Billets qui ont 'Albertine disparue' comme livre de Proust.

Renaud Camus - Demeures de l'esprit - Suède

A vrai dire, ce tome sur la Suède a mis plus de temps à me convaincre, à me charmer, que celui sur le Danemark et la Norvège. (Mais comme je n'ai pas écrit de compte rendu sur le tome dano-norvégien, cela ne signifie pas grand chose (Dieu que j'ai de retard dans tout. Je crois que je vais arrêter d'appeler cela du retard, et tout simplement abandonner tout ce qui n'a pas été fait au fur à mesure. Il faudrait écrire tout de suite — je viens de perdre vingt minutes à essayer de retrouver dans Kråkmo ou Parti pris une citation qui résume cette conviction — en vain)). Mais il s'est produit ce qui se produit souvent quand je lis RC : le livre a pris de la profondeur au fur à mesure qu'il avançait, un rythme et un souffle, une ampleur.
Je me suis demandé si les demeures nous étaient présentées dans l'ordre du trajet camusien ou si elles avaient été disposés pour organiser une progression — mais dans ce cas, laquelle, car après les demeures et les paysages déserts du centre de la Suède le livre se termine sur des chapitres plus ordinaires, correspondant au retour dans les villes. (Et pour répondre à la question, il semble que les demeures soient présentées dans l'ordre du voyage, avec bien sûr omission de l'escapade en Norvège.)

Au premier abord le dépaysement est moins grand avec la Suède qu'avec la Norvège: plus de manoirs et châteaux, d'architecture classique ou néo-classique, les maisons ont des silhouettes plus familières et cossues (cela totalement subjectif, je parle d'impression, je n'ai pas compté, je n'ai pas comparé). Cependant, les noms me sont plus étrangers que les noms dano-norvégiens: tandis que je connaissais, à ma grande surprise, les trois quarts de ces derniers (Undset, Blixen, Andersen, Ibsen, Vigeland, Munch, Hamsun,…), la plupart des noms suédois me sont inconnus et difficiles à mémoriser: le livre refermé, je ne me souviens que de Linné, Nobel, Stindberg, Lagerlöf... les autres, je les ai déjà oubliés, «ça commence par un W…», Petersen-Berger, par la grâce des Églogues

La grande difficulté de ce tome, finalement — pas pour le lecteur, pour l'auteur — est le manque de documentation en français ou en anglais. Tant que nous sommes au sud d'Uppsala (mettons), la verve camusienne se déploie mêlant anecdotes minuscules et drôles ou bizarres et informations de fond (mariages, divorces, meubles et pianos en héritage, maîtresses et froideurs, déplorations des paysages et vues abîmés (ils ont l'air de l'être avec beaucoup de cruauté), reconstitution de la généalogie royale suédoise depuis Bernadotte avec même excursion en amont («de tous les que serait-il arrivé si… de l'histoire, il en est peu de plus tarabustant que celui-ci, que serait-il arrivé si Gustave III n'avait pas été assassiné? (Les Bernadotte seraient-ils notaires à Pau? Non, il seraient tout de même princes de Pontecorvo…)» (p.158)); mais les sources se font plus rares tandis que nous montons vers le nord, et c'est la Suède, le territoire de Suède, qui envahissent l'espace et le texte. Or les paysages du nord, c'est le vide, l'absence et la disparition de l'identité dans la multiplicité des noms («La maison se nommait Haget, le lieu-dit Taserud, entre Arvika, sur le vaste Glafsjorden, et Rackstad, sur le petit lac Racken — c'est du moins ce que je crois démêler parmi l'habituelle profusion scandinave des toponymes, le moindre pavillon ou grenier à blettes au fond du jardin étant doté de son nom propre, sous ces latitudes, comme un hameau ou un château» p.327).

