Billets qui ont 'Au nom de Vancouver' comme livre de Renaud Camus.

Comme toute persécution un peu dégourdie

Je devais rappeler ce matin Mlle B. pour lui donner ces renseignements. Mais d'importantes et très pénibles fouilles dans mes papiers bancaires et dans toutes les archives ne me les ont pas livrés. Sur les conseils de Mlle B., j'ai donc entrepris de me les faire communiquer par téléphone. C'est là que mes vrais malheurs ont commencé. J'étais soutenu dans ma quête par l'image du mur, la possibilité du mur, le charme incomparable du mur — sans quoi je n'eusse pas tenu plus d'une demi-heure; tandis que j'ai bien dû endurer quatre heure de supplice, l'un dans l'autre. Certainement pareilles épreuves, inconnues de nos ancêtres et sans doute de nos parents, sont un des principaux instruments de l'asservissement, de l'imbécillisation, de la normalisation, de la castration, de la mise au pas des contemporains. Tel qui a supporté cela, qui y a consenti (comme je l'ai fait), n'est plus apte au moindre mouvement de révolte. Il supportera tout.

À l'agence du Crédit Lyonnais, encore, je n'ai eu que de la malchance, la responsable de mes petites affaires n'était pas dans sont bureau quand j'appelais: il me fallait chaque fois écouter de bout en bout tout son répondeur, rien que d'assez habituel, et j'ai fini par lui parler. Elle était d'ailleurs tout à fait aimable et, je dois le dire, celle que j'ai réussi à atteindre à la Sofinco l'était aussi, et même serviable. Mais quel cauchemar pour arriver jusqu'à elle! Aucun des sévices généralement associés aux plus laborieuses campagnes téléphoniques ne m'a été épargné: lignes occupées indéfiniment (ça, encore, ce n'est rien), interminables sonneries sans réponse, disque «toutes nos ligne sont occupées, veuillez rappeler ultérieurement». Non, la véritable horreur commence à «vous allez être mis en relation avec un de nos conseillers, l'attente est de... (suspense...) moins de huit minutes». Mais le pire du pire ce sont les prétendus efforts du système «pour écourter votre attente» ou «pour faciliter nos recherches: si vous appelez pour obtenir un crédit, tapez 1; si vous appelez pour changer la date de votre échéance, tapez 2; si vous appelez pour...»

De toute façon, votre cas ne semble jamais prévu et quoi qu'il en soit, votre appareil, lui aussi, a horreur de toutes ces requêtes de taper 5 ou de taper dièse. Sa mauvaise volonté est prévue, elle, et elle est même mise à l'épreuve — ça, c'était une nouveauté pour moi.

«Tapez étoile pour vérifier que votre installation est compatible avec la nôtre» (ou que «notre système peut prendre en compte votre appel»).

On se dit qu'on ne peut pas renoncer après pareil investissement en temps et en nerfs, qu'on ne peut pas être arrivé jusque-là, ou tout simplement avoir perdu deux heures, pour laisser tomber à ce stade, ce serait trop bête. D'ailleurs on progresse: tiens, voilà qu'on vous demande votre "numéro client à onze chiffres". Certes, vous ne l'avez pas, vous n'en avez pas la moindre idée, mais si vous l'aviez eu vous auriez sans doute bel et bien franchi une étape décisive. Re-fouilles, donc, cette fois avec la délicatesse d'une Gestapo vraiment très très fâchée. Té, le voilà, ce putain de "numéro client" — mais entre-temps, bien entendu, ça a sauté.

Puis sonnerie «occupé». Puis sonnerie simple, sans réponse. Puis «tous vos correspondants sont occupés pour le moment, veuillez rappeler ultérieurement». Il y a même eu (vers trois heures de l'après-midi):

«Ce service est actuellement fermé».

