Billets qui ont 'Passage' comme livre de Renaud Camus.

Les années 80 de Renaud Camus : l'adieu à Barthes

J'ai feuilleté l'album Roland Barthes sur le présentoir de la bibliothèque. J'ai eu la surprise (oui, je m'attendais à un ostracisme total) de voir que Renaud Camus était cité sur plusieurs pages, celui-ci a fourni plusieurs lettres et cartes postales.
Consolation douce-amère; parler de Renaud Camus littéraire, grand (très grand) écrivain français, c'est parler dans le désert, vivre en uchronie (sur le mode «que se serait-il passé si…» : si Barthes était mort plus tard, si quelques critiques ou universitaires avaient lu sérieusement ses livres, s'il était né dix ans plus tôt, etc, etc).
(Et en regardant cette photo (dégotée par un ami car cela ne m'amuse pas de suivre ces pérégrinations), je me demandais s'il était heureux, ce qu'il avait en commun avec son voisin: des souvenirs, une éducation? Qu'a-t-il de commun avec ces gens? Une conscience de petit blanc en pays assiégé? Mais qu'est-ce donc que cette culture de la peur?)

C'est le centième anniversaire de la naissance de Roland Barthes, je mets en ligne un ancien travail mené sur "les années 80 de Renaud Camus". Colloque en juin 2012 à Porto, trois mois après l'annonce à voter Marine Le Pen: inutile de préciser qu'il n'y a plus rien eu depuis: pourquoi s'intéresser au Renaud Camus littéraire quand Renaud Camus lui-même l'a condamné?

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Les années 80 de Renaud Camus se caractérisent par trois événements majeurs, tous trois du côté de la perte, soit, dans l’ordre chronologique, la mort de Roland Barthes, la fin interminable d’une histoire d’amour qui a duré une douzaine d’années et l’apparition du sida.

L’influence de Roland Barthes sur Renaud Camus est considérable. Influence ne doit pas être compris de façon restreinte, étroite, repérable ici ou là, mais à tout moment, on rencontre le nom de Barthes, une référence à Barthes, un souvenir de Barthes.
Renaud Camus l’a rencontré en mars 1974, en l’accostant au Flore pour l’invitant à venir voir un film de Warhol avec quelques amis. Il y a eu entre eux quelque chose que je ne sais s’il faut appeler amitié, des sentiments mêlés d'attirance et de distance qui se traduisirent par des relations suivies jusqu’à la mort de Barthes.

Jusqu’en 1983, chaque livre en porte la trace évidente, et ce n’est que peu à peu au cours de la décennie que cette présence s’estompera.

Passage, le premier livre publié en 1975 fut l’occasion d’une interview de Renaud Camus par Roland Barthes sur les ondes de France Culture le 19 mars 1975 .
De cet entretien, Renaud Camus se demandera plus tard, avec modestie et franchise, si ce soutien de Barthes n’était pas dû davantage à leur seule amitié qu’à une réelle appréciation de Barthes : en effet (dira Camus dans une série d’émissions avec Jean-Pierre Salgas sur France Culture), Barthes soutenait plutôt des auteurs comme Sollers ou Guyotat, qui bousculaient l’intérieur de la phrase tandis que lui, Renaud Camus, travaillait plutôt à la subversion du récit dans la lignée du Nouveau Roman.

Echange est publié en 1976 sous le nom de Denis Duparc. Cette fois-ci, c’est la quatrième de couverture qui non seulement est empruntée à Roland Barthes par Roland Barthes, mais en plus modifiée.
L’écriture n’a-t-elle pas été pendant des siècles la reconnaissance d’une dette, la garantie d’un échange, le seing d’une représentation ? Mais aujourd’hui, l’écriture s’en va doucement vers l’abandon des dettes bourgeoises, vers la perversion, l’extrêmité du sens, la folie, le texte…

Denis Duparc, Échange, quatrième de couverture
Ce n’est que plus tard que Renaud Camus reconnaîtra qu’il avait peut-être été irrévérencieux, encore que son remords rétrospectif sonne un peu trop travaillé pour ne pas paraître une pose :
Il fallait toute l'inconscience et l'impertinence de Duparc pour faire figurer, sous prétexte de fausse citation et de fausse folie, ce mot-là, justement [de folie], dans les quelques lignes de Barthes imprimées au dos de la couverture d'Échange, alors qu'il n'en est guère de plus las, ni que l'auteur supposé du passage n'évite avec plus de soin.

Renaud Camus et Denis Duparc, Travers, p.221
En 1978 paraît Travers. Il est probable, en filligrane, et j'ai tenté de démontrer ici cette hypothèse, que ce livre est entièrement construit autour de la question posée dans S/Z : «que pourrait-être une parodie qui ne s’afficherait pas comme telle ?»
C’est un collage à la façon de Bouvard et Pécuchet, mais alors que Bouvard et Pécuchet s’attaquaient à l’ensemble des connaissances humaines, le collage effectué par Travers concerne le Nouveau Roman et la critique littéraire des années 50 à 70. Si le résultat, c’est-à-dire le texte publié, est tout à fait explicite, l’intention, c’est-à-dire la parodie, n’est pas affichée, puisque qu'il s'agit de tenter «une parodie qui ne s’afficherait pas comme telle?»
Je fais l'hypothèse qu'il s’agissait d’un livre destiné à Barthes, dans un double défi: répondre au défi d’écrire un livre qui soit une parodie sans l'afficher, et mettre Barthes au défi de le découvrir (par parenthèses, il est révélateur qu’un livre parodiant la critique littéraire sur le Nouveau Roman puisse être une parodie sans que cela soit perceptible au premier coup d’œil…).
Travers est paru en septembre 1978, onze mois après la mort de la mère de Roland Barthes. Nous savons quel chagrin cette mort causa à Barthes, il est probable que celui-ci n’ait jamais lu Travers de façon approfondie, au mieux l’a-t-il peut-être feuilleté, sans lui consacrer tout le temps que la découverte de la supercherie aurait exigé.

