Billets qui ont 'Yourcenar, Marguerite' comme auteur.

Fatum et téléologie - bibliographie

Je n'aurais jamais dû laisser s'écouler un temps si long sans écrire, il y a toujours un moment, après un long silence, où l'à-quoi-bon est bien près de prendre le dessus. Après tout...

Mon silence reflète aussi mon embarras. Je souhaite écrire quelques lignes à propos d'un colloque auquel j'ai participé, Fatum et téléologie dans le tissage des récits de soi, et je sais déjà que je vais être partielle, partiale et injuste: d'abord pour les interventions en italien, desquelles je ne peux rien dire puisque je ne comprends pas l'italien; ensuite pour les interventions de l'après-midi, ou plutôt celles ayant eu lieu dans la salle de cinéma de Bovino, peu pratique pour prendre des notes; enfin de façon générale, ayant désormais une sorte de paresse à prendre des notes, comme si mes années de notes sur Proust et mon actuel retard concernant Joyce me rendait inapte à noter davantage.

Voici donc des notes sur quelques interventions en français qui sont plutôt une bibliographie et une invitation à la lecture. C'est fragmentaire et incomplet, sans aucune liaison logique, je n'ai jeté souvent que quelques mots sur ma feuille n'y tenant plus, au moment où je me disais que j'allais regretter d'avoir laissé filer tout cela innoté, mais il était déjà trop tard.
J'espère qu'aucun intervenant qui lira ces pages ne m'en voudra, je ferai part de la publication des actes du colloque quand j'en aurai connaissance.

  • May Chehab : Marguerite Yourcenar

Depuis Homère on représente la généalogie par des arbres. Métaphore de l'arborescence.
May Chehab a tenté de dresser une généalogie de la généalogie (une généalogie des représentations littéraires des généalogies, supposé-je en reprenant ces notes).

L'hérédité, la fatalité: biologie, sociologie, don du ciel => que ce soit social ou biologique, rattache l'individu mortel à son passé.

L'hérédité selon Zola est aussi inévitable que les lois de la pesanteur (préface aux Rougon-Macquart? à vérifier).
Au XXe siècle l'hérédité est devenue la nouvelle Parque: on ne peut y échapper.

Yourcenar (dans Labyrinthe du monde, trilogie) va tenter de remonter le plus loin dans ses ancêtres, puis de faire le chemin inverse, de partir du plus général pour revenir à elle-même.
Il faut boucher les trous de la tapisserie, ce qui implique ou signifie
- un devoir de mémoire;
- un certain régime de vérité historique;
- la métaphore du tissage (et non plus de l'arbre).

Tissage = réseau. May Chehab nous projette cette représentation de Mille plateaux de Deleuze et Guattari par Marc Ngui. Il s'agit d'un rhizome sans centre qui met en question la structure causale et hiérarchique de l'art.

May Chehab termine en parlant des blogs et de Facebook, avec cette conclusion qui m'a fait sourire: et si notre prochaine évolution serait de ressembler à notre avatar?

Je remercie May qui par cette première intervention m'a incitée à me pencher sur le lien généalogie/destin et (re)découvrir la généalogie rêvée de Camus (je la connaissais mais n'avais pas fait le lien avec le nom) et me souvenir de cette phrase de L'élégie de Chamalière: «Mais à quoi servirait la littérature, is what we want to know, si ce n'est à corriger les généalogies déplaisantes?»



  • Nicolas Denavarre : Paul Léautaud

Rémy de Gourmont à Paul Léautaud: «Vous serez fonctionnaire, c'est écrit dans votre destinée.»
En fait, cette prédiction ne se réalisera pas. Il deviendra chroniqueur dramatique, d'abord au Mercure de France, puis à la NRF.

Léautaud avait alors écrit trois textes autobiographiques et n'avait plus rien à écrire. Qu'écrire? Le 23 janvier 1907 il rencontre Berta Staub. Il venait chercher des souvenirs d'enfance, il trouve sa vieillesse. Le destin de Léautaud, c'est être vieux. C'est l'anti-Rimbaud.

