Billets qui ont 'Morar' comme lieu.

Renaud Camus - L'Amour l'Automne, chapitre 3, note 14 (vers la surface)

Cette seconde partie de la note 14 (voir ici la première partie) s'inscrit dans le droit fil de ce que nous venons de lire dans la seconde partie de la note 15. Elle se lit sans solution de continuité.

Les références se font plus brèves et plus rapides. A ce stade, le lecteur a normalement accumulé suffisamment de souvenirs de lecture dans les pages précédentes (même sans avoir identifié les sources) pour que les phrases lui "parlent", évoquent un écho.

La seule citoyenneté qui vaille, le seul lien réaliste, profond, superficiel et fécond d’un être avec une terre, un moment, un objet, une phrase, une idée, un autre être, la vie, c’est l’étrangèreté. Les anciens mystiques l’avaient bien compris, de même que les plus simples des croyants d’ancien temps, dont les prières disaient, au plus profond des Landes ou du Gers : Ne soum pas d’aci. (AA, 203-209)

On retrouve l'idée d'arrachement à la vie sociale, matérielle (cf. Outrepas p.143). L'étrangèreté se définit comme la non appartenance, l'inverse de l'enracinement. Il est le titre d'un livre d'entretien conduit avec Finkielkraut et Emmanuel Carrère.
Ne soum pas d’aci est utilisé dans les premières pages de L'Élégie de Chamalières et Le département du Gers (voir §586).


Où qu’il soit en effet, l’homme n’est pas d’ici. C’est lorsqu’il en a le plus clairement conscience (quelles que soient les blessures, les atteintes à sa dignité, les mortifications qui le lui rappellent), c’est alors qu’il est le plus éminemment vivant. (AA, 209-212)

Dimension métaphysique voire mystique de la réflexion. Prendre conscience de son appartenance à un ailleurs non physique, à un hors sol est souvent le résultat d'une violence: l'arrachement se produit matériellement, au sens propre. C'est alors que l'homme atteint sa vraie dimension (je commenterais à titre personnelle: C'est quitte ou double: soit l'épreuve anéantit l'homme ("un" homme), soit elle le sublime. C'est l'expérience des mystiques ou des camps.)


Foin de ces peuples sédentaires, et de ces individus, de ces groupes, qui prétendent tirer gloire, ou supériorité quelconque, de leurs "racines", comme ils disent, de l’ancienneté supposée ou fantasmée de leur présence sur un sol donné, de la coïncidence topographique des événements, des rites et du train-train de leur vie avec les événements, les rites et les routines de la vie de leurs ancêtres. (AA, 212-218)

«de ces individus, de ces groupes, qui prétendent tirer gloire, ou supériorité quelconque, de leurs “racines”,» : groupe dans lequel il serait facile d'inclure Renaud Camus, ou tout au moins les partisans de son parti de l'In-nocence.
Je l'entends d'ici protester. Je corrige donc: la phrase précédente ressemble plutôt à ce que les adversaires de Renaud Camus lui reprochent (en d'autres termes il s'agit d'une simplification, d'une caricature), celui-ci n'a jamais revendiqué quelque "supériorité" que ce soit. "Tirer gloire" serait déjà plus proche, mais le mot exact serait "tirer saveur": de la même façon que certains ne jurent que par les produits du terroir, Renaud Camus a la conviction que son appartenance à un territoire, à une langue, à une histoire, donne sa saveur à un homme, à chaque homme, et qu'il est donc important, pour un monde de goûts, que chacun sache d'où il vient et sache ce qu'il doit à ses origines.

Foin de ces peuples sédentaires, et de ces individus, de ces groupes, qui prétendent tirer gloire, ou supériorité quelconque, de leurs "racines", comme ils disent, de l’ancienneté supposée ou fantasmée de leur présence sur un sol donné, de la coïncidence topographique des événements, des rites et du train-train de leur vie avec les événements, les rites et les routines de la vie de leurs ancêtres. Plus ou moins biens logés, nous sommes tous à l’hôtel. Mieux vaut le savoir, s’en réjouir, et choisir si l’on peut tous les jours sa chambre aussi bien qu’on le peut. (AA, 212-220)

