Billets qui ont 'Wordsworth, Dorothy' comme auteur.

Renaud Camus au Collège de France

mise à jour le 18 avril : un lecteur embarrassé par mes nombreuses fautes m'envoie une version corrigée. Je suis confuse mais pas tant que ça: l'expérience terroriste/terrorisante des forums camusiens m'a appris que si l'on n'assumait pas d'écrire vite et mal (sur un forum, quoi) en public, on n'écrivait jamais. J'ai fait mon choix.
Et je me relis peu, c'est vrai. Merci donc à ce lecteur attentif.

mardi 16 mars 2010
Je passe sur les stratégies longuement mûries pour avoir une place dans l'amphi. Finalement nous arrivâmes une demi-heure avant et nous eûmes de la chance.

Antoine Compagnon présente Renaud Camus: Il ne va pas citer tous les titres de celui-ci car il ne resterait guère de temps pour la conférence. Camus est un écrivain que Compagnon connaît depuis longtemps puisque RC a commencé à écrire dans les années 70 des romans expérimentaux. RC avait fait référence à ses travaux sur la citation (à lui, Compagnon), La Seconde main. Aujourd'hui son écriture se caractérise par une attention à la langue et à la société contemporaine à travers la langue. Il a commencé également une série de livres sur ses voyages à la recherche des maisons d'écrivains. Mais si Compagnon l'a invité aujourd'hui, c'est pour le "continent", son journal. En effet, Renaud Camus est l'auteur d'un journal, il est le plus consistant des diaristes puisqu'il le tient depuis plus de trente ans [1] Il était donc indispensable que Renaud Camus vienne à ce séminaire, ne serait- ce qu'en souvenir de Roland Barthes, puisque Camus et Compagnon se sont rencontrés dans son entourage [2] Compagnon laisse donc la parole à Camus pour son exposé intitulé "Graphobie, not graphophobie".

Avertissement: il s'agit de notes renarrativisées, je sais que Renaud Camus n'a pas prononcé exactement les phrases que je vais écrire (ceci parce que RC est très jaloux de ses mots et qu'une tentative comme celle-ci peut générer beaucoup de malentendus («je n'ai pas dit ça» : non, je garantis à peu près le sens (j'espère!), mais pas les mots, le style). J'en prends le risque pour tous ceux qui sont venus lire mes comptes rendus ici en 2007 et 2008, et parce que je ne vais pas me priver de ce plaisir concernant le seul auteur français comtemporain que je lise avec intérêt et plaisir).

Renaud Camus commence. Il n'y a aucune note sur le bureau (toujours dans ces cas-là je pense à de Gaulle):
Je voudrais d'abord remercier Antoine Compagnon de m'avoir invité dans cette maison que j'ai beaucoup pratiquée et qui a bien changé — pour le meilleur.
Il y a des écrivains qui écrivent parce qu'ils parlent bien, il y en a qui écrivent parce qu'ils parlent mal, parce qu'ils ont des difficultés avec la parole. Je suis dans ce second cas, je suis sujet à la perte, au manque. Je me soigne comme je peux, en tentant différentes méthodes. Il y a celle qui consiste à tout écrire, comme je l'ai fait il y a quelques années pour une intervention à la Sorbonne. Cette intervention a donné lieu à un livre, il n'y a pas eu grand effort à faire pour en fournir le texte puisque tout était écrit[3]. L'inconvénient de cette méthode, c'est qu'on lit, ce qui est ennuyeux pour l'auditoire.[4]
Il existe une solution intermédiaire, qui consiste à prendre quelques notes, et je m'en tire assez bien dans ces cas-là, "ça passe".
Aujourd'hui j'ai décidé de venir sans aucune note, ce qui fait que je suis très exposé à un naufrage. Peut-être pourrait-on dire «il s'appelait naufrage». [5] Au pire Antoine Compagnon pourra me poser des questions, car lorsqu'on me pose des questions, j'arrive toujours à répondre.