Léautaud va écrire sous le nom de Boissard, qui va se révéler bien plus qu'un pseudonyme: un super-Moi qui tranche.
Faute de faire des livres, il fait des mots, puis avec les mots, il fait des livres.

Je n'ai rien noté de plus. Nicolas Denavarre nous a décrit le style et le fonctionnement de ces chroniques et nous a dressé un portrait saisissant de Léautaud.



  • Emmanuel Mattiato : Irène Némirovsky (David Golder) et Paul Morand (L'homme pressé)

salle de cinéma: je n'ai rien noté et je suis maintenant bien ennuyée. De mémoire:

Présentation d'Irène Némirovsky. Bien sûr j'en avais entendu parlé mais je n'avais pas compris qu'elle était morte en déportation et que sa fille avait publié en fait un roman posthume. Elle était très connue dans l'entre-deux guerres. Présentation très intéressante, décrivant finalement l'émigration russe comme une sorte de pendant oriental de la "génération perdue" d'Hemingway.

Irène Némirovsky et Paul Morand se connaissaient, on peut imaginer que Paul Morand aurait pu sauver son amie (ou l'a pu et en aurait été empêcher par sa femme? Toutes les suppositions sont possibles et invérifiables).

Je me souviens de la présentation de L'homme pressé, l'impression angoissante d'un homme qui remonte le temps vers sa mort, via la naissance de son futur bébé.



  • Valérie Scigala : Renaud Camus

Comment être heureux en amour, avoir du succès en littérature, pour faire mentir le nom et la mère? Peut-on réellement tromper l'origine?
De la prédiction «Vous finirez sous les ponts» à la promesse indirecte trouvée dans Etc. (p.108) «Sa famille [de Jean Puyaubert] avait reconnu, plus tard, que tous les artistes – amis, relation, ou simplement objets d'admiration de sa part – dont jeune homme il lui avait parlé étaient devenus célèbres: Masson, Breton, Vitrac, Artaud, Crevel, Lecomte, etc».

À la sortie j'échange quelques mots avec un intervenant qui a lu quelques journaux camusiens. «Oh moi, je lis plutôt les Eglogues. — Les Eglogues? Mais quel intérêt? C'est illisible! Pourquoi lisez-vous les Eglogues?» Je suis prise de court, j'essaie de condenser en quelques mots ce que je ressens: «Parce que ça me fait rêver.» Ce qu'il aurait fallu expliquer, c'est l'impression de rapidité spatiale et temporelle, l'impression de multi-dimensions comme dans une ville dont on parcourrait les rues en sachant à la fois ce qu'il y a derrière les murs et le passé de chaque demeure, de chaque boutique.



  • Yves Ouallet : Michel Leiris et La règle du Jeu

Ici la perspective s'inverse: tandis que la plupart d'entre nous ont profité du sujet pour présenter leur auteur favori ou l'objet actuel de leur étude, Yves Ouallet utilise Michel Leiris pour illustrer ses hypothèses sur le destin, l'oubli, l'écriture, le temps, avec une problématisation du sujet (que je n'ai pas notée).

L'écriture du soi : on pense s'être débarrassé du destin.

Michel Leiris : écriture de soi et journal; un ethnographe; un poète.
Toute ligne qu'une plume a tracé doit être une chiromancie.
L'écriture de soi: une tentative de se débarrasser du destin => le risque est de se débarrasser de soi-même.
S'écrire c'est poser le problème de son identité; de ses identités.

Le destin, c'est ce qui a été écrit avant nous, sans nous (le fatum, c'est ce qui a été dit).

La règle du jeu: quatre tomes d'autobiographie, Biffures, Fourbis, Fibrilles, Frêle bruit.
BIFUR = panneau indiquant la bifurcation de la voie ferrée . On pense à la fourche, à Œdipe Roi''. Question: entre liberté et destin, qui suis-je? C'est une vieille question.
Ecrire pour se changer soi-même (une vieille idée: Marc Aurèle, etc.)
Au milieu du quatrième tome, constat d'échec => suicide. échec de la littérature. Et pourtant écriture du quatrième tome = littérature. Ça continue malgré tout.

