Billets qui ont 'Shakespeare, William' comme auteur.

Renaud Camus - L'Amour l'Automne, chapitre 3, note 14 (vers la surface)

Cette seconde partie de la note 14 (voir ici la première partie) s'inscrit dans le droit fil de ce que nous venons de lire dans la seconde partie de la note 15. Elle se lit sans solution de continuité.

Les références se font plus brèves et plus rapides. A ce stade, le lecteur a normalement accumulé suffisamment de souvenirs de lecture dans les pages précédentes (même sans avoir identifié les sources) pour que les phrases lui "parlent", évoquent un écho.

La seule citoyenneté qui vaille, le seul lien réaliste, profond, superficiel et fécond d’un être avec une terre, un moment, un objet, une phrase, une idée, un autre être, la vie, c’est l’étrangèreté. Les anciens mystiques l’avaient bien compris, de même que les plus simples des croyants d’ancien temps, dont les prières disaient, au plus profond des Landes ou du Gers : Ne soum pas d’aci. (AA, 203-209)

On retrouve l'idée d'arrachement à la vie sociale, matérielle (cf. Outrepas p.143). L'étrangèreté se définit comme la non appartenance, l'inverse de l'enracinement. Il est le titre d'un livre d'entretien conduit avec Finkielkraut et Emmanuel Carrère.
Ne soum pas d’aci est utilisé dans les premières pages de L'Élégie de Chamalières et Le département du Gers (voir §586).


Où qu’il soit en effet, l’homme n’est pas d’ici. C’est lorsqu’il en a le plus clairement conscience (quelles que soient les blessures, les atteintes à sa dignité, les mortifications qui le lui rappellent), c’est alors qu’il est le plus éminemment vivant. (AA, 209-212)

Dimension métaphysique voire mystique de la réflexion. Prendre conscience de son appartenance à un ailleurs non physique, à un hors sol est souvent le résultat d'une violence: l'arrachement se produit matériellement, au sens propre. C'est alors que l'homme atteint sa vraie dimension (je commenterais à titre personnelle: C'est quitte ou double: soit l'épreuve anéantit l'homme ("un" homme), soit elle le sublime. C'est l'expérience des mystiques ou des camps.)


Foin de ces peuples sédentaires, et de ces individus, de ces groupes, qui prétendent tirer gloire, ou supériorité quelconque, de leurs "racines", comme ils disent, de l’ancienneté supposée ou fantasmée de leur présence sur un sol donné, de la coïncidence topographique des événements, des rites et du train-train de leur vie avec les événements, les rites et les routines de la vie de leurs ancêtres. (AA, 212-218)

«de ces individus, de ces groupes, qui prétendent tirer gloire, ou supériorité quelconque, de leurs “racines”,» : groupe dans lequel il serait facile d'inclure Renaud Camus, ou tout au moins les partisans de son parti de l'In-nocence.
Je l'entends d'ici protester. Je corrige donc: la phrase précédente ressemble plutôt à ce que les adversaires de Renaud Camus lui reprochent (en d'autres termes il s'agit d'une simplification, d'une caricature), celui-ci n'a jamais revendiqué quelque "supériorité" que ce soit. "Tirer gloire" serait déjà plus proche, mais le mot exact serait "tirer saveur": de la même façon que certains ne jurent que par les produits du terroir, Renaud Camus a la conviction que son appartenance à un territoire, à une langue, à une histoire, donne sa saveur à un homme, à chaque homme, et qu'il est donc important, pour un monde de goûts, que chacun sache d'où il vient et sache ce qu'il doit à ses origines.

Foin de ces peuples sédentaires, et de ces individus, de ces groupes, qui prétendent tirer gloire, ou supériorité quelconque, de leurs "racines", comme ils disent, de l’ancienneté supposée ou fantasmée de leur présence sur un sol donné, de la coïncidence topographique des événements, des rites et du train-train de leur vie avec les événements, les rites et les routines de la vie de leurs ancêtres. Plus ou moins biens logés, nous sommes tous à l’hôtel. Mieux vaut le savoir, s’en réjouir, et choisir si l’on peut tous les jours sa chambre aussi bien qu’on le peut. (AA, 212-220)

D'une phrase à l'autre il y a glissement, sans solution de continuité (ce sont ces glissements qui exigent toujours une lecture attentive; «je voudrais que mon art soit un art de la transition», phrase de Wagner revenant à plusieurs reprises dans L'Amour l'Automne).
La première fait d'abord entendre en écho la voix des contradicteurs de Renaud Camus («prétendent tirer gloire, ou supériorité quelconque»), puis celle des partisans du déracinement, de la fantaisie, de l'errance, contre la répétition perpétuelle d'une tradition qui s'apparente à un emprisonnement («des rites et du train-train de leur vie avec les événements, les rites et les routines de la vie de leurs ancêtres»).
La suite («Plus ou moins biens logés, nous sommes tous à l’hôtel.» etc) est davantage le regard camusien métaphysique, presque fataliste.
Cette allusion à l'hôtel était apparue dans le fil précédent, p.225 et 233 (fil "plus bas" puisque qu'il s'agit de la note 15, mais "plus haut" puisque nous l'avons lu avant: amont et aval se confondent, ces dénominations ne conviennent plus).


Bax, nous l’avons vu, n’en jugeait pas autrement. Jamais il n’eut de maison. Plus il reçut d’honneurs, moins il eut de résidence. (AA, p.221-222)

Je ne suis pas bien certaine que "nous l'ayons vu" de façon claire. Il me semble même que non. Ce que nous savons, c'est que Renaud Camus et Pierre sont sur les traces de Bax au Station Hotel de Morar, et que Bax résidait chez son frère quand il composa November Woods, ainsi que le précise le bas de note 15 (p.236): en fait, cette phrase p.222 est plutôt l'explication rétroactive de l'apparition de la mention de Bax p.236 dans la note 15, où nous passions abruptement d'un développement sur l'identité et la vie à l'hôtel à une allusion à Bax, sa musique et ses maîtresses.

Bax, nous l’avons vu, n’en jugeait pas autrement. Jamais il n’eut de maison. Plus il reçut d’honneurs, moins il eut de résidence. Anobli, chevalier de toute sorte d’ordres, compositeur officiel de la cour, chef de la musique du roi, puis de la reine, auteur de la marche solennelle du sacre, il habitait dans la campagne anglaise des auberges au nom interchangeable, Cerf d’or, Cygne noir, Cœur couronné, Cheval blanc. Et il mourut chez des amis, près de Cork, après une promenade où l’avait bouleversé la beauté du coucher du soleil. (AA, pp.221-228)

Le nom des hôtels reprend ceux de la page 196 (note 14 "vers le fond", donc lu avant). Il "manque" le nom de l'hôtel nabokovien (présence en creux). Il s'agissait alors d'évoquer les hôtels que Renaud Camus et Pierre utilisaient durant leur voyage en Ecosse: passage d'une vie à l'autre.
Ces quelques phrases sont informatives, biographiques.


Finalement nous n’avons jamais vu sa chambre, à l’ancien hôtel de la Gare. Il aurait fallu revenir l’après-midi, nous n’avions pas le temps. Le temps manque tout le temps, comme l’argent ; et cela en toute indépendance des quantités dont on dispose, qu’il s’agisse de l’un ou de l’autre. Le sens coule des mots à mesure qu’ils passent de main en main, de bouche en bouche, de page en page, de livre en livre, de jour en jour. C’est à croire que la perte est leur valeur d’échange, la dépense leur signification, leur contenu l’abandon, le départ, le double. Il n’est que de céder, mon amour : des noms sont bien gravés dans la pierre, sur la plage, mais ce sont ceux d’acteurs, d’éclairagistes, de perchmen, de responsables du casting — a super here, a clown there, as a painter of old Italy set his face in a dark corner of his canvas. Qu’y a-t-il dans un nom, et comment peut-on en être amoureux ? (AA, p.229-236)

. Suite (conclusion) des premières pages de L'Amour l'Automne, qui nous avaient menés du Station Hotel à Morar à sa propriétaire précédente (hôtel p.14 et suivantes, ancienne propriétaire page 33 et suivantes). Ces détails n'apparaissent pas dans le journal 2003, Rannoch Moor: une fois de plus il y a tranfert d'informations d'un livre à l'autre.
Il y a renoncement: «nous n'avons jamais vu» (les phrases suivantes jouent sur la thématique de la perte).

. Glissement entre le temps, l'argent, le sens: ce qui manque, ce qui se dévalue, ce qui coule et échappe. Cette perte se fait dans l'échange, par la circulation.

. «Enfance mon amour ! Il n’est que de céder…» : Eloges, Saint-John Perse
Céder, perdre, se dévaluer, couler vers la fin, la disparition : la mort

. «des noms sont bien gravés dans la pierre, sur la plage, mais ce sont ceux d’acteurs, d’éclairagistes, de perchmen, de responsables du casting»: les tombes du village dans Breaking the Waves. Cf. L'Amour l'Automne page 24:

Breaking the Waves devait d'abord s'appeler Amor Omnie. Mais le producteur a failli se trouver mal, paraît-il, quand on lui a proposé ce titre-là. La scène qui a été tournée sur la plage est celle de l'enterrement. De petites plaques de pierre avaient été dressées dans le sable pour figurer les sépultures des gens du village. Et comme il avait bien fallu graver des noms, sur ces plaques, on avait pris ceux de l'équipe de tournage. (AA p.24, chapitre I)

.a super here, a clown there, as a painter of old Italy set his face in a dark corner of his canvas Stephen parlant de Shakespeare dans Ulysses de Joyce. Déjà vu page 230-231 de L'Amour l'Automne (note 16 vers la surface), reprise d' Été, pp.324-325). Ce qui a disparu, c'est l'allusion au nom, William. (Nous avons donc de faux noms sur les tombes, un nom disparu dans une citation, comme plus haut manquait le nom de l'hôtel).

. «Qu’y a-t-il dans un nom, et comment peut-on en être amoureux ?»
What's in a name est une question de Shakespeare reprise par Joyce, comment peut-on en être amoureux est la question que l'héroïne de Breaking the Waves, folle de douleur, pose dans l'église vide du village.
Le nom propre, l'un des axes de l'Amour l'Automne. Quelle signification, quel rapport avec le signifié? Qu'est-ce que nommer, qu'est-ce que le sens? Voir le poème de Crane en exergue: names we have, even, to clap on the wind; / But we must die, as you, to understand.

  • nom, perte, mort, William, argent/monnaie

Je te piloterai dans Rome à distance, ô bien-aimé vivant : je serai ton ombre et ton chien, ton plan, ton guide et ton petit carnet — une liste entre tes doigts, deux ou trois adresses mal transcrites, une encre qui s’efface ; tu seras mes jambes et mes yeux, mon regard et le bruit de mes pas, mon ambassadeur chez les morts sous les pins.

??? Cela rappelle "nous sommes les yeux des morts" de Pirandello, mais il y a autre chose, je ne sais pas quoi. Rome, la pluie de Robert Harrison? un quart d'heure de feuilletage ne m'a rien permis de trouver.

  • Rome, mort/vie, effacement/perte, yeux/vue

L’île, je crois l’avoir déjà indiqué (« ¡ Ah de la vida ! » ¿ Nadie me responde ? »), a la propriété singulière d’apparaître et de disparaître — j’allais écrire à volonté; tantôt elle consent à se laisser capter par la photographie et tantôt non, selon ce qui semble un caprice.

L'île de Rum, dont nous avons parlé plus haut. Il s'agit d'une particularité constatée tandis que des couples enquêteurs marchent sur les traces d'Arnold Bax.

  • Rome/Rum, visible/invisible => yeux, vie/mort/effacement/perte

C’est la carte postale inattendue d’un ami d’enfance qui me l’a remise en mémoire et qui, à son égard, a relancé en moi, si j’ose m’exprimer ainsi, la vieille machine à désirer.