Si j'ai choisi ce danger de naufrage, c'est qu'il est central à mon travail. En juin dernier, je suis intervenu dans un colloque à l'Ircam. Le sujet était la complexité et il me semblait que je n'avais pas grand chose à dire, mais en écoutant les autres intervenants il m'est venu quelques idées. On présente souvent la complexité comme quelque chose en plus, en surabondance, en complément. Dans mon cas (mais je ne suis pas seul dans ce cas), il s'agit de la difficulté à trouver la suite: que trouver pour la suite? C'est le cas en particulier pour les Églogues, mais ce n'est pas sans rapport avec les journaux. Notre rapport à la pensée est tout sauf linéaire... Qu'il s'agisse du rêve, de la pensée, de l'insomnie...: nous parvenons en différents points... il y a une relation entre eux. Il s'agit de retrouver cette relation. A un moment donné elle est apparue clairement, puis elle s'est perdue, il s'agit de la retrouver, comme on se raccrocherait à un radeau, à une planche de salut.
Écrire, c'est trouver des liens.
Ce naufrage n'est pas nécessairement sans jouissance, d'ailleurs; il peut être voluptueux. Je songe à Léopardi (je songe souvent à Léopardi) «Naufragar m'è dolce in questo mare», "Me noyer m'est doux dans cette mer"; ce dolce si cher à Dante. Barthes rapproche la douceur du style, le style qui est l'aspiration de tout écrivain. Je songe également à Bergotte (je cite de mémoire devant une autorité, ce qui est assez dangereux), qui dit pour qualifier certains auteurs: «C'est bien doux».

Concernant Proust, une autre citation me vient à l'esprit, elle concerne La Pérouse. Il s'agit d'une soirée chez la marquise de Sainte-Euverte. Swann fuit le général de Froberville qui est un vieux raseur. Mais il prononce une phrase qui arrête Swann : «j’aimerais mieux être le mari de cette femme-là que d’être massacré par les sauvages», et Swann enchaîne aussitôt sur le navigateur La Pérouse (« il y a eu de bien belles vies qui ont fini de cette façon»), parce que ça lui permet de penser à Odette, qui habite rue La Pérouse. Froberville tombe dans le panneau et engage la conversation, il évoque la rue La Pérouse. Aussitôt, Swann s'inquiète, le thème de la jalousie réapparaît, pour quelles raisons le général connaît-il cette rue? Mais non, c'est Madame de Chanlivault qui habite là. Swann est soulagé, et Proust écrit cette phrase, qui pour moi, je vais dire une énormité, je le sais, représente toute la poésie de Proust: «Et Swann était heureux comme s’il avait parlé d’Odette».
Toute mon œuvre est ainsi recherche de passages[6], d'ailleurs mon premier livre s'appelait Passage (lancé par Barthes, si l'on peut dire — enfin il n'est pas allé bien loin). La Pérouse a consacré sa vie à la recherche de passages. La Convention décida de monter une expédition pour partir à la recherche de La Pérouse, et l'un des bateaux de Dumont d'Urville [7] s'appelaient La Recherche.

Cela m'amène à une second passage de Proust que j'aime beaucoup, il s'agit du moment où le père s'exclame «c’est tout un ensemble!», et le narrateur est aussitôt effrayé par les bouleversements qu'il entrevoit: «mot qui m’épouvantait par l’immensité des réformes dont il semblait annoncer l’imminente introduction dans ma si douce vie.»

Il faut cependant que j'en arrive à mon titre. Je suis sensible à l'excès de réalité: nous ne pourrons pas lire tous les livres, nous sommes sujets au manque perpétuel, notre relation au monde sensible est celle d'une termite dans une bibliothèque, nous ne pouvons grignoter que quelques livres (enfin j'ignore si une termite grignote le papier). Il nous faudrait des cartes pour nous orienter, et des cartes aux cartes, une carte aussi grande que le pays qu'elle doit représenter[8] Le journal obéit à la même pulsion. Je suis atteint de graphomanie, et ce qui est écrit est un peu gardé.
Par exemple, j'ai publié récemment le Journal de Travers, journal de 1976, et qui n'était pas à l'origine destiné à être publié: c'est un dépôt, un dépôt de signifiants. Il y a quatre Travers, mes associés et moi travaillons au dernier tome [9]. Les quatre tomes couvrent les quatre saisons, Travers correspondait au printemps, nous en sommes à l'hiver. [10] Ils représentent la folie de combattre la rapidité du temps qui passe. C'est un fantasme, une folie qui relève d'une bonne forme de névrose assez correctement administrée puisque là l'écriture (le fait d'écrire) offrirait une structure à la vie, ce qui est différent de la biographie qui écrit la vie a posteriori. La vie qu'on vit serait entièrement soumise par l'écriture, conçue par l'écriture.