Il se déploie une problématique de la présence selon ses deux axes, le lieu et l'ontologie. Tout s'efface, tout s'évanouit, à force d'être insaisissable: «on ne sait pas où on est, on ne sait pas si l'on y est» (p.302)

Arjeplog est donc très au nord, et certes en Laponie, dans l'ancienne province suédoise de Laponie; mais pas au nord du nord, et même plutôt dans le sud de la Laponie; Arjeplog n'est pas très à l'est, et par exemple se trouve bien éloigné de la mer Baltique, qu'il faut aller chercher, lorsqu'on s'y trouve, à Luleå, au fond du golfe de Botnie. Et Arjeplog n'est pas très à l'ouest, car un grand morceau de désert, de toundra, de steppe montagneuse, sépare encore la ville de la Norvège. Arjeplog, à dire le vrai, est au milieu de rien: c'est un non-lieu. L'isolement y est terrible, l'éloirnement de tout formidable. Et pourtant l'endroit n'est pas le comble de quoi que ce soit, ce n'est pas le bout de la route, il y a en tous domaines des lieux qui sont plus ceci et davantage cela. (p.289-290)

Où sommes-nous? Il me semble retrouver l'atmosphère rêveuse et hésitante de L'élégie de Chamalières, qui évoque Nowhere, USA:

Skattlösberg, à dire le vrai, est un village terriblement élusif. […] Il n'a ni centre, ni consistance, ni mairie, ni église, ni école — certaines de ces choses n'ont jamais existé, d'autres ont disparu ou bien je n'ai pas su les trouver (p.302)

Si la Suède "des villes", la Suède du sud, semble souvent exaspérante, malgré les maisons le plus souvent impeccablement conservées, c'est-à-dire sans trop d'application, avec ce qu'il faut de poussière et de temps qui passe (de tissus passés), la Suède du nord possède des raffinements infinis dans la nuance qui s'approchent de la folie et par là-même fascinent:

C'était l'acte de naissance du laestadianisme, qui compte aujourd'hui deux cent mille affidés à peu près dans le monde, divisés selon de fines nuances de doctrine en dix-neuf dénominations, dont les trois principales regroupent toutefois plus de quatre-vingt-dix pour cent du nombre total des laestadiens. Ceux-ci sont répandus principalement en Suède, en Finlande, en Norvège, aux États-Unis et au Canada. De petites congrégations isolées existent en Amérique du Sud et en Afrique. Il est à noter que le mouvement n'a jamais rompu ses liens avec les Églises luthériennes établies, quand il en existe. C'est seulement aux États-Unis, faute d'une Églis d'État, qu'il est tout à fait autonome. (p.278-279)

Il ne faut pas confondre le Finnmark et le Finnmark, bien qu'il s'agisse dans les deux cas, étymologiquement, du pays des Finlandais, ou peuplé de Finlandais. Voisin de la Finlande (et aussi de la Russie, et aussi de la Suède), le Finnmark norvégien est le plus septentrional et le plus oriental des comtés du royaume, une vaste province aux rivages très découpés parmi lesquels se distingue la péninsule du cap Nord, et à l'immense plateau intérieur, fascinant de solitude et de largeur d'horizon. Le Finnmark suédois, lui, beaucoup plus au sud, est une petite partie de la Dalécarlie, en bas de cette province et au centre du pays: il doit son nom aux Finlandais orientaux qui s'y installèrent aux XVIe et XVIIe siècles, à une époque où la Finlande appartenait à la Suède mais où ses régions orientales, notamment la Savonie, étaient constamment soumises à la pression russe. On appelle ses transplantés "Finlandais des forêts" à cause d'une pratique agricole qui ne leur est pas propre mais qui fut lontemps typique de leurs coutumes et de leurs procédés d'exploitation, l'agriculture sur brûlis, la fertilisation de la terre par les feux de forêts. […] (p.301)
Il ne faut pas confondre non plus les Finlandais des forêts, établis principalement en Suède et en Norvège centrale après leur traversée de la mer Baltique, avec les Kvens, autres Finnois d'origine qui, eux, sont passés directement de l'extrême nord de la Finlande et de la Suède à l'extrême nord de la Norvège, aux XVIIIe et XIXe siècles pour la plupart, quoiqu'il ait existé un Kvenland en Norvège dès le haut Moyen Âge. Aujourd'hui les Kvens du Finmark norvégiens ont un peu l'impression d'être la minorité d'une minorité, et se montrent parfois jaloux des avantages qu'ont pu obtenir les Lapons, dont le parlement presque neuf se dresse à Karasjok. Les Kvens sont à peu près quinze mille et ils ont conservé leur langue, une variante archaïque qui bénéficie en Norvège du statut de langue minoritaire. Les Finlandais des forêts, metsasuomalaiset en finnois, skogsfinnarma en suédois, sont aujourd'hui totalement assimilés en Suède et en Norvège centrales et ils ne parlent plus leur langue.[…] (p.303)