Finalement écriture de trois soi, de trois types d'identité:
1/ identité descriptive. identité destin. identité idem
2/ on s'en débarrasse. identité nattative. J'écris ma vie (Ricœur). identité ipse. écriture de soi moderne.
3/ identité poétique, créée.



  • Maja Saraczynska : le théâtre du XXe siècle

salle de cinéma de nouveau. J'ai noté quelques mots avant d'abandonner. Tous les grands noms du théâtre du XXe siècle ont été convoqués.

Paul Valéry: la vérité est impossible en littérature; l'écriture de soi (ou le journal? c'est plus vraisemblable) est une prostitution d'un point de vue communication.

autofiction: concept inventé par Serge Doubrovsky.

La question de la mort : inséparable de l'auto-fiction (j'ai découvert l'existence de Sarah Kane, dont le travail m'a rappelé Suicide de Levé)



  • Claire Leforestier : B. Traven et Le Vaisseaux des morts.

On ne sait pas qui se cache derrière ce pseudonyme.
La présentation que nous fait Claire Leforestier est envoûtante. Mais tous les récits de mer m'envoûtent.

Le Vaisseau des morts. Seuls renseignements sur le narrateur: sa nationalité et son métier.
Identité: le narrateur change plusieurs fois de noms. Il donne celui de Pip (Pippin) qui renvoie à Melville. (Nature heureuse, ce qui le rend d'autant plus sensible au coup du sort).
Nom du bâteau: La Yorick. Omniprésence de la mort, tentation de la mort.

Embarquer sur un bateau fragile pour échapper à une superstition, c'est choisir un danger patent contre un danger latent. Être sûr plutôt que douter.

destin: lien avec la généalogie, l'hérédité.
destin: lien avec l'identité.



  • Noémie Suisse : André Breton et Najda

Très intéressant dans cette présentation: l'analyse des photos, du sens des photos et la façon dont elles sont utilisées dans des buts précis.

Projet de Breton: "laisser surnager ce qui surnage". Mais en fait il y a bien une structure. récit déchronologisé mais logicisé, disait Roland Barthes.

«Tu écriras un roman sur moi» ou peut-être Tu écriras un roman surmoi.
irruption de la merveille qui était la maîtresse d'Emmanuel Berl, futur éditeur de Najda.

Le Plan, le Point et la Ligne: analyse topographique. cf. Le surréalisme et la peinture, d'André Breton.
On trouve la notion de "point de fuite dans l'avant-dire de Najda. métaphore du chemin, même si ce qui est avoué est l'errance.

Deleuze: lisible=ligne. œuvre striée. ligne qui relie des points.

Gracq: André Breton, quelques aspects de l'écrivain (1948) : «une grille qui permette de lire le sens de la vie» (p.109)

point de fuite: point du jour, point de convergence, point d'intersection.

Najda: le début du mot espérance en russe.
"La poésie tient du prodige non seulement en ce qu'elle transfigure le passé mais surtout en ce qu'elle préfigure l'à venir". Casarian (citation de mémoire, à vérifier).

Portrait (photo) de Breton à la fin du livre, ce qui n'a pas le même sens qu'un portrait au début. Le livre est peut-être éclaté, mais l'auteur a acquis une unité narrative, "ceci est mon corps". Le portrait constitue un écho à la photographie "L'hôtel des grands hommes". Il s'inscrit dans la fama.

Michel Beaujour: Qu'est- ce que Najda?



  • Aurélia Hetzel : Jacques Borel et Grégoire Hetzel

Ce qui fut troublant, ce sont les histoires en miroir du grand-père et du petit-fils, renforçant l'impression de prédestination, de malédiction à laquelle on ne peut échapper.

Jacques Borel a reçu le Goncourt en 1965 pour L'Adoration: «Je n'ai pas connu mon père, j'avais quatre mois quand il mourut.» Le fils de la folle, internée.