D'une phrase à l'autre il y a glissement, sans solution de continuité (ce sont ces glissements qui exigent toujours une lecture attentive; «je voudrais que mon art soit un art de la transition», phrase de Wagner revenant à plusieurs reprises dans L'Amour l'Automne).
La première fait d'abord entendre en écho la voix des contradicteurs de Renaud Camus («prétendent tirer gloire, ou supériorité quelconque»), puis celle des partisans du déracinement, de la fantaisie, de l'errance, contre la répétition perpétuelle d'une tradition qui s'apparente à un emprisonnement («des rites et du train-train de leur vie avec les événements, les rites et les routines de la vie de leurs ancêtres»).
La suite («Plus ou moins biens logés, nous sommes tous à l’hôtel.» etc) est davantage le regard camusien métaphysique, presque fataliste.
Cette allusion à l'hôtel était apparue dans le fil précédent, p.225 et 233 (fil "plus bas" puisque qu'il s'agit de la note 15, mais "plus haut" puisque nous l'avons lu avant: amont et aval se confondent, ces dénominations ne conviennent plus).


Bax, nous l’avons vu, n’en jugeait pas autrement. Jamais il n’eut de maison. Plus il reçut d’honneurs, moins il eut de résidence. (AA, p.221-222)

Je ne suis pas bien certaine que "nous l'ayons vu" de façon claire. Il me semble même que non. Ce que nous savons, c'est que Renaud Camus et Pierre sont sur les traces de Bax au Station Hotel de Morar, et que Bax résidait chez son frère quand il composa November Woods, ainsi que le précise le bas de note 15 (p.236): en fait, cette phrase p.222 est plutôt l'explication rétroactive de l'apparition de la mention de Bax p.236 dans la note 15, où nous passions abruptement d'un développement sur l'identité et la vie à l'hôtel à une allusion à Bax, sa musique et ses maîtresses.

Bax, nous l’avons vu, n’en jugeait pas autrement. Jamais il n’eut de maison. Plus il reçut d’honneurs, moins il eut de résidence. Anobli, chevalier de toute sorte d’ordres, compositeur officiel de la cour, chef de la musique du roi, puis de la reine, auteur de la marche solennelle du sacre, il habitait dans la campagne anglaise des auberges au nom interchangeable, Cerf d’or, Cygne noir, Cœur couronné, Cheval blanc. Et il mourut chez des amis, près de Cork, après une promenade où l’avait bouleversé la beauté du coucher du soleil. (AA, pp.221-228)

Le nom des hôtels reprend ceux de la page 196 (note 14 "vers le fond", donc lu avant). Il "manque" le nom de l'hôtel nabokovien (présence en creux). Il s'agissait alors d'évoquer les hôtels que Renaud Camus et Pierre utilisaient durant leur voyage en Ecosse: passage d'une vie à l'autre.
Ces quelques phrases sont informatives, biographiques.


Finalement nous n’avons jamais vu sa chambre, à l’ancien hôtel de la Gare. Il aurait fallu revenir l’après-midi, nous n’avions pas le temps. Le temps manque tout le temps, comme l’argent ; et cela en toute indépendance des quantités dont on dispose, qu’il s’agisse de l’un ou de l’autre. Le sens coule des mots à mesure qu’ils passent de main en main, de bouche en bouche, de page en page, de livre en livre, de jour en jour. C’est à croire que la perte est leur valeur d’échange, la dépense leur signification, leur contenu l’abandon, le départ, le double. Il n’est que de céder, mon amour : des noms sont bien gravés dans la pierre, sur la plage, mais ce sont ceux d’acteurs, d’éclairagistes, de perchmen, de responsables du casting — a super here, a clown there, as a painter of old Italy set his face in a dark corner of his canvas. Qu’y a-t-il dans un nom, et comment peut-on en être amoureux ? (AA, p.229-236)

. Suite (conclusion) des premières pages de L'Amour l'Automne, qui nous avaient menés du Station Hotel à Morar à sa propriétaire précédente (hôtel p.14 et suivantes, ancienne propriétaire page 33 et suivantes). Ces détails n'apparaissent pas dans le journal 2003, Rannoch Moor: une fois de plus il y a tranfert d'informations d'un livre à l'autre.
Il y a renoncement: «nous n'avons jamais vu» (les phrases suivantes jouent sur la thématique de la perte).

. Glissement entre le temps, l'argent, le sens: ce qui manque, ce qui se dévalue, ce qui coule et échappe. Cette perte se fait dans l'échange, par la circulation.

