Billets qui ont 'Volkoff, Vladimir' comme auteur.

Intimidation

L'intimidation qui avait réussi avec le grand fou ne servirait de rien avec la petite folle.

Lieutenant X, Langelot agent secret, p.242

Opération Barbarie

Quand j'eus découvert le nom de Vladimir Volkoff, je fis quelques recherches. Je découvris un romancier plus ou moins journaliste/enquêteur, spécialiste de la désinformation, fervent orthodoxe, ayant des positions contestables sur la guerre de Yougoslavie et soutenant Poutine.
J'achetai au hasard de mes promenades Le Montage (1982) à la brocante paroissiale de notre-Dame de La Trinité. Je ne l'ai toujours pas lu.
Sur Amazon, je trouvai la référence d'Opération Barbarie, qui m'intriga: apparemment c'était le premier livre écrit par Volkoff, c'était un roman qui traitait de la torture en Algérie, et à l'époque, en 1961, il avait été refusé par tous les éditeurs. Il venait enfin d'être édité. Je l'achetai, avec l'intention de l'offrir à O. (le premier livre du Lieutenant X !)
Je le lus et ne l'offris pas.
Je l'ai feuilleté hier soir pour préparer ce billet. Aujourd'hui encore, je ne peux lier intellectuellement le fait que le jeune homme qui écrivit Opération Barbarie en 1961 soit le même que celui qui écrivit Langelot agent secret en 1965. Le premier est trop sombre et le deuxième trop guilleret. Je ne sais si j'en veux au Lieutenant X d'avoir connu des événements qui lui ont permis d'écrire Opération Barbarie ou si j'en veux à Vladimir Volkoff d'avoir été capable d'écrire Langelot après avoir écrit Opération Barbarie.
C'est stupide, je sais. Mais c'est un peu comme si je découvrais que Nounours, dans une vie antérieure, avait eu une vie d'ours sauvage dans un livre de Fenimore Cooper.

Dans son premier livre, Vladimir Volkoff démontre une étonnante maîtrise de narration La succession des événements est raconté à tour de rôle par trois narrateurs différents. L'histoire n'est pas linéaire, elle se présente comme un flash-back. Il subsiste des maladresses, sans doute quelque chose de trop appliqué dû à cette structure artificielle difficile à maîtriser pour un premier livre : parfois, entre l'ironie, les sous-entendus et les surnoms, on ne sait plus bien où on en est. Mais cela reste une réussite pour un débutant.

Parti deuxième classe le 9 septembre 1957 pour faire son service militaire, Vladimir Volkoff s'est porté volontaire pour l'Algérie. Il a servi dans les troupes de marine et a été démobilisé le 7 janvier 1962 comme lieutenant, avec la croix de la Valeur militaire.
Vladimir Volkoff, Opération Barbarie, quatrième de couverture

Le présent volume est composé de deux parties.
Le roman Opération Barbarie, ouvrage de jeunesse, a été écrit en Algérie, dans la vallée de la Soummam, en 1961.
À l'époque, le manuscrit avait été refusé par des éditeurs de droite parce qu'il traitait de la torture et par des éditeurs de gauche parce qu'il ne visait pas à discréditer l'armée française.
Si l'auteur s'est décidé à publier ce texte quarante ans après son écriture, c'est à la suite de la campagne de désinformation déclenchée en 2000 et visant, entre autres, à déstabiliser l'armée française.
Le texte est publié tel quel. L'action est métaphorique et l'ambiguïté du mot « Barbarie » voulue.
L'essai Quarante ans après, écrit en 2001, expose en deux chapitres les réflexions de l'auteur :
— sur la guerre d'Algérie considérée comme une grande occasion manquée ;
— sur la « torture » ou, plus précisément, la question.
Vladimir Volkoff, Opération Barbarie, avertissement situé avant la page de titre

L'arrivée de rebelles au camp militaire, le choix d'un cachot en attendant de les soumettre à la question. Le narrateur est une femme, maîtresse d'un militaire présent:

