Billets qui ont 'Lloan, Jeanne' comme nom propre.

Kråkmo, marginalia I

Une personne m'ayant dit que le dernier journal était très gentil avec moi, j'ai pris peur et l'ai commencé avec retard. J'en suis aux alentours de la page deux cents.

Je ne vais pas faire de compte rendu organisé, je ne vais pas faire de synthèse, je vais juste piquer des phrases et les commenter, du genre «C'est comme moi je...». Et faire les associations qui me chantent. Un exercice totalement égocentrique. Anti-littéraire? je ne sais pas, s'agissant d'un journal, qui m'a toujours paru être un tronc sur lequel enrouler nos réflexions et souvenirs, autour duquel faire vagabonder l'imagination. Une heure par jour, chronomètre en main (je parle de la présence au clavier, pas des heures de lecture, comptées à part, heureusement (sinon la lecture serait si atrocement hachée qu'elle en perdrait tout son charme)).

J'avais un peu peur que cela m'amène à recopier tout le livre, mais finalement, après un début très copieur, la pulsion s'est calmée. Je suis parvenue à la visite en Bretagne, peu après l'échec à l'Académie française, et je m'étonne de ce que j'ai pu lire chez les râleurs: quelle chose extraordinaire que lire de l'intérieur les impressions d'un candidat à l'Académie, quel reportage sur le vif. Je ne suis pas sûre que ce soit une très bonne idée pour la prochaine fois que Renaud Camus tentera le fauteuil, mais après tout, cela en fera peut-être rire certains (il n'aura pas la voix de Weyergans). Et le plus probable est que ce journal ne sera pas lu par les académiciens. Après tout, si Valéry Giscard d'Estaing ignorait l'"affaire"...

Si le fétichisme c'est aimer par morceaux, je suis définitivement fétichiste.

  • exergue

«J'ai replongé...
J'ai complétemet replongé au niveau charcuterie»
poursuivit sombrement Houellebecq.

Michel Houellebecq
La Carte et le Territoire
cité en exergue de Kråkmo par Renaud Camus

Le plus évident bien sûr est la référence aux orgies de jambon camusiennes quand le froid s'installe au château.
La deuxième référence concerne la plainte quant au manque d'humour des lecteurs, leur inébranlable premier degré (Au nom de Vancouver, p.433).
Ensuite vient la salutation à un auteur contemporain, et à ce titre, tellement camusien que j'en ai éprouvé un pincement au cœur la première fois que je l'ai entendu.
Sachant que le livre était en librairie le 8 septembre, il s'agit d'un exergue choisi tardivement. Ce n'est pas la première fois que Renaud Camus exprime son respect pour Houellebecq. «Ça existe», me semble que dit Marcheschi (mais est-ce bien ça?)

  • les devoirs familiaux

Cette sœur paraît avoir un caractère impossible et ne cesse de dire à Jeanne tout ce qu'elle peut trouver de plus désagréable. Néanmoins Jeanne refuse de rompre avec elle et supporte tout de sa part au motif que cette sœur, plus jeune qu'elle, est, dit-elle, «le seul héritage que j'ai reçu de nos parents». Ibid., p.12

En cela Jeanne se montre très proustienne et perpétue une règle française ancestrale: on ne rompt jamais complètement avec la famille.

Nos torts même font difficilement départir de ce qu’elles nous doivent ces natures dont ma grand'tante était le modèle, elle qui brouillée depuis des années avec une nièce à qui elle ne parlait jamais, ne modifia pas pour cela le testament où elle lui laissait toute sa fortune, parce que c’était sa plus proche parente et que cela «se devait».
Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, Pléiade (Clérac) t.I, p.92-93

  • Beidbeger

(porté aux nues par Beigbeder, tout de même...)
Kråkmo, p.13

porté aux nues par Beigbeder, tout de même ??? What? Je ne peux rêver pire recommandation (enfin si, sans doute, mais quand même). J'ai presque lu en son temps Dernier inventaire avant liquidation (un peu obligée, on me l'avait prêté avec confiance). Hum, je préfère San-Antonio. (Mais qu'est-ce que c'est que ce pseudo-argot et cet humour auto-satisfait à grosses ficelles dans une (sorte de) anthologie littéraire?)

  • du thé

Demain nous avons invité à prendre du thé et à tirer les rois les La Guéronnière, nos nouveaux voisins, petits-enfants et arrière-petits-enfants des Rigaud de jadis, ou plutôt de naguère.
Ibid., p.15

Comment ne pas penser à Larbaud et Amants, heureux amants: «De même qu' il convient de demander « du café » et non pas « un café »...
Cela me fait rire: à quelle heure ce (le) thé a-t-il été bu? Parce que prendre "du thé" n'indique rien, prendre "le thé" indique par défaut un moment entre quatre et cinq heures. Prendre le café indique une fin de repas (et l'apéritif l'inverse). Il ne s'agit plus de boisson (comme dirait Larbaud), mais d'heure approximative de rendez-vous. Le sens a sérieusement glissé.