Tricks paraît en 1979 avec une préface de Roland Barthes. C’est un livre qui décrit de façon très explicite les aventures d’un soir jusqu’au «lâcher de foutre». La préface de Barthes sert de caution littéraire à un livre qui aurait peut-être été rejeté dans les limbes de la pornographie sans cela. Il joue aussi son rôle dans la reconnaissance des homosexuels en France, sans toutefois permettre la récupération de l’auteur pour une «cause», lui qui ne veut pas en faire une «cause», mais simplement un mode de vie parmi d’autres.

Les quatre premiers livres parus dans les années 70 sont donc tous liés à Barthes d’une façon ou d’un autre.


Le premier livre à paraître dans les années 80 est Buena Vista Park, en 1980 précisément. Il est dédicacé à Barthes dans les termes suivants: «Pour R.B., qui va sans dire», et l’exergue est une longue citation de RB par RB qui définit le terme de «bathmologie» : le livre est composé à la façon de RB par RB, c’est à dire que c’est une suite de fragments (comme le sont les Pensées de Pascal, Pascal étant lui-même posé comme le «patron» des bathmologues), rédigés à la troisième personne du singulier quand il s’agit de phrases subjectives.
L’ensemble du livre est destiné à illustrer le concept de bathmologie (RC dira lui-même qu’il n’était pas sûr que RB ait apprécié cette publicité donnée à un terme qui n’était jamais qu’une notion parmi d’autres dans RB par RB).

Mais là encore la mort veille : le livre arrive chez l’éditeur Hachette-P.O.L le jour même de la mort de Roland Barthes, le 26 mars 1980.

L’écriture du livre suivant commence le 16 avril 80. C’est un journal de voyage qui paraîtra en 1981 sous le titre de Journal d’un voyage en France. Le journal ne commente pas la mort de Barthes comme si c’était un sujet en soi, mais y fait allusion à plusieurs reprises. On apprend par exemple que Renaud Camus et Barthes avaient prévu de partir ensemble à Venise en mars 1980, et que cela ne s’est pas fait à cause de l’accident de Barthes1. Plus haut dans le livre, un amant demande à Camus quel était la nature de ses relations avec Barthes:
Toujours à propos de RB (l’insomnie procède par à propos : il est entendu que nous ne dormons pas), Dennis, hier soir, mardi soir (cela semble très loin), comme nous revenions de la Maison de la Radio, m’a demandé si j’avais jamais «fait des choses» (oui, je crois que c’était son expression, enfin je traduis) avec lui.
— Quelle drôle de question… Qu’est-ce qui vous prend ? (Il était à ce moment là, il est vrai, passablement herbé, ayant partagé un ou deux joints avec certains techniciens, ou plutôt techniciennes, du studio d’enregistrement.)
— Oh, tu peux bien me dire, maintenant. Ça n’a plus beaucoup d’importance…
— Non, jamais, évidemment.
Et pourtant… Ça lui aurait fait plaisir, et tout ce qui lui aurait fait plaisir, je regrette maintenant de ne l’avoir pas fait. Et si je ne l’ai pas fait, c’est à cause de sentiments, de convictions, qui ne sont même pas les miens. Qui sait, c’est peut-être à cause d’un criticaillon qui a l’air d’un rat, que je méprise, que je ne méprise même pas bien fort, et qui deux ou trois fois a insinué par écrit que j’étais quelque chose comme le «protégé» de Roland Barthes ; par le seul souci idiot de ne pas donner raison à quelqu’un qui ne m’est rien. Quelle sottise…
[…] Quelle niaiserie de se plier, crainte de paraître immoral, au code moral des autres, d’observer, par pure lâcheté, des conventions morales qu’on ne respecte pas.

JVF, p.35
D’une certaine manière, en forçant à peine le trait, on pourrait soutenir que Journal d'un voyage en France est une longue glissade vers le Sud, vers la tombe de Roland Barthes à Urt. Il y aura bien encore une ou deux étapes, à Bayonne ou Bordeaux, mais déjà le voyage a mentalement pris fin. Ce n’était pas le but du voyage quand Renaud Camus a proposé ce livre (et donc ce voyage) à Paul Otchakovski-Laurens, mais c’est bien ce qu’il est devenu de fait, sans que jamais que RC ne le reconnaisse explicitement.

Le livre suivant sera le quatrième tome des Eglogues et le deuxième des Travers. Il s’intitule Été (dans un jeu de redoublement d’un titre d’Albert Camus). En quelques lignes, Renaud Camus reconnaît explicitement ce qu’il doit respectivement à Roland Barthes et à Jean Ricardou, qui seraient respectivement l’esprit et la lettre, le fond et la forme, si l’on voulait absolument réduire la réalité à des formules:
— Oui, je dois beaucoup à Jean Ricardou, c'est certain. Son influence sur mon travail a été considérable.
— Plus importante que celle de Barthes ?
— Ah, pas du tout du même ordre ! (Sourire) J'ai été influencé par Barthes de façon générale, globale, et pas seulement littéraire. Éthique presque. Tandis que l'influence sur moi de Ricardou est beaucoup plus précisément sensible, beaucoup plus étroite et localisable, parce qu'elle est d'ordre technique, essentiellement. Son œuvre est une prodigieuse anthologie, un inépuisable réservoir de procédés pour les écrivains.