. «Enfance mon amour ! Il n’est que de céder…» : Eloges, Saint-John Perse
Céder, perdre, se dévaluer, couler vers la fin, la disparition : la mort

. «des noms sont bien gravés dans la pierre, sur la plage, mais ce sont ceux d’acteurs, d’éclairagistes, de perchmen, de responsables du casting»: les tombes du village dans Breaking the Waves. Cf. L'Amour l'Automne page 24:

Breaking the Waves devait d'abord s'appeler Amor Omnie. Mais le producteur a failli se trouver mal, paraît-il, quand on lui a proposé ce titre-là. La scène qui a été tournée sur la plage est celle de l'enterrement. De petites plaques de pierre avaient été dressées dans le sable pour figurer les sépultures des gens du village. Et comme il avait bien fallu graver des noms, sur ces plaques, on avait pris ceux de l'équipe de tournage. (AA p.24, chapitre I)

.a super here, a clown there, as a painter of old Italy set his face in a dark corner of his canvas Stephen parlant de Shakespeare dans Ulysses de Joyce. Déjà vu page 230-231 de L'Amour l'Automne (note 16 vers la surface), reprise d' Été, pp.324-325). Ce qui a disparu, c'est l'allusion au nom, William. (Nous avons donc de faux noms sur les tombes, un nom disparu dans une citation, comme plus haut manquait le nom de l'hôtel).

. «Qu’y a-t-il dans un nom, et comment peut-on en être amoureux ?»
What's in a name est une question de Shakespeare reprise par Joyce, comment peut-on en être amoureux est la question que l'héroïne de Breaking the Waves, folle de douleur, pose dans l'église vide du village.
Le nom propre, l'un des axes de l'Amour l'Automne. Quelle signification, quel rapport avec le signifié? Qu'est-ce que nommer, qu'est-ce que le sens? Voir le poème de Crane en exergue: names we have, even, to clap on the wind; / But we must die, as you, to understand.

  • nom, perte, mort, William, argent/monnaie

Je te piloterai dans Rome à distance, ô bien-aimé vivant : je serai ton ombre et ton chien, ton plan, ton guide et ton petit carnet — une liste entre tes doigts, deux ou trois adresses mal transcrites, une encre qui s’efface ; tu seras mes jambes et mes yeux, mon regard et le bruit de mes pas, mon ambassadeur chez les morts sous les pins.

??? Cela rappelle "nous sommes les yeux des morts" de Pirandello, mais il y a autre chose, je ne sais pas quoi. Rome, la pluie de Robert Harrison? un quart d'heure de feuilletage ne m'a rien permis de trouver.

  • Rome, mort/vie, effacement/perte, yeux/vue

L’île, je crois l’avoir déjà indiqué (« ¡ Ah de la vida ! » ¿ Nadie me responde ? »), a la propriété singulière d’apparaître et de disparaître — j’allais écrire à volonté; tantôt elle consent à se laisser capter par la photographie et tantôt non, selon ce qui semble un caprice.

L'île de Rum, dont nous avons parlé plus haut. Il s'agit d'une particularité constatée tandis que des couples enquêteurs marchent sur les traces d'Arnold Bax.

  • Rome/Rum, visible/invisible => yeux, vie/mort/effacement/perte

C’est la carte postale inattendue d’un ami d’enfance qui me l’a remise en mémoire et qui, à son égard, a relancé en moi, si j’ose m’exprimer ainsi, la vieille machine à désirer.

C'est dans Sommeil de personne, le journal de 2001:

Mon ami Alain G., que j'aimais quand j'avais quinze ans, est en Écosse, d'où il m'envoie une carte postale merveilleuse, d'un long format horizontal, montrant le château de Kinloch, sur l'île de Rum. […]
[…] Je me souviens toutefois que pris d'un accès fébrile, provoqué par la carte postale d'Alain G., qui ne saura jamais dans quelle agitation de l'esprit il m'a plongé, j'ai passé une bonne partie de cette nuit-là à consulter des cartes, des atlas, et surtout un libre de photographies que sans doute j'ai acheté à Perth ou à Édimbourg il y a quarante ans, et qui sappelle Scotland's Spendour — non, erreur, je vois que la première édition de ce livre date de 1960 mais que le volume que je possède est un reprint de 1964: j'ai donc dû l'acheter (ou le voler'', j'en ai peur) chez Blackwell's, à Oxford, en 1965 ou 66.
Renaud Camus, Sommeil de personne, août 2001, p.414-415

  • Rum, souvenirs, carte postale

J’avoue que je m’embrouille un peu, cela dit, entre tous les Wilson anglais du dernier demi-siècle : en tout cas ce n’est pas l’auteur d’Anglo-Saxon Attitudes (même s’il m’est arrivé, le croiriez-vous, de marcher sur ces traces dans Merano, ou Meran, au-dessus du lac de Garde), mais bien celui d’Outsider, Colin, qui un beau jour de 1971 reçut l’énorme manuscrit de notre héroïne, Homo Mutens, Homo Luminens.