Est-ce qu'on se roule par terre la bave aux lèvres ou est-ce qu'on brise le vase de Daum sur le téléphone? «Pour vérifier que votre installation est bien compatible avec la nôtre, tapez étoile. Pour tout autre renseignement, tapez 5.» Tout autre renseignement est très précisément votre cas, mais cette passe dangereuse vous est déjà familière et vous savez d'amère expérience qu'il ne faut surtout pas taper 5, car 5 ne déclenche qu'un blanc total et définitif. Vous aimez encore mieux la musique qui s'entremêle à «la durée maximum d'attente est de... onze minutes». Vous coopérez même à la géhenne dont vous faites l'objet, comme le veut toute persécution un peu dégourdie, car la musique torturante qui vous est assénée, vous la mettez sur haut-parleur afin de ne pas être obligé de rester avec le récepteur à l'oreille et de pouvoir faire autre chose, pendant de temps (comme si vous en étiez capable...).

Renaud Camus, Au nom de Vancouver, p.422

J'aime bien "en temps et en nerfs", si discrètement assorti à "en temps et en heure".

François-Marie Banier

En décembre 2008, un article du Point m'avait amenée à mettre en ligne un billet pour partager mon plaisir à voir rappeler régulièrement un nom associé à l'une de mes citations préférées:

Entre 2001 et 2007, l'héritière du groupe [Liliane Bettencourt] L'Oréal a offert à l'un de ses amis, le photographe et romancier François-Marie Banier, plusieurs centaines de millions d'euros sous forme de chèques bancaires, d'oeuvres d'art et de contrats d'assurance-vie. Chacune de ces faveurs semble avoir été accordée dans le respect des formes légales, mais leur accumulation et l'inquiétude qu'elles suscitaient dans son entourage ont conduit sa fille, Françoise Bettencourt, à réclamer une enquête judiciaire.
Le Point, le 18/12/2008

Cette citation favorite, «Ce n'est pas incompatible», forme un dyptique idéal avec «personne ne reconnaît jamais mes citations».

« Ce n'est pas incompatible. » (Chute de la chute d'un article de Renaud Matignon dans un vieux Figaro littéraire : « Gonzague Saint-Bris veut être François-Marie Banier ou rien : ce n'est pas incompatible. »
Renaud Camus, P.A. p.161 ou Vaisseaux brûlés, §384



Le journal 2008 est plus nostalgique et évoque des souvenirs plutôt people (cette dérive est amusante); il passe discrètement le jugement de Matignon sous silence:

Il y a dans Le Monde d'aujourd'hui un article très curieux sur une plainte pour abus de faiblesse qu'ont déposés les enfants de la femme la plus riche de France — ou qui l'était, je ne sais pas si elle l'est encore —, Liliane Bettancourt, aujourd'hui âgée de quatre-vingt-six ans. Deux éléments sont extraordinaires, et passionnants dans cette affaire, je trouve: l'identité du personnage que, sans le nommer, vise la plainte; et le montant de la somme dont lui aurait fait don, sous forme d'assurances-vie et d'œuvres d'art, Mme Bettancourt.

Le bénéficiaires de ces largesses ne serait autre que François-Marie Banier, aujourd'hui surtout connu comme photographe (le "photographe de la jet-set", dit Le Monde), mais qui, à ses débuts et aux miens, faisait plutôt parler de lui, et beaucoup, comme romancier. J'étais un peu jaloux de lui, il y a quarante ans — non, j'exagère, trente ou trente-cinq. Plus exactement j'enviais l'expérience du grand succès à vingt-cinq ans ou même moins, tel qu'il le connaissait. Il me semblait que ce devait être très amusant, dans une vie. Il est vrai que son succès n'était pas de très bonne qualité, ce dont j'étais bien conscient à l'époque; de sorte que j'exagère un peu, aussi, quand je dis que je l' enviais: mais connaître la faveur publique quand on est jeune et beau (il l'était, dans un genre emphatiquement pas-mon-genre), ce me semblait un plaisir irremplaçable, au sens strict: c'est-à-dire que rien, plus tard, pour ceux qui ne l'avaient pas connu, ne pouvait s'y substituer.

Il m'avait précédé, assez tapageusement, dans la faveur d'Aragon, qui l'avait lancé à son de trompettes (de la renommée). Nous avons dû nous rencontrer deux ou trois fois dans les cercles warholiens (et sao-schlumbergeriens, que je n'ai que peu fréquentés). Il était en ce temps-là très lié au décorateur Jacques Grange, alors en très haute faveur dans son métier, et qui l'est resté je crois bien. Un peu plus tard il fut intime de Pascal Greggory, à l'époque plus connu pour ses liens avec lui que pour ses talents d'acteur. De longues années passèrent sans qu'on entendit beaucoup parler de lui. Il y a un an ou deux, je lus dans Le Monde, déjà, un article dithyrambique sur une exposition de photographies qu'il avait faite, ou sur un libre de photographies qu'il venait de publier. Il était parlé de lui comme d'un maître consacré de son art, prodigieux d'humanité et de pénétration.