Été, p.110-111
En 1983, Roland Barthes fait une apparition dans les trois dernières pages de Roman Roi. En quelques mots sont esquissés une biographie et un hommage.
Bizarrement, la seule âme qui vive, la plus vivante en tout cas, que je laisse derrière moi, à Back, est celle d’un Français, Roland B. que j’ai rencontré, lui aussi, au café Français, cet hiver. Le pauvre, il n’aura pas connu un Back bien gai ! Il est aide-bibliothécaire à l’Institut de la rue Voslär et lecteur à l’université. Nous avons presque exactement le même âge, à dix jours près , il n’a pas connu son père, tué dans un combat naval moins d’un an après sa naissance, il a été élevé par sa mère, il a pass » de longs mois dans des sanatoriums. Tant de coïncidences n’auraient pas suffi, bien sûr, à fonder notre affection mutuelle, qui est grande. Nous avons passé de longs moments ensemble, des derniers mois. Il s’est même plus ou moins installé rue Donëck. Et je l’ai emmené plusieurs fois au Palais. Je pensais qu’il pouvait intéresser Roman, le distraire, lui parler de la France d’aujourd’hui. C’est ce qui est arrivé. Diane aussi s’est prise pour lui d’amitié. Mais d’infimes nuances l’ont inscrit plutôt dans la mouvance de sympathie de Roman. Personne ne peut être également l’ami des époux, je l’ai souvent remarqué, et Diane a tendance, sans que peut-être elle s’en rendent compte, à tenir subtilement à distance les hommes et les femmes dont Roman, par les goûts, les intérêts, la conversation, se sent proche. Le Français, néanmoins, leur plaisait à tous les deux. […] Je soupçonne R.B. d’être un tant soit peu marxiste. Mais c’est chez lui un parti plus philosophique que politique. Nous nous entretenions surtout avec lui de théâtre antique ou de Gide, quoique Diane aimât aussi le faire parler, en passant, de Bertolt Brecht ou de Jean-Paul Sartre.

Roman Roi, p.498-499
Ces quelques lignes nous expliquent la biographie d’Homen : nous ne pouvions nous en douter p.268, mais la jeunesse d’Homen était calquée sur celle de Barthes. D’autre part, le lecteur qui parvient aux dernières pages de Roman Roi en 2012 (ou 2015) sait que Roman est peu ou prou RC, tandis que Diane est William Burke, le compagnon de la vie de RC pendant une douzaine d’années (1969-1981): le passage décrit donc l’équilibre des forces par rapport à Barthes, sachant que Burke était traditionnellement la personne charismastique du couple (cf L'Inauguration de la salle des Vents paru en 2003), celui qui fréquentait Warhol, Jasper Johns ou Gilbert & Georges. A noter également l’évocation de Jean-Paul Sartre.

A la suite de Notes achriennes2 parues en 1982, et qu’on pourrait sous-titrer «regards homosexuels sur la société», RC a été invité par le magazine Gai Pied à tenir une chronique mensuelle. Celles-ci seront réunies dans un livre, Chroniques achriennes. On trouve dans ce livre une intéressante controverse avec Sollers (enfin, c’est beaucoup dire, je ne sache pas que Sollers ait répondu). Renaud Camus s’insurge violemment contre la description donnée de Barthes dans Femmes, et accuse Sollers d’homophobie (comme je ne sais pas si l’on disait déjà à l’époque).
Certes, dans Femmes, il y a un narrateur, qui n'est pas exactement Sollers. Comme c'est commode! Et Werth, dont la mort nous est offerte en «bonnes feuilles» par Art Press, ce n'est pas exactement Barthes, (ni Berthe, ni Berth, ni Werther qu'il évoquait si volontiers au temps des Fragments d'un discours amoureux). Ce ne l'est même pas du tout, à la vérité, c'en est, sans trace d'amitié ou d'émotion, une répugnante et sinistre caricature, mais tout le monde identifiera le modèle: «Je revois Werth, à la fin de sa vie, juste avant son accident… Sa mère était morte deux ans auparavant, son grand amour… Le seul… Il se laissait glisser, de plus en plus, dans des complications de garçons, c'était sa pente, elle s'était brusquement accélérée… Il ne pensait plus qu'à ça… […] Werth n'en pouvait plus… Tout l'ennuyait, le fatiguait de plus en plus, le dégoûtait… […] La seule chose qui avait toujours fait peur à Werth, c'est que sa mère apprît ses goûts par la presse… Qu'il y ait eût comme ça un scandale mettant en cause sa situation, d'ailleurs péniblement acquise de grand professeur…» Etc. J'ai beaucoup fréquenté Roland Barthes, dans les dernières années de sa vie. Je n'ai respecté personne autant que lui. Que sa mère ait été son grand amour, tous ceux qui l'ont connu le savent, et beaucoup de ses lecteurs. Qu'il ait vécu parmi les rivalités de disciples, les caprices et les querelles de garçons, que d'aucuns aient jugé spirituel de le surnommer «Mamie», comme l'assure Sollers, ce n'est pas impossible, je n'en sais rien, il ne mélangeait pas ses amis. Mais sa tristesse n'était pas due, j'en jurerais, au peu d'homosexualité qu'il a pu s'accorder sur le tard, après les prudences de toute une vie: l'amour filial suffit à expliquer l'une et les autres. Je crois au contraire qu'à s'être laissé glisser un peu plus ouvertement «à sa pente», comme dit Sollers, il a dû les rares consolations de ses derniers mois. Souvenez-vous du R.B.: «Le pouvoir de jouissance d'une perversion 'en l'occurrence celle des deux H: homosexualité et haschisch) est toujours sous-estimé. La loi, la Doxa, la Science ne veulent pas comprendre que la perversion, tout simplement, rend heureux.»3 Mais je crois surtout que l'homosexualité telle qu'il la concevait (utopiquement?) comme «vacance des agressions» l'a libéré de ce que sa première manière pouvait avoir d'agressif, dans le ton et, parfois, un peu sollersiennement péremptoire, en plus fin. Elle est pour beaucoup, j'en suis persuadé, dans la suprême subtilité qui, au yeux de tellement d'entre nous, fait des derniers livres de Barthes les plus précieux, et qui a donné tant de joie, jusqu'à l'ultime fin, aux auditeurs du séminaire: car lui qui «n'en pouvait plus» pouvait énormément pour les autres. A la très relative, et trop longuement différée, libération de l'homme par rapport aux pressions sociales, est largement due, je le pense, dans la relation de l'écrivain avec le sens, les sens, l'écriture, le monde, cette qualité que le vieux Bergotte, s'agissant du style, mettait plus haut que tout, la «douceur». Mais on peut difficilement espérer de Sollers qu'il apprécie cela.

