Billets qui ont 'Supervielle, Jules' comme auteur.

Nativité

[…] «On aura peut-être besoin de vous cette nuit», dit la Vierge au boeuf et à l'âne.
Les bêtes se regardent longuement pour tâcher de comprendre, puis se couchent.
Une voix légère mais qui vient de traverser tout le ciel les réveille bientôt.
Le bœuf se lève, constate qu'il y a dans la crèche un enfant nu qui dort et, de son souffle, le réchauffe avec méthode, sans rien oublier.
D'un souriant regard, la Vierge le remercie.
Des êtres ailés entrent et sortent feignant de ne pas voir les murs qu'ils traversent avec tant d'aisance.
Joseph revient avec des langes prêtés par une voisine.
«C'est merveilleux» dit-il, de sa voix de charpentier, un peu forte en la circonstance. «Il est minuit, et c'est le jour. Et il y a trois soleils au lieu d'un. Mais ils cherchent à se joindre.»
À l'aube, le bœuf se lève, pose ses sabots avec précaution, craignant de réveiller l'enfant, d'écraser une fleur céleste, ou de faire mal à un ange. Comme tout est devenu merveilleusement difficile!
[…] Le bœuf et l'âne sont allés brouter jusqu'à la nuit. Alors que les pierres mettent d'habitude si longtemps à comprendre, il y en avait déjà beaucoup dans les champs qui savaient. Ils rencontrèrent même un caillou qui, à un léger changement de couleur et de forme, les avertit qu'il était au courant.
Il y avait aussi des fleurs des champs qui savaient et qui devaient être épargnées. C'était tout un travail de brouter dans la campagne sans commettre de sacrilège. Et manger semblait au bœuf de plus en plus inutile. Le bonheur le rassasiait.
Avant de boire aussi, il se demandait:
«Et cette eau, sait-elle?»
Dans le doute il préférait ne pas boire et s'en allait un peu plus loin vers une eau bourbeuse qui manifestement ignorait tout encore.
Et parfois, rien ne le renseignait sinon une douceur infinie dans sa gorge au moment où il avalait l'eau.
«Trop tard, pensait le bœuf, je n'aurais pas dû en boire.»
Il osait à peine respirer, l'air lui semblait quelque chose de sacré et de bien au courant. il craignait d'aspirer un ange.
[…] Quand ils paissaient ensemble dans les champs, il arrivait souvent au bœuf de quitter l'âne:
«Où vas-tu ainsi?
— Je reviens tout de suite.
— Où vas-tu ainsi? insistait l'âne.
— Je vais voir s'il n'a besoin de rien. On ne sait jamais.
— Mais laisse-le donc tranquille!»
Le bœuf partait. Il y avait à l'étable une espèce de lucarne —ce qu'on devait nommer plus tard, pour cette raison même, un œil-de-bœuf — par où le bovin regardait du dehors.
Un jour, le bœuf remarqua que Marie et Joseph s'étaient absentés. Il trouva le flageolet sur un banc, à portée de son museau, et ni trop loin ni trop près de l'Enfant.
«Qu'est-ce que je vais pouvoir lui jouer? se dit le bœuf qui n'osait aller jusqu'à l'oreille de Jésus que par cet intermédiaire musical. Une chanson de labour? le chant guerrier du petit taureau courageux ou la génisse enchantée?»
Souvent les bœufs font semblant de ruminer alors qu'au fond de leur âme ils chantent.
[…] «J'ai vu le Seigneur en songe. Il faut que nous partions sans tarder. Hérode, oui, à cause de lui qui veut s'en prendre à Jésus.»
La Vierge prend son fils dans ses bras comme si le roi des Juifs était déjà là, dans l'embrasure de la porte, à la main un coutelas de boucherie.
«Et celui-là? dit Joseph à la Vierge en désigant le bœuf.
— Il me semble qu'il est bien faible pour venir avec nous.»
[…] — La nuit est très belle, reprend la Vierge, et nous en profiterons pour faire prendre l'air à l'enfant, il est un peu pâlot ces jours-ci.
— C'est parfaitement vrai», dit le saint homme.
C'est le pieux mensonge. Le bœuf le comprend et ne voulant pas gêner les partants dans leurs préparatifs, il feint de tomber dans un profond sommeil. C'est sa façon de mentir.
«Il s'est endormi, dit la Vierge, mettons tout près de lui la paille de la crèche pour qu'il n'est besoin de rien quand il se réveillera. Laissons-lui le flageolet à portée de son souffle, poursuit-elle tout bas, il aime en jouer quand il est seul.»
Ils se disposent à partir. La porte de l'étable crisse.
«J'aurais dû l'huiler», pense Joseph, qui craint d'éveiller le bœuf, mais celui-ci fait toujours semblant de dormir.
La porte est refermée avec soin.
Tandis que l'âne de la crèche devient peu à peu celui de la fuite en Égypte, le bœuf reste les yeux fixés sur cette paille où tout à l'heure encore reposait l'Enfant Jésus.
Il sait bien que jamais il n'y touchera, non plus qu'au flageolet.
La constellation du Taureau, d'un bond, regagne le zénith et d'un seul coup de corne, se fixe au ciel, à la place qu'elle ne devait plus jamais quitter.

