Billets qui ont 'Buena Vista Park' comme livre de Renaud Camus.

Les années 80 de Renaud Camus : l'adieu à Barthes

J'ai feuilleté l'album Roland Barthes sur le présentoir de la bibliothèque. J'ai eu la surprise (oui, je m'attendais à un ostracisme total) de voir que Renaud Camus était cité sur plusieurs pages, celui-ci a fourni plusieurs lettres et cartes postales.
Consolation douce-amère; parler de Renaud Camus littéraire, grand (très grand) écrivain français, c'est parler dans le désert, vivre en uchronie (sur le mode «que se serait-il passé si…» : si Barthes était mort plus tard, si quelques critiques ou universitaires avaient lu sérieusement ses livres, s'il était né dix ans plus tôt, etc, etc).
(Et en regardant cette photo (dégotée par un ami car cela ne m'amuse pas de suivre ces pérégrinations), je me demandais s'il était heureux, ce qu'il avait en commun avec son voisin: des souvenirs, une éducation? Qu'a-t-il de commun avec ces gens? Une conscience de petit blanc en pays assiégé? Mais qu'est-ce donc que cette culture de la peur?)

C'est le centième anniversaire de la naissance de Roland Barthes, je mets en ligne un ancien travail mené sur "les années 80 de Renaud Camus". Colloque en juin 2012 à Porto, trois mois après l'annonce à voter Marine Le Pen: inutile de préciser qu'il n'y a plus rien eu depuis: pourquoi s'intéresser au Renaud Camus littéraire quand Renaud Camus lui-même l'a condamné?

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Les années 80 de Renaud Camus se caractérisent par trois événements majeurs, tous trois du côté de la perte, soit, dans l’ordre chronologique, la mort de Roland Barthes, la fin interminable d’une histoire d’amour qui a duré une douzaine d’années et l’apparition du sida.

L’influence de Roland Barthes sur Renaud Camus est considérable. Influence ne doit pas être compris de façon restreinte, étroite, repérable ici ou là, mais à tout moment, on rencontre le nom de Barthes, une référence à Barthes, un souvenir de Barthes.
Renaud Camus l’a rencontré en mars 1974, en l’accostant au Flore pour l’invitant à venir voir un film de Warhol avec quelques amis. Il y a eu entre eux quelque chose que je ne sais s’il faut appeler amitié, des sentiments mêlés d'attirance et de distance qui se traduisirent par des relations suivies jusqu’à la mort de Barthes.

Jusqu’en 1983, chaque livre en porte la trace évidente, et ce n’est que peu à peu au cours de la décennie que cette présence s’estompera.

Passage, le premier livre publié en 1975 fut l’occasion d’une interview de Renaud Camus par Roland Barthes sur les ondes de France Culture le 19 mars 1975 .
De cet entretien, Renaud Camus se demandera plus tard, avec modestie et franchise, si ce soutien de Barthes n’était pas dû davantage à leur seule amitié qu’à une réelle appréciation de Barthes : en effet (dira Camus dans une série d’émissions avec Jean-Pierre Salgas sur France Culture), Barthes soutenait plutôt des auteurs comme Sollers ou Guyotat, qui bousculaient l’intérieur de la phrase tandis que lui, Renaud Camus, travaillait plutôt à la subversion du récit dans la lignée du Nouveau Roman.

Echange est publié en 1976 sous le nom de Denis Duparc. Cette fois-ci, c’est la quatrième de couverture qui non seulement est empruntée à Roland Barthes par Roland Barthes, mais en plus modifiée.
L’écriture n’a-t-elle pas été pendant des siècles la reconnaissance d’une dette, la garantie d’un échange, le seing d’une représentation ? Mais aujourd’hui, l’écriture s’en va doucement vers l’abandon des dettes bourgeoises, vers la perversion, l’extrêmité du sens, la folie, le texte…

Denis Duparc, Échange, quatrième de couverture
Ce n’est que plus tard que Renaud Camus reconnaîtra qu’il avait peut-être été irrévérencieux, encore que son remords rétrospectif sonne un peu trop travaillé pour ne pas paraître une pose :
Il fallait toute l'inconscience et l'impertinence de Duparc pour faire figurer, sous prétexte de fausse citation et de fausse folie, ce mot-là, justement [de folie], dans les quelques lignes de Barthes imprimées au dos de la couverture d'Échange, alors qu'il n'en est guère de plus las, ni que l'auteur supposé du passage n'évite avec plus de soin.

Renaud Camus et Denis Duparc, Travers, p.221
En 1978 paraît Travers. Il est probable, en filligrane, et j'ai tenté de démontrer ici cette hypothèse, que ce livre est entièrement construit autour de la question posée dans S/Z : «que pourrait-être une parodie qui ne s’afficherait pas comme telle ?»
C’est un collage à la façon de Bouvard et Pécuchet, mais alors que Bouvard et Pécuchet s’attaquaient à l’ensemble des connaissances humaines, le collage effectué par Travers concerne le Nouveau Roman et la critique littéraire des années 50 à 70. Si le résultat, c’est-à-dire le texte publié, est tout à fait explicite, l’intention, c’est-à-dire la parodie, n’est pas affichée, puisque qu'il s'agit de tenter «une parodie qui ne s’afficherait pas comme telle?»
Je fais l'hypothèse qu'il s’agissait d’un livre destiné à Barthes, dans un double défi: répondre au défi d’écrire un livre qui soit une parodie sans l'afficher, et mettre Barthes au défi de le découvrir (par parenthèses, il est révélateur qu’un livre parodiant la critique littéraire sur le Nouveau Roman puisse être une parodie sans que cela soit perceptible au premier coup d’œil…).
Travers est paru en septembre 1978, onze mois après la mort de la mère de Roland Barthes. Nous savons quel chagrin cette mort causa à Barthes, il est probable que celui-ci n’ait jamais lu Travers de façon approfondie, au mieux l’a-t-il peut-être feuilleté, sans lui consacrer tout le temps que la découverte de la supercherie aurait exigé.

Tricks paraît en 1979 avec une préface de Roland Barthes. C’est un livre qui décrit de façon très explicite les aventures d’un soir jusqu’au «lâcher de foutre». La préface de Barthes sert de caution littéraire à un livre qui aurait peut-être été rejeté dans les limbes de la pornographie sans cela. Il joue aussi son rôle dans la reconnaissance des homosexuels en France, sans toutefois permettre la récupération de l’auteur pour une «cause», lui qui ne veut pas en faire une «cause», mais simplement un mode de vie parmi d’autres.

Les quatre premiers livres parus dans les années 70 sont donc tous liés à Barthes d’une façon ou d’un autre.


Le premier livre à paraître dans les années 80 est Buena Vista Park, en 1980 précisément. Il est dédicacé à Barthes dans les termes suivants: «Pour R.B., qui va sans dire», et l’exergue est une longue citation de RB par RB qui définit le terme de «bathmologie» : le livre est composé à la façon de RB par RB, c’est à dire que c’est une suite de fragments (comme le sont les Pensées de Pascal, Pascal étant lui-même posé comme le «patron» des bathmologues), rédigés à la troisième personne du singulier quand il s’agit de phrases subjectives.
L’ensemble du livre est destiné à illustrer le concept de bathmologie (RC dira lui-même qu’il n’était pas sûr que RB ait apprécié cette publicité donnée à un terme qui n’était jamais qu’une notion parmi d’autres dans RB par RB).

Mais là encore la mort veille : le livre arrive chez l’éditeur Hachette-P.O.L le jour même de la mort de Roland Barthes, le 26 mars 1980.

L’écriture du livre suivant commence le 16 avril 80. C’est un journal de voyage qui paraîtra en 1981 sous le titre de Journal d’un voyage en France. Le journal ne commente pas la mort de Barthes comme si c’était un sujet en soi, mais y fait allusion à plusieurs reprises. On apprend par exemple que Renaud Camus et Barthes avaient prévu de partir ensemble à Venise en mars 1980, et que cela ne s’est pas fait à cause de l’accident de Barthes1. Plus haut dans le livre, un amant demande à Camus quel était la nature de ses relations avec Barthes:
Toujours à propos de RB (l’insomnie procède par à propos : il est entendu que nous ne dormons pas), Dennis, hier soir, mardi soir (cela semble très loin), comme nous revenions de la Maison de la Radio, m’a demandé si j’avais jamais «fait des choses» (oui, je crois que c’était son expression, enfin je traduis) avec lui.
— Quelle drôle de question… Qu’est-ce qui vous prend ? (Il était à ce moment là, il est vrai, passablement herbé, ayant partagé un ou deux joints avec certains techniciens, ou plutôt techniciennes, du studio d’enregistrement.)
— Oh, tu peux bien me dire, maintenant. Ça n’a plus beaucoup d’importance…
— Non, jamais, évidemment.
Et pourtant… Ça lui aurait fait plaisir, et tout ce qui lui aurait fait plaisir, je regrette maintenant de ne l’avoir pas fait. Et si je ne l’ai pas fait, c’est à cause de sentiments, de convictions, qui ne sont même pas les miens. Qui sait, c’est peut-être à cause d’un criticaillon qui a l’air d’un rat, que je méprise, que je ne méprise même pas bien fort, et qui deux ou trois fois a insinué par écrit que j’étais quelque chose comme le «protégé» de Roland Barthes ; par le seul souci idiot de ne pas donner raison à quelqu’un qui ne m’est rien. Quelle sottise…
[…] Quelle niaiserie de se plier, crainte de paraître immoral, au code moral des autres, d’observer, par pure lâcheté, des conventions morales qu’on ne respecte pas.

JVF, p.35
D’une certaine manière, en forçant à peine le trait, on pourrait soutenir que Journal d'un voyage en France est une longue glissade vers le Sud, vers la tombe de Roland Barthes à Urt. Il y aura bien encore une ou deux étapes, à Bayonne ou Bordeaux, mais déjà le voyage a mentalement pris fin. Ce n’était pas le but du voyage quand Renaud Camus a proposé ce livre (et donc ce voyage) à Paul Otchakovski-Laurens, mais c’est bien ce qu’il est devenu de fait, sans que jamais que RC ne le reconnaisse explicitement.

Le livre suivant sera le quatrième tome des Eglogues et le deuxième des Travers. Il s’intitule Été (dans un jeu de redoublement d’un titre d’Albert Camus). En quelques lignes, Renaud Camus reconnaît explicitement ce qu’il doit respectivement à Roland Barthes et à Jean Ricardou, qui seraient respectivement l’esprit et la lettre, le fond et la forme, si l’on voulait absolument réduire la réalité à des formules:
— Oui, je dois beaucoup à Jean Ricardou, c'est certain. Son influence sur mon travail a été considérable.
— Plus importante que celle de Barthes ?
— Ah, pas du tout du même ordre ! (Sourire) J'ai été influencé par Barthes de façon générale, globale, et pas seulement littéraire. Éthique presque. Tandis que l'influence sur moi de Ricardou est beaucoup plus précisément sensible, beaucoup plus étroite et localisable, parce qu'elle est d'ordre technique, essentiellement. Son œuvre est une prodigieuse anthologie, un inépuisable réservoir de procédés pour les écrivains.

Été, p.110-111
En 1983, Roland Barthes fait une apparition dans les trois dernières pages de Roman Roi. En quelques mots sont esquissés une biographie et un hommage.
Bizarrement, la seule âme qui vive, la plus vivante en tout cas, que je laisse derrière moi, à Back, est celle d’un Français, Roland B. que j’ai rencontré, lui aussi, au café Français, cet hiver. Le pauvre, il n’aura pas connu un Back bien gai ! Il est aide-bibliothécaire à l’Institut de la rue Voslär et lecteur à l’université. Nous avons presque exactement le même âge, à dix jours près , il n’a pas connu son père, tué dans un combat naval moins d’un an après sa naissance, il a été élevé par sa mère, il a pass » de longs mois dans des sanatoriums. Tant de coïncidences n’auraient pas suffi, bien sûr, à fonder notre affection mutuelle, qui est grande. Nous avons passé de longs moments ensemble, des derniers mois. Il s’est même plus ou moins installé rue Donëck. Et je l’ai emmené plusieurs fois au Palais. Je pensais qu’il pouvait intéresser Roman, le distraire, lui parler de la France d’aujourd’hui. C’est ce qui est arrivé. Diane aussi s’est prise pour lui d’amitié. Mais d’infimes nuances l’ont inscrit plutôt dans la mouvance de sympathie de Roman. Personne ne peut être également l’ami des époux, je l’ai souvent remarqué, et Diane a tendance, sans que peut-être elle s’en rendent compte, à tenir subtilement à distance les hommes et les femmes dont Roman, par les goûts, les intérêts, la conversation, se sent proche. Le Français, néanmoins, leur plaisait à tous les deux. […] Je soupçonne R.B. d’être un tant soit peu marxiste. Mais c’est chez lui un parti plus philosophique que politique. Nous nous entretenions surtout avec lui de théâtre antique ou de Gide, quoique Diane aimât aussi le faire parler, en passant, de Bertolt Brecht ou de Jean-Paul Sartre.

Roman Roi, p.498-499
Ces quelques lignes nous expliquent la biographie d’Homen : nous ne pouvions nous en douter p.268, mais la jeunesse d’Homen était calquée sur celle de Barthes. D’autre part, le lecteur qui parvient aux dernières pages de Roman Roi en 2012 (ou 2015) sait que Roman est peu ou prou RC, tandis que Diane est William Burke, le compagnon de la vie de RC pendant une douzaine d’années (1969-1981): le passage décrit donc l’équilibre des forces par rapport à Barthes, sachant que Burke était traditionnellement la personne charismastique du couple (cf L'Inauguration de la salle des Vents paru en 2003), celui qui fréquentait Warhol, Jasper Johns ou Gilbert & Georges. A noter également l’évocation de Jean-Paul Sartre.

A la suite de Notes achriennes2 parues en 1982, et qu’on pourrait sous-titrer «regards homosexuels sur la société», RC a été invité par le magazine Gai Pied à tenir une chronique mensuelle. Celles-ci seront réunies dans un livre, Chroniques achriennes. On trouve dans ce livre une intéressante controverse avec Sollers (enfin, c’est beaucoup dire, je ne sache pas que Sollers ait répondu). Renaud Camus s’insurge violemment contre la description donnée de Barthes dans Femmes, et accuse Sollers d’homophobie (comme je ne sais pas si l’on disait déjà à l’époque).
Certes, dans Femmes, il y a un narrateur, qui n'est pas exactement Sollers. Comme c'est commode! Et Werth, dont la mort nous est offerte en «bonnes feuilles» par Art Press, ce n'est pas exactement Barthes, (ni Berthe, ni Berth, ni Werther qu'il évoquait si volontiers au temps des Fragments d'un discours amoureux). Ce ne l'est même pas du tout, à la vérité, c'en est, sans trace d'amitié ou d'émotion, une répugnante et sinistre caricature, mais tout le monde identifiera le modèle: «Je revois Werth, à la fin de sa vie, juste avant son accident… Sa mère était morte deux ans auparavant, son grand amour… Le seul… Il se laissait glisser, de plus en plus, dans des complications de garçons, c'était sa pente, elle s'était brusquement accélérée… Il ne pensait plus qu'à ça… […] Werth n'en pouvait plus… Tout l'ennuyait, le fatiguait de plus en plus, le dégoûtait… […] La seule chose qui avait toujours fait peur à Werth, c'est que sa mère apprît ses goûts par la presse… Qu'il y ait eût comme ça un scandale mettant en cause sa situation, d'ailleurs péniblement acquise de grand professeur…» Etc. J'ai beaucoup fréquenté Roland Barthes, dans les dernières années de sa vie. Je n'ai respecté personne autant que lui. Que sa mère ait été son grand amour, tous ceux qui l'ont connu le savent, et beaucoup de ses lecteurs. Qu'il ait vécu parmi les rivalités de disciples, les caprices et les querelles de garçons, que d'aucuns aient jugé spirituel de le surnommer «Mamie», comme l'assure Sollers, ce n'est pas impossible, je n'en sais rien, il ne mélangeait pas ses amis. Mais sa tristesse n'était pas due, j'en jurerais, au peu d'homosexualité qu'il a pu s'accorder sur le tard, après les prudences de toute une vie: l'amour filial suffit à expliquer l'une et les autres. Je crois au contraire qu'à s'être laissé glisser un peu plus ouvertement «à sa pente», comme dit Sollers, il a dû les rares consolations de ses derniers mois. Souvenez-vous du R.B.: «Le pouvoir de jouissance d'une perversion 'en l'occurrence celle des deux H: homosexualité et haschisch) est toujours sous-estimé. La loi, la Doxa, la Science ne veulent pas comprendre que la perversion, tout simplement, rend heureux.»3 Mais je crois surtout que l'homosexualité telle qu'il la concevait (utopiquement?) comme «vacance des agressions» l'a libéré de ce que sa première manière pouvait avoir d'agressif, dans le ton et, parfois, un peu sollersiennement péremptoire, en plus fin. Elle est pour beaucoup, j'en suis persuadé, dans la suprême subtilité qui, au yeux de tellement d'entre nous, fait des derniers livres de Barthes les plus précieux, et qui a donné tant de joie, jusqu'à l'ultime fin, aux auditeurs du séminaire: car lui qui «n'en pouvait plus» pouvait énormément pour les autres. A la très relative, et trop longuement différée, libération de l'homme par rapport aux pressions sociales, est largement due, je le pense, dans la relation de l'écrivain avec le sens, les sens, l'écriture, le monde, cette qualité que le vieux Bergotte, s'agissant du style, mettait plus haut que tout, la «douceur». Mais on peut difficilement espérer de Sollers qu'il apprécie cela.

Chroniques achriennes, p.68 à 71
Divergence affichée avec Sollers, donc, le « préféré » de Barthes, celui dont Renaud Camus se souviendra que «[Qu’] il ne supportait pas la moindre critique ou plaisanterie sur Philippe Sollers»4. Cet antagonisme trouvera un écho bien plus tard, en 2000, sans qu’il soit démêlable si Sollers se souvenait de cet article de Gai Pied quand il dira lors d’une émission de Répliques (France-Culture) en février 2001 qu’il s’était senti responsable de la mémoire de Barthes.

Barthes donc, de livre en livre. Le premier tome de journal tenu en tant que journal paraît en 1987 et il suffit de regarder l’index pour voir l’importance encore qu’y tient Barthes dans la pensée consciente de l’auteur (entrées des 6, 8 et 10 octobre 1985, des 9 et 26 janvier, 3 et 5 mars, 3 et 5 juin, 24 novembre et 24 décembre 1986)

Les années 80 de Renaud Camus peuvent être lues (entre autres, très entre autres : disons que c’en est une ligne de fond, une basse continue), comme « l’adieu à Barthes ».


Notes
1 : «QUAND JE SUIS RENTRÉ À PARIS, R.B., QUI AURAIT DÛ VENIR AVEC MOI À VENISE, ÉTAIT EN TRAIN DE MOURIR. JE N’AVAIS PAS LA TÊTE À DES LETTRES TRANSALPINES. (JVF, p.271. écrit en février 1981 lors de la relecture)»
2 : achrien : mot inventé par RC pour signifier homosexuel.
3 : Roland Barthes par Roland Barthes, «Ecrivains de toujours», Seuil, 1975, p.68. Encore faut-il s'entendre sur le mot «perversion», pris ici dans son sens «savant», analytique, et nullement dans son sens traditionnel, moral. ('sic').
4 : « Biographèmes pour Roland Barthes », La règle du jeu, n°1 (1990, mai) pp 58-61

PS : P.A. (1997), c’est encore un titre emprunté à Barthes, puisque lors de l’une de leurs dernières rencontres avant la mort de Barthes, Camus raconte qu’ils avaient rédigé entre amis une petite annonce pour RB. (le jour ni l’heure, 17 février 1980).

Dix ans

Il y a dix ans le premier juin tombait un samedi (et il y a vingt ans un lundi). J'étais en train de préparer un gâteau d'anniversaire en écoutant la radio.

Finkielkraut que j'écoutais un peu par hasard interviewait un auteur, je n'avais pas bien compris qui, j'écoutais un peu distraitement. Il a lu un extrait, le grand néant et le petit néant, Loft story, j'ai été aussitôt convaincue. Ça s'appelait Du sens, apparemment.