Chroniques achriennes, p.68 à 71
Divergence affichée avec Sollers, donc, le « préféré » de Barthes, celui dont Renaud Camus se souviendra que «[Qu’] il ne supportait pas la moindre critique ou plaisanterie sur Philippe Sollers»4. Cet antagonisme trouvera un écho bien plus tard, en 2000, sans qu’il soit démêlable si Sollers se souvenait de cet article de Gai Pied quand il dira lors d’une émission de Répliques (France-Culture) en février 2001 qu’il s’était senti responsable de la mémoire de Barthes.

Barthes donc, de livre en livre. Le premier tome de journal tenu en tant que journal paraît en 1987 et il suffit de regarder l’index pour voir l’importance encore qu’y tient Barthes dans la pensée consciente de l’auteur (entrées des 6, 8 et 10 octobre 1985, des 9 et 26 janvier, 3 et 5 mars, 3 et 5 juin, 24 novembre et 24 décembre 1986)

Les années 80 de Renaud Camus peuvent être lues (entre autres, très entre autres : disons que c’en est une ligne de fond, une basse continue), comme « l’adieu à Barthes ».


Notes
1 : «QUAND JE SUIS RENTRÉ À PARIS, R.B., QUI AURAIT DÛ VENIR AVEC MOI À VENISE, ÉTAIT EN TRAIN DE MOURIR. JE N’AVAIS PAS LA TÊTE À DES LETTRES TRANSALPINES. (JVF, p.271. écrit en février 1981 lors de la relecture)»
2 : achrien : mot inventé par RC pour signifier homosexuel.
3 : Roland Barthes par Roland Barthes, «Ecrivains de toujours», Seuil, 1975, p.68. Encore faut-il s'entendre sur le mot «perversion», pris ici dans son sens «savant», analytique, et nullement dans son sens traditionnel, moral. ('sic').
4 : « Biographèmes pour Roland Barthes », La règle du jeu, n°1 (1990, mai) pp 58-61

PS : P.A. (1997), c’est encore un titre emprunté à Barthes, puisque lors de l’une de leurs dernières rencontres avant la mort de Barthes, Camus raconte qu’ils avaient rédigé entre amis une petite annonce pour RB. (le jour ni l’heure, 17 février 1980).

Nathalie Granger

Nathalie Granger passe à Paris en ce moment. Quelques recherches ont permis de confirmer que le film avait été présenté à Venise en 1972.
Mais est-ce la même qui, dans un film montré à Venise, partageait avec une autre femme une grande maison blanche, isolée?
Renaud Camus, Passage, p.95
La femme est encore jeune. La femme est encore jeune. C'est la même qui, dans un film montré à Venise, cette année-là, partage avec une autre une grande maison blanche isolée, sur une légère hauteur.
Ibid., p.172
Mais est-ce la même qui partageait avec Lucia Bosé une grande maison blanche, isolée ?
Renaud Camus, Échange, p.132
Quelques indications: Jeanne Moreau (L'immortelle, le marin, la légende devenue réalité), Marguerite Duras (l'Inde, Venise, Le Vice-Consul, Peter Morgan), la maison blanche (avec un balcon ou la Maison blanche), Lucia Bosé (Violanta, Travers p.257) (Lucia Joyce, la folie, etc).
En août, le bureau de presse d'Unifrance l'informe que Nathalie Granger a été sélectionné pour représenter la France à la Mostra de Venise, tandis que Richard Roud confirme à Luc Moullet que le film a été retenu par le Comité de sélection du Festival de New York. Marguerite n'ira ni à Venise ni à New York cette année-là, mais, début septembre, elle recevra des Services techniques du C.N.C. la carte professionnelle N° 3742 qui lui permettra, l'informe-t-on, «d'exercer les fonctions de Réalisatrice de films de longs métrages».

Jean Vallier, C'était Marguerite Duras, tome 2

Photos de vacances

Patrick va sans doute beaucoup m'en vouloir de mettre cela ici plutôt que sur Flickr (dans le groupe L'Amour l'Automne) mais pour une fois que j'ai l'occasion de mettre des photos sur mon blog… (Et puis cela n'empêche pas de les récupérer pour Flickr.)


2 août. Vitrine de dentiste à Manhattan (serait-il possible d'en retrouver l'adresse à partir du numéro de téléphone?)
Le crâne et les dents jouent un rôle important dans L'Amour l'Automne; l'origine de cet intérêt provenant sans doute tout simplement d'une rage de dents.