C'est dans Sommeil de personne, le journal de 2001:

Mon ami Alain G., que j'aimais quand j'avais quinze ans, est en Écosse, d'où il m'envoie une carte postale merveilleuse, d'un long format horizontal, montrant le château de Kinloch, sur l'île de Rum. […]
[…] Je me souviens toutefois que pris d'un accès fébrile, provoqué par la carte postale d'Alain G., qui ne saura jamais dans quelle agitation de l'esprit il m'a plongé, j'ai passé une bonne partie de cette nuit-là à consulter des cartes, des atlas, et surtout un libre de photographies que sans doute j'ai acheté à Perth ou à Édimbourg il y a quarante ans, et qui sappelle Scotland's Spendour — non, erreur, je vois que la première édition de ce livre date de 1960 mais que le volume que je possède est un reprint de 1964: j'ai donc dû l'acheter (ou le voler'', j'en ai peur) chez Blackwell's, à Oxford, en 1965 ou 66.
Renaud Camus, Sommeil de personne, août 2001, p.414-415

  • Rum, souvenirs, carte postale

J’avoue que je m’embrouille un peu, cela dit, entre tous les Wilson anglais du dernier demi-siècle : en tout cas ce n’est pas l’auteur d’Anglo-Saxon Attitudes (même s’il m’est arrivé, le croiriez-vous, de marcher sur ces traces dans Merano, ou Meran, au-dessus du lac de Garde), mais bien celui d’Outsider, Colin, qui un beau jour de 1971 reçut l’énorme manuscrit de notre héroïne, Homo Mutens, Homo Luminens.

Wilson, via William Wilson de Poe, est l'archétype de l'homonyme.
Angus Wilson fut un célèbre homosexuel. Meran/Moran, etc.
Colin Wilson reçoit le manuscrit de Charlotte Bach.

  • Wilson, double, Meran/Moran, Charlotte/Charles/Karl, Bach/Bax.

L’impératrice Charlotte (la Carlotta du film) perd la raison un peu après l’exécution de son mari (ou même un peu avant, semblerait-il) et, comme le roi Othon, le frère de Louis II, elle passe ce qui lui reste à vivre dans une obscure folie, en l’occurrence à Miramar, près de Trieste, puis au Bouchout.

  • Charlotte, impératrice, folie

Ach, alles ist hin…
Le maître est là. Signum est enim res. Moravia, à l’époque où il écrivait Agostino, était le mari de Morante. Comment faites-vous pour ne pas comprendre ? Il ne cesse de tomber. Mentre l’amore… (nous cherchions aux confins de Parme un petit hôtel pas trop cher).

. La citation exact est «Ach, du lieber Augustin»: début d'une chanson entendu dans la rue par Mahler un jour qu'il fuyait les disputes de ses parents. Là encore, ce qui manque, c'est le prénom, c'est le nom.
Mahler raconte à Jones une séance avec Freud. Extrait de l'article :

Dans le cours de la conversation, Mahler dit soudainement qu'il comprenait maintenant pourquoi sa musique n'avait jamais pu atteindre le niveau le plus élevé, même dans ses plus nobles passages, inspirés par les émotions les plus profondes, gâtée qu'elle était par l'intrusion de quelque mélodie vulgaire. Son père, personnage apparemment brutal, traitait fort mal sa mère et quand Mahler était petit, il y eut entre ses parents une scène particulièrement pénible. L'enfant ne put le supporter et se précipita hors de la maison. A ce moment un orgue de barbarie, dans la rue, égrenait l'air populaire viennois: «Ach, du lieber Augustin...» De l'avis de Mahler, la conjonction inextricable de la tragédie et de la légèreté était depuis lors fixée dans son esprit; l'une amenait inévitablement l'autre avec elle.
Ernest Jones, Sigmund Freud - Life and work, Hogarth Press, London 1955, vol.2 p.89. cité par Jacqueline Rousseau dans son article «Ach, du lieber Augustin...», article de L'Arc n°67 consacré à Mahler.

L'article se termine ainsi: «Ach, du lieber Augustin, alles ist hin... (Ah! cher Augustin, tout est foutu...)».

. Augustin ou le maître est là de Joseph Malègue, roman catholique.
. Citation de Saint Augustin dans De doctrina christiana: «on a pu parler, notamment à propos des cinq premiers chapitres de De doctrina christiana, d'une théorie générale des signes» (Fabio Leidi, Le signe de Jonas: étude phénoménologique sur le signe sacramentel)
. Augustin -> Agostino, qui est le nom du personnage qui tombe de bicyclette dans Prima della Rivoluzione.
. Mentre l’amore : citation du Jardin des Finzi-Contini (L'amour est un jeu plus cruel que le tennis).
. «nous cherchions aux confins de Parme» : voyage avec Pierre, en 1999. Retour à Canossa, p.380-381. La vie à l'hôtel.

Variation sur le nom d'Augustin. Accélération du passage d'un référence à l'autre, de plus en plus courtes. Ce ne sont plus que des signes, des traces de traces.


Le thème du bock, en effet, fait l’objet cette année-là d’assez nombreuses variations, peintures et dessins dont les débuts dans le monde sont heureusement éclairés, comme d’habitude, par les carnets de Mme Manet — je pense en particulier au précieux registre de comptes conservé aujourd’hui à la Morgan Library. (AA, p.238)

Manet a peint l'exécution de Maximilien, époux de l'impératrice Charlotte. Il existe également plusieurs versions de ce tableau.

  • Bock/bac/Bax, variation, Manet/Monet/mon nez, etc, Morgan, variation

Pourquoi est-ce que vous lisez le Coran ? demande Emmelene au capitaine. (AA, p.238)

La première référence à Emmelene Landon dans le chapitre III quand on lit "en suivant les étoiles" apparaît p.199 (note 14 "vers le fond"). Les suivantes appartiennent à la note 16 en lisant "vers le fond": p.204, 205, 217. La page 217 donne l'explication la plus claire: «Justement Miss Landon est peintre. Elle tient son journal Elle s'embarque à bord d'un cargo dans l'intention de faire le tour du monde». Le cargo sur lequel est embarqué Emmelene Landon est le Manet.

Assonnances présentes : Coran, Morgan.
Assonnances "en absence" (les mots ne sont pas imprimés, ils ne sont là que par allusions, si le lecteur les repère): Landon, cargo. Echos vers le silence. Une fois encore, c'est le nom qui disparaît…

  • Manet, Landon/Morgan/Coran/cargo, bateau (thème marin)

Ce rêve est trop fort pour moi. Je pensai qu’il n’y a point de pièce de monnaie qui ne soit un symbole de celles qui resplendissent sans fin dans l’histoire et la fable. Jamais je n’avais vu Londres à ce point enchanteur. J’étais le voyageur et toi, don Ramon, le batelier funèbre aux yeux de flamme. Owen en uniforme, avec sa casquette (en 1917), ressemble à s’y méprendre à un acteur qui (en 1937, mettons) interprèterait le rôle d’Owen. Le Zaïre a repris son ancien nom. Maintenant tout dépend de toi. Dieu a compté les jours de ton règne, et il en a marqué la fin. (AA, p.238)

D'une phrase à l'autre la référence change. Nous suivons d'assez près le déroulé des références dans la note 16 en direction du fond vers la page 204.

Ce rêve est trop fort pour moi.

Little Nemo, peut-être. Ou Duane Michals. Ou HG Welles…

Je pensai qu’il n’y a point de pièce de monnaie qui ne soit un symbole de celles qui resplendissent sans fin dans l’histoire et la fable.

"Le Zahir" in L'Aleph, de Borgès

Jamais je n’avais vu Londres à ce point enchanteur.

Virginia Woolf, Mrs Dalloway.

J’étais le voyageur et toi, don Ramon, le batelier funèbre aux yeux de flamme.

Antonio Machado, "à Don Ramon del Valle-Inclan" Le nom de Charon n'apparaît pas ici.

Owen en uniforme, avec sa casquette (en 1917), ressemble à s’y méprendre à un acteur qui (en 1937, mettons) interprèterait le rôle d’Owen.

cf p.160 dans L'Amour l'Automne. La personne ressemble à l'acteur qui doit lui ressembler… Miroir sans fin.

Le Zaïre a repris son ancien nom.

Zaïre/Zahir. devenu la république du Congo. Lointain écho vers Binger/Niger et le voyage en Afrique à partir du Niger raconté dans Journal de Travers et dont on trouve une trace pages 37-38, 53, 74, 96, par exemple

Maintenant tout dépend de toi.

Et nunc manet in te (sur une indication de RC sur la SLRC): Il s'agit donc du titre de l'ouvrage dans lequel Gide raconte sa vie conjugale avec sa femme Madeleine. La citation exacte, tronquée, provient du Culex, vers 269:
«Poenaque respectus et nunc manet Orpheos, in te.»
Gide a donc fait disparaître un nom propre, usage que l'on retrouve très souvent dans L'Amour l'Automne, et ce nom propre est Orphée, nom de poids dans les Églogues.

  • Owen/Nemo/Monet/Manet/monnaie (Zahir) Zahir/Zaïre/Congo/Niger

Dieu a compté les jours de ton règne, et il en a marqué la fin.

Daniel 5,26


Onuma Nemon a collaboré à de nombreuses revues, dont L’Infini, Perpendiculaire, La Main de singe. C’est une belle tombe pour un marin. Hier soir je pensais à elle. Je parlais avec elle, comme je faisais souvent, plus aisément en imagination qu’en sa présence réelle. Ne quittez pas, me dit-elle, je vous passe Monsieur Lindon, président-directeur-général des Éditions de Minuit. (AA, p.238-239)

. Onuma Nemon : nom riche en assonances et résonances. A écrit un livre intitulé Roman.

. C’est une belle tombe pour un marin. : phrase détournée de Vingt mille lieues sous les mers : « Ah, c'est une belle mort pour un marin», dit le capitaine Nemo.

. Hier soir je pensais à elle ... présence réelle : Gide. Et Nunc Manet in Te - Journal 1939-1949, Pléiade 1959, pp.1123 (cf. p.220 de L'Amour l'Automne'')

. Ne quittez pas, … de Minuit. : fragment biographique. Lindon/Landon

  • Nemo/Nemon, Charon/Ramon/Roman/Landon/Lindon, Manet/Minuit, mort/tombe

Quant au médecin, on l’aura cependant reconnu sans difficulté, bien que ce passage le concernant ait disparu du rapport, pour une raison qui reste à éclaircir : il s’agit certainement du personnage rencontré tout au début de l’enquête, dans le long couloir de l’établissement thermal.

Hum, je m'y perds. Je ne sais pas. Cette phrase m'évoque le docteur Morgan, Projet d'une révolution à New York, L'Île noire (Tintin), Tristan de Thomas Mann (la clinique).

Serait-ce seulement à cause de l’actrice choisie, la Nelly du film de Carné est assez éloignée, il faut le remarquer, de celle de Mac Orlan.

. Le film de Carné est Quai des Brumes, Nelly est joué par Michèle Morgan, nom de scène de Simone Roussel.

  • Roussel, Morgan

Je suis littéralement fou de toi. Pero sigo mi destino; estoy desprovisto de todo, confinado al lugar más escaso, menos habitable de la isla; a pantanos que el mar suprime una vez por semana.

Traduction : «Mais je subis mon destin : démuni de tout, je me trouve confiné dans l’endroit le plus étroit, le moins habitable de l’île, dans des marécages que la mer recouvre une fois par semaine.» Appartien à l'incipit de L'Invention de Morel. Thème de la maladie et de la mort.

Je ne sais plus si nous avons identifié une source pour la première phrase, «Je suis littéralement fou de toi.»