Quand la voisine entra, un peu après l'aube, le bœuf avait cessé de ruminer.

"Le bœuf et l'âne de la crèche", in L'enfant de la haute mer de Jules Supervielle

Prière de Lola à Saint Antoine

Oserai-je avancer, respectueusement,
Que depuis le dix mars, j'ai déjà dix-huit ans,
Et que parmi les saints, où mon esprit s'incline,
J'ai l'appréhension de Sainte Catherine,
Que j'ai fait mon devoir et que, sans me flatter,
Humainement, au mal j'ai toujours résisté,
Que malgré ma tendresse et ma sollicitude,
Je n'ai pas un galant, pas un seul, doux ou rude,
Pas un, barbu de blond ou de brun, chevelu
Ou luisant comme un œil, élégant ou dodu,
Pas un, coureur de fille ou sage, gros ou mince,
Pas un coq de la ville ou dindon de province,
Bref, pas un seul, pas même infiniment petit.
Or depuis dix-huit mois je suis en appétit,
Et ma faim s'exacerbe au contact des années.
Grand Saint, l'heire n'est plus aux paroles données,
Et qu'on oublie ; aussi, souvenez-vous en bien,
À partir du printemps je ne réponds de rien.
Mais voisci qu'en ma passion je m'entortille,
La faim conseille mal même une jeune fille.
Envoyez-le moi blond, pas du tout larmoyant,
Et, naturellement, bon danseur et croyant.
Mais je veux obéir à vos ordres, sans cesse ;
Si, par quelque désir que vous seul comprenez,
Vous voulez qu'il soit brun, protestant et damné,
Je saurai m'incliner devant votre sagesse.
En retour, Bienheureux, moi je vous donnerai
Des cierges très épais et très longs et très frais,
Très fumeux, comme ceux que toujours vous aimâtes,
Sentant l'ambre et l'encens avec les aromates,
Bien plantés et bien pris de taille, non massifs,
Et même, pour tout dire, élégants et pensifs,
Avec des yeux très bleus… Ô Très saint, excusez,
Voici que je vous parle encor du fiancé;
Mais puisque j'y reviens, de nouveau, malgré moi,
Qu'il me fasse habiter le faubourg de Bigoi :
Il est dans ce quartier de beaux appartements,
Bien décorés. Pardon! Je voudrais… excusez…
Quelque confort peut-être et un amour aisé,
Meubles français Luois quinze. Ô Très saint! Une caisse
De couverts d'argent mat. Oh! comme je vous blesse,
Bienheureux! Des bijoux ; mais non! Est-ce possible
Voici que le démon me prend encor pour cible
Ou bien n'est-ce pas vous qui par de doux pensers
Commencez à vouloir doucement m'exaucer?…
Vous en avez comblé de bien moins méritantes,
De moins bonnes, de moins douces, de moins plaisantes;
Entre nous, Sarita se gausse un peu de vous,
Isabel a un nez, Inès a mauvais goût ;
Sofia, dans un jour de violente rage,
Vous mit à l'eau, son flirt n'étant pas sur la plage ;
Et Rosa qui vous tint tout un mois dans un coin
Les pieds en l'air, pour vous avoir prié en vain !
Moi, je vous ai toujours tenu en haute estime
Et je sais qu'au surplus un grand cœur vous anime.
Je vous gâterai bien, la saison qui commence ;
Je vous brode un manteau. Oh ! faites que je danse !
Oh ! faites qu'il soit blond, la fossette au menton,
Comme Juan Hannibal Ribas Ruiz de Léon…
Ah ! son nom m'échappa ; trop tard ! c'est lui que j'aime,
Juan Hannibal Ribas ! Peut-être est-ce un blasphème
Et suis-je très coupable ? Ô Saint, je l'aime tant,
Tant, que son nom en moi cause un égarement.
Faites qu'il se décide et qu'il se passionne…
Ô pardon ! je me tais, il est tard ; minuit sonne ;
Il est grandement temps de dormir pour un saint.
Je presse votre corps long et glacé ! Amen!»

Jules Supervielle
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