Grégoire Hetzel. Vert paradis. Histoire de ma mère. Pour ma mère, l'important c'est la profondeur. L'apparence ne compte pas. Ma mère ressemblait à une souillon.

Borel : phrase du père à la naissance: «Il en a un tarin»[1].
Borel: l'être = la mémoire. avoir été.

Pas de séparation entre la souffrance individuelle et la souffrance humaine. cf. Crime et Châtiment. Raskolnikov s'agenouille devant Sonia: «Ce n'est pas devant toi que je m'agenouille, mais devant toute la souffrance humaine.»

Rousseau: « Je sais bien que le lecteur n'a pas grand besoin de savoir tout cela, mais j'ai besoin, moi, de le lui dire.»

Comme des vêtements, les paroles se transmettent. Une famille où tout s'hérite.



  • Massimo Lucarelli : Dante

Mention spéciale pour Massimo qui est intervenu en italien mais a eu la gentillesse de résumer son intervention en français au cours du déjeuner qui a suivi. (De l'italien, je n'ai noté que la phrase "Béatrice est une figure du Christ", que je me suis fait expliquer au repas tant cela m'avait paru étrange. Cela signifie tout simplement que c'est elle qui guide vers le Paradis.)

Il en ressort que si Dante s'est révolté contre le destin à un moment de sa vie (dans la Vita nova? Je ne me souviens plus), La Divine Comédie intervient comme une acceptation de celui-ci, tout étant finalement pour le mieux, l'exil ayant finalement permis une vie plus bénéfique et plus chrétienne que l'absence d'exil.

J'ai eu la surprise d'apprendre qu'on possédait des lettres de Dante à son fils. Dante ne parle jamais de son père, l'une des raisons pourrait être que son père aurait eu la profession infamante d'usurier.



Et deux films extraordinaires :
. Loredana Bianconi, La vie autrement, Belgique, 2005 : interview de quatre (femmes) Belges d'origine marocaine, ayant rompu avec leur famille pour suivre leur propre voie (opéra, théâtre, écriture...) Quatre tempéraments très différents. La plus tourmentée dira «Comme je n'arrivais plus à peindre, je me suis mise à l'escrime. En fait c'est la même chose» (était-ce peindre ou écrire? dans tous les cas, c'est une citation très à peu près).

. Anna Buccheta, Die Traüme Neapels (Dreaming buy numbers), Italie, 2006 : la passion napolitaine pour la loterie. Il existe un livre, le livre des Grimaces, qui permet de convertir tout fait, tout objet, en nombre, et donc de le jouer à la loterie. La réalisatrice commence par nous montrer une échoppe où se vendent les billets, puis choisit quelques personnes et leur fait raconter leur histoire et leur passion.
Jouer à la loterie, ce n'est pas vivre, c'est décider de vivre.
Un vieux monsieur, historien en train de devenir aveugle, raconte: «Moi je suis un bourgeois (borghese). J'ai recueilli Maria, je lui ai dit: "Maria, pourquoi tu joues comme ça? Tu pourrais économiser, mettre quelques sous de côté, pour l'avenir". Elle m'a répondu: "Monsieur, je joue parce que je veux pouvoir dormir la nuit". Et je me suis dit que j'avais des réflexes de bourgeois, économiser, c'était se construire un avenir, elle, elle ne pouvait qu'espérer vivre encore un jour».

Notes

[1] en bonne obsessionnelle, je relève la phrase pour l'inscrire dans la lignée des Tristram Shandy et Lionnerie.

Ça n'a pas dû s'arranger depuis

Sur la tombe de Timon le misanthrope:

— Eh bien Timon?
— C'est pire, ô tourbe délétère,
L'Hadès est plus peuplé que ne l'était la Terre!

Callimaque, IIIe siècle av JC, traduit par Marguerite Yourcenar

La visite à Plieux

Lors de l'assemblée générale au mois d'avril, j'avais pris conscience que la SLRC, ce n'était pas le site, ce n'était pas que le site, c'était finalement de nombreux lecteurs n'intervenant pas sur le site, et donc des "inconnus".