Chaque volume des Demeures apporte ses découvertes, ses coups de foudre. Je retiendrai Bellman (mais qui était Béranger?), Andersson, mais surtout Einar Wallquist, si discret que même Wikipédia ne nous apprend rien («Tous les dictionnaires dont je dispose ignorent notre héros et même Wikipedia n'offre, le concernant, d'article qu'en suédois, et bref, ce qui ne me facilite pas la tâche.» (p.294))
Wallquist, c'est le médecin, l'écrivain, le peintre, le collectionneur. Mais pourquoi diable s'être installé à Arjeplog? Le suédois n'aide guère:

J'avoue que je ne sais pas ce qui s'est passé. «Et est-ce que personne n'a prononcé le nom de M. Giolitti?» demande M. de Norpois dans une page célèbre, une des plus drôles de la Recherche. «A ces mots les écailles tombèrent des yeux du prince Foggi; il entendit un murmure céleste[1].» Peut-être les écailles sont-elles tombées des yeux du jeune docteur Wallquist. Peut-être a-t-il entendu un murmure céleste. Peut-être a-t-il été horrifié d'apprendre que cette commune vaste comme une province et peuplée comme un village n'avait pas de médecin et que personne ne voulait se dévouer pour rejoindre ces déserts glacés. Peut-être était-il un saint. Peut-être avait-il quelque chose à cacher, ne serait-ce qu'à lui-même. Peut-être ne supportait-il plus l'humanité dès lors que sa densité dépassait 0,2 habitants au kilomètre carré. Toujours est-il qu'à la fin de l'année universitaire il avait son doctorat en poche et que le 2 août il était à Arjeplog. Le 18 il y élisait domicile officiellement. Il y est mort soixante-trois ans plus tard, le 21 décembre 1985.

Renaud Camus, Demeure de l'esprit - Suède, p.294

Notes

[1] Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, Gallimard, "Bibliothèque de la Pléiade", 1989, vol IV, ''Albertine disparue, III, p.215

Cours n°6 : la perplexité comme morale de la littérature

J'ai eu l'impression indéfinissable qu'Antoine Compagnon n'était pas très à l'aise au cours de ce cours, comme s'il n'avait pas eu le temps de réellement le préparer : une sensation de toile tissée un peu trop lâche, justement.

***

Je voudrais revenir sur deux points abordés la semaine dernière.