Bien. L'après-midi, le Minotaure du blockhaus réclama une pitance plus substantielle. On lui en ramena un camion. Tout le monde alla les voir, et j'y fus aussi.
Ils descendaient maladroitement, appendus du bout des ongles aux hautes ridelles, un orteil sur le pneu, l'autre pied à la verticale, comme les danseuses, ou plutôt comme si, déjà, on les écartelait. Des vieux, accrochés à mi-hauteur, voulaient remonter, s'embarrassaient dans les longs manteaux gris qu'ils portaient presque pour tout vêtement; les barbes grises sous les chèches blanchâtres traînaient dans la poussière de la caisse et la hâte générale suggérait une ignoble bonne volonté à se laisser supplicier. Il n'y avait pas assez de menottes pour tout le monde, et on les avait affectées aux jeunes : un gaillard à chèche orange, les mains jointes comme pour le plongeon, sauta. Toute une chaîne de jeunes garçons, une paire de menottes pour deux, se déroula par à-coups et vint se ranger devant le camion comme au pied d'un mur. Les visages, terreux, immobiles, me surprirent : nulle épouvante, nul désespoir visibles ; aucune résignation, même. Simplement, ils étaient devenus encore plus impénétrables que tous les jours, encore plus étrangers. Et c'étaient les haillons, la crasse, les épaules voûtées, les poitrines creuses, les paupières bouffies, qui pourtant n'avaient pas changé depuis hier, qui paraissaient chargés d'exprimer la détresse de l'heure.
N'allez pas vous imaginer que j'eusse à me défendre contre la moindre sensiblerie. Mais d'aimer les hommes, d'en regarder dans les yeux une petite cargaison, et de les savoir tous, sans exception, promis à une séance plus ou moins prolongée de ce qu'il faut bien appeler par son nom: la torture, cela écœure un peu, malgré qu'on en ait.
[...]
Il fallait parer aux évasions, aux indiscrétions, prévoir un accès facile, des issues bien gardées, le moins de publicité possible. Gabriel suggéra un bâtiment qui servait de magasin; mais il y avait des fenêtres; le capitaine, l'infirmerie: elle était trop petite.
[...]
- Trouvé! jappa le roquet roux.
- Où?
- Ici.
Du soulier, il cogna le plancher, qui sonna creux. Burbura :
- Essayez.
On pratiqua une trappe dans le plancher du bureau et l'on vit que l'on disposait, dans l'espace vide entre le plancher et la terre, d'une prison encastrée dans les fondations du bâtiment et déjà partagée en cellules correspondant aux pièces du rez-de-chaussée. Des cellules sans air et d'un mètre de haut, mais à la guerre comme à la guerre : il ne s'agissait pas de confort. Le capitaine s'éclipsa pour n'avoir pas à donner son avis, Gabriel eut un haussement d'épaule qui acquiesçait, et moi, j'écarquillai les yeux pour me contraindre à regarder. Pourquoi me sentais-je responsable ?
- Allez ! Dedans ! jappa le roquet.
- Là? questionna un vieil homme, sans indignation ni horreur, comme pour demander qu'on voulût bien préciser l'information.
- Oui: là. Tu veux que je te prenne dans ma chambre ? Dépêche-toi.
- Je me dépêche.
- Tais-toi.
- Je me tais.
Un à un, les hommes s'affaissèrent dans le trou. Les vieux s'accrochaient aux lattes du plancher puis se laissaient tomber avec une souplesse surprenante ; les jeunes jetaient un regard autour d'eux, comme s'ils ne devaient jamais revoir la lumière du jour, puis sautaient, tels des parachutistes nerveux. Un troufion blond, torche électrique à la main, se déplaçait à quatre pattes dans le souterrain et réglait en rigolant le ballet des taupes humaines.