J'ai donc fait la même constation lors de cette rencontre à Plieux. Un lecteur nous a fait part de sa surprise concernant l'âge des participants. «Je ne pensais pas trouver des gens si jeunes» (sic).

La bibliothèque est la dernière pièce du château, celle à laquelle on accède en dernier (Attention à la marche). Les rayonnages courent le long des murs, s'arrêtant à peine à l'embrasure des fenêtres. Lorsqu'on entre, on se trouve face à une collection de guides Michelin, les guides rouges les guides verts les guides bleus. Les livres sont regroupés par grands thèmes, à gauche en entrant les livres en langue étrangère, anglais, italien, des livres d'art et des catalogues sur les rayons du bas, et tout ce mur contient plutôt des ouvrages de littérature, sans compter l'imposante discothèque. Je regarde les Pléiades, Valery Larbaud est usé, je ne m'attendais pas à ce que ce fût également le cas de l'anthologie de poésie d'André Gide. En face, les biographies, les analyses sociologiques ou politiques. La philosophie et la poésie? je ne me rappelle plus, il me semble qu'elles se trouvent sur ce même mur, en se rapprochant du bureau. J'ai également repéré des ouvrages en hongrois (du moins je suppose que c'est du hongrois).

Les étagères les plus proches du bureau contiennent les ouvrages que je qualifierais de "technique de l'écriture", des ouvrages sur le style, la ponctuation, des dictionnaires. Ici se trouve également un exemplaire de chaque titre de RC, exemplaires, au moins pour certains (les Eglogues, en particulier), très consultés, au dos brisé et blanchi. Sur la page de garde de l'exemplaire des Onze sites mineurs que j'ai porté un instant en revenant de la tour de Homps se trouve un lion à l'encre rouge et la mention "exemplaire de travail". Y a-t-il également une mention "bibliothèque du château"? Je ne sais plus si j'invente ou me souviens.

Le bureau est un vaste plateau, envahi mais en ordre, avec entre autres des piles de cartes postales rapportées de voyage. L'ordinateur est placé en hauteur, sur un tabouret sur le bureau, l'écrivain interrogé nous apprend qu'il écrit debout.

Mais est-ce que tout cela n'a pas déjà été décrit dans un Journal que je n'ai pas lu? Cela a-t-il un sens de le décrire ici, avec le flou du souvenir?


Les amandes salées servies le premier soir avec le champagne avaient la particularité de provenir directement, ai-je entendu (mais toujours cette question de l'exactitude, objection votre honneur, ce n'est que du ouï-dire, il fallait arrêter de lire Perry Mason), de l'amandier du château.

L'amandier du château. Cela évoquait une couleur, le velouté d'une coque, la douceur d'un climat, des fleurs et un parfum. Et une question bien plus brutale, à qui était revenue la tâche ingrate de casser la coque des amandes? Elles étaient délicieuses.

Premier contact embarrassé, nous n'étions pas très nombreux le premier soir et nous ne nous connaissions pas, timides et confus comme tous bons camusiens. Les questions se murmuraient, où est Pierre, avez-vous des nouvelles de la santé de la mère de Renaud Camus, mais qui est le mari de VS? (Cette dernière question, bien sûr, n'intéressant que très peu de personnes. Mais bon. Private joke.) Circuler parmi les personnes présentes avec les très lourds plats chargés de biscuits apéritifs était un moyen de se donner une contenance. Boire du champagne était un moyen de lutter contre l'embarras.


Au retour de la fontaine de Magnas, nous attendons près d'une église la voiture de Renaud Camus qui a pris un autre chemin. Flânerie dans le cimetière, tombeau des (je ne me souviens plus), des lions, une devise en latin, ciel clair, il fait froid, il y a un peu de vent, certains remontent dans leurs voitures, je reste avec Yves, Denis, Didier, Jean-Luc, sous les grands arbres de l'allée, comment dire cette intimité entre eux qui ne se connaissent pas, ils ont les lus les mêmes livres, évoquent La méthode à Mimile (chic, je peux parler de San Antonio, ce qui les surprend un peu), Montherlant, un écrivain que je ne connais pas et dont je ne me rappelle pas le nom, les maisons closes, l'adresse du Chabanais,... Ils ont une connaissance étonnante de l'édition française de la première moitié du siècle, discussion tranquille et amusante dans l'après-midi paresseuse.