  • Morel, île (thème marin)

Le titre fait filialement allusion à un autre inventeur insulaire, à Moreau. Avez-vous remarqué le moment où la mèche se détache ? Mais la mémoire humaine est si bizarre (but so odd is the human memory) que je ne pus alors rien me rappeler (that I could not then recall) de ce qui concernait ce nom bien connu (that well-known name in its proper connection).

. L'Invention de Morel fait référence à Moreau (L'Île du docteur Moreau, de H.G. Wells.).
. Proust, il s'agit du violoniste Morel
. citation de L'Île du docteur Moreau.

  • Moreau, Morel, île

Quiconque, au demeurant, a jamais fait la navette entre une traduction et son original est conscient des abîmes qui séparent la vie d’une œuvre dans une certaine langue et son existence dans une autre. Il convient toutefois de préciser que l’ex-Michael Karoly (Karoly était en fait son prénom, à l’origine), l’ex-“baron”, l’ex-“Monsieur Karl” (le dandy des premières années londoniennes), devenu comme par enchantement, donc (encore qu’on ait sauté quelques étapes, pas toujours très reluisantes), Mme le Professeur Bach, indiquait tranquillement à son correspondant, dans sa lettre d’accompagnement, que les quelques centaines de pages qu’elle lui faisait parvenir n’étaient que les «prolégomènes à un travail futur de près de trois mille pages qui démontrerait, sans aucune ambiguïté, que la déviation sexuelle était le moteur de l’évolution». Enfin il est essentiel de se souvenir également que le tireur d’élite était Wilson, pas Evans.

. La première phrase est-elle une citation? L'interlocuteur de Charlotte Bach était Colin Wilson.
«prolégomènes à un travail futur de près de trois mille pages»: c'est le genre de phrases et de projet que RC lui-même adore. Par exemple, «Je devrais ne faire plus qu'un énorme unique livre, philosophique et moral, qui serait la somme de tout ce que je ne comprends pas… Quelques points qui m'échappent (en cinquante-deux volumes).» (Parti pris, p.339)

.Enfin il est essentiel de se souvenir également que le tireur d’élite était Wilson, pas Evans. : Willie Wilson et Bob Evans, voir la référence chez Bruce Chatwin. Confusion dans les noms

  • langue/sens, Charles/Karl, travesti/sexe, Wilson, Bob

Voir ici la note 14 dans sa continuité, à lire d'un seul élan.

Nous remontons vers la surface, note 13.

Travers III - 3 : les noms

Préambule(s) :

Nous parlons aussi des noms propres:
«Ils sont glissants comme les personnages, changeants, furtifs: ils se décomposent et se recomposent ailleurs en permanence.»
Renaud Camus, Journal de Travers, p.1059

Les noms, on ne s'en étonnera pas, tenaient une grande place dans nos conversations, moins d'ailleurs par leur prolifération et leur différence que par l'oubli qu'on avait d'eux, leurs ressemblances, et les confusions éternelles qu'elles engendraient. Ces confusions, ces échanges, faisaient se rejoindre, se chevaucher, se mélanger, dans un temps mythique sans avant ni après, un présent perpétuel et suspendu, les fragments les plus éloignés de la chronique.
Renaud Camus, Échange, p.29


Ce billet est consacré au premier fil du troisième chapitre de L'Amour l'Automne. Il est à lire (de préférence) avec le livre ouvert près de soi.

J'entreprends une explication "à la volée" (listes des références, sources, associations, que nous trouvons ou imaginons lorsque nous nous rencontrons lors de nos lectures suivies, dites "des cruchons"). Il s'agit d'une forme possible des compte rendus toujours promis, jamais réellement fournis, à mes compagnons de lecture.

Je mets ici nos réflexions sur le chapitre III pour deux raisons: d'une part parce qu'il est disponible sur le site des lecteurs et que par conséquent je me sens déliée du respect des droits d'auteur; d'autre part parce que cela fait la troisième fois que nous reprenons ces lignes (en juin, septembre et octobre: visiblement nous avons du mal à dépasser ces premières pages). J'espère ainsi arrêter et clarifier un premier état de la lecture du début de ce chapitre.
Il y en a plus dans ce billet que lors de nos rencontres, d'une part parce que je n'ose pas exprimer oralement toutes mes associations (par exemple, plus bas, tous les noms autrichiens), d'autre part parce que j'arrive aux réunions sans avoir fait toutes les recherches que je souhaitais entreprendre.

Pourquoi avoir tant de mal à dépasser le début de ce chapitre (une fois écartées les excuses de la fatigue de fin d'année et de la coupure des vacances)?
C'est que ce chapitre se présente bizarrement, chaque page coupée par un certain nombre de lignes horizontales qui partitionnent la page en autant de cases plus ou moins hautes, obligeant une phrase à courir sur de nombreuses pages successives quand elle apparaît dans une case d'une seule ligne de hauteur, case que pour ma part j'appelle "fil" — comme un fil d'Ariane que l'on suivrait de page en page, mais aussi comme un filet de voix; l'une des explications symboliques possibles de cette disposition étant une représentation, une spatialisation sur la page de multiples voix, comme une présentation simultanée des voix successives des Vagues par exemple. (Mais cet exemple n'est pas choisi au hasard: la mer et l'univers marin ont une place prédominante dans L'Amour l'Automne.)

Le lecteur est donc tiraillé entre deux stratégies de lecture: suivre chaque fil jusqu'au bout pour descendre au suivant quand il a fini le précédent, remontant alors de plusieurs pages dans le livre; ou tenter de lire chaque page comme une unité.
En pratique, il tend vers une voie moyenne, suivant un fil le temps d'une phrase ou d'une idée, puis reprenant le fil suivant, afin d'avancer si possible dans les pages de la façon la plus régulière possible (autrement dit, à remonter du moins de pages possible à chaque fois qu'il descend d'un fil).

Nous avons tenté les deux stratégies.

Dans ce billet je présente la première, qui consiste à lire les fils comme des paragraphes autonomes.
Le premier fil du chapitre III court de la page 149 à la page 164, en une seule ligne en haut de chaque page. Il est présenté ici en un paragraphe compact, ainsi qu'il est mis en ligne sur le site de la Société des Lecteurs.
Grossièrement nous entreprenons deux tâches, avec plus ou moins de succès: identifier les sources, identifier les associations ou échos qui permettent le passage d'une phrase à l'autre.

Je voudrais montrer comment le passage d’une référence à l’autre se fait par les noms, ou inversement comment les noms sont des pistes pour retrouver les sources. Il s'agit finalement de l'application de la contrainte définie dans Eté: «[...], PAR UN MINIMUM ONOMASTIQUE SERVANT INDIFFÉREMMENT À UN MAXIMUM DE «PERSONNAGES». LE NOM SERA ALORS MOBILE PAR RAPPORT À SON RÉFÉRENT, MAIS IL NE SE DISLOQUERA PAS.». (Eté p.57 - C'est moi qui souligne. Citation issue de l'intervention de Jean-Pierre Vidal sur Robbe-Grillet à Cerisy).

Il s’est produit dans le monde, durant leur voyage (et tandis que, logés chez les uns ou les autres aux États-Unis, toujours entre deux trains, entre deux avions, entre deux occasions de voiture ou de camion, ils n’avaient guère l’occasion de voir la télévision, de lire les journaux ou d’écouter la radio), toute sorte d’événements petits ou grands dont ils prennent connaissance en vrac, à leur retour, et sans avoir la possibilité, bien souvent, d’en reconstituer l’ordre chronologique, ni d’en apprécier correctement l’importance relative. Ainsi Harold Wilson, le Premier Ministre anglais, a-t-il surpris tous les commentateurs, et plus encore les électeurs, en annonçant qu’il quittait le pouvoir*. Bloom a beau citer Dover Beach, dans son anthologie (le moyen de faire autrement ?), on sent bien qu’il ne fait pas grand cas du pauvre Arnold: sa véritable idole, c’est Hart Crane. Le point culminant a donc été atteint hier, juste avant Tristan. Il a caché dans ses pièces son propre nom, un beau nom, William. Le coup partit. Le coup partit. Un revolver à la main, il débouche dans le hall du théâtre. Qu’il est facile et agréable de mourir ! L’ennui c’est qu’il n’y a pas de fauteuil roulant, dans Les 39 Marches — ce n’est pas la seule approximation des Derniers Jours de Roland B.

The tracks of which I speak were but faintly perceptible — having been impressed upon the firm yet pleasantly moist surface of — what looked more like green genoese velvet than anything else. D’ignorantes armées s’affrontent dans la nuit. Certains admirateurs exaltés de Sir Malcolm vont jusqu’à comparer sa neuvième symphonie (ou du moins son Lento final) avec celle de Mahler. Qu’un film ait été projeté dans l’avion, toutefois, c’est ce qu’on a quelque peine à croire: eux en effet ne volaient guère qu’en charter, à cette époque-là.

Renaud Camus, L'Amour l'Automne, p.149 à 164

Reprenons phrase à phrase, ou par unité de sens.

Il s’est produit dans le monde, durant leur voyage (et tandis que, logés chez les uns ou les autres aux États-Unis, toujours entre deux trains, entre deux avions, entre deux occasions de voiture ou de camion, ils n’avaient guère l’occasion de voir la télévision, de lire les journaux ou d’écouter la radio), toute sorte d’événements petits ou grands dont ils prennent connaissance en vrac, à leur retour, et sans avoir la possibilité, bien souvent, d’en reconstituer l’ordre chronologique, ni d’en apprécier correctement l’importance relative. (L’Amour l’Automne, p.149)

Référence sans doute (en pratique, « sans doute » est toujours présupposé, d'autant plus que j'élucubre à pleins tubes, comme dirait GC. Toutes ses hypothèses peuvent être sinon démenties, du moins enrichies. Elles s’additionnent; il est rare que l’une d’entre elles doive être complètement abandonnée, pour une raison tautologique : si l’on y a pensé, c’est que c’était pensable, or le principe des Eglogues est l’association d’idées, le glissement) — référence sans doute, disais-je, au voyage aux Etats-Unis en 1976. voir Journal de Travers p.1050 ainsi que L’Amour l’Automne (noté AA dans le reste de ce billet) p.113 :«Et à Paris, qu'est-ce qui se passe?»

Reconstituer l’ordre chronologique : problème des Eglogues… Qu'est-ce qui renvoie à quoi? La même remarque — «il s'est produit pendant leur voyage…» — peut renvoyer à avril 2004, au retour de Corée (cf. Corée l'absente (pourquoi ce voyage-là? parce qu'il s'est accompli en avion et que le chapitre II fait de nombreuses références à l'Angleterre vue d'avion)).
Cependant, et malicieusement, n'oublions pas le reproche: «Vous attachez sans doute trop d'importance, dans votre analyse, aux dates et aux éléments biographiques.» Echange p.200.

Ainsi Harold Wilson, le Premier Ministre anglais, a-t-il surpris tous les commentateurs, et plus encore les électeurs, en annonçant qu’il quittait le pouvoir *. (AA, p.149)

Harold Wilson : annonce de son départ le 16 mars 1976, départ effectif le 5 avril. Permet de dater précisément "le voyage", sauf que naturellement, le voyage pourrait avoir eu lieu a une autre date: l'important est d'avoir trouvé un élément réel, de la vraie vie (par opposition à la littérature) liant Harold, Wilson, 1976, cancer (crabe), folie (maladie mentale), mort: autrement dit tout ce qu'aurait pu inventer Renaud Camus dans une fiction pour faire tenir ensemble différents mots leitmotiv de ses Eglogues. Et cependant le voyage de William Burke et de Renaud Camus a bien eu lieu en mars 1976: coïncidence.