Je m'approchai de la trappe, et je vis se mouvoir au fond les plantes de pieds et la croupe d'un homme qui gagnait sa cellule en quadrupédie. Le suivant, un vieillard à barbiche blanche, attendait patiemment son tour au bord du trou. Je me forçai à lever les yeux jusqu'aux siens. Il y eut un sourire sur sa vieille petite figure de papier mâché jaune. Je me sentais trop embarrassée pour garder le silence:
- Tu ne seras pas bien, là-bas, murmurai-je honteusement... Et lui, avec courtoisie, il plaisanta :
- Si ce n'est pas pour longtemps...
Rationnelle installation! A présent, dès que nous entrions dans un bureau ou à la popote, nous savions que sous nos semelles grouillaient des hommes, que nous marchions sur de la souffrance humaine, comme les hommes marchent sur l'enfer. Rarement, nous entendions remuer ; rarement, un mot inconnu montait troubler notre digestion à travers un interstice du plancher: la plupart du temps, nos damnés restaient cois, et personne n'aurait pu deviner qu'ils étaient là, croupissants sous le lit, sous la table, sous le soulier clouté. Tout à coup, des cris retentissaient, mais avec l'accent du faubourg ou de Cavaillon; un nom mal prononcé résonnait comme une insulte; un «présent» serviable d'outre-tombe répondait après une hésitation; une bousculade; retombait la trappe: les soldats étaient venus chercher quelqu'un.
- Sont sages, nos clients, disait Burbura en se badigeonnant une tartine de mayonnaise.
- Bande de feignants ! glapissait le roquet roux dès qu'il avait six ou sept anisettes dans le nez. Nous, on bosse toute la nuit par votre faute, et vous, là-dessous, vous vous vautrez sur le ventre toute la journée, et vous ne voulez même pas nous dépanner un bout?
Coups de pied dans le plancher.
- Quand vous aurez passé le pied à travers... sifflait Gabriel.
Dès le deuxième jour, le silence de nos emmurés devint insoutenable.
Sauvagiot se plaignait:
- Ils ne pourraient pas geindre un peu ? Ça serait tout de même moins terrible pour nous.
Le ric avançait le museau :
- On pourrait leur dire.
Le roquet bondissait sur place :
- Mais vous n'avez qu'à faire comme s'ils n'étaient pas là ! Je ne sens pas du tout qu'ils y sont, moi.
Et alors Gabriel, brusquement penché sur la table:
- Question d'odorat, monsieur. Moi, je sens.
Nous reniflâmes. Et, en effet, la tranche épaisse d'humanité compressée sous nos pieds commençait à dégager une odeur compacte qui évoluait vers le haut, par couches successives et de plus en plus nauséabondes, par vagues où se brassaient tous les relents les plus offensants pour la narine, comme une silencieuse et abominable protestation :
«Nous ne pouvons ni écrire, ni chanter, ni parler, ni gémir : que notre puanteur nous serve de témoignage!»
- Mon cher Gaby, tu as raison, dit Burbura. Ils commencent à empester : il faudra en relâcher quelques-uns.
- Vous les relâcherez après leur avoir fait sentir ça !
- Mais, mon cher Gaby, nous aussi, nous sentons ça.
- Oui, dit Gabriel, pédantesque. Seulement nous respirons, et ils exhalent.