2 août. Central Park. Bien entendu, en arrière-plan, je me promène dans les premières pages de Journal de Travers, même si je ne suis pas allée flâner sur les Rambles, même si je n'ai rien dit à mes compagnons de voyage.

2 août. Le Met à New York. Je songeais aux belles pages de Demeures de l'esprit, France Sud Est. Maintenant que je vérifie, je m'aperçois qu'il n'est pas question de Lavoisier dans ce livre (j'ai confondu avec Ampère), mais le tableau me plaît (en particulier la cornue au pied de Lavoisier), donc je laisse la photo ici.




2 août. Le Met à New York. Surprise de tomber sur ce tableau, fondamental pour Été, puisqu'il redouble le titre Orion aveugle de Claude Simon comme Été, tableau de Monet, redouble le livre d'Albert Camus, tandis que Renaud Camus redouble à la fois le titre et l'auteur de ce dernier ouvrage




Toujours le Met: le tableau m'a surprise par sa profusion de détails sur un sujet rarement représenté. Le peintre s'appelle Robert Bloom, il y avait donc toutes les raisons de lui donner une place ici (Bob et Bloom):




3 août au Moma: Rebus de Rauschenberg, qui lui apparaît dans Travers Coda il me semble:




4 août, Long Island: visite de la maison natale de Walt Whitman, dans un environnement totalement quelconque. Les raisons extra-littéraires sont les Feuilles d'herbe en édition bilingue offert par Guillaume je ne sais plus quand ni pourquoi (avis aux amateurs: il est en train de traduire e. e. cummings), et sans surprise, l'élection de ce poète pour l'Anthologie de l'amour des hommes dont Dieu seul (et encore) sait quand il apparaîtra.
A cette occasion, j'ai découvert qu'il existait des centaines de photographies de Whitman à tous âges car il adorait être photographié.

Bizarrement nous n'avons aucune photo de cet après-midi-là (lourd de stress, nous crûmes ne jamais arriver à temps), il ne reste qu'une carte postale trompeuse car bien sûr les lilas n'étaient pas en fleurs. (Mais la maison et son jardin bien jolis sous le soleil, protégés des maisons banales environnantes par une haute palissade de bois. Nous découvrons la difficile entreprise d'entretenir un lieu historique aux Etats-Unis, sans aucune aide publique (il en sera de même pour Arrowhead ou Amherst: partout nous sera proposée l'affiliation à l'association du lieu).)


8 août: la maison au sept pignons (Nathaniel Hawthorne). Un peu parce que celui-ci apparaît dès Passage en compagnie de Melville, mais surtout en souvenir d'une professeur d'anglais qui m'offrit le livre portant ce titre quand j'étais en terminale. (J'ai enfin retrouvé son adresse, je devrais lui écrire. Je regrette de ne pas avoir eu cette adresse aux Etats-Unis.)

Le plus grand attrait de cette maison est son emplacement sur la côte. La vue des fenêtres est magnifique. Il est amusant d'apprendre que la maison n'avait que deux pignons. Elle appartenait à une tante ou une cousine d'Hawthorne (je ne sais plus), et devant le succès du livre, elle fit ajouter les pignons nécessaires. De même elle créa au rez-de-chaussée la petite boutique présente dans le livre.
La maison natale d'Hawthorne a été enlevée de son lieu d'origine et transportée dans le jardin. (Que vaut une maison natale qui n'est plus dans son lieu? Est-elle encore "natale"? Toujours ce genre de question me fait penser à l'oncle de Tristram Shandy: «Où avez-vous été blessé? — Là.»)

J'achète Grand-Father's Chair que je lirai paresseusement le reste du voyage.

Sur ses portraits, Hawthorne est d'une beauté à couper le souffle.




9 août. Aucune photo d'Amherst, je ne sais pourquoi, alors que ce fut la visite guidée la plus réussie du voyage. La jeune femme était sans doute professeur et bénévole, mêlant biographie et lecture de poèmes avec un art consommé dans une diction parfaite.
(Il ne reste là encore qu'une carte postale. Deux poètes, deux cartes postales, deux présences en creux. Involontaire. Significatif?)

Grâce à Travers Coda j'ai su quelle édition choisir (celle de Johnson, avec les tirets). J'ai été plus embarrassée devant les biographies, me décidant finalement je ne sais plus sur quels critères (il n'y a même pas de photos) pour celle d'Alfred Habegger (c'est terrible d'être entourée de personnes qui connaissent bien l'édition, car chaque fois que vous choisissez un livre (une traduction, une biographie) ce n'est jamais le bon, et vous êtes hanté d'un double regret: celui d'avoir dépensé de l'argent inutilement, et celui de ne pas avoir le "bon" livre alors qu'il était à portée de main.)
Les trois livres concernant Emily Dickinson trouveront exactement une place sur le sol à l'arrière de la voiture, sur l'espèce de marche délimitant les espacespour les pieds des deux passagers. Emily servira ainsi de table, elle protègera également les genoux des enfants de la ventilation glaciale de la voiture. Et durant tout le voyage, l'avertissement retentira: «Faites attention à Emily», «Ne marchez pas sur Emily».


9 août, visite à Melville à Arrowhead, selon la remarque de Travers Coda et les encouragements de Patrick. C'est sans doute le lieu que j'ai préféré, par son isolement tranquille, par la dérision de son histoire également: achetée au plus fort de la fortune de Melville après ses premiers récits de voyage, la maison dut être vendue suite à ses échecs littéraires successifs. Elle a été profondément transformée, car à quoi bon, nous expliqua le guide, conserver en l'état la maison d'un écrivain raté?
Le guide (encore un universitaire) semblait tenir en très haute estime Clarel, poème épique qui selon lui est le meilleur de Melville.