Les souvenirs s'estompent et se mélangent. Si j'avais su que je raconterais tout cela, j'aurais pris des notes... Ce qui suit est donc plus ou moins exact, plus ou moins inexact.

Nous fûmes plus nombreux que prévu, créant la confusion au restaurant dans un joyeux brouhaha, à la consternation des serveurs (qui nous en voulurent de les faire veiller si tard (ah, ces parisiens, ces toulousains, ces etc.)).

Je me suis bien amusée lors des repas, la littérature nous menant sur d'étranges chemins (les biscuits préférés de Marguerite Yourcenar (qu'on ne peut pas trouver en France), le fétichisme des bottes en caoutchouc, le fibrome et les pantoufles de Marie-Laure de Noailles (et j'ai appris que le méchant de La Belle et la bête de Walt Disney avait les pectoraux poilus, ce qui serait rarissime dans un dessin animé)), au grand désespoir de ceux qui espéraient des sujets plus relevés.


Dimanche matin, Hélène et Marie dans ma voiture. Elles travaillent toutes deux dans le monde de l'édition. Elles se sont découvert un ami commun, elles parlent, j'écoute, c'est sans doute indiscret, mais après tout il s'agit de quelqu'un que je ne connais pas, cela ne porte pas à conséquence. Elles parlent de leurs lectures récentes, quel dommage, j'aurais dû noter aussitôt, je ne me souviens plus, il s'agit entre autre d'un auteur qui aurait écrit sur les camps d'une façon tout à fait différente, et d'un autre qui aurait tenu un journal étonnant (où serait-ce le même? non, je ne crois pas), tant pis, je recroiserai sans doute ces noms, je les reconnaîtrai. Combien de livres de Renaud Camus ont-elles lus, quels sont ceux qu'elles n'ont pas lus,... Toujours les livres au centre des conversations, non pas un monde à côté, mais un monde dans lequel habiter.


L'après-midi, ce fut une débauche de porcelaine blanche à l'heure du thé d'adieu. Comme je m'étonnais que le château, bien que château, possédât tant de vaisselle, Sophie Barrouyer nous confia qu'il s'agissait d'achats réalisés avec la subvention obtenue dans le cadre de la manifestation "Lire en fête", et qu'elle avait maltraité le malheureux personnel d'Habitat afin qu'il établît une facture neutre, du type "fourniture de matériel", car elle ne voulait pas de la facture standard qui détaillait les achats de vaisselle (cela au cas où on lui demanderait de justifier de l'utilisation de la subvention).
C'est également à ce moment-là que je compris le trafic de thés Mariage que j'avais surpris à l'hôtel du Bastard.


Nous avons appris que le chantier des Eglogues était rouvert, avec l'ambition de rééditer l'ensemble en coffret, mais qu'il restait des questions de droits à régler, et nous avons pu feuilleter les cahiers manuscrits de ce qui deviendra le Journal de Travers (je ne me souviens pas de la date avec certitude, 1976, peut-être?) : cahiers grand format à petits carreaux, dont seules les pages de droite sont utilisées, celles de gauche restant blanches ou comportant quelques notes (des précisions, des modifications?). Le texte se présente d'un seul jet, les ratures sont très rares.

Nous fûmes ravis d'apprendre la reprise ("mais elles n'ont jamais été interrompues" objectera MachinTruc?) des Eglogues. J'ai glané au passage cette information : les quatre Travers correspondent aux quatre saisons. Le saviez-vous, est-ce écrit quelque part, dans un journal ou ailleurs?