Il y a des précédents. Jean Ricardou, qui a beaucoup compté pour moi et que Barthes ne tenait pas en haute estime[11], Jean Ricardou vivait de cette manière, par exemple il choisissait ses adresses pour des raisons compliquées qui relevaient de la littérature. J'ai généralisé ce système en plaçant entièrement ma vie sous le signe de la lettre.
L'une de mes idées est que la syntaxe structure le monde, comme le vocabulaire. Tout se passe comme si l'œil ne voyait que ce que les mots avaient pour nommer,

Devant moi, une femme applaudit brusquement, trois ou quatre fois. Silence interloqué. La salle hésite, va-t-elle la rejoindre? Est-ce de l'approbation ou de l'exaspération? Désarçonné, Renaud Camus choisit la réponse qui correspond à sa paranoïa:
Oui, vous avez raison, je crois que je vais m'arrêter là.

Il reste une demi-heure. La suite va reposer entièrement sur les épaules d'Antoine Compagnon, qui va devoir soutenir le débat par des questions régulières. Il réoriente le débat vers le sujet de son cours, Les écritures du moi et les écritures de la vie.

AC : Est-ce que le journal est toujours ce dépôt de matière?
RC : Oui. Il y a très peu de surmoi dans mes journaux. On y trouve des essais, des tentatives. Les Eglogues et les hypertextes comme Vaisseaux brûlés sont construits en partie à partir d'éléments du journal. Il contient également beaucoup de notes sur la langue. J'ai écrit un Répertoire des délicatesses du français contemporain qui devrait sortir dans une version complétée et prendre le titre de Dictionnaire des délicatesses du français contemporain.

AC : On relève dans vos livres un doute sur l'identité.
RC : Oui. On assiste à une singulière résistance à la thèse de la disparition de l'auteur. Mais il y a effondrement identitaire... Quand on a le malheur comme moi le malheur de s'appeler Camus (je rêve de publier sous le nom "comme l'écrivain" (la salle rit)), cela incite à une réflexion sur l'identité. Il y a dans les Églogues tout un jeu sur les personnages, c'est un personnage de Passage qui écrit Échange...

AC : Vous avez parlé de Ricardou : ce sont des principes auxquels vous tenez toujours.
RC : Oui. Je lui suis infiniment redevable de ses lectures de Poe. C'est un grand lecteur de Poe.

AC : Le dernier roman que vous avez publié, Loin, est un roman tout à fait linéaire.
RC : C'est une sorte de road-movie...
AC : Comment s'inscrit-il dans votre œuvre? J'ai cru y reconnaître des traces de vos livres sur les maisons d'écrivains...
RC paraît heureusement surpris et a un petit rire en prononçant ce qu'il sait être une bêtise à force d'être forcément vrai : Ah, mais vous êtes un très bon lecteur... (rires étouffés dans la salle) Oui en effet, il y a la présence de Wordworsth et de sa sœur. Les Quantock Hills sont une région du Somerset très à l'écart du monde. Les Wordsworth y ont habité une magnifique maison qui n'apparaît pas dans les Demeures de l'esprit car on ne peut pas la visiter (mais la maison de Coleridge apparaît dans le livre car elle se visite.) Le journal de Dorothy Wordsworth est merveilleux. Elle précède souvent son frère dans ses errances, et par exemple elle tombe sur des daffodils qui seront l'occasion du poème de son frère.

L'entreprise du journal est folle, ce qui permet de penser qu'on l'est soi-même un peu moins.
Mais je voulais dire: l'entreprise du journal est de tout retenir... oui, il faudrait parler de la perte. Parmi les classifications qu'on peut établir, il y a les écrivains qui ont perdu une maison (et les autres); j'ai perdu une maison à treize ans et mon œuvre est une sorte de Cerisaie généralisée, "les jours s'enfuient je demeure"...
Ce qui n'empêche que je comprends très bien le fantasme de vivre à l'hôtel. (Il déclame, mi-sérieux): Ah donnez-moi pour la vie une chambre à la semaine...