Wilson, via William Wilson de Poe, est l'archétype de l'homonyme.
Angus Wilson fut un célèbre homosexuel. Meran/Moran, etc.
Colin Wilson reçoit le manuscrit de Charlotte Bach.

  • Wilson, double, Meran/Moran, Charlotte/Charles/Karl, Bach/Bax.

L’impératrice Charlotte (la Carlotta du film) perd la raison un peu après l’exécution de son mari (ou même un peu avant, semblerait-il) et, comme le roi Othon, le frère de Louis II, elle passe ce qui lui reste à vivre dans une obscure folie, en l’occurrence à Miramar, près de Trieste, puis au Bouchout.

  • Charlotte, impératrice, folie

Ach, alles ist hin…
Le maître est là. Signum est enim res. Moravia, à l’époque où il écrivait Agostino, était le mari de Morante. Comment faites-vous pour ne pas comprendre ? Il ne cesse de tomber. Mentre l’amore… (nous cherchions aux confins de Parme un petit hôtel pas trop cher).

. La citation exact est «Ach, du lieber Augustin»: début d'une chanson entendu dans la rue par Mahler un jour qu'il fuyait les disputes de ses parents. Là encore, ce qui manque, c'est le prénom, c'est le nom.
Mahler raconte à Jones une séance avec Freud. Extrait de l'article :

Dans le cours de la conversation, Mahler dit soudainement qu'il comprenait maintenant pourquoi sa musique n'avait jamais pu atteindre le niveau le plus élevé, même dans ses plus nobles passages, inspirés par les émotions les plus profondes, gâtée qu'elle était par l'intrusion de quelque mélodie vulgaire. Son père, personnage apparemment brutal, traitait fort mal sa mère et quand Mahler était petit, il y eut entre ses parents une scène particulièrement pénible. L'enfant ne put le supporter et se précipita hors de la maison. A ce moment un orgue de barbarie, dans la rue, égrenait l'air populaire viennois: «Ach, du lieber Augustin...» De l'avis de Mahler, la conjonction inextricable de la tragédie et de la légèreté était depuis lors fixée dans son esprit; l'une amenait inévitablement l'autre avec elle.
Ernest Jones, Sigmund Freud - Life and work, Hogarth Press, London 1955, vol.2 p.89. cité par Jacqueline Rousseau dans son article «Ach, du lieber Augustin...», article de L'Arc n°67 consacré à Mahler.

L'article se termine ainsi: «Ach, du lieber Augustin, alles ist hin... (Ah! cher Augustin, tout est foutu...)».

. Augustin ou le maître est là de Joseph Malègue, roman catholique.
. Citation de Saint Augustin dans De doctrina christiana: «on a pu parler, notamment à propos des cinq premiers chapitres de De doctrina christiana, d'une théorie générale des signes» (Fabio Leidi, Le signe de Jonas: étude phénoménologique sur le signe sacramentel)
. Augustin -> Agostino, qui est le nom du personnage qui tombe de bicyclette dans Prima della Rivoluzione.
. Mentre l’amore : citation du Jardin des Finzi-Contini (L'amour est un jeu plus cruel que le tennis).
. «nous cherchions aux confins de Parme» : voyage avec Pierre, en 1999. Retour à Canossa, p.380-381. La vie à l'hôtel.

Variation sur le nom d'Augustin. Accélération du passage d'un référence à l'autre, de plus en plus courtes. Ce ne sont plus que des signes, des traces de traces.


Le thème du bock, en effet, fait l’objet cette année-là d’assez nombreuses variations, peintures et dessins dont les débuts dans le monde sont heureusement éclairés, comme d’habitude, par les carnets de Mme Manet — je pense en particulier au précieux registre de comptes conservé aujourd’hui à la Morgan Library. (AA, p.238)

Manet a peint l'exécution de Maximilien, époux de l'impératrice Charlotte. Il existe également plusieurs versions de ce tableau.

  • Bock/bac/Bax, variation, Manet/Monet/mon nez, etc, Morgan, variation

Pourquoi est-ce que vous lisez le Coran ? demande Emmelene au capitaine. (AA, p.238)

La première référence à Emmelene Landon dans le chapitre III quand on lit "en suivant les étoiles" apparaît p.199 (note 14 "vers le fond"). Les suivantes appartiennent à la note 16 en lisant "vers le fond": p.204, 205, 217. La page 217 donne l'explication la plus claire: «Justement Miss Landon est peintre. Elle tient son journal Elle s'embarque à bord d'un cargo dans l'intention de faire le tour du monde». Le cargo sur lequel est embarqué Emmelene Landon est le Manet.