1/ Tout d'abord, j'ai parlé de l'antimachiavélisme de Montaigne, qui s'élève contre une séparation de la morale privée et de la morale publique, la morale publique autorisant plus souvent le mensonge au nom d'un intérêt supérieur. Pour Montaigne, cette position n'est pas tenable; il défend que l'infidélité à sa parole (le contraire de fides, la foi) détruit la société.
On peut avoir l'impression que le narrateur de Proust est assez éloigné d'une problématique morale privée/morale publique, même si Elizabeth Lavenson nous a rappelé l'intérêt de Proust pour Montaigne, puisque Jean Santeuil est séduit par des citations de Montaigne, tandis que Proust écrivait à Daniel Halévy que Socrate et Montaigne étaient les deux fleurs (sic) de la philosophie. On se rappelle par ailleurs que Cottard mélange allègrement des références à Socrate, à Montaigne et à Saint Jean.
Françoise quant à elle parle de "perfidité". Dans Albertine disparue, le narrateur envoie Saint-Loup en mission auprès de Mme Bontemps afin de lui acheter Albertine (au sens propre puisqu'il lui propose de l'argent). Tandis que le narrateur guette le retour de Saint-Loup, il est témoin d'une scène qui le déstabilise profondément:
Avant de dire pourquoi les paroles qu’il me dit me rendirent si malheureux, je dois relater un incident que je place immédiatement avant sa visite et dont le souvenir me troubla ensuite tellement
toujours le trouble, qui signale les moments importants
qu’il affaiblit, sinon l’impression pénible que me produisit ma conversation avec Saint-Loup, du moins la portée pratique de cette conversation.
la portée pratique, c'est qu'il n'a pas pu faire revenir Albertine
Cet incident consista en ceci. Brûlant d’impatience de voir Saint-Loup, je l’attendais (ce que je n’aurais pu faire si ma mère avait été là, car c’est ce qu’elle détestait le plus au monde après «parler par la fenêtre») quand j’entendis les paroles suivantes: «Comment! vous ne savez pas faire renvoyer quelqu’un qui vous déplaît? Ce n’est pas difficile. Vous n’avez, par exemple, qu’à cacher les choses qu’il faut qu’il apporte. Alors, au moment où ses patrons sont pressés, l’appellent, il ne trouve rien, il perd la tête. Ma tante vous dira, furieuse après lui: «Mais qu’est-ce qu’il fait?» Quand il arrivera, en retard, tout le monde sera en fureur et il n’aura pas ce qu’il faut. Au bout de quatre ou cinq fois vous pouvez être sûr qu’il sera renvoyé, surtout si vous avez soin de salir en cachette ce qu’il doit apporter de propre, et mille autres trucs comme cela.» Je restais muet de stupéfaction
j'ai déjà insisté à plusieurs reprises sur cette surprise qui coupe la parole, qui laisse sans voix
car ces paroles machiavéliques et cruelles
les paroles machiavéliques sont des paroles dépourvues d'honnêteté et chargées de ruse. Le machiavélisme consiste à avoir un plan.
étaient prononcées par la voix de Saint-Loup. Or je l’avais toujours considéré comme un être si bon, si pitoyable aux malheureux, que cela me faisait le même effet que s’il avait récité un rôle de Satan
en réalité, nous avons déjà assisté à plusieurs scènes où Saint-Loup n'était ni bon, ni malheureux:
ce ne pouvait être en son nom qu’il parlait. «Mais il faut bien que chacun gagne sa vie», dit son interlocuteur que j’aperçus alors et qui était un des valets de pied de la duchesse de Guermantes. «Qu’est-ce que ça vous fiche du moment que vous serez bien? répondit méchamment Saint-Loup. Vous aurez en plus le plaisir d’avoir un souffre-douleur. Vous pouvez très bien renverser des encriers sur sa livrée au moment où il viendra servir un grand dîner, enfin ne pas lui laisser une minute de repos jusqu’à ce qu’il finisse par préférer s’en aller. Du reste, moi je pousserai à la roue, je dirai à ma tante que j’admire votre patience de servir avec un lourdaud pareil et aussi mal tenu.» Je me montrai, Saint-Loup vint à moi, mais ma confiance en lui était ébranlée depuis que je venais de l’entendre tellement différent de ce que je connaissais. Et je me demandai si quelqu’un qui était capable d’agir aussi cruellement envers un malheureux n’avait pas joué le rôle d’un traître vis-à-vis de moi, dans sa mission auprès de Mme Bontemps.1
Le narrateur se trouve une fois de plus en position de voyeur dans l'escalier. Il se trouve confronté à l'image des deux Saint-Loup: le Saint-Loup si bon aux malheureux et le Saint-Loup cruel et méchant.
Il reconnaît la voix de Saint-Loup, mais ne peut croire qu'il s'agisse du vrai Saint-Loup: le narrateur préfère croire que son ami joue un rôle. Une fois de plus on voit apparître l'idée d'une double personnalité, à la Docteur Jekill et Mister Hyde. Cette scène, en montrant la dissimulation de Saint-Loup, annonce peut-être l'inversion du personnage, mais rien ne le dira explicitement, même si l'on a vu au début de Sodome et Gomorrhe que l'inversion constituait pour certains juges une circonstance atténuante («de même que certains juges supposent et excusent plus facilement l’assassinat chez les invertis et la trahison chez les Juifs pour des raisons tirées du péché originel et de la fatalité de la race.»2)
Il y a de nombreux autres exemples d'une telle duplicité de la parole. Pour ne citer que ce cas, reprenons le passage vers la fin de Guermantes où Charlus fait une scène incompréhensible au héros qu'il accuse d'avoir dit du mal de lui. Comme le héros se récrie et demande le nom de son calomniateur, Charlus refuse de le donner:
«C’est très possible, me dit-il. En principe, un propos répété est rarement vrai. C’est votre faute si, n’ayant pas profité des occasions de me voir que je vous avais offertes, vous ne m’avez pas fourni, par ces paroles ouvertes et quotidiennes qui créent la confiance, le préservatif unique et souverain contre une parole qui vous représentait comme un traître. En tout cas, vrai ou faux, le propos a fait son oeuvre. Je ne peux plus me dégager de l’impression qu’il m’a produite. Je ne peux même pas dire que qui aime bien châtie bien, car je vous ai bien châtié, mais je ne vous aime plus.»3
On retrouve ici la phrase de Montesquieu : «Un mot répété n'est jamais vrai.»
Nous avons ici une réflexion sur la confiance, l'ouverture de la parole qui permet de se connaître, on n'est pas si loin de ces remarques sur le machiavélisme ou l'antimachiavélisme.