Sur la porte de la grange qui sert de boutique d'accueil, le mont Greylock stylysé:




Le mont Greylock à qui est dédicacé Pierre ou les ambiguïtés (sous une lumière pâle et aveuglante: on discerne la ligne de crête sur la photo, c'est à peine si elle était visible à l'œil nu). C'est sur ses flancs que Melville rencontra Hawthorne, et sans doute les discussions entre les deux hommes entraînèrent-elles de profonds remaniements du manuscrit, car bien que Melville ait affirmé l'avoir fini quand il emménagea à Arrowhead, il ne le donna à son éditeur qu'un an plus tard. (La littérature y a sans doute gagné, et la renommée de Melville, mais pas lui: le livre fut le premier d'une successions d'échecs.)
Melville aimait profondément cette montagne (mille mètres, de mémoire) et à la grande incompréhension de ses voisins, il avait fait installer une véranda face au nord, pour la contempler.




Je ne peux voir ce genre d'engin agricole, rouillé de préférence, sans penser à Ricardou et à la Bataille de Pharsale. Si de plus il se trouve dans les jardins de Melville, le bonheur est complet.




14 août. La maison de Poe à Richmond.
Nous avons passé plusieurs jours à Charlottesville, mais je n'ai pas trouvé l'occasion d'aller voir l'université de Virginie où Poe a fait ses études. La maison de Richmond n'est pas une maison qu'il a connue, mais il y est recueillis et conservés religieusement différents objets (photographies interdites pour cause de droits). Le jardin est une reconstitution de je ne sais plus quelle nouvelle.




Un panneau nous apprend que les morceaux de verre en haut du mur reproduisent un dispositif décrit dans William Wilson.




17 août : visite du Capitole. Statue de Webster sous la coupole. Pensée pour L'Amour l'Automne.




18 août. Musée de l'aéronautique et de l'espace. L'avion de Wright est exposé, le poids du moteur faisant exactement contrepoids à celui de l'homme.




Je m'émerveille devant l'appareil photo qui a immortalisé ces instants: incroyable que nous possédions de telles photos. Je photographie l'appareil qui a photographié, dans la grande tradition barthésienne de l'œil qui voit l'œil qui a vu…

Près de l'appareil, une plaque précise:
«Nous avons la chance que les frères Wright s'intéressaient aussi à la pratique relativement nouvelle de la photographie amateur. Les photos qu'ils prirent à Kitty Hawk constituent un témoignagne pris sur le vif de leur invention de l'aviation. Un siècle plus tard, leurs images nous transmettent encore toute l'ivresse des premières incursions de l'homme dans les airs.
Wilbur et Orville avaient installé une chambre noire à domicile dans un abri derrière leur maison de Dayton. Tandis qu'ils développaient les négatifs à partir des plaques de verre impressionnées à Kitty Hawk, ils revivaient l'exaltation de planer au dessus du sable sur des ailes construites de leurs mains.
"L'enthousiasme provoqué par nos essais de vol ne s'interrompt pas totalement avec le démontage du matériel, notait Wilbur en 1901. Nous passons dans la chambre noire de la maison des moments d'exaltation aussi intense que sur le terrain."»




20 août à Baltimore. Tombeau de Poe. Le tombeau de Poe à l'entrée du cimetière n'est pas la "vraie" pierre tombale, il a été érigé plus tard, après la reconnaissance de ses œuvres. C'est un peu par hasard en avançant dans l'enclos minuscule pavé de briques rouges que nous nous en apercevrons, en trouvant les deux stèles ci-après, celle de son grand-père venu d'Irlande et celle de Poe (mais là encore, si les emplacements sont exacts, les plaques sont trop neuves pour être les originales, sans compter la mention "grand-père d'Edgar Allan Poe" qui prouve une érection après la mort dudit petit-fils).







Dans la même ville, maison de la tante de Poe qui l'hébergea après son renvoi de West Point. Il y fréquenta quotidiennement celle qui allait devenir sa femme (cf. Lolita à plus d'un titre). Cette maison est désormais dans un quartier pauvre. Elle était fermée, nous ne l'avons pas visitée. Elle fait face à un terrain vague que j'ai photographié (le mur à droite appartient à la maison). Elle est minuscule et propre.




20 août. Philadelphie. Au détour d'une haie, je découvre ébahie la statue de Robert Indiana qui scande les Églogues. (ce n'est pas LA statue, mais une statue). Curieusement le nom du sculpteur n'apparaît pas. La plaque vissée dans le socle remercie le donateur:
«En hommage à F. Eugene Dixon Jr. pour le généreux présent de cette pièce unique à la ville de Philadelphie.»




21 août, musée de Philadelphie. Un tableau de Towmbly, pour le plaisir. Achille, Patrocle, Hector. Ombres d'Achille, Patrocle et Hector doit en être le titre officiel. J'aime beaucoup Achille et sa colère. (Le tableau est très grand, il couvre un mur. La pièce comporte plusieurs immenses tableaux illustrant (si l'on peut dire — évoquant; invoquant, plutôt) L'Iliade.




Toujours Philadelphie : Manet pour L'Amour l'Automne

.



Et enfin, hommage à Proust: la princesse Mathilde par Jean-Baptiste Carpeaux.




Duffy ou Matisse ?

Le conservateur l'a dit, de pourrais-je garder qu'une seule toile, celle-ci. Le même thème lui inspire, tout au long de sa carrière, diverses compositions plus ou moins achevées, dont Fenêtre ouverte à Nice (1919).

Renaud Camus, Passage, p.63

Cependant, dans la version en ligne, il s'agit de Fenêtre ouverte à Nice (le lieu maintenant fait partie du titre).

