Billets qui ont 'Garnaudes (Les)' comme lieu.

Un art de transitions infimes

Il y a aussi, sur cette image, un bureau, une table de travail avec tous les instruments de l'écriture: un paquet de Player's; une carte postale (on imagine que c'est une carte postale) posée sur un épais dossier renversé et qui reproduit un détail de La Bataille d'Éraclée de Piero della Francesca, dans l'église San Francesco; une coquille Saint-Jacques destinée à recevoir des cendres; et, au-delà de tout cela, au-delà surtout de la main munie d'un stylographe qui au premier plan s'apprête à ajouter des lignes nouvelles aux petits caractères noirs plus ou moins réguliers qui occupent la partie supérieure d'une page blanche étalée là, un peu de travers sur celle qu'elle recouvre, une fenêtre largement ouverte laissant clairement apercevoir, par-dessus les lys renversés, les ramures ou les palmes de l'appui, la perspective d'une rue certainement parisienne et clairement identifiable, ne serait-ce qu'au premier édifice, de style curieusement florentin, que rencontre l'œil en s'élevant à partir des lignes de petits caractères noirs, réguliers, d'où il pourrait tout aussi bien remonter jusqu'à la main qui tient la qui tient le et pourquoi pas jusqu'à lui-m (et cesse de te plaindre) (la compagnie de Pompes funèbres m'avait remis une urne blanche, que je transportais avec moi dans la montagne, donc, et que j'ai bien cru ne jamais pouvoir ouvrir, une fois parvenu à l'endroit qui me paraissait le plus adéquat, un rocher gris dans la lumière, tavelé de lichen) (Mme de R. déplorait le remembrement, les champs vastes comme des pistes d'aérodromes, la disparition des haies; et elle impressionnait beaucoup Gabriel parce qu'elle prononçait maï et cheni)

J.R.-G. du Parc & Denise Camus, Travers Coda, Index & Divers, p.83-84

Quelques certitudes et quelques hypothèses.

- «Il y a aussi, sur cette image, […] apercevoir,» : illustration de la première page d' Orion aveugle de Claude Simon.

- «aux petits caractères noirs plus ou moins réguliers» : leitmotiv récurrent de Passage que l'on retrouve dans tous les tomes des Églogues, cf. l'index de Travers Coda.

- «par-dessus les lys renversés, les ramures ou les palmes de l'appui,» : les balcons sont multiples dans RC, il faut ensuite s'entendre sur la définitions des lys renversés. Il peut s'agir du balcon de l'illustration dont on vient de parler (Orion aveugle), du balcon à Nice par Paul Nash (Passage, premier tome des Eglogues), de la balustrade du Bocal aux poissons rouges (en considérant que la plante est une "palme": «Une plante, incolore, disproportionnée à son pot minuscule, suggère et rejoint l'arche d'un pont.» (Été, p.219-220)), du balcon des Garnaudes, "lys" et "ramures":

[…] l'on distingue, depuis ses balustrades, entre les branches bleues d'un grand cèdre, les flèches noires, au loin, de la cathédrale de Clermont […] (Roman Furieux, p.62)
Les branches du cèdre, chacune un grand triangle bleu gris à la base très allongée, superposées comme les toits d'un pavillon d'Asie, atteignaient presque les volutes et les lys renversés de la rampe ajourée. (Ibid, p.70)

"lys" et "balcon" sont des entrées de Travers Coda (il conviendrait dès lors de se reporter à chaque page pour faire le relever du contexte des mots — note pour un travail futur (ou pour des volontaires)).

- «la perspective d'une rue certainement parisienne et clairement identifiable, ne serait-ce qu'au premier édifice, de style curieusement florentin»: je fais l'hypothèse qu'il s'agit ici du quai des Orfèvres que l'on voit à l'arrière-plan du Bocal aux poissons rouges, en particulier parce qu'il est fait allusion au «bureau de l'inspecteur Pater, dans l'île de la Cité, à Paris.» page 88 de Travers Coda. Mais est-ce que le quai des Orfèvres a quelque chose de florentin?

- «ne serait-ce qu'au premier édifice, de style curieusement florentin, que rencontre l'œil en s'élevant à partir des lignes de petits caractères noirs, réguliers,»: ou s'agit-il encore du dessin de Claude Simon? Le bâtiment au premier plan est-il clairement identifiable (pas par moi quoi qu'il en soit), et de style florentin?

