Billets qui ont 'Rome' comme lieu.

Le dernier tour de Grégoire IX

C'est au moment précis où l'empereur allait porter le dernier coup que lui parvint la nouvelle de la mort du pape Grégoire IX à Rome. Pour la seconde fois, le pape venait d'arracher au Hohenstaufen exécré une victoire certaine sur Rome. Frédéric II devant Rome avait encore frappé dans le vide: le trépas était le dernier mauvais tour joué à l'empereur par le pape Grégoire.

Ernst Kantorowicz, L'Empereur Frédéric II, p.504

Un Romain typique

Trente fois encore ce matin, dans Rome, suis passé entre un objectif et un sujet visé. On sera sur la photo, interposé, pas reconnu, là, pour donner l'échelle, pour faire un flou au premier plan. On dira, à Kobé, à Dordrecht, à Wupperthal, voilà le Romain typique, quelle dégaine !

Gérard Pesson, Cran d'arrêt du beau temps, p.36

Culpabilité

On rencontre ici les auteurs des livres qu'on est en train de lire et ils peuvent demander des comptes. Si peu avancé celui de Patrick Erouart que j'essaie de l'éviter dans les allées du jardin, pour ne pas devoir le lui avouer, puisqu'il est légitimement impatient de savoir ce qu' on en pense.

Gérard Pesson, Cran d'arrêt du beau temps, p.17

Une vie rangée

Soirée avec Marie Ndiaye et Jean-Yves Cendrey qui va commencer sa journée de travail quand nous nous quittons vers quatre heures du matin. Lui ai dit combien ces rythmes de travail romantiques qu'adoptent beaucoup de pensionnaire ici me troublent, me culpabilisent et rendent sans grandeur mes horaires de bureaucrate.

Gérard Pesson, Cran d'arrêt du beau temps, p.11

Les Italiens et la musique

Message de jmarc déposé le 09/03/2004 à 10h00 (UTC)

Objet : Toujours la fleur

Nous revoici à Palerme, cette fois avec Maupassant, qui, logeant à l'hôtel des Palmes, visite la chambre de Wagner… et nous parle de roses… et de Carmen !
Je reviens lentement à l'Hôtel des Palmes, qui possède un des plus beaux jardins de la ville, un de ces jardins de pays chauds, remplis de plantes énormes et bizarres. Un voyageur, assis sur un banc, me raconte en quelques instants les aventures de l'année, puis il remonte aux histoires des années passées, et il dit, dans une phrase:
— C'était au moment où Wagner habitait ici.
Je m'étonne :
— Comment ici, dans cet hôtel ?
— Mais oui. C'est ici qu'il a écrit les dernières notes de Parsifal et qu'il en a corrigé les épreuves.
Et j'apprends que l'illustre maître allemand a passé à Palerme un hiver tout entier, et qu'il a quitté cette ville quelques mois seulement avant sa mort. Comme partout, il a montré ici son caractère intolérable, son invraisemblable orgueil, et il a laissé le souvenir du plus insociable des hommes.
J'ai voulu voir l'appartement occupé par ce musicien génial, car il me semblait qu'il avait dû y mettre quelque chose de lui, et que je retrouverais un objet qu'il aimait, un siège préféré, la table où il travaillait, un signe quelconque indiquant son passage, la trace d'une manie ou la marque d'une habitude. Je ne vis rien d'abord qu'un bel appartement d'hôtel. On m'indiqua les changements qu'il y avait apportés, on me montra, juste au milieu de la chambre, la place du grand divan où il entassait les tapis brillants et brodés d'or.
Mais j'ouvris la porte de l'armoire à glace.
Un parfum délicieux et puissant s'envola comme la caresse d'une brise qui aurait passé sur un champ de rosiers.
Le maître de l'hôtel qui me guidait me dit :
— C'est là-dedans qu'il serrait son linge après l'avoir mouillé d'essence de roses. Cette odeur ne s'en ira jamais maintenant.
Je respirais cette haleine de fleurs, enfermée en ce meuble, oubliée là, captive ; et il me semblait y retrouver, en effet, quelque chose de Wagner, dans ce souffle qu'il aimait, un peu de lui, un peu de son désir, un peu de son âme, dans ce rien des habitudes secrètes et chères qui font la vie intime d'un homme.
Puis je sortis pour errer par la ville.