Evidemment, cela fonctionne aussi à l'inverse: c'est parce que Harold Wilson a démissionné que Renaud Camus a choisi Harold et Wilson... Oui et non: William Burke (amant américain de Renaud Camus durant les années 1970) s'appelait William indépendamment des Eglogues, et Poe a écrit une nouvelle sur le double intitulée William Wilson et c'est un Harold qui a écrit sur Crane, et il existe bien deux auteurs du nom de Crane, dont l'un s'appelle Stephen, tandis que le Harold biographe s'appelle Bloom, Bloom et Stephen appellent Shakespeare, soit un autre William...
Ici intervient la fascination des Eglogues: que le réel fournisse obligeamment du matériau, des phrases, qui prennent place sans effort dans la fiction. Il y a réellement (en tout cas pour moi) existence ou création d'un entre-deux, la possibilité d'une vie entre les pages.

récapitulatif: Harold, Wilson.

Bloom a beau citer Dover Beach, dans son anthologie (le moyen de faire autrement ?), on sent bien qu’il ne fait pas grand cas du pauvre Arnold : sa véritable idole, c’est Hart Crane.(AA, p.149-150-151)

Il s'agit d'Harold Bloom (encore un Harold), auteur d'une anthologie The Best Poems of the English Language (2004), qui proclame avoir découvert la poésie à dix ans en lisant Hart Crane.
Hart Crane: apparaît également Stephen Crane. Thème du double. Et "crâne": contient "arc", peut facilement mener à "dent" (autres mots générateurs).
Stephen+Bloom = James Joyce, Ulysses. Bloom introduit une thématique de fleurs (dont Flora Tristan).
«Ne fait pas grand cas» : voir AA p.147: «(D'Arnold, Harold Bloom, avec son ssurance habituelle, dit assez drôlement que, longtemps admiré et pour sa poésie et pour son oeuvre de critique littéraire, il n'était très bon ni à l'un ni à l'autre.)».
Matthew Arnold : auteur de Dover Beach, qui a une grande importance dans L'Amour l'Automne (encore un Arnold).

récapitulatif: Harold, Arnold, Bloom, Stephen, Crane.

Le point culminant a donc été atteint hier, juste avant Tristan. (AA, p.151-152)

Mahler à sa femme à propos d'Arnold Schönberg. Cette phrase/cette scène est un leitmotiv des Eglogues depuis Passage.
Tristan et Parsifal sont les deux opéras de Wagner très largement utilisés dans les Eglogues; d'une part à cause de la thématique du nom[1] d'autre part à cause des différentes variantes disponibles de la légende de Tristan: la Folie Tristan de Berne, d'Oxford, etc.
Cela renvoie à l'utilisation de la légende selon Saussure: «Les deux genres de modifications historiques de la légende qui peuvent passer probablement pour les plus difficiles à faire admettre sont 1° La substitution de noms. 2° Une action restant la même, le déplacement de son motif (ou but)» dans Les mots sous les mots p.18 de Starobinski.
Parsifal permettra de glisser vers Perceval, Percival (Les Vagues de Virginia Woolf) et Lancelot (Lance de Nabokov, Lenz de Brüchner).
Enfin, Tristan, c'est l'anagramme de transit (= passage...).

De façon générale, noter l'importance de Vienne et des écoles de Vienne, l'importance de l'Autriche (deux pays: l'Autriche et les Etats-Unis).
Non, cela ne se déduit pas de cette phrase: cette phrase le rappelle à ceux qui ont lu les quatre tomes précédents et L'Amour l'Automne en son entier: Gustav Mahler, Hugo Wolf, Arnold Schönberg, Alban Berg, Ludwig Wittgenstein, Georg Trakl, Sigmund Freud, qui appelleront à leur tour Bertrand Russell, Albert Einstein, Paul Celan, par le biais des correspondances (les lettres échangées aussi bien que les coïncidences).
Ici je décris ce qui se passe quand on lit en reconnaissant les motifs: tout cela est su, on y pense à peine, on n'analyse pas, c'est présent. D'une certaine façon, savoir, c'est ne pas être conscient de ce qu'on sait. Ainsi la lecture est rapide (cette précision pour tous ceux qui me disent effarés: "mais quel est l'intérêt de lire en pensant à tout ça?" Eh bien justement, on n'y pense pas, on sait, on passe dans les mots comme dans des paysages. Ou encore, cela fonctionne comme L'Art de la mémoire: un mot pour ramener à soi tout un univers, une époque, des conversations, une littérature; un nom pour coaguler des noms.)

récapitulatif: Tristan, Wagner, Arnold, Mahler.

Il a caché dans ses pièces son propre nom, un beau nom, William. (AA, p.152-153)

source: James Joyce, Ulysses. Stephen Dedalus parle de William Shakespeare.
Un peu plus haut dans ce neuvième chapitre d' 'Ulysses' apparaît le "What's in a name?", également shakespearien, repris par Joyce. Encore le thème des noms, comme dans Parsifal.
Et Ulysse = Personne, Ulysse qui se cache (hidden) sous le nom de Personne...

Se souvenir de l'exergue: le livre tout entier est consacré à la magie et le mystère des noms : «Names we have, even, to clap on the wind; / But we must die, as you, to understand.» (poème de Hart Crane). soit à peu près: «Nous avons des noms, de même, pour les faire claquer au vent / mais nous devons mourir, comme toi, pour comprendre.» (le "toi" est un insecte.) Et le poème continue: j'ai rêvé que tous les hommes abandonnaient leur nom.

récapitulatif: William, Stephen.

Le coup partit. Le coup partit. (AA, p.153)

Gide. Les faux-monnayeurs. Boris vient de se suicider (Hart Crane aussi s'est suicidé. Et Woolf, et Trakl => autre thème, la mort, avec un sous-thème, le suicide.)
Boris est un nom qui servira souvent (qui a souvent servi dans Travers I et II), c'est un nom de roi fou chez Robbe-Grillet (La Maison de rendez-vous et Projet pour une révolution à New York), ce qui nous amène au fou qui se prend pour un roi chez Nabokov (Feu Pale).
Stephen (Dedalus ou Crane) permet de passer à Boris par le thème du roi: Stéphane veut dire couronné (voir L'élégie de Budapest: Stéphane=Etienne=couronne).

Rentré ici j'ai souligné les passages qui m'avaient intéressé sur le "double" idéologique de Robbe-Grillet tel que décrit par Lucien Dällenbach[2] et bien sûr contesté par Robbe-Grillet lui-même:
«Il ne s'agit pas du tout de doubles de l'auteur, mais de doubles de la narration.»
C'est bien néanmoins une espèce assez incarnée de double qui multiplie les efforts pour faciliter la diffusion des livres et des films du maître, quitte à attirer lecteurs et spectateurs par des pièges et dans des pièges.
Robbe-Grillet fait aussi part, à ma vive satisfaction, de sa fascination pour Nabokov, et particulièrement pour Pale Fire, celle-ci d'autant plus prévisible qu'il a parlé très éloquemment de la figure du roi fou, personnage double par excellence, «car il est à la fois le meilleur représentant de l'ordre et le meilleur représentant du désordre»; et le roi fou le plus représentatif c'est le Boris Goudounov de Pouchkine, «le roi_fou-assassin qui a supprimé le vrai roi pour se mettre à sa place, etc? et qui est à l'origine du prénom Boris qu'on trouve à de nombreuses reprises dans mes petits travaux.
Renaud Camus, Journal de Travers, p.1281

récapitulatif: Boris.

Un revolver à la main, il débouche dans le hall du théâtre. (AA, p.153-154)

Pas encore clairement identifié. La phrase apparaît généralement dans le contexte suivant:

Et toujours la succession interminable des portes, dont le nombre semble encore avoir augmenté depuis la dernière fois... Un revolver à la main, il dévale quelques marches, et débouche essoufflé dans le hall du théâtre. Elle est en train de le traverser en oblique, se dirigeant vers la sortie, au bras d'un inconnu qu'il ne reconnaît pas (sic).
Renaud Camus, Eté p.247

D'après Renaud Camus, ce pourrait être un roman de Robbe-Grillet qui se passe dans un théâtre ou dans lequel se déroule une pièce de théâtre. Suite à ce que je viens d'écrire, je vais feuilleter Un régicide et Dans le labyrinthe.

Qu’il est facile et agréable de mourir ! (AA, p.154-155)

La phrase est tronquée, elle apparaît en son entier dans Eté p.81: «— Orlando! Orlando! s'écrie Roussel en riant, les veines ouvertes, comme il est facile et agréable de mourir!»
Cette phrase apparaît telle quel dans Vie de Raymond Roussel, de François Caradec, mais une source plus "classique" de Renaud Camus est Actes relatifs à la mort de Raymond Roussel, de Léonardo Sciascia - Cahier de L'Herne, 1972.
Source possible, L'Arc n°68 («Il est le premier, à l'exception d'un court texte de présentation, en italiques, du numéro 67 de L'Arc. Structurellement à la même place, dans le numéro suivant, se trouve un article sur La mort de Raymond Roussel.» (Eté, p.129-130)). A vérifier.
Orlando : permet de bifurquer vers Virginia Woolf, (dont le mari s'appelle Léonard (anagramme approximatif de Roland) (+Léonardo Sciascia)); vers Orlando furioso, soit Roland et Renaud, mais aussi Antoine, Tony, etc. via Antonio Vivaldi et à nouveau vers Les faux-Monnayeurs de Gide.
Roussel : suicide. A fourni certains des procédés de Passage, qui se poursuivent ensuite dans les Eglogues, notamment le jeu sur les homonymes et les homophonies. Permettra de passer vers Michèle Morgan (de son vrai nom Simone Roussel), et de Morgan à la marque de voiture, au docteur Morgan de Robbe-Grillet dans Projet d'une révolution à New York, Souvenirs du Triangle d'or, sans oublier les dérivations vers Morvan, roman, etc.

récapitulatif: Orlando, Roland, Woolf, Roussel (Antonio, Léonard, Morgan). (Entre parenthèses, les "secondaires", qui se déduisent moins immédiatement de la lecture de la phrase. Vous remarquerez que je ne liste pas Gide parmi "nom", car il ne fournit aucun dérivé, aucun jeu: de même Joyce ou Nabokov ou Proust.)

L’ennui c’est qu’il n’y a pas de fauteuil roulant, dans Les 39 Marches — ce n’est pas la seule approximation des Derniers Jours de Roland B. (AA, p.155-156)

Auteur : Hervé Algalarrondo => Orlando. Roland Barthes. (L'allusion au fauteuil roulant est expliquée un peu plus loin dans le livre). Le film les 39 Marches se déroule en Ecosse (comme une partie de L'Amour l'Automne); les deux acteurs principaux y tiennent plusieurs rôles (thème du double).
A noter: l'initiale "B". Il y aura ainsi beaucoup de lettres seules dans la suite des pages (cf. la dédicace du livre: "A la lettre").

récapitulatif: Orlando, Roland.

A la fin de la phrase page 55, une flèche -> apparaît sur la page, indiquant que le fil se continue au même niveau (sur la page 156, la première ligne correspond toujours au fil 1, il ne s'agit pas du fil 2 par extinction du fil 1), mais qu'il y a changement de... de sujet, de noms, de paradigmes. Quand le fil est présenté en paragraphe comme ci-dessus ou sur le site de la Société des lecteurs, ce changement est matérialisé par un saut de ligne.