Je ne trouve pas trace de ce tableau, sous un nom ou l'autre, à cette date là. Je suppose qu'il doit s'agir d' Intérieur à Nice peint en janvier 1918.

En revanche il existe un tableau de ce titre par Duffy, peint en 1928.


(L'erreur fait partie des Églogues, en ce sens qu'elle illustre la façon dont le cerveau fonctionne, rapproche, oublie, tronque, associe…)

Matisse (Henri), peintre et sculpteur français, 1869-1954, Passage:9 (allusion au Bocal de poissons rouges), [1]109 (meurt à Nice), 201, (id.), / Échange: 155 (meurt à Nice) / Travers: 119, 120 (MoMA), 134 (J'aime) / Été: 52 (changement d'un seul détail), 124 (remplace les relations usuelles entre les objets), 169 (new studio, Marquet), 188 (photographie au Bois, Freud), 219 (Bocal aux poissons rouges), 270 (La Danse de Merion), 280, 281, 286 (?), 292 (?), 348 (?), 353 (biographie de), 358 (M.O.M.A., grand salle carrée), 377 (Merion), 400 (violon) / L'Amour l'Amour: 81 / Travers Coda: 84 / Journal de Travers: (au MoMA, grande salle carrée), 592 (de Gisèle Freund), 712 (qu'Aragon veut vendre)

Renaud Camus, Travers Coda (index), p.456

(Cette toile appartenait à Aragon ?!!)

A ajouter à l'index: p.95 de Travers Coda: «Le conservateur l'a dit, ne pourrais-je garder qu'une seule toile, celle-ci: […]»

Et puis de façon toute personnelle, parce que dans Été il est signalé que l'on voit l'île de la Cité par la fenêtre du tableau (et donc nous sommes à Paris), je tends à penser que cette phrase se rapporte aussi au tableau: «L'œil, s'il prend du champ, a toute la scène étalée d'un coup devant lui: le bureau de l'inspecteur Pater, dans l'île de la Cité, à Paris.» (Travers Coda, p.88)

Notes

[1] à ajouter: p.63 Fenêtre ouverte à Nice.

Dix ans

Il y a dix ans le premier juin tombait un samedi (et il y a vingt ans un lundi). J'étais en train de préparer un gâteau d'anniversaire en écoutant la radio.

Finkielkraut que j'écoutais un peu par hasard interviewait un auteur, je n'avais pas bien compris qui, j'écoutais un peu distraitement. Il a lu un extrait, le grand néant et le petit néant, Loft story, j'ai été aussitôt convaincue. Ça s'appelait Du sens, apparemment.

J'ai vérifié le titre sur internet, je l'ai acheté, je l'ai lu, j'ai lu Buena Vista Park (parce qu'il était cité dans Du sens, sans savoir que j'étais en train de lire une rareté), Répertoire des délicatesses, Vaisseaux brûlés, Vaisseaux brûlés, Vaisseaux brûlés, Eloge moral du paraître parce qu'il était disponible à la bibliothèque de Blois, Roman Roi je ne sais plus pourquoi, et un peu plus tard, sans doute du fait de l'article d'Houppermans1, Comment j'ai écrit certains de mes livres de Roussel, ce qui fut sans doute ma grande chance, l'intuition qui m'a fait progresser très vite dans la compréhension de Passage.


Carolina Armenteros parle à propos de Maistre d'un «accident de bibliothèque» (un coup de foudre en ouvrant un livre par hasard), j'ai donc eu un accident de radio.



1 : Et c'est son nom qui me fit aller à Cerisy en 2008 (en relisant le dernier commentaire suite à ce billet d'août 2008, je soupire). Il est difficile d'imaginer aujourd'hui quelle aurait été ma vie si je n'avais pas écouté la radio ce jour-là.

Lire Vaisseaux brûlés

La lecture devient payante.

J'encourage vivement l'abonnement, le moteur de recherche associé est très pratique. (Et j'ai eu l'impression d'un changement de serveur ou de connexion récemment, l'accès et l'affichage sont beaucoup plus rapides qu'avant.)

Je me demande s'il ne serait pas possible de transférer ici également les livres mis à disposition sur la SLRC (les quatre premières Eglogues, Buena Vista Park et Journal romain). S'il est possible d'en tirer quelque argent, pourquoi pas?

Exposition Matisse à Beaubourg

«—
Et de nouveau :
Une table, une fenêtre, une table près d'une fenêtre, et la vue, les vues.
Le conservateur l'a dit, ne pourrais-je garder qu'un seul tableau, celui-ci : le montant (frame), les battants (leaves), les traverses (crossbears), l'accoudoir (sill), les poissons rouges (goldfish).

Renaud Camus, incipit de Passage, incipit de l'œuvre entière



Le conservateur l'a dit, de pourrais-je garder qu'une seule toile, celle-ci.

Renaud Camus, Passage, p.63



Et de nouveau :
Une table, une fenêtre, une table près d'une fenêtre, et la vue, les vues.
Le conservateur l'a dit, ne pourrait-il garder qu'une seule toile parmi toutes celles du musée, ce serait celle-ci : le Bocal aux poissons rouges, de Matisse. Par dessus l'accoudoir, l'œil a dans son champ la Seine, au niveau de la Cité, semble-t-il. Une plante, incolore, disproportionnée à son pot minuscule, suggère et rejoint l'arche d'un pont.

Renaud Camus, Été, p.219-220



Ajout le 1er mai
Je regarde l'index de Travers Coda (c'est un réflexe qu'il faut que j'acquiers). Rien à "Poissons rouges" mais une entrée à «Bocal aux poissons rouges (Le)» (p.172), j'ajoute au crayon «cf. Matisse» dans l'index, et à «Matisse», j'ajoute «incipit de Passage». (Pas d'entrée "incipit").