Quelques îles écossaises

L'île de Rum

Ian Lace et son épouse étaient sur les traces de Bax, bien entendu. Mais le couple suivant, lui, dans une large mesure, est sur les traces de Lace et de sa femme. Cette évidence ressort nettement de la succession des entrées, sur le site des admirateurs de Sir Arnold (au demeurant très bien fait). Ainsi les plus récents pèlerins narrent-ils leur visite à l’ex-Station Hôtel (qui ne s'appelle plus de la sorte depuis longtemps), et décrivent-ils avec grand soin les changements intervenus, non seulement depuis les temps lointains des séjours du maître et de sa maîtresse, mais aussi depuis ceux, beaucoup plus récents, du dernier examen des lieux par les experts précédents.

Scrupuleux, pour donner une idée de la vue, ils offrent deux photographies, prises exactement selon le même angle, à quelques minutes d'écart : Rum visible, Rum invisible.

Là, pas là.

L'étrange est que dans les deux cas la baie, la plage, la mer elle-même, tout est parfaitement clair, très net, nullement brumeux. Il y a seulement que, d'une image à l'autre, cette île pourtant assez grande, et relativement proche, a disparu.

Renaud Camus, L'Amour l'Automne, p.90

"Ian Lace" : l'un des biographes d'Arnold Bax («L'UN DES BAXIENS LES PLUS INDUSTRIEUX ET PERSPICACE», L'Amour l'Automne, p.64)

"le couple suivant" : Christopher and Sheila Webber, qui font le pélerinage aux environs de l'année 2000, ainsi qu'ils le racontent ici, "sur le site des admirateurs de Sir Arnold". On peut supposer que "la succession des entrées" s'est transformée en un seul long article.

Les deux photos de Rhum sont celles-ci, reprises de l'article cité supra :

Ainsi trois couples, ou même quatre, se succèdent : Bax et sa maîtresse, Ian lace et sa femme, Christopher et Sheila Webber, puis Pierre et Renaud Camus. Les récits s'entremêlent, sans qu'on sache jamais exactement à qui attribuer quoi. Les doubles se dédoublent et se répliquent — jamais exactement.

L'île de Skye

(Il convient également de savoir que deux clans se partagent l'île, depuis toujours - mais cela de façon très inégale : au sud, le long de cette presqu'île, Sleat (prononcez Slate), qui a déjà été évoquée, ce sont les MacDonald, dont le chef fut jadis "Seigneur des îles" ; au centre et au nord, sur un territoire beaucoup plus vaste, ce sont les MacLeod.

Cependant ce partage n'est pas très rigoureux. Il y a des échanges, des enclaves, des enclaves dans les enclaves. Et la fameuse Flora MacDonald, par exemple — restée dans l'histoire pour l'aide qu'elle apporta au Prince Charlie pendant sa fuite —, a passé dans la région septentrionale, toute MacDonald qu'elle était, et mariée à un MacDonald, la plus grande partie de sa vie sur l'île. Pour tout arranger l'avant-dernier chef des MacLeod était une femme, et elle aussi s'appelait Flora, sans doute en hommage à l'héroïne. Marc l'a rencontrée, ou plutôt il l'a aperçue, lors de son premier voyage là-bas, au cours de son adolescence. Il en garde un souvenir très vif. Mais le résultat de cette mémoire trop chargée, c'est qu'il s'embrouille souvent sur le nom, et qu'une fois sur deux il dit MacLeod pour Mac-Donald. Plus grave encore, en nombre d'occasions, par une espèce d'automatisme d'habitude, il dit Flora Tristan, pour parler de la loyale protectrice du malheureux prétendant. Ce lapsus amuse beaucoup Mme Marquères, grande admiratrice de la paria pérégrinante.

Renaud Camus, L'Amour l'Automne, p.94

"Il y a des échanges, des enclaves, des enclaves dans les enclaves." :Je ne pense pas qu'il s'agisse d'une allusion délibérée de Renaud Camus à BVP, mais plutôt du plaisir de retrouver dans la réalité un de ses motifs favoris. Réalité et rêve ou fiction se chevauchent, il y a nappage:

Enfant, je passais des heures à tracer des cartes de pays imaginaires, d'une folle complication. Tel Etat par exemple était divisé entre catholiques et protestants. Mais les régions protestantes n'étaient pas d'un seul tenant, et surtout, elles recelaient toujours en leur sein des provinces catholiques, lesquelles comptaient plusieurs enclaves protestantes, qui à leur tour, etc. (un raffinement particulièrement jouissif était que le fief le plus enclavé fût le fief familial du souverain (d'où il arrivait qu'il tentât de gouverner)).