Ibid, extraits de la page 107 à la page 111

Snif, snif

De un à huit ans, j'ai habité Agadir, où mes parents étaient coopérants. Nous avions très peu de livres, je me souviens des Voyages de Gulliver offert par mon parrain pour mes sept ans, de Contes et légendes de la Camargue et des gitans dans la célèbre collection blanche à filets dorés, et Flamme et les purs-sangs, que j'ai mis très longtemps à comprendre car il faisait apparaître des extra-terrestres au milieu d'une très classique histoire de chevaux, ce que mon esprit a mis des années à accepter.

Mes pourvoyeurs de livres étaient deux amis, Fabienne et Yvan. Yvan avait avait deux ans de plus que moi, j'ai écumé sa bibliothèque. Nous passions des heures à jouer aux agents secrets dans les dunes (nous lisions Le journal de Mickey, lui était un fan de Mandrake tandis que je préférais Guy l'éclair) et je lisais sa collection de Langelot.
Il les avait tous sauf un, Langelot et le sous-marin jaune. Rentrée en France, je n'eus de cesse de trouver cet introuvable, ce qui ne présenta pas d'ailleurs grande difficulté.
Des années plus tard, la mère d'Yvan a offet tous les Langelot de son fils à la bibliothèque du petit village savoyard où elle habite aujourd'hui. Je lui en veux beaucoup pour ce sacrilège. Si vous empruntez des Langelot à la bibliothèque d'Habère-Lullin, sachez que ce sont "les miens" et qu'ils ont connu Agadir.

J'ai lu tous les Langelot à l'école primaire, je les ai tous achetés et relus en terminale quand j'avais des coups de blues, il m'arrive encore d'en rouvrir un, même si c'est désormais trop léger pour que je puisse les lire de A à Z. Je cherche Langelot et l'inconnue.

En 2001, je crois, en passant chez Gibert, j'ai découvert par hasard qui était le lieutenant X : Vladimir Volkoff. Les Langelot étaient en effet en cours de réédition aux éditions du Triomphe, et le mythique Lieutenant X. dévoilait son identité. J'étais triste que le secret soit levé et surprise que l'auteur soit vivant. Il est mort en 2005.

Je suis toujours surprise du nombre de personnes autour de moi qui ont lu Langelot. On se fréquente de loin ou de plus près, conversations de bureau, conversations internautiques, amis d'amis rencontrés tous les deux ans à des célébrations d'anniversaire, et puis un jour, on se rend compte qu'on a un point commun: Langelot, "Solitaires mais solidaires", snif snif, Choupette, la 2CV, le pitaine, Hedwige, la Midget bleue, le professeur Propergol, "Tu parles trop, Charles"... A tort ou à raison, dès que quelqu'un me dit qu'il a lu Langelot, j'ai l'impression que nous avons des valeurs communes.
Il faudrait fonder un club.

Pour le plaisir, je mets en ligne le début du premier livre, et un passage sur la place de l'art dans les voyages organisés.

«C'est ma gamelle, je te dis! cria le grand rouquin agitant ses longs bras.
— Erreur! C'est la mienne! répliqua le petit blond se ramassant en boule.
— Gare à toi! Je t'écrase! menaça le grand.
— Essaie, répondit le petit.
— Kss ! Kss ! mords-le ! » firent les autres en formant un cercle.