The tracks of which I speak were but faintly perceptible — having been impressed upon the firm yet pleasantly moist surface of — what looked more like green genoese velvet than anything else. (AA, p.157-159)

Landor's Cottage d'Edgar Poe, auteur de William Wilson, nouvelle sur le double et le mal.
Landor = anagramme de Roland.
the tracks : les traces, la trace: le signe, le déchiffrage des signes.
green genoese velvet: déjà rencontré p.82 dans une version étendue (un peu à la façon dont un morceau de musique commence par nous faire entendre toute une phrase avant d'en utiliser quelques mesures): «Les traces dont je parle n'étaient que faiblement visibles — having been impressed upon the firm yet pleasantly moist surface of — ce qui ressemblait, plus qu'à n'importe quoi d'autre, à du velours de Gênes du plus beau vert.» (AA, p.82)
et p.134 : «perspectives gazonnées semblables à du velours de Gênes».
Page 134, la phrase apparaissait dans un contexte de mort, il s'agissait de décrire le parc ou le jardin public où étaient installés des bancs portant le nom de promeneurs morts:

La plupart des bancs, virgule, dans le parc, virgule, arborent de petites plaques de cuivre fixées dans le dossier, virgule, indiquant le nom des personnes qui les ont offerts, point-virgule ; et mentionnant aussi, souvent, celui d'hommes et de femmes dont ils ont (elles ont) [ils ont] pour mission d'honorer la mémoire : promeneurs morts, habitués disparus de ces jardins, familiers en-allés de ces gardénias, de ces arums ou de ces perspectives gazonnées semblables à du velours de Gênes, ombres à venir, spectres en puissance, fantômes alors inachevés [...] (AA, p.134)

Le mot vert n'apparaît pas p.134, mais la mort est omniprésente, tandis qu'il apparaît p.159 ("green") alors que la mort n'est pas citée. Or le vert est la couleur de la mort («C'est Gérald Emerald, de vert vêtu, qui transporte la Mort dans sa voiture. [...] Le vert semble être la couleur de la mort; le rouge celle de la vie» préface de Mary McCarthy à Feu pâle).
D'autre part, Renaud Camus commence par se tromper et à attribuer la plaque où se reflète son crâne (mot générateur déjà vu) à la De Morgan Society sur Russel Square (Morgan, Russell) (voir ici).

récapitulatif: Poe, Landor (William, Wilson) (Poe est si important dans les Eglogues qu'à chaque fois qu'il apparaît il faut penser à Dupin (l'enquêteur, l'interpréteur des signes, celui qui retrace les cheminements de pensée. Passage vers Aurore Dupin, ie George Sand), à William Wilson (le double, la mort, le diable), à Lionnerie (le nez).)

D’ignorantes armées s’affrontent dans la nuit. (AA, p.159-160)

Dover Beach, Matthew Arnold

récapitulatif: Arnold.

Certains admirateurs exaltés de Sir Malcolm vont jusqu’à comparer sa neuvième symphonie (ou du moins son Lento final) avec celle de Mahler. (AA, p.160-162)

Il s'agit de Malcom Arnold.

L'ensemble de ses trois ou quatre phrases reprend un passage des pages 81-82:

Le coup partit. La loge, les couloirs, l'entrée du théâtre. Bax peut être qualifié de génie, évidemment, si on le compare à Arnold. Elle se retourna : ignorantes armées. Les traces dont je parle n'étaient que faiblement visibles — having been impressed upon the firm yet pleasantly moist surface of — ce qui ressemblait, plus qu'à n'importe quoi d'autre, à du velours de Gênes du plus beau vert. (It was grass, clearly.) Orlando, Orlando, comme il est facile et agréable de. Le coup partit : ci-gît Red. (AA, p.81-82)

Malcom Arnold et Arnold Bax p.82, Malcom Arnold et Gustav Mahler p.161: tout se ressemble, mais rien n'est totalement identique.
On remarquera la construction parallèle de Bax, un génie comparé à (Malcolm) Arnold (p.82); et Crane, un génie comparé à (Matthew) Arnold (p.149).
Red = jeu sur raide (mort) , mais aussi «La couleur complémentaire du vert est le rouge.» Mary McCarthy opus cité. (Le rouge est présent dans Passage sous les espèces de Marnie, le rouge est alors couleur de l'hystérie et de la mort.)

récapitulatif: Arnold, Bax, Mahler.

Qu’un film ait été projeté dans l’avion, toutefois, c’est ce qu’on a quelque peine à croire : eux en effet ne volaient guère qu’en charter, à cette époque-là. (AA, p.162-164)

Retour sur l'hésitation du départ: 1976 ou 2004? 1976, car nous sommes sûrs qu'un film a été projeté dans l'avion en 2004 au retour de Corée (au moins Troy avec Orlando Bloom, je le sais par confidence).
Cette dernière phrase permet à la fois de faire un lien vers la fin du chapitre II «sous-titré _ _ _ _ _ mais à cause de la lumière qui afflue à présent à travers un nombre croissant de _ _ _ _ _ les lettres sur l'écran sont de plus en plus» (AA, p.148) qui décrit l'effacement du sous-titrage du film au fur à mesure que le soleil se lève et envahit la carlingue et de boucler sur le début du paragraphe (qui est aussi le début du chapitre): «Il s’est produit dans le monde, durant leur voyage...»
Cette dernière phrase permet à la fois d'inscrire le passage dans la continuité du livre et d'en faire une unité cohérente, close sur elle-même.


Synthèse et conclusion, a demandé un cruchon. Je ne sais que dire. Nous avons là une liste, un catalogue, de la plupart des noms générateurs dans L'Amour l'Automne (il manque au moins les composés autour de stein, berg, stern, gold (pierre, montagne, étoile, or (dérivé en monnaie)), composés à connotation juive autant qu'allemande).
Sans parler des allusions souterraines, nous obtenons directement Arnold, Bax, Bloom, Boris, Crane, Harold, Mahler, Orlando, Roland, Stephen, Tristan, Wagner, William, Wilson. Les auteurs de référence sont Poe, Gide, Nabokov, Virginia Woolf.

Une hypothèse serait que la disposition des phrases sur la page, une ligne en haut de chaque page, irrigue, commande, oriente, les autres lignes et thèmes de la page. Cette idée provient de la lecture de Journal de Travers: quand Renaud Camus reçoit les épreuves d' Echange, il apporte des corrections afin que le haut et bas de pages de la fin, partitionnées elles aussi (mais en deux seulement), se correspondent comme il l'entend: le haut et le bas se répondent, il y a des rapports, des échos, entre l'un et l'autre.

Puis je me suis relevé, tandis qu'il dormait, pour inspecter d'un peu plus près les nouvelles épreuves. Hélas, les deux textes, dans les cinquante dernières pages, ne coïncident toujours pas. La dernière fois, celui du bas était en avance sur celui du haut — une dizaine de lignes ont été ajoutées à ce dernier: c'était trop, et maintenant c'est lui qui est en avant sur l'autre. Mais, à ce stade, on ne peut plus rien faire. (Journal de Travers, 8 juillet 1976, p.681).

Puis j'ai parlé plusieurs fois au téléphone avec René Hess au sujet des épreuves d' Echange, et nous avons décidé finalement de supprimer six lignes au texte d'en haut afin de tenter une nouvelle fois de rétablir l'équilibre entre celui du haut et celui du bas, renonçant par là même aux lignes rajoutées en bas trois jours plus tôt, selon une correction modeste qui portait seulement sur les deux dernières pages. (Journal de Travers, 12 juillet 1976, p.696).

Les exemplaires d' Echange était là, je pouvais passer les prendre. [...] sur la dernière page figure bien les trois textes. Malheureusement cette dernière page est une page de gauche, ce qui fait paraître un peu bizarre que le texte du milieu s'interrompe brusquement — plus bizarre, en tout cas, moins heureux, plus contrived que s'il s'agissait d'une page de droite. La page de droite, en l'occurrence, n'est même pas blanche: on peut y lire l'avertissement quant à la provenance de certaines parties du texte, ce n'est pas très joli. Mais les dégâts auraient pu être plus graves. (Journal de Travers, 24 août 1976, p.932).

Or lors de ma lecture d' Echange, je n'ai rien remarqué de tel (lecture en 2003, j'en savais tout de même moins qu'aujourd'hui). Donc il est tout à fait possible que ce même phénomène, cette même construction, doive être cherchée dans ce chapitre III.
Ce sera l'objet des deux billets suivants.

Notes

[1] A la suite de la remarque de Philippe[s] dans les commentaires, j'ajoute les dérivations trouvées dans Journal de Travers: «Après la création de Parsifal [FOL PARSI, PERCEVAL (LE PREMIER MINISTRE ASSASSINÉ, SON FILS LE FOU DE BATESON)], PERCIVAL (DES VAGUES), «GONE TO INDIA», LES PERCY (DE SYON HOUSE, DUCS DE NORTHUMBERLAND -> KEW, CANALETTO, ETC. /// LOHENGRIN (SON FILS)] (1882), Wagner [VAGUES, LES VAGUES (-> PERCIVAL), NERF(S)) / AGEN, ANGER(S), DANGER, VENGER, WRANGLER('S) / OTTO WAGNER ->OTTO], n'envisage plus d'écrite d'autres opéras. Son fils, Siegfried veut être architecte.» (Journal de Travers, p.1214)

[2] voir ici.

Les carnets de Finnegans Wake I

Il y a quelques temps j'avais remarqué ça, et évidemment, c'était tentant: plus facile d'aborder une montagne avec un guide.
Je me suis demandée si je ferai un compte-rendu. Non, pas le temps. Oui, réécrire, garder une trace, servir à deux ou trois personnes. Non, totalement inutile, ça traîne un peu partout sur le net et dans les livres.
Oui mais bon, de plus en plus tentant au fur à mesure que cela devient de plus en plus impossible, notes à base de commentaires de photos de lettres manuscrites que je ne peux vous montrer (il s'agit d'un cours sur les carnets de Joyce: tout est manuscrit).
Tentative de description de lettres et de retranscription de bribes d'explication.



Arrivée en retard, en retard, juste à temps pour la fin du tour de table :
— A quel titre êtes-vous là?
— Rien de particulier. Lectrice.

La pièce est petite, un abri anti-atomique au second sous-sol (attendre la fin de l'hiver nucléaire en étudiant Finnegans Wake), nous sommes une poignée, deux poignées, de tous âges, toutes nationalités (J'ai cru comprendre que Ferrer espère le plus grand nombre de nationalités possibles, et un Irlandais natif). Certains sont des habitués, paraissent travailler sur Joyce depuis des années.

Daniel Ferrer a soutenu sa thèse sur James Joyce sous la direction d'Hélène Cixous. Sa passion pour le sujet lui permet de ne pas faire cours, mais de raconter, de proposer, d'hésiter, de bafouiller. Il nous raconte Finnegans Wake, sa vie autour de Finnegans Wake. Il insiste beaucoup, souvent, à sa manière hésitante, sur le fait que l'interprétation est ouverte, qu'il n'existe pas une bonne réponse, mais qu'au contraire c'est la multiplicité qui est la vérité de ce texte. Rien n'est bête, tout le monde a sa place, son mot à dire.

Lors de ce premier cours, D. Ferrer a commencé par nous parler de peinture et de peintres, et d'un film des années 70 sur l'Action Painting qui l'avait beaucoup marqué. Comme je n'en trouve pas trace sur youtube, je me demande si je n'ai pas fait un contresens en prenant mes notes.
En effet les manuscrits de Joyce, complètement raturés avec des crayons de couleurs, font penser à l'œuvre de ces peintres. D. Ferrer projette sur écran une page des carnets de Joyce. Des mots, quelques mots, sont écrits en travers de la page. Certains, pas tous, sont barrés, en couleur. (Personnellement, je penserais plutôt à Towmbly.)

D. Ferrer nous montre également des exemples des jeux auxquels nous allons être confrontés. Par exemple :
« A king off duty and a jaw for ever! »
est en fait un vers de Keats: «A thing of beauty is a joy forever»
Cette page recense proverbes, citations, et leurs déformation.

FW est paru par fragments dans la presse plus de dix ans avant sa parution sous sa forme définitive.
Comme les textes étaient incompréhensibles et déconcertants pour les lecteurs de Joyce (les lecteurs d'Ulysses), Samuel Beckett, William Carlos William et quelques autres, sur l'instigation de James, ont débroussaillé le chemin dans un livre de commentaires/interpétation, Our Exagmination.