Renaud Camus, Au nom de Vancouver, (journal 2008 publié en juin 2010), p.441-442

Suivent des rêveries sur l'utilisation d'un milliard d'euros (p.442-443), une comparaison entre les rapports de mécène Bettancourt/Banier, Puyaubert/Camus (p.446-449), cette phrase: «le plus intéressant (et le plus cruel), ce sont les photographies, comme souvent — l'histoire des visages» (p.446), et en page 449-450 l'évocation d'une visite de Liliane Bettancourt au président de la République le 5 novembre 2008 «pour lui demander de classer l'affaire»:

... je ne vois pas très bien quel intérêt il peut y avoir pour qui que ce soit à noircir Banier, qui à ma connaissance n'a pas de statut ou de pouvoir (sauf ceux que confèrent un milliard d'euros, tout de même...), mais il peut s'agir d'un jeu par la bande. Ainsi le pacte d'actionnaires qui lie Nestlé à L'Oréal, l'affaire de famille des Bettancourt, arrive à échéance en avril prochain, et l'on prête au "géant suisse" des vues sur L'Oréal. D'autre part, l'hebdomadaire tenait peut-être à vendre de la copie, tout simplement...
[...]
Les parties qui s'opposent tirent grand effet de la photographie, comme il se doit. Le Point montrait un Banier extrêmement inquiétant, coupable avant qu'on sache quoi que ce soit de ses éventuels agissements. À la télévision, hier, les plans fixes le représentant montraient au contraire un artiste digne et serein, actuellement absent de France pour son travail mais peut-être aussi, on pouvait l'imaginer, pour n'avoir rien à voir dans les querelles ravageant une famille amie.
Ibid., p.450

Attendons maintenant le journal 2010...



  • première mise en ligne le 30 décembre 2008

Le point d'ironie

Ah, et Pascal Sevran, au milieu de force compliments, me reproche tout de même, très gentiment, de me permettre, dans mon journal à moi, ce qu'il appelle des colucheries, qui dépare mon beau style. Comment puis-je écrire en voilà une histoire qu'elle est pas claire, par exemple, veut-il savoir. Et en effet, comment je le puis, je ne sais pas trop... «J'essaie de montrer que je pourrais si je voulais», dis-je faiblement. Mais je vois bien qu'il n'est pas convaincu.

Renaud Camus, Rannoch Moor, (journal 2003 publié en 2006), p.605

(L'élève Camus baissant la tête devant l'instituteur Sevran ... Ça me réjouit.)


D'autre part je me débats avec la correctrice de Comment massacrer, qui chaque fois que j'écris hors de pair corrige en hors pair. Or, Joseph Hanse, Dictionnaire des difficultés grammaticales et lexicologiques, 35, p.495 :
«Bien qu'on rencontre, sous la plume d'écrivains français, l'expression hors pair, la locution adverbiale correcte est hors de pair ("au dessus de ses égaux").»
Et Dupré, Encyclopédie du bon français dans l'usage contemporain, tome III, p.1823, article pair:
«Hors du pair mentionné par Littré dans la citation de Bussy-Rabutin est complètement sorti de l'usage. Hors pair, en revanche, se rencontre fréquemment mais hors de pair est préférable.»
Cette personne ne supporte pas non plus qu'on écrive en de certaines occasions: le de est systématiquemement barré. Bref il faudrait ne s'exprimer jamais que de la façon la plus plate qui soit, sans un archaïsme, sans un tour pittoresque, sans la moindre fantaisie ou allusion littéraire.

Renaud Camus, Le Royaume de Sobrarbe (journal 2005 publié en 2008), p.384

Je ne sais plus si c'est dans ce journal-ci ou dans Corée l'absente que Renaud Camus n'ose plus utiliser de passés simples fantaisistes car certains lecteurs lui écrivent gravement pour lui signaler ses erreurs.