- «d'où il pourrait tout aussi bien remonter jusqu'à la main qui tient la qui tient le et pourquoi pas jusqu'à lui-m»: l'auteur qui était en train de décrire le dessin passe de la main dessinée qui tient la plume à sa propre main qui tient le livre (l'autre main écrit et tient une plume, elle aussi (du moins potentiellement, théoriquement, puisque nous savons que RC tape sur un clavier)).

- «(et cesse de te plaindre)»: de la main de l'écrivant (de son corps) nous passons à ses pensées — à rapprocher de la suite du texte: complainte du fils qui a perdu sa mère et qui s'admoneste pour ne pas s'apitoyer sur lui-même (ceci est une hypothèse).

- «(la compagnie de Pompes funèbres m'avait remis une urne blanche, que je transportais avec moi dans la montagne, donc, et que j'ai bien cru ne jamais pouvoir ouvrir, une fois parvenu à l'endroit qui me paraissait le plus adéquat, un rocher gris dans la lumière, tavelé de lichen)»: passage au "je", aux souvenirs.
Le livre est illustré par les albums Flickr, il y a complémentarité, mais aussi preuve: la photo permet de faire la part entre la fiction et les souvenirs. «Ce qui a eu lieu», disait Barthes de la photographie dans La chambre claire (citation de mémoire).

- «(Mme de R. déplorait le remembrement, les champs vastes comme des pistes d'aérodromes, la disparition des haies;»: il faut supposer que RC se fait cette réflexion en traversant les prés pour trouver l'endroit propice pour disperser les cendres de sa mère; nous pouvons supposer sans grand risque que Camus partage les regrets de Mme de R., morte elle aussi (et la marche ou la promenade permet d'associer un paysage à un autre, de passer d'une morte à l'autre).
Il me semble trouver une description de ces montagnes dans Roman Furieux:

[…] car on l'atteint sans quitter le plateau, par des chemins de vaches et de chars à foin, où s'accrochent aux buissons, en traînées beiges, la laine des moutons. Ils [Roman et Diane] traversent un petit bois, ils contournent un champ de blé, ils s'ouvrent un passage en écrasant quelques ronces jusqu'au roc arrondi, grisâtre, où ils s'assoient. (Roman Furieux, p.107)

- «et elle impressionnait beaucoup Gabriel parce qu'elle prononçait maï et cheni)»: il s'agit de Mme de Rigaud (Gabriel étant l'un des prénoms de Renaud Camus). Renaud Camus se souvient d'elle au moment de sa mort, en 2003:

Elle était venue dans la région en 1938, au moment de son mariage. Elle disait qu'on n'a plus aucune idée aujourd'hui de l'attrait ancien du paysage gascon, quand il y avait des haies partout, et que les champs étaient pleins de coquelicots. Elle regrettait surtout les coquelicots.

C'est elle qui prononçait maï pour maïs. Elle m'avait aussi beaucoup impressionnée en me félicitant pour mon cheni (pour chenil) […] (Rannoch Moor, p.59)

Dans une ultime hypothèse, ou extrapolation, il serait possible de lier l'idée (ou l'image) des balustrades, de la vue à partir d'une fenêtre sur une rue parisienne, d'un tableau ou d'une illustration et le souvenir de Mme de Rigaud:

De bon matin Mme de Rigaud sortait sa petite chienne dans le parc de la chartreuse, ou bien elle allait surveiller je ne sais quelle plantation dont l'essor lui tenait à cœur. Longtemps elle arbora, pour cette rituelle promenade de l'aube entre les murs de son parc, un peignoir rose. Tandis que je rasais dans ma tour, je la voyais, à travers la fenêtre de la salle de bain, passer très en contrebas, un peu comme en ces tableaux de Vuillard, ou de Bonnard, mais surtout de Vuillard, où l'action, dans un square parisien, est observée de très haut, du cinquième étage d'un immeuble. Et j'aimais beaucoup cette silhouette rose entre les arbres dénudés, dans la brume des matins d'hiver. (Ibid, p.60)

Ainsi le cercle se referme sur «La vue, les vues».

Les Garnaudes

Échange est le livre le plus biographique de Camus, peut-être, avec sa chronologie (auxquels il faudrait ajouter quelques pages du Journal d'un voyage en France, celles où il raconte son passage dans le Massif central, qu'il parcourt en partie avec sa mère[1]).