J'ai vérifié le titre sur internet, je l'ai acheté, je l'ai lu, j'ai lu Buena Vista Park (parce qu'il était cité dans Du sens, sans savoir que j'étais en train de lire une rareté), Répertoire des délicatesses, Vaisseaux brûlés, Vaisseaux brûlés, Vaisseaux brûlés, Eloge moral du paraître parce qu'il était disponible à la bibliothèque de Blois, Roman Roi je ne sais plus pourquoi, et un peu plus tard, sans doute du fait de l'article d'Houppermans1, Comment j'ai écrit certains de mes livres de Roussel, ce qui fut sans doute ma grande chance, l'intuition qui m'a fait progresser très vite dans la compréhension de Passage.


Carolina Armenteros parle à propos de Maistre d'un «accident de bibliothèque» (un coup de foudre en ouvrant un livre par hasard), j'ai donc eu un accident de radio.



1 : Et c'est son nom qui me fit aller à Cerisy en 2008 (en relisant le dernier commentaire suite à ce billet d'août 2008, je soupire). Il est difficile d'imaginer aujourd'hui quelle aurait été ma vie si je n'avais pas écouté la radio ce jour-là.

Lire Vaisseaux brûlés

La lecture devient payante.

J'encourage vivement l'abonnement, le moteur de recherche associé est très pratique. (Et j'ai eu l'impression d'un changement de serveur ou de connexion récemment, l'accès et l'affichage sont beaucoup plus rapides qu'avant.)

Je me demande s'il ne serait pas possible de transférer ici également les livres mis à disposition sur la SLRC (les quatre premières Eglogues, Buena Vista Park et Journal romain). S'il est possible d'en tirer quelque argent, pourquoi pas?

Manque de sérieux

(Combien d'entre nous auront été jugés débiles par tel ou telle pour avoir préféré une comédie américaine bien ficelée au dernier drame psychologique et social hongrois ou ruthène?)

Renaud Camus, Buena Vista Park, Hachette, 1980, p.98

Claude Mauriac bathmologue

Barthes a défini le premier la bathmologie:
Tout discours est pris dans le jeu des degrés. On peut appeler ce jeu : bathmologie. Un néologisme n'est pas de trop, si l'on en vient à l'idée d'une science nouvelle : celle des échelonnements de langage. Cette science sera inouïe, car elle ébranlera les instances habituelles de l'expression, de la lecture et de l'écoute («vérité», «réalité», «sincérité») : son principe sera une secousse: elle enjambera, comme on saute une marche, toute expression.

Roland Barthes par Roland Barthes, p. 71.
En particulier, Renaud Camus illustre la façon dont une même opinion (une même opinion en apparence: une opinion s’exprimant avec les mêmes mots) peut avoir un sens et des conséquences très différentes selon l’étape de raisonnement où elle intervient:
La princesse P., qui avait toujours désiré passionnément une didacture impitoyable, mais qui détestait Mussolini parce qu’il avait été socialiste, put se vanter, en 43, d’avoir été une des premières opposantes, et des plus constantes, au fascisme.

Renaud Camus, Buena Vista Park, p.80.
Je découvre avec étonnement que l'analyse de Claude Mauriac à propos du referendum qui a suivi le retour de de Gaulle au pouvoir en 1958 suit exactement ces méandres-là:
Il y aura trace dans ce Bloc-Notes [de François Mauriac] de ce que nous disait Gaston Duthuron hier sur la quasi-unanimité du gaullisme autour de lui. A ce gaullisme bêlant, mon père agacé opposait des argument qui étonnaient chez un partisan aussi convaincu du oui. C'est que le plus dur est de faire, pour des raisons différentes, la même réponse que ceux qui sont politiquement nos pires adversaires. Le choix entre un oui et un non est dur lorsque tant de nuances seraient nécessaires.

Claude Mauriac, Et comme l'espérance est violente, p.38 (15 septembre 1958)

Ô Marguerite, tu as tort mais je te remercie d'exister

En feuilletant au hasard Chroniques achriennes qui reprend les chroniques parues dans Gai Pied entre août 1982 et août 1983 je remarque cette citation de Barthes qui termine un article, citation connue puisque déjà utilisée dans Buena Vista Park (page 65):

POST-SCRIPTUM. «D'une autre façon, j’étais content d’avoir publié (endossant la niaiserie apparente de la remarque) que «l’on écrit pour être aimé»; on me rapporte que M.[arguerite] D.[uras] a trouvé cette phrase idiote: elle n’est en effet supportable que si on la consomme au troisième degré: conscient de ce qu’elle a d’abord été touchante, et ensuite imbécile, vous avez enfin la liberté de la trouver peut-être juste (M. D. n’a pas su aller jusque-là).»
Roland Barthes par Roland Barthes, «Ecrivains de toujours», Seuil, 1975, pp. 107-108)[1]
Renaud Camus, Chroniques achriennes, p.104

Je suis un peu surprise: pourquoi ainsi révéler l'identité de M.D. (même si on s'en doutait), à quoi bon cet outing, neuf ans après R.B. par R.B, un à deux ans après la mort de Barthes? Bizarre.



Quelques heures plus tard, ayant repris une lecture ordonnée, j'arrive à la chronique concernée («Grandes laudes, à Marguerite Duras», p.100 à 104 in Chroniques achriennes).
Je replace le post-scriptum dans son contexte :

[…] j'arrive (dans le salon noir du Sling) et je distingue ce garçon merveilleux (je ne sais pas s'il serait merveilleux pour vous, vous avez parfois des goûts qui me surprennent un peu, mais moi il y a dix ans que je le trouve merveilleux), appuyé sur le tonneau central, qui apparemment me regarde, et même, rêvjoudorje, me sourit. Impossible: il y a dix ans qu'il ne me sourit pas.
[...]
Or voulez-vous savoir pourquoi il m'avait souri, et il m'avait parlé? Parce qu'il avait lu La Maladie de la mort, parce qu'il était tombé, par hasard, sur la chronique indignée que j'avais consacrée à ce livre, parce qu'il partageait mon sentiment, sur ce sujet, et qu'il avait voulu me le dire.
Oh Marguerite des Marguerite, barrage contre le Pacifique, viaduc de Seine-et-Oise, femme du Gange, soleil jaune, petit cheval, camion qui passe et navire de la nuit, j'irai poser une palme au pied de ton monument blanc, là-bas, entre les palmes, à Lahore.

POST-SCRIPTUM. «D'une autre façon, j’étais content d’avoir publié (endossant la niaiserie apparente de la remarque) que «l’on écrit pour être aimé»; on me rapporte que M.[arguerite] D.[uras] a trouvé cette phrase idiote: elle n’est en effet supportable que si on la consomme au troisième degré: conscient de ce qu’elle a d’abord été touchante, et ensuite imbécile, vous avez enfin la liberté de la trouver peut-être juste (M. D. n’a pas su aller jusque-là).»
(Roland Barthes par Roland Barthes, «Ecrivains de toujours», Seuil, 1975, pp. 107-108)


Ce n'est que plus tard, en marchant, que je compris soudain toute la signification de ce post-scriptum:

- la réussite de cette drague était un contre-exemple démontrant que M.D. avait tort de trouver idiote la phrase «on écrit pour être aimé» (et Barthes avait raison de la trouver juste), puisque non seulement la phrase disait vraie, mais qu'en plus cette tactique était couronnée de succès;

- que ce fût justement une critique négative à l'encontre d'un livre de Duras qui permît une conquête qu'on n'espérait plus rendait d'autant plus jouissif ce bonheur imprévu, et justifiait, afin d'expliquer ce clin d'œil du sort, que les initiales M.D. fussent complétées.



Parenthèse: le jeune homme au tonneau est appelé D. dans l'article (pour Diogène). Je soupçonne qu'il s'agit de Denis Smadja à qui est dédicacé le livre: «A Denis Smadja / je dois bien ces chroniques, / puisqu'à ces chroniques je le dois.»

Notes

[1] p.97 dans l'édition de 1995.

Renaud Camus au Collège de France

mise à jour le 18 avril : un lecteur embarrassé par mes nombreuses fautes m'envoie une version corrigée. Je suis confuse mais pas tant que ça: l'expérience terroriste/terrorisante des forums camusiens m'a appris que si l'on n'assumait pas d'écrire vite et mal (sur un forum, quoi) en public, on n'écrivait jamais. J'ai fait mon choix.
Et je me relis peu, c'est vrai. Merci donc à ce lecteur attentif.

mardi 16 mars 2010
Je passe sur les stratégies longuement mûries pour avoir une place dans l'amphi. Finalement nous arrivâmes une demi-heure avant et nous eûmes de la chance.

Antoine Compagnon présente Renaud Camus: Il ne va pas citer tous les titres de celui-ci car il ne resterait guère de temps pour la conférence. Camus est un écrivain que Compagnon connaît depuis longtemps puisque RC a commencé à écrire dans les années 70 des romans expérimentaux. RC avait fait référence à ses travaux sur la citation (à lui, Compagnon), La Seconde main. Aujourd'hui son écriture se caractérise par une attention à la langue et à la société contemporaine à travers la langue. Il a commencé également une série de livres sur ses voyages à la recherche des maisons d'écrivains. Mais si Compagnon l'a invité aujourd'hui, c'est pour le "continent", son journal. En effet, Renaud Camus est l'auteur d'un journal, il est le plus consistant des diaristes puisqu'il le tient depuis plus de trente ans [1] Il était donc indispensable que Renaud Camus vienne à ce séminaire, ne serait- ce qu'en souvenir de Roland Barthes, puisque Camus et Compagnon se sont rencontrés dans son entourage [2] Compagnon laisse donc la parole à Camus pour son exposé intitulé "Graphobie, not graphophobie".

Avertissement: il s'agit de notes renarrativisées, je sais que Renaud Camus n'a pas prononcé exactement les phrases que je vais écrire (ceci parce que RC est très jaloux de ses mots et qu'une tentative comme celle-ci peut générer beaucoup de malentendus («je n'ai pas dit ça» : non, je garantis à peu près le sens (j'espère!), mais pas les mots, le style). J'en prends le risque pour tous ceux qui sont venus lire mes comptes rendus ici en 2007 et 2008, et parce que je ne vais pas me priver de ce plaisir concernant le seul auteur français comtemporain que je lise avec intérêt et plaisir).

Renaud Camus commence. Il n'y a aucune note sur le bureau (toujours dans ces cas-là je pense à de Gaulle):
Je voudrais d'abord remercier Antoine Compagnon de m'avoir invité dans cette maison que j'ai beaucoup pratiquée et qui a bien changé — pour le meilleur.
Il y a des écrivains qui écrivent parce qu'ils parlent bien, il y en a qui écrivent parce qu'ils parlent mal, parce qu'ils ont des difficultés avec la parole. Je suis dans ce second cas, je suis sujet à la perte, au manque. Je me soigne comme je peux, en tentant différentes méthodes. Il y a celle qui consiste à tout écrire, comme je l'ai fait il y a quelques années pour une intervention à la Sorbonne. Cette intervention a donné lieu à un livre, il n'y a pas eu grand effort à faire pour en fournir le texte puisque tout était écrit[3]. L'inconvénient de cette méthode, c'est qu'on lit, ce qui est ennuyeux pour l'auditoire.[4]
Il existe une solution intermédiaire, qui consiste à prendre quelques notes, et je m'en tire assez bien dans ces cas-là, "ça passe".
Aujourd'hui j'ai décidé de venir sans aucune note, ce qui fait que je suis très exposé à un naufrage. Peut-être pourrait-on dire «il s'appelait naufrage». [5] Au pire Antoine Compagnon pourra me poser des questions, car lorsqu'on me pose des questions, j'arrive toujours à répondre.

Si j'ai choisi ce danger de naufrage, c'est qu'il est central à mon travail. En juin dernier, je suis intervenu dans un colloque à l'Ircam. Le sujet était la complexité et il me semblait que je n'avais pas grand chose à dire, mais en écoutant les autres intervenants il m'est venu quelques idées. On présente souvent la complexité comme quelque chose en plus, en surabondance, en complément. Dans mon cas (mais je ne suis pas seul dans ce cas), il s'agit de la difficulté à trouver la suite: que trouver pour la suite? C'est le cas en particulier pour les Églogues, mais ce n'est pas sans rapport avec les journaux. Notre rapport à la pensée est tout sauf linéaire... Qu'il s'agisse du rêve, de la pensée, de l'insomnie...: nous parvenons en différents points... il y a une relation entre eux. Il s'agit de retrouver cette relation. A un moment donné elle est apparue clairement, puis elle s'est perdue, il s'agit de la retrouver, comme on se raccrocherait à un radeau, à une planche de salut.
Écrire, c'est trouver des liens.
Ce naufrage n'est pas nécessairement sans jouissance, d'ailleurs; il peut être voluptueux. Je songe à Léopardi (je songe souvent à Léopardi) «Naufragar m'è dolce in questo mare», "Me noyer m'est doux dans cette mer"; ce dolce si cher à Dante. Barthes rapproche la douceur du style, le style qui est l'aspiration de tout écrivain. Je songe également à Bergotte (je cite de mémoire devant une autorité, ce qui est assez dangereux), qui dit pour qualifier certains auteurs: «C'est bien doux».

Concernant Proust, une autre citation me vient à l'esprit, elle concerne La Pérouse. Il s'agit d'une soirée chez la marquise de Sainte-Euverte. Swann fuit le général de Froberville qui est un vieux raseur. Mais il prononce une phrase qui arrête Swann : «j’aimerais mieux être le mari de cette femme-là que d’être massacré par les sauvages», et Swann enchaîne aussitôt sur le navigateur La Pérouse (« il y a eu de bien belles vies qui ont fini de cette façon»), parce que ça lui permet de penser à Odette, qui habite rue La Pérouse. Froberville tombe dans le panneau et engage la conversation, il évoque la rue La Pérouse. Aussitôt, Swann s'inquiète, le thème de la jalousie réapparaît, pour quelles raisons le général connaît-il cette rue? Mais non, c'est Madame de Chanlivault qui habite là. Swann est soulagé, et Proust écrit cette phrase, qui pour moi, je vais dire une énormité, je le sais, représente toute la poésie de Proust: «Et Swann était heureux comme s’il avait parlé d’Odette».
Toute mon œuvre est ainsi recherche de passages[6], d'ailleurs mon premier livre s'appelait Passage (lancé par Barthes, si l'on peut dire — enfin il n'est pas allé bien loin). La Pérouse a consacré sa vie à la recherche de passages. La Convention décida de monter une expédition pour partir à la recherche de La Pérouse, et l'un des bateaux de Dumont d'Urville [7] s'appelaient La Recherche.

Cela m'amène à une second passage de Proust que j'aime beaucoup, il s'agit du moment où le père s'exclame «c’est tout un ensemble!», et le narrateur est aussitôt effrayé par les bouleversements qu'il entrevoit: «mot qui m’épouvantait par l’immensité des réformes dont il semblait annoncer l’imminente introduction dans ma si douce vie.»

Il faut cependant que j'en arrive à mon titre. Je suis sensible à l'excès de réalité: nous ne pourrons pas lire tous les livres, nous sommes sujets au manque perpétuel, notre relation au monde sensible est celle d'une termite dans une bibliothèque, nous ne pouvons grignoter que quelques livres (enfin j'ignore si une termite grignote le papier). Il nous faudrait des cartes pour nous orienter, et des cartes aux cartes, une carte aussi grande que le pays qu'elle doit représenter[8] Le journal obéit à la même pulsion. Je suis atteint de graphomanie, et ce qui est écrit est un peu gardé.
Par exemple, j'ai publié récemment le Journal de Travers, journal de 1976, et qui n'était pas à l'origine destiné à être publié: c'est un dépôt, un dépôt de signifiants. Il y a quatre Travers, mes associés et moi travaillons au dernier tome [9]. Les quatre tomes couvrent les quatre saisons, Travers correspondait au printemps, nous en sommes à l'hiver. [10] Ils représentent la folie de combattre la rapidité du temps qui passe. C'est un fantasme, une folie qui relève d'une bonne forme de névrose assez correctement administrée puisque là l'écriture (le fait d'écrire) offrirait une structure à la vie, ce qui est différent de la biographie qui écrit la vie a posteriori. La vie qu'on vit serait entièrement soumise par l'écriture, conçue par l'écriture.

Il y a des précédents. Jean Ricardou, qui a beaucoup compté pour moi et que Barthes ne tenait pas en haute estime[11], Jean Ricardou vivait de cette manière, par exemple il choisissait ses adresses pour des raisons compliquées qui relevaient de la littérature. J'ai généralisé ce système en plaçant entièrement ma vie sous le signe de la lettre.
L'une de mes idées est que la syntaxe structure le monde, comme le vocabulaire. Tout se passe comme si l'œil ne voyait que ce que les mots avaient pour nommer,

Devant moi, une femme applaudit brusquement, trois ou quatre fois. Silence interloqué. La salle hésite, va-t-elle la rejoindre? Est-ce de l'approbation ou de l'exaspération? Désarçonné, Renaud Camus choisit la réponse qui correspond à sa paranoïa:
Oui, vous avez raison, je crois que je vais m'arrêter là.

Il reste une demi-heure. La suite va reposer entièrement sur les épaules d'Antoine Compagnon, qui va devoir soutenir le débat par des questions régulières. Il réoriente le débat vers le sujet de son cours, Les écritures du moi et les écritures de la vie.

AC : Est-ce que le journal est toujours ce dépôt de matière?
RC : Oui. Il y a très peu de surmoi dans mes journaux. On y trouve des essais, des tentatives. Les Eglogues et les hypertextes comme Vaisseaux brûlés sont construits en partie à partir d'éléments du journal. Il contient également beaucoup de notes sur la langue. J'ai écrit un Répertoire des délicatesses du français contemporain qui devrait sortir dans une version complétée et prendre le titre de Dictionnaire des délicatesses du français contemporain.

AC : On relève dans vos livres un doute sur l'identité.
RC : Oui. On assiste à une singulière résistance à la thèse de la disparition de l'auteur. Mais il y a effondrement identitaire... Quand on a le malheur comme moi le malheur de s'appeler Camus (je rêve de publier sous le nom "comme l'écrivain" (la salle rit)), cela incite à une réflexion sur l'identité. Il y a dans les Églogues tout un jeu sur les personnages, c'est un personnage de Passage qui écrit Échange...

AC : Vous avez parlé de Ricardou : ce sont des principes auxquels vous tenez toujours.
RC : Oui. Je lui suis infiniment redevable de ses lectures de Poe. C'est un grand lecteur de Poe.

AC : Le dernier roman que vous avez publié, Loin, est un roman tout à fait linéaire.
RC : C'est une sorte de road-movie...
AC : Comment s'inscrit-il dans votre œuvre? J'ai cru y reconnaître des traces de vos livres sur les maisons d'écrivains...
RC paraît heureusement surpris et a un petit rire en prononçant ce qu'il sait être une bêtise à force d'être forcément vrai : Ah, mais vous êtes un très bon lecteur... (rires étouffés dans la salle) Oui en effet, il y a la présence de Wordworsth et de sa sœur. Les Quantock Hills sont une région du Somerset très à l'écart du monde. Les Wordsworth y ont habité une magnifique maison qui n'apparaît pas dans les Demeures de l'esprit car on ne peut pas la visiter (mais la maison de Coleridge apparaît dans le livre car elle se visite.) Le journal de Dorothy Wordsworth est merveilleux. Elle précède souvent son frère dans ses errances, et par exemple elle tombe sur des daffodils qui seront l'occasion du poème de son frère.

L'entreprise du journal est folle, ce qui permet de penser qu'on l'est soi-même un peu moins.
Mais je voulais dire: l'entreprise du journal est de tout retenir... oui, il faudrait parler de la perte. Parmi les classifications qu'on peut établir, il y a les écrivains qui ont perdu une maison (et les autres); j'ai perdu une maison à treize ans et mon œuvre est une sorte de Cerisaie généralisée, "les jours s'enfuient je demeure"...
Ce qui n'empêche que je comprends très bien le fantasme de vivre à l'hôtel. (Il déclame, mi-sérieux): Ah donnez-moi pour la vie une chambre à la semaine...