(La grande déculturation va finir par rendre indispensable le point d'ironie, qu'avait proposé jadis je ne sais plus qui et qui fut rejeté comme le bel oxymore qu'il est (car si l'ironie est signalée comme telle par celui qui en use, ce n'est plus de l'ironie).[1].
[...]
Bientôt il ne faudra plus faire aucune plaisanterie, ou amplement répertoriée comme telle.)

Renaud Camus, Au nom de Vancouver (journal 2008 publié en 2010), p.433

Rappelons pour première piste de recherche que l'une des sources constantes de l'humour camusien est le jeu sur les niveaux de langage, le décalage entre le niveau de langage et la situation relatée, la réactivation de syntagmes figés par une utilisation au sens propre.

Notes

[1] Bizarre, cette parenthèse, presque une contradiction logique. Claude Durand aurait-il écrit "Expliquez" dans la marge? (Note de la blogueuse) J'ajoute suite à la lecture de Journal d'un voyage en France: «Guido Almansi, L'affaire mystérieuse de l'abominable tongue-in-cheek, Poétique, n°36, novembre 1978, Seuil. Qu'en serait-il d'une parodie qui ne se donnerait pas comme telle?» note en bas de page 431. Cette phrase sur la parodie vient elle-même de S/Z de Barthes, et est abondamment illustré par le système mis en place dans Travers.

Petite liste de mots

(dédié à Sejan, un peu malicieusement — mais pas beaucoup).

in Au nom de Vancouver, de Renaud Camus :

tardivo-hippie (p.156); massacrisation (196); maléficier (276); chicosité (369); mauvaiseté (346); luciférienne (353); dépeindre (408); phthoraphore (416); sexyté (461).

[...] les aléas en sont jactés [...] (p.439)

— ce n'est pas pour mes compétences botaniques qu'on m'aime. (p.391)

qui me rappelle

Apparemment ce n'est même pas pour notre brioche qu'il [un rouge-gorge] nous aime.
Renaud Camus, Sommeil de personne, p.547

(et aussitôt de me demander, maintenant que deux phrases semblent construites sur un même modèle, s'il existe une phrase-source, une référence externe).

Citation utile

Je n'y arrive pas, je n'y arrive pas, je n'y arrive pas, je n'y arrive absolument pas.

Renaud Camus, Au nom de Vancouver, p.197

Prochaine réincarnation

La seule consolation est que les Lettres, de toute façon, ne sont probablement pas, de nos jours, la meilleure voie vers la gloire. Aurais-je été Pascal Quignard ou Yves Bonnefoy, je ne suis pas sûr que ma présence eût suscité beaucoup plus d'émoi. Alain Finkielkraut, peut-être? Michel Houellebecq? Philippe Sollers, sûrement. La prochaine fois, oui, j'essaierai d'être Philippe Sollers.

Renaud Camus, Au nom de Vancouver, p.269

Madame le garde des Sceaux court.

Cocasse, inexplicable, incompréhensible :

Il me faut le répéter aux mânes du garçon de vingt ans que je fus : Madame le garde des Sceaux fait son jogging en écoutant en boucle Sylvie Vartan, Madame le garde des Sceaux fait son jogging en écoutant en boucle Sylvie Vartan.

Renaud Camus, Au nom de Vancouver, p.233



Pur plaisir du rythme :

Madame le garde des Sceaux fait son jogging en écoutant Sylvie Vartan.

A rapprocher de :

les Kirghizes lisaient Fénelon en sanglotant.

Antoine Blondin cité par Renaud Camus in Demeures de l'esprit - Sud-Ouest - France I (p.159)

Obscurité

Si trois ou quatre [photographies] sont utilisables, absolument sans plus, je pourrai m'estimer satisfait — la plupart sont tout à fait ratées: je ne suis décidément pas un maître de la lumière basse, et, cette maison de Loti, on y voit comme dans le cul d'un... (non, rien (je n'aurais, d'ailleurs, sauf pour l'éclairage, que du bien à dire du cul des..., dont j'ai quelques souvenirs délicieux (mais bon))).