J'avais cru que les Garnaudes étaient détruites, je ne sais plus pourquoi, peut-être à cause de certaines pages de L'Élégie de Chamalières...
Non, finalement (je fais mes recherches en même temps que j'écris...), finalement mon erreur provient de ce message, et non, la maison ne devait pas être détruite, j'avais oublié la conclusion du fil de discussion...

Quoi qu'il en soit, j'ai découvert en préparant la lecture des Églogues d'hier une série de photographies concernant cette maison et son quartier, mises en ligne au printemps dernier.



Rappel: Échange est disponible, il suffit de le commander, mais il faut penser que le nom de l'auteur est "Denis Duparc".

Notes

[1] Complémnet le 8 mai 2012: et Roman Furieux, puis les précisions familiales parues dans les journaux après la mort de sa mère en 2009.

Recherche d'un passage

Renaud Camus était à la recherche d'une référence.
J'ai trouvé ceci :

Le f minuscule, en revanche, sous sa main, est toujours une simple barre, un long tranchant droit ou oblique qui, placé au milieu d'un nom, par exemple, le coupe comme un morceau de glace. Aussi Wolfson en viendra-t-il, comme un contrebandier, à repérer des pistes toujours ouvertes, des cols sur lesquels il pourra compter pour passer de l'autre côté, en territoire ami.

Renaud Camus, Été p.193 et Pierssens, La Tour de Babil p.91




Ce qui m'amuse surtout, c'est la suite de la page 193, qui démontre qu' Été n'est finalement qu'un Da Vinci code pour initiés:

Sans doute ai-je eu tort, oui, je le vois clairement aujourd'hui, d'attribuer la conspiration du silence dont mes livres, et Travers en particulier, ont été l'objet, à une animosité personnelle des critiques du monde entier à mon égard: ce qu'ils craignent (et comme ils ont raison!), c'est qu'à attirer, si peu que ce soit, l'attention sur mes patients travaux, ils ne suscitent un lecteur, un seul, qui sache reconstituer, sous les codes dont le danger m'oblige à me servir, et à travers les réseaux rigoureux de mes précises allusions, toutes les révélations dont regorgent les Églogues sur l'histoire universelle depuis 17 ans, depuis 39 ans, depuis toujours, et sur les souterraines entreprises de ce Mal absolu, reconnu par moi seul, à l'œuvre sur tous les continents, et dont par tout un jeu de complexes et infimes relations les propagateurs criminels sont partout, partout, partout et probablement, à cet instant même, un couteau à la main, un couteau à la main, jusque derrière la porte de cette chambre grillagée où ils m'ont enfermé et où j'écris frénétiquement ceci, moi, MOI, la dernière voix et la dernière chance de la Vérité. Ou bien dans ton dos, lecteur, au moment précis où tu lis ces lignes, ce mot, chez toi, dans ton lit, dans une chambre d'hôtel, dans une pièce trop grande dont la lampe n'éclaire pas les confins, dans le compartiment d'un train en route vers Anvers, vers Bâle, vers Sens. La mort nous guette au tournant de chaque phrase.

Passage à rapprocher bien sûr de la page 119:

Parmi les autres pensionnaires de l'institution [destinée à de riches aliénés], moins historiques de stature, mais tout aussi romanesques, figurent aussi un jeune «écrivain» français qui passe ses journées à recopier Bouvard et Pécuchet, ou bien Les Gommes, à moins que sa paranoïa ne s'exprime en longs pamphlets fumeux et vengeurs contre les critiques parisiens [...]

C'est à la fois un peu triste et très drôle.

J'ajoute que la description de cette institution (p.115) me rappelle l'un des palais ou maison de Roman de Caronie, peut-être sur la Côte d'Azur (je n'ai pas le livre Roman Roi pour vérifier), dans lequel je crois voir tout à la fois les Garnaudes (les styles mélangés) et le palais de la Légion d'honneur copié en doublant toutes ses proportions.
De façon générale, j'ai l'impression qu' Été fourmille de références qu'on retrouvera dans Roman Roi, et que qui voudrait les clés (quelques clés) de Roman Roi aurait intérêt à se plonger dans Été.


Réponse de RC

Objet : Royat Fun, ou «la plus jolie façon»

Vous écrivez,

Madame,

«les Garnaudes (les styles mélangés)».