2/ Ensuite, j'ai abordé la distinction que faisait Iris Murdoch entre les romans messy et les romans dry tandis que Charles Taylor parlait dans les années 80 de romans à morale épaisse et de romans à morale fine. Thibaudet pour sa part avait distingué les romans posés ou déposés.
Qu'est-ce que cela signifie?
Charles Taylor montrait que la morale dépend du contexte sociale et historique. Elle s'enracine dans une culture et une communauté.
Avant Taylor, ce concept avait été développé par les anthropologues, et notamment par Clifford Geertz en 1973: la description des faits sociaux doit être épaisse pour expliquer le geste dans son contexte. Le même geste peut prendre des sens très différents dans différentes cultures.
Proust est très sensible à cet état de fait. J'en avais donné un exemple très court dans ma leçon inaugurale, c'est l'exemple du garçon liftier auquel le narrateur adresse la parole lorsqu'il arrive à Balbec:
Mais il ne me répondit pas, soit étonnement de mes paroles, attention à son travail, souci de l’étiquette, dureté de son ouïe, respect du lieu, crainte du danger, paresse d’intelligence ou consigne du directeur.A l'ombre des jeunes filles en fleurs 4
Nous avons ici un modèle de description épaisee: toute une série d'interprétations nous est donnée, entre lesquelles d'ailleurs le narrateur ne choisit pas.
Nous retrouvons cette même idée chez le philosophe britannique Gilbert Rye. Lui prend l'exemple du clin d'œil: si quelqu'un fait un clin d'œil, on ne peut en comprendre le sens sans connaître le contexte. Cela peut avoir pour but d'attirer l'attention sur soi, de marquer son approbation, de communiquer avec vous. Quand le contexte change, le sens du geste change.
Le grand spécialiste du clin d'œil, c'est Cottard, et c'est d'ailleurs une source de malentendus, car un clin d'œil peut effectivement être interprété de multiples façons. Par exemple, prenons la scène de la première rencontre de Swann avec Cottard chez les Verdurin, dans Un amour de Swann:
en le voyant lui cligner de l’oeil et lui sourire d’un air ambigu avant qu’ils se fussent encore parlé (mimique que Cottard appelait «laisser venir»), Swann crut que le docteur le connaissait sans doute pour s’être trouvé avec lui en quelque lieu de plaisir, bien que lui-même y allât pourtant fort peu, n’ayant jamais vécu dans le monde de la noce. Trouvant l’allusion de mauvais goût, surtout en présence d’Odette qui pourrait en prendre une mauvaise idée de lui, il affecta un air glacial.5
La même scène se reproduira à La Raspelière, quand Charlus rencontrera Cottard pour la première fois:
Cottard, qui était assis à côté de M. de Charlus, le regardait, pour faire connaissance, sous son lorgnon, et pour rompre la glace, avec des clignements beaucoup plus insistants qu’ils n’eussent été jadis, et non coupés de timidités. Et ses regards engageants, accrus par leur sourire, n’étaient plus contenus par le verre du lorgnon et le débordaient de tous côtés. Le baron, qui voyait facilement partout des pareils à lui, ne douta pas que Cottard n’en fût un et ne lui fît de l’oeil. Aussitôt il témoigna au professeur la dureté des invertis, aussi méprisants pour ceux à qui ils plaisent qu’ardemment empressés auprès de ceux qui leur plaisent.6
L'interprétation est toujours dans l'œil de celui qui observe. Les interprétations de Swann et de Charlus sont différentes, mais provoquent toujours la même réaction: dans les deux cas, les personnages restent perplexes devant un geste qui peuvent recevoir plusieurs interprétations.

