Billets qui ont 'Parti pris' comme livre de Renaud Camus.

A des années d'écart, les mêmes motifs

A des années d'écart, les mêmes motifs, […], n'est-ce pas étonnant?

Renaud Camus Échange, p.143

Dans ce qui va suivre, j'opère un rapprochement entre 1987 et 2004. Me fait sourire l'intuition que l'occurrence de 1987 était oubliée, ou plutôt non consciente: si le récit de Pierre en 2004 a été rapporté, c'est sans doute qu'un signal a retenti dans la mémoire de RC, sans accéder à sa conscience. Écrire, pour pouvoir oublier sans perdre.

Jean P. (que ne songe-t-il à venir me voir, celui-là…) ne se rappelle qu'un seul mot d'une pièce qu'il a vue tout au début des années vingt. Un personnage risquait une phrase un peu risquée, et une dame, l'entendant, s'exclamait simplement: «Bigre!» Jean P., depuis lors, n'est pas adverse, phrase risquée ou non, à dire «Bigre!».

Renaud Camus, Vigiles, p.150 (journal 1987 publié en 1989)


Bigre! C'est ce qui s'appelle n'y aller pas de main morte avec le dos de la cuillère… (Pierre me raconte qu'une sienne amie professeur a l'habitude de dire bigre! et qu'elle l'a transmise à toute une classe de banlieue, qui dit bigre! comme un seul homme, au milieu de termes moins choisis.)

Renaud Camus, Corée l'absente, p.514 (journal 2004 publié en 2007)


…si le récit de Pierre en 2004 a été rapporté, c'est sans doute qu'un signal a retenti dans la mémoire de RC, sans accéder à sa conscience… Ou pas. Peut-être à l'inverse RC a-t-il noté l'anecdote de 2004 en mémoire de Jean Puyaubert, sans prendre la peine d'expliciter, à charge pour le lecteur de faire ou pas le rapprochement. Cependant, si je pense que ce n'était pas une allusion, c'est qu'il manque ici une irrégularité syntaxique. Prenons l'exemple de "nicht für mich" rencontré dans Journal Romain en 2005 lors de ma première lecture: je n'avais alors aucune idée qu'il y avait là une référence cachée, mais sa position dans la phrase m'avait intriguée, quelque chose dissonait. Ici, rien. (Pour la théorie de ces dissonances, trace d'une histoire de l'écriture, voir Logiques du brouillon de Daniel Ferrer ou Proust entre deux siècles d'Antoine Compagnon.

Prise d'un doute malgré tout, je lis le contexte du «Bigre!» de Corée l'absente. Il s'agit d'un échange avec Misrahi.

Je faisais grand compliment à Misrahi, surtout, d'un long article sur le W de Perec, qui pourrait m'être très utile, j'y songe, pour mes Églogues (l'article de Misrahi, I mean, car pour le W de Perec, il y a longtemps que j'en fais grand usage).

Le pauvre Misrahi ne doit pas être bien content de son destin critique, lui non plus, car il m'écrit aussi, juste avant le paragraphe que je viens de citer:

«Votre analyse et votre amitié m'ont bouleversé. Je conserve précieusement votre lettre, comme un "viatique" au milieu d'un paysage parfois un peu dénudé.


ce qui amène deux souvenirs :

d'une part celui de la découverte du blog de Tlön, à partir d'un passage de Misrahi à la radio;

d'autre part, l'invitation faite à RC de prendre la parole à Cerisy en juin 2012 lors d'un colloque consacré à Misrahi (Parti pris (journal 2010), p.532 et 534), invitation bientôt retirée (p.538: «J'ai appris votre participation, ce samedi 18 décembre, aux Assisses contre l'islamisations organisées par le Bloc identitaire et Rispote laïque./ J'ai regardé l'allocution que vous y avez donnée./ Je ne partage pas les opinions que vous défendez et elles me paraissent incompatibles avec l'esprit général du colloque de Cerisy./ Vous comprendrez, même si j'en suis désolée, que mon invitation ne tient plus»).

A ce point de ma lecture il y a un an, j'avais noté au crayon dans la marge, je le vois aujourd'hui, "Eh merde!". Mais finalement, heureusement, car l'appel à voter Marine Le Pen aurait provoqué le même résultat empiré, avec des conséquences plus lourdes, pour les organisateurs (un intervenant à remplacer au dernier moment) et pour Camus (du travail fourni inutilement).

Il est encore temps d'assister au colloque Misrahi à Cerisy en juin 2012.

Charitablement

Pour ceux des visiteurs qui ne comprennent pas le suédois, on a disposé là, charitablement, des traductions finnoises.

Renaud Camus, Demeures de l'esprit - Suède, p.283


Cependant :
En rentrant nous sommes passés par Motala, puis nous avons écumé les trois librairies de Linköping avant qu'elles ferment, à la recherche d'une épaisse biographie de Heidenstam que nous avions découverte à Olshammar, où elle n'était pas à vendre. Elle est en suédois, certes, mais contient de nombreuses illustrations, très éclairantes. Et de toute façon nous avons acheté à Motala un nouveau dictionnaire, beaucoup plus gros et détaillé que le précédent, de sorte que notre maîtrise parfaite des dialectes ostrogoths est imminente.

Renaud Camus, Parti pris, p.278

Wilhelm Peterson-Berger

Et avant même d'avoir entendu une note du compositeur je connaissais la phrase de lui, qui m'intriguait par le renversement des genres entre le français et le suédois, par laquelle il disait son attachement pour son concerto de violon: «ma seule fille parmi mes cinq garçons, les symphonies.»