Une de ces casernes sinistres, malodorantes, que le maréchal de Lattre voulait démolir toutes. Celle-ci — par ironie, eût-on dit — s'appelait justement caserne De-Lattre-de-Tassigny. Elle était située dans la banlieue parisienne et abritait, entre autres services et unités, la «Commission de présélection anticipée». Cet organisme au nom biscornu était chargé d'orienter les jeunes gens de dix-huit ans, dûment recensés, vers les armes dans lesquelles ils feraient, deux ans plus tard, leur service militaire.
Elle faisait même mieux que cela, la Commission. Ses moyens très perfectionnés lui avaient permis de déceler chez certains garçons, qui n'avaient pas eu la chance de pouvoir poursuivre leurs études, des capacités intellectuelles peu ordinaires : elle les avait aussitôt dirigés vers des établissements spécialisés qui en avaient fait des ingénieurs et des officiers de réserve.
Hélas! la juridiction moderne, efficace, de la Commission ne s'étendait pas en dehors de ses locaux. Résultat : deux des garçons qu'elle accueillait pendant trois jours, pour des tests et des examens divers, en étaient réduits à se battre pour une gamelle modèle 14 modifié 39! En effet, le « grand » avait perdu la sienne et prétendait s'approprier celle du « petit », pour n'avoir pas d'ennuis avec l'adjudant, le jour du départ.
« Allez, rends-moi ma gamelle sans faire d'histoires ou je t'assomme, reprit le grand. Moi, je pèse 60 kilos et je...
— Tu m'assommes déjà avec tes discours! rétorqua le petit. Il y en a qui sont doués, tout de même, comme orateurs.
— Vas-y le grand!
— Vas-y le petit! »
Quarante-huit garçons brandissant leur gamelle (modèle 14 modifié 39) excitaient les adversaires.
« Eh bien, ce sera tant pis pour toi », dit le grand en avançant d'un pas.
Et lança le poing.
Il dominait l'autre de la tête, d'une bonne demi-carrure et de la moitié de la longueur du bras.
Un ou deux spectateurs à l'âme sensible fermèrent les yeux pour ne pas voir ratatiner leur camarade... Lorsqu'ils les rouvrirent, ils virent le grand à plat ventre, au sol, le nez dans le gravier, un bras tordu derrière le dos. Le petit, qui lui avait enfourché les reins, lui demandait gentiment:
«Dis, je te casse l'avant-bras ou je ne te le casse pas?»
Les apparences, il faut l'avouer, étaient trompeuses. L'adjudant chargé de la discipline, que les cris des garçons avaient alerté, pouvait difficilement deviner que le coupable se trouvait dessous et que le polisson qui caracolait sur son dos n'avait d'autre tort que de tenir à sa gamelle et de connaître un peu de judo. D'autant plus qu'il s'agissait en l'occurrence d'un adjudant spécialisé dans l'inspection des boutons de guêtres et des semelles de chaussures, qui n'avait jamais vu le feu, jamais exercé un commandement, et s'était contenté d'une carrière glorieuse opiniâtrement poursuivie depuis trente ans dans la même caserne.
« De quoi? tonna-t-il. Ça n'est même pas encore jeune recrue et ça veut faire la loi? Petite brute! Je m'en vais vous apprendre à vous bagarrer dans la cour du quartier! Civil ou pas, ça m'est égal. Si vous n'êtes pas content, vous irez le dire au colonel. Au trou, et pas de discussion! »
A la grande surprise des spectateurs, le vainqueur n'opposa pas la moindre résistance, ne tenta pas la moindre justification. Il se releva lentement.
«J'emporte ma gamelle. Vous permettez?»
Et, tête haute, il suivit l'adjudant jusqu'à la prison où il commença immédiatement une partie de dominos avec des soldats qui s'y trouvaient déjà.