Il s'agit d'une lecture littéraire du monde, une lecture impressionnable, vulnérable, sans certitude. Le roman ne doit pas se protéger contre les loose-ends, les "chemins qui ne mènent nulle part".7
Sans loose-ends, la dimension morale de la littérature reste limitée. J'aime l'image des fils qui pendent car Proust lui-même comparait l'écriture de son roman à de la couture:
épinglant de-ci de-là un feuillet supplémentaire, je bâtirais mon livre, je n’ose pas dire ambitieusement comme une cathédrale, mais tout simplement comme une robe. [...] À force de coller les uns aux autres ces papiers, que Françoise appelait mes paperoles, ils se déchiraient çà et là. Au besoin Françoise pourrait m’aider à les consolider, de la même façon qu’elle mettait des pièces aux parties usées de ses robes ou qu’à la fenêtre de la cuisine, en attendant le vitrier comme moi l’imprimeur, elle collait un morceau de journal à la place d’un carreau cassé.8
Il y a des carreaux cassés dans La Recherche du Temps perdu, il y a des chemins qui ne mènent nulle part.

Nous sommes à l'opposé de L'Art poétique d'Aristote qui voulait que dans une tragédie, tous les fils noués soient dénoués. Il ne fallait pas donner à la tragédie la structure d'une épopée, dans laquelle on peut laisser des fils sans réponse pendant quelques épisodes.