Le livre commence par "riverrun" et se termine par "the". Dans un article Hélène Cixous a appelé ce "the" final "l'article de la mort". Doit-on comprendre que le livre est circulaire, qu'il faut lire "the riverrun"? S'il s'agit de la même phrase, quelque chose s'est produit entre la fin et le début du livre. Car à la fin, c'est la voix d'Anna-Livia que nous entendons, la rivière qui se jette dans la mer (la voix féminine de la mère mourante), tandis qu'au début, il s'agit d'une voix neutre, la voix grave d'un historien, que par défaut (par habitude) on entend masculine. (Il y a le même phénomène dans Ulysses: voix féminine de Molly Bloom à la fin, masculine de Stephen Dedalus au début.)
Songeons également à The Tempest et les transformations homme/femme.
Comment réussir le passage de la fin au début du livre?

Il y multiplicité des voix, on entend le murmure des enfants qui chuchotent. La voix qui parle incorpore toutes sortes d'autres voix. Cela se constate matériellement dans les manuscrits.
Les carnets représentent 14000 page. Ce sont le plus souvent des notes de lectures, mais lequelles? (=> travail d'identification des lectures de Joyce. Enquête.)
Les notes sont de simples mots relevés au fur à mesure des lectures (pas de phrases, des mots), et barrés une fois utilisés.
Daniel Ferrer projette à l'écran une double page de carnet. Page de gauche «thanks a lot» a été identifié comme provenant d'Hemingway (Il me semble que c'est l'un de ses romans parisiens, Paris est une fête ou Mort dans l'après-midi, de mémoire: je n'ai pas noté.), page de droite «a little sister girl» vient de Freud, l'histoire du petit Hans dans Cinq leçons sur la psychanalyse.

La lecture de Finnegans Wake (surtout en vue d'une traduction) oblige à faire des choix parmi les sens possibles. Nous disposons de quelques explications de Joyce lui-même. En effet, il avait comme mécène Mrs Weaver, qui l'avait soutenu pour l'édition d'Ulysses et était plutôt inquiète de voir la tournure que prenait le livre suivant de Joyce (Work in progress): il fallait la rassurer, et Joyce lui a donné quelques clés.
L'une de ses clés se réfère à Giordano Bruno: tout doit évoluer en son contraire pour se réaliser.

FW mélange la vie de Porter, tenancier de pub, et les grands mythes de l'humanité. Earwicker, le nom du personnage principal, a été trouvé sur une tombe hors d'Irlande; c'est aussi un géant mythique de Dublin.
Les personnages se transforment, mais il y a des invariants de base (actants ou acteurs = ce sont avant tout des rôles). Joyce a désigné ses personnages par des sigles dans ses carnets, des sortes de symboles. Ici j'ai noté Livre I chapitre VII, mais je ne sais plus à quoi cela se rapporte: peut-être que dans ce chapitre trouve-t-on une présentation de tous les personnages? A vérifier.

Comme ce blog ne permet pas l'inclusion de symboles étranges, je photographie mes notes. (Pour obtenir un agrandissement de chaque photo, il faut agrandir la taille des caractères du texte (dans le menu), les photos s'agrandiront proportionnellement.)
Earwicker peut être représenté par trois sigles, à quatre pattes et les pattes en l'air. Isolde peut être «aux blanches mains» ou «aux longs cheveux».







Quant à l'histoire elle-même, elle fait référence à La Ballade de Finnegan racontant sa veillée mortuaire. Tim Finnegan est un maçon qui tombe de son échelle. Ses amis s'assemblent chez la veuve pour veiller le corps; une bagarre d'ivrognes se déclare, au cours de la bagarre Tim est aspergé de whisky et cela le réveille. (une version audio que j'aime bien.)

Quand on enlève l'apostrophe de la ballade (Finnegan's Wake), Finnegans devient pluriel, et ce sont tous les Finnegans qui se réveillent.

Un sigle supplémentaire apparaît sur les brouillons : un rond contenant une croix (comme le signe "plus"). On ne sait pas exactement ce que cela représente. Cela peut-être la croix que l'on trouve sur les tombeaux celtiques, et une visée de précision. Ou un kaléidoscope, des jeux de miroir.

Demeures : Montaigne, Mauriac, Montesquieu, Marguerite de Navarre, Blaise de Monluc, Brantôme

Michel de Montaigne

- Montaigne, Les Essais
- Brantôme, Vie des hommes illustres et grands capitaines français
- Michel Chaillou, Domestique chez Montaigne
- Michel Chaillou, Le sentiment géographique (cité ici pour analogie, parce que RC en est entiché de longue date)
- Victor Hugo, les Châtiments
- Jean Lacouture, Montaigne à cheval
- Charles de Gamaches, Le sensé raisonnant
- Montaigne, Journal d'un voyage en Italie

J'allais écrire «Je ne copie rien, il faudrait tout recopier», et je découvre que le travail est en grande partie déjà disponible.
La fin de ces quelques lignes permet de saisir ce que recherche Renaud Camus, recherche de l'osmose entre le temps et l'espace et la langue:

[...]ses lignes et ses idées mêmes sont trop mêlés de chair, d'humeurs, d'os, de pierre, de cailloux, de calculs, de temps et de souffle, pour qu'on n'éprouve pas une puissante impression d'intimité préalable, de déjà-vu, même la première fois, et de présence, disons le mot, quand on s'approche de cette tour et qu'on y pénètre. Nous le savons depuis l'école: «je suis moy-même», disait-il d'entrée de jeu, «la matière de mon livre». Cette tour l'est aussi: non qu'en ledit livre elle tienne une très grande place, ni qu'en gravir les marches usées puisse remplacer une seule page de lecture; mais l'air qu'on y respire est bien celui des phrases, elle est comme un chapitre à part, et capital, un essai supplémentaire sur ce que c'est que vivre, habiter, écrire, voir.
Renaud Camus, Demeures de l'esprit - France I - Sud-ouest, p.49

Ce projet, c'est l'anti-projet de ses années de formation, ces années où il fallait oublier la biographie, si fort liée à la géographie. Ce sentiment des lieux est déjà exprimé ici, en 1992: «Je pratique quelque chose de très peu approuvé par la modernité. Je pratique le pélerinage littéraire. J'aime beaucoup aller sur les lieux. Pharsale à cause de Claude Simon. On a tendance à ridiculiser cela. On prête aux gens qui font cela l'illusion que le lieu va donner le dernier mot du texte. Pas du tout. Je ne cherche pas un dernier mot, mais que les lieux donnent un air une terre en plus à la phrase, qu'ils creusent la phrase. La cavatine, ce qui creuse. Les Eglogues est un texte qui se creuse. La phrase sans arrêt coupée par un ailleurs, c'est-à-dire étymologiquement la métaphore.»

François Mauriac

- François Mauriac, Journal 1932-1939
- François Mauriac, La Vie et la mort d'un poète (il s'agit d'André Lafon)
- François Mauriac, Genitrix
- François Mauriac, Destins
- François Mauriac, La Chair et le sang
- François Mauriac, Mystère Frontenac
- François Mauriac, Préséances
- Claude Mauriac, Le Temps immobile, tome IV - La terrasse de Malagar
- Jean Mauriac, Malagar
- Françoise Sagan, Bonjour tristesse (cité comme repère dans les temps "modernes")
- article de Barrès à propos des Mains jointes dans l'Echo de Paris en 1910
- François Mauriac, Le Désert de l'amour
- André Lafon, L'élève Gilles
- Anne Wiazemsky, Une poignée de gens
- Regine Desforges, La bicyclette bleue (Malagar décrit sous le nom de Montillac)
- Lucienne Sinzelles, Mon Malagar (Souvenirs de la fille de domestiques de la maison, amoureuse à douze ans de Jean Mauriac. Pourquoi vois-je dans ces précisions un peu d'attendrissement camusien?)

Phrase bifrons: le caractère sinistre de la maison naît de la littérature; et la littérature est subjective:

Son [La maison de Langon] caractère sinistre est hautement subjectif — ou littéraire, si l'on préfère.
Ibid., p.60

Un amour "curieusement" physique :

Si elle déménage, c'est qu'elle a le goût du changement, ou qu'elle fuit partout des souvenirs, dont ceux d'un amour conjugal qui fut vif, et curieusement physique jusqu'en son expression écrite («On ne peut imaginer ce qu'il lui écrivait!» s'écrie en 1924 un de ses fils stupéfait, qui l'avait trouvée brûlant de vieilles lettres, et en a intercepté une.)
Ibid., p.62 [1]

Notre société postlittéraire et l'idéologie:

Je ne suis pas éloigné de penser pour ma part qu'à cette position complexe — bourgeois, mais animé d'une sourde vindicte, voire d'une franche détestation, contre plus bourgeois que lui — Mauriac doit beaucoup de sa survie littéraire et de sa survie idéologique, la première, hélas, en société postlittéraire dépendant étroitement de la seconde.
Ibid., p.64

J'aime dans ce chapitre la description du décor, de l'ameublement, comme alluvion. C'est ainsi, je crois, que doivent se meubler les demeures, chaque objet, laid, disparate, portant son histoire ne parlant qu'à ceux qui la connaissent. Une telle indulgence tendre pour les choses en dépit de leur "style" est trop rare chez Camus pour que je ne la relève pas. J'y retrouve un peu de la tante Léonie et de ses assiettes, ses potiches, ses canapés:

Ailleurs règne tranquillement le goût bourgeois ancien le plus typique, qui n'est pas du tout le mauvais goût mais qui, à ce dernier, fait gentiment sa place, au gré des alluvions d'autres maisons fermées, de générations révolues, de branches latérales éteintes.
Ibid., p.71

Et citons pour le plaisir:

Plus austère, l'effigie du maître à soixante-dix ans, par Marc Avoy:
«Poser ne vous fatigue pas?
— Il y a soixante-dix ans que je pose...»
Ibid., p.72

Montesquieu

- Stendhal, Voyage dans le midi de la France
- Montesquieu, De l'esprit des lois
- Rousseau, La Nouvelle Héloïse
- Tocqueville, De la démocratie en Amérique
- Tocqueville, L'Ancien Régime et la Révolution
- Montesquieu, Dialogue de Sylla et d'Eucrate («où Gide, qui savait de quoi il parlait, voyait le plus beau monument de la langue française», p.91)

Tandis que je lisais parallèlement Pranchère sur Maistre (lecture sérieuse) et les Demeures (lecture de vacances et guide touristique), j'ai eu la surprise de rencontrer un écho de l'un à l'autre. Renaud Camus souligne de quelques phrases les ambiguïtés de Montesquieu:

Comme un Tocqueville, qui lui ressemble par plus d'un côté, Montesquieu est partagé entre ce qu'il constate objectivement, juge irréversible et s'emploie à agencer aussi harmonieusement que possible, et un fort atavisme aristocratique, qu'il ne laisse jamais prendre la haute main sur sa réflexion mais qui oriente plus d'un de ses jugements, ou, à tout le moins, de ses tropismes.
Ibid., p.86

Anecdote du fils de Montesquieu exigeant qu'on lui rende l'hommage féodal, citation de Montesquieu expliquant l'ordalie:

«Quant à la preuve par le feu, après que l'accusé avait mis la main sur un fer chaud, ou dans l'eau bouillante, on enveloppait la main dans un sac que l'on cachetait : si, trois jours après, il ne paraissait plus de marque de brûlure, on était déclaré innocent. Qui ne voit que, chez un peuple exercé à manier des armes, la peau rude et calleuse me devait pas recevoir assez l'impression du fer chaud ou de l'eau bouillante, pour qu'il y parût trois jours après? Et, s'il y paraissait, c'était une marque que celui qui faisait l'épreuve était un efféminé.»
Montesquieu cité par Renaud Camus p.88 des Demeures [2]

Conclusion de Renaud Camus qui tisse le dialogue entre la pierre et le texte:

Il ne s'agit pas de défendre l'indéfendable. La puissante tour fortifiée n'aura pas le dernier mot, tout de même. Mais son existence, le fait que la phrase et la réflexion procèdent aussi de là, de l'abri de ces créneaux, d'entre ces douves, confèrent à l' Esprit des lois, et à la pensée de Montesquieu en général, une partie de leur relief; les aident à ne jamais coïncider tout à fait avec eux-mêmes; achèvent de les rendre inépuisables, tout à fait de la même façon que De la démocratie en Amérique, significativement doublé de L'Ancien Régime et la Révolution: univers mentaux qui gagnent infiniment l'un et l'autre à n'être jamais tout à fait détachés de ce qu'ils quittent, ou plutôt qu'ils dépassent avec résolution, sans l'effacer.
Ibid., p.88

Enfin, quelques mots sur la comtesse de Chabannes qui habita là jusqu'à sa mort en 2004 (les demeures habitées sont les plus chaleureuses, les plus vivantes, même si la présence quotidienne recouvre les traces du passé):

La comtesse de Chabannes se tenait là par prédilection, ainsi qu'en témoigne, désormais désuet entre les bergères Louis XVI et les tables de tric-trac, son poste de télévision.
Ibid., p.91

Et le poste désuet parmi les meubles plus vieux que lui, dans la demeure désormais inhabitée, est bien l'image poignante de la mort et du regret.