Nous avons l'honneur de vous faire remarquer que le bâtiment des Garnaudes, un moment connu comme "villa Collier", qui se trouve sur le territoire de notre commune, ne présente en aucune façon un «style mélangé». Ne confondriez-vous pas avec les Hautes-Roches, «sur le versant opposé de la petite vallée» ? Et, par voie de conséquence, la famille du père (style mélangé) avec celle de la mère (style pur) ? Entre les deux la Tiretaine, un peu profond ruisseau dont on a dit injustement beaucoup de mal..


Ma réponse

Objet : vision tremblée

C'est de votre faute, aussi, vous écrivez tout en double.

En lisant vos précisions, il m'est venu à l'esprit que je venais de voir deux ruisseaux : « J'ai poussé de nouveau ma table face au mur, sous un plan du jardin de mon enfance, entre ses peu profonds ruisseaux frères [...] » Été p.219

Échange : Comment s'écrivent les légendes

Lorsqu’on commence Echange, on est soulagé, et un peu déçu: retour à un récit, une autobiographie apparemment. Voilà qui est bien moins déconcertant, mais tout de même, quel dommage, on s'était habitué à la magie de Passage, à ses étranges résonnances, on espérait inconsciemment poursuivre l’expérience qu’on sait ne pouvoir trouver ailleurs.

Tout commence par la littérature. Le jardin de la maison familiale, nommé un jour "parc" devant des inconnus, est l'initiateur à la littérature, à la fiction.
Les deux premières phrases du livre, p.9:
«Il y eut d'abord le parc. Et ainsi la littérature, car nous ne parlions jamais, entre nous, que du jardin.»
Puis, p.14:
«— Pourquoi avoir appelé le jardin un parc, devant des inconnus?
— Je ne sais pas. C'est un parc, non?»

Qu'est-ce qui fait la littérature? Un fait mis en scène, transposé en fiction, qui n'est pas du mensonge sans être la vérité, (qui ne serait finalement que de la vérité, un pan, un éclat, et un morceau de vérité est déjà du mensonge. Ou pas.), raconté devant des inconnus, des gens vierges, non prévenus, qui ne savent rien, qui ne peuvent mettre en doute la parole et sont condamnés à accepter le dire comme réalité.

La littérature est ce qui nomme, par elle le jardin devient parc. Le jardin est l'identité, il est le lieu d'où l'on est sûr d'être: «Le parc, c'est-à-dire le jardin, la maison aussi bien sûr, mais surtout le jardin, en tout cas pour moi, représentait donc à mes yeux le lieu exact de /. C'était le centre des récits. C'était nous-mêmes. C'était le garant de notre nom, et de notre appartenance à la ville.» p.19
Lorsque le jardin aura disparu, lorsque la grand-mère du —premier— narrateur ira habiter Paris, les noms vacilleront, s'effaceront, glisseront les uns sur les autres et deviendront insaisissables. Avec le lieu fixe, le jardin, ont disparu les certitudes: «Combien d'heures avons nous passées, tous les deux, assis sur l'un des deux seuls bancs où nous avions nos habitudes, au fond du jardin, au bout des deux seules allées, près du mur, sous les tours de verre, à chercher des noms de famille oubliés!

— Ça commence par un T, disait-elle.» p.29

La disparition des certitudes permet l’apparition des histoires. C’est sur le doute, le glissement des noms et des dates, que naissent les légendes. Il reste des invariants, un homme qui se promène avec des journaux, une lumière d’automne, la terrasse, une créole, un bassin, une tradition de la sieste et du transatlantique, le mariage entre un homme mûr et une jeune fille, des familles nombreuses nées à l’étranger, des jumeaux,... Le livre saisit comment commencent les légendes, légendes purement familiales, qui débordent rapidement sur la rue, sur la ville, sur le monde, par le truchement des voyages, des exils, des explorations. (Et quelle bizarrerie, notent les pages, que l’absence de légendes : «le jardin d’une villa rouge, de style pseudo-Renaissance, étonnamment dépourvue de toute espèce de légende : de ces habitants je n’ai jamais rien entendu dire.» p.30)
Tout est dans la parole, dans ce qui se dit, se transmet et se déforme. Ou pas.
Quelle est la véritable phrase : «Je suis là pour bien manger, bien boire, et coucher avec Madame» p.25, ou «Eh oui, Monsieur aimerait mieux pour servante une jeunesse avec des grands yeux, hein ?» p.93 ? Ou les deux ? L’apparente symétrie ne serait pas due à la fiction, les deux phrases auraient réellement été prononcées ? (Car la seconde apparaît dans un contexte que nous connaissons par VB (ce que ne pouvaient savoir les premiers lecteurs d’Échange), tandis que la première se poursuit par «Phrase citée et recitée dans la famille pendant trois quarts de siècle, sans qu’y ait été changé un iota.», ce qui produit un effet de réel (« le petit fait vrai »). Il serait donc possible que les deux phrases aient réellement été prononcées, dans un écho improbable et avéré.