AC : Dans Loin, le héros abandonne les livres, et en particulier Paradise lost...
RC : oui...
AC : La langue de la jeune fille, dans Loin, c'est la vie qui passe?
RC paraît surpris [12]: Non, la jeune fille, c'est le sexe. La langue de la jeune fille lui pose des problèmes. Non, c'est le désir. Dans combien d'endroits n'aurais-je jamais mis les pieds sans le désir... dit-il avec conviction. Je contemple la salle, imperturbable. Je ris intérieurement: le désir au Collège de France, et durant un cours de Compagnon, si peu charnel, si désincarné... Que pense l'assemblée? Touchée, choquée? Insensible? Il y a un effet comique dans le divorce entre ces deux langues qui ne parlent pas la même langue.

AC : Vous vous êtes interrompu tout à l'heure alors que vous abordiez le thème de la langue...
RC : Je crois que l'abandon de la syntaxe correspond à la perte de la vie.
L'avantage de vieillir, c'est qu'on voit tout en relief. On m'assure que les choses ne changent pas, que ç'a toujours été comme ça. Mais c'est faux, j'étais là (murmure d'approbation dans la salle, personnes en âge de la retraite pour la plupart); de mon temps, les professeurs ne disaient pas "sur comment". La langue, c'est l'endroit où ça craque. Sur comment, c'est la preuve qu'on parle comme on s'exprime. L'important, c'est d'être compris. Mais l'outil souffre et disparaît. La langue, c'est la non-coïncidence, de soi-même avec soi-même, du monde avec le monde. Aujourd'hui, la perception du monde devient plus simple, il n'y a plus de jeu dans la langue.
Barthes disait que la pensée ne peut coïncider avec elle-même. Barthes a inventé la bathmologie, la science des degrés de langage. Elle perdure auprès de moi. C'est mon héritage barthésien le plus visible. Barthes avait été surpris par mon enthousiasme pour ce concept (cette idée, cette notion: à chaque mot je me dis que je n'utilise pas celui qu'a employé RC) et peut être pas enchanté (sourire de Renaud Camus). J'ai écrit un petit livre sur ce thème et la seule chose qu'il m'a demandé, c'est d'en changer le titre, car j'avais pensé l'appeler Fragments de bathmologie quotidienne.[13]


Pour quelle raison obscure mes notes se terminent-elles par le nom de James Clark Ross (marin à la recherche de "passages"), je ne sais. Sous ce nom j'ai noté "La Pérouse", un autre marin, et des indications en étoile: rocher Morvan, professeur des Faux-Monnayeurs, Proust. Est-ce que la conférence s'est terminés ainsi, sur l'évocation de marins et des Églogues? Je ne sais plus.


P.S.1: le compte rendu de sejan.

P.S.2: Le nombre de tags utilisés pour l'indexation de ce billet montre que la plupart des thèmes camusiens ont été abordés au cours de cette heure de séminaire.



Notes

[1] Comme je connais bien l'œuvre camusienne, je vais me permettre d'annoter cette conférence, ce que je ne fais pas d'habitude: Renaud Camus a commencé à tenir un journal en 1986, à la Villa Médicis. Chaque tome couvre une année, le dernier paru couvre l'année 2007.

[2] Compagnon et Roland Barthes: le deuil impossible, le regret infini.

[3] Pour avoir assisté à la conférence et lu le texte, je peux dire que ceci est partiellement faux (à moins que RC ait renoncé à prononcer en chaire une partie de son intervention pour respecter son temps de parole): le livre contient en plus du texte de la conférence des références aux travaux sur la langue de Jacques Dewitte (en particulier en référence à 1984 et Orwell) et une très longue note de bas de page de Misrahi, dans la tradition des "notes aux notes aux notes" que Renaud Camus affectionne..

[4] Je frémis car c'est exactement ce que fait Compagnon... s'il pouvait en prendre note...

[5] Mon cœur se serre: pourquoi fallait-il qu'il choisisse justement ce jour-ci, ce lieu-là, pour tenter cette expérience? Trop de travail, pas assez de temps, avec les voyages à travers la France pour les Demeures de l'esprit? Ou le démon du risque, du tout ou rien, de la roulette russe?

[6] Je n'ai pas noté les transitions. Je résume et j'ajoute: des sauvages à La Pérouse à La rue La Pérouse pour penser à Odette qui elle n'apparaît pas dans le texte: c'est exactement la façon dont fonctionnent Les Eglogues ou Vaisseaux brûlés.

[7] erreur: l'expédition fut confiée à d'Entrecasteaux.

[8] Cette image revient souvent chez Renaud Camus (voir Du sens, par exemple), elle vient de Sylvie et Bruno, de Lewis Carroll.