Lieutenant X., Langelot agent secret, chapitre 1

Lorsque Langelot entra dans la salle de délibérations, il vit, assis derrière une table recouverte d'un tapis vert, une douzaine d'officiers portant les uniformes les plus divers de l'Armée française, bleus ou moutarde, avec fourragère ou sans, étincelants de galons, émaillés de décorations, chemise kaki pour les uns, chemise blanche pour les autres, avec des cravates noires, des cravates marron, une cravate verte, et des accessoires variés, depuis le fume-cigarette de l'aviateur jusqu'au stick du colonel qui présidait. Au bout de la table, unique de son espèce, un civil.
Les officiers, eux, virent s'avancer un garçon de petite taille, en chandail vert et pantalon noir, les traits menus mais durs, le front largement barré d'une mèche blonde, le regard bleu, attentif, sur la réserve. Il s'inclina avec aisance, sans prononcer un mot. Les officiers s'entre-regardèrent. Montferrand bourrait sa pipe. Un silence pesa. Enfin :
« Asseyez-vous, jeune homme », dit le colonel avec bienveillance.
Le garçon s'assit face aux officiers.
« Nous vous avons demandé de venir le premier parce que la machine a exprimé à votre sujet un avis assez peu ordinaire, reprit le colonel. Vous savez, n'est-ce pas, que les résultats de tous les tests que vous avez subis sont analysés par une calculatrice électronique?...
— Oui, mon colonel. »
La voix était fermé, bien timbrée. Le ton poli et distant.
« Monsieur Langelot, j'ai votre dossier sous les yeux. Vous êtes orphelin de père et de mère, je vois?
— Mes parents sont morts dans un accident d'avion.
— Vous avez fait vos études dans un collège. Vous avez votre baccalauréat. A quelle carrière vous destinez-vous?
— Je ne sais pas, mon colonel.
— Vous ne savez pas?»
L'ombre d'une expression espiègle passa sur le visage fermé du garçon:
«Il n'y a pas tellement de carrières amusantes, mon colonel. Vous ne trouvez pas?»
Le colonel regarda Montferrand qui bourrait toujours. L'artilleur se pencha en avant:
«Vous avez des frères, des sœurs?»
Langelot hocha la tête, négativement.
Le parachutiste chuchota à l'oreille du colonel président:
«Il est sportif?
— Equitation, judo, natation», lut le colonel dans le dossier.
Le spécialiste des engins demanda: «En classe, vous avez fait du latin ou des mathématiques?
— Les deux, mon capitaine.»
Le fantassin, qui avait fini d'additionner ses fiches, leva le nez:
«Vous n'avez jamais songé à une carrière militaire?
— Oh ! non, mon capitaine.
— Pourquoi cela?
— Ça ne m'amuserait pas du tout d'appuyer sur des boutons pour faire partir des fusées.»
Les officiers s'entre-regardèrent de nouveau. Ils avaient fait, eux, de vraies guerres, où l'ennemi se trouvait à une portée de fusil — quelquefois à une portée de baïonnette. Mais, dans l'avenir, il fallait bien se rendre à l'évidence, la guerre appartenait aux techniciens.
Le spécialiste des engins fit «Hum!» mais n'objecta rien.
«Comme je vous le disais, reprit le colonel, la calculatrice vous tient en haute estime, monsieur Langelot. Elle nous conseille de vous confier des responsabilités qui paraissent au-dessus de votre âge, mais qui, peut-être, vous «amuseraient». Seriez-vous éventuellement disposé à devancer l'appel et à contracter un engagement d'une durée de plusieurs années?
— Cela dépendrait, mon colonel.
— Sans doute. Pensez-vous que, si vous preniez pareille décision, votre tuteur s'y opposerait?
— Sûrement pas... » La même expression espiègle : « Il serait ravi qu'il m'arrive quelque chose. Il administre pour moi les biens de mes parents. »
Tout à coup, Montferrand, qui avait enfin allumé sa pipe, prit la parole:
«Dites-moi, Langelot, vous vous bagarrez souvent comme vous l'avez fait aujourd'hui?»
Langelot tourna son regard attentif vers Montferrand, réfléchit un moment, et répondit :
«Très rarement, mon commandant.»
Les officiers chuchotèrent entre eux. Montferrand demanda:
«Pourquoi m'appelez-vous «mon commandant»? Vous voyez bien que je suis civil.
— Vous êtes en civil, corrigea Langelot. J'avais pensé, d'après votre coupe de cheveux et votre regard, que vous étiez militaire... Et commandant d'après votre âge.»
Le parachutiste se mit à rire. Le colonel se dissimula la bouche avec deux doigts. Tout le monde regardait les cheveux gris, drus, coupés en brosse, de Montferrand, qui répondit, avec sérénité:
«Eh bien, vous vous trompez. Je suis civil. Je m'appelle Roger Noël et je suis enchanté de faire votre connaissance.»
Il tendait la main.
Langelot se leva pour aller la prendre et la serrer. Il avait la poignée énergique et rapide. Ses yeux bleus et les yeux marron de Montferrand se croisèrent.
«Vous aviez raison ou tort, tout à l'heure, quand vous vous êtes battu? demanda l'homme.
— J'avais raison, répondit le garçon sans hésiter.
— Vous avez essayé de l'expliquer à l'adjudant?
— Non.
— Pourquoi?
— Il n'était pas d'humeur à comprendre.»
Le colonel toussota. Montferrand inclina gravement la tête.
«Il faut apprendre à avoir confiance en ses supérieurs, dit-il. Les supérieurs sont rarement d'humeur à comprendre. Il faut les y forcer. Maintenant, Langelot, sans aucun engagement de part ni d'autre — car il faut que nous réfléchissions, vous et moi —, seriez-vous disposé à consacrer plusieurs années de votre vie à vous occuper de documentation? Je vous précise tout de suite que la formation d'un documentaliste coûte très cher à l'Etat et que, par conséquent, une fois que vous aurez signé un contrat, il ne sera plus question de filer vendre du cirage ou des nouilles. Je vous précise aussi, à toutes fins utiles, que la documentation est un travail sérieux, absorbant, souvent fastidieux, qui ne ressemble guère à ce que vous avez pu lire dans les romans d'espionnage. Vous me comprenez bien? Dernier point : je vous précise que c'est un travail dangereux...»
Tout en parlant, Montferrand observait le visage du garçon. Au mot «dangereux», il y eut enfin une réaction: le visage s'éclaira brusquement.
«Je crois que j'aimerais assez ça, monsieur.
— Bien. Si le colonel permet, vous pouvez disposer. Je. vous reverrai cet après-midi pour vous dire ce que j'aurai décidé de mon côté.»