Marguerite de Navarre

Le château de Nérac inaugure la série des non-demeures d'écrivain ou d'artiste, celles qui sont signalées par un guide ou le syndicat d'initiative local mais où il n'y a rien à voir, ou tout autre chose (des ruines, un musée,...) qu'une demeure.
Cette catégorie me fait rire: en toute rigueur ou honnêteté intellectuelles, ces lieux ne devraient pas figurer dans ce livre. Cependant, ils sont l'occasion de parler des œuvres et de rêver en regardant le ciel si les murs ou les champs sont trop désespérants.
Il ne faut pas oublier que ces voyages sont avant tout des voyages imaginaires, des lieux pour l'imagination (c'est toute la perversité du livre: vous entraîner à faire des kilomètres pour rêver sur place plutôt que dans votre chambre).

Marguerite de Navarre, sœur aînée de François Ier, grand-mère de Henri IV et grand-tante de la seconde Marguerite, Marguerite de Valois, La Reine Margot, première épouse de Henri IV.

- Shakespeare, Peines d'amour perdues
- Marguerite de Valois, Mémoires
- Alexandre Dumas, La Reine Margot
- Marguerite de Navarre, L'Heptaméron
- Marguerite de Navarre, Miroir de l'âme pécheresse
- Marguerite de Navarre, Les Marguerites de la Marguerite des princesses
- Marguerite de Navarre, Trop prou
- Marguerite de Navarre, Mont-de-Marsan
- Marguerite de Navarre, Epître à Madame la Princesse - Rabelais, Le Tiers Livre (Marguerite de Navarre en est la dédicataire).

On l'aura compris, les Demeures, au-delà de l'anecdote, nous emmènent sur les chemins de l'érudition, celle que l'on acquiert en écoutant et en regardant, sans trop se rendre compte qu'on est en train d'aimer, d'apprendre et déjà de se souvenir.

Elle serait un grand poète mystique si elle était un peu moins prolixe, si sa technique était plus rigoureuse et si elle avait un sens plus affiné du rythme. [...] C'est la question du salut, et la communion du croyant avec son créateur, qui sont de très loin le principal, dans ses préoccupations et dans ses écrits.
Ibid., p.101

Blaise de Monluc

Blaise de Monluc et le père de Toulouse-Lautrec: mes deux passions découvertes dans ce livre! Castagnes et chevauchées, j'ai tué six loups et il fait grand froid, mais reprenons.

Renaud Camus commence par défendre Monluc de la réputation de cruauté qui lui est venue sur le tard:

Ce sont plutôt les Lumières qui lui ont commencé de chercher querelle à Monluc sur ce point: il est devenu l'un des emblèmes du fanatisme, et c'est ainsi encore que Michelet l'a vu, et c'est ainsi qu'il l'a montré. Si fanatique il fut, pourtant, c'était surtout de vaincre. Il estimait que les guerres étaient faites pour être gagnées. Lorsqu'il y avait sérieuse incertitude quant à l'issue d'une bataille, il aimait mieux s'abstenir, et remettre à plus tard. Ibid., p.106

C'est pour se défendre de l'accusation de trahison que Monluc s'est mis à écrire. Il plaida sa cause auprès du roi:

C'est précisément ce qu'il se mit en devoir d'expliquer, sans trop entre dans les détails de ce qui lui était reproché, avec un certain art du glissando aux passages délicats, même, mais sans rien omettre, ça non, de ce qu'avaient été ses hauts faits. Rares sont les vocations littéraires nées si tard dans une existence. Car le vieux Monluc a pris goût à ce qui n'était d'abord qu'un plaidoyer en urgence dans une assez vilaine affaire. Il a d'abord constaté, avec un certain étonnement, qu'écrire, ou plutôt dicter (il n'est pas certain qu'il est su tenir une plume) lui apportait plus de succès que guerroyer: Charles IX fut sensible à la lettre que lui envoya son vieux capitaine et que celui-ci, d'ailleurs, s'empressa de faire imprimer, à Lyon, ainsi que la réponse du roi. Non seulement il ne fut plus question de procès, mais, dès 1574, à peine Henri III sur le trône, Monluc était maréchal de France.

Une activité qui lui avait si bien réussi fut bientôt parée à ses yeux de tous les charmes. Lui qui n'avait guère songé aux Lettres dans ses années de combat, voilà qu'il commença de les prendre au sérieux et se prit d'intérêt pour leurs monuments les plus notables. Sans doute n'avait-il jamais beaucoup lu: il se fit une culture de la onzième heure. Ses leçons, il alla les chercher aux meilleures sources, et d'abord auprès de César, qui prouvait qu'un prestigieux chef de guerre ne déchoit pas en faisant des livres. Impressionné, il lui emprunta son titre.
Ibid., p.109

- Serge Brunet, De l'Espagnol dedans le ventre
- Blaise de Monluc, Commentaires
- Jean de La Varende, Nez de Cuir, gentilhomme d'amour
- Valery Larbaud, Les Poésies de A.O. Barnabooth
- Montaigne, Les Essais

Et puis Monluc fut défiguré: nez coupé, loup sur le visage: que de références églogales, camusiennes, que de recoupements (non ce n'est pas cynique, c'est du rêve, de la reconstitution, un enchevêtrement des phrases et de la vie).

Ajoutons pour finir Montaigne parlant du chagrin de Monluc à la mort de son fils, chagrin de n'avoir pas su lui dire qu'il l'aimait:

«Feu M. le Mareschal de Montluc, ayant perdu son fils, qui mourut en l'isle de Maderes, brave gentilhomme, à la verité, et de grandes esperances, me faisoit fort valoir, entre ses autres regrets, le desplaisir et creve-cœur qu'il sentoit, de ne s'estre jamais communiqué à luy: et, sur cette humeur d'une gravité et grimace paternelle, avoir perdu la commodité de gouster et bien connoître son filz, et aussi de lui déclarer l'extreme amitié qu'il luy portoit, et le digne jugement qu'il faisoit de sa vertu. « Et ce pauvre garçon, disoit il, n'a rien vu de moy qu'une contenance refroignée et pleine de mespris, et a emporté cette creance, que je n'ay sceu ny l'aimer ny l'estimer selon son merite. A qui gardoy-je à descouvrir cette singuliere affection que je luy portoy dans mon âme? estoit-ce pas luy qui en devoit avoir tout le plaisir et toute l'obligation? Je me suis contraint et gehenné pour maintenir ce vain masque, etc»
Montaigne, De l'affection des pères aux enfants, cité par Camus dans les Demeures, p.114

L'épée, la plume, le cœur, la blessure hideuse : comment rêver personnage plus romanesque?

Pierre de Brantôme

J'ai mis un moment à admettre ce que me révélaient les pages suivantes sur les trois châteaux de Bourdeilles: le premier est vide et à moitié en ruine, le deuxième que Brantôme a sans doute beaucoup fréquenté appartenait à sa belle-sœur et ne peut être dit "demeure de Pierre de Brantôme", le troisième, plutôt hôtel particulier que château, ne se visite pas. Cependant, enchanté par le village, Renaud Camus recommande chaleureusement la visite des lieux.
Et non, ce n'est pas une plaisanterie, c'est bien la vertu étrange de ce guide: parfois nous faire visiter rien, ou autre chose.
Qu'importe, puisque ce n'est qu'un prétexte pour bavarder de littérature, architecture, histoire, aménagement du territoire et politique culturelle (les deux derniers points le moins possible et uniquement par contrainte).

Un deuxième chapitre est consacré à un second lieu : le château de Richemont à Saint-Crépin-de-Richemont, tant il est vrai que ce sont les lieux qui organisent le livre, et non les hommes.
C'est l'occasion de tout ce que j'aime chez Renaud Camus:

Certes, Brantôme, malheureusement, est mort en 1614 et pas en 1914 ou 1994, en conséquence de quoi il ne faut pas s'attendre, même à Richemont, à rencontrer son encrier, ses lunettes, ses papiers buvards, ses pantoufles et sa lampe de chevet: ce n'est pas comme s'il venait de sortir dans le jardin pour inspecter ses poiriers ou s'il s'était absenté quelques jours pour assister à Périgueux à un colloque sur la femme dans les guerres de Religion ou sur les rapports entre écriture et vie militaire.
Ibid., p.131

- Brantôme, Œuvres complètes publiées d'après les manuscrits, avec variantes et fragments inédits, par Ludovic Lalanne, Société de l'histoire de France (référence donnée en note de bas de page, p.137- Dix tomes: lus ou pas lus?)
- Brantôme, Recueil des dames, poésies et tombeaux, titre des œuvres choisies de Brantôme dans la Pléiade
- Brantôme, Vie des hommes illustres et grands capitaines français
- Brantôme, Vie des grands capitaines étrangers
- Brantôme, Vie des dames illustres
- Brantôme, Vie des dames galantes
- Brantôme, Anecdotes touchant les duels
- Anne-Marie Cocula-Vaillières, Brantôme. Amour et gloire au temps des Valois

Chute de cheval assez grave, querelle avec le roi, bannissement de la cour, Brantôme se retire et écrit ses chroniques, non sans conserver tout son amour à la cour des Valois. Exil et nostalgie:

Il constate que l'exil de la reine [Marguerite, la Reine Margot] n'est pas aussi dur qu'il l'avait craint et observe même avec surprise et émotion, dans la fastueuse et savante petite cour que Marguerite a su réunir autour d'elle-même à Usson, quelques vestiges de cette cour des Valois qui a été toute sa vie et dont il est persuadé qu'il n'en renaîtra jamais de pareille, d'aussi raffinée, d'aussi noble à la fois et d'aussi amusante.
Ibid., p.138

Notes

[1] Claude Mauriac, Les espaces imaginaires, p.509

[2] De l'esprit des lois, fin du chapitre XXVII

En 1600, déjà

LYSANDER (reads) — "The thrice-three Muses mourning for the death
Of learning, late deceased in beggary."

LYSANDRE (lisant) — «Les Muses, trois fois trois, déplorant le décès
Du savoir, mort tout récemment dans la misère.»