Assonnances présentes : Coran, Morgan.
Assonnances "en absence" (les mots ne sont pas imprimés, ils ne sont là que par allusions, si le lecteur les repère): Landon, cargo. Echos vers le silence. Une fois encore, c'est le nom qui disparaît…

  • Manet, Landon/Morgan/Coran/cargo, bateau (thème marin)

Ce rêve est trop fort pour moi. Je pensai qu’il n’y a point de pièce de monnaie qui ne soit un symbole de celles qui resplendissent sans fin dans l’histoire et la fable. Jamais je n’avais vu Londres à ce point enchanteur. J’étais le voyageur et toi, don Ramon, le batelier funèbre aux yeux de flamme. Owen en uniforme, avec sa casquette (en 1917), ressemble à s’y méprendre à un acteur qui (en 1937, mettons) interprèterait le rôle d’Owen. Le Zaïre a repris son ancien nom. Maintenant tout dépend de toi. Dieu a compté les jours de ton règne, et il en a marqué la fin. (AA, p.238)

D'une phrase à l'autre la référence change. Nous suivons d'assez près le déroulé des références dans la note 16 en direction du fond vers la page 204.

Ce rêve est trop fort pour moi.

Little Nemo, peut-être. Ou Duane Michals. Ou HG Welles…

Je pensai qu’il n’y a point de pièce de monnaie qui ne soit un symbole de celles qui resplendissent sans fin dans l’histoire et la fable.

"Le Zahir" in L'Aleph, de Borgès

Jamais je n’avais vu Londres à ce point enchanteur.

Virginia Woolf, Mrs Dalloway.

J’étais le voyageur et toi, don Ramon, le batelier funèbre aux yeux de flamme.

Antonio Machado, "à Don Ramon del Valle-Inclan" Le nom de Charon n'apparaît pas ici.

Owen en uniforme, avec sa casquette (en 1917), ressemble à s’y méprendre à un acteur qui (en 1937, mettons) interprèterait le rôle d’Owen.

cf p.160 dans L'Amour l'Automne. La personne ressemble à l'acteur qui doit lui ressembler… Miroir sans fin.

Le Zaïre a repris son ancien nom.

Zaïre/Zahir. devenu la république du Congo. Lointain écho vers Binger/Niger et le voyage en Afrique à partir du Niger raconté dans Journal de Travers et dont on trouve une trace pages 37-38, 53, 74, 96, par exemple

Maintenant tout dépend de toi.

Et nunc manet in te (sur une indication de RC sur la SLRC): Il s'agit donc du titre de l'ouvrage dans lequel Gide raconte sa vie conjugale avec sa femme Madeleine. La citation exacte, tronquée, provient du Culex, vers 269:
«Poenaque respectus et nunc manet Orpheos, in te.»
Gide a donc fait disparaître un nom propre, usage que l'on retrouve très souvent dans L'Amour l'Automne, et ce nom propre est Orphée, nom de poids dans les Églogues.

  • Owen/Nemo/Monet/Manet/monnaie (Zahir) Zahir/Zaïre/Congo/Niger

Dieu a compté les jours de ton règne, et il en a marqué la fin.

Daniel 5,26


Onuma Nemon a collaboré à de nombreuses revues, dont L’Infini, Perpendiculaire, La Main de singe. C’est une belle tombe pour un marin. Hier soir je pensais à elle. Je parlais avec elle, comme je faisais souvent, plus aisément en imagination qu’en sa présence réelle. Ne quittez pas, me dit-elle, je vous passe Monsieur Lindon, président-directeur-général des Éditions de Minuit. (AA, p.238-239)

. Onuma Nemon : nom riche en assonances et résonances. A écrit un livre intitulé Roman.

. C’est une belle tombe pour un marin. : phrase détournée de Vingt mille lieues sous les mers : « Ah, c'est une belle mort pour un marin», dit le capitaine Nemo.

. Hier soir je pensais à elle ... présence réelle : Gide. Et Nunc Manet in Te - Journal 1939-1949, Pléiade 1959, pp.1123 (cf. p.220 de L'Amour l'Automne'')

. Ne quittez pas, … de Minuit. : fragment biographique. Lindon/Landon

  • Nemo/Nemon, Charon/Ramon/Roman/Landon/Lindon, Manet/Minuit, mort/tombe

Quant au médecin, on l’aura cependant reconnu sans difficulté, bien que ce passage le concernant ait disparu du rapport, pour une raison qui reste à éclaircir : il s’agit certainement du personnage rencontré tout au début de l’enquête, dans le long couloir de l’établissement thermal.