To be at loose-ends, c'est ne pas savoir quoi faire, ne pas savoir quel parti adopter, c'est demeurer perplexe, cette perplexité si importante dans la littérature. Nous en avons un exemple particulièrement important dans La Prisonnière, lorsque M. de Charlus ne comprend pas ce qui lui est arrivé. Il ne le comprendra jamais:
L’ambassadeur disgracié, le chef de bureau mis brusquement à la retraite, le mondain à qui on bat froid, l’amoureux éconduit examinent, parfois pendant des mois, l’événement qui a brisé leurs espérances; ils le tournent et le retournent comme un projectile tiré on ne sait d’où ni on ne sait par qui, pour un peu comme un aérolithe. Ils voudraient bien connaître les éléments composants de cet étrange engin qui a fondu sur eux, savoir quelles volontés mauvaises on peut y reconnaître. Les chimistes, au moins, disposent de l’analyse ; les malades souffrant d’un mal dont ils ne savent pas l’origine peuvent faire venir le médecin ; les affaires criminelles sont plus ou moins débrouillées par le juge d’instruction. Mais les actions déconcertantes de nos semblables, nous en découvrons rarement les mobiles.9
C'est un constat d'échec dans ce roman perspicace qui semble ne jamais lâcher le morceau: le narrateur admet qu'il existe des situations que l'on ne peut expliquer, où l'on ne saura jamais ce qui s'est passé.
C'est ainsi que se dessine une troisième voie pour définir une morale de la littérature, une morale qui ne serait ni des recettes de bonne vie, ni des exemples à suivre ou éviter, mais dans une énigme.
Nous découvrons rarement le mobile de nos semblables, et le raisonnement se heurte au brouillard. Il y a justement une grande scène de brouillard dans La Recherche, qui coïncide avec une interrogation morale. Il s'agit du passage appelé «le soir de l'amitié», ce soir où Saint-Loup vient chercher le narrateur qui souffre car il attendait Mlle de Stermaria qui ne viendra pas. Les deux amis sortent dans le brouillard:
À deux pas les réverbères s’éteignaient et alors c’était la nuit, aussi profonde qu’en pleins champs, dans une forêt, ou plutôt dans une molle île de Bretagne vers laquelle j’eusse voulu aller, je me sentis perdu comme sur la côte de quelque mer septentrionale où on risque vingt fois la mort avant d’arriver à l’auberge solitaire ; cessant d’être un mirage qu’on recherche, le brouillard devenait un de ces dangers contre lesquels on lutte, de sorte que nous eûmes, à trouver notre chemin et à arriver à bon port, les difficultés, l’inquiétude et enfin la joie que donne la sécurité – si insensible à celui qui n’est pas menacé de la perdre – au voyageur perplexe et dépaysé.
Le désir de Mlle de Stermaria se transforme en désir de Bretagne.
Il s'agit d'une scène de dépaysement. le narrateur est désorienté par le brouillard. Ce contexte est important, puisque aussitôt après Saint-Loup va le déconcerter encore plus par l'aveu d'un comportement inexpliquable:
Une seule chose faillit compromettre mon plaisir pendant notre aventureuse randonnée, à cause de l’étonnement irrité où elle me jeta un instant. « Tu sais, j’ai raconté à Bloch, me dit Saint-Loup, que tu ne l’aimais pas du tout tant que ça, que tu lui trouvais des vulgarités. Voilà comme je suis, j’aime les situations tranchées », conclut-il d’un air satisfait et sur un ton qui n’admettait pas de réplique. J’étais stupéfait. Non seulement j’avais la confiance la plus absolue en Saint-Loup, en la loyauté de son amitié, et il l’avait trahie par ce qu’il avait dit à Bloch, mais il me semblait que de plus il eût dû être empêché de le faire par ses défauts autant que par ses qualités, par cet extraordinaire acquis d’éducation qui pouvait pousser la politesse jusqu’à un certain manque de franchise.
Une fois de plus la confiance est trahie, une fois de plus le narrateur est stupéfait. Le déroulement de la scène est le même que tout à l'heure, le narrateur est stupéfait par une déloyauté, une trahison. Saint-Loup n'a qu'une phrase, «j'aime les situations tranchées», pour expliquer son comportement inexcusable.
Comme d'habitude, le narrateur cherche une explication rationnelle en dressant des listes de possibilités:
Son air triomphant était-il celui que nous prenons pour dissimuler quelque embarras en avouant une chose que nous savons que nous n’aurions pas dû faire? traduisait-il de l’inconscience? de la bêtise érigeant en vertu un défaut que je ne lui connaissais pas? un accès de mauvaise humeur passagère contre moi le poussant à me quitter, ou l’enregistrement d’un accès de mauvaise humeur passagère vis-à-vis de Bloch à qui il avait voulu dire quelque chose de désagréable même en me compromettant?
Il trouve quatre ou cinq explications possibles:
1/ c'est une gaffe, et l'air de triomphe de Saint-Loup est destiné à cacher sa culpabilité;
2/ Saint-Loup a agi par aveuglement;
3/ par bêtise;
4/ par irritation contre le narrateur;
5/ par irritation contre Bloch.
Mais ces hypothèses sont écartées. Le narrateur se range à l'idée d'une double personnalité, à la Docteur Jekill et M. Hyde.
Du reste sa figure était stigmatisée, pendant qu’il me disait ces paroles vulgaires, par une affreuse sinuosité que je ne lui ai vue qu’une fois ou deux dans la vie, et qui, suivant d’abord à peu près le milieu de la figure, une fois arrivée aux lèvres les tordait, leur donnait une expression hideuse de bassesse, presque de bestialité toute passagère et sans doute ancestrale. Il devait y avoir dans ces moments-là, qui sans doute ne revenaient qu’une fois tous les deux ans, éclipse partielle de son propre moi, par le passage sur lui de la personnalité d’un aïeul qui s’y reflétait.
L'explication que donne le narrateur est celle de la possession momentanée par un ancêtre. C'est l'explication ancestrale qui est retenue comme l'explication définitive.
«Voilà comme je suis» avec le mot "air" répété trois fois. Saint-Loup est content de lui, il est plein de lui-même, comme l'étaient les dames de charité de Combourg dont le narrateur soulignait le pharisaisme quelque jous plus tôt.
Tout autant que l’air de satisfaction de Robert, ses paroles : « J’aime les situations tranchées » prêtaient au même doute, et auraient dû encourir le même blâme. Je voulais lui dire que si l’on aime les situations tranchées, il faut avoir de ces accès de franchise en ce qui vous concerne et ne point faire de trop facile vertu aux dépens des autres.10
C'est l'annonce d'une leçon de morale. Mais celle-ci n'aura finalement pas lieu puisque les deux amis arrivent au restaurant. Saint-Loup se rachètera se soir-là par un extraordinaire numéro d'équilibrie au-dessus des banquettes pour couvrir les épaules du narrateur du manteau de vigogne du comte de Foix. Saint-Loup se montre ce soir-là le plus dévoué des amis qui consacre le narrateur comme le plus sacré des amis.
La deuxième scène ajoute donc à la perplexité, elle rajoute de la contradiction et du bouillard.