AC : Dans Loin, le héros abandonne les livres, et en particulier Paradise lost...
RC : oui...
AC : La langue de la jeune fille, dans Loin, c'est la vie qui passe?
RC paraît surpris [12]: Non, la jeune fille, c'est le sexe. La langue de la jeune fille lui pose des problèmes. Non, c'est le désir. Dans combien d'endroits n'aurais-je jamais mis les pieds sans le désir... dit-il avec conviction. Je contemple la salle, imperturbable. Je ris intérieurement: le désir au Collège de France, et durant un cours de Compagnon, si peu charnel, si désincarné... Que pense l'assemblée? Touchée, choquée? Insensible? Il y a un effet comique dans le divorce entre ces deux langues qui ne parlent pas la même langue.

AC : Vous vous êtes interrompu tout à l'heure alors que vous abordiez le thème de la langue...
RC : Je crois que l'abandon de la syntaxe correspond à la perte de la vie.
L'avantage de vieillir, c'est qu'on voit tout en relief. On m'assure que les choses ne changent pas, que ç'a toujours été comme ça. Mais c'est faux, j'étais là (murmure d'approbation dans la salle, personnes en âge de la retraite pour la plupart); de mon temps, les professeurs ne disaient pas "sur comment". La langue, c'est l'endroit où ça craque. Sur comment, c'est la preuve qu'on parle comme on s'exprime. L'important, c'est d'être compris. Mais l'outil souffre et disparaît. La langue, c'est la non-coïncidence, de soi-même avec soi-même, du monde avec le monde. Aujourd'hui, la perception du monde devient plus simple, il n'y a plus de jeu dans la langue.
Barthes disait que la pensée ne peut coïncider avec elle-même. Barthes a inventé la bathmologie, la science des degrés de langage. Elle perdure auprès de moi. C'est mon héritage barthésien le plus visible. Barthes avait été surpris par mon enthousiasme pour ce concept (cette idée, cette notion: à chaque mot je me dis que je n'utilise pas celui qu'a employé RC) et peut être pas enchanté (sourire de Renaud Camus). J'ai écrit un petit livre sur ce thème et la seule chose qu'il m'a demandé, c'est d'en changer le titre, car j'avais pensé l'appeler Fragments de bathmologie quotidienne.[13]


Pour quelle raison obscure mes notes se terminent-elles par le nom de James Clark Ross (marin à la recherche de "passages"), je ne sais. Sous ce nom j'ai noté "La Pérouse", un autre marin, et des indications en étoile: rocher Morvan, professeur des Faux-Monnayeurs, Proust. Est-ce que la conférence s'est terminés ainsi, sur l'évocation de marins et des Églogues? Je ne sais plus.


P.S.1: le compte rendu de sejan.

P.S.2: Le nombre de tags utilisés pour l'indexation de ce billet montre que la plupart des thèmes camusiens ont été abordés au cours de cette heure de séminaire.



Notes

[1] Comme je connais bien l'œuvre camusienne, je vais me permettre d'annoter cette conférence, ce que je ne fais pas d'habitude: Renaud Camus a commencé à tenir un journal en 1986, à la Villa Médicis. Chaque tome couvre une année, le dernier paru couvre l'année 2007.

[2] Compagnon et Roland Barthes: le deuil impossible, le regret infini.

[3] Pour avoir assisté à la conférence et lu le texte, je peux dire que ceci est partiellement faux (à moins que RC ait renoncé à prononcer en chaire une partie de son intervention pour respecter son temps de parole): le livre contient en plus du texte de la conférence des références aux travaux sur la langue de Jacques Dewitte (en particulier en référence à 1984 et Orwell) et une très longue note de bas de page de Misrahi, dans la tradition des "notes aux notes aux notes" que Renaud Camus affectionne..

[4] Je frémis car c'est exactement ce que fait Compagnon... s'il pouvait en prendre note...

[5] Mon cœur se serre: pourquoi fallait-il qu'il choisisse justement ce jour-ci, ce lieu-là, pour tenter cette expérience? Trop de travail, pas assez de temps, avec les voyages à travers la France pour les Demeures de l'esprit? Ou le démon du risque, du tout ou rien, de la roulette russe?

[6] Je n'ai pas noté les transitions. Je résume et j'ajoute: des sauvages à La Pérouse à La rue La Pérouse pour penser à Odette qui elle n'apparaît pas dans le texte: c'est exactement la façon dont fonctionnent Les Eglogues ou Vaisseaux brûlés.

[7] erreur: l'expédition fut confiée à d'Entrecasteaux.

[8] Cette image revient souvent chez Renaud Camus (voir Du sens, par exemple), elle vient de Sylvie et Bruno, de Lewis Carroll.

[9] scoop: première annonce publique du fait que le dernier tome est en cours d'écriture. Il faut trois à quatre ans pour écrire un tome des Églogues, livre extrêment "coûteux" en recherches. (note de la blogueuse)

[10] Le premier livre Travers, date de 1978, le second Été, de 1982, le troisième L'Amour l'Automne, de 2007. Les deux premier anticipaient la naissance d'internet, le principe des associations d'idées correspondant au principe des liens hypertextes. Comme les deux premiers tomes sont épuisés, ils ont été mis en ligne: Travers et Été.

[11] Note personnelle: cela m'a fait plaisir, cet hommage à quelqu'un aujourd'hui plutôt oublié ou décrié par ceux qui l'ont adoré.

[12] et pour cause: la langue de la jeune fille est en fait une dénonciation de la langue qu'il déteste, la langue actuelle, quotidienne, celle qu'il entend parler et qui le rend malade presque au sens propre.

[13] C'est Buena Vista Park, je ne sais plus si Renaud Camus en a donné le titre.

Quelques îles écossaises

L'île de Rum

Ian Lace et son épouse étaient sur les traces de Bax, bien entendu. Mais le couple suivant, lui, dans une large mesure, est sur les traces de Lace et de sa femme. Cette évidence ressort nettement de la succession des entrées, sur le site des admirateurs de Sir Arnold (au demeurant très bien fait). Ainsi les plus récents pèlerins narrent-ils leur visite à l’ex-Station Hôtel (qui ne s'appelle plus de la sorte depuis longtemps), et décrivent-ils avec grand soin les changements intervenus, non seulement depuis les temps lointains des séjours du maître et de sa maîtresse, mais aussi depuis ceux, beaucoup plus récents, du dernier examen des lieux par les experts précédents.

Scrupuleux, pour donner une idée de la vue, ils offrent deux photographies, prises exactement selon le même angle, à quelques minutes d'écart : Rum visible, Rum invisible.

Là, pas là.

L'étrange est que dans les deux cas la baie, la plage, la mer elle-même, tout est parfaitement clair, très net, nullement brumeux. Il y a seulement que, d'une image à l'autre, cette île pourtant assez grande, et relativement proche, a disparu.

Renaud Camus, L'Amour l'Automne, p.90

"Ian Lace" : l'un des biographes d'Arnold Bax («L'UN DES BAXIENS LES PLUS INDUSTRIEUX ET PERSPICACE», L'Amour l'Automne, p.64)

"le couple suivant" : Christopher and Sheila Webber, qui font le pélerinage aux environs de l'année 2000, ainsi qu'ils le racontent ici, "sur le site des admirateurs de Sir Arnold". On peut supposer que "la succession des entrées" s'est transformée en un seul long article.

Les deux photos de Rhum sont celles-ci, reprises de l'article cité supra :

Ainsi trois couples, ou même quatre, se succèdent : Bax et sa maîtresse, Ian lace et sa femme, Christopher et Sheila Webber, puis Pierre et Renaud Camus. Les récits s'entremêlent, sans qu'on sache jamais exactement à qui attribuer quoi. Les doubles se dédoublent et se répliquent — jamais exactement.

L'île de Skye

(Il convient également de savoir que deux clans se partagent l'île, depuis toujours - mais cela de façon très inégale : au sud, le long de cette presqu'île, Sleat (prononcez Slate), qui a déjà été évoquée, ce sont les MacDonald, dont le chef fut jadis "Seigneur des îles" ; au centre et au nord, sur un territoire beaucoup plus vaste, ce sont les MacLeod.

Cependant ce partage n'est pas très rigoureux. Il y a des échanges, des enclaves, des enclaves dans les enclaves. Et la fameuse Flora MacDonald, par exemple — restée dans l'histoire pour l'aide qu'elle apporta au Prince Charlie pendant sa fuite —, a passé dans la région septentrionale, toute MacDonald qu'elle était, et mariée à un MacDonald, la plus grande partie de sa vie sur l'île. Pour tout arranger l'avant-dernier chef des MacLeod était une femme, et elle aussi s'appelait Flora, sans doute en hommage à l'héroïne. Marc l'a rencontrée, ou plutôt il l'a aperçue, lors de son premier voyage là-bas, au cours de son adolescence. Il en garde un souvenir très vif. Mais le résultat de cette mémoire trop chargée, c'est qu'il s'embrouille souvent sur le nom, et qu'une fois sur deux il dit MacLeod pour Mac-Donald. Plus grave encore, en nombre d'occasions, par une espèce d'automatisme d'habitude, il dit Flora Tristan, pour parler de la loyale protectrice du malheureux prétendant. Ce lapsus amuse beaucoup Mme Marquères, grande admiratrice de la paria pérégrinante.

Renaud Camus, L'Amour l'Automne, p.94

"Il y a des échanges, des enclaves, des enclaves dans les enclaves." :Je ne pense pas qu'il s'agisse d'une allusion délibérée de Renaud Camus à BVP, mais plutôt du plaisir de retrouver dans la réalité un de ses motifs favoris. Réalité et rêve ou fiction se chevauchent, il y a nappage:

Enfant, je passais des heures à tracer des cartes de pays imaginaires, d'une folle complication. Tel Etat par exemple était divisé entre catholiques et protestants. Mais les régions protestantes n'étaient pas d'un seul tenant, et surtout, elles recelaient toujours en leur sein des provinces catholiques, lesquelles comptaient plusieurs enclaves protestantes, qui à leur tour, etc. (un raffinement particulièrement jouissif était que le fief le plus enclavé fût le fief familial du souverain (d'où il arrivait qu'il tentât de gouverner)).

Buena Vista Park, (1980), p 61

"lors de son premier voyage là-bas, au cours de son adolescence":

Je suis incapable, for the life of me, de me souvenir si je l'ai déjà visité [le château de Dunvegan], en 1962 ou 63, sous la conduite du chef d'alors du clan Mac Leod, dame Flora MacLeod of MacLeod. Je crois me rappeler assez bien cette femme. Mais de Skye je n'ai en mémoire aucune image datant de ce temps-là. Or c'est une île qui par sa splendeur ne peut manquer de frapper les regards et les imaginations. J'en viens donc à me demander si je n'ai pas rêvé ma rencontre avec dame Flora — à la suite de la lecture de quelque article de magazine la concernant, par exemple.

Renaud Camus, Rannoch Moor (2006), p.456

"Mme Marquères" = Jeanne Lloan :

Pendant tout ce voyage, au grand amusement de Jeanne Lloan, presque chaque fois que je voulais dire Flora MacDonald j'ai dit Flora Tristan.

Renaud Camus, Corée l'absente (2007), p.369

Quelques pages plus loin dans L'Amour l'Automne, Rum est de nouveau évoquée:

Eux contemplent Rum sous plusieurs angles, de loin. Hélas ils n'arrivent à trouver personne qui consente à les y conduire, serait-ce à bord d'un voilier, d'un canot, d'une simple barque.

L'Amour l'Automne, p.104

La référence à ce voyage manqué se trouve p.483 dans Rannoch Moor : «Dans Mallaig nous apprîmes sans déplaisir excessif que c'était toute une petite affaire que de se rendre à Rum, et même une chose impossible ce jour-là; [...]»

Puis le texte semble comparer les deux voyages, celui de l'été 2003 et de mai 2004, constatant le même phénomène optique que celui photographié par les Webber:

Lors de leur premier passage, debout devant la tombe de Flora, à l'autre extrémité de l'île, tout au nord, ils n'avaient aperçu, en relevant les yeux après la lecture de l'inscription dans la pierre, qu'une vaste étendue de rivage, en contrebas - et tout alentour l'océan sans limite. Et le spectacle leur avait paru si vaste, déjà, si majestueux, si dépouillé, si heureusement en accord avec le personnage étendu là, cette femme, ce mythe, ce [si grandiosement en accord, par sa simplicité majestueuse, avec le personnage étendu là, cette femme, ce mythe, ce], qu'ils n'avaient pas imaginé un seul instant, face à une telle perfection de la coïncidence entre leur expérience sensible et leurs lectures (des guides, des biographies, du Journal du docteur Johnson) que quelque chose pût leur être caché [... that not for a second had they imagined, such was the perfection of the coïncidence between mmmm and mmmm... that something might be hidden from them].

À leur second passage, pourtant [À leur second passage, pourtant (mais il ne s'agit pas des mêmes personnages, de la même combinaison de personnages, des mêmes occurrences de noms, des mêmes incidents that one lives one by one, instead of being made of little separate incidents that one lives one by one... Yes, of course, if it's fine to-morrow... Une femme très âgée et très courbée, très frêle, très faible, mais obstinée, se penche obstinément sur une longue phrase gravée qu 'elle tente obstinément de déchiffrer, malgré sa vue médiocre et sa médiocre maîtrise de l'anglais. Le ciel est énorme autour d'eux. [...] Le ciel est énorme autour d'eux. À leur second passage, pourtant,]

À leur second passage, pourtant (et bien que les nuages fussent plus bas et plus sombres, ce jour-là, au moins au-dessus de leurs têtes), c'est tout un chapelet d'autres îles qui s'étaient révélées à leur vue, avec leurs propres montagnes et leurs allongements de sable blanc, leurs propres isthmes, l'enchevêtrement de leurs masses irrégulières aux contours dramatiques; et elles délimitaient pour le regard un cercle immense, une mer à lui tout seul, pleine de reflets d'acier et d'émiettements de lumière, scintillant autour du promontoire où tous deux, tout trois, où mes trois compagnons et moi nous tenions immobiles, incrédules, stupéfiés de distinguer un monde là où l'instant d'avant

là où l'instant d'avant

l'instant d'avant

L'Amour L'automne, p.105-106, fin du premier chapitre

Deux explications peuvent être avancées:
- soit Renaud Camus, à partir du récit des Webber, imagine qu'en 2004 il a découvert des îles qu'il n'avait pas vues l'été précédent avec Pierre (et les «trois compagnons» sont sa mère, Mme Lloan et Jacqueline Voillat en juin 2004);
- soit cela c'est bel et bien passé ainsi, même si l'on en trouve pas trace dans le journal 2004 Corée l'absente. J'ai tendance à préférer cette explication, imaginant qu'après coup Renaud Camus a trouvé la preuve du phénomène sur le site des admirateurs de Bax (là encore, pure supposition, reconstitution "de chic").

De même, j'imagine que la femme âgée qui se penche pour déchiffrer les inscriptions est Madame Camus, mais je n'en ai aucune preuve, ce n'est qu'une supposition (Elle est bien la plus âgée du groupe). Je n'ai pas trouvé trace de cette scène dans Corée l'absente, mais curieusement, ce passage est profondément gravé en moi, et c'est à lui que j'ai pensé en apprenant la mort de Madame Camus.

Allusions à Travers III dans Le Royaume de Sobrarbe

Je note ici les références à Travers III que l'on voit apparaître dans Le Royaume de Sobrarbre.
Cette indexation permet de (re)constituer une bibliographie, de réunir une liste de sources et d'apercevoir la méthode de travail de Renaud Camus.

On notera au passage que si écrire une page de Travers III prend trois heures, il est finalement rapide d'en lire cinq pages dans le même temps (performance réalisée lors de la dernière lecture en commun de L'Amour l'Automne, vendredi dernier (auxquelles vous êtes invités, il suffit de s'inscrire en commentaire ou de m'écrire)).
Je crois que cette difficulté d'écrire devrait rassurer tous les lecteurs sur leur difficulté à lire: rien de plus normal.

Pour des raisons de mises en page, je ne suis pas complètement l'ordre des pages, mais regroupent citations courtes et citations longues.

. «Cette bibliographie de Woolf (par Hermione Lee), que je lis le soir, est passionnante.» p.36 - le jardin - couple uni.

. «[...] ou de relire Poe parce que j'en ai besoin pour les Églogues.» p.107

. «[...] mais du coup c'est Travers III qui a souffert, et de ce côté-là je n'ai progressé que d' une ligne. Il arrive qu'un seul mot me demande trois heures de recherches...» p.111

. «Pour des raisons essentiellement églogales et "signifiantes", (Bax, Dax, Max, Sachs, Saxe, etc.), j'ai acheté à Toulouse, la semaine dernière, le petit livre de Thomas Clerc sur Maurice Sachs, Le Désœuvré.» p.203

. «Vendredi, à la bibliothèque du Centre Pompidou, où j'étais allé reprendre de vieilles recherches sur Canaletto à Londres, pour les Églogues, [...].» p.304

. «Mes efforts principaux ces temps-ci portent sur le deuxième chapitre Travers III. Il n'est pas rare que toute l'entreprise me semble désespérée, absurde, catastrophique. Mais une nuit là-dessus et parfois moins encore, et voilà que je brûle d'impatience de me colleter à neuf, une fois de plus, avec le monstre (même si je suis horrifié par le temps qu'il dévore).» p.367

. «[...] avec ces maudites Égloguesoù l'on peut avoir à passer trois heures à la seule recherche frénétique d'un seul mot, d'une image, d'un lien, d'un passage. C'est ce qui m'est encore arrivé aujourd'hui, et c'est ce qui arrive pratiquement tous les jours.» p.386

. «Je travaille donc avec plaisir aux Églogues, ces temps-ci [20 août 2005], j'ai commencé le troisième chapitre de Travers III, je dois mettre en forme le journal de l'année 2003.» p.433 - Hussein de Jordanie, son frère.