Hum, je m'y perds. Je ne sais pas. Cette phrase m'évoque le docteur Morgan, Projet d'une révolution à New York, L'Île noire (Tintin), Tristan de Thomas Mann (la clinique).

Serait-ce seulement à cause de l’actrice choisie, la Nelly du film de Carné est assez éloignée, il faut le remarquer, de celle de Mac Orlan.

. Le film de Carné est Quai des Brumes, Nelly est joué par Michèle Morgan, nom de scène de Simone Roussel.

  • Roussel, Morgan

Je suis littéralement fou de toi. Pero sigo mi destino; estoy desprovisto de todo, confinado al lugar más escaso, menos habitable de la isla; a pantanos que el mar suprime una vez por semana.

Traduction : «Mais je subis mon destin : démuni de tout, je me trouve confiné dans l’endroit le plus étroit, le moins habitable de l’île, dans des marécages que la mer recouvre une fois par semaine.» Appartien à l'incipit de L'Invention de Morel. Thème de la maladie et de la mort.

Je ne sais plus si nous avons identifié une source pour la première phrase, «Je suis littéralement fou de toi.»

  • Morel, île (thème marin)

Le titre fait filialement allusion à un autre inventeur insulaire, à Moreau. Avez-vous remarqué le moment où la mèche se détache ? Mais la mémoire humaine est si bizarre (but so odd is the human memory) que je ne pus alors rien me rappeler (that I could not then recall) de ce qui concernait ce nom bien connu (that well-known name in its proper connection).

. L'Invention de Morel fait référence à Moreau (L'Île du docteur Moreau, de H.G. Wells.).
. Proust, il s'agit du violoniste Morel
. citation de L'Île du docteur Moreau.

  • Moreau, Morel, île

Quiconque, au demeurant, a jamais fait la navette entre une traduction et son original est conscient des abîmes qui séparent la vie d’une œuvre dans une certaine langue et son existence dans une autre. Il convient toutefois de préciser que l’ex-Michael Karoly (Karoly était en fait son prénom, à l’origine), l’ex-“baron”, l’ex-“Monsieur Karl” (le dandy des premières années londoniennes), devenu comme par enchantement, donc (encore qu’on ait sauté quelques étapes, pas toujours très reluisantes), Mme le Professeur Bach, indiquait tranquillement à son correspondant, dans sa lettre d’accompagnement, que les quelques centaines de pages qu’elle lui faisait parvenir n’étaient que les «prolégomènes à un travail futur de près de trois mille pages qui démontrerait, sans aucune ambiguïté, que la déviation sexuelle était le moteur de l’évolution». Enfin il est essentiel de se souvenir également que le tireur d’élite était Wilson, pas Evans.

. La première phrase est-elle une citation? L'interlocuteur de Charlotte Bach était Colin Wilson.
«prolégomènes à un travail futur de près de trois mille pages»: c'est le genre de phrases et de projet que RC lui-même adore. Par exemple, «Je devrais ne faire plus qu'un énorme unique livre, philosophique et moral, qui serait la somme de tout ce que je ne comprends pas… Quelques points qui m'échappent (en cinquante-deux volumes).» (Parti pris, p.339)

.Enfin il est essentiel de se souvenir également que le tireur d’élite était Wilson, pas Evans. : Willie Wilson et Bob Evans, voir la référence chez Bruce Chatwin. Confusion dans les noms

  • langue/sens, Charles/Karl, travesti/sexe, Wilson, Bob

Voir ici la note 14 dans sa continuité, à lire d'un seul élan.

Nous remontons vers la surface, note 13.

Quelques îles écossaises

L'île de Rum

Ian Lace et son épouse étaient sur les traces de Bax, bien entendu. Mais le couple suivant, lui, dans une large mesure, est sur les traces de Lace et de sa femme. Cette évidence ressort nettement de la succession des entrées, sur le site des admirateurs de Sir Arnold (au demeurant très bien fait). Ainsi les plus récents pèlerins narrent-ils leur visite à l’ex-Station Hôtel (qui ne s'appelle plus de la sorte depuis longtemps), et décrivent-ils avec grand soin les changements intervenus, non seulement depuis les temps lointains des séjours du maître et de sa maîtresse, mais aussi depuis ceux, beaucoup plus récents, du dernier examen des lieux par les experts précédents.

Scrupuleux, pour donner une idée de la vue, ils offrent deux photographies, prises exactement selon le même angle, à quelques minutes d'écart : Rum visible, Rum invisible.