Ainsi, il y a dans La Recherche du temps perdu de nombreux exemples de perplexités, de loose-ends.
Je vais en donner un dernier exemple. Il s'agit du moment où le narrateur refuse de quitter Venise parce qu'il a appris l'arrivée prochaine de la femme de chambre de la baronne Putbus. Il s'installe à la terrasse de l'hôtel pour boire un verre devant le grand Canal en écoutant dans le lointain la romance napolitaine ''O sole mio'', alors assez récente, et qui sera assez vite assimilée à un chant de gondolier. Ronaldo Hahn parle dans une de ses lettres d'une interprétation de Caruso et je vous propose de l'écouter. [La chanson].
Cet air qu'il entend n'a rien de vénitien puisqu'il est napolitain. Elle est l'occasion de la description d'une crise d'angoisse qui vaut la crise du baiser à Combray. Ce qui est intéressant, c'est qu'elle est calquée sur le développement de la chanson.
Bientôt, elle [ma mère] serait partie, je serais seul à Venise, seul avec la tristesse de la savoir peinée par moi, et sans sa présence pour me consoler.
Cette phrase est typique d'un embrouillement des émotions, d'une confusion des sentiments. On n'a vu le même jeu avec la grand-mère et Albertine, quand le narrateur commence par faire de la peine à l'être aimé, se retrouve seul, en éprouve du chagrin et regrette la présence de l'autre.
Venise, ville de pierre et d'eau, va être le lieu et l'objet d'un cauchemar digne de Baudelaire ou de Poe:
[...] La ville que j’avais devant moi avait cessé d’être Venise. Sa personnalité, son nom, me semblaient comme des fictions menteuses que je n’avais plus le courage d’inculquer aux pierres. Les palais m’apparaissaient réduits à leurs simples parties, quantités de marbre pareilles à toutes les autres, et l’eau comme une combinaison d’hydrogène et d’oxygène, éternelle, aveugle, antérieure et extérieure à Venise, ignorante des Doges et de Turner. Et cependant ce lieu quelconque était étrange comme un lieu où on vient d’arriver, qui ne vous connaît pas encore – comme un lieu d’où l’on est parti et qui vous a déjà oublié.
Il s'agit bien d'un phénomène de désorientation.
Je ne pouvais plus rien lui dire de moi, je ne pouvais rien laisser de moi poser sur lui, il me laissait contracté, je n’étais plus qu’un coeur qui battait et qu’une attention suivant anxieusement le développement de « sole mio ».
Le narrateur perd toute capacité de décision. Seul son attachement au chant le retient là, à la terrasse de l'hôtel, et pendant qu'il écoute il reste à Venise, tandis que sa mère part: la chanson décide pour lui, l'écouter, c'est décider.
Je sentais bien qu’en réalité, c’était la résolution de ne pas partir que je prenais par le fait de rester là sans bougeri; mais me dire.: « Je ne pars pas », qui ne m’était pas possible sous cette forme directe, me le devenait sous cette autre.: « Je vais entendre encore une phrase de « sole mio »; mais la signification pratique de ce langage figuré ne m’échappait pas et, tout en me disant.: « Je ne fais en somme qu’écouter une phrase de plus », je savais que cela voulait dire: «Je resterai seul à Venise.»11
Nous continuerons la semaine passée.

Et par cette phrase, Antoine Compagnon a confirmé mon sentiment de sa désorientation.

la versionde sejan.



1 : La Fugitive, Clarac t3, p.470
2 : Sodome et Gomorrhe, Clarac t2, p.615
3 Le côté de Guermantes, Clarac t2, p.560
4 A l'ombre des jeunes filles en fleurs, Clarac t1, p.665
5 Du côté de chez Swann, Clarac t1, p.202
6 Sodome et Gomorrhe, Clarac t2, p.919
7 Heidegger, Chemins qui ne mènent nulle part et Rilke dans Quatrains valaisans: «Chemins qui ne mènent nulle part/entre deux prés,/que l'on dirait avec art/de leur but détournés,/chemins qui souvent n'ont/devant eux rien d'autre en face/que le pur espace/et la saison.»
8 Le Temps retrouvé, Clarac t3 p.1033-1034
9 La prisonnière, Clarac t3, p.318
10 Le côté de Guermantes, Clarac,t2, p.398-399
11 La Fugitive, Clarac t3, p.652-654
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