. «Nous fîmes un petit détour en faveur du hameau de Moran, où notre présence surprit beaucoup; elle eût bien davantage étonné si j'avais pu en exposer les motifs anagrammatiques et pour moi "églogaux".» p.443

. «La lecture de Maurice Sachs (je suis passé du Sabbat, que je n'avais pas lu depuis trente ans, à La Chasse à courre, que je n'avais jamais lu) [...] .» p.489

. «Je m'étais constitué au début de l'année une bibliothèque dans la bibliothèque, "la bibliothèque de Travers", qui réunissait tous les ouvrages, de Poe à Vingt mille lieues sous les mers, de Niemandrose à Wittgenstein, qui se trouvent en résonance avec les Églogues, leur offrent des échos ou constituent la matière même dont elles sont l'écho.» p.513


J'avais oublié que c'était tant de travail, les Églogues. C'est un labeur qui ne me déplaît pas, loin de là, il est parfois très amusant, ou même excitant, mais il demande beaucoup de minutie, et surtout énormément de temps. Hier j'ai passé deux ou trois heures à chercher, dans les précédents volumes, des références à L'Ombre d'un doute, de Hitchcock. S'il y en a, elles sont extrêmement allusives. Georges Raillard me racontait, en 1976 (j'ai retrouvé cela dans le Journal de Travers), que Maurice Roche lui demandait s'il ne trouvait pas que lui, Roche, avait tapé trop fort sur Maurice Nadeau, dans un de ses livres, que Raillard venait de lire :
«Qu'est-ce que je lui ai mis! disait Roche. Tu penses que je suis allé trop loin?»
Raillard ne s'était aperçu de rien. C'est que la violence agressive de Roche à l'égard de Nadeau, qui, à Roche, paraissait frénétique et peut-être exagérée, tout de même, se traduisait en fait, dans son texte, par deux ou trois anagrammes et allitérations - du genre : il n'a d'autre ressource que... etc. -, dont le pauvre Raillard n'avait pas perçu la moindre. Je crains que nos clins d'œil à L'Ombre d'un doute ne soient à peu près du même ordre. Même moi je ne les ai pas retrouvés...
p.27


Décidément, j'avais oublié les conditions de travail très spéciales qu'impliquent les Églogues. Le nombre de contraintes est tel que la progression est d'une lenteur effrayante. Quatre ou cinq heures de travail, hier, m'ont fait avancer d'à peine autant de lignes. Aujourd'hui c'était à peine mieux. Et le comble est que la moitié de ces lignes, plus parfois, ne sont pas de moi, que je ne fais que les chercher dans des livres pour les placer ici et là - mais pas au hasard, Dieu sait !
Nous sommes dans un nœud tristanesque, ces jours-ci : il implique Tristano muore, de Tabucchi, la Tristana de Pérez Galdos (une vieille amie), la vie et les œuvres de Flora Tristan, le Tristan de Béroul, le Tristan de Thomas, la Folie de Berne, la Folie d'Oxford, le Tristan de Mann (avec sorties ou débordements vers La Mort à Venise d'un côté, vers L'île noire et son docteur Müller de l'autre), le Venise de Frederick Tristan, Les Aventures de l'homme sans nom du même, le Tristan de Wagner bien entendu, Venise, Celan, Les Ailes de la colombe, Jacob's Room, etc. Je ne me plains pas, ce travail me passionne, et même il m'amuse. Je pourrais lui donner bien plus d'heures quotidiennes si je les avais, et je le ferais avec plaisir. Mais je suis effrayé que celles que je lui consacre soient si peu productives, en quantité. Pas étonnant qu'il y ait eu un trou de deux ans entre le deuxième et le troisième volume des Eglogues, puis un trou de quatre ans entre le troisième et le quatrième (trou partiellement occupé par Tricks, il est vrai, Buena Vista Park et Journal d'un voyage en France) ! Entre le quatrième et le cinquième volume, nous en sommes déjà à vingt-trois ans d'écart.
Autre contrainte que la pratique me rappelle durement : on ne peut pas voyager, quand on travaille aux Églogues (en revanche il est très nécessaire d'avoir voyagé). Loin de chez soi on peut se relire, on peut se corriger, on peut à la rigueur déplacer certaines phrases, mais on ne peut pas en produire de nouvelles, et surtout on ne peut pas en copier. Le travail impliqué ne peut se faire que dans une bibliothèque, et en l'occurrence ce doit être celle-ci, la mienne.
Du coup je n'ai pas envie de m'éloigner. Il ne faut pas d'interruptions trop longues car la conscience des liens possibles et nécessaires se distend si la mémoire n'est pas réactivée en permanence, si les chemins de traverse, les coursières et les passages souterrains ne sont pas entretenus sans relâche, ne serait-ce qu'en étant empruntés.
p.34 [1]


Pour les Églogues il faudrait acheter encore des livres, beaucoup de livres, une infinité de livres - à commencer par le Tristano muore en italien et le Tristan de Mann en allemand, qui m'ont manqué aujourd'hui même, ainsi qu'un lexique anglo-gaélique (j'ai dû avoir le Mann en allemand, car il y en a des traces dans Travers II; mais je ne sais pas ce qu'il a bien pu devenir). Or ces achats sont impossibles.
p.35


Quatrièmement je ne suis pas content de Travers III. Je rêverais d'un livre qui ressemblerait page après page, sinon au Coup de dés, du moins à de l'Emily Dickinson (quant à la disposition, veux-je dire) — au lieu de quoi on dirait La Phénoménologie de l'esprit (toujours quant à la disposition).
p.104


[...] je voulais absolument envoyer à la P.O.L aujourd'hui, dernier jour de février, pour un "tirage sur papier", le premier "chapitre" de Travers III. Personne ne m'a rien demandé, bien entendu; mais je m'étais moi-même imposé cette contrainte, d'une part afin de montrer à la P.O.L que je travaille pour elle et ne l'oublie pas, en dépit des apparences ; d'autre part par sincère désir et besoin d'observer ce texte touffu autrement que sur un écran d'ordinateur, de pouvoir l'étaler, d'en confronter certains passages, les mettre côte à côte; et troisièmement par affolement de le voir me prendre tant de temps, puisque nous voici à la sixième fin de mois que j'ai cru pouvoir être un terme, pour le travail sur ce chapitre.
Celle-ci n'en sera pas un, pas plus que les précédentes. Au contraire, j'ai l'impression de reculer. Je voulais reprendre entièrement la masse d'écriture existante avant de l'envoyer à Paris, mais je n'y suis pas arrivé. J'ai tout relu jusqu'à la fin, sans doute, mais sans changer grand-chose à la seconde moitié, et rien du tout au dernier tiers, même, sauf quelques fautes d'orthographe. Non que la nécessité d'une refonte ne me soit pas apparue, bien au contraire : mais je n'avais pas le temps de l'entreprendre. Elle devra être massive : rarement pages de moi m'auront-elles fait plus mauvaise impression. C'est elles qui sont massives jusqu'à présent — mille fois trop lourdes, comme une affreusement indigeste pâtisserie. Et quand je dis que la refonte devra être massive, je veux dire qu'elle devra être radicale pour démassifier cet ensemble trop compact.
Je souffre du syndrome inverse à celui de la page blanche : syndrome de la page bouffie, trop pleine, trop serrée, trop dense — non pas trop dense de sens ou de style, hélas, seulement trop dense de mots, de phrases, de signes qui se font signe mais qui sont tellement occupes a cet exercice qu'ils ne sont plus signes de rien. Or leur nombre s'élève déjà à cent trente mille ! Et ces cent trente mille signes ne sont qu' un chapitre sur sept d' un volume sur sept des Églogues! À ce rythme ce volume-ci aurait un million de signes, presque autant que Du sens. C'est une absurdité. Thierry Fourreau m'a dit cette après-midi qu'un roman, de trois cent quatre-vingts pages, qu'il achevait de mettre en page, comptait cinq cent quatre-vingt-dix mille signes. Travers III ne peut pas avoir huit cents pages ! Et surtout pas huit cents pages cette eau, ou plus exactement de cette purée, de cette bouillie.

Le problème est exactement celui auquel nous nous étions trouvés confrontés il y a vingt-cinq ans. Ce texte fonctionne tout seul. Il prolifère de son propre chef, par l'effet de ses propres mécanismes. Par le jeu des associations, des liens, des surdéterminations, toute phrase en appelle trois autres, et bientôt dix autres, cinquante - d'où ce gâteau à étouffer tous les ultimes chrétiens.

Mardi 1er mars, neuf heures du soir. Aujourd'hui j'ai retiré une impression un peu moins mauvaise d'un bref ferraillage avec Travers III. Il m'a semblé qu'il était possible d'alléger cette masse sans la diminuer, par des procédés de mise en page, principalement : beaucoup plus de paragraphes, beaucoup plus de marges, beaucoup plus de blancs, beaucoup de phrases et même de mots isolés ; plus large recours, aussi, à des changements de "styles", au sens informatique de l'expression — changements de "corps", changements de "polices", changements de "règles"...
Mais enfin tout cela, tout cet espace perdu inoculé, ne fait qu'allonger le livre, épaissir le volume... D'autre part je ne me suis battu qu'avec les premières pages, déjà très affinées en comparaison avec les autres - ce ne sont pas elles qui hier et avant-hier m'avaient paru si indigestes.
p.130 - 131


Alors que le temps me manque si cruellement, je viens de perdre trois heures à chercher dans le livre de Catherine Robbe-Grillet, Jeune mariée, une référence aux Gommes qui se trouvait en fait dans le catalogue Alain Robbe-Grillet, le voyageur du Nouveau Roman. C'est une citation du maître lui-même, tirée des Derniers Jours de Corinthe : «Et l'on se demande encore aujourd'hui, près de quarante ans plus tard, quelle raison il peut y avoir pour que le livre se trouve composé en égyptienne... »
C'était le mot égyptienne qui m'échappait - pour Travers III, bien entendu, où Les Gommes a fait soudain une entrée en force. Le même roman était déjà présent en filigrane dans Travers I et II (dans II, en tout cas; pour ce qui est de I, je ne suis pas sûr).
Le travail sur les Églogues obéit à une économie aberrante (que seuls Paul Otchakovsky et la P.O.L peuvent me permettre) : pour écrire ce livre que liront cinquante personnes (et encore, si elles le lisent), il faut passer parfois une demi-journée sur deux ou trois mots, ou même sur un seul, quand il est un lien (égyptienne était un peu décevant, à cet égard).
p.148


[...] j'ai grand besoin d'avoir sous les yeux une version mise sur papier de ce texte de plus en plus compliqué, difficile à envisager dans son ensemble. Thierry Fourreau s'est prêté très complaisamment à l'exercice, la dernière fois (pour le même texte d'ailleurs, mais il s'agissait d'une version plus courte, assez différente). [...]
Je m'aperçois à l'instant que le premier chapitre de Travers III compte à présent plus de cent soixante-dix mille signes, ce qui est tout à fait déraisonnable. Dans la disposition actuelle il s'étalerait sur cent six pages imprimées, et c'est à peine moins fou. Ainsi que je l'ai déjà noté plus haut, et comme je le remarquais il y a vingt ans et plus, le procédé fonctionne trop bien, voilà le problème : il engendre trop de texte, il convoque trop de phrases, il lie ensemble trop d'images, de thèmes, de tropismes, d'inflexions de voix et de sens. Ce volume-ci devant absolument avoir sept chapitres, il compterait, au même rythme, plus d'un million de signes et près de mille pages. Pour tâcher d'empêcher cette prolifération désastreuse, j'ai décidé que les chapitres pairs, deux, quatre et six, seraient traités d'une façon beaucoup plus aérée, et selon une disposition à la Coup de dés. Mais je ne sais pas encore très bien comment cela pourra être réalisé. Je compte faire la semaine prochaine de premiers essais dans ce sens.

En effet, si je ne suis pas parvenu à disposer d'une version complète du chapitre I assez tôt pour l'envoyer à Thierry cette après-midi, je suis tout de même arrivé à ce résultat-là en début de soirée. Bien entendu il s'agit d'une décision un peu artificielle : on décide que c'est fini, voilà tout. À la vérité ce n'est jamais fini. Mais puisque tout travail supplémentaire ne fait jamais qu'allonger le texte, il faut se l'interdire.

Allonger, ou plus exactement augmenter (ce qui a pour conséquence d'allonger) — les interventions ne se situent pas à la fin, mais dans le corps du texte, tout au long de lui : elles ne le prolongent pas, elles le gonflent. Si le travail a été bien fait, on ne peut absolument rien enlever, parce que tout élément présent est porteur, dirais-je, et son retrait entraînerait de gros ou de petits effondrements — lesquels, à leur tour, rendraient la liaison impossible entre certaines parties de l'énorme bâtiment. En revanche tout ajout entraîne des ajouts, parce qu'il doit recevoir toutes les justifications dont il a besoin; et ces justifications sont forcément du texte, des phrases, des mots, des lettres, des signes....
Le schéma le plus courant est celui-ci : une phrase exige (ou du moins je me persuade qu'elle exige) un ajout, qui vient s'inscrire très naturellement à sa suite. Mais cet ajout, justifié en amont, doit l'être aussi en aval — sans compter qu'il a introduit une rupture dans le tissu, et qu'il faut donc rapiécer. De rapiècement en rapiècement on arrive à plus de cent pages pour un seul chapitre, autant dire à la folie.

Du sens compte un million deux cent mille signes. Mais Du sens est extrêmement compact en sa disposition, ce qui fait que ce million deux cent mille signes tient en cinq cent cinquante pages, et c'est déjà beaucoup. Travers III est beaucoup plus aéré : de sorte qu'un nombre inférieur ou comparable de signes implique un nombre très supérieur de pages — or c'est d'autant moins admissible qu'il s'agit ici d'un seul volume dans une série de sept.
p.194-195


La magnifique grande serre aux palmiers, où nous avons longuement marché avant-hier, fait quelques apparitions dans Passage, treize ou quatorze ans après première visite, et trente ans avant la seconde. Celle-ci a pleinement confirmé l'enthousiasme de mes impressions d'adolescence. Nous avons passé dans le parc deux ou trois heures délicieuses, par un temps splendide, marchant de la serre aux palmiers jusqu'à la "Syon Vista", le point de vue sur Syon House, de l'autre côté du fleuve : une perspective et une image dont je me souvenais avec une grande netteté (Canaletto aidant, justement), à quarante-quatre ans d'intervalle ; et de là à la haute pagode chinoise bâtie en 1762 par William Chambers, Ecossais qui était allé à la Chine pour la Compagnie suédoise des Indes orientales et qui était devenu, après son installation à Londres, le maître d'architecture du prince de Galles, futur George III; avec retour (nous, pas Chambers) à la Palm House par la Temperate House", dans le magnifique soir de mai - tout cela parsemé de détours pour voir des rhododendrons ou des canards, des azalées ou des faisans dorés.[2]

Il y eut aussi des stations sur des bancs, au bord du fleuve, et de longues conversations avec des paons. Nous nous sommes trouvés beaucoup de points communs. Les bancs sont encore plus éloquents que les paons, toutefois, car la plupart d'entre eux portent des plaques à la mémoire d'habitués morts, qui pendant cinquante ans et davantage ont aimé ces jardins. La plus émouvante est celle-ci :
In loving memory
ANNE WILTSHER
20.05.51 - 21.02.04
Free to enjoy these gardens forever
Sur la photographie que j'en ai prise, on voit se refléter dans le cuivre poli, tant je me suis appliqué, mon propre crâne.
***
Lundi 9 mai, une heure moins le quart, l'après-midi. J'ai eu la curiosité de regarder sur le Net, par Google, s'il y avait quelque chose à propos d'Anne Wiltsher, qui aimait les jardins de Kew et dont quelqu'un espère qu'elle est désormais libre de les hanter à loisir. Il y a beaucoup. C'était apparemment une historienne féministe, dont le livre le plus souvent cité, paru en 1985, était consacré aux femmes pacifistes au temps de la Première Guerre mondiale : Most Dangerous Women : Feminist Campaigners ofthe Great War. Il est possible qu'elle ait été également l'auteur d'un ouvrage sur la cuisine italienne. Je me demande si le banc où l'on peut lire son nom occupe un emplacement qui lui était particulièrement cher, ou si la plaque a été placée là au hasard.
p.241-243 (Le relevé des allusions dans L'Amour l'Automne est ici.)


Le passage suivant donne des informations sur un poème "maître" de L'Amour l'Automne. Je les copie à titre de culture générale, ces informations n'entrant pas directement dans la composition des Églogues.

Ou bien de m'intéresser de plus près à cet Arthur Hugh Clough dont j'ai découvert grâce au Net des vers que je trouve magnifiques (Children of Circumstance are we to be?), extraits d'une "pastorale de longues vacances", The Bothie of Tober-Na-Vuolich: d'aucuns voient en eux une possible source d'inspiration pour la fameuse évocation des deux armées s'affrontant dans la nuit, à la dernière strophe de Dover Beach. En fait il est plus probable qu'Arnold et Clough, qui étaient de grands amis et avaient été élevés ensemble à Rugby - Arnold pleura Clough dans l'élégie Thyrsis -, tiraient l'un et l'autre leur image de Thucydide, lequel fut traduit en anglais par nobody but Mr Arnold père, Thomas, le fameux recteur de Rugby.
Matthew Arnold :
And we are here as on a darkling plain
Swept with confuses alarms of struggle and flight,
Where ignorant armies clash by night

Arthur Hugh Clough :
l am sorry to say your Providence puzzles me sadly;
Children of Circumstance are we to be? you answer, On no wise!
Where does Circumstance end, and Providence where begins it?
In the revolving sphere which is uppery which is under ?
What are we to resist, and what are we to befriends with ?
If there is battle, 'tis battle by night : I stand in the darkness,
Here in the mêlée of men, Ionian and Dorian on both sides,
Signal and password known; which is friend and which is foeman ?

Thucydide :
«A ceux qui ont participé à une bataille de jour, les choses apparaissent sans doute plus claires et pourtant, loin de connaître tous les détails, ils ne sont guère au courant que de ce qui s'est passé dans leur secteur particulier. Alors, pour un combat nocturne comme celui-ci — et ce fut le seul qui, au cours de cette guerre, mît aux prises deux grandes armées —, comment pourrait-on savoir quelque chose avec certitude ? La lune brillait, il est vrai, et les hommes se voyaient, miais seulement comme on peut se voir au clair de lune, c'est-à-dire qu'ils distinguaient des silhouettes, mais n'étaient jamais sûrs d'avoir affaire à un ami ou un ennemi.»
(Traduction de Denis Roussel, «Bibliothèque de la Pléiade»: il s'agit de la bataille d'Epipoles, pendant la guerre du Péloponnèse.)
p.307-308 Le relevé des allusions dans L'Amour l'Automne est ici.


Dans l'agenda pour 1970, où sont notés rétrospectivement certains des "événements" de 1969 - ce qui laisse une certaine place à l'erreur —, je retrouve à l'instant une feuille arrachée d'un carnet à spirale, que j'ai beaucoup cherchée ces jours derniers dans toute sorte de livres. Elle porte, de la main de W., les trois premiers vers de la fameuse dernière strophe de Dover Beach, d'Arnold :
Ah, love, let us be true
To one another! For the world, which seems
To lie before us like a land of dreams...
Coïncidence, je citais la fin de la même strophe ici même, il y a deux ou trois jours. Tout ce passage m'occupe beaucoup ces temps-ci, en relation avec le deuxième chapitre de Travers III.
p.312


Un septième attentat, un peu après les autres, a eu lieu dans un autobus sur Russell Square, que les Églogues hantent tous les jours ces temps-ci à la suite les "Woolves", entre le bureau d'Eliot et la De Morgan Society.
*
Non seulement il faut aux Égloguesque trente ou quarante livres soient ensemble sur mon bureau, il convient encore que tous demeurent ouverts, sans quoi une phrase précieuse, une inflexion, une référence, un mot qu'il a fallu des heures pour retrouver, risquent de se perdre à nouveau. J'ai renoncé à établir l'ordre : sans doute serait-il très profitable à terme, mais en attendant il coûterait trop cher, il ferait perdre trop de temps et de pistes. C'est pourquoi j'écris à présent sur un très épais terreau de volumes béants, de manuscrits éparpillés, de textes ventre à l'air, de cartes, de dépliants, d'encyclopédies, d'atlas, de littérature et de "littérature", de phrases, de lettres, de lettres, de lettres. Il n'y a plus que le hasard, ou le besoin pressant, pour déterminer, en ce tumulus (comme disait Jean Puyaubert), ce qui monte ou descend.
p.357-358 (Remarque: l'en-tête de ce blog est une photo de ces couches superposées.)


Chez le Mr Ramsay de La Promenade au phare, il y a un côté très "Walter Mitty", le héros de James Thurber, qui passe son temps, tandis qu'il accompagne sa femme au drugstore, à piloter dans sa tête des B52 au milieu des pires attaques d'un ennemi supérieur en nombre, ou bien à opérer avec succès, contre l'avis de tous ses confrères chirurgiens, des patients en situation désespérée. Mr Ramsay, lui, tout en faisant les cent pas sur la terrasse de la maison de vacances de la famille, à Skye, devant la fenêtre où se tiennent sa femme et son fils, mène la charge de la brigade légère, ou bien parvient le premier au pôle Sud :
« Qualifies that in a desolate expédition across the icy solitudes ofthe Polar région would hâve made him the leader, the guide, the counsellor, whose temper, neither sanguine nor despondent, surveys with equanimity what is to be and faces it, came to his help again. (...)
« Feelings that would not have disgraced a leader who, now that the snow has begun tofall and the mountain-top is covered in mist, knows that he must lay himself down and die before morning come, stole upon him, paling the color ofhis eyes, giving him, even in the two minutes of his turn on the terrace, the bleachedlook ofwithered old age. Yet he would not die lying down; he wouldftndsome crag ofrock, and there, his eyes ftxed on the storm, trying to the end to pierce the darkness, he would die standing. »
p.360


Cette page écrite au moment de la mort de Claude Simon n'est pas directement églogale (sauf la dernière phrase), mais totalement églogale indirectement: dès Passage, la référence à Simon était importante, Travers II en particulier s'articule entièrement autour d' Orion aveugle dont la préface décrit le fonctionnement camuso-églogal.