[9] scoop: première annonce publique du fait que le dernier tome est en cours d'écriture. Il faut trois à quatre ans pour écrire un tome des Églogues, livre extrêment "coûteux" en recherches. (note de la blogueuse)

[10] Le premier livre Travers, date de 1978, le second Été, de 1982, le troisième L'Amour l'Automne, de 2007. Les deux premier anticipaient la naissance d'internet, le principe des associations d'idées correspondant au principe des liens hypertextes. Comme les deux premiers tomes sont épuisés, ils ont été mis en ligne: Travers et Été.

[11] Note personnelle: cela m'a fait plaisir, cet hommage à quelqu'un aujourd'hui plutôt oublié ou décrié par ceux qui l'ont adoré.

[12] et pour cause: la langue de la jeune fille est en fait une dénonciation de la langue qu'il déteste, la langue actuelle, quotidienne, celle qu'il entend parler et qui le rend malade presque au sens propre.

[13] C'est Buena Vista Park, je ne sais plus si Renaud Camus en a donné le titre.

Loin

— [...] Vous avez toujours l'air d'vous foutre de la gueule des gens.
— On a toujours l'air d'se foutre de la gueule des gens?
— Ben oui, quand même, pas mal.
— Ah bon ?
— Oh, arrête !
— Lui, peut-être, mais moi, non.
— Si, si, pareil. Ouais, bon, toi c'est p'têt plus discret, pa'ce que t'oses pas, t'as moins les moyens, ou alors t'es plus malin, t'es plus... putain, comment qu'on dit, déjà?
— Mais je ne sais pas, moi...
— Mais si, plus... Plus tordu quoi, plus... qui fait des détours. Mais en fait c'est pareil: on ne sait jamais si vous êtes sérieux ou quoi...

Renaud Camus, Loin, p.128

C'est un peu le principe de ce livre: jusqu'où Renaud Camus se moque-t-il de nous, ou à partir de quand? Suppose-t-il une complicité des "vieux" lecteurs, des lecteurs avertis, pour ne se moquer que de ceux qui le liront sans arrière-pensée? Et pourtant, tout peut être lu au sens littéral, au ras du sens, et pourtant, tout peut (ou doit?) être mis en perspective...
Par moments, impossible de ne pas penser "il exagère tout de même", "et dire que certains vont gober ça tout rond" [1]; mais ailleurs, quelle douceur, toute de lyrisme champêtre dans une langue qu'on ne parle plus.

Esquisse à grands traits

Alternance des chapitres de descriptions et de dialogues. Grande aisance dans les dialogues courts, plus de lourdeur dans les dialogues longs, qui se font démonstrations.
Alternance de visions courtes, dans la pièce, et de visions larges, embrassant l'horizon. De même, alternances de situations/actions et de dialogues/réflexions politiques, psychologiques. Passages de dialogue indirect libre, un peu ampoulé, délibérément artificiel, pas désagréable mais surprenant, désuet.
Fragments, lambeaux, morceaux, d'affiches, de phrases (les graffitis), de discours (la radio, la publicité), de musiques, d'objets, de détritus, perte et accumulation d'un même mouvement. Décomposition et rumeur du monde. Laideur, beauté, inversion (cas du réservoir devenant romantique par la magie des mots (p.77)).
Les noms, les villes, les routes, les carrefours, les noms comme carrefours. Des choix à faire, l’irréversibilité des choix, les lieux et les actes comme si c’était la dernière fois, l'espace d'une vie temps trop court, le temps dans un seul sens abolissant la mémoire.
Parfois invraisemblances (Ono ne peut demander à utiliser "la salle d'eau" (p.52), le vocabulaire et le style du prêtre sont improbables, sans doute extrapolés à partir des affiches et bannières exposées dans nos jours dans les églises. Or les uns ne se déduisent pas des autres).
Solitude, agacement, mais aussi jubilation, amusement, "sourire dans la moustache". Une sorte de bienveillance, de curiosité. Il n'y a pas, ou peu, attaque, mais désengagement, retrait. Cf. Le Royaume de Sobrarbe, p.79 : « Je ne comprends rien au monde (sauf qu'il n'a jamais l'air d'avoir prévu mon cas).»
Plus le voyageur monte vers le nord, plus les descriptions de paysage se font peintures à la manière de Constable.