William Shakespeare, Songe d'une nuit d'été, Acte V, sc 1.
traduction de Jean Malaplate pour la collection Bouquins

Se convertir, tomber amoureux ou se mettre à délirer

J'ai dédié ce premier volume à Henri Reed, mon ami de plus de trente années, avec lequel j'ai, pour la première fois, lu Proust pendant mes années d'études. je me suis également souvenu, après un «trou» de trente-deux ans, de R.B., et de la question lourde de conséquences qu'il me posa : «Qui était Swann?»

Georges D. Painter, Marcel Proust, les années de jeunesse, fin de la préface


Au mois de novembre 1917, un inspecteur du ministère de l'Education en poste à Leeds se trouve dans un train pour Sunderland, où il se rend afin de régler un problème avec les responsables syndicaux de l'endroit. Ayant pris chez lui le courrier non décacheté, il en entreprend la lecture. Il y a là notamment, dans une grande enveloppe carrée, le dernier numéro de The Modern Language Review, périodique trimestriel consacré à l'étude de la littérature et de la philologie médiévales et modernes. L'article par lequel commence le numéro va changer la vie du voyageur, John Dover Wilson, et le destin des études shakespeariennes.
En Europe la guerre fait rage, et, si John Dover Wilson a échappé au combat en raison de ses responsabilités dans l'éducation, il est comme de nombreux Anglais préoccupé par la situation militaire sur le continent. Dans les trains où il passe sa vie au gré de ses missions d'inspection, ses lectures se limitent surtout aux journaux qui suivent l'évolution des différents fronts. Eprouvant de la difficulté à se concentrer sur ce qui n'est pas en rapport direct avec la guerre, il se trouve ainsi, notera-t-il plus tard [1], dans un état psychologique dangereux, celui d'un homme qui risque à tout moment de se convertir, de tomber amoureux ou de se mettre à délirer. Ce sont précisément les trois destinées qui l'attendent.
L'article qui va bouleverser l'existence de John Dover Wilson porte la signature d'un spécialiste de Shakespeare, Walter Wilson Greg. Les remarques de ce dernier concernent un passage apparemment secondaire d'Hamlet, la scène de la pantomime du troisième acte. On se souvient qu'Hamlet fait jouer par des comédiens itinérants une pièce de théâtre évoquant le meurtre de son père, « Le Meurtre de Gonzague », afin d'observer les réactions de Claudius, l'assassin présumé, lequel quitte la salle précipitamment. La représentation de cette pièce est précédée d'une pantomime racontant la même histoire, et c'est elle qui attire l'attention de Greg.
[...] Dover Wilson, « en proie à une forte agitation », se lance dans la réfutation méthodique de l'article de Greg et se met fiévreusement à écrire dans tous les lieux où il en trouve l'occasion, dans les trains et dans les gares, au fond des salles de classe et dans les locaux du ministère de l'Armement. Et sa réplique va l'entraîner très loin, puisqu'il se rend rapidement compte qu'il est impossible de reprendre les éléments du dossier sans commencer par établir rigoureusement le texte d'Hamlet. C'est dans ces circonstances que l'homme qui deviendra le plus éminent des spécialistes anglais de Shakespeare prend sur-le-champ la seule décision qui s'impose, celle de lui consacrer sa vie.

Pierre Bayard, Enquête sur Hamlet, premières pages du prologue (p.17 à 19)


J'aime beaucoup ces deux histoires. J'aimerais avoir des détails sur la vie de Painter et Wilson, j'aimerais savoir comment ils gagnaient leur vie tout en nourrissant leur obsession, j'aimerais savoir comment cette "conversion" a été accueillie par leur entourage, tant il est vrai que c'est notre entourage qui paie le prix de nos obsessions.


Notes

[1] John Dover Wilson, Pour comprendre Hamlet. Enquête à Elseneur

Des poils en récompense

Je collectionne les nez, les poils, la bêtise.

Les poils sont de loin le plus difficile à trouver:
Now Jove in his next commodity of hair send thee a beard.

William Shakespeare, ''La Nuit des rois'', acte III, scène 1
traduit dans l'édition bilingue de la collection Bouquins par Victor Bourgy: «Que Jupiter t'accorde une barbe, à sa prochaine allocation de poils!»

Le peu profond ruisseau

Comment avez-vous interprété "ce ruisseau peu profond" qui apparaît vers le milieu du livre? Pour vous, qu'était ce ruisseau?
J'avais pensé que c'était la fiction, dans le sens de mise en récit d'événements, réels ou fictifs. Le ruisseau était pour moi ce qui séparait la vie de l'écriture, même lorsque celle-ci s'attachait à raconter celle-là:

[...] et de la juste distance sans cesse remise en cause sont-ils la vérité des choses et a fortiori des êtres et pourquoi sonnent-ils d'autant plus faux qu'ils sont plus vrais comme si vrai en l'occurence ne voulait plus ne voulait rien ne voulait dire que cette distance cet écart ce ruisseau calomnié que la barque s'apprête chargée du poids trop lourd de l'ombre des noms qui serait ce dépôt de suie ce travail de la flamme cette écriture d'effacement cette renonciation ce livre brûlé [...]
Renaud Camus, L'Inauguration de la salle des Vents, p 207

[...] ils parlent du roman qu'ils viennent de lire tout à fait comme si les personnages appartenaient à la se demandant ce qu'ils auraient fait à leur quelles décisions ils auraient prise tout à fait comme dans la vie comme s'il n'y avait pas de comme si ce ruisseau décidément n'était rien [...]
Ibid, p 229

Mais cherchant ce soir autre chose dans Du sens, j'ai trouvé cela: «La garantie est vaine parce que "l'écriture" et "la vie" ne se rejoignent jamais tout à fait, malgré qu'on en ait, ni la lettre et le temps. Entre les deux «ce peu profond ruisseau calomnié, la mort». Mieux vaut que la coïncidence n'ait pas lieu, d'ailleurs, car ce serait que le ruisseau a débordé, et qu'il recouvre tout le pays : nous ne serions plus là pour en parler.» p 380

Alors? Qu'était ce ruisseau, pour vous, lorsque vous avez lu L'Inauguration de la salle des Vents? Etait-ce la mort, aviez-vous cette phrase à l'esprit?

Je poursuis la citation de Du sens p 380 : «Mais je constate avec amusement, en lisant Daniel Sibony, que cette conception du journal, que je viens d'exposer, correspond presque point par point avec le tableau qu'il offre... du christianisme!»
Et je pense à tous les éléments de L'inauguration évoquant le Nouveau Testament, de Lazare à la dormition en passant par la communion et la résurrection...
Il y a quelque chose là, mais qui se dérobe, quelque chose que je ne parviens pas à saisir.

                                       ******************

Message de Stéphane Mallarmé déposé le 21/12/2003 à 10h18 (UTC)

Objet : Caché parmi l'herbe

Qui cherche, parcourant le solitaire bond
Tantôt extérieur de notre vagabond -
Verlaine ? Il est caché parmi l'herbe, Verlaine

A ne surprendre que naïvement d'accord
La lèvre sans y boire ou tarir son haleine
Un peu profond ruisseau calomnié la mort.

                                      ******************

Message de Alain Robbe-Grillet déposé le 21/12/2003 à 10h42 (UTC)

Objet : La Jalousie

ils parlent du roman qu'ils viennent de lire tout à fait comme si les personnages appartenaient à la se demandant ce qu'ils auraient fait à leur quelles décisions ils auraient prise tout à fait comme dans la vie comme s'il n'y avait pas de comme si ce ruisseau décidément n'était rien

Jamais ils n'ont émis au sujet du roman le moindre jugement de valeur, parlant au contraire des lieux, des événements, des personnages, comme s'il se fût agi de choses réelles : un endroit dont ils se souviendraient (situé d'ailleurs en Afrique), des gens qu'ils y auraient connu, ou dont on leur aurait raconté l'histoire. Les discussions, entre eux, se sont toujours gardées de mettre en cause la vraisemblance, la cohérence, ni aucune qualité du récit. En revanche il leur arrive souvent de reprocher aux héros eux-mêmes certains actes, ou certains traits de caractère, comme ils le feraient pour des amis communs.


«Le roman africain, de nouveau, fait les frais de leur conversation»

                                      ******************

Message de Stéphalin Malgrillé déposé le 21/12/2003 à 11h03 (UTC)

Objet : Manque de mémoire [1]

Le silence déjà funèbre d'une moire dispose plus qu'un pli seul sur le mobilier que doit un tassement du principal pilier précipiter avec le manque de mémoire.

Maintenant l'ombre du pilier - le pilier qui soutient l'angle sud-ouest du toit - divise en deux parties égales l'angle corespondant de la terrasse. Cette terrasse est une large galerie couverte, entourant la maison sur trois de ses côtés.

(Tous les deux parlent maintenant du roman que A. est en train de lire, dont l'action se déroule en Afrique.)

                                      ******************

Message de Staline Robbarmé déposé le 21/12/2003 à 11h25 (UTC)

Objet : Jalousie au château

Sur le pont de rondins, qui franchit la rivière à la limite aval de cette pièce, il y a un homme accroupi. C'est un indigène vêtu d'un pantalon bleu et d'un tricot de corps, sans couleur, qui laisse nues les épaules. Il est penché vers la surface liquide, comme s'il cherchait à voir quelque chose dans le fond, ce qui n'est guère possible, la transparence n'étant jamais suffisante malgré la hauteur d'eau très réduite.

Sur ce versant-ci de la vallée (etc.)


Il était tard lorsque K. arriva. Une neige épaisse couvrait le village. La colline était cachée par la brume et par la nuit, nul rayon de lumière n'indiquait le grand Château. K. resta longtemps sur le pont de bois qui menait de la grand-route au village, les yeux levés vers ces hauteurs qui semblaient vides.
incipit du Château''

                                      ******************

Message de Jacques Jouasse déposé le 21/12/2003 à 11h53 (UTC)

Objet : Alpha Male Plus

Will you be as gods ? Gaze in your omphalos. Hello. Kinch here. Put me on to Edenville. Aleph, alpha : nought, nought, one.

                                      ******************

Message de Georges-Louis Bourge déposé le 21/12/2003 à 12h01 (UTC)

Objet : Nought nought one

Tout langage est un alphabet de symboles dont l'exercice suppose un passe que les interlocuteurs partagent : comment transmettre aux autres l'Aleph infini que ma craintive mémoire embrasse à peine ?

                                      ******************

Message de Guillaume, j'expire déposé le 21/12/2003 à 12h06 (UTC)

Objet : Eden Eden Eden

O God, I could be bounded in a nutshell and count myself King at infinite space.

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Message de Jean-Luc Godard déposé le 21/12/2003 à 12h11 (UTC)

Objet : Alphaville

But they will teach us that Eternity is the Standing still of the Present Time, a Nuncstans (as the Schools call it); which neither they, nor any else understand no more than they would a Hicstans for an infinite greatness of Place. [2]

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Message de Crypto-Eudes déposé le 21/12/2003 à 12h16 (UTC)

Objet : L'Aleph

Ces idées me parurent si ineptes, son exposé si pompeux et si vain, que j'établis immédiatement un rapport entre eux et la littérature ; je lui demandai pourquoi il ne les mettait pas par écrit.

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Message de VS déposé le 13/01/2004 à 03h26 (UTC)

Objet : dictionnaire

Je suis un malade de littérature. Si je continue ainsi, aussi bien va-t-elle finir par m'avaler, tel un pantin dans un tourbillon, jusqu'à ce que je me perde dans ses contrées sans limites. La littérature m'asphixie chaque jour un peu plus, penser, à cinquante ans, que mon destin est de me transformer en un dictionnaire ambulant de citations m'angoisse.

Enrique Vila-Matas, Le mal de Montano

source

Notes

[1] sera repris dans L'Amour l'Automne

[2] deuxième exergue de L'Aleph, tiré de Hobbes, Le Léviathan. cf. Rannoch Moor p.287

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