Buena Vista Park, (1980), p 61

"lors de son premier voyage là-bas, au cours de son adolescence":

Je suis incapable, for the life of me, de me souvenir si je l'ai déjà visité [le château de Dunvegan], en 1962 ou 63, sous la conduite du chef d'alors du clan Mac Leod, dame Flora MacLeod of MacLeod. Je crois me rappeler assez bien cette femme. Mais de Skye je n'ai en mémoire aucune image datant de ce temps-là. Or c'est une île qui par sa splendeur ne peut manquer de frapper les regards et les imaginations. J'en viens donc à me demander si je n'ai pas rêvé ma rencontre avec dame Flora — à la suite de la lecture de quelque article de magazine la concernant, par exemple.

Renaud Camus, Rannoch Moor (2006), p.456

"Mme Marquères" = Jeanne Lloan :

Pendant tout ce voyage, au grand amusement de Jeanne Lloan, presque chaque fois que je voulais dire Flora MacDonald j'ai dit Flora Tristan.

Renaud Camus, Corée l'absente (2007), p.369

Quelques pages plus loin dans L'Amour l'Automne, Rum est de nouveau évoquée:

Eux contemplent Rum sous plusieurs angles, de loin. Hélas ils n'arrivent à trouver personne qui consente à les y conduire, serait-ce à bord d'un voilier, d'un canot, d'une simple barque.

L'Amour l'Automne, p.104

La référence à ce voyage manqué se trouve p.483 dans Rannoch Moor : «Dans Mallaig nous apprîmes sans déplaisir excessif que c'était toute une petite affaire que de se rendre à Rum, et même une chose impossible ce jour-là; [...]»

Puis le texte semble comparer les deux voyages, celui de l'été 2003 et de mai 2004, constatant le même phénomène optique que celui photographié par les Webber:

Lors de leur premier passage, debout devant la tombe de Flora, à l'autre extrémité de l'île, tout au nord, ils n'avaient aperçu, en relevant les yeux après la lecture de l'inscription dans la pierre, qu'une vaste étendue de rivage, en contrebas - et tout alentour l'océan sans limite. Et le spectacle leur avait paru si vaste, déjà, si majestueux, si dépouillé, si heureusement en accord avec le personnage étendu là, cette femme, ce mythe, ce [si grandiosement en accord, par sa simplicité majestueuse, avec le personnage étendu là, cette femme, ce mythe, ce], qu'ils n'avaient pas imaginé un seul instant, face à une telle perfection de la coïncidence entre leur expérience sensible et leurs lectures (des guides, des biographies, du Journal du docteur Johnson) que quelque chose pût leur être caché [... that not for a second had they imagined, such was the perfection of the coïncidence between mmmm and mmmm... that something might be hidden from them].

À leur second passage, pourtant [À leur second passage, pourtant (mais il ne s'agit pas des mêmes personnages, de la même combinaison de personnages, des mêmes occurrences de noms, des mêmes incidents that one lives one by one, instead of being made of little separate incidents that one lives one by one... Yes, of course, if it's fine to-morrow... Une femme très âgée et très courbée, très frêle, très faible, mais obstinée, se penche obstinément sur une longue phrase gravée qu 'elle tente obstinément de déchiffrer, malgré sa vue médiocre et sa médiocre maîtrise de l'anglais. Le ciel est énorme autour d'eux. [...] Le ciel est énorme autour d'eux. À leur second passage, pourtant,]

À leur second passage, pourtant (et bien que les nuages fussent plus bas et plus sombres, ce jour-là, au moins au-dessus de leurs têtes), c'est tout un chapelet d'autres îles qui s'étaient révélées à leur vue, avec leurs propres montagnes et leurs allongements de sable blanc, leurs propres isthmes, l'enchevêtrement de leurs masses irrégulières aux contours dramatiques; et elles délimitaient pour le regard un cercle immense, une mer à lui tout seul, pleine de reflets d'acier et d'émiettements de lumière, scintillant autour du promontoire où tous deux, tout trois, où mes trois compagnons et moi nous tenions immobiles, incrédules, stupéfiés de distinguer un monde là où l'instant d'avant

là où l'instant d'avant

l'instant d'avant

L'Amour L'automne, p.105-106, fin du premier chapitre

Deux explications peuvent être avancées:
- soit Renaud Camus, à partir du récit des Webber, imagine qu'en 2004 il a découvert des îles qu'il n'avait pas vues l'été précédent avec Pierre (et les «trois compagnons» sont sa mère, Mme Lloan et Jacqueline Voillat en juin 2004);
- soit cela c'est bel et bien passé ainsi, même si l'on en trouve pas trace dans le journal 2004 Corée l'absente. J'ai tendance à préférer cette explication, imaginant qu'après coup Renaud Camus a trouvé la preuve du phénomène sur le site des admirateurs de Bax (là encore, pure supposition, reconstitution "de chic").

De même, j'imagine que la femme âgée qui se penche pour déchiffrer les inscriptions est Madame Camus, mais je n'en ai aucune preuve, ce n'est qu'une supposition (Elle est bien la plus âgée du groupe). Je n'ai pas trouvé trace de cette scène dans Corée l'absente, mais curieusement, ce passage est profondément gravé en moi, et c'est à lui que j'ai pensé en apprenant la mort de Madame Camus.

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