J'ai dû le [Claude Simon] lire très tôt, car beaucoup de souvenirs de lecture de ses livres sont étroitement liés pour moi à des souvenirs de Landogne, et de promenades autour de Landogne. La fameuse description d'un broc gisant au fond d'une rivière — est-ce dans Histoire ou dans La Bataille de Pharsale? — est pour moi comme le compte rendu méticuleux d'un tableau mille fois observé du haut d'un pont de bois sur la Saunade. Oh, il faudrait que je refasse ces promenades! Ma mère m'a appris hier que le château de Landogne était à vendre de nouveau. Mais, pour sa part, elle n'aurait pas le courage d'y revenir...
La non moins fameuse machine agricole de Pharsale, la moissonneuse-lieuse qui devait tellement servir à Ricardou, je la rencontrais sans aucun étonnement, abandonnée, quand je parcourais à cheval l'autre versant de la petite vallée, non loin de la route de Pontaumur à Saint-Avit, c'est-à-dire de Clermont à Aubusson. Très tôt j'ai mis une détermination perverse à lire Simon comme un écrivain régionaliste et familialiste (du "roman familial"), topomaniaque et... géorgique. C'est ce biais profond qui m'a attaché à lui, et qui aujourd'hui me chagrine dans sa mort. Mais il est difficile de démêler, comme en tout deuil, ce qui est pleur sur lui et pleur sur moi, sur ma jeunesse, les lieux quittés, les visages qui reviennent, les objets qui s'obstinent, les phrases qui m'ont toujours accompagné:
«Jaune et puis noir temps d'un battement de paupières et puis jaune de nouveau... »
p.362


Les romanciers réalistes du passé se plaignaient que leurs personnages leur échappent, mais moi c'est toutes les Églogues qui n'en font qu'à leur tête ! Les mécanismes de production sont si bien réglés que les machines tournent toutes seules et accouchent en bout de chaîne des objets les plus inattendus. Travers III devait s'appeler L'Amour l'Automne (et doit encore). C'était dans mon esprit un livre gai, à tonalité sentimentale et joyeuse. Au lieu de quoi — car, cran, écran, carence, crâne, cancer —, il a été gagné par une prolifération métastasique on ne peut plus grave et inquiétante, multipliant les méchants crabes et les têtes de mort.
Je voudrais envoyer lundi prochain le deuxième chapitre à la P.O.L, pour préimpression. Autant le premier est compact, et plus long qu'il n'est raisonnable, autant je souhaiterais que le deuxième fut fluide, aéré, plein de trous et de blancs. Toute la matière est déjà réunie. Il ne reste plus qu'à l'élaguer.
p.374


Le travail sur le chapitre deux de Travers III relève plus de la peinture ou du dessin que de la littérature : il s'agit surtout de répartir des masses, de les affiner, de les creuser, d'agencer des pages à la façon des compositeurs d'imprimerie plus qu'à celle des romanciers et des stylistes. Cela dit, cette après-midi j'ai perdu deux heures pour avancer d'une ligne et demie - il s'agissait de Bertrand Russell (à partir de Russell Square, théâtre d'un des attentats londoniens de la semaine dernière).
p.381


J'ai fini, dans le Journal de Travers, mes lectures préliminaires à l'écriture du troisième chapitre de Travers III, auquel j'ai donc pu me mettre aujourd'hui.[10 août 2005].
J'ai fini une relecture enchantée de To the Lighthouse. Si j'en crois les annotations manuscrites du volume acheté ou volé chez Blackwell, à Oxford, en décembre 1965 ou janvier-février 1966, ma plus ancienne lecture remonte a presque quarante ans [...].
p.421


L'après-midi, malgré "l'avance" que j'avais su m'assurer, j'ai peu progressé dans Travers III, 3 (le troisième "chapitre" de Travers III) — non que je me sois laissé distraire par d'autres occupations, mais j'ai passé de longs moments sur le Net à la recherche de renseignements relatifs au film Bad, de Jed Johnson, et aussi à Allen Midgette, l'Agostino de Prima della Rivoluzione, qui fut envoyé par Warhol tenir certaines conférences à sa place, dans l'Oregon et ailleurs (cette découverte à elle seule est précieuse, de sorte que je n'ai tout de même pas complètement perdu mon temps ; mais j'ai peu avancé mes travaux).
p.454


Pour des raisons églogales, j'ai acheté un livre sur Otto Wagner et un autre sur Philip Johnson ou plus exactement, car je n'ai pas trouvé sur lui de monographie générale telle que j'en cherchais sans trop y croire, un livre sur sa fameuse "maison de verre", à New Canaan, dans le Connecticut. C'est là qu'il nous a reçus, William Burke et moi, un jour de 1969 ou 1970. William l'avait rencontré quelques années plus tôt sur le campus de Hendrix Collège, dans l'Arkansas, où Johnson construisait une vaste bibliothèque universitaire souterraine, que j'ai beaucoup pratiquée moi-même, justement en 1970. Par des recherches internettiques, j'ai appris que cette bibliothèque avait été détruite, ce qui m'étonne et m'intrigue beaucoup.
p.484 (grand rôle dès Passage)


Dès qu'on se remet aux Églogues on entre dans un temps qui n'a plus rien à voir avec le temps des horloges. Il est d'ailleurs incontrôlable : trois pages peuvent prendre un quart d'heure (c'est rare), trois mots une après-midi (c'est ce qui est arrivé cette après-midi — mais il fallait compter avec la remise en marche, justement : les interruptions sont catastrophiques, dans la mémoire les sentiers non frayés se referment, c'est pour cela que j'avais essayé de ne pas m'arrêter.
p.489


Il s'agit de Travers III. Travers III, comme Travers et Travers II doit compter sept chapitres, ou parties. L'intention est de faire alterner chapitres longs et chapitres courts. Mais, un peu par l'effet de l'inadvertance, le premier chapitre est très long (cent soixante mille signes) ; de sorte que le deuxième est bref et le troisième (celui qui fait l'objet de mes travaux actuels), long de nouveau. On se trouve donc avec la structure suivante :
long court long court long court long
Or mieux aurait valu celle-ci :
court long court long court long court
D'abord elle est plus courte. Pour des raisons d'équilibre, en effet, toutes les parties longues doivent avoir à peu près la même longueur (cent soixante mille signes) et toutes les parties courtes aussi (quarante mille signes). En commençant par une partie courte on a quatre parties courtes et trois longues, six cent quarante mille signes. En commençant par une partie longue ainsi qu'il a été fait, on a quatre parties longues et trois courtes, sept cent soixante mille signes. C'est beaucoup de toute façon, mais mieux eût valu la formule la plus basse, mieux voisine de la taille d'un livre à peu près normal.
D'autre part, en commençant comme il a été fait par un chapitre long, on se trouve avec une partie centrale qui est brève. Si, comme il est tentant et presque inévitable pour si vaste entreprise, on a dans la tête la métaphore d'une cathédrale, la cathédrale en question aura une nef centrale étroite, ce qui est absurde pour un monument de cette importance.
Evidemment, dans un livre, on entre en général, malgré tout, au moins la première fois, par la première page, ce qui, si la métaphore de la cathédrale est gardée, signifie qu'on pénètre dans l'édifice par le côté, c'est-à-dire par la nef gauche extrême. Mais peut-être la métaphore de la cathédrale, pour tentante qu'elle soit, n'est-elle pas pertinente. Un livre se présente moins de face, avec son milieu au milieu de la première image qu'il donne de lui, qu'en enfilade, en perspective, en profondeur, avec son milieu à mi-parcours. Selon ce point de vue, l'image de la symphonie est plus juste que celle de la cathédrale. Ou bien, si l'on tient à la cathédrale, il faut l'envisager dans sa longueur et dans le cheminement qu'elle implique. Dès lors ce n'est pas : une nef large, une nef étroite, une nef large, etc. (de toute façon, à ma connaissance, il y a peu de cathédrales qui ont sept nefs ! (des mosquées, peut-être)); c'est, pour toutes les nefs parallèles : une travée longue, une travée brève, une travée longue, une travée brève, etc.
Si en revanche on a en tête une symphonie (et les symphonies en sept mouvements ne sont pas tout à fait sans exemples - du côté de Mahler, par exemple), le modèle mouvement long, mouvement bref, mouvement long, mouvement bref mouvement long, mouvement bref mouvement long me semble préférable à l'autre, à celui où les mouvements brefs sont placés aux extrêmes - courte ouverture, bref finale).
De toute façon, maintenant, il n'est plus possible de revenir en arrière: les mouvements ne sont pas seulement de longueurs différentes, ils sont de styles différents, et bien sûr il y a un lien entre les styles et les longueurs. Non seulement il n'est pas envisageable, bien sûr, de faire s'échanger les positions entre le chapitre I et le chapitre II tels quels, il n'est pas envisageable non plus de tailler dans le chapitre I un court chapitre traité dans le style du chapitre II, et de faire glisser tout ce qui reste dans le chapitre II. Il faut s'y résigner, changer est désormais exclu. Mais après cette petite "méditation" écrite, je ne suis pas sûr que ce soit à regretter.
p.497-499


Je me demande bien où, au temps des premières Églogues, j'avais rencontré le cas de John Thomas Perceval, "Perceval le fou", qui fait quelques apparitions dans les Travers, ainsi d'ailleurs que son père, Spencer Perceval, Premier Ministre de Georges III, assassiné à la Chambre des communes le 11 mai 1812. Le père est dans tous les dictionnaires, évidemment. Mais le fils, je ne vois pas comment il était arrivé jusqu'à nous, nous des Églogues, vers le milieu des années soixante-dix. Gregory Bateson lui a consacré un livre, et a publié une grande partie de ses écrits, sous le titre Perceval le fou, traduit en 1976. Ce livre n'est pas dans ma bibliothèque et je suis sûr de ne l'avoir jamais eu entre les mains. J'ai écumé hier La Tour de Babil, la fiction du signe, de Michel Pierssens, où il est beaucoup question de Roussel, Brisset et même de Mallarmé, parmi les "fous littéraires"; et Folle vérité, vérité et semblance du texte psychotique, ouvrage collectif que j'ai beaucoup pratiqué il y a vingt-cinq ans et plus (il m'est dédicacé par Jean-Michel Ribettes, l'un des auteurs) — pas trace de Perceval jeune... [suit deux pages biographiques sur Perceval le jeune].
p.520


J'espérais terminer le troisième chapitre de Travers III à la fin de ce mois de novembre. Il est peu vraisemblable que j'y parvienne. Plusieurs jours de suite j'ai avancé de deux lignes, de trois lignes — non pas faute de labeur, bien sûr, mais parce que souvent sont nécessaires plusieurs heures de recherche pour trouver le lien qui assure à lui tout seul toutes les liaisons souhaitées. Aujourd'hui je me suis battu surtout avec Grant (Ulysses); ou autour d Grant, à partir de Grant, voire grâce à Grant, car chaque mot, chaque nom, se présente immanquablement avec toute une batterie de signalisation, pointant dans toutes les directions: il n'en est que plus difficile, souvent, de choisir la meilleure voie.
p.525-526 [3]


Si la mariée était presque trop belle, c'est que j'avais demandé à Paul s'il jugeait possible de publier d'une part Travers III à l'automne prochain mais aussi, en même temps, de nouvelles éditions des quatre premiers volumes des Églogues, Passage, Échange, Travers et Travers II, sans lesquels Travers III est presque impossible à lire.
p.522 [4]


La Pérouse tient en effet une grande place dans la série des Travers, par exemple à cause de Swann et de l'état où le met toute mention de la rue La Pérouse (où habite Odette); ou bien du vieux Lapérouse des Faux-Monnayeurs, le malheureux grand-père et professeur du petit Boris, l'enfant qui se suicide d'un coup de feu à la tempe au milieu de sa classe. Je résistais à la tentation de passer encore deux heures devant l'écran à un moment où je devrais être à "travailler" sur cet écran à ceci même, mais, m'occupant hier de Travers III en fin d'après-midi comme tous les jours, et revenant sur des passages déjà corrigés, j'ai par hasard fermé la session, à huit heures, au moment d'aller voir le journal télévisé, sur le nom... La Pérouse. J'y ai vu, bien sûr, un signe du ciel: il ne fallait pas renoncer à suivre "Thalassa", même pour les meilleures raisons de la terre (qui ne sont pas pertinentes en l'occurrence). Et je n'ai pas regretté d'avoir pour La Pérouse délaissé ce journal, car l'émission, très longue, n'était pas seulement très instructive, elle abondait en éléments très utiles à nos petits travaux, à Duparc, du Parc, du Vert, Denise Camus et moi.
p.626-627

Notes

[1] Cela me rappelle Flaubert, refusant de quitter son cabinet de travail pour aller voir Sand, de peur d'être distrait.

[2] envie de couper... mais comment être sûre que cela n'est pas utilisé dans Travers III?

[3] On remarque que dans sa recherche de liens, RC postule qu'il y a nécessairement une solution, un lien qui comblera ses désirs.

[4] Journal de Travers me paraît plus important pour une première approche de Travers III que les précédentes Églogues. Passage et Échange sont disponibles. Travers et Travers II, épuisés, sont en ligne sur la SLRC.

Le problème herméneutique chez Pascal, de Pierre Force

La lecture de ce livre est directement issue de la lecture de Du sens. En effet, le livre de Pierre Force y est longuement cité en relation avec Buena Vista Park. Il s’agit une fois encore (mais à l’époque de BVP, ce n’était que la deuxième fois dans l’œuvre camusienne[1]) d’illustrer la bathmologie, c’est-à-dire, entre autres, la façon dont une même opinion (une même opinion en apparence : une opinion s’exprimant avec les mêmes mots) peut avoir un sens et des conséquences très différentes selon l’étape de raisonnement où elle intervient[2].

J’ai donc entrepris de lire Le problème herméneutique chez Pascal. Je m’attendais à un livre de philosophie, il s’agit davantage d’un livre analysant la logique de Pascal et les méthodes qu’il emploie pour convaincre les libertins (sens étroit : ceux qui ne croient pas en Dieu et ne respectent pas les Ecritures) de lire la Bible.
En effet, la conviction de Pascal est que les Ecritures contiennent en elles-même de quoi convaincre les plus rebelles, non par quelque révélation immanente, mais par les mécanismes rigoureux de la lecture et de l’interprétation effectuées selon des règles logiques. « Lisez et vous croirez » serait le credo pascalien.
Pierre Force dégage donc les règles de cette méthode de lecture, méthode qui ne se préoccupe pas de l'authenticité des textes: ce n'est qu'avec Spinoza que cette démarche sera entreprise. Pascal s'inscrit encore dans l'héritage de Saint Augustin en reconnaissant a priori l'autorité des Ecritures.

Pascal suppose que tout texte est nécessairement cohérent. Il applique ce principe à la Bible comme s'il s'agissait de n'importe quel texte. Il en découle que chaque fois qu'une contradiction se présente dans la Bible, il convient de chercher une interprétation des passages considérés, qui ne doivent pas être pris au sens propre, mais figurativement. L'interprétation doit permettre d'accorder le sens des passages avec le plus grand principe: la charité. Tout passage contraire à la charité doit être interprété afin de l'accorder à la charité.
Il s'agit des contradictions internes au texte ("syntagmatiques", dirait Todorov), par opposition à Saint Augustin qui s'attachait aux contradictions entre le monde et les Ecritures ("paradigmatiques").
L'intérêt des critères syntagmatiques, c'est qu'il ne suppose pas de connaissances préalables: tout est présent dans le texte qu'on lit.

La deuxième partie traite de l'interprétation des signes, différente chez Pascal et Saint Thomas.

Revenons à Augustin : chez l'auteur de la Doctrine chrétienne le symbolisme des choses, fondé sur une vision religieuse de l'univers coexiste avec l'allégorie, héritée de la rhétorique païenne. Pour saint Thomas, le symbolisme des mots n'existe pas : l'allégorie est assimilée au sens littéral. Tous les objets de l'univers sont signes de Dieu. Tout est res et signum.
Pascal part du point de vue opposé : pour lui (ou, à tout le moins, pour l'interlocuteur de l'apologiste) il n 'y a pas de signes de Dieu dans la nature. Le monde est silencieux. Seuls les textes parlent. Le message divin ne pourra venir que d'un livre. La preuve de Dieu sera tirée des mots et non des choses.
Pierre Force, Le problème herméneutique chez Pascal, p.112

Le monde est un chiffre et il est à déchiffrer. C'est de cette époque que datent les systèmes ésotériques et les références à la Cabale: Trithème, Kircher, Fludd, espèrent mettre à jour des lois de traduction automatique entre les différentes langues, il n'y a pas de différence entre cryptographie et traduction.

Pascal n'a rien d'ésotérique et s'appuie entièrement sur la logique: un texte doit être intrinséquement cohérent. Il faut s'appuyer sur le sens des mots.
Qu'est-ce que le sens? Dans un premier temps, Pascal pose qu'on peut donner n'importe quel nom à une chose, l'important étant ensuite de toujours désigner la même chose (sens large: objet, idée, etc) par le même mot.
Dans un second temps, il reconnaît qu'il existe un sens courant, un sens commun des mots, et qu'il importe d'utiliser celui-ci pour être clair et compréhensible. (Ici, querelle avec les Jésuites que Pascal accuse de tromper l'auditoire en utilisant les mots dans des sens qui ne sont pas le sens commun, et de changer de sens utilisé d'un discours à l'autre. Analyse des Provinciales, querelle janséniste.)

Selon Pascal, il est très difficile de lire "juste", de penser "juste". L'interprétation est le domaine du jugement faussé, dont il faut se méfier même pour juger son propre travail:

De même qu'il est difficile de proposer une chose au jugement d'un autre, il est aussi difficile d'être son propre juge :
« Si on considère son ouvrage incontinent après l'avoir fait on en est encore tout prévenu, si trop longtemps après on n'y entre plus [3]
Le problème semble si difficile à Pascal qu'il le présente comme une énigme :
« Je n'ai jamais jugé d'une chose exactement de même, je ne puis juger d'un ouvrage en le faisant. Il faut que je fasse comme les peintres et que je m'en éloigne, mais non pas trop. De combien donc? Devinez... [4]
Le jugement adéquat, la perception juste, sont un point à trouver entre un trop et un trop peu. Cela est illustré par le rythme de la lecture :
41. « Quand on lit trop vite ou trop doucement on n'entend rien.»
La vérité elle-même est considérée comme un dosage à effectuer entre un excès et un manque :
38. « Trop et trop peu de vin.
Ne lui en donnez pas : il ne peut trouver la vérité.
Donnez-lui en trop : de même.»
Ibid., p.169

Il s'agit donc de se placer au bon endroit, spatial et temporel, pour juger (en art, de la vérité, de la morale). Le Christ est médiateur (thème de Saint Augustin, repris à la Renaissance) tandis que l'homme ne sait trouver sa place.

La vérité a souvent deux faces, ou plus exactement, toute affirmation contient une part de vérité : «Les hérétiques ne seraient pas hérétiques si leur doctrine ne contenait une part de vérité.»[5] Pascal s'attache davantage à montrer ce qui unit les thèses jésuites, jansénistes, calvinistes que ce qui les sépare. Puis il établit une hiérarchie en observant quelle thèse est contenue dans quelle autre. Exemple:

Les propositions pélagiennes sont susceptibles d'une interprétation augustinienne, mais les propositions augustiniennes ne peuvent en aucun cas admettre une interprétation pélagienne. Si la doctine de Pélage est contraire à celle de saint Augustin, la doctrine de saint Augustin est contraire de celle de Pélage; mais si la doctrine de saint Augustin inclut et comprend celle de Pélage, il n'y a aucune réciproque possible. Ibid. p.191

Il est possible de prouver la dissymétrie parce qu'il y a une hiérarchie entre les termes. Il y a irréversibilité des antinomies. L'interprétation consiste à retenir le sens provenant de la thèse supérieure.

Pascal n'essaie pas de défendre la religion chrétienne par une accumulation de preuves. En effet, il applique une méthode, et quelques exemples lui suffisent à l'illustrer. Cette méthode, c'est le principe de non-contradiction interne d'un texte donné. Quand un texte comporte des contradictions, il faut rechercher l'explication qui les résoud toutes avec le plus d'économie de moyens. Concernant les contradictions de la Bible, c'est le Christ, la venue du Christ, qui explique et résoud les contradictions de l'ensemble des prophéties. Un seul principe explicatif résout toutes les contradictions, il s'agit donc de l'explication la plus économe de moyens; il est donc inutile d'en chercher d'autres.

Ensuite, Pierre Force s'attache aux fragments plus "sociaux et politiques". Il s'agit d'expliquer et de justifier le monde comme il va (les signes de pouvoirs, le respect dû aux puissants, etc). Pascal s'appuie sur les traditions stoïcienne et pyronnienne. Il est héritier des stoïciens, qui identifie recherche des causes et compréhension des signes.
D'un point de vue pyrrhonien (qui soutient que la raison humaine ne peut rien avancer avec certitude), toute opinion peut être mise en doute et dépassé par une opinion inverse supérieure. Il y a renversement continuel du «pour» et du «contre».