Lecture à la manière de Kinbote

Quelques mots à la manière de Kinbote, parlant davantage de moi que du texte, peut-être, et de toutes mes associations et sensations de lecture.
D’une certaine façon, je ne peux plus lire, en tout cas lire Renaud Camus, sans aussitôt entendre des échos, sans que se présentent à moi d'autres textes. Je tente ici l’identification précise de ces impressions de déjà lu ou entendu ou ressenti.
Rien de synthétique, donc, mais des impressions au fil des pages.

Impressions décousues pour un livre sans autre unité que le désir de retrait, patchwork assemblé, certains diront «maladroitement», je pense pour ma part «malicieusement».

Le début ressemble à un scénario et m’évoque les lignes de Journal de Travers sur Un flic, film de Melville (p.1006), qui sont reprises dans L’Amour l’Automne. Je songe aussi au début de L’Inauguration de la salle des vents, à la façon d’arriver vers le château de Plieux, puis à toutes les descriptions trop précises, géométriques, du Nouveau Roman (Robbe-Grillet dans La jalousie, en particulier).
Je pense à du Claude Simon avec virgules; j’attends (en vain) de voir surgir la machine agricole rouillée de La bataille de Pharsale.
La maison encombrée de livres: l'homme qui s'installa à l'hôtel un beau jour, abandonnant sa chambre aux livres (dans le journal 2004 ou 2005).

Grande douceur des dialogues avec la jeune fille, due à la politesse des réponses, à leur bienveillance. Sorte de démonstration par l'exemple de la douceur instaurée par la forme, qui n'empêche pas l'humour camusien (ou plutôt l'inverse : qui permet, qui soutient, l'humour camusien):

— Oh ben quand même... Vous avez pas d'portable, vous?
— Non.
— On vous l'a piqué?
— Non, je n'ai jamais eu de portable.
Jamais eu de portable? Mais comment vous faites, alors?
— Comment je fais quoi?
— Ben j'sais pas: si on veut vous appeler, ou ben pour appeler vos copains, vot' copine, je sais pas...
— Personne ne veut m'appeler. Enfin je ne crois pas...
— Ben oui, comment vous pouvez savoir si on voudrait pas, si on pouvait?
— Vous avez raison. Je suis peut-être beaucoup plus populaire que je ne le pense. [...]
Ibid. p.33

Et la façon de tourner autour de Chalmont (p.44) me fait songer au labyrinthe circulaire des Gommes.

Au passage, noter les changements de temps, de points de vue. Le lecteur est soudainement tenu à distance, le texte glisse par instants dans l'intemporel. (Exemple: «... ne demeureront à la fin du repas...», «On apprend...» (p.64)) Discours indirect libre. Anecdotes qui serrent le cœur traitées banalement, racontées d'une voix égales par la jeune fille: plus de hiérarchie des valeurs, pas d'indignation devant l'inacceptable, aucune notion de l'inacceptable.

La visite au cousin est l'occasion de brasser quelques thèmes chers à Renaud Camus, de faire une exposition de ses désirs et du monde comme il lui échappe. Le problème de l'origine (le père de Jacques, le mariage mal assorti, la différence de fortune entre les conjoints: les parents de Renaud Camus?), le problème de l'argent, la nécessité pour gagner beaucoup d'argent, non pas de beaucoup travailler, mais d'être obsédé par l'argent, d'y accorder tous ses soins, etc.

Avec l'arrivée de Matto, glissement vers le roman de gare, connivence de l'argent et du vice, du politique et du pipole. Ou Robbe-Grillet, Projet de révolution à New York, etc. Qui détient le pouvoir, où sont les lieux de pouvoir? Théories politique et économique, le parti de l'in-nocence n'est pas loin.

p.150: scène tout droit tirée des discussions sur le forum du parti de l'in-nocence.

Puis abandon des livres p.152. (p.155: correspond à la mort du père de Renaud Camus. Cf La salle des Pierres, p.106). Dessaisissement, éloignement, allègement.

Les églises fermées «Il aimait profondément les églises» (p.170), le dialogue avec le curé p.175 (et c'est Fénelon qui a été abandonné...) [2].

Le retour d'Ono. L'affaire de Jacques : l'affaire du banquier Stern, également utilisée dans L'Amour l'Automne (expliquée plus loin: autour des pages 252).