Renaud Camus, Demeures de l'esprit - Suède, p.264

En lisant cette phrase, il m'a paru évident que Peterson-Berger avait toutes les qualités pour appartenir aux Églogues : son nom d'abord, qui rappelle les sablés Paterson's (cf.Travers), son prénom qui commence par un W, sa pièce évoquant le tennis Lawn Tennis et celle sur l'été, Sommarsång, Chanson d'été, et cette phrase, s'apparentant à l'inversion.

Je m'apprêtais donc à faire un billet de type cohérence échevelée (ce qui pourrait, ou aurait pu, appartenir aux Églogues) quand, à la recherche de la référence exacte des sablés Paterson's, j'ai trouvé dans Été la phrase de Peterson-Berger:

Wilhelm Peterson-Berger considérait ce concerto pour violon comme « ma fille bien-aimée parmi mes cinq garçons, les symphonies » : il est interprété ici par l'Orchestre Symphonique de la Radio, sous la direction du chef Westerberg.

Renaud Camus, Été, p.23

Les sablés Paterson's, quant à eux, apparaissent dans les phrases suivantes:

Comme si ce n'était pas encore suffisant, le petit Français mange tous les matins, avec son thé, des sablés Paterson's, made, tenez-vous bien, by J. Paterson & Son, Ltd., j'ai vérifié. Et puis nous avons Wolfson, Jakobson, Stevenson, Peterson, et le fameux Johnson, ou Jonestone, le grand architecte dont la maison de verre, dans Queens Road, sert à toute la bande de lieu de rendez-vous. (Travers, p.176-177)

[On doit à la vérité de préciser que le prix des sablés Paterson's, comme leurs diverses composantes, a été réduit de moitié.] (Travers, p.177)

On trouve en fait sur le marché, ces temps-ci, trois qualités de sablés Paterson's, à des prix bien sûr différents. (Été, p.74)



ajout du 23 octobre: Suis-je bête, c'était indiqué en toutes lettres dans Parti pris:

Bien qu'il soit question de ce compositeur dans Travers ou bien dans Été, je ne sais plus, je ne suis pas tout à fait certain du génie musical de Wilhem Peterson-Berger, dont je ne connaissais jusqu'à présent, d'ailleurs, que la symphonie Banneret (Le Drapeau). (Parti pris, 11 août 2010, p.329)

Les sujets qui fâchent

Lorsque j'ai commencé à lire Parti pris, j'ai souri en arrivant à la page 61, en me disant que ceux qui attendent, qui espèrent, depuis des années (ils ne sont pas nombreux, mais je pourrais donner des noms) que je me brouille avec Renaud Camus, connaîtraient une fausse joie en lisant ces pages: eh non, ce n'est pas encore pour cette fois-ci. (En fait, de récents développements m'incitent à penser que nous nous querellerons plutôt au sujet des espaces insécables, ce qui est plus inattendu et présente davantage de panache, je trouve, qu'un banal désaccord politique ou même historique).

Page 61, Renaud Camus a recopié un extrait d'un mien billet, il a recopié très largement tout ce qui concernait "l'Occident-idée".
Dans la mesure où la copie a été extensive, le procédé me convient: Renaud Camus donne tous les éléments pour que le lecteur se fasse sa propre opinion sans avoir besoin de se reporter à mon blog, c'est parfait, rien n'est tronqué.

Ensuite, RC réfute sur quelques pages mes… j'allais dire arguments, c'est trop dire, disons plutôt ma profession de foi, ma conviction. Cette réfutation couvre les pages 64 à 67: j'indique cela parce que je ne vais pas lui rendre la pareille, et c'est un peu embarrassant (Achetez le livre!): je n'ai pas le courage, avouons-le, de copier ces quatre pages qui développent à leur gré — pour la réfuter — ma conviction centrale (qui ne demeure par ailleurs qu'une hypothèse, évidemment (mais c'est toujours difficile de concilier le statut d'hypothèse et de conviction…)): ce sont les Lumières qui sont à l'origine de "l'Occident-idée", cette conception s'est répandue à travers le monde d'abord grâce à la Révolution française, et il y a tout lieu d'en être fier en tant que Français.

Je vais faire juste une ou deux remarques.

Mme de Véhesse trouve merveilleux que l'Occident ne soit qu'une idée, et qu'une nation ne soit rien d'autre qu'un conglomérat, comme dit ces temps-ci M. Besson, d'hommes de femmes «unis par leurs conceptions de ce que doit être un État et leur idée de la concitoyenneté». Elle dit qu'il en est ainsi, en France en tout cas, depuis la Révolution française, et même depuis que les Lumières.
Elle le dit parce que c'est ce qu'on lui appris. C'est en effet ce qui est enseigné en tout lieu depuis un demi-siècle. Je crois pour ma part qu'il s'agit d'une formidable imposture historique.

Renaud Camus, Parti pris, p.64

J'aime beaucoup «Elle le dit parce que c'est ce qu'on lui appris.». Cela sent le «Petite sotte, vous ne voyez pas que vous êtes endoctrinée, (vous ne pouvez pas le voir), vous ne voyez pas que vous avez gobée la propagande actuelle, vous ne voyez pas que ce que vous dites ne vous appartient pas, mais n'est que l'air du temps» (selon le même raisonnement que «il n'y a pas de goût, mais que des idées culturelles», raisonnement qui n'est pas inexact, d'ailleurs). Mais évidemment, si j'écris cela, RC va se récrier: «Je n'ai pas écrit cela». Et c'est vrai, il n'a pas écrit cela. Il a écrit que je "sais" (que je dis) ce que j'ai appris.
Il y aurait donc une version de l'histoire fautive et enseignée (fautive parce qu'enseignée), et une version exacte, sans doute immanente ou transcendante (j'ai toujours hésité entre les deux mots): l'histoire comme Révélation, peut-être.

Je ferais simplement remarquer que nous (Renaud Camus et moi) n'avons pas reçu un enseignement très différent l'un et l'autre. Ce n'est pas pour rien que je connais le Capitaine Corcoran et les livres de la collection "Signes de piste", et si pour avoir dévoré la bibliothèque de ses grands-parents, lui avait des lectures communes avec Jean Puyaubert, pour en avoir fait autant, j'ai des lectures communes avec Renaud Camus (sur un spectre plus large car nous avons une moindre différence d'âges). Il y a quelques jours encore, je lisais un livre de classe de mon grand-père pour lequel la dernière guerre était celle de 1870 («Souhaitons la paix mais n'oublions pas les Alsaciens et les Lorrains qui souffrent, exilés de la Patrie», à peu près), et quand je lis «Louvois, que dans mon enfantce encore on donnait comme le plus grand des ministres de Louis XIV après Colbert» (Demeures de l'esprit - France Nord-Est p.169), c'est aussi ce que j'ai appris, que la doxa sur ce point n'ait pas changé, ou que mon instituteur n'en ait fait qu'à sa tête, ou encore que l'histoire enseignée soit juste quand elle rencontre ce que "sait" Renaud Camus.

La suite du développement camusien porte sur la France. Or ma réflexion portait sur la légitimité de Barack Obama noir comme représentant d'un grand Etat (du plus grand État) du monde occidental (la question, en tout cas celle à laquelle je réfléchissais ou répondais, était: «Un Noir peut-il représenter les Etats-Unis sans bouleverser totalement notre conception de l'Occident?»). Je vous laisse vous y reporter (en vous présentant encore mes excuses de ne pas recopier les quatre pages de Parti pris (pp.64-67), et donc d'être moins fair-play que Renaud Camus dans son journal).

Je ne vais commenter que cette phrase, qui elle aussi (ou elle encore), me met nommément en cause:

Ce qui me semble infirmer totalement l'histoire telle qu'elle nous est racontée, et telle qu'y adhère sans réserve Mme de Véhesse, c'est la littérature.[…] je suis prêt à parier que dans quatre-vingt-dix huit pour cent des ouvrages littéraires publiés depuis la Révolutions un Français est français parce que ses parent et toute son ascendance sont français, parce qu'il appartient au peuple français au sens génétique du terme, et même à la race française. (Ibid, p.65)

(Et donc si un Arabe (un Français d'origine maghrébine) était élu président de la République, cela changerait-il notre, ou plutôt ma, conception de la France? J'ai envie de répondre que cela dépend quand même beaucoup de l'Arabe en question, de même qu'il me semble que Sarkozy ne change pas ma conception de la France, mais doit être un choc à l'étranger pour ceux qui se souviennent de de Gaulle (et Obama après Bush, oui, cela me paraît un "mieux". Ce n'est que mon opinion.) (Et donc non, ça ne changerait pas ma conception de la France. Elle est indépendante de la personne qui la représente, dieu merci. Mon opinion des Français, en revanche… oui, dépend du résultat des élections. Mais pas que, dieu merci encore.))

Mais il me semble que dans mon billet de 2010, je parlais de la diffusion des idées des Lumières et de la Révolution. Peut-être n'ai-je pas été claire, ou ma pensée se précise-t-elle en lisant les arguments camusiens: je ne sais plus si j'applaudis à toutes les idées des Lumières (trop de lecture de Maistre, de Bonald, trop de guerres napoléoniennes, trop de…), mais j'adhère avec enthousiasme, oui, à la disparition de l'arbitraire, à l'égalité de chacun devant la loi, et à la liberté, la liberté. Rencontrera toujours mon adhésion pleine et entière ce qui garantit à chacun la liberté d'être et d'agir comme bon lui semble tant qu'il ne nuit à personne.
Dans cette perspective, celle de la diffusion des idées, et pour utiliser une preuve —littéraire? je dirais documentaire—, je vais citer Ella Maillart, lecture camusienne dans Fendre l'air:

Nous priâmes l'un des officiels de nous guider jusqu'au fameux sépulcre [la tombe sainte de Mechhed, en Iran]. Temporisant, il voulut d'abord nous montrer les trésors de la bibliothèque. Parmi quelque dix-huit mille livres, il y avait cinq mille corans dont un grand nombre de chefs-d'œuvre magnifiques. Chaque page était un trésor de dessins originaux et de couleurs exquises, les marges contenant assez d'arabesques d'azur et d'or, d'entrelacs fleuris de vert et de rubis, pour inspirer une cohorte d'artistes en quête de motifs nouveaux. Relié en peau de serpent, le Coran d'Ali était composé en splendides caractères coufiques. Inspectant les rayons, je fus surprise d'y voir des livres tels que La Révolution française de Thiers, et même Les Trois Mousquetaires.

Ella Maillart, La voie cruelle, p.169



Je vais terminer sur une note un peu triste. J'ai sursauté en lisant:

Si le public d'un match international livré en 1930, mettons, assistait à un match d'aujourd'hui, il serait convaincu que nous sommes retournés à la barbarie la plus complète. (Parti pris, p.214)

Dix ans plus tard, ou treize, ou quinze, ce même public aurait sans doute regretté de ne pas connaître notre actuelle barbarie.



PS: J'avais prévu d'écrire ce billet dès ma lecture des pages 60 de Parti pris, mais je n'ai pas voulu le mettre en ligne avant de partir en vacances, afin d'être là pour contrôler d'éventuelles malveillances.
Beaucoup d'événements redoutables ont eu lieu ces dernières semaines, j'ajoute donc quelques mots concernant l'actualité récente:

Alain Finkielkraut a dû s'étrangler en se voyant cité dans l'énorme manifeste d'Anders Breivik, responsable de la mort de la mort de 77 personnes en Norvège le 22 juillet. A la page 616 de ce texte délirant, le tueur écrit :
«Le philosophe français Alain Finkielkraut a prévenu que la noble idée de la guerre contre le racisme devient peu à peu une idéologie affreusement erronée. Cet antiracisme sera au XXIe siècle ce que le communisme fut au XXe : une source de violence.
Or c'est au nom d'un combat contre le «marxisme culturel» que Breivik a commis l'un des pires meurtres de masse de l'histoire récente. (Rue 89 le 6 août 2011)

Bien sûr nous savons que Finkielkraut n'y est pour rien, et que n'importe qui peut récupérer n'importe quel discours pour lui faire dire n'importe quoi. Mais il faut admettre aussi que certains discours sont plus faciles à récupérer que d'autres, nécessitent moins de coupes, moins de mise en scène.

Jouer avec le feu nécessite au moins de reconnaître qu'il s'agit de feu. Sinon c'est de l'inconscience.

Les regrets vivants

Je lis Ella Maillart, moitié pour des raisons suisses, moitié pour des raisons camusiennes (cf. Fendre l'air).
Vers le sud, haut placée dans une échancrure de rochers, la fière forteresse du vieux Bayezid dominait la contrée avec son minaret semblable à un phare d'où l'on pouvait épier la venue des barbares. Depuis que je l'avais aperçu de la route deux ans plu tôt, ce château était devenu un regret vivant qui m'appelait à travers la distance.

Ella Maillart, La voie cruelle, p.96


Quand on revient du cap Nord proprement dit, encore plus au nord, donc, on aperçoit, si l'on a de la chance, ou de la malchance, un minuscule panneau routier, pas du tout officiel, de confection tout à fait approximative au contraire, qui désigne une route étroite pour un hameau nommé Gjesvær, au bout d'une autre pointe de la péninsule, plus à l'ouest que le cap Nord officiel. Sous le nom de ce village, une inscription en anglais, peinte, en lettres bousculées, adjure:

«Ne partez pas sans avoir vu Gjesvær!»

Peut-être même est-il question de l'autre cap Nord, je ne me souviens plus. Toujours est-il que c'est une phrase terrible. Il était quatre ou cinq heures de l'après-midi quand nous l'avons dépassée, s'y plier aurait pris au moins deux heures car les kilomètres sont interminables sur cette presqu'île déchiquetée, nous voulions arriver le soir à Alta, la première ville, que nous n'avons atteinte qu'à minuit ou presque. Le détour de Gjesvær était impossible. Mais il me hante. J'ai l'impression de ne pas avoir vraiment vu le cap Nord, qu'il n'y a qu'à Gjesvær, où personne ne va, qu'il est vraiment lui-même. Ah, il me faut retourner là-bas!

Renaud Camus, Parti pris, p.508

Je retiens

Mme Royal, cette logothète

Renaud Camus, Parti pris, p.116

Renaud Camus, Parti pris - journal 2010.

La vérité, toute simple, est que je ne peux résister à quelqu'un capable d'écrire ce genre de choses :

Jeudi 4 novembre, minuit et quart. Après avoir, des années durant, dîné à onze heures du soir, nous étions passés à six ou sept heures, nous étant convertis au principe du high tea. Mais comme nous regardons le journal télévisé de huit heures, pour nous tenir un peu informés et voir la tête des gens, cela faisait, dans le travail, deux interruptions trop rapprochées, ou bien une seule trop longue. Nous avons donc, insensiblement, regroupé high tea et nouvelles de huit heures, de sorte que nous dînons à huit heures devant notre télévision, comme des caricatures de Français moyens. Par le biais d'excentricités successives et contradictoires, nous sommes arrivés au comble de la banalité et du conformisme. Mais bien entendu ça n'a rien à voir — n'importe quel bathmologue de première année en attestera. Dîner à huit heures devant la télévision, étant donné notre histoire, est le comble du comble de la liberté d'esprit (et d'autant que ça ne se voit pas).

Renaud Camus, Parti pris, p.449

J'ai un peu honte. Je serais censé aimer les passages les plus poétiques, ou les plus réfléchis. Et c'est vrai aussi, c'est vrai surtout, ce que je préfère est ailleurs, ce sont certains blancs, certains silences, c'est rapprocher la première et la dernière phrase du 19 août, ce sont les phrases interrompues, les associations, la rêverie et la précipitation, mais ce n'est pas principalement dans le journal que cela se trouve. Alors oui, dans le journal, ce qui me retient, c'est la façon dont aucune (mienne) exaspération ne peut tenir face à la drôlerie de l'auteur qui nous prend à contrepied en n'étant pas dupe de lui-même (en étant moins dupe de lui-même que nous ne le pensions et en se montrant conscient de ce que nous pensons, allons penser, en le lisant — et le prévoyant —, nous amène à penser que... (etc, cf. La lettre volée et le jeu de pair, impair)).

Reprenons. Le titre, Parti pris, ne le cachons pas, était inquiétant: allions-nous avoir droit à du parti (de l'In-nocence) et encore du parti? Fatigue anticipée de ces rengaines, «Le Chœur: Ça y est, v'la qu'ça l'reprend!» (p.535).
Mais non, finalement non, il n'y a que la quantité "habituelle" de petite-bourgeoisie et de déculturation, avec une note de tristesse peut-être plus appuyée, notamment à l'évocation de femmes voilées, «bâchées», jusqu'au fin fond de la Suède, et cette tristesse et cette inquiétude sont légitimes. Le reste du journal, malgré la fatigue et les soucis de Renaud Camus, est allègre, guilleret, peut-être à force de nervosité (de nerfs à bout) ou de détachement obligé (sous peine de laisser cours à l'épuisement, au burn out, comme on dit aujourd'hui).

La grande nouvelle, celle qui inquiète et navre, c'est l'abandon de Paul Otchakovsky-Laurens. Je le savais pourtant, Renaud Camus ayant murmuré en janvier: «Maintenant que je n'ai plus d'éditeur...», mais cela reste un choc.

Est nouveau également le nombre de fois où Renaud Camus note que le journaliste ou l'interviewer est poli et courtois durant l'entretien, et que son compte-rendu est plutôt fidèle, en tout cas écrit sans intention malveillante: entre les Demeures de l'esprit et l'annonce d'une (hypothétique) candidature à l'élection présidentielle, les articles et entretiens se multiplient et sont courtois : c'est un changement notable — et appréciable (même si je ne suis pas ravie que cela est lieu à cause du versant politique de Camus: désormais une recherche "Renaud Camus" dans Google ne fait "remonter" que des liens politiques et je le regrette. Mais bon... l'auteur a choisi ce qu'il préférait mettre en avant, ou ce qui lui semblait légitime de mettre en avant (dans la mesure où il est peu porté, et je le comprends, sur la promotion de ses propres ouvrages.)).

L'écriture des textes pour les Demeures est un grand moment (sont de grands moments) de plaisir, en particulier s'agissant de Lamartine ou de Léonie d'Aunet, plus connue comme étant la maîtresse de Victor Hugo jetée en prison pour adultère. Une partie de ces textes sont écrits pendant la traversée de la Suède et de la Norvège, et les descriptions sont à couper le souffle. Qu'il s'agisse de paysages, de lectures, de musiques, de peintures, Renaud Camus inspire le désir comme personne. Il donne envie de partir aussitôt, de tout lâcher, soudain le temps presse.

Les recherches généalogiques de Renaud Camus se poursuivent, avec toujours autant d'imprécision et de rêves ou fantasmes concernant son père biologique (Ici pourrait se glisser une allusion à Théâtre ce soir: qu'est-ce qui est le plus important, le père de convention ou le père biologique?) Il faudra réunir les notes de Kråkmo et de Parti pris sur le sujet et tenter de dessiner un arbre généalogique. Nous avons là beaucoup de notations importantes pour une reconstitution de la famille (à rapprocher également de Journal d'un voyage en France).

Nous disposons en fin de volume (p.555) d'une liste des projets de livres ou livres en cours (et le journal fait de nombreuses allusions aux Églogues en cours, allusion que je tâcherai de relever), je remarque un Roman couronné: voilà une information, je ne savais pas s'il fallait considérer Voyageur en automne comme le troisième tome de ce qui était annoncé comme une trilogie (apparemment, non, mais comme nous n'avions aucune information supplémentaire...).

Ce qui m'a finalement marquée, c'est un phénomène de répons à plusieurs pages d'intervalles.
J'avais été désagréablement impressionnée (inquiète, à dire vrai) dans Kråkmo par des répétitions qui n'étaient pas les habituelles variations camusiennes sur de mêmes thèmes, mais bien des phrases quasi à l'identique qui donnaient l'impression que l'auteur ne savait plus du tout ce qu'il avait écrit. (Je m'étais d'ailleurs demandé pourquoi cela n'avait pas été coupé à la relecture et nous en avons une explication p.420 de Parti pris, ce qui est bien la preuve qu'il ne s'agissait plus du procédé camusien coutumier de répétition/variation: «Il y a dans ce livre [Kråkmo] beaucoup de répétitions, de redites, selon le mot de mes deux censeurs, Claude Durand et M. Massuyeau, le correcteur officiel. [...] Les retraits sont difficiles à opérer parce que les passages qui devraient être enlevés sont en général mélangés de quelques éléments nouveaux, malgré tout. Je n'ai pas le temps de procéder à des ajustements méticuleux et je n'ai pas le cœur de trancher dans le vif, mais il faut absolument que je devienne plus conscient de ce problème.»)

Le journal 2010 présente une structure de répons, de variations, soit en reprenant des mêmes thèmes, soit en répondant, parfois malgré lui, à des questions posées quelques pages en amont, ou en illustrant des propositions.

Exemples: Soit Le Coz qui reproche à Camus son manque de charité (p.37)

Un exemple de mon manque de charité serait l'invisibilité des petites gens (sic), autour de moi. Ma «camériste», selon Le Coz, est dotée de transparence. (Parti pris, p.37)

Or Le Coz a choisi un très mauvais exemple pour étayer son reproche. Que Renaud Camus ne parle jamais de la vie privée de Céline me paraît tout simplement de la discrétion, l'inverse serait très désagréable. En revanche, et curieusement, le journal apporte de lui-même un bien meilleur argument pour soutenir ce reproche de manque de charité: il s'agit de la lettre d'un lecteur, p.395:

Vous jugez de l'extérieur [...] mais il serait bon que vous jugiez parfois de l'intérieur, que, plutôt que de vous isoler sans cesse et de "tomber du temps", vous vous frottiez un peu à lui, quitte à ce que cela génère en vous un surcroît de révolte. [...]
[...] vous vous privez aussi de la chance de rencontrer peut-être, parmi ces foules qui vous ont fait décamper, un regard, un sourire, un simple geste de la main donnés par celui ou celle que vous croyiez détester; vous vous privez de la joie de vivre de ces grosses Africaines (dont, certes, je me passerais bien au quotidien, tant il est vrai qu'elles ont envahi tout l'espace), cette joie de vivre qui éclate à votre insu en un gros rire sonore, intrinsèquement gai, naïf, spontané — touchant — qui vous donne envie de rire à votre tour [...] (etc). (Parti pris, p.398)

(Remarquons une fois de plus l'ambivalence du procédé qui consiste à copier dans le journal cette lettre, ce qui permet à la fois de l'accepter et de la refuser en la livrant sans commentaire au lecteur).

Une autre fois, Renaud Camus se demande quels hôtels les gens "bien élevés" peuvent-ils bien fréquenter (p.338), sans paraître se rendre compte qu'il donne la réponse quelques pages plus loin: les gens "bien élévés" au sens où il l'entend ne vont pas à l'hôtel, ils rendent visite à des amis ou de la famille :

La croisière le long des côtes de Norvège était déjà très à la mode au temps de Proust. Mais bien sûr elle n'était pas collective, ni commerciale: on voyageait sur des yachts aparenant à des amis, ou qu'ils louaient. [...] Les mêmes ne séjournaient guère à l'hôtel, je crois, mais seulement les uns chez les autres, ne descendant à l'auberge, comme Mme de Sévigné, qu'en dernier recours, en chemin, si vraiment il n'y avait pas quelques cousins cousins de cousins qui pussent les recevoir, à proximité. (Parti pris, p.345)

Ce qui m'amène à une autre phrase de Renaud Camus:

Non, non, non, ce n'est pas la misère qui crée cette chienlit. C'est la décivilisation, la prolétarisation, l'effondrement des exigences envers soi-même, la clochardisation, oui, mais pas du tout du fait de la pauvreté, du fait du dévergondage, dévergognage, de l'abdication de toute vergogne (Parti pris, p.305)

Soyons plus précis: ce n'est pas la pauvreté, c'est la richesse, non pas au sens richesse personnelle, mais au sens société d'abondance: à quoi bon se priver, puisque tout est disponible et remplaçable? A quoi bon maintenir une certaine tenue, une certaine discipline, une certaine austérité, puisque tout est là, que l'on peut casser, jeter, tout sera remplacé? La réponse est donnée par le journal lui-même:

L'histoire de la démocratisation, on l'oublie trop, est celle de la commercialisation. (Parti pris, p.345)

En d'autres termes, ce que nous vivons, ce sont les délices de Capoue à l'ère industrielle. Il ne peut y avoir de discipline dans un monde d'abondance, semble démontrer ce dernier siècle. Faut-il regretter l'abondance?



Pour le reste, j'ai relevé des rimes de thèmes ou de styles pour mon propre plaisir.

la charge de président de la République:

J'ai appris avec envie, récemment, à Colombey, que le gentil de Gaulle, si simple, si honnête, et qui payait son électricité, à l'Élysée, ou son téléphone, je ne sais plus, ou les deux, avait tout de même fait évacuer l'hôtel où il était aller se reposer en Irlande avec tante Yvonne, après sa démission: il ne voulait pas d'autres clients. Comme je le comprends! Il me tarde de démissionner de la présidence moi aussi, pour faire la même chose. (p.270)

Bref, il va absolument falloir que je sois élu à la présidence de la République, car c'est l'Élysée ou les ponts. Les ponts mènent d'une courte tête. (p.556)

A ce propos, j'ai été surprise de découvrir que la candidature à l'élection présidentielle aurait quasi été imposée (mettre des guillemets, des nuances, tous ce que vous voulez) à Renaud Camus par David Reinharc: en 2006, c'était bien Renaud Camus qui voulait créer une association pour recueillir des dons en vue de la campagne présidentielle de 2007. A cette époque j'avais beaucoup résisté, car il me semble que c'est un moyen assez sûr d'aller à la ruine (si on n'obtient pas 5% des voix, ce qui reste assez probable: ce sera les ponts plus vite que prévu (et je prends là la position décrite par Le Coz: lire le journal donne envie de donner des conseils)).

Vivre (reprise):

Et il n'y avait rien de plus joyeux que de plus joyeux que de traverser ce grand baquet de lumière verte jeté sur vous par le printemps. C'était l'un de ces moments où n'être pas mort paraît une chance inouïe. (Parti pris, p.216)

Il est vrai que ce pauvre garçon est mort à vingt-cinq ans. Ce doit être bien contrariant, quand les soirs et les lacs sont si beaux. Je suis extrêmement satisfait de n'être pas mort à vingt-cinq ans (p.284)

Lire les Demeures élairé par le souvenir du lieu où le texte a été écrit:

Nous n'avions pas d'idée très précise pour un lieu d'étape (et de travail, car j'ai toujours six ou sept textes en retard (À Colombo ou à Nagasaki je lis des Baedeker / De l'Espagne ou de l'Autriche-Hongrie[1]). (Parti pris, p.267)

J'ai expédié ce matin pour le Journal des arts mon texte sur Thorvalsen à Nysø, et ce soir je suis passé, pour Demeures 6, à Racine à la Ferté-Milon (entre parenthèses, je me demande si qui que ce soit à Kiruna s'est jamais soucié de Racine, même superficiellement comme je le fais). (Parti pris, p.335)

Après Racine à Lakkselv, voici Saint-Just à Alta: je m'occupe ici de cette maison de Blérancourt, dans l'Aisne, où vécut le jeune conventionnel et qui fut au centre de son activité politique locale. (Parti pris, p.240)

Sans doute peut-on penser que ce n'est pas très sérieux (et «faire le kéké» (p.83), oui, restera dans les annales). Mais si l'on se reporte aux Demeures - France Nord-Est, il faut convenir que les textes ne souffrent pas de cet éloignement géographique et temportel (il faut dire que la voiture est transformée en une impressionnante bibliothèque).
Pour moi, il s'ajoute désormais à la lecture de ces textes la lumière du nord et une dimension de performance lamartinienne («mais pourquoi doit-il écrire sur son genou?» (p.196)).

Ce que j'appelle in petto "l'atmosphère d'Échange:

Je le trouvais plutôt laid et bêta, ce château, jadis, mais, avec les années, 1860 devient presque aimable, et la belle situation compense ce que l'architecture peut avoir d'un peu bourgeois, malgré les tourelles pointues, ou à cause d'elles. Les Malheurs de Sophie sauvent tout. Landiran est un château tout à fait Les Vacances. Et le joli jardin potager appelle les petites filles à crinoline, les arrosoirs, les jardiniers à chapeaux de paille, les rigoles qu'on détourne pour y planter des moulins à aube de contreplaqué, pas plus hauts qu'une bottine d'enfant. Il a même son chient et son chat d'époque, en biscuit, au sommet des montants d'un portail affaissé. (Parti pris, p.425)

J'aime cette voix.
Et puis il est devenu impossible de me parler de petite fille dans un jardin potager sans que je pense à Proust, à la première rencontre du narrateur et de Gilberte.

Maintenant je vois le pays en relief, le relief du temps; et 1992 semble une autre époque. Pourtant, de très vieilles femmes qu'on croyait depuis longtemps dans un monde meilleur marchent encore, au bras de leur gouvernante, sur les levées de terre qui retiennent les eaux de réservoirs paisibles, dans le soleil pâle du grand âge et de l'été indien. (p.465)

Le relief du temps, les ruines, le temps qui passe et ne passe pas, une métaphore possible des Églogues.

Je vais terminer en évoquant la profonde émotion à lire les quelques lignes me concernant fin décembre. Il y avait eu des compliments dans le journal 2009, et même en amont de celui-ci, mais ils m'avaient effrayée de plusieurs manières: peur d'être redevable, culpabilité de ne pas montrer de gratitude, conscience aiguë de ne pas travailler assez, ni assez vite, ni de comprendre assez de choses, conscience de tout ce qui manque, de ce qui me manque, de ce que j'oublie, de ce que je ne vois pas... J'aimerais tellement faire mieux, trouver une méthode de mise en page, une disposition, etc.
Mais les cerfs-volants... Au loin les nuages, les merveilleux nuages. J'ai été profondément émue, merci beaucoup.

Notes

[1] note personnelle: Valery Larbaud, poème de A.O. Barabooth, extrait de Europe.

Les phrases hors contexte

Oui, tous les «journaux», même les plus exacts, les plus sincères, trahissent. Le fait d'isoler un propos le mue en anecdote, le coupe de son ensemble de paroles tues mais communiquées, de ce rien d'ironie qui met les choses en place. Ce qui était mobile, fluent, rapide, devient immobile, figé, rigide. Des lecteurs futurs souriront, s'amuseront,, se moqueront, feront les esprits forts et les grands cœurs à bon compte, raconteront en simplifiant encore ces mots, ces anecdots un peu scandaleuses et touchantes. Il m'est arrivé bien souvent, pour éviter de tels malentendus, de tels contresens, de renoncer à rapporter ici telle phrase, telle boutade de mon père.

Claude Mauriac, Et comme l'espérance est violente, p.254 (21 août 1965)
Claude Mauriac s'inquiète de ce que ce qu'il rapporte puisse être mal interprété, ou même utilisé à charge.
Pour ma part, mais bien sûr il s'agit de fragments de littérature et non de fragments de vie, j'adore ça. J'adore détourner le sens d'une phrase, lui donner un sens absolu, en la coupant de son contexte.
Ainsi la phrase de sur la révolte citée par Renaud Camus (et que j'ai citée plus bas) intervenait dans le contexte domestique suivant, qui change passablement sa portée:
La canicule sévit toujours. On nous a donné une médiocre chambre sans air conditionné, ouvrant sur une rue latérale au-dessus d'un café d'évidence adoré de la jeunesse gueularde. Impossible de laisser la fenêtre ouverte, impossible de la fermer. À minuit, n'en pouvant plus, je suis tout de même allé me plaindre. On eut l'air presque étonné que je ne l'eusse pas fait plus tôt. Et on m'a donné aussitôt, pour le même prix, cette chambre-ci, qui est plus grande, qui ne donne pas sur la rue aux terrasses de café, et qui, comble du luxe, dispose de l'air conditionné. Comme quoi, Sartre et Benny Levy ont dit vrai: On a raison de se révolter.

Renaud Camus, Parti pris, p.272
Cette phrase solennelle dans ce contexte trivial est drôle, cette phrase hors son contexte suinte désormais l'ennui car elle est devenue un cliché, un mot d'ordre obligatoire (Indignez-vous), cette phrase hors contexte quand on sait de quel contexte elle vient d'être tirée est de nouveau amusante, puisque le mécanisme initial consiste justement à citer cette phrase dans un "mauvais" contexte, en porte-à-faux.

L'homme révolté

Comme quoi Sartre et Benny Levy ont dit vrai : On a raison de se révolter.

Renaud Camus, Parti pris, p.272

Vive la tondeuse Babyliss

[…] et quel bonheur de s'être débarrassé des photographes, grâce aux autoportraits, comme jadis des coiffeurs grâce à la tondeuse Babyliss!)

Renaud Camus, Parti pris, p.25

Je vois bien Ileana Sonnabend

«Ce qui s'est passé c'est que sa femme lui a dit: "Maintenant ras le bol, i'faut qu'tu bosses!" (biographe de Leo Castelli, parlant de son livre et de son sujet, sur France-Culture: l'épouse qui est censée s'exprimer là est donc… Ileana Sonnabend! Je vois bien Ileana Sonnabend disant: «Ras l'bol, faut qu'tu bosses!»…)

Renaud Camus, Parti pris, p.23

Vivant

Il est vrai que ce pauvre garçon est mort à vingt-cinq ans. Ce doit être bien contrariant, quand les soirs et les lacs sont si beaux. Je suis extrêmement satisfait de n'être pas mort à vingt-cinq ans (Renaud Camus, Parti pris, p.284)

Et il n'y avait rien de plus joyeux que de traverser ce grand baquet de lumière verte jeté sur vous par le printemps. C'était l'un de ces moments où n'être pas mort paraît une chance inouïe. (p.216)

Il est vrai que ce pauvre garçon est mort à vingt-cinq ans. Ce doit être bien contrariant, quand les soirs et les lacs sont si beaux. Je suis extrêmement satisfait de n'être pas mort à vingt-cinq ans (ni à trente-cinq, ni même à cinquante-cinq, for that matter: l'histoire est désastreuse, certes, mais du plus grand intérêt, je trouve; et on n'y comprend rien si on n'est pas vivant). (p.284)

Les Beatles étaient bien élevés

[...] une notice placardée près de la porte apprend aux voyageurs que ces héros [les Beatles] donnèrent à Karlstad leur premier concert hors de Grande-Bretagne et descendirent dans cet hôtel: «Le directeur fut si impressionné par leurs bonnes manières que deux ans plus tard il acheta des actions de Northern Songs (he bought stocks in Northern Songs).»

Renaud Camus, Parti pris, p.352

Comment naissent les opinions? Juan Asensio, un cas d'école

Ce n'est pas le plus important de Parti pris (j'en suis dans ma lecture au moment de la lettre à Otchakovsky-Laurens, c'est vous dire si d'autres événements sont plus douloureux et engagent davantage l'avenir), mais la citation que je mets en ligne ici me permet de répondre aux questions de quelques lecteurs.

Rappel du contexte (car c'est une histoire de longue haleine) :

Dans le journal 2007 paru en 2010, Une chance pour le temps, Renaud Camus raconte la façon dont Juan Asensio prend à parti les intervenants de SLRC (société des lecteurs de Renaud Camus).

Bien évidemment, en 2010, la lecture de ce récit rend Juan Asensio furieux, et il écrit alors un de ces billets furibonds dont il a le secret (sans avouer bien sûr que ce qui provoque sa fureur, ce sont ces quelques lignes de Camus que j'ai mises en ligne afin d'éclairer le billet d'Asensio (je suis trop bonne)).

Aujourd'hui, en juin 2011, le journal 2010 nous fait part de la réaction de Renaud Camus à la lecture du billet d'Asensio (au passage, on reconnaîtra le mécanisme d'auto-alimentation du journal, mécanisme identifié par Catherine Rannoux.

Dimanche de Pâques, 4 avril, onze heures vingt, le soir. Comment naissent les opinions? J'ai toujours pensé qu'il n'y avait pas de question plus intéressante (elle est un autre titre possible pour Du sens). Et, à cet égard, le cas Juan Asensio est fascinant, décidément, à cause de son exceptionnelle pureté — toutes les délicatesses et tergiversations qui embrouillent un peu l'observation, en général, sont ici effacées, de sorte que c'est presque trop simple.

J'ai déjà résumé l'histoire. M. Asensio me trouve toutes les qualités (littéraires, au moins) et juge que Rannoch Moor, en tout cas, est un livre somptueux. Puis voilà que Didier Goux, un habitué du forum des lecteurs (du temps que celui-ci vivait car, pour l'instant, il est mort), cherche querelle à ce critique et déclenche, ce faisant, une guerre à laquelle je ne prends pas part, malgré les appels des deux parties, mais qui ravage ledit forum pendant des semaines. Asensio s'y montre d'une prolixité, d'une insistance et d'une violence verbale insupportables et même odieuses, ce que je me picote de noter dans mon journal, de même que ma résolution de n'avoir plus jamais affaire à lui. Las — si je puis dire... —, ce journal paraît, M. Asensio y prend connaissance de mon opinion à son sujet dans cette affaire, et, depuis lors, non seulement il me poursuit de sa vindicte, mais, et c'est le point auquel je voulais en venir, il trouve désormais que je n'ai aucun talent. Toutes les occasions lui sont bonnes pour exprimer cette opinion parfaitement légitime, certes, et peut-être fondée, mais qui ne peut pas ne pas être revêtue d'une forte portée comique par son caractère de retournement total au regard de l'opinion asensienne précédente. Je suis un écrivain admirable, nous nous brouillons, je suis un écrivain minable : c'est aussi simple que cela.

Renaud Camus, Parti pris, p.135

En recopiant cette page, je me suis demandé si je n'allais nuire à Renaud Camus (c'est-à-dire provoquer par mon intervention une réaction de JA qui n'aurait pas eu lieu sans cela), mais je ne le pense pas: quoi qu'il arrive, que je copie ou pas, Asensio va répondre, et je ne peux m'empêcher de penser que cela amuse Renaud Camus — plus exactement que cela pique sa curiosité, car le sujet de l'expérience est extrêmement réactif —, même si cela l'agace également.
Simplement, puisque c'est moi qui ai copié, je vais en prendre pour mon grade: Asensio est relativement prévisible.

S'agissant de la prévisibilité d'Asensio, Camus pose une question difficile:

Je me demande s'il me trouverait de nouveau «somptueux» si moi je le jugeais d'un commerce charmant, pacifique, délicat, et styliste hors de pair.

Ibid, p.127

T'as d'beaux os, tu sais !

... (comme dirait Stéphane Martin, qui emploie le mot sexy en un sens dépourvu de toute connotation sexuelle, sémantiquement frère de mon glamoureux: «Nous préparons une exposition assez sexy» (ce sont des morceaux d'os calligraphiés)) !

Renaud Camus, Parti pris, p.94

Modèle

Je suis comme Juan Asensio, je fais l'impasse sur les trivialités de la vie.

Renaud Camus, Parti pris, p.204

Ô temps, suspends ton vol

(si on trouve la vie trop courte et le temps trop rapide, on devrait s'accrocher à des affaires judiciaires: ça n'en finit pas...)

Renaud Camus, Parti pris, p.23

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