[...] tout rapport entre signe et signifié peut devenir à son tour signe d'un nouveau signifié. Toute interprétation peut devenir l'objet d'une interprétation qui la dépasse. La marque rhétorique de ces dépassement est l'ironie.
Ibid., p234 [6]

Cependant, le renversement des «pour» et des «contre» peut être hiérarchisé en gradations, qui fait accéder à un point de vue véritablement supérieur. Tout ce développement est cité dans Du sens.

La loi des séries, ou raison des effets, est donc plus complexe qu'une simple loi d'alternance. La raison des effets est constituée par l'itération d'une structure ternaire, dont le dernier élément sert de premier élément à la structure suivante. Tout élément de rang impair représente une opinion du premier ou du troisième degré.Toute opinion de rang pair est une opinion du second degré.

Les éléments de rang impair sont dans la série des points de repos.

Ibid., p239

Cependant, pour celui qui a atteint l'un des degrés, il est difficile d'envisager les autres, sauf à se projeter dans l'esprit de son contradicteur. Pascal remarque qu'une opinion vraie et qu'une opinion fausse peuvent être exprimées en des termes identiques. Pour les départager, il faut connaître le contexte dans lequel elles sont exprimées, et connaître l'ensemble des arguments des parties en présence. La vérité d'une proposition dépend de son sens et non de sa formulation. A contrario, une opinion est ininterprétable si l'on ignore son contexte.

Pierre Force termine son travail par cette remarque:

L'année même où sont publiées les Pensées, paraît à Hambourg le Traité théologico-politique, qui marque la fin du règne de l'exégèse patristique. [...] Montrant à son interlocuteur qu'il est embarqué, et qu'avant qu'il s'en rende compte, il se trouve en situation herméneutique, Pascal décrit l'interprétation comme un mode de notre existence.

Notes

[1] La première fois intervient dans Travers, à propos du bandeau du maréchal Ney et des valises Vuitton, deux illustrations d’ailleurs reprises dans Buena Vista Park.

[2] exemple donné dans Buena Vista Park p.80 : La princesse P., qui avait toujours désiré passionnément une didacture impitoyable, mais qui détestait Mussolini parce qu’il avait été socialiste, put se vanter, en 43, d’avoir été une des premières opposantes, et des plus constantes, au fascisme.

[3] fragment 21 des Pensées selon les éditions complètes Lafuma de 1963

[4] Fragment 558, ibid.

[5] Ibid., p.185

[6] Très intéressant : on voit apparaître l'ironie, redoutable arme camusienne, en plein développement sur la bathmologie (comme ne l'appelle pas Pierre Force).

Théâtre ce soir

Je vois des discours qui passent, et je pourrais les prendre, comme des autobus.
Renaud Camus, Buena Vista Park, p.81


Parler de Théâtre ce soir n'est pas difficile. Il n'y a aucun risque de dévoiler l'intrigue, puisqu'il n'y en a pas.
Il y a un décor, sept personnages et sept discours.
Ici, la maxime qui veut qu'au théâtre la parole vaille l'action est contredite: la parole ne vaut qu'elle-même, par elle-même et pour elle-même. Sept discours poursuivent chacun leur idée fixe dans leur style particulier, sans jamais se répondre ni prendre conscience des autres discours, il n'y a aucune interférence, on pourrait imaginer sept instruments de musique jouant chacun leur partition sans se préoccuper des autres. (On songe également aux monologues des personnages des Vagues).
La seule règle consiste à ne jamais parler ensemble, de manière à ce que chaque parole soit audible et compréhensible; c'est sans doute la grande difficulté à résoudre lors d'une représentation de la pièce: donner l'impression qu'aucun des personnages ne s'arrête pour laisser parler l'autre mais que tous parlent sans prendre garde aux autres, tout en ménageant des pauses dans le discours de chacun afin que chacun soit audible tour à tour.
La dynamique de la pièce est très simple: il y a sept personnages, le premier est en scène quand la pièce commence, les six autres viendront s'ajouter un à un, comme une ligne musicale supplémentaire.

Le principe fondamental de cette pièce est l'écart, le décalage. Tout est là, mais rien n'est à sa place.
La deuxième caractéristique de cette pièce, moins apparente, est qu'elle est immédiatement démodée à cause de son intense actualité: reflet d'un moment précis de l'état des discours, d'une manière de parler, elle est terriblement datée, dans les deux sens du terme: elle porte la marque du début de 2008, elle est vieillie avant même de paraître.

Le décor est celui d'Au Théâtre ce soir: il faut donc avoir connu Au théâtre ce soir pour comprendre l'allusion. Dans le cas contraire, l'ironie échappe. Cependant, la description permet de combler cet éventuel manque de référence:
Le décor, très conventionnel, est inspiré de ceux d'Au théâtre ce soir, l'ancienne série d'émissions dramatiques de la télévision. Toutefois il n'est pas nécessaire qu'il soit spécialement laid. Appartement grand bourgeois de théâtre bourgeois, un peu emcombré, sans plus.[…]
Renaud Camus, Théâtre ce soir, premières lignes du livre
La description de la pièce et des personnages se poursuit, très précise, jouant à croire à contretemps que ce qu'elle décrit est habituel (le père: «Moustache et Légion d'honneur. Inutile d'aller jusqu'aux guêtres et au monocle.») ou exceptionnel (les jeunes: «Casquette de base-ball retournée tout à fait possible. On est au théâtre.»)
Si l'on voulait monter la pièce aujourd'hui, il faudrait choisir un théâtre connu pour son avant-gardisme, genre Les Amandiers à Nanterre. Cette pièce posera un grand défi dans vingt ou cinquante ans: que faudra-t-il faire, suivre à la la lettre toutes les indications de décor et de costumes, auquel cas l'intention parodique sera perdue, car personne ne la comprendra ainsi, mais croira de bonne foi qu'il aurait été tout à fait possible en France en 2008 de mettre des guêtres au père tandis que le fils aurait eu l'air légèrement étrange avec une casquette retournée, ou faudra-t-il transposer selon un code vestimentaire impossible à imaginer aujourd'hui? (Il faudra transposer, bien sûr).
Quoi qu'il en soit, la pièce écrite ainsi sera pour les sociologues futurs un témoignage important, mais sans doute difficile à appréhender finement, sur les vêtements (à la mode/démodé) et les formes du discours en cours en France en 2008.

Il y a sept personnages et sept discours.
(J'attendais six personnages, à cause de Six personnages en quête d'auteur. Mais chez Pirandello, les personnages sont six plus un, Madame Pace, de même dans Les Vagues, les personnages sont six plus Perceval. Ici, ils sont six plus le Christ).
Les personnages: le père (bourgeois à Légion d'honneur), la bonne (à la Courteline), la mère (bourgeoise à collier de perles), le fils (jeune cadre aux dents longues), la fille (gothique), Ahmed (arabe, en survêtement, accent de banlieue), le Christ (blond, suaire et croix).
Parmi les discours, certains sont "orientés", c'est-à-dire qu'ils ont un sens, ils racontent quelque chose. Ces discours sont au nombre de trois: l'un démontre quel est aujourd'hui le prétendant légitime au trône de France, l'autre explique ce que serait une véritable société égalitaire, le troisième nous donne un cours de syntaxe et de prononciation. Deux sont incompréhensibles, ils n'ont pas de sens: l'un est composé d'onomatopées, de grognements et d'exclamations, l'autre d'un collage d'alexandrins tirés des classiques français. Les deux derniers sont des intermédiaires, ils sont obsessionnels, on comprend ce qu'ils disent, on devine de quoi ils parlent, mais ils tournent en rond: c'est le discours amoureux (l'obsession pour un jeune homme) et le discours d'jeune, sans vocabulaire ni syntaxe («Non pa'ce que c'est vrai… j'veux dire… Faut quand même pas déconner…»).

Je n'indique pas qui prononce quel discours. Le jeu consiste à rendre à chacun son discours. Il n'est jamais tenu par le personnage qui aurait eu vocation à le tenir, de par son âge ou sa tenue: par exemple, c'est la fille "gothico-iroquoise" (sic) qui débite des alexandrins et Ahmed qui explique les méandres de la généalogie royale. Le décalage entre l'aspect des personnages et leur discours crée un effet comique certain, perceptible à la lecture, mais sans doute irrésistible sur scène.

Le père commence seul en scène, puis un nouveau personnage arrive à chaque scène (il y en a donc sept au total), et son discours vient s'entremêler à ceux déjà en place.
A l'énoncé, cela paraît bizarre et rébarbatif; à lire, c'est amusant, curieux, et cela "prend" peu à peu, comme une sauce "prend" au fur à mesure qu'on ajoute des ingrédients.
On suit chaque fil de conversation avec curiosité, leur propos est si convenu qu'il n'y a aucune surprise à les entendre, cependant, on est heureux de renouer un fil un instant, de poursuivre, quelques secondes encore, une pensée que l'on connaît par cœur. Ce sont réellement des phrases pour ne rien dire, des discours mille fois entendus, rabachés, sans surprise. C'est la rumeur du monde qui s'élève peu à peu de la scène. Je serais curieuse de voir ça.

PS : j'ai mis quelques minutes à comprendre (du moins je pense avoir compris, car comment être sûre?) la dédicace : le Brigadier est mondain, bien entendu. Ce n'est pas le gendarme Eliézer, comme mon esprit l'avait envisagé un quart de seconde.

Le Journal de Travers, source de Buena Vista Park

Au moment de payer, Christian sort son portefeuille Vuitton, devient très rouge, mais le montre en riant. Moi:
«Oh, le portefeuille, c'est admissible...»
Journal de Travers, p.183

tandis qu’Hervé opère un distinguo bien tranché entre les portefeuilles, sur lesquels il ferme les yeux, les bagages proprement dits, fâcheux, et les pochettes et sacs à main, qui lui font juger les gens « à première vue »
Buena Vista Park, p.19


(Raconté à Christian qu'à vingt ans un Italien (Claudio Bandini) m'avait séduit parce qu'il m'avait dit: «Moi, pour la nourriture, je me fiche de la qualité, tout ce qui m'intéresse c'est la quantité», ce qui était merveilleusement audacieux et rafraîchissant (et juste quand on a faim).)
Journal de Travers, p.345

Rafraîchissant
A vingt ans, je suis tombé amoureux, et je le suis resté pendant près de six mois, d’un garçon qui n’avait d’autre mérite que d’avoir dit :
— En ce qui concerne la nourriture, ce qui m’intéresse, moi, ce n’est pas la qualité, c’est la quantité.
Buena Vista Park, p.36


[Ainsi les paresseux excusent leur ignorance et leur incuriosité par la fatalité qui pousse tous les courants intellectuels à se révéler involontairement comme des modes (ce qu'ils sont toujours accessoirement), à s'affaiblir et à lasser, à disparaître: à quoi bon se fatiguer à lire Sartre, ou Tel Quel, ou Lacan, ou n'importe qui, puisque déjà plus personne n'en parle plus, ou que demain ce seront de vieilles lunes? De tout ce qui leur demanderait un effort intellectuel sérieux, ils attendent que ça passe.]
Journal de Travers, p.367

Ça va passer
X, chaque fois que passe une mode intellectuelle quelconque, qu’il s’agisse de Marx, de Freud (X est américain) ou du structuralisme, dit: —Chic, encore un tas de livres que je n’aurai pas besoin de lire.
De tout ce qui lui demanderait un effort quelconque, il attend que ça passe.
Buena Vista Park, p.86


Il enfourne la toile à matelas dans un grand sac de voyage Vuitton, et nous partons pour la rue de Lille. Mais, à mon grand amusement, il ne veut pas traverser Saint-Germain avec à la main son sac Vuitton, et donc nous passons par les quais.
Journal de Travers, p.519

Chris H. devant transporter des rideaux de la rue Dauphine à la rue du Bac, et n’ayant sous la main d’autre sac que Vuitton, plutôt que d’emprunter la rue de Buci et le boulevard, comme il l’aurait fait normalement, ou même la rue Jacob, fait un grand détour par le quai Malaquais, afin de n’être pas vu des terrasses de café ;
Buena Vista Park, p.18


Tiens, j'vous prends un exemple, tenez: à Clermont-Ferrand, dans les années cinquante, il était absolument impensable qu'une femme "comme il faut" fumât dans un lieu public.
Journal de Travers, p.552

Fumeuses
A Clermont-Ferrand, dans les années cinquante, les femmes n’étaient pas supposées fumer en public, et surtout pas en plein air : que je me souvienne, aucune audacieuse à l’esprit libre, indignée de son sexisme, pour narguer ce tacite interdit, mais seulement les prostituées de la rue des Minimes.
Buena Vista Park, p.67


tous les écrivains écrivent pour être aimés
Journal de Travers, p.534 /604

Pour être aimé
« (…) j’étais content d’avoir publié (endossant la niaiserie apparente de la remarque) que “ l’on écrit pour être aimé ” ; on me rapporte que M. D. a trouvé cette phrase idiote : elle n’est en effet supportable que si on la consomme au troisième degré : conscient de ce qu’elle a d’abord été touchante, et ensuite imbécile, vous avez enfin la liberté de la trouver peut-être juste (M. D. n’a pas su aller jusque-là). »
(R. B., p. 107-108)
Buena Vista Park, p.65

L'Inauguration, suite

Dans un message à propos de L'Inauguration de la salle des Vents, François Matton a émis l'opinion suivante :

Je veux dire par là que j’ai l’impression que les passages successifs et incessants d’un registre d’écriture à l’autre donne un regrettable (à mes yeux) aspect « exercice de style » à l’ensemble.
Les ruptures de tons, qui se veulent drôles et surprenantes, finissent par sentir le procédé. Et on (je) ne peut pas s’empêcher de penser que si l’auteur change régulièrement de type d’écriture c’est que l’usure, la lassitude, l’essoufflement menace. Et donc le fait de passer à un autre registre peut apparaître (m’est apparu) comme l’aveu d’une incapacité à tenir plus avant le registre précédant.
Si cette hypothèse peut sembler sévère et injuste, je crois qu’elle est préférable toutefois à une autre qui consisterait à expliquer les changements de registres par un désir de provoquer le lecteur ou de le surprendre – il s’agirait alors de cabotinage et ce serait encore plus difficile à défendre que la pompe tantôt…

Je tente ici une réponse. Certaines des opinions présentées pourraient être soutenues, en tout cas elles méritent d'être étudiées. Ce qui fait la faiblesse de ces opinions à mes yeux, c'est la personnalité, telle qu'elle se dessine par ailleurs, de qui les émet, l'impression qu'il y a là surtout une occasion de "faire le malin", de l'aveu même de celui qui les a écrites. Cela mis à part, les questions posées sont pertinentes.

Je dégage trois affirmations du message de Matton :
- les passages successifs et incessants d’un registre d’écriture à l’autre donne un regrettable aspect « exercice de style » à l’ensemble. Les ruptures de tons, qui se veulent drôles et surprenantes, finissent par sentir le procédé.
- Si l’auteur change régulièrement de type d’écriture c’est que l’usure, la lassitude, l’essoufflement menace. Le fait de passer à un autre registre peut apparaître comme l’aveu d’une incapacité à tenir plus avant le registre précédant.
- Une autre hypothèse consisterait à expliquer les changements de registres par un désir de provoquer le lecteur ou de le surprendre – il s’agirait alors de cabotinage.

Le premier point soulève une vraie question, même si je conteste le «drôle et surprenant», le deuxième est stupide, il est facile de montrer que nous sommes dans le cas inverse, le troisième se discute, en quoi le désir de provoquer ou de surprendre consisterait-il en du cabotinage, s'agit-il de désir de provoquer ou de surprendre ?
Finalement, les points un et trois reviennent à poser une seule question : pourquoi les styles ? Quel est leur intérêt ?

Je rappelle d'abord le principe de L'Inauguration de la salle des Vents : le désir de récit est né d'une série de coïncidences dans le temps racontées ici, comme je le disais hier dans les commentaires.
L'auteur a choisi de raconter cette série d'événements de façon très formelle, en déterminant douze thèmes et onze styles.

Les thèmes sont, se présentant dans cet ordre :

  • la visite de X. qui fut amant de RC entre 1969 et 1981. Relation passionnée et jalouse, violente même. Cette visite intervient après des années de silence.
  • les souvenirs de la vie avec Rodolfo [1]
  • l'écriture de L'Inauguration et les points techniques qu'elle soulève
  • les relations avec un employé du château pas très équilibré
  • la vie connue ou imaginaire de Rodolfo dans le cerrado
  • l'installation du tableau La salle des Vents de Jean-Paul Marcheschi dans une salle du château (d'où le titre du livre)
  • l'évanouissement du chien
  • la chute de X d'un balcon du château (sept mètres)
  • les souvenirs de la vie de Marcheschi avec Oyosson, la mort et l'enterrement d'Oyosson
  • les lieux sept ans après (1995-2002)
  • la maladie et la mort de Rodolfo
  • les souvenirs de la vie avec X.

Les styles sont, utilisés dans cet ordre :

  • purement narratif
  • extrait de dialogue (une réplique)
  • prise de notes
  • bafouillant, hésitant, cherchant ses mots
  • classique et lyrique (le style le plus naturellement camusien, en somme)
  • interrogatif (consiste à chaque foi en une question)
  • extrêmement familier
  • quelques vers
  • conditionnel (paragraphe rédigé au conditionnel)
  • scientifique, mathématique
  • obscur, sibyllin



La première partie du livre est composée de douze chapitres qui reprennent chacun les onze styles dans cet ordre, en traitant les douze thèmes dans l'ordre que j'ai indiqué (comme il y a plus de thèmes que de styles, le douzième thème n'est pas traité dans le premier chapitre mais au début du deuxième, et ainsi de suite, il y a glissement); la deuxième partie est composée de onze chapitres traitant les douze thèmes en utilisant chacun des styles dans l'ordre : comme il y a plus de thèmes que de styles, un même style apparaît deux fois par chapitre.

Ces précisions font apparaître l'importance des contraintes formelles que l'auteur s'est imposé, et on ne peut nier que la question se pose : pourquoi avoir fait cela? Faut-il n'y voir qu'un exercice de style ?

Je vais commencer par évacuer la proposition mattonienne: «Si l’auteur change régulièrement de type d’écriture c’est que l’usure, la lassitude, l’essoufflement menace. Le fait de passer à un autre registre peut apparaître comme l’aveu d’une incapacité à tenir plus avant le registre précédent.»
Cette proposition est absurde à deux titres. D'une part, il n'y a jamais essoufflement, ce serait plutôt l'inverse. Quel que soit le style, il pourrait être maintenu des pages et des pages, cela se sent à la lecture. Ce serait le lecteur qui ne tiendrait pas la distance (un livre entier en sibyllin ou en scientifique : au secours!) Exceptons peut-être de cette affirmation les styles interrogatif et "extrait de dialogue", le plus souvent très courts, mais cette exception est une exception logique, qui tient à la forme même de la contrainte, et non une exception due à une incapacité de l'auteur.
D'autre part, cette façon de passer d'un style à l'autre est plutôt le signe d'une très grande maîtrise. Rappelons que les Exercices de style de Queneau ne s'appliquait qu'à un thème, un voyage en autobus. Ici il y a douze thèmes et chacun est traité deux fois (une fois par partie) dans chacun des styles. Il m'est difficile de voir là un signe d'usure, je comprend(rai)s mieux l'accusation de virtuosité gratuite.

Voyons les deux autres propositions matonniennes :
- les passages successifs et incessants d’un registre d’écriture à l’autre donne un regrettable aspect « exercice de style » à l’ensemble. Les ruptures de tons, qui se veulent drôles et surprenantes, finissent par sentir le procédé.
- Une autre hypothèse consisterait à expliquer les changements de registres par un désir de provoquer le lecteur ou de le surprendre – il s’agirait alors de cabotinage.

La dernière proposition est réfutée par l'auteur lui-même dans le journal qu'il tient l'année de l'écriture de L'Inauguration: «se souvenir encore et encore que les contraintes formelles ne valent rien quand elles ne sont pas l’expression d’une nécessité sensible, ou poétique, ou bien les moyens d’une émotion à faire naître chez le lecteur». Outrepas (p.424) Nul désir ici de provoquer ou de surprendre le lecteur, mais le désir de faire naître des émotions. De même, l'affirmation "Les ruptures de tons, qui se veulent drôles et surprenantes" est fausse: en aucun cas les ruptures de ton ne se veulent "drôles et surprenantes".