Là, pas là.

L'étrange est que dans les deux cas la baie, la plage, la mer elle-même, tout est parfaitement clair, très net, nullement brumeux. Il y a seulement que, d'une image à l'autre, cette île pourtant assez grande, et relativement proche, a disparu.

Renaud Camus, L'Amour l'Automne, p.90

"Ian Lace" : l'un des biographes d'Arnold Bax («L'UN DES BAXIENS LES PLUS INDUSTRIEUX ET PERSPICACE», L'Amour l'Automne, p.64)

"le couple suivant" : Christopher and Sheila Webber, qui font le pélerinage aux environs de l'année 2000, ainsi qu'ils le racontent ici, "sur le site des admirateurs de Sir Arnold". On peut supposer que "la succession des entrées" s'est transformée en un seul long article.

Les deux photos de Rhum sont celles-ci, reprises de l'article cité supra :

Ainsi trois couples, ou même quatre, se succèdent : Bax et sa maîtresse, Ian lace et sa femme, Christopher et Sheila Webber, puis Pierre et Renaud Camus. Les récits s'entremêlent, sans qu'on sache jamais exactement à qui attribuer quoi. Les doubles se dédoublent et se répliquent — jamais exactement.

L'île de Skye

(Il convient également de savoir que deux clans se partagent l'île, depuis toujours - mais cela de façon très inégale : au sud, le long de cette presqu'île, Sleat (prononcez Slate), qui a déjà été évoquée, ce sont les MacDonald, dont le chef fut jadis "Seigneur des îles" ; au centre et au nord, sur un territoire beaucoup plus vaste, ce sont les MacLeod.

Cependant ce partage n'est pas très rigoureux. Il y a des échanges, des enclaves, des enclaves dans les enclaves. Et la fameuse Flora MacDonald, par exemple — restée dans l'histoire pour l'aide qu'elle apporta au Prince Charlie pendant sa fuite —, a passé dans la région septentrionale, toute MacDonald qu'elle était, et mariée à un MacDonald, la plus grande partie de sa vie sur l'île. Pour tout arranger l'avant-dernier chef des MacLeod était une femme, et elle aussi s'appelait Flora, sans doute en hommage à l'héroïne. Marc l'a rencontrée, ou plutôt il l'a aperçue, lors de son premier voyage là-bas, au cours de son adolescence. Il en garde un souvenir très vif. Mais le résultat de cette mémoire trop chargée, c'est qu'il s'embrouille souvent sur le nom, et qu'une fois sur deux il dit MacLeod pour Mac-Donald. Plus grave encore, en nombre d'occasions, par une espèce d'automatisme d'habitude, il dit Flora Tristan, pour parler de la loyale protectrice du malheureux prétendant. Ce lapsus amuse beaucoup Mme Marquères, grande admiratrice de la paria pérégrinante.

Renaud Camus, L'Amour l'Automne, p.94

"Il y a des échanges, des enclaves, des enclaves dans les enclaves." :Je ne pense pas qu'il s'agisse d'une allusion délibérée de Renaud Camus à BVP, mais plutôt du plaisir de retrouver dans la réalité un de ses motifs favoris. Réalité et rêve ou fiction se chevauchent, il y a nappage:

Enfant, je passais des heures à tracer des cartes de pays imaginaires, d'une folle complication. Tel Etat par exemple était divisé entre catholiques et protestants. Mais les régions protestantes n'étaient pas d'un seul tenant, et surtout, elles recelaient toujours en leur sein des provinces catholiques, lesquelles comptaient plusieurs enclaves protestantes, qui à leur tour, etc. (un raffinement particulièrement jouissif était que le fief le plus enclavé fût le fief familial du souverain (d'où il arrivait qu'il tentât de gouverner)).

Buena Vista Park, (1980), p 61

"lors de son premier voyage là-bas, au cours de son adolescence":

Je suis incapable, for the life of me, de me souvenir si je l'ai déjà visité [le château de Dunvegan], en 1962 ou 63, sous la conduite du chef d'alors du clan Mac Leod, dame Flora MacLeod of MacLeod. Je crois me rappeler assez bien cette femme. Mais de Skye je n'ai en mémoire aucune image datant de ce temps-là. Or c'est une île qui par sa splendeur ne peut manquer de frapper les regards et les imaginations. J'en viens donc à me demander si je n'ai pas rêvé ma rencontre avec dame Flora — à la suite de la lecture de quelque article de magazine la concernant, par exemple.