Renaud Camus, Au nom de Vancouver, p.237

Soupçon tendancieusement orienté

Projet pour une Révolution à New York
en fait : P.R.N.Y. (dans la marge). Mais Ralph
Sarkonak, l'enquêteur venu de Vancouver
(toi qui frémis au nom de        ), soupçonne que
S.T.O. pourrait bien vouloir dire Service du
Travail Obligatoire, et donc avoir quelque
chose à voir avec l'Occupation, la Collabora-
tion, le             (tout ça, quoi :
question sera donc de savoir
si : progression souterraine, salles
adjacentes à la galerie principale,
série de panneaux circulaires,
voûte irrégulière taillée dans le
roc, SEPT CERCLES CONCENTRIQUES
- cibles pour exercices de tir à
l'arc [...]

J.R.G. Le Camus & Antoine du Parc, l'Amour l'Automne, p.108

J'ai mis un moment à comprendre, puis j'ai eu envie de rire. Ce qui manque ici, pour parfaitement savourer la situation, c'est de savoir où, dans l'œuvre de Renaud Camus, Ralph Sarkonak a rencontré cette allusion au S.T.O. : pas trace dans Vaisseaux brûlés, en est-il question dans les journaux?
Pour moi, "S.T.O." apparaît dans Été.

Reprenons:
Ralph Sarkonak est un universitaire canadien qui a obtenu en 2004 une bourse pour étudier La Campagne de France.
Il a rencontré Renaud Camus à l'automne 2004 (cf. Corée l'absente), puis en avril 2005. Renaud Camus a accepté de répondre, par écrit et dans le détail (pour éviter de fastidieuses relectures et corrections), aux questions du professeur :

M. Sarkonak, sans malveillance particulière, sans doute, mais plutôt par désir de ne rien laisser dans l'ombre, a passé tout l'hiver, apparemment, à chercher dans mes livres tout ce qui pouvait être idéologiquement ambigu ou compromettant; et, cette matière-là l'intéressant seule, il l'isole, ce qui probablement fausse toutes les perspectives. Les questions comportent toutes des citations, ou bien elles font référence à des passages précis; mais ces citations et ces passages précis portant tous sur les mêmes sujets, quelqu'un qui ne lirait que cet entretien, ce très long entretien (rien que cette fois-ci nous avons produit cinquante mille signes) aurait l'impression que je ne me suis jamais soucié que des juifs, de l'immigration, de l'origine, des rapports ethniques, etc. Il m'a fallu satisfaire des curiosités telles que celles-ci:
«Page... le narrateur dit que sa grand-mère que sa grand-mère l'appelle volontiers "mon lupin", c'est-à-dire, n'est-ce pas, mon petit loup. Et dès la page suivante vous informez le lecteur que Winifred Wagner appelait Hitler familièrement "Wolf", c'est-à-dire Loup, bien sûr. Pourquoi ce rapprochement? Quel rapport y a-t-il entre petit loup et le loup?

Renaud Camus, Le Royaume de Sobrarbe (publié en 2008), p.197

La phrase citée contenant «mon lupin» peut être celle d' Été p.211. Mais je n'ai pas retrouvé dans les pages suivantes la phrase concernant Hitler : donc soit il s'agit d'un autre "lupin", ailleurs dans un autre livre, soit il s'agit d'une exagération mi-humoristique, mi-exaspérée de Renaud Camus.
La phrase contenant l'acronyme "S.T.O." apparaît dans le même chapitre d' Été, quelques pages plus haut:

Puis, becquets ajoutés aux becquets aux becquets, ceci : «Au cours de sa précautionneuse progression souterraine, Franck V. Francis découvre plusieurs salles adjacentes à la galerie principale, comportant une série de panneaux circulaires dressés verticalement, hauts de deux mètres environ (touchant presque à la voûte irrégulière taillée dans le roc) et portant chacun sept cercles concentriques tracés à la peinture rouge, qui lui paraissent être des cibles pour exercice de tir» (S.T.O. 233)

Jean-Renaud Camus et Denis Duvert, Été, p.199

Il est probable que ce soit au "S.T.O." apparaissant ici que fasse référence Sarkonak, puisque c'est cette phrase que reprend Camus dans L'Amour l'Automne. Cette fois-ci il la fait précéder d'un indice, en citant explicitement la référence de Projet d'une révolution à New York, de Robbe-Grillet.