Matisse (Henri), peintre et sculpteur français, 1869-1954, Passage:9 (allusion au Bocal de poissons rouges), [1], 109 (meurt à Nice), 201, (id.), / Échange: 155 (meurt à Nice) / Travers: 119, 120 (MoMA), 134 (J'aime) / Été: 52 (changement d'un seul détail), 124 (remplace les relations usuelles entre les objets), 169 (new studio, Marquet), 188 (photographie au Bois, Freud), 219 (Bocal aux poissons rouges), 270 (La Danse de Merion), 280, 281, 286 (?), 292 (?), 348 (?), 353 (biographie de), 358 (M.O.M.A., grand salle carrée), 377 (Merion), 400 (violon) / L'Amour l'Amour: 81 / Travers Coda: 84 / Journal de Travers: (au MoMA, grande salle carrée), 592 (de Gisèle Freund), 712 (qu'Aragon veut vendre)

Renaud Camus, Travers Coda (index), p.456

Les points d'interrogation sont très étranges et plutôt amusants. Il reste à retourner vérifier chaque référence dans son contexte. Je note «il "meurt à Nice"» que je n'aurais jamais rapproché de Matisse.



Le conservateur l'a dit, ne pourrait-il garder qu'un seul tableau, ce serait Le bocal aux poissons rouges.

Renaud Camus, Travers Coda (texte), p.84





Notes

[1] à ajouter: p.63.

Anthologie du palmier

Le palmier est un des générateurs de Passage.

Il est bien sûr un des mots qui sert à illustrer le procédé rousselien dans Comment j'ai écrit certains de mes livres: «Je prenais le mot palmier (...)» (Comment… p.14 édition 10/18 imprimé en 1985; p.240 de Passage).

C'est l'un des arbres du parc des Finzi-Contini : «un gruppo di sette esili, altissime Washingtoniae graciles o palme del deserto, isolate dal resto della vegetazione retrostante» (Passage, p.86).

C'est le motif des poils sur certaines poitrines : «l'espèce de palmier que dessinent, sur son ventre et sur son torse, les poils» (Ibid., p.48, mais il y a d'autres occurences).

On retrouve un dérivé de ce mot dans la mort de Raymond Roussel, descendu à l'hôtel des Palmes (Ibid. p.66, par exemple), ou une autre variation dans «Chargé de la chancellerie de Las Palmas.» (Ibid, p.32).

Beaux palmiers également dans Le Département du Gers:

«Le palmier aux épaules étroites, souffreteux, est depuis le siècle dernier l'arbre gascon par excellence, peut-être. L'espèce ne prospère pas, dans le Gers, mais elle s'y perpétue obscurément (comme disent les annuaires de la noblesse), jusqu'à créer cette sous-espèce particulière, délicate, rachitique, butée, émouvante entre toutes, et qui mieux que n'importe quelle autre dit l'ancienneté familiale d'un site, et la vaillance chiche, et la persévérance économe dans l'être. (p.62)

«Et un palmier étriqué, dans une cour en jardin, atteste la gasconnitude immarcescible du lieu.» (p.62)

«Lui faisant pendant sur le côté droit, non loin de l'étonnante chaire au palmier, un Christ plus conventionnel arbore cependant un superbe manteau de brocart doré.» (p.103)


Au hasard d'une recherche dans Roland Barthes par Roland Barthes, je trouve quelques lignes sur le palmier :
«Vers l'écriture
Les arbres sont des alphabets, disaient les Grecs. Parmi tous les arbres-lettres, le palmier est le plus beau. De l'écriture, profuse et distincte comme le jet de ses palmes, il possède l'effet majeur: la retombée.»

Roland Barthes par Roland Barthes, p.47 (1995)

Je les note au fil de mes lectures:
Journal d'un voyage en France, p.194: «Dans un joli petit jardin se serrent deux vieux palmiers gris.»

Dans le jardin botanique de Montpellier, venus assister à Einstein on the beach of Journal de Travers mémoire, nous avons cherché en vain un Washingtonia gracile. Le n°8 était bien un Washingtonia, mais il n'était pas gracile. Et quoi qu'il en soit nous ne l'avons pas trouvé.



photo: Patrick Chartrain.

Renaud Camus - L'Amour l'Automne, chapitre 3, note 16 (creusement)

**************** Car en effet l’arc est immense des virtualités d’interprétation auxquels peut-être soumise, et de par son dépouillement même, la sculpture de Richard Serra. Personnellement je n’en dirais pas tout à fait autant, et même très au contraire, de celle d’Anthony Caro, que longtemps j’ai cru aimer beaucoup, et d’abord en ses manifestations les plus lourdes (littéralement), telles que cette pièce si massive, Palace, qui des mois durant fut au premier étage, en cette maison même (et je ne sais même pas comment on avait bien pu arriver à la hisser jusque là) ; mais cet artiste m’a déçu, à la longue, et tout spécialement à l’occasion de la petite exposition de Paris, cet automne, la prétendue confrontation avec Manet, autour du Déjeuner sur l’herbe — franchement je n’ai jamais rien vu de plus absurde. (AA, p.202-203)

"l’arc est immense des virtualités d’interprétation auxquels peut-être soumise" : rappelle pages 2001-201 "mais le soupçon nous vient qu’on en trouverait à la présence de n’importe quelle œuvre, le problème dès lors n’étant pas le défaut de raisons ou de liens, mais leur surabondance au contraire'' (voir ici, en fin de billet). On peut voir dans cette remarque de la distanciation, de l'auