Billets qui ont 'Outrepas' comme livre de Renaud Camus.

citation de Del Guidice

Cette phrase est un leitmotiv camusien, au point de finir par apparaître en creux, comme un manque, une référence que le lecteur viendra naturellement compléter.

Il y a des dizaines de livres dont je ne me rappelle qu’une phrase tout à fait secondaire (et des milliers dont je ne me rappelle rien du tout). Ainsi mon plus net souvenir du Stade de Wimbledon, de Del Giudice, c’est qu’un personnage, une femme âgée, dit à un jeune homme, son visiteur, que c’est lorsque l’on vit seul qu’il faut veiller le plus attentivement à conserver à ses repas un minimum de décorum.
Renaud Camus, Journal romain, le 22 novembre 1986 (Le livre est évoqué une première fois le 20 mai 1986, date de lecture).

Il faut mettre beaucoup de formes, quand on prend seul ses repas.
La salle des Pierre, p.173

(manque ici une citation de del Guidice)
Outrepas, p.179

voir le relevé d'EF

La mort des chiens

— Don't worry, Malaparte - diceva Jack - non te ne avère a male.
Renaud Camus, L'Amour l'Automne, p.38
Malaparte, La Peau, p.104 (Denoël, 2008)

Lecture de La Peau, donc. (Poe, peau, Peau d'âne, George Sand, Malaparte, la peau du ventre du garçon de Tours, etc).

Comme souvent, la lecture intégrale d'un ouvrage clairement identifié révèle en lui bien plus de résonnances avec le livre camusien que le seul lien apparent qui lui permettait d'être retenu pour les Eglogues.
Ici, par exemple, c'est ce mot de "peau" qui semblait faire le lien, mais le livre tout entier résonne : la mort, les morts, la mémoire, les noms, la guerre, la peste (peste des âmes, ici, fin de la dignité), nombreux sont les thèmes qui rattachent ce livre aux Eglogues qui sont aussi, ou tout au moins leur dernier tome paru à ce jour, un vaste tombeau.

Ici je vais parler d'autre chose, hors Eglogues. Il s'agit de la mort du chien Horla, précédée de sa disparition. Le chien Horla est épileptique, il perd la tête, ne reconnaît personne, il fait des fugues, il n'est plus propre, se fait battre et doit dormir dehors. Un jour il ne rentre pas et Renaud Camus est dévoré d'inquiétude :

La première disparition du Horla m'avait tant chagriné parce qu'elle était survenue à la suite d'une querelle entre nous. Je l'avais chassé de la maison, j'avais crié contre lui, je lui avais même donné une tape, alors qu'il était vieux et malade, et ne savait plus ce qu'il faisait. C'est aussi à cause de ce malentendu que j'avais été si heureux quand Pierre l'avait retrouvé, et que je l'avais alors couvert de caresses.

A sa deuxième disparition, qui dure encore, je n'avais pas à me reprocher des reproches que je lui aurait faits plus ou moins rudement; mais tout de même de lui avoir imposé de coucher dehors, en plein hiver, alors qu'il était habitué depuis des années à passer la nuit à l'intérieur de la maison. Surtout, ce qui me terrorisait, et continue de me hanter, c'est l'image des laboratoires et des supplices qu'ils font subir aux chiens. Est-ce que ce chien a pu se dire: ainsi voici à quoi tout cela menait? Voilà comment tout cela se termine? Tout cet amour dont m'assurait mon maître, et tout celui que je lui ai donné, voilà donc ce qu'ils préparaient? C'est cela, le sens de la vie?

Qu'il soit mort, j'en serais très triste car je l'aime et l'aimais beaucoup. Cependant je m'en accommoderais. j'ai fait des progrès dans l'insensibilité, depuis le temps de ma chienne Vania. Ce pauvre Horla, secoué qu'il était par ses crises affreuses, et ne reconnaissant plus rien ni personne (sauf moi, plus ou moins), je crois qu'il n'avait plus beaucoup de joie à retirer de cette terre. J'aurais certes préférer qu'il meure doucement dans la maison, ou dans le jardin; mais je pourrais m'habituer à l'idée, plus cruelle, qu'il soit allé mourir seul, dans quelque fourré, ayant quitté ses lieux familiers quand il aurait senti son heure venue, ainsi qu'on le voit faire à beaucoup d'animaux, dans les histoires. Cependant cette horreur dont j'ose à peine écrire le nom, la vivisection, me fait dresser dans mon lit au milieu de la nuit, ou fondre en larmes au milieu d'un dîner, comme l'autre soir avec Pierre.

La veille — c'était dans la nuit de dimanche à lundi — le Horla m'était apparu en rêve. Rêve est un bien grand mot, peut-être, pour ce qui n'était qu'une seule image. J'ouvrais la porte de la tour, en bas de l'escalier, comme je le fais tous les matins, et je le voyais en face de moi, lui, assis au milieu de la cour, me regardant avec une intensité extraordinaire, comme s'il avait des yeux de verre.

J'éprouvais une joie très intense — le Horla était de retour — mais elle ne durait qu'une seconde, ou moins encore. Par son intensité elle me réveillait, et ma déception luui était à proportion: ce n'était qu'un rêve. Depuis ce regard extraordinaire ne me quitte plus, alors que je ne sais pas exactement comment l'interpréter. Parmi ce qu'on peut en comprendre, j'hésite surtout entre le reproche à mon égard, la surprise et l'interrogation. Mais je crois que le plus probable est une combinaison des trois. Le regard disait: on me torture, que fais-tu, où es-tu, comment se fait-il que tu ne sois pas encore venu?

Peut-être que le Sort a choisi les chiens, et tout spécialement ce chien-là, pour me faire ressentir, à moi qui ai le cœur si dur, la souffrance de tout ce qui est vivant?

Renaud Camus, Outrepas, p.30-31

Outrepas est un journal tenu en 2002, relu et révisé pendant l'été 2004, finalement publié en avril 2005. Je trouve une mention de Malaparte et de Kaputt dans K.310, journal tenu en 2000, paru en juin 2003.
Quand Renaud Camus a-t-il lu La Peau? S'agit-il d'une ancienne lecture, dont le souvenir serait remonté au moment de la disparition du Horla, où le livre a-t-il été lu pour les Églogues, en 2004-2005, après que la référence au prince Eugène dans Kaputt (cf. K.310) eut fait de Malaparte un auteur éligible aux Églogues?
Le premier cas serait le plus logique, bien que je ne trouve nulle mention de cette lecture dans les tomes de journaux que je possède, ni dans la chronologie.

Dans La Peau, le narrateur raconte la mort de son chien, un chien très aimé («Jamais je n'ai aimé une femme, un frère, un ami comme j'ai aimé Febo.» p.199), qui l'a suivi de prisons en prisons puis en exil, l'attendant parfois des semaines. Un matin, ce chien a disparu. Malaparte court la ville à sa recherche. Enfin il songe à la clinique vétérinaire de l'Université où l'on fait des expériences. Un médecin le fait entrer, il parcourt les pièces dans lesquelles sont étendus les chiens torturés.
En lisant ces lignes, je n'ai pu décider s'il était davantage poignant d'imaginer que Renaud Camus les avait lues avant ou après la mort du Horla.

[...] Tout à coup je vis Febo.
Il était étendu sur le dos, le ventre ouvert, une sonde plongée dans le foie. Il me regardait fixement, les yeux pleins de larmes. Il avait dans le regard une merveilleuse douceur. Il respirait légèrement, la bouche entrouverte, secoué par un tremblement horrible. Il me regardait fixement, et une douleur atroce me creusait la poitrine. «Febo», dis-je à voix basse. Et Febo me regardait avec dans les yeux une merveilleuse douceur. je vis Jésus-Christ en lui, je vis Jésus-Christ en lui crucifié, je vis Jésus-Christ qui me regardait avec les yeux pleins d'une douceur merveilleuse. «Febo», dis-je à voix basse, en me penchant sur lui, en caressant son front. Febo baisa ma main sans pousser le moindre gémissement.
Le médecin s'approcha, toucha mon bras.
— Je ne devrais pas interrompre l'expérience, dit-il, c'est défendu. Mais pour vous... Je vais lui faire une piqûre. Il ne souffrira pas.
Je pris la main du médecin entre mes mains, et lui dis, tandis que les larmes coulaient sur mon visage:
— Jurez-moi qu'il ne souffrira pas.
— Il s'endormira pour toujours, dit le médecin, je voudrais que ma mort fût aussi douce que la sienne.
— Je fermerai les yeux, dis-je, je ne veux pas le voir mourir. Mais faites vite, vite!
— Juste un instant, dit le médecin, et il s'éloigna sans bruit, glissant sur le tapis de linoléum.
Il alla au fond de la pièce, ouvrit une armoire. Je restai debout devant Febo, secoué d'un tremblement horrible, le visage sillonné de larmes. Febo me regardait fixement, pas un gémissement ne sortait de sa bouche. Il avait dans les yeux une merveilleuse douceur. Les autres chiens aussi étendus sur le dos dans leurs berceaux me regardaient fixement. Pas un gémissement ne sortait de leurs lèvres. Tous avaient dans les yeux une merveilleuse douceur.
Tout à coup, je poussai un cri de frayeur:
— Pourquoi ce silence? m'écriai-je, que signifie ce silence?
C'était un silence horrible, un silence immense, glacial, mort, un silence de neige.
Le médecin s'approcha, une seringue à la main.
— Avant de les opérer, dit-il, nous leur coupons les cordes vocales.

Curzio Malaparte, La Peau, p.207-208

(Le Horla fut retrouvé mort plusieurs jours après. Il avait été heurté par une voiture.)

Poûme

Nous arrivûmes; nous parlûmes;
nous contemplûmes; nous photographiâmes, nous déposûmes; nous couchûmes, nous allûmes, nous cherchûmes, je notois; nous repassûmes, ils choisûssent.


sources

Outrepas, 158, 184
Rannoch Moor, 445, 457, 465, 466, 468

L'Inauguration, suite

Dans un message à propos de L'Inauguration de la salle des Vents, François Matton a émis l'opinion suivante :

Je veux dire par là que j’ai l’impression que les passages successifs et incessants d’un registre d’écriture à l’autre donne un regrettable (à mes yeux) aspect « exercice de style » à l’ensemble.
Les ruptures de tons, qui se veulent drôles et surprenantes, finissent par sentir le procédé. Et on (je) ne peut pas s’empêcher de penser que si l’auteur change régulièrement de type d’écriture c’est que l’usure, la lassitude, l’essoufflement menace. Et donc le fait de passer à un autre registre peut apparaître (m’est apparu) comme l’aveu d’une incapacité à tenir plus avant le registre précédant.
Si cette hypothèse peut sembler sévère et injuste, je crois qu’elle est préférable toutefois à une autre qui consisterait à expliquer les changements de registres par un désir de provoquer le lecteur ou de le surprendre – il s’agirait alors de cabotinage et ce serait encore plus difficile à défendre que la pompe tantôt…

Je tente ici une réponse. Certaines des opinions présentées pourraient être soutenues, en tout cas elles méritent d'être étudiées. Ce qui fait la faiblesse de ces opinions à mes yeux, c'est la personnalité, telle qu'elle se dessine par ailleurs, de qui les émet, l'impression qu'il y a là surtout une occasion de "faire le malin", de l'aveu même de celui qui les a écrites. Cela mis à part, les questions posées sont pertinentes.

Je dégage trois affirmations du message de Matton :
- les passages successifs et incessants d’un registre d’écriture à l’autre donne un regrettable aspect « exercice de style » à l’ensemble. Les ruptures de tons, qui se veulent drôles et surprenantes, finissent par sentir le procédé.
- Si l’auteur change régulièrement de type d’écriture c’est que l’usure, la lassitude, l’essoufflement menace. Le fait de passer à un autre registre peut apparaître comme l’aveu d’une incapacité à tenir plus avant le registre précédant.
- Une autre hypothèse consisterait à expliquer les changements de registres par un désir de provoquer le lecteur ou de le surprendre – il s’agirait alors de cabotinage.

Le premier point soulève une vraie question, même si je conteste le «drôle et surprenant», le deuxième est stupide, il est facile de montrer que nous sommes dans le cas inverse, le troisième se discute, en quoi le désir de provoquer ou de surprendre consisterait-il en du cabotinage, s'agit-il de désir de provoquer ou de surprendre ?
Finalement, les points un et trois reviennent à poser une seule question : pourquoi les styles ? Quel est leur intérêt ?

Je rappelle d'abord le principe de L'Inauguration de la salle des Vents : le désir de récit est né d'une série de coïncidences dans le temps racontées ici, comme je le disais hier dans les commentaires.
L'auteur a choisi de raconter cette série d'événements de façon très formelle, en déterminant douze thèmes et onze styles.

Les thèmes sont, se présentant dans cet ordre :

  • la visite de X. qui fut amant de RC entre 1969 et 1981. Relation passionnée et jalouse, violente même. Cette visite intervient après des années de silence.
  • les souvenirs de la vie avec Rodolfo [1]
  • l'écriture de L'Inauguration et les points techniques qu'elle soulève
  • les relations avec un employé du château pas très équilibré
  • la vie connue ou imaginaire de Rodolfo dans le cerrado
  • l'installation du tableau La salle des Vents de Jean-Paul Marcheschi dans une salle du château (d'où le titre du livre)
  • l'évanouissement du chien
  • la chute de X d'un balcon du château (sept mètres)
  • les souvenirs de la vie de Marcheschi avec Oyosson, la mort et l'enterrement d'Oyosson
  • les lieux sept ans après (1995-2002)
  • la maladie et la mort de Rodolfo
  • les souvenirs de la vie avec X.

Les styles sont, utilisés dans cet ordre :

  • purement narratif
  • extrait de dialogue (une réplique)
  • prise de notes
  • bafouillant, hésitant, cherchant ses mots
  • classique et lyrique (le style le plus naturellement camusien, en somme)
  • interrogatif (consiste à chaque foi en une question)
  • extrêmement familier
  • quelques vers
  • conditionnel (paragraphe rédigé au conditionnel)
  • scientifique, mathématique
  • obscur, sibyllin



La première partie du livre est composée de douze chapitres qui reprennent chacun les onze styles dans cet ordre, en traitant les douze thèmes dans l'ordre que j'ai indiqué (comme il y a plus de thèmes que de styles, le douzième thème n'est pas traité dans le premier chapitre mais au début du deuxième, et ainsi de suite, il y a glissement); la deuxième partie est composée de onze chapitres traitant les douze thèmes en utilisant chacun des styles dans l'ordre : comme il y a plus de thèmes que de styles, un même style apparaît deux fois par chapitre.

Ces précisions font apparaître l'importance des contraintes formelles que l'auteur s'est imposé, et on ne peut nier que la question se pose : pourquoi avoir fait cela? Faut-il n'y voir qu'un exercice de style ?

Je vais commencer par évacuer la proposition mattonienne: «Si l’auteur change régulièrement de type d’écriture c’est que l’usure, la lassitude, l’essoufflement menace. Le fait de passer à un autre registre peut apparaître comme l’aveu d’une incapacité à tenir plus avant le registre précédent.»
Cette proposition est absurde à deux titres. D'une part, il n'y a jamais essoufflement, ce serait plutôt l'inverse. Quel que soit le style, il pourrait être maintenu des pages et des pages, cela se sent à la lecture. Ce serait le lecteur qui ne tiendrait pas la distance (un livre entier en sibyllin ou en scientifique : au secours!) Exceptons peut-être de cette affirmation les styles interrogatif et "extrait de dialogue", le plus souvent très courts, mais cette exception est une exception logique, qui tient à la forme même de la contrainte, et non une exception due à une incapacité de l'auteur.
D'autre part, cette façon de passer d'un style à l'autre est plutôt le signe d'une très grande maîtrise. Rappelons que les Exercices de style de Queneau ne s'appliquait qu'à un thème, un voyage en autobus. Ici il y a douze thèmes et chacun est traité deux fois (une fois par partie) dans chacun des styles. Il m'est difficile de voir là un signe d'usure, je comprend(rai)s mieux l'accusation de virtuosité gratuite.

Voyons les deux autres propositions matonniennes :
- les passages successifs et incessants d’un registre d’écriture à l’autre donne un regrettable aspect « exercice de style » à l’ensemble. Les ruptures de tons, qui se veulent drôles et surprenantes, finissent par sentir le procédé.
- Une autre hypothèse consisterait à expliquer les changements de registres par un désir de provoquer le lecteur ou de le surprendre – il s’agirait alors de cabotinage.

La dernière proposition est réfutée par l'auteur lui-même dans le journal qu'il tient l'année de l'écriture de L'Inauguration: «se souvenir encore et encore que les contraintes formelles ne valent rien quand elles ne sont pas l’expression d’une nécessité sensible, ou poétique, ou bien les moyens d’une émotion à faire naître chez le lecteur». Outrepas (p.424) Nul désir ici de provoquer ou de surprendre le lecteur, mais le désir de faire naître des émotions. De même, l'affirmation "Les ruptures de tons, qui se veulent drôles et surprenantes" est fausse: en aucun cas les ruptures de ton ne se veulent "drôles et surprenantes".

Il reste donc l'affirmation : les passages successifs et incessants d’un registre d’écriture à l’autre donne un regrettable aspect « exercice de style » à l’ensemble.
La chose n'est pas niable. Tout au plus peut-on se demander si cet aspect est "regrettable". Pour ma part je considère qu'il est, tout simplement, le texte a un aspect "exercie de style", et c'en est un, d'ailleurs. La question que je me suis posée dès la première lecture, c'est : pourquoi? Pourquoi avoir choisi d'écrire ce texte ainsi? Pourquoi avoir choisi quelque chose d'aussi ardu, à la lecture et sans doute à l'écriture?

A cette question je commence toujours par répondre : parce que l'auteur en avait envie. Il écrit ce qu'il veut comme il veut, libre à nous de lire ou non, d'aimer ou pas. Cette réponse est une boutade ou une lapalissade, mais pas tout à fait : c'est la base du contrat de toute lecture, si nous n'acceptons pas les présupposés du livre que nous ouvrons, il est inutile de le lire.

Passons à des réponses un peu plus élaborées. Une première piste nous est donnée par Renaud Camus dans Buena Vista Park (1982), p.66 : «Ce n'est qu'en imposant à son discours des contraintes formelles toutes artificielles, où s'embarasse le vouloir-dire, qu'on peut espérer échapper au babil implacable, en soi, de la Doxa. Ainsi l'écriture, au sens moderne du terme, s'articule-t-elle à une éthique.»
Je dois avouer que ce genre de phrase est un peu trop années 70 pour que je la comprenne parfaitement. On doit pouvoir la résumer ainsi: plus la contrainte est grande, moins on court le risque d'être dans le prêt-à-penser, dans le prêt-à-parler. En soumettant le langage à de fortes contraintes formelles, on impose de la rigueur à sa pensée, on échappe à la facilité : il s'agit de discipline morale. Nous voyons ici l'application du credo camusien : «la structure rend heureux, et libre.» (Journal romain, 5 octobre 1985)

Enfin, je reste persuadée (mais la démonstration serait trop longue ici) que les variations sur les styles et sur les thèmes sont une pudeur, une façon de ne pas aborder les sentiments de front. Il s'agit d'un livre sur la mort de deux amants très aimés, morts tous les deux du sida (le mot n'est jamais prononcé), il s'agit aussi du constat de la disparition de tout sentiment pour un amant passionnément aimé des années auparavant, il s'agit d'un tombeau, d'un livre qui veut être pour Rodolfo ce qu'est le tableau La Salle des Vents pour Maurice Oyosson. Il y a le désir à la fois enfantin et merveilleux de faire du livre "une machine de Morel" [2], une machine à immobiliser le temps et les souvenirs.
Je crois que les contraintes stylistiques sont une façon de canaliser l'émotion qui naît naturellement de tels sujets, c'est une façon d'éviter la mièvrerie, c'est aussi un voile de pudeur, une façon de ne pas aborder les sentiments de front.

Je n'ai pas le temps de le démontrer disais-je, mais je peux donner un aperçu de la différence d'émotion qui naît pour un même thème selon le style utilisé. C'est un merveilleux exercice de lecture, qui permet d'affiner sa sensibilité aux mots et aux phrases: d'où viennent les émotions? Des mots, du sens, du style?

Voici mon exemple :
p.138 «et cela encore bien davantage une fois que la mort, survenue, l'aura, en quelque sorte, consacrée à titre rétrospectif, et confirmée a postériori dans les caractères de l'amour le plus intense et le plus haut»
p.162 «tu peux très bien avoir la relation vachement intense et passionnée comme c'est pas croyable, ça t'en sais rien, ça y a que la mort qu'elle te l'dira — eh ben là moi c'que j'vois c'est qu'la mort ben justement ê't'le dit, point barre»

Notes

[1] source: voir Notes sur les manières du temps

[2] voir L'Invention de Morel, préfacée par Borges

Marotte

Suivra-t-on les chemins qui penchent vers la Stour ?
Renaud Camus, Outrepas p.474


Le long du chemin creux qui penche vers Bilhère
Paul-Jean Toulet, Coples

L'opinion de Flatters sur le style sans ponctuation

Ses réticences [de Flatters] portent surtout sur le style sans ponctuation, dont la nécessité ne lui apparaît pas, et dont il semble déplorer que je m'y montre si prolixe, beaucoup plus qu'en les autres. Il est vrai que ce style-là s'y prête, et n'a de raison d'être qu'en abondance. Mais Flatters trouve ennuyeuses les pages qu'il inspire, et même presque illisibles (bien que ces mots-là n'aient pas été prononcés).
Renaud Camus, Outrepas p.442

C'est un style qui m'est très naturel, je l'appelle syncopé, le fait qu'il ne soit pas ponctué, je ne l'avais pas vu spontanément. Est-ce que j'ai le cerveau qui bafouille? Il me semble être ainsi toujours à la recherche d'un mot plus exact qui toujours se dérobe...
Et puis l'accumulation permet de dissimuler des phrases ou des quasi-phrases si précieuses (au hasard : «cette impossibilité de nommer est celle-là même la même enfin pas la même sa version profane et pourtant pas si je me nomme c'est prononcer mon tout s'écroule se délite» L'Inauguration p.88)
A chaque fois je m'étonne qu'il soit si facile de compléter les phrases tandis que tant de mots manquent en même temps que tant d'autres sont redondants. Enfin, pas tout à fait redondants, ils se chevauchent et glissent
Ce sont vraiment des passages qui se lisent à partir d'un rythme. Quand le rythme intérieur est trouvé, plutôt lent, la lecture devient facile. Tant que la cadence n'est pas trouvé, c'est difficile, on bute sur les mots.

(Et en bas de la page 87, "outrepasser", invisible en octobre 2003.)

Les journaux comme notes de bas de page

J'ai parcouru en diagonale La Salle des Pierres en y cherchant des traces, des indices, concernant L'Inauguration de la salle des Vents. J'en découvre page après page dans Outrepas. Comme toujours, il a fallu par hasard un écho que je n'attendais pas (ce fut ici Un thé au Sahara), pour qu'ensuite tout devienne écho.

[...] le moment où l'un des personnages, qu'on a cru mort, et qui lui-même a cru être mort, revient plus ou moins à la vie et décrit ce qu'il a vécu, ce qu'il a mouru — un pays froid, très froid et sans aucune couleur, où l'on se sent seul, très seul, abominablement seul [...]
Renaud Camus, Outrepas p.384

[...] ils guettent ses il revient du pays de la il dit qu'il y fait très froid et surtout qu'on s'y sent très seul mais d'une solitude inimaginable d'ailleurs il n'y manque rien elle n'a rien à voir avec l'absence [...]
Renaud Camus, L'Inauguration de la salle des Vents, p.234


«rectifier le cours du ruisseau prétendu» L'Inauguration p.284

Des branches et des brindilles sont prises entre les pierres, l'eau se fraie péniblement un chemin à travers elle, elle ruse, elle dévie, elle se fait souterraine, elle s'insinue humblement par les bords. Lorsque à l'aide d'un fort bâton on dégage les voies principales, presque aussitôt on obtient de belles chutes bien nettes et bien blanches, les bras morts se remettent à revivre, et toute une carte reprend sens, [...] Outrepas p.200

(Est-ce que je force le rapprochement? Il me plaît, à moi, d'imaginer que le cours de ce peu profond ruisseau puisse être rectifié de la main de l'homme).


il se lève rarement tout juste fait-il dans l'après-midi une petite visite de courtoisie de digestion de politesse à la voisine qui d'ailleurs ne manque jamais de lui donner deux ou trois biscuits et de célébrer justement sa courtoisie son amabilité sa gentillesse l'éloquence de son regard au point qu'elle se promet bien si un jour elle a un chien mais elle-même n'est pas si de prendre un chien précisément de cette race-là de cette espèce exactement comme celui-là le plus semblable pos
L'Inauguration p.309

Ses dernières excursions sont pour aller rendre visite à la voisine, Mme Trikovsky, qui le tient en haute estime, lui donne deux ou trois biscuits, et déclare que si un jour elle a un chien elle n'en veut qu'un de cette race-là, et le plus semblable possible à celui-ci.
Outrepas, p.214


Et s'éclaire par la page 408 d' Outrepas l'allusion à Saint Vincent de Paul en même temps qu'apparaît le nom de Chalosse dans L'Inauguration p.12, 13, 14, tandis que le brouillard de ces mêmes pages fait furieusement penser au brouillard des pages 401 et 402 d' Outrepas.

Maintenant c'en est fait, je me retrouve dans la forêt des associations: «un septième éditorial, pour faire un compte “rond”» (Outrepas p.370), «sept années de son existence» (L'Inauguration p.322), «sept années plus tard» (L'Inauguration p.269), entre l'installation de la Carte des Vents et la rédaction du livre, «sept ans» (L'Inauguration p.27).

Quelques réflexions à partir du non-dit de Renaud Camus

Le 12 septembre 2004, Renaud Camus nous apprenait qu'il avait voté blanc en 2002, qu'il avait écrit dans son journal qu'il souhaitait que Le Pen ait le maximum de voix au second tour en dessous du seuil qui lui permettrait d'être élu, et que Claude Durand refusait de publier Outrepas.
Renaud Camus écrivait sur le forum de la SLRC:

Je suis bien conscient que cette position (ici très résumée, bien sûr) ne coïncide pas avec celle qu'a exprimée à cette époque, avec mon accord, la Société des lecteurs (mon accord ne marquant que la totale autonomie de la Société des lecteurs par rapport à moi); et bien conscient aussi que cette attitude ne coïncide certainement pas avec celle de la majorité d'entre vous, qu'elle risque même de choquer gravement.
(extrait du message de Renaud Camus le 12/09/2004)

Ainsi donc l'auteur s'attend à choquer, et je suis surprise qu'il ait, finalement, si peu choqué: en trois semaines, pas une voix, habituelle ou inhabituelle, pour se dire choquée.

Reprenons. Qu'est-ce qui est (qu'est-ce qui serait) choquant ici?
Il y a en fait deux éléments distincts qui peuvent choquer: d'une part l'opinion émise (le souhait du maximum de voix pour Le Pen au second tour en-deça de l'élection), d'autre part le fait d'avoir tu cette opinion au moment où la SLRC appelait à manifester contre Jean-Marie Le Pen.

Commençons donc par l'opinion elle-même. Faisant partie des personnes choquées, j'ai essayé de comprendre pourquoi. Je crois que souhaiter une chose sans mettre en œuvre ce que je peux pour l'atteindre ou l'obtenir est un système de pensée qui m'est radicalement étranger. Entre souhaiter que Le Pen ait x% des voix et voter Le Pen, spontanément, je ne fais pas de différence (et entre voter Le Pen (ou n'importe quel extrêmisme, droite ou gauche, pour moi ils se valent tous) et oublier l'histoire des camps et du goulag, je ne fais à nouveau pas de différence. Pas de feuilletage, mais adhérence pleine et entière, un bloc, du souhait goguenard au totalitarisme à ma porte en un dixième de seconde: trop formatée? Ou heureusement formatée?).
Il me faut faire un détour par la raison, par la réflexion, pour admettre avec difficulté que ce n'est pas la même chose. Le souhait n'est pas l'acte. Cependant, rien à faire, le pli est pris, confondre l'un est l'autre est toujours le premier réflexe. Il me faut ensuite lutter contre ce réflexe pour reconnaître l'écart entre le souhait et l'action. (Est-ce que souhaiter quelque chose sans rien faire pour en permettre la réalisation n'est pas reconnaître de fait la non-justesse de ce souhait et sa dimension in-désirable?)

Que faire de ce souhait de Renaud Camus? Devant ma difficulté à prendre du recul sur le sujet, je me suis replongée dans Du sens et j'ai interrogé d'une part un ami en qui j'ai toute confiance et d'autre part Bruno Chaouat. Lorsque j'ai raconté ce souhait d'un maximum de voix pour Le Pen en-deça de l'élection, mon ami a ri doucement: «Beaucoup l'ont pensé, lui l'a écrit». Quant à Bruno Chaouat, entre autres considérations, il m'a répondu «[...] Toujours est-il que Camus n'a jamais soutenu Le Pen, mais a éprouvé une jubilation aux résultats du premier tour, comme, j'en suis sûr, tant de Français, même de gauche, mais qui auront gardé cette jubilation bien secrète... Voilà. [...]» Bon. Deux sur deux. Est-ce que je vis vraiment sur la lune? (Mais s'ils ont raison, pourquoi tout ce cirque entre les deux tours? Catharsis nationale pour exorciser les démons inavoués inavouables?)

Reprenons l'accusation de Claude Durand: «Il [Claude Durand] assimile ma position à celle des intellectuels de la droite conservatrice au temps de la République de Weimar, inconscients des dangers de la montée du nazisme, et laissant faire par le petit peuple, avec le succès qu'on sait, le sale travail.» Cela fait étrangement écho à ce passage de Nolli me legere (c'est d'ailleurs ainsi que m'est venu l'idée, dans mon désarroi, d'envoyer un mot à Bruno Chaouat) : «Cet exposé ne cherche ni a résoudre, ni à dissoudre, ni à trancher péremptoirement la question de la relation de Camus aux Juifs et à l'identité française ; il ne prétend pas davantage décider si oui ou non cette relation peut et doit être comparée, comme je l'ai fait moi-même il y a quelques mois, un peu vite, et sous le choc de certaines pages de La Campagne de France, à l'antisémitisme littéraire français d'avant Guerre. La question doit, il me semble, rester ouverte, et peut-être sans réponse satisfaisante.»

Dans un sens, l'accusation de Durand n'est donc pas neuve. Cependant, que l'irritation à propos des virgules tienne autant de place que la montée du nazisme est aussi, comme l'a fait remarqué Jérôme, plus qu'étrange, voire choquant à son tour. Faut-il en déduire, comme l'ont fait plusieurs lecteurs autour de moi, que le refus de Claude Durand habillerait de considérations politiques des motifs bien plus personnels d'exaspération?

De tout cela il ressort que l'opinion exprimée ne paraît pas suffisante pour justifier la non-publication du livre. Il y a sans doute autre chose.



J'écoute le débat à Sciences-Po fin mai 2002. Début de l'intervention d'Edwy Plenel (12ième minute): «Si j'ai accepté cette invitation, c'est parce que parmi les multiples tracts diffusés entre les deux tours, il y en avait un qui était signé des amis de Renaud Camus. S'il n'y avait pas eu cet appel, probablement ne serais-je pas venu [...]»

La deuxième raison d'être choqué est plus délicate à manipuler, ici sur ce site. Je la formulerai franchement, au risque à mon tour de choquer : en respectant la décision de la Société des lecteurs à appeler à voter contre Le Pen («avec mon accord») sans préciser que lui-même, Renaud Camus, ne s'associait pas à ce souhait, y a-t-il eu tromperie?
Cette question prend d'étranges reflets si l'on considère qu'au moment-même où Renaud Camus décidait de taire sa pensée profonde, il savait pertinemment qu'elle serait connue lors de la publication de son journal : se pose alors le problème du rapport entre vérité, parole quotidienne et journal. Quelle confiance accorder à ce qui est dit (ou non dit, mais de telle façon qu'on suppose entendre quelque chose) dans la vie quotidienne si seul le journal dit la vérité? Jusqu'où peut-on jouer avec la langue dans le sens de la logique pure (ne rien dire, c'est ne pas dire, au sens strict, on ne saurait être responsable de l'interprétation de ce silence par son interlocuteur (mais ne rien dire quand on constate la fausse interprétation de son interlocuteur, est-ce tenable?)) à l'encontre de l'usage commun de la langue («qui ne dit mot consent»)? Faut-il s'abstenir de parler ou de discuter en attendant de lire le journal? Et comment s'inscrit le parti au milieu de tout cela?

Pourquoi n'avoir rien dit à l'époque? Je vois trois hypothèses, je suppose qu'on peut en trouver d'autres (et sans doute qu' Outrepas nous éclairera[1] :

- par courtoisie envers les personnes de la SLRC qui se sont tant investies pour défendre Renaud Camus pendant l'"affaire", pour ne pas les mettre en porte-à-faux, pour ne pas les désavouer à un moment d'effervescence nationale. Il s'agirait ici de protéger les sentiments de ces personnes, il s'agirait d'un désir de ne pas froisser;

- par peur de perdre le soutien de ces mêmes personnes. Il s'agirait alors de se protéger soi-même. (Mais en repensant à «[je suis] bien conscient aussi que cette attitude ne coïncide certainement pas avec celle de la majorité d'entre vous, qu'elle risque même de choquer gravement.», je me demande si cette phrase s'applique à "la majorité d'entre vous" de l'époque ou à celle d'aujourd'hui, qui n'est pas exactement la même, et a eu largement l'occasion de s'exprimer en deux ans);

- La dernière hypothèse est plus... comment dire, littéraire, ou théâtrale, ou tirée par les cheveux : il s'agirait de ménager l'effet de surprise du journal. Il y aurait une économie du journal, une façon de gérer les événements afin de maintenir le suspense. Cette façon serait essentiellement le silence: nous ne saurons ce qui s'est passé, ce qu'a pensé Renaud Camus, qu'en lisant le journal. Et tous ceux qui s'approchent de la sphère privée de Renaud Camus participent spontanément, sans que rien ne leur ait été demandé, à cette conspiration du silence, pensé-je en me souvenant qu'en apprenant par hasard lors de la soirée du 16 janvier 2004 chez Flatters le prochain voyage de Renaud Camus en Corée, j'avais tu la nouvelle autour de moi.
Je connais d'autres exemples: certains apprennent telle ou telle chose et se taisent, il y a connivence, complicité implicite, attendons que le journal rende tel opinion, désaccord ou rencontre, public. En attendant, il y a jouissance "chez ceux qui savent" de voir "ceux qui ne savent pas" faire des hypothèses ou s'engager sur de fausses pistes. Je ne suis pas sûre que ce soit un jeu très sain; en effet, il y a toujours un certain ridicule à découvrir la vérité avec retard en s'apercevant qu'on a abondamment commenté ou soutenu des thèses fausses. Or nous sommes plus ou moins aptes à supporter le ridicule. Et pour éviter le ridicule, le silence de nouveau, mais celui des lecteurs cette fois-ci, est le seul recours. (En d'autres termes, les forums deviennent des apories).



Reprenons. Il y a donc eu silence sur les véritables pensées de Renaud Camus et appui courtois à la position de la SLRC dans la reconnaissance de son autonomie.

Et il y a eu, quelques semaines plus tard, l'annonce du pré-programme du parti de l'in-nocence. Ce parti, l'idée-même de parti, si étrangère à la bathmologie et que rien n'annonce dans les livres précédents que j'ai lus, a été un mystère pour moi. Mais aujourd'hui, je lui trouve une place dans la faille entre le souhait d'un maximum de voix à Le Pen en-deça de l'élection et l'impossibilité de réellement souhaiter cela, dans la faille entre le souhait et la dimension radicalement in-désirable de ce souhait. L'origine du parti ne serait pas l'"affaire", mais le premier tour des présidentielles de 2002. Ici, peut-être immodestement, je retrouve mon rapport à l'action: si le souhait ne peut entraîner l'action (le souhait du vote ne peut entraîner le vote), trouvons une autre voie. Quelle autre voie? Un parti.

Je ne sais si mon hypothèse tient la route (on devient prudente quand on sait qu'un journal peut vous désavouer deux ans plus tard... (je plaisante: ce risque, je l'ai toujours connu, je ne viens pas de le découvrir. Ce que je ne connais pas, c'est ma résistance au ridicule.)), mais si effectivement l'une des origines du parti est la réaction à ce souhait informulé à propos de Le Pen, alors je vois plusieurs conséquences importantes à avoir tu ce souhait au moment où fut créé le parti.

En y repensant, je m'accuse de ne pas voir vu, ou voulu reconnaître, ce qui finalement était devant mes yeux: les mises en garde de RP contre une dérive lepéniste ou les notes de bas de page de Catherine Rannoux («[...] l'annonce de la création par R. Camus d'un parti de l'«in-nocence», hostile à une immigration non-européenne, témoigne d'un engagement idéologique dont les présupposés ne semblent plus rien avoir d'ambigu.» Les fictions du journal littéraire p.145), auraient dû préparer à cet aveu de Renaud Camus «voeu que Le Pen - en ça de la majorité bien sûr, en-deça du succès -, ait le plus de voix possible, de façon que soit entendue la protestation du peuple français face à la disparition dont il est menacée en tant que tel ». Oui, il est étrange d'être surprise, puisque tout était là depuis le début, je me reproche de ne pas avoir voulu le voir, dans un désir finalement puéril de défendre les couleurs d'un RC blanc comme neige, victime innocente contre les méchants qui l'attaquaient en lui prêtant de "mauvaises" pensées ("mauvaises", bien sûr, est un jugement de ma part, mais qui s'inscrit dans la ligne des pages de Du sens qui proclament "l'anti-racisme a raison") (puéril, oui, n'y a-t-il pas que pendant l'enfance que le bien et le mal sont si nettement séparés? Mais c'est tellement plus facile à vivre...). Et bien non, finalement, les mauvaises pensées ne sont pas prêtées. Elles sont là, exposées, combattues, débattues, approuvées, rejetées... N'est-ce pas finalement ce qui m'a plu en lisant Du sens.

Si Renaud Camus avait fait connaître ce souhait in-désirable avant de créer le parti, est-ce que cela aurait changé quelque chose? Oui, sans doute, mais je ne sais pas dire exactement quoi. Aucune erreur d'interprétation telle celle dont je viens de m'accuser quelques lignes plus haut n'aurait été possible. Est-ce que ce seraient les mêmes personnes qui se seraient engagées? J'ai tendance à penser que oui, mais que c'est la nature des discours qui n'aurait pas été la même, non pas dans son fond, mais dans sa forme: l'exaspération anti-immigration du président du parti aurait peut-être été prise davantage en compte, ou différemment. Peut-être y aurait-il eu des adhésions différentes, en plus ou en moins, c'est possible.

En définitive, je me demande si ce n'est pas à lui-même que Renaud Camus a tendu un piège en créant le parti sans faire nettement la lumière sur son souhait inexprimé: la gauche du parti s'est mise gaiement en campagne, bousculant la droite, le président-rédacteur, respectant parfaitement les règles du débat démocratique, a entériné la volonté qui se dégageait des discussions en rédigeant le point "immigration" du programme dans le sens de ces discussions. Si l'on postule que mon hypothèse de la naissance du parti dans la faille entre souhait et in-désirable est juste, on ne peut s'empêcher de supposer que le point "immigration" dans sa rédaction finale ne correspond pas au désir profond du président du parti de l'in-nocence.

Je me répète: est ce que si le souhait de "Le Pen etc" avait été exprimé, cela aurait changé quelque chose? Je ne sais pas. La gauche est têtue, mais il n'y aurait peut-être pas eu la même gauche, une gauche "plus à droite", si je puis dire. (Quoique. Pour ma part, je ne changerais pas un mot de ce que j'ai pu écrire de mes convictions. Et mon engagement ayant des origines plus humaines que politiques, il n'aurait sans doute pas changé non plus... Qu'en est-il des autres partisans?)

A l'inverse, on pourrait soutenir que loin de se tendre un piège à lui-même, Renaud Camus a trouvé le moyen de mesurer l'opinion de certains de ses lecteurs sans les influencer par avance et qu'il en a fort démocratiquement tenu compte, sans imposer ses vues.
Il reste que nous savons désormais que le journal 2004 nous apprendra ce que la rédaction du point "immigration" lui a coûté de regrets ou d'agacements... (en supposant que cela lui paraisse suffisamment important pour qu'il le consigne dans le journal. Mais là, tout de même, j'ai tendance à penser que oui), ce lent travail sur soi-même qui n'omet pas la part de la bête?



Et donc il faut en venir au journal. Quel projet étrange que ce journal. «Quant au rôle du journal? Je réponds toujours la même chose à cette question : c'est le laboratoire central. C'est un centre de première réflexion, de réflexion à chaud. Tous les autres livres sortent de lui. On les y voit naître.» (ici)

Le journal fait tout le contraire de ce que à quoi tendent les autres livres: le journal dit "je" tandis que le projet des Églogues veut faire disparaître l'auteur, le journal va du début vers la fin tandis que P.A. et VB s'ingénient à éclater le livre en éventail ou en labyrinthe, le journal dit les pensées inavouables sans retenir les pensées blessantes à l'encontre de la philosophie du paraître qui proclame le respect de l'autre dans une retenue de soi-même.

Que faire du journal? J'ai tâché de comprendre ce que voulait dire "ce laboratoire central". M'appuyant sur les notations de Sommeil de personne concernant l'écriture de Du sens («N'importe: je veux en arriver le plus vite possible au moment que j'aime, celui où l'on peut travailler sur une masse déjà là, la corriger de toute part, la modifier, l'allonger le plus souvent, mais en étant tout à fait libéré du besoin vulgaire de produire de la copie.» p.267), j'ai considéré que le journal était la terre, le limon, la matière brute à partir de laquelle il est possible de travailler et de donner vie.

Une autre vision possible est celle que note Du sens: «Tel qui écrit son journal, c'est Bouvard et Pécuchet à lui tout seul. Il n'en finit pas d'explorer la bêtise, à commencer par la plus disponible : la sienne» p.42. Le journal accomplirait le projet de Flaubert : «Il faut que je m'en débarrasse [de la bêtise] quelque part et sous la forme la plus artiste possible, pour me mettre ensuite commodément et longuement à deux ou trois grandes œuvres que je porte depuis longtemps dans le ventre.» (à Louise Collet, 24 avril 1852). Le journal serait le lieu du réflexe primaire et instinctif, avant qu'il ne soit travaillé par la réflexion. Dans cette perspective, je soutiendrais que le journal a une dimension Mister Hyde: il est la face que normalement nous cachons, qui n'est destinée ni à être vue ni montrée. Exposer sa face Mister Hyde est vraiment un projet fou: ce n'est ni socialement ni affectivement supportable. En temps normal, seuls quelques proches connaissent cette face, et l'acceptent parce qu'ils nous aiment (ou n'ont pas le choix...). Mais demander au monde d'accepter cette face, c'est peut-être trop lui demander.

Mais le journal, ce n'est pas que cela. C'est aussi, ou c'est surtout, une vie qui s'écrit, la tentative de juxtaposer la littérature et la vie. En un sens il y réussit parfaitement, l'auteur est vraiment le héros de son journal, celui qui triomphe à la fin après mille péripéties. Mais bien sûr, pour que le roman soit haletant, il faut créer des péripéties, et ce qui finalement est très étrange, ou parfaitement logique, c'est que dernièrement, c'est souvent le journal lui-même qui provoque les péripéties de "la vraie vie", l'écriture s'inscrivant littéralement dans la vie de son auteur. Le journal écrit la vie dans le sens où il en change le cours, autant par sa publication que sa non-publication.



Lorsque je relis ces phrases quatre ans plus tard, je me dis que j'aurais dû quitter le parti à ce moment-là, car il y avait eu duperie et je le savais. Je ne crois pas que j'aurais adhéré au parti si j'avais su que RC se désolidarisait de cet appel, même si j'y ai adhéré pour des raisons qui n'ont rien à voir avec Camus ou la politique, mais plutôt avec l'amitié et la solidarité.
En découvrant que RC ne parlait pas de son silence de 2002 dans Corée l'absente et ne se remettait pas en cause, j'ai été choquée.

Notes

[1] Non, il ne nous a pas éclairé.

Claude Durand ne veut pas publier Outrepas

Message de Renaud Camus déposé le 12/09/2004 à 10h43 (UTC)

Objet : Nouvelles éditoriales

Permettez-moi de vous remercier pour la vivacité de vos réactions. Néanmoins il me semble évident qu'il n'y aucune "action" à mener pour le moment. Les Éditions Fayard sont dans leur droit le plus strict, et je leur suis très reconnaissant - et tout spécialement à leur président-directeur général, M. Claude Durand - pour la généreuse hospitalité éditoriale qu'ils m'ont offerte courageusement pendant cinq annéees.

Aucune explication économique n'est avancée, et je ne crois pas qu'il y ait de problème de ce côté-là. Claude Durand, in fine, m'interdit formellement de reproduire la lettre de lui que j'ai reçue hier. Je pense pouvoir dire néanmoins que cette lettre, assez longue, est divisée en deux parties sensiblement égales.

Dans la première partie, Claude Durand déplore mes doléances réitérées à propos des changement de formulation auxquelles me contraignent parfois mes éditeurs (P.O.L autant que lui-même); et surtout il proteste contre mes plaintes réitérées relatives à ses interventions quant à ma ponctuation. Il dit que je me montre ingrat à l'égard de mes bienfaiteurs, qui n'agissent que pour me protéger (et, dans le premier cas, pour se protéger eux-mêmes).

Dans la deuxième partie de sa lettre, Claude Durand exprime sa désapprobation totale à l'égard de mon attitude au moment des élections présidentielles d'avril 2002 - attitude ainsi caractérisée : pas question une seule seconde de voter Le Pen, mais pas question non plus de voter Chirac, et voeu que Le Pen - en ça de la majorité bien sûr, en-deça du succès -, ait le plus de voix possible, de façon, que soit entendue la protestation du peuple français face à la disparition dont il est menacée en tant que tel (et si tant est, ce dont l'auteur du journal doute un peu, que cette protestation puisse bien être assimilée au vote Le Pen).

Je suis bien conscient que cette position (ici très résumée, bien sûr) ne coïncide pas avec celle qu'a exprimée à cette époque, avec mon accord, la Société des lecteurs (mon accord ne marquant que la totale autonomie de la Société des lecteurs par rapport à moi); et bien conscient aussi que cette attitude ne coïncide certainement pas avec celle de la majorité d'entre vous, qu'elle risque même de choquer gravement.

Claude Durand déclare qu'arrivé à ce passage relatif aux élections, il a suspendu sa lecture, et décidé de ne pas publier le texte. Il assimile ma position à celle des intellectuels de la droite conservatrice au temps de la République de Weimar, inconcients des dangers de la montée du nazisme, et laissant faire par le petit peuple, avec le succès qu'on sait, le sale travail. Réagir à ce message.


Ma réponse déposée le 12/09/2004 à 12h44 (UTC)

Objet : De bric et de broc

La position de Claude Durand est-elle définitive, ou entrevoit-il des possibilités de compromis, par des coupes (je sais, je sais...)?

Car il y aurait la possibilité de faire un journal hybride, mi-publié, mi sur le site de Vaisseaux brûlés: les passages inacceptables pour Fayard se trouveraient en ligne sur votre site, possiblement à partir d'un renvoi explicite dans le journal, vous laissant ainsi l'entière responsabilités de vos propos.
Mais bien sûr, je comprendrais que vous trouvassiez l'idée-même d'un tel compromis offensante.

Ce n'est pas le moindre paradoxe pour nous qui vous aimons que de chercher des solutions pour permettre la publication d'un livre qui selon toute apparence vous attirera les pires ennuis.

[1]


Autre réponse de ma part déposée le 14/09/2004 à 05h23 (UTC)

Objet : Réserves

Je comprends parfaitement l'attitude de Claude Durand. Il ne s'agit pas de publier des opinions avec lesquelles il serait en désaccord, il s'agit de diffuser des idées qu'il réprouve et juge dangereuses. A ce titre, je comprends qu'il se considérerait comme complice s'il aidait à faire connaître les-dites idées.

Ce ne sont pas les idées de Renaud Camus, m'objectera-t-on. Il ne veut pas voter Le Pen. Il espère que les autres le feront (hum...).
Mais comment souhaiter que Le Pen ait 45% de voix? Cela revient à appeler de ses vœux une atmosphère de haine et de quasi-guerre civile, cette quasi-guerre civile si souvent dénoncée par ailleurs et imputée à d'autres. J'essaie d'imaginer concrètement (car tout cela a bien failli être trop concret) ce que seraient mes voyages quotidiens dans le RER, les pendulations dans les couloirs du métro, en sachant qu'une personne sur deux ou presque a voté FN. Je crois que j'aurais peur, réellement peur, peur qu'à tout moment éclate une algarade, des insultes, une bagarre.
Je ne peux souhaiter que la moitié des personnes que je côtoie anonymement, au bureau, dans la rue, votent FN. Je ne peux souhaiter que la moitié des personnes que je côtoie soient remplis de haine ou de mépris.
— Mais tu exagères, le vote Le pen était un vote de protestation, tous ceux qui ont voté Le Pen n'étaient pas fachos!
— Je l'espère, et tant mieux. Mais dans la logique de ce raisonnement, il faudrait donc souhaiter que ce soit le désespoir qui pousse la moitié des gens à voter Le Pen. Comment souhaiter, réellement, concrètement, dans la vie réelle, que les gens soient désespérés à ce point-là?

Tout cela pour quoi? pour "que soit entendue la protestation du peuple français face à la disparition dont il est menacée en tant que tel"?
Personnellement il me semble que c'est trop cher payer le fait d'être entendu. Je ne souhaite pas à ce point-là ne pas disparaître. (Et dans mon fatalisme slave j'ajouterais qu'entre disparaître par manque de sang dans les veines, ou disparaître par renouvellement intégral du sang dans les veines, il s'agit toujours de disparaître...)

Il y a quelque part dans Breaking the waves cette phrase qui me remplit d'effroi et m'empêche de désirer ardemment: "lorsque Dieu veut nous punir il exauce nos prières".


Cela étant dit, je ne suis pas Claude Durand, je ne dirige pas une maison d'édition ayant pignon sur rue, et je souhaite trouver un moyen pour que le livre soit édité. Je préfère qu'il soit possible de discuter à partir d'un livre contestable plutôt qu'il soit impossible de discuter dans la bien-pensance molle ambiante. Les livres de Renaud Camus sont pour moi une occasion de "penser autour", ou "à partir de", et visiblement celui-là ne ferait pas exception.
D'autre part, le débat de fond n'a pas eu lieu. Ayant découvert Renaud Camus par Du sens en juin 2002, je me souviens m'être dit avec soulagement: «Magnifique, c'est exactement ce qu'il faut pour discuter, pour comprendre pourquoi l'exaspération ou le désespoir ont poussé tant de gens à voter Le Pen.» Mais le débat n'a pas eu lieu et l'exaspération demeure.

Le plus simple bien sûr serait de trouver un éditeur. N'y aurait-il pas de possibilités à l'étranger, en Hollande ou en Suisse?
(En réfléchissant au moyen d'imprimer nous-mêmes j'entrevois tant de détails que je crains qu'il ne faudrait une personne ayant beaucoup de temps libre pour s'en occuper. On m'a dit par exemple qu'il fallait savoir surveiller un imprimeur, profession roublarde (paraît-il), je me suis demandée comment payer les droits d'auteur et les déclarer fiscalement, il faudrait sans doute une structure, même simplement associative... Bref, le plus simple serait de trouver un éditeur.)


Quelques semaines plus tard, étonnée par l'absence de réaction de la Sociétés des lecteurs, j'ai publié un long message.

Notes

[1] NB : Corée l'absente nous apprend que mes/ces propositions ont été présentées à Claude Durand.

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