Comme nous avions évoqué l'instant d'avant les problème de droits pour la réédition des Eglogues, un lecteur a demandé: «Et les autres auteurs sont-ils prêts à reprendre leur collaboration?»
Le silence, déjà religieux, (nous étions assis en rang sur des chaises placées devant le bureau du Maître, quelques-uns osaient parfois une question) s'est chargé d'attente, (un autre lecteur m'a dit plus tard: «Je regardais votre dos, vous riiez, vous n'êtes pas charitable, rappelez-vous qu'à une époque vous ne saviez pas non plus certaines choses.»), nous regardions Renaud Camus qui a répondu très sérieusement, pensivement :«Oui, tout à fait, les autres auteurs et moi-même sommes tout à fait d'accord pour travailler à nouveau ensemble.»

Et cet instant était étrange, le rêve planait dans la bibliothèque, viens, partons à la chasse au Snark, ai-je pensé.


Les disques sont classés en fonction de la date de naissance des musiciens. C'est curieux, le nombre de musiciens nés entre 1880 et 1883. Le désir de musique varie selon les heures, à chaque heure correspond sa musique. RC nous confirme son amour de la musique en voiture, il nous raconte l'intransigeance d'une amie qui n'admet la musique qu'en concert, ou à l'extrême limite en retransmission en direct.

Quelqu'un pose une question sur Mozart, est-ce que cela concernait Cosi fan tutte? La réponse dévie, il y a toujours une part de folie dans toute œuvre géniale, on ne peut expliquer à 100% une œuvre de génie. Par exemple, lorsqu'on a lu Jean Jaurès (que RC a lu à vingt ans), eh bien, on a lu Jean Jaurès. C'est clair, simple, bien écrit. Mais il ne viendrait à l'idée de personne de relire Jean Jaurès, à moins de faire une thèse sur Jean Jaurès. Tandis que Marx... il y a de la folie dans Marx. Si l'on prend La Tempête, par exemple : on peut expliquer quatre-vingt pour cent de La Tempête, mais les vingt pour cent restants échapperont toujours.

RC nous apprend qu'il essaie désormais de consacrer ses matins à la lecture. Il expose ses classiques dilemmes concernant l'emploi du temps. Vaisseaux brûlés est arrêté, il avait un moment essayé d'y travailler tous les jours, d'ajouter chaque jour une ou deux phrases à VB. Cela s'est avéré impossible, chaque fois cela prenait deux heures... RC a donc arrêté. Le temps est toujours trop court, toujours trop rare. Il nous parle d'une phrase de (sa sœur? était-ce sa sœur?), «cela fera toujours une heure de passée» qui le plonge dans la stupéfaction. Il nous parle du nombre de manuscrits qu'il reçoit, de l'impossibilité dans laquelle il est de les lire, «J'aimerais bien, pourtant, qu'on dise de moi comme de certains, ah, il était formidable, il a aidé tant de jeunes écrivains», mais il n'a pas le temps. Il a la hantise des manuscrits, il est poursuivi par les manuscrits, «je ne peux même plus aller à la poste, même le facteur de Saint-Clar écrit!»

Quelqu'un demande, «vous avez écrit quelque part que le théâtre est un genre si dévalué que vous alliez sans doute écrire une pièce un jour. Est-ce encore d'actualité?» Oui et non, c'est une idée, un rêve flou que RC caresse, il a trouvé le titre, Au théâtre ce soir (est-ce une marque déposée?), et le principe, pièce bourgeoise où chaque personnage représente une façon de parler, la bonne étant la garante de la grammaire, intervenant pour corriger chacun à tout propos.

«Il reste des questions?» Silence dans l'auditoire. Renaud Camus sourit dans sa moustache : «Et ensuite, chacun va venir me voir pour me dire en confidence : "j'aurais aimé vous demander..."».
J'admire le procédé utilisé pour ainsi éviter les questions importunes et renvoyer chacun à ses contradictions.

Nous nous levons. Thé, dédicaces, derniers échanges, il pleut.

Les billets et commentaires du blog vehesse.free.fr sont utilisables sous licence Creatives Commons : citation de la source, pas d'utilisation commerciale ni de modification.