Au théâtre, par exemple, le Sicilien redevient tout à fait Italien et il est fort curieux pour nous d'assister, à Rome, Naples ou Palerme, à quelque représentation d'opéra.
Toutes les impressions du public éclatent, aussitôt qu'il les éprouve. Nerveuse à l'excès, douée d'une oreille aussi délicate que sensible, aimant à la folie la musique, la foule entière devient une sorte de bête vibrante, qui sent et qui ne raisonne pas. En cinq minutes, elle applaudit avec enthousiasme et siffle avec frénésie le même acteur ; elle trépigne de joie ou de colère, et si quelque note fausse s'échappe de la gorge du chanteur, un cri étrange, exaspéré, suraigu, sort de toutes les bouches en même temps. Quand les avis sont partagés, les « chut » et les applaudissements se mêlent. Rien ne passe inaperçu de la salle attentive et frémissante qui témoigne, à tout instant, son sentiment, et qui parfois, saisie d'une colère soudaine, se met à hurler comme ferait une ménagerie de bêtes féroces.
Carmen, en ce moment, passionne le peuple sicilien et on entend, du matin au soir, fredonner par les rues le fameux « Toréador ».
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En réponse, je citais les impressions de RC à la Villa Médicis un siècle plus tard
Fête de la musique, jeudi soir, à la Villa: aux différents pays sont attribués, outre la scène principale, un carré de jardin. Bien entendu, les différentes musiques se chevauchent, parfois se couvrent tout à fait les unes les autres. Il faut ajouter à cela les Romains, qui vont en s'appelant d'un carré à l'autre, à travers les haies de buis qu'ils massacrent. De malheureux Hongrois tentaient de jouer la Sonate pour deux pianos et percussions, qui pourtant, en temps normal, fait plutôt plus de bruit qu'une gymnopédie. Mais ils étaient assaillis d'un côté par des chansons grecques et de l'autre par du jazz autrichien. Suis-je trop puritain, victime d'un rapport trop peu ludique à la musique? Après tout il peut y avoir un certain charme à glisser d'une phrase à l'autre, d'une sonorité à un timbre divers, entre les vasques, entre les pins. Hélas, je ne peux pas m'empêcher de penser à tout ce qui est écrasé dans cette opération, perdu. En cela, c'est vrai, je ne suis pas du tout baroque, et pas du côté de la dépense. Les Italiens, eux, sont dans leur tradition, qui écoutaient leurs opéras en bavardant et en mangeant, ou plutôt ne les écoutaient pas, se contentant de les entendre quand leur oreille était charmée. Il y a de l'élégance dans cette attitude, et sans doute un vrai luxe, une légèreté qui s'opposerait, comme le souligne souvent Fernandez, à notre nordique esprit de sérieux, en matière d'art. Lui reproche à Flaubert, ou Wagner, d'avoir fait de l'artiste un grand-prêtre, et de l'art une messe, ou plutôt un sacrifice, je suppose, car les messes, par ici, justement…
Je vois des mérites aux deux parties. Mais pour la Sonate pour deux pianos, j'aime mieux l'entendre sans folk-lore péloponnésien, tout de même, et sans rag-times de Graz…

Renaud Camus, Journal romain, p.380

L'indulgence de Renaud Camus

Par rapport aux collègues, je le [Renaud Camus] trouvais, lui d'habitude si emballé ou soupe-au-lait dans les domaines les plus éloignés de son art, d'une stupéfiante tiédeur. Nulle flagornerie, mais nulle jalousie non plus. Il refusait de crier au génie face aux maîtres de l'époque (surtout lorsque c'étaient, en plus, de bons amis comme Jean Echenoz ou Emmanuel Carrère). Sa capacité d'indignation n'était guère plus vive, exception faite des réputations qui n'avaient plus besoin de sa hargne pour se faire ébrécher (Jean-Marie Gustave Le Clézio était une de ses têtes de Turc). Si j'étais lui, j'aurais fait un procès à Hervé Guibert, pour le plagiat maladroit du Journal romain dans L'Incognito, méchant roman de petite prose à très grosse clé que Camus consentait même à recommander vaguement à ses propres lecteurs. De mortis nil bene? Guibert était déjà très malade à l'époque, et on peut supposer un réflexe de solidarité face au Fléau.

Jan Baetens, Etudes camusiennes, p 16

Quickly, prédécesseur de Guibert à la villa Médicis.

Voici ce qu'écrit Frédéric Canovas, dans un article "Villa Médicis : variations sur un même lieu", que l'on trouve dans le collectif Renaud Camus, écrivain, sous la direction de Jan Baetens et Charles A. Porter, éd. Peeters et Vrin :

En juillet 1989, soit quelques dix-huit mois après la publication du Journal romain, paraissait L'Incognito d'Hervé Guibert. Lenoir, le narrateur du roman, relate en un peu plus de deux cents pages son propre séjour au sein d'une improbable Académie espagnole qui, comme nous le rappelle d'ailleurs Renaud Camus dans son journal de 1989, semble dépendre de Paris. Celui-ci n'a d'ailleurs aucun mal à voir dans le roman d'Hervé Guibert le «récits de ses expériences romaines, et surtout villamédicéennes»[1]. Tout juste s'interroge-t-il sur les motifs qui ont poussé l'auteur à le dépeindre sous le nom de Quickly : «Est-ce à cause de mes Tricks, et de leur nette ressemblance avec autant de quickies? Je n'en ai pas la moindre idée»[2]. Si nous, lecteur, en avons une, c'est qu'en nous replongeant dans les pages du Journal romain, nous y avons lu qu'il «en fallait peu »[3] à son narrateur, autrement dit que sa «précipitation adolescente et malencontreuse» de la page 250 n'était autre qu'une manifestation de son «état d'éjaculateur précoce» évoqué à la page 399. Entre les deux épisodes, celui-ci : «à peine sommes-nous l'un contre l'autre depuis deux minutes et demie, très satisfaits l'un de l'autre, la preuve, que le voilà qui jouit, purtroppo»[4]. Et le narrateur de noter à propos de son partenaire qu'«il [l]e bat sur [s]on propre terrain». Comment un romancier, dont Renaud Camus dit par ailleurs qu'«il est [...] bon observateur»[5], aurait-il pu ne pas relever cet aspect du texte et ne pas s'en inspirer dans le sien propre? Car le narrateur de L'Incognito a lu attentivement le journal de son prédécesseur à la villa: «Tout le monde à l'Académie lit en cachette le journal de Quickly», déclare-t-il.»[6]



Notes

[1] Fendre l'air p 291

[2] Ibid.

[3] Journal romain p 103

[4] Ibid. p 360

[5] Fendre l'air p 301

[6] L'Incognito p 82

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