Ibid, chapitre 3

Langelot est en mission en Angleterre. Il prend part à un voyage organisé et se mêle aux touristes ordinaires. Leur guide est une jolie jeune fille nommée Clarisse:

Après avoir désigné la colonne Nelson, les lions, l'arche de l'Amirauté et Whitehall, Clarisse annonça aux passagers qu'ils disposaient d'une heure pour visiter le plus beau musée de peinture de l'univers, à savoir la National Gallery. Tout le monde débarqua.
La dame corpulente dit au monsieur à barbiche:
«J'aimerais tant voyager si on ne me forçait pas toujours à regarder des tableaux!
— Une heure, ça se supporte encore», répondit le monsieur.
La National Gallery fut inspectée au pas gymnastique. A l'entrée de chaque salle, Clarisse annonçait:
«Ici, vous avez trois Sebastiano del Piombo, un Léonard de Vinci, et sept peintres mineurs.»
Ou bien:
«Ici, vous n'avez pratiquement que des Rubens.»
Mais ces Piombo, ces Rubens, ces Vinci, il n'était pas question de leur accorder un coup d'œil. Clarisse Barlowe n'avait aucune indulgence pour les brebis égarées. Si l'une de ses ouailles s'attardait devant un tableau, elle avait tôt fait de la rappeler à l'ordre:
«Pressons, madame. Pressons, monsieur. Nous avons encore trois cent quatre-vingt-sept tableaux à admirer...»
Guide exemplaire, la jeune Anglaise si frêle et si rose, jouant à la fois le berger et le chien du berger, contrôlait son monde à la sortie de chaque salle; quand on eut regagné l'autocar, elle put donc annoncer d'un air fort satisfait qu'on avait cinq minutes d'avance sur l'horaire. Les plus âgés des touristes étaient un peu essoufflés, mais chacun s'estimait heureux d'être quitte de la National Gallery à si bon compte.
Le voisin de Langelot leva la main.
« Miss Barlowe, combien de musées devons-nous encore voir?
— Deux, monsieur. La Tate Gallery et le British Museum.
— Zut!» dit laconiquement le garçon.
Mais un autre passager, gros homme à la carrure de boxeur, exigea un complément d'information :
«Pouvons-nous compter sur vous, Miss Barlowe, pour nous les faire visiter aussi vite que celui que nous venons de voir?
— Certainement », répondit Clarisse.
Le gros homme s'épanouit et sourit même à Langelot:
«Voyez-vous, jeune homme, c'est ainsi qu'il faut voyager. Voir le plus de choses dans le moins de temps possible. Les victoires, les défaites, ça, c'est bon pour les jeunes comme vous qui ont encore leurs cours d'histoire à la mémoire. Moi, ce qui m'intéresse, c'est la quantité. Savez-vous pourquoi je suis venu au W.T.A.? Parce que j'ai un ami qui m'a dit: «Avec «W.T.A., tu en auras pour ton argent.» Et je commence à croire qu'il avait raison.»

Lieutenant X., Langelot et les saboteurs, p.56

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