Il reste donc l'affirmation : les passages successifs et incessants d’un registre d’écriture à l’autre donne un regrettable aspect « exercice de style » à l’ensemble.
La chose n'est pas niable. Tout au plus peut-on se demander si cet aspect est "regrettable". Pour ma part je considère qu'il est, tout simplement, le texte a un aspect "exercie de style", et c'en est un, d'ailleurs. La question que je me suis posée dès la première lecture, c'est : pourquoi? Pourquoi avoir choisi d'écrire ce texte ainsi? Pourquoi avoir choisi quelque chose d'aussi ardu, à la lecture et sans doute à l'écriture?

A cette question je commence toujours par répondre : parce que l'auteur en avait envie. Il écrit ce qu'il veut comme il veut, libre à nous de lire ou non, d'aimer ou pas. Cette réponse est une boutade ou une lapalissade, mais pas tout à fait : c'est la base du contrat de toute lecture, si nous n'acceptons pas les présupposés du livre que nous ouvrons, il est inutile de le lire.

Passons à des réponses un peu plus élaborées. Une première piste nous est donnée par Renaud Camus dans Buena Vista Park (1982), p.66 : «Ce n'est qu'en imposant à son discours des contraintes formelles toutes artificielles, où s'embarasse le vouloir-dire, qu'on peut espérer échapper au babil implacable, en soi, de la Doxa. Ainsi l'écriture, au sens moderne du terme, s'articule-t-elle à une éthique.»
Je dois avouer que ce genre de phrase est un peu trop années 70 pour que je la comprenne parfaitement. On doit pouvoir la résumer ainsi: plus la contrainte est grande, moins on court le risque d'être dans le prêt-à-penser, dans le prêt-à-parler. En soumettant le langage à de fortes contraintes formelles, on impose de la rigueur à sa pensée, on échappe à la facilité : il s'agit de discipline morale. Nous voyons ici l'application du credo camusien : «la structure rend heureux, et libre.» (Journal romain, 5 octobre 1985)

Enfin, je reste persuadée (mais la démonstration serait trop longue ici) que les variations sur les styles et sur les thèmes sont une pudeur, une façon de ne pas aborder les sentiments de front. Il s'agit d'un livre sur la mort de deux amants très aimés, morts tous les deux du sida (le mot n'est jamais prononcé), il s'agit aussi du constat de la disparition de tout sentiment pour un amant passionnément aimé des années auparavant, il s'agit d'un tombeau, d'un livre qui veut être pour Rodolfo ce qu'est le tableau La Salle des Vents pour Maurice Oyosson. Il y a le désir à la fois enfantin et merveilleux de faire du livre "une machine de Morel" [2], une machine à immobiliser le temps et les souvenirs.
Je crois que les contraintes stylistiques sont une façon de canaliser l'émotion qui naît naturellement de tels sujets, c'est une façon d'éviter la mièvrerie, c'est aussi un voile de pudeur, une façon de ne pas aborder les sentiments de front.

Je n'ai pas le temps de le démontrer disais-je, mais je peux donner un aperçu de la différence d'émotion qui naît pour un même thème selon le style utilisé. C'est un merveilleux exercice de lecture, qui permet d'affiner sa sensibilité aux mots et aux phrases: d'où viennent les émotions? Des mots, du sens, du style?

Voici mon exemple :
p.138 «et cela encore bien davantage une fois que la mort, survenue, l'aura, en quelque sorte, consacrée à titre rétrospectif, et confirmée a postériori dans les caractères de l'amour le plus intense et le plus haut»
p.162 «tu peux très bien avoir la relation vachement intense et passionnée comme c'est pas croyable, ça t'en sais rien, ça y a que la mort qu'elle te l'dira — eh ben là moi c'que j'vois c'est qu'la mort ben justement ê't'le dit, point barre»

Notes

[1] source: voir Notes sur les manières du temps

[2] voir L'Invention de Morel, préfacée par Borges

Quelques observations croisées sur le racisme de Renaud Camus

Ceci est une branche de la discussion amorcée plus haut.

Message de RP Objet : (Le racisme essaie toujours de faire passer ses conséquences pour sa raison d’être.)

Vous citez :
Immigration:
On éviterait bien des pertes de temps dans la lutte contre les différents racismes si l’on admettait qu’une majorité peut-être des propos racistes sont vrais : oui la criminalité est plus forte parmi les travailleurs immigrés, oui les juifs ont une plus forte tendance à la paranoïa, les homosexuels à l’hystérie, etc. Quand j’enseignais dans un collège du Sud, aux États-Unis, les quelques étudiants noirs qui permettaient de proclamer le collège intégré donnaient toutes les apparences, en tant que groupe, d’une intelligence moindre: leur capacité d’attention, leur pouvoir d’association, leur vocabulaire étaient très inférieurs à ceux des Blancs.%%% (Le racisme essaie toujours de faire passer ses conséquences pour sa raison d’être.)
Renaud Camus, Buena Vista Park (1980), "Vérité du racisme"
Pensez-vous que Renaud Camus soutiendrait aujourd'hui que l' "intelligence moindre" des étudiants Noirs est une conséquence du racisme, ce que semble indiquer la parenthèse, ou bien ne pensez-vous pas que les prises de position actuelles de RC tendent à privilégier une explication "culturaliste" de l'échec de certaines minorités (et des nocences qu'elles génèrent) ?

Il me semble que Du sens traitait de ce sujet, en évoquant les succès des Juifs et des Protestants... Sur les échecs d'autres groupes culturels, il faut se contenter des prises de position du Parti qui comprennent de nombreux "implicites" que j'essaie de décrypter.

Comme vous me reprochez souvent de ne pas donner mon opinion, je me permets de préciser que je suis prêt à suivre des analyses "culturalistes" inspirées de Levi-Strauss, mais pas la bouillie raciste des "théoriciens" de la nouvelle droite, toujours à la recherche des "indo-européens" afin de justifier leur xénophobie autant que leur anti-sémitisme.

Et j'espérais de Renaud Camus qu'il prolonge Du sens (que je trouve éclatant d'intelligence), tandis que le Parti et la Dictature de la petite-bourgeoisie me semblent céder à la polémique, avec des thèses très approximatives et superficielles.

Message de VS - Objet : Réponse par les textes

Pensez-vous que Renaud Camus soutiendrait aujourd'hui que l' "intelligence moindre" des étudiants Noirs est une conséquence du racisme, ce que semble indiquer la parenthèse, ou bien ne pensez-vous pas que les prises de position actuelles de RC tendent à privilégier une explication "culturaliste" de l'échec de certaines minorités (et des nocences qu'elles génèrent) ?

J’aime beaucoup le balancement « pensez-vous »/« ne pensez-vous pas ».

Je fais peu d’hypothèses sur ce que « pense » Renaud Camus. Je me contente de le lire.
Il me semble que le dernier texte qu’il ait consacré à ce sujet est l'éditorial du 13 janvier 2004.

J’extrais ce qui me paraît le mieux répondre à votre question.

J'appelle racisme l'assimilation d'un être à son groupe ethnique, la réduction de sa personnalité à sa seule origine, l'explication globale de ce qu'il est, ou de ses actions, ou de ses opinions, ou de son œuvre, par le seul facteur de son appartenance héréditaire. Je n'appelle pas racisme la prise en considération mesurée de l'appartenance d'un être à son groupe ethnique, lorsque cette appartenance joue un rôle effectif dans la personnalité de cet être et peut éventuellement servir à expliquer en partie son caractère, ses actes, ses attitudes, ses opinions ou ses travaux (étant bien entendu que cette explication peut bien sûr être contestée, et finalement écartée pour défaut de pertinence).

J'appelle racisme la conviction qu'au sein de certains peuples, de certaines civilisations, de certains groupes ethniques il ne saurait y avoir d'hommes et de femmes d'une qualité humaine, intellectuelle, artistique ou morale exceptionnelle ; je n'appelle pas racisme la conviction que certains peuples ont jusqu'à présent plus apporté que d'autres au patrimoine commun de l'humanité, que certaines civilisations se sont montrées plus brillantes ou plus admirables que certaines autres (ou qu'elles-mêmes à d'autres moments de leur histoire), que certains groupes ethniques ont joué en de certaines périodes un rôle plus important que d'autres, ou plus digne d'émulation.
Message de RP - Objet : Bien balancé

Le texte que vous citez, que je connais bien et que j'approuve totalement, devrait vous conduire à reconnaître que la phrase: (Le racisme essaie toujours de faire passer ses conséquences pour sa raison d’être.)» est en fait une concession à la "doxa" des années 70. Ce qui vous conduirait aussi à reconnaître une évolution dans les convictions affichées par RC. Est-ce bien balancé ?

Message de VS - Objet : Au-delà de toute controverse (soyons sérieux un instant)

Le texte que vous citez, que je connais bien et que j'approuve totalement, devrait vous conduire à reconnaître que la phrase: (Le racisme essaie toujours de faire passer ses conséquences pour sa raison d’être.) est en fait une concession à la "doxa" des années 70. Au-delà de tout jeu entre vous et moi, je ne pense absolument pas que ce soit une "concession".
Je vois dans ce texte une expérience du terrain, peut-être une prise de conscience. C'est une chose de voir la situation des Noirs américains en général à travers les journaux ou les études de chercheurs, ou à travers un voyage touristique à New york, c'est autre chose de se prendre la réalité en pleine face, surtout quand on est un jeune Français d'un milieu cultivé directement confronté à la situation des Noirs dans le Sud des Etats-Unis.
Je crois qu'aucun Français n'est préparé à cela. Je me souviens de ma propre stupeur (et de mon indignation ravalée par politesse) lorsqu'en 1984, exprimant mon goût pour l'andouillette (chesterling) dans une famille de Virginie (le plus au nord des Etats sudistes, comme il se nomme lui-même), mes hôtes s'exclamèrent avec dégoût: "Mais c'est une nourriture de Noirs!"
Française, rien ne m'avait préparée à un mépris aussi viscéral.

Les phrases de BVP sont issues d'une expérience vécue dans une université méthodiste de l'Arkansas en 1970. Je vous invite à méditer le témoignage d'un professeur français au Mississipi aujourd'hui. (Si le texte est trop petit, utilisez "Affichage" dans la barre de menu, puis "taille du texte")

Je crois qu'ici, la "doxa" s'efface devant la réalité.

Message de RP - Objet : Andouillette

Ah vous être très forte !

Vous pensez réellement que c'est le racisme de l'Université qui a choqué RC et qui l'a conduit à écrire la parenthèse très doxique après ses propos très wasp ?...

Je m'attendais plutôt à ce que vous rapprochiez la réflexion sur l'andouillette des propos sur le caractère attardé des "noirs en tant que groupe", préjugé contre préjugé en somme, alors que vous vous servez de l'histoire de l'andouillette pour justifier la concession à la Doxa, qui est pourtant placée là, d'évidence, afin de rendre tolérable l'énoncé d'un constat sociologique qui, sans cette précaution, n'aurait pas été admissible, en France, à l'époque, dans le mileu des Lettres.

Pour filer la métaphore, avec vous, dans RC, c'est comme dans le cochon, tout est bon.
Alors qu'en fait, votre auteur fétiche, c'est un monstre !
J'vous aurai prévenue.

Message de VS - Objet : Impressions d'Amérique

«Vous pensez réellement que c'est le racisme de l'Université qui a choqué RC et qui l'a conduit à écrire la parenthèse très doxique après ses propos très wasp ?...
Je m'attendais plutôt à ce que vous rapprochiez la réflexion sur l'andouillette des propos sur le caractère attardé des "noirs en tant que groupe",»


D’où sortez-vous ce caractère attardé des "noirs en tant que groupe" ? Est-ce votre reformulation de «Il ne me viendrait pas une seconde à l'idée de soutenir que l'apport centrafricain à la civilisation mondiale est égal à l'apport italien.», qui, si je comprends bien, serait une citation de La Guerre de Transylvanie? (je n’ai pas ce livre, je ne peux vérifier).

Donc nous avons d’un côté une phrase de BVP, publié en 1980, concernant des étudiants noirs américains. Il s’agit d’un témoignage: «Quand j’enseignais dans un collège du Sud...» (ie en 1970). Je rapproche de cela une anecdote personnelle, anecdote anecdotique bien entendu, mais qui m’a frappée par sa violence totalement spontanée, absolument non dissimulée. Je ne sais si ces personnes méprisant «la nourriture de noirs» se seraient considérées racistes, en tout cas, elles ne songeaient pas une seconde à s’en cacher. Cette anecdote se déroule en Virginie durant l’été 1984.

Il me paraît tout de même plus naturel de la rapprocher de BVP (même lieu, même décade, même population concernée, même caractère de témoignage) que de la phrase de La Guerre de Transylvanie (livre publié en 1996 (journal 1991), phrase générale concernant l’Afrique).

Que vous puissiez écrire «Je m'attendais plutôt à ce que vous rapprochiez la réflexion sur l'andouillette des propos sur le caractère attardé des "noirs en tant que groupe",» me laisse penser que vous négligez trop la chronologie des faits, l’importance de l’expérience vécue et la géographie.
(Seriez-vous en train de dire que mon goût pour l'andouillette est attardé?)

Mais pour répondre à «Vous pensez réellement que c'est le racisme de l'Université qui a choqué RC,» etc, la réponse est oui. Elle a toujours été oui, dès ma première lecture de BVP, durant l’été 2002. C’était pour moi l’explication naturelle, celle qui correspondait à mon expérience.
Tout cela est très ténu, je reconnais que cette interprétation est entièrement liée à ma propre expérience. Mais comme votre interprétation mélange allègrement les lieux et les dates sans respecter la chronologie des événements, je préfère la mienne.

PS : Alors qu'en fait, votre auteur fétiche, c'est un monstre ! J'vous aurai prévenue.: Bah, Renaud Camus, "c'est rien qu'un homme", comme dirait une de mes BD préférées. Celui qui a mis RC sur un piédestal pour ensuite piquer sa crise quand celui-ci n'agissait pas comme il l'aurait souhaité, c'est pas moi.

Message de Rémi Pellet - Objet : ça va sans dire

Le bout de phrase (frauduleusement) placé entre guillemets (sur le "caractère attardé des noirs considérés en tant que groupe") résumait celle-ci : «les quelques étudiants noirs qui permettaient de proclamer le collège intégré donnaient toutes les apparences, en tant que groupe, d’une intelligence moindre: leur capacité d’attention, leur pouvoir d’association, leur vocabulaire étaient très inférieurs à ceux des Blancs».
Mais bon, puisqu'il faut le préciser, l'outrance du propos me paraissait indiquer clairement la fine plaisanterie (même si je persiste à penser que la phrase sur «le racisme qui essaie toujours. etc.» ne serait pas aujourd'hui placée là où elle le fut dans BVP: depuis La Campagne de France au moins RC ne s'abaisse plus à ce genre de concession à la Doxa (ce qui va de soi n'a pas à être répété. C'est une impression, mais dès que j'aurai un instant je tenterai, sérieusement cette fois, d'en apporter la preuve (ça me rappelle la réponse de RC au journaliste de Têtu qui lui demandait en 2002 s'il voterait pour Le Pen. Réponse de l'intéressé : "non pas, à cause de ses pochettes". Doustaly, je crois que c'est son nom, avait indiqué que la réponse lui paraissait trop courte et qu'il fallait la préciser sans quoi il ne publierait pas l'interview. RC lui répondit de faire comme il l'entendait, et bien sûr il n'y eut pas d'article)).
(ça me rappelle aussi la polémique à la même époque avec votre serviteur sur "ce qui va de soi", concernant les droits des étrangers : là il y avait bien dès le début une ambiguïté sur ce qui était l'implicite doxique. je reconnais que l'allusion est peu claire, mais j'y reviens dans l'étude que je vous enverrai tantôt)

Message de VS - Objet : pochettes, cravates et accessoires

Mais ce que vous citez est aussi issu de Buena Vista Park (toujours 1980):
Hypocrisie
Imaginez le contexte et les explications nécessaires pour rendre tolérable, si c’est possible, l’affirmation suivante : qu’Untel a des cravates trop monstrueuses pour gouverner la France.
Pour moi, cette réponse à Têtu est une blague formidable (dans l'ancienne et nouvelle acception), un hasard incroyable: le contexte s'est présenté de lui-même vingt ans plus tard!

J'y vois l'incapacité de résister au plaisir de faire un bon mot, même si ce mot doit conserver son statut de private joke puisque personne ne le reconnaîtra; j'y vois aussi la tentation de faire une expérience, de ne pas laisser passer l'occasion de faire un test en grandeur réelle: de la théorie à la pratique, voyons donc ce qui va se passer.

L'épreuve des faits aura donc démontrer qu'il n'y a pas "d'explications" susceptibles de rendre la phrase "tolérable", au moins pour le grand public. La phrase ne peut faire rire que ceux qui sont dans la confidence.
(C'est pour cela que je ne suis absolument pas pressée de voir paraître 325 g. J'imagine le scandale, et cela me fatigue d'avance. Une édition privée à vendre sous le manteau?)

Définition de la bathmologie

Tout discours est pris dans le jeu des degrés. On peut appeler ce jeu : bathmologie. Un néologisme n'est pas de trop, si l'on en vient à l'idée d'une science nouvelle : celle des échelonnements de langage. Cette science sera inouïe, car elle ébranlera les instances habituelles de l'expression, de la lecture et de l'écoute (« vérité », « réalité », « sincérité ») : son principe sera une secousse: elle enjambera, comme on saute une marche, toute expression.
Roland Barthes par Roland Barthes, p. 71.

exergue de Buena Vista Park de Renaud Camus


Dans Buena Vista Park, petit traité d'introduction à la bathmologie quotidienne, je citais déjà, il y a plus de vingt ans, le fragment "90" (ou 312, ou 231, ou 337, selon les systèmes de classement) :
« Gradation. Le peuple honore les personnes de grande naissance, les demi-habiles les méprisent disant que la naissance n'est pas un avantage de la personne mais du hasard. Les habiles les honorent, non par la pensée du peuple mais par la pensée de derrière. Les dévôts qui ont plus de zèle que de science les méprisent malgré cette considération qui les fait honorer par les habiles, parce qu'ils en jugent par une nouvelle lumière que la piété leur donne, mais les chrétiens parfaits les honorent par un(e) autre lumière supérieure.
Ainsi se vont les opinions succédant du pour au contre selon qu'on a de lumière. »
[...]
Dans les cinq niveaux alternés du fragment "90" des Pensées, Force en relève en fait six, parce que le troisième compte deux fois, dans son analyse, étant aussi le premier d'une série de trois, qui définit le registre religieux, chrétien, en l'occurrence, en tant qu'il suppose au registre mondain. Cet artifice, qui fait que 3 est aussi un nouveau 1, permet à Force une distinction très fine entre les niveaux de nombre pair et les niveaux de nombre impair, qui selon lui ne seraient pas du tout de même nature:
«Il y a une différence de nature entre les opinions du premier et du troisième degré d'une part, et les opinions du second degré d'autre part. Toute opinion du troisième degré peut constituer à son tour le premier degré d'un raisonnement d'ordre supérieur. Une opinion du second degré n'est qu'une étape intermédiaire et ne peut en aucun cas constituer un point de départ. Exprimant les choses de façon plus formelle, nous dirons que les opinions peuvent être représentées par la suite arithmétique des nombres entiers, 1 représentant la première opinion, 2 la seconde, etc. Toute triade commençant (et donc finissant) par un nombre impair constitue un raisonnement parfait dans son ordre. Dans le fragment 90, les triades 1, 2, 3 et 3, 4, 5 constituent des raisonnements parfaits. Mais une triade 2, 3, 4 est impossible parce qu'une opinion demi-habile, qui ne se définit que comme la négation d'une opinion antérieure, ne peut pas constituer le point de départ d'un raisonnement.
La loi des séries, ou raison des effets, est donc plus complexe qu'une simple loi d'alternance. La raison des effets est constituée par l'itération d'une structure ternaire, dont le dernier élément sert de premier élément à la structure suivante. Tout élément de rang impair représente une opinion du premier ou du troisième degré.Toute opinion de rang pair est une opinion du second degré.
Les éléments de rang impair sont dans la série des points de repos.»

