Billets qui ont 'Fouquier-Tinville, Antoine' comme nom propre.

Le procès de Charlotte Corday à l'Epée de bois

Nous sommes allés voir le procès de Charlotte Corday mercredi dernier (et je suis un peu honteuse de n'en parler que maintenant, en fin de week-end, alors qu'il ne vous reste qu'une semaine pour y aller.)

C'est à l'Epée de bois à Vincennes, un théâtre que je ne connaissais pas et qui est magnifique, petit et chaleureux, salle commune pour manger une quiche ou une soupe et salles de théâtre entièrement lambrissées.

Pour moi, ce n'était pas une première mais l'occasion de comparer la nouvelle mise en scène, que je savais avoir été retravaillée, avec mes souvenirs. C'était assez étrange, car tout en gardant un fond qui n'a pas beaucoup changé (ou plutôt je suis incapable de dire ce qui a changé dans le texte), la pièce a été bouleversée: désormais, ce n'est plus Fouquier-Tinville qui tient le devant de la scène, écrasant Charlotte, mais Charlotte qui, échappant à la place statique du banc des accusés, emplit toute la salle de sa robe blanche et se défend comme une héroïne tragique (je pensais à Antigone; la pièce cite Judith et Holopherne («Vous n'êtes pas Judith, Corday»)). La mort rôde, sanglante.
La mise en scène joue sur les détails, jeu des gants et de boîte à musique; plaisir des passés simples (rien que pour cela précipitez-vous!); les spectacteurs sont pris à parti dans le rôle des jurés: sommes-nous ou pas prévenus contre l'accusée, sommes-nous prêts à écouter ce qu'elle a à nous dire?
Les acteurs sont excellents et physiquement très bien accordés à leur rôle (le visage mince et creusé de Jeanne-Marie Garcia, l'embompoint tranquille de Franck Gervais).





Et pour ceux qui voudraient approffondir le sujet, avant ou après la pièce, je recommande les enregistements de ce colloque sur les noms du peuple, et en particulier l'intervention de Jean-Yves Pranchère sur «Peuple et nation entre révolution et contre-révolution».

Le procès de Charlotte Corday

Le château de Villiers se situe exactement entre Cerny et La Ferté-Allais, pour le peu que j'ai pu en juger (je n'ai pas fait très attention car j'avais un guide). Splendides frondaisons dans la lueur des phares, automne toujours aussi doux, très beau château, classique et dissymétrique…

La pièce est écrite par Benoît Lepecq assisté de Florence Baumann. Au cours de la discussion qui a suivi la lecture, B. Lepecq nous a dit avoir travaillé sur des archives de la BNF, articles de journaux et correspondance de Charlotte Corday essentiellement, car il n'y eut pas de réelles minutes du procès mais plutôt de brefs compte-rendus.

Qui était vraiment Charlotte Corday? Fouquier-Tinville veut lui ôter toute crédibilité politique; il essaie tour à tour de démontrer qu'elle était manipulée par des députés girondins, qu'elle était amoureuse (d'un cousin? je ne sais plus), qu'elle était hystérique (la preuve de sa folie étant donnée par des ratures sur une vitre…), que tout au moins elle était menteuse, et curieusement cela paraît presque aussi grave que le reste: elle a menti à son père et à sa famille, comment peut-elle faire croire à sa droiture et à l'honnêteté de ses motifs?
La pièce oscille entre politique et trivialité, passant des espoirs du peuple à l'eczéma de Marat; parfois les arguments se font plus communs, oublient l'histoire en marche pour opposer la provinciale au parisien, la "dinde" (avoir choisi une actrice blonde… ça m'a fait sourire) au juriste. Le texte tente de saisir le moment où tout a basculé en essayant de rejouer l'assassinat, de suivre la meurtrière chez l'armurier, dans le fiacre, chez la concierge, devant la baignoire-même…: à partir de quel moment était-il trop tard, qu'est-ce qui a armé cette jeune fille d'une si terrible résolution?

Charlotte Corday reste très digne, criant son horreur de Marat et de la dérive politique qu'il représentait, de la dérive en train de se produire… Elle affirme avoir agi seule, dans l'espoir d'empêcher par la mort d'un seul la mort de cent mille. Elle prédit son destin à Fouquier-Tinville: qu'il pense à elle quand il sera à son tour accusé…
Mais peut-être, et c'est une dimension tragique de son histoire dont elle ne pouvait avoir conscience, a-t-elle provoqué l'inverse: deux mois après cet assassinat, la Terreur commençait. Que se serait-il passé sans la mort de Marat?

Charlotte Corday fait partie de ces personnages dont les spectateurs connaissent le destin: dès le début, nous savons que la mort va frapper, que tout est joué. L'enjeu de la pièce consiste à mettre en scène le mélange de mauvaise foi et d'inéluctable qui va entourer le verdict, à montrer les mécanismes du procès comme machine à broyer.


Puis-je ajouter quelques mots plus pratiques? Cette lecture a montré la difficulté d'équilibrer le jeu entre l'homme et la femme en scène, l'homme pouvant circuler, la femme attachée à ce qu'on pourrait imaginer le banc des accusés, déséquilibre aussi des voix, entre la voix grave qui porte et la voix aigüe qui agresse… Autant de handicaps pour l'accusée qui étaient sans doute également présents lors du procès réel.

A venir : Le procès de Charlotte Corday

Après La légende du grand inquisiteur, Benoît Lepecq nous propose cette fois-ci la mise en scène du procès de Charlotte Corday :



«C'est à une lecture que nous vous proposons d’assister, autour d’un verre, afin de découvrir le texte mettant en scène Charlotte Corday et son accusateur public, Fouquier-Tinville, au palais de justice. En assassinant Marat dans sa baignoire le 13 juillet 1793, Charlotte Corday signe l’entrée de la révolution dans « La Terreur ». Deux caractères s’affrontent alors: l’un légitimant son acte d’un point de vue politique, l’autre le jugeant inflexiblement. Cette guerre des nerfs alimentera le fanatisme révolutionnaire de part et d'autre.»

Si vous y allez, envoyez par précaution un mail à info@chateau-de-villiers.com .
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