Renaud Camus, Rannoch Moor (2006), p.456

"Mme Marquères" = Jeanne Lloan :

Pendant tout ce voyage, au grand amusement de Jeanne Lloan, presque chaque fois que je voulais dire Flora MacDonald j'ai dit Flora Tristan.

Renaud Camus, Corée l'absente (2007), p.369

Quelques pages plus loin dans L'Amour l'Automne, Rum est de nouveau évoquée:

Eux contemplent Rum sous plusieurs angles, de loin. Hélas ils n'arrivent à trouver personne qui consente à les y conduire, serait-ce à bord d'un voilier, d'un canot, d'une simple barque.

L'Amour l'Automne, p.104

La référence à ce voyage manqué se trouve p.483 dans Rannoch Moor : «Dans Mallaig nous apprîmes sans déplaisir excessif que c'était toute une petite affaire que de se rendre à Rum, et même une chose impossible ce jour-là; [...]»

Puis le texte semble comparer les deux voyages, celui de l'été 2003 et de mai 2004, constatant le même phénomène optique que celui photographié par les Webber:

Lors de leur premier passage, debout devant la tombe de Flora, à l'autre extrémité de l'île, tout au nord, ils n'avaient aperçu, en relevant les yeux après la lecture de l'inscription dans la pierre, qu'une vaste étendue de rivage, en contrebas - et tout alentour l'océan sans limite. Et le spectacle leur avait paru si vaste, déjà, si majestueux, si dépouillé, si heureusement en accord avec le personnage étendu là, cette femme, ce mythe, ce [si grandiosement en accord, par sa simplicité majestueuse, avec le personnage étendu là, cette femme, ce mythe, ce], qu'ils n'avaient pas imaginé un seul instant, face à une telle perfection de la coïncidence entre leur expérience sensible et leurs lectures (des guides, des biographies, du Journal du docteur Johnson) que quelque chose pût leur être caché [... that not for a second had they imagined, such was the perfection of the coïncidence between mmmm and mmmm... that something might be hidden from them].

À leur second passage, pourtant [À leur second passage, pourtant (mais il ne s'agit pas des mêmes personnages, de la même combinaison de personnages, des mêmes occurrences de noms, des mêmes incidents that one lives one by one, instead of being made of little separate incidents that one lives one by one... Yes, of course, if it's fine to-morrow... Une femme très âgée et très courbée, très frêle, très faible, mais obstinée, se penche obstinément sur une longue phrase gravée qu 'elle tente obstinément de déchiffrer, malgré sa vue médiocre et sa médiocre maîtrise de l'anglais. Le ciel est énorme autour d'eux. [...] Le ciel est énorme autour d'eux. À leur second passage, pourtant,]

À leur second passage, pourtant (et bien que les nuages fussent plus bas et plus sombres, ce jour-là, au moins au-dessus de leurs têtes), c'est tout un chapelet d'autres îles qui s'étaient révélées à leur vue, avec leurs propres montagnes et leurs allongements de sable blanc, leurs propres isthmes, l'enchevêtrement de leurs masses irrégulières aux contours dramatiques; et elles délimitaient pour le regard un cercle immense, une mer à lui tout seul, pleine de reflets d'acier et d'émiettements de lumière, scintillant autour du promontoire où tous deux, tout trois, où mes trois compagnons et moi nous tenions immobiles, incrédules, stupéfiés de distinguer un monde là où l'instant d'avant

là où l'instant d'avant

l'instant d'avant

L'Amour L'automne, p.105-106, fin du premier chapitre

Deux explications peuvent être avancées:
- soit Renaud Camus, à partir du récit des Webber, imagine qu'en 2004 il a découvert des îles qu'il n'avait pas vues l'été précédent avec Pierre (et les «trois compagnons» sont sa mère, Mme Lloan et Jacqueline Voillat en juin 2004);
- soit cela c'est bel et bien passé ainsi, même si l'on en trouve pas trace dans le journal 2004 Corée l'absente. J'ai tendance à préférer cette explication, imaginant qu'après coup Renaud Camus a trouvé la preuve du phénomène sur le site des admirateurs de Bax (là encore, pure supposition, reconstitution "de chic").

De même, j'imagine que la femme âgée qui se penche pour déchiffrer les inscriptions est Madame Camus, mais je n'en ai aucune preuve, ce n'est qu'une supposition (Elle est bien la plus âgée du groupe). Je n'ai pas trouvé trace de cette scène dans Corée l'absente, mais curieusement, ce passage est profondément gravé en moi, et c'est à lui que j'ai pensé en apprenant la mort de Madame Camus.

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