Renaud Camus, Du sens, p.167 à 174, citant Pierre Force, Le problème herméneutique chez Pascal, p.239

[À voix nue 2/5] La bathmologie

Transposition de la deuxième émission de Pierre Salgas.

La bathmologie à partir de Buena Vista Park. L'axe ou l'un des fondements de l'œuvre. Ou barthmologie.
Barthes: un peu une plaisanterie. Il importe de lui garder cet aspect ludique. Science des niveaux de discours. BVP a failli s'appeler Fragments de bathmologie quotidienne, ce qui était assez menaçant.
Bandeau du maréchal Ney : la même position peut-être plus contradictoire par rapport à elle-même que par rapport à ce qui est superficiellement son contraire.
Sortir de ce débat par un coup d'Etat, la méta-bathmologie. Considérer la bathmologie elle-même comme un discours conventionnel.
Autre exemple: le "Monsieur" qu'on adresse aux grands professeurs de faculté en abandonnant "Docteur" à partir d'un certain niveau est "tout à fait le même, tout à fait un autre".
La société française des années 80 est dans le deuxième degré. Le niveau Maréchal Ney du bandeau. Tout l'humour, la publicité,… Le deuxième degré est devenu la culture petite-bourgeoise, qui est devenu quelque chose d'absolument rituel. Le deuxième degré est une impasse en littérature, pense maintenant RC.

Salgas : Mais alors Roman Roi et Roman Furieux en 83 et 87 : deuxième degré ou coup d'Etat bathmologique?
RC : Nous sommes en-deça du coup d'Etat bathmologique. Se présente comme un roman historique tout à fait traditionnel et même pire que traditionnel. Sentimental, sensationnel, dans un pays d'opérette. Comment le texte se sort-il lui-même de ce que je percevais comme une impasse, c'est ce qu'il est lui-même qui le lui permet —ou pas, je suis mal placé pour en juger— de l'impasse, c'est son écriture-même qui le fait échapper à un deuxième degré rigoureux.

Salgas: Roman Roi en 1983. Or en 1983, moment de restauration esthétique en France après la fin des avant-garde, un retour au premier degré d'avant la modernité. Néanmoins, Roman Roi ne semble pas lui appartenir, tout en flirtant avec sa restauration. Comment faut-il lire Roman Roi par rapport à l'état de la littérature à ce moment-là revenant à un premier degré esthétique (date de Femmes de Sollers qui a marqué un certain changement esthétique dans la littérature française).
RC: côté parodique par rapport à cette restauration. Restauration illusoire. Caractère moins convaincant que jamais de cette restauration, pas précisément de la haute littérature.
Roman: travail ironique sur la forme. Sous l'instance de l'anagramme. La langue caronienne est très isolée. Une des thèses les plus intéressantes: d'essence anagrammatique.

S: vous pourriez-nous dire qq mots de caronien?
RC: je n'en connais pas un mot

Salgas: Virginia Woolf bathmologue?
RC: Non. RC aime Woolf car lyrique. Or aujourd'hui l'interdit majeur. Le lyrisme n'est autorisé que dans la mesure où il transcende un interdit, où il suinte quelle que chose de son contraire. Par exemple le lyrisme de la théorie.
Batmologie de Flaubert. Pascal. Les habiles et les demi-habiles.

Salgas: la bathmologie est une science auvergnate (?).
RC: j'aime bcp cette idée, mais pas sûr que ce soit pertinent.

Salgas: si la bathmologie a raison, c'est toute l'esthétique d'Aristote à Kant, de Hegel à Luckas ou Adorno qui risque de s'effondre (BVP). Salgas pense à Bourdieu. La distinction. La bathmologie rencontre le projet de Bourdieu.
RC: Batmologie: bombe à retardement. Sape tout discours établi, sape le concept de vérité. Dans le domaine esthétique, peut-être désespérante. Le batmologue est nécessairement convaincu qu'il n'y a pas de goût, qu'il n'y a que des niveaux de culture. Quand quelqu'un dit "J'aime ceci, j'aime cela", il parle de lui-même.

Salgas : C'est ce que dit Bourdieu dans La distinction.
Vous êtes vous-même infidèle à cette aspiration bathmologique. Vous exposez vos goûts dans le journal, par exemple, vous présentez vos goûts avec une sorte de naïveté comme n'ayant aucun rapport avec le monde social qui les produit. Ce n'est qu'une fois sur deux que vous objectivez la production de ces goûts.

RC: réponses en plusieurs temps.
1/ Tout système s'il est bien construit finit par fonctionner tout seul. Pourquoi les Eglogues ont-elles pris de telles proportions malgré les contraintes très fortes auxquelles elles sont soumises, c'est parce qu'à partir du moment où ces contraintes sont appliquées suffisamment longtemps, elles autorisent de plus en plus de choses. S'appliquant sur des quantités de texte sans cesse croissantes, tout devient possible.
2/ La bathmologie si on la pratique exclusivement, finit par tout admettre et son contraire, y compris la bêtise. Un bathmologue qui ne tiendrait pas compte de sa propre bêtise serait menteur. La forme de la bêtise dans le jugement esthétique serait peut-être le "mon genre, pas mon genre", c'est-à-dire le goût brutal. Malgré tout, il y a une légitimité au "mon genre pas mon genre". Il y a quelle que chose qui n'est pas réductible au jugement culturel. Par exemple, entre un amateur de Schwitters et un amateur de Dali, il n'y a pas de discussion esthétique possible. Discours à des niveaux culturels tellement éloignés que le goût n'est pas en cause (Ce n'est pas du "mon genre"). Mais entre quelqu'un qui dit mon artiste favori est Schwitters et quelqu'un qui dit Mondrian, le goût peut intervenir, de même entre un amateur de Monet et de Manet. Le goût revient à la fin, irréductible. Le "mon genre" ne peut être expliqué, RC très attaché à "mon genre" car ne peut être évacué. Concept bêta qui offre une bonne résistance à la bathmologie.
Entre quelqu'un qui dit que le plus beau monument de Paris est le Grand Palais et celui qui admire l'octroi de Ledoux, pas de discussion esthétique possible. Relève d'un état culturel. A partir de deux ou trois éléments, on peut établir la personnalité culturelle de cette personne. Quelqu'un qui dit j'aime Bosch, Van Gogh et Dali, ce qui est un schéma extrêmement repérable, on peut établir à peu près l'ensemble de la personnalité culturelle de cette personne. Bosch, Van Gogh ou Chagall ont eu le malheur de tomber dans le statut assez fâcheux de peintres favoris inévitables des gens qui n'aiment pas la peinture. Ce sont les noms typiques des gens qui n'ont pas pas de passion très appuyée pour la peinture. Ce qui ne veut pas dire que ce ne sont pas de très grands peintres.

Salgas: où situeriez-vous un amateur de Renaud Camus dans la littérature contemporaine?
RC: j'ai le plaisir de répondre qu'un amateur de Renaud Camus est extrêmement difficile à cerner. Lecteurs extrêment divers. Un amateur global de RC est presque inconcevable. Les livres que j'ai produits interviennent à des niveaux littéraires si différents que peut-être est-il très difficile de les aimer tous. Ils ont trouvé des publics extrêmement éloignés les uns les autres et qui d'ailleurs sont souvent choqués par d'autres aspects du même travail. Par exemple je vois très bien des charmantes vieilles dames aux cheveux bleutés adorer les châteaux, les paysages français, les expositions de peintures impressionnistes "quel bon jeune homme"… Les lecteurs de Tricks ne sont pas forcément des passionnés des Églogues et du travail sur le signifiant.

Le sens

JE M'APERÇOIS DONC QUE LE GRAND ENNEMI POUR MOI, LE SEUL ENNEMI PEUT-ÊTRE, ET SANS DOUTE DEPUIS TOUJOURS, C'EST, D'UNE FAÇON GÉNÉRALE, LE SENS.

Renaud Camus, Travers p.71



précision le 26 juin 2009
Dans L'Isolation, le mot est attribué à Robbe-Grillet.

Pour un homme qui a dit que l'ennemi, pour lui, depuis toujours, c'était le sens, ne pas vouloir faire l'éloge de son prédécesseur, qu'il s'agisse de Maurice Rheims ou d'un autre, quelle importance c'est accorder au sens, au pauvre petit sens!

Renaud Camus, L'Isolation, p.39



le 10 avril 2010
source: réponse de Robbe-Grillet à la première intervention du colloque de Cerisy, celle de Jean Ricardou. Robbe-Grillet, colloque de Cerisy t.1, p.35-36

également cité dans Buena Vista Park p.104

La folie

Il y a fascination de la folie chez Renaud Camus. Nodier, Donizetti, le fou d'Angèle dans Echange, Journal d'un fou et Lettres d'un fou pour Travers, la fascination pour von Ungern, Höderlin, Nietzsche, «Ô fous, nos gentils fous, qui de vos hantises ambulatoires sillonniez ces pentes en tous sens, vos paquets mal ficelés sous les bras, dans quels vieux journaux serriez-vous quelles vieilles lettres, sur votre cœur, et qui vous disaient quoi de ce que c'est que d'être ?» p17 Élégie de Chamalières, et le "décuvage de poussière d'ange" de WB se fait bel et bien en hôpital psychiatrique.
Est-ce que le propre de la folie (littéraire si l'on veut, heureuse, heuristique peut-être, mais folie quand même, en tant qu'elle est une forme de négation du réel) ce n'est pas justement de donner excessivement du sens?
question de Rémi Pellet
Cela me rappelle furieusement Buena Vista Park. Page 89, «Massacre: […] Le bathmologue fou ne peut prononcer une phrase sans songer à tous les discours qu'elle écrase.» Remplacer "discours" par "sens", et vous retrouvez votre phrase.

L'étrangeté du parti, pour moi, c'est qu'il n'apparaît pas dans Buena Vista Park. J'ai souvent l'impression que BVP est la carte astrologique du ciel de RC, et qu'il aura passé sa vie à accomplir ce qui est écrit dans ce livre, Macbeth obéissant à un oracle par lui-même prononcé. Ce serait l'inverse d'une négation du réel: faire survenir le réel à partir de l'écrit. Rendre l'écrit réel.
Sauf le parti. Je ne trouve pas trace du parti dans BVP. Je trouve les prémices de l'affaire, mais pas celles du parti. Le parti paraît être la conséquence de Corbeaux. Choc qui bouleverse la carte tracée. "L'affaire" redonne sa primauté au quotidien, à l'événement, contre l'écrit, habituellement premier. Le parti serait-il tentative de réorganiser cela, de refaire passer l'écrit en premier?

(Je donne trop de sens? Avouons-le, ma propre folie n'est pas si loin, ce n'est pas pour rien que je me sens chez moi dans les textes de RC…)


Ici j'articulerais volontiers une réflexion sur la peinture de Marcheschi, sans trop savoir comment m'y prendre. La folie de RC vous dérange, ou vous interroge, qu'en est-il de la terreur qui se dégage de certains tableaux marcheschiens? N'y a-t-il pas la même surprise de trouver la folie chez Renaud Camus, homme "peu métaphysique" mais "ironique" (selon R. Barthes) que de trouver la terreur chez Marcheschi, homme de douceur? N'y a-t-il pas tout simplement (!) exploration des abîmes?

Parler de l'œuvre

Buena Vista Park illustre toute la difficulté de ce que peut être discuter d'une œuvre littéraire. En effet, à mes yeux, au point où j'en suis de ma lecture, somme toute très limitée encore, de l'œuvre camusienne, Buena Vista Park est sans doute le livre le plus difficile de Renaud Camus.

Je l'ai lu à l'automne, il est disponible à la bibliothèque de Paris.
J'essaie (bravement, m'a dit un lecteur : avec tout ce que ce mot évoque d'application un peu scolaire et de courage un peu ridicule) de mettre des commentaires sur le site[1] au fur à mesure de mes lectures, un tribut, en quelque sorte.

Concernant Buena Vista Park, j'y ai renoncé. Trop difficile. Pourtant, d'un naturel têtu, pour ne pas dire buté, je me suis obstinée, je l'ai lu et relu, espérant qu'un angle d'attaque finirait par m'apparaître. Rien. Je le connais presque par cœur, il est si facile: des petits paragraphes, des aphorismes, un livre auquel je pense à tout propos, lorsque j'allume une cigarette dans la rue ("dans mon enfance, seules les prostituées..." (je cite approximativement, je n'ai plus le livre entre les mains)), en écoutant Joseph Wilson dire à une émission de France Culture qu'il déplore la dégradation de la politesse dans les relations internationales ("pendant la guerre de sept ans les militaires ennemis échangeaient des civilités entre deux batailles"), en lisant Proust (les horizontales, le ciel de Paris), lorsque Renaud Camus déplore le mauvais goût dans le choix de cravate de tel homme politique, etc.
Un livre tellement facile, clair, souvent drôle. Et une citation des Dupont et Dupond pour finir, et cette phrase (toujours de mémoire) qui clôt le livre : «le batmologue dirait: je dirais même moins».

Jamais, si j'avais commencé par la lecture de Buena Vista Park, je ne l'aurais trouvé difficile : mais non, tout est évident, voyons. Mais il se trouve que j'avais d'abord lu dans Du sens les pages sur Pascal et l'herméneutique (p 166 et suivantes). Me plongeant alors dans Pascal et Pierre Force, j'ai vite perdu pied: commenter Buena Vista Park à partir de Pascal? Encore une minute, Monsieur le bourreau.

Donc Buena Vista Park est un livre tout en légèreté, enraciné dans Pascal, partant dans l'étude des textes juifs (cf Pierre Force), imprégné de Barthes (toujours cette envie de parler de barthmologie), de l'étude de la mode, de ce qui passe et ce qui reste, de ce que nous sommes et ce que nous pensons que nous sommes.

Car qu'est-ce que penser (sentir) seul? La citation que vous avez choisie illustre parfaitement ce point : pourquoi aime-t-on ou pas ce qu'on aime. Qu'est-ce qu'un goût personnel dans une vie en société, est-ce autre chose qu'une convention, une adhésion ou un rejet des valeurs proclamées autour de nous ou dans notre famille, autre chose qu'une fidélité ou une nostalgie à ce que nous avons aimé enfant? Y a-t-il un goût personnel, un mouvement qui vienne purement de soi, est-ce ici qu'il faut lire la phrase "il n'y a pas de goût, il n'y a que des états culturels"?

Je verrais également apparaître dans Buena Vista Park une catégorie peu étudiée, celle du courage. Car la promenade dans les niveaux peut nous ramener à tout moment à ce qui peut paraître le niveau un (ou deux, le niveau le plus ostentatoire : "les intellectuels d'aujourd'hui restent indéfiniment coincés dans le second degré" (quelque part dans Du sens)). Il faut alors le courage d'afficher cette attitude de niveau un ou deux, arborer un sac Vuitton ou ne pas mettre de bandeau, sans s'expliquer, sans donner les raisons de sa décision. Etre, et "en dire moins". Il faut le courage de ne pas afficher l'ensemble de sa démarche, à quel niveau de la spirale on se situe, courage de ne pas paraître cultivé, ou "de bon goût", courage d'être ou ne pas être à la mode, parce qu'on sait pour soi-même à quel niveau on se trouve, et qu'on abandonne la prétention de prouver aux autres sa culture ou son intelligence. La bathmologie appliquée au quotidien serait en quelque sorte un éloge de l'humilité.

Notes

[1] Rappel: les billets d'avant mai 2006 ont été écrits d'abord sur le site de la société des lecteurs de Renaud Camus.

Roman Roi, rêve d'enfant

CARTES

Enfant, je passais des heures à tracer des cartes de pays imaginaires, d'une folle complication. Tel Etat par exemple était divisé entre catholiques et protestants. Mais les régions protestantes n'étaient pas d'un seul tenant, et surtout, elles recelaient toujours en leur sein des provinces catholiques, lesquelles comptaient plusieurs enclaves protestantes, qui à leur tour, etc. (un raffinement particulièrement jouissif était que le fief le plus enclavé fût le fief familial du souverain (d'où il arrivait qu'il tentât de gouverner)).

Dans le même pays se parlaient au moins deux ou trois langues, mais les frontières linguistiques, bien que tout à fait aussi retorses, sinon davantage, que les frontières religieuses, ne coïncidaient en rien avec elles. A tout cela se greffaient des problèmes dynastiques inextricables.

Cette situation aboutissant régulièrement à de furieuses guerres civiles, tout en renversements d'alliance (selon qu'un facteur de regroupement en remplaçait un autre), mes cartes devaient encore faire état de fronts multiples, éternellement changeants. L'homme providentiel survenait au moment où sur la feuille de papier ne pouvait plus être introduit le moindre pointillé.

Buena Vista Park, (1980), p 61

Une église française

Que cette église était française! Au-dessus de la porte, les saints, les rois-chevaliers une fleur de lys à la main, des scènes de noces et de funérailles étaient représentés comme ils pouvaient l'être dans l'âme de Françoise. Le sculpteur avait aussi narré certaines anecdotes relatives à Aristote et Virgile, de la même façon que Françoise à la cuisine parlait volontiers de Saint Louis, comme si elle l'avait personnellement connu, et généralement pour faire honte à mes grands-parents moins "justes". On sentait que les notions que l'artiste médiéval et la paysanne médiévale (survivant au XIXe) avaient de l'histoire ancienne ou chrétienne, et qui se distinguaient par autant d'inexactitude que de bonhomie, ils les tenaient non des livres, mais d'une tradition à la fois antique et directe, ininterrompue, orale, déformée, méconnaissable et vivante.

Marcel Proust, Du côté de chez Swann p.150, Pléiade Clarac


Et si Du sens était à Proust ce que Buena vista park est à Pascal? (Du sens, p167 et suivantes).

L'affaire de la pochette

Voici, extrait du site de Renaud Camus, la réponse d'un journaliste de "Têtu" expliquant le refus de publication d'un entretien avec RC :

La fin de cet entretien ne peut pas être publiée dans Têtu. Je cite : «Avez-vous voté Le Pen aux dernières élections présidentielles ? – Absolument pas. Je n'approuve pas du tout ses pochettes de veston. Vous me direz que c'est un détail, mais tout de même...»
C'est moi qui souligne "c'est un détail", car dans votre bouche et en réponse à une question sur Jean-Marie Le Pen, ce "détail" produit un effet de sens totalement obscène, puisqu'on pense immédiatement à Le Pen lui-même, qui juge que l'existence des chambres à gaz est un détail de l'histoire de la seconde guerre mondiale (ce qu'elle n'est pas, contrairement à ses pochettes, qui sont infiniment moins importantes que ses idées, dont vous ne dites rien).


J'ai découvert cet entretien avec étonnement en août 2002. Je venais de finir Buena Vista Park, livre épuisé emprunté à la bibliothèque de Paris. Or dans ce livre ce trouve ces quelques lignes:

  • Hypocrisie

Imaginez le contexte et les explications nécessaires pour rendre tolérable, si c'est possible, l'affirmation suivante: qu'Untel a des cravates trop monstrueuses pour gouverner la France.

Renaud Camus, Buena Vista Park, p.30

  • Sainteté

Ne pas donner de signe, ne rien expliquer, renoncer à paraître, refuser de se justifier, ces abstentions vont de pair avec la plus grande maîtrise bathmologique (mais elle n'en sont pas la marque, ce serait trop facile, de sorte qu' on ne sait jamais.
Rapprocher cela de certaines sagesses orientales; ou de la tradition héroïque : le héros, ou simplement le gentleman, ou même l'épouse vertueuse, accusés de félonie refusent de se justifier. Etc.

Une sainteté bathmologique?

Ibid., p.22

Ainsi donc, Renaud Camus s'était trouvé dans un contexte tel qu'il avait pu mener son expérience à bien... J'étais partagée entre le rire et l'étonnement: aucun "vieux" lecteur ne s'en était-il aperçu?
(A leur décharge, précisons que Buena Vista Park était alors difficile à trouver. Aujourd'hui, il est (plus ou moins légalement, mais Hachette/P.O.L ayant disparu, il est difficile de savoir qui disposent des droits) en ligne.


De cette expérience je tirai deux conclusions : Renaud Camus était capable de se taire, de faire des private jokes sans jamais les partager. Prétention ou humour ou goût pour la victimisation, il n'avancerait aucune explication à décharge.
D'autre part il fallait tout lire et ne compter sur personne : les recoins recélaient des explications, il fallait les trouver, les comprendre, les lier.

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