La scène du tunnel : mille pompons, plutôt que ce soit Didier Goux qui imite Renaud Camus, c'est Renaud Camus qui imite Didier Goux! Ou plus exactement, c'est La dictature de la petite bourgeoisie transposée dans un Brigade mondaine!
Renaud Camus vient d'essayer une nouvelle méthode de persuasion du lecteur en utilisant un style tout ce qu'il y a de kitsch! Mdr!
Plus classiquement on songe à Robbe-Grillet, toujours, et à cette scène du Journal de Travers p.1161, dans laquelle le diariste répond au téléphone un sexe dans la bouche («— Won, ju dihhh : deuwwwou ?»)
Je songe aussi à la nomination de Loin pour le Grand Prix du roman de l'Académie française. Si Renaud Camus l'obtenait, avec un livre contenant ce genre de passage, ce serait vraiment la confirmation de tout ce qu'il pense de l'époque, une espèce de démonstration par l'absurde... j'en ris à l'avance.
Je songe à S/Z, «que pourrait être une parodie qui ne s'afficherait pas comme telle?», et à sa dernière phrase, «et la marquise resta pensive»...

Dernière partie, la plus lyrique, ou plus exactement dans laquelle Renaud Camus laisse pour une fois libre cours à sa pente, le lyrisme du paysage, peignant de Constable à Füssli, selon la saison et la brume:

L'avancée se fait à présent vers l'ouest. Tout est touffu, moutonneux, rebondi, somnolent, et comme ouaté par l'hiver. De hauteurs molles et veloutées on domine de longues traînées de brume, qui parfois s'épaississent en de vastes mers blanches dont les grosses vagues laiteuses viennent battre en silence contre des haies, des barrières, les sabots et le chanfrein d'un épais cheval blanc dont le souffle bruyant, soudain, la surprend au-dessus de sa tête, une fois qu'elle s'est accroupie au coin d'un champ, près de la route minuscule, et que lui fait quelques pas sur l'herbe blanche, en se frottant les mains pour se réchauffer.
L'animal n'est pas effrayé par le geste d'effroi ou de surprise de la femme, et l'homme qui se rapproche ne le trouble pas non plus. Il n'est ni apeuré ni menaçant. Il est seulement là, très là, très présent, large de front et de poitrail, naseaux fumants dans le froid, et cheval on ne peut davantage, bien que son corps même soit englouti par le brouillard dès son musculeux garrot, et qu'on ne distingue même pas sa croupe blanche, avalée par la blancheur.
Ibid., p.237

Le cheval tel de la brume solidifée. La présence, l'évidence d'être là, les italiques signalant l' equus equus, l'essence du cheval, l'idée de cheval, selon un procédé que nous connaissons bien: caminus caminus).
On voit ici quelques tableaux et précisions qui n'ont pas pris place dans les journaux: les routes sur lesquelles on ne peut se croiser, la brume, les milliers de moutons, la poupée barbie [3]... Ce sera peut-être dans des journaux à venir.
Le frère et la sœur poètes pré-romantiques : sans doute William et Dorothy Wordsworth (p.278).
La nature, la solitude, comme des drogues fortes, dont il faut des doses de plus en plus fortes.
Claude Simon, La bataille de Pharsale: «jaunes, et puis vertes, le temps d'un retournement de la bourrasque, et puis jaunes de nouveau...» (p.291).
Cette façon de partir sur les traces de la sœur diariste: m'évoque Pound sur les traces de Bertan de Born.
«Et il comprend à merveille l'attachement passionné du poète et de sa sœur pour ce morceau de province escarpé et lacustre, qu'on croirait un vestige oublié du monde d'avant la chute.» (p.287), un monde d'avant Paradise Lost (p.52).
Cette fin m'évoque deux images : celle des Aventures de Gordon Pym, disparaissant dans la blancheur sans explication, et la vie idéale de W. Thoreau dans la nature intouchée du Nouveau monde.

Testament aussi que ce livre, comment ne pas y penser? Même s'il était écrit avant la mort de Mme Camus, comment ne pas penser: «Que va-t-il se passer?», quelle part de fiction, de souvenirs, de rêve, de projet, contient Loin?

Notes

[1] Mais évidemment, impossible d'être sûr de ces moments: simple intuition, simple sensation que "quelque chose ne colle pas".

[2] Je confirme, Rosenzweig, c'est bien. (p.190).

[3] ce qui nous donne une date: 3 août 2007, un lieu, et le nom de Robbe-Grillet

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