du moi avec lui-même.

Le nombre de chromosomes est limité, je veux dire que ce que nous pouvons dire de neuf, de personnel, est plus réduit que nous le croyons. Le cercle ou le cycle de nos inventions est étroit. Les conversations que j'ai écoutées pendant quatre ans roulaient autour des mêmes thèmes, chacun y faisait sa petite pirouette, racontait ses mêmes anecdotes toujours pareilles (Œuvres complètes, III, p.503).

Anecdote, «chose inédite», (étymologie grecque): indéfiniment à redire. Le Journal que j'écris depuis trente ans roule autour des mêmes thèmes. C'est pourquoi le montage du Temps immobile est si facile.
Quant à ma relative inintelligence, elles s'accompagne d'un manque de méthode, qui lui est sans doute lié. Depuis le temps, j'aurais dû apprendre à penser, au sens donné par Sartre à cette expression, dans ce passage de Situations III, où, à propos d'un «triste exemple d'analphabétisation politique», il écrit:

Mais parler de Nietzsche et de Carlyle à propos de Cohn-Bendit, c'est prouver non seulement qu'on n'est pas cultivé mais qu'on n'a jamais appris à penser. (p.179)

D'où mon admiration (et mes inhibitions) lorsque j'écoute parler Michel Foucault ou Gilles Deleuze, à plus forte raison, Gilles Deleuze et Michel Foucault.


Paris, vendredi 26 mai 1972

Ecrivant ma dernière préface (non signée) pour Maurice Dumoncel (Taillandier), je calcule qu'elle est, à quelques unités près, la soixante-dixième. Ainsi vais-je, après tant d'années, retrouver une certaine liberté (mais qui va me coûter cher et nous devrions être plus inquiets que nous le sommes quant à notre budget...) Écrivant donc cet ultime avant-propos, sur Une Vie, je trouve, dans la Vie de Maupassant dédicacée à mon père par Paul Morand en 1942, cet extrait d'une lettre de Jacques-Émile Blanche au sujet de sa première rencontre avec Guy de Maupassant, chez la comtesse de Potocka:

Quand je fis la connaissance de Maupassant, m'écrivait-il cet hiver de sa propriété d'Offranville, il avait le type sous-off, portait le col rabattu à l' amant d'Amanda. En été, très canotier d'Argenteuil. Il ressemblait comme un frère au baron Barbier, l'homme debout tête penchée sur la table du Déjeuner de Renoir... Il parlait peu, sans ce qu'on appelle esprit, physionomie grave, inquiète, semblait-il, un convive "terne" selon Mme Aubernon, chez qui je ne l'ai jamais rencontré (une exception à cette époque). Ses amours, ses débats avec l'aimée (Marie Kann) et les autres, le rendaient presque muet, comme en état d'hypnose. Chez Madeleine Lemaire, j'ai souvenir d'une soirée de têtes ou costumes de papier. J'étais en Lohengrin, cygne sous le bras, casque, et Maupassant, comme un chien errant, parmis les déguisés...

...Ainsi Jacques-Émile Blanche, dont je me souviens, se souvenait de Guy de Maupassant qui lui-même...

Claude Mauriac, Le Temps immobile, p.272

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