Il y a recoupements, mais inexacts, ressemblances, mais différences, et inexorablement, tout se mélange. Qui parle, et quand ? On pensait le savoir : « je », à la première page. Puis page 32, « mon fils et moi » : nous sommes perdus, dans tous les sens du terme, de façon irréversible. Il ne sera plus possible de reprendre pied sur une terre ferme, le jardin a disparu, il n’y a plus de terrain solide.
La réalité glisse sur elle-même, on reconnaît des mêmes motifs à des années d’intervalle (et c’est pour cela qu’il est si facile de les mélanger), la réalité et la littérature se chevauchent (cet oncle et ses salons marocains meublant un bordel : avéré, ou réminiscence de Proust ? «Quant à l’architecte, il a deux enfants de son premier mariage : leur mère est morte en couches, alors qu’elle n’avait même pas trente ans, en donnant le jour à un troisième, qui ne vivra pas ; et il se remarie avec une femme qui n’est plus toute jeune, et qui a déjà tenu le rôle de mère, et de gouvernante, auprès de ses propres frères et sœurs» p.58 : cela a-t-il eu lieu ? Car cela ressemble étrangement à la structure familiale des Jalna), la littérature elle-même réemprunte des motifs, Levet cite Rimbaud, RC cite Levet, et l’enfant pâle parcourt le récit, tandis que des personnages hâves et transis hantent les bancs et les terrasses des cafés et que le jet d’eau fait un bruit de duel.
Il reste le cas où la réalité est volontairement déformée, car trop récente, dans un souci de discrétion, ou de mystification (comment savoir ?) : «La transpositions dès lors a pour effet d’entraîner peu ou prou un personnage réel dans une œuvre de fiction, et lui faire jouer un rôle sans équivalent de ce l’on sait de sa vie » p.139 (note à moi-même : se souvenir de cette phrase en lisant les Journaux.)

Qui et quand ? Les noms ne sont plus sûrs, les dates non plus, à cinq ans, dix ans, trente ans près. «La généalogiste passe sa vie à reconstituer l’écheveau des alliances diverses de la famille, à montrer comment tels ou tels rameaux éloignés se sont liés et multipliés, à tenir la chronique des récits qui s’échangent, se mélangent et prolifèrent d’une branche à l’autre. mais elle échoue à poursuivre, de tous les côtés à la fois, chacun des arcanes du sang.» p.58 «Sait-on jamais ce qui résonne dans la tête d’un érudit local, lorsqu’il fait sa promenade du soir, en été, autour de son village, dans l’odeur du foin coupé : les noms, les lieux-dits, les carrefours, telle tour au loin entre les arbres, tel clocher, un infime remblai, dans un champ, chargées de vésanies tournoient dans sa rêverie.» p.99
Il y aurait peut-être un moyen de se sauver : les grandes dates, les faits historiques, communs. Sortir des histoires et s’arrimer à l’Histoire, pour retrouver quelques certitudes, dater des faits, nommer des noms. Le récit abonde de faits que l’on pourrait dater avec précision. Cependant, même dans ce domaine « l’erreur laisse des traces ». «Et les articles se contredisent les uns les autres, telle indication erronée étant corrigée par telle autre où le lecteur est conduit par tout un jeu de subtils renvois » p.175. Même le plus certain n’est pas si certain.

La grande magie du live est son art de la transition, du glissement insensible. Il commence par un récit classique, et se termine par l’apparition de la partition de la page en deux, puis en trois à la dernière page, pour boucler sur la reprise de la première phrase de Passage (échange, dans le sens tennistique, longuement décrit). Il y a accoutumance, (drogue dure, pour ma part), la seconde lecture des deux livres comme un tout permet de saisir des références inaperçues, c’est un véritable virus : tant que le lecteur ne reconnaît rien, aucune allusion, il est sain et sauf. Mais dès qu’il en a reconnu une (ô cette magie de nous connûmes), il est perdu. Il est désormais condamné à lire, dans une quête éperdue et enchantée des références, et cette fierté enfantine d’avoir compris un indice, élucidé une énigme.

le 04/01/2008
Lire absolument Journal d'un voyage en France.

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