Car "S.T.O.", c'est Souvenirs du triangle d'or, troisième livre de la trilogie grilletienne indispensable à la lecture des Travers: Projet pour une Révolution à New York, La Maison de rendez-vous, Souvenirs du triangle d'or (Ralph, Morgan, W, M, Macao, Boris, etc.).



En 2008, Renaud Camus est allé au Canada et a rencontré Ralph Sarkonak. Il faudra attendre le journal suivant pour avoir des précisions.

PS le 19 mai 2010 : Le journal 2008 aura pour titre Au nom de Vancouver.

200 chambres 200 salles de bain, de Valery Larbaud

Ce récit est extrait de Jaune bleu blanc. Il est édité en une mince plaquette d'une soixantaine de pages par les éditions du Sonneur, dont la profession de foi est de faire «un pari sur la qualité du livre, la durée de son existence, une relation d'estime avec le lecteur».
Je résiste mal à ces éditions élégantes, à la mise en page recherchée. Ici, ces quelques pages sont illustrées par des gravures de Jean-Emile Laboureur et préfacées par Alberto Manguel:

Sa profession [de Valery Larbaud] (pour l'appeler ainsi) de traducteur résultait tout autant de sa condition de lecteur exemplaire et d'écrivain talentueux que de son envie de parcourir le monde, car traduire consiste à transposer d'un ensemble linguistique à un autre un bagage narratif et imaginaire. Dans un sens, le traducteur, tel que Valery Larbaud l'entendait, est un conducteur de caravane.
Alberto Manguel


Dans ce texte court, Valery Larbaud nous explique que lorsque qu'on est malade, la vie d'hôtel est une façon habile de se retirer du monde sans en avoir l'air. Durant les longues nuits d'insomnie et d'angoisse, le malade «veille sur les valides»; il aiguise son sens de l'observation et devient expert à reconstituer la vie, les vies, à partir de minces indices, une voix, un soupir. Il vit à travers les autres, avidement, son univers se résume à la place qu'il voit de sa fenêtre, le monde se donnant là en représentation.

Un passage m'a émue, qui m'a paru tout à la fois l'opposé et le reflet de la décision du narrateur dans Le Temps retrouvé de se retirer dans sa chambre pour écrire sans plus se laisser distraire.
Valery Larbaud évoque le moment où le malade, guéri après trois ou quatre ans de réclusion, a l'autorisation de quitter la chambre :

Mais il porte un regret sous la clarté retrouvée des réverbères et des lampes des carrefours. Il sait qu'il a quitté un séjour de paix, d'ordre et de sagesse, et qu'il va lui falloir affronter de nouveau la bousculade, courir où ses désirs le mèneront malgré lui, se gaspiller en des entreprises que son juge intérieur désapprouvera, sourd à l'excuse sans cesse présentée: rattraper le temps perdu. Etait-ce vraiment du temps perdu? Parce qu'il a été passé à l'écart de la vie, avec des livres, avec des réflexions sur des souvenirs, avec l'idée de la mort, peut-on le dire perdu, ce temps?
Valery Larbaud, 200 chambres 200 salles de bain, p.30

Proust et Larbaud auront été malades tous les deux. Pour l'un le temps perdu était celui passé cloîtré dans la chambre, pour l'autre c'était celui passé dans les salons. L'un cherchera à rattraper ce temps en traduisant les autres et en parcourant le monde, l'autre en s'enfermant et en écrivant.


Ajout le 11 juin 2010

Cette Sharrow Bay Country House rejoint en tout cas ma liste personnelle d'hôtels mythiques qui s'ouvrit il y a trente ans sur le Palumbo de Ravello, le Bussaco Palace Hotel de Bussaco (l'original du "Deux cents chambres, deux cents salles de bain" de Larbaud, bien qu'il n'y ait guère plus d'une trentaine des unes et des autres, je crois bien) et l'hôtel des Ducs de Bourgogne à Bruges, que j'ai revu bien banalisé dans les années récentes (et Bruges aussi je crois bien).
Renaud Camus, Au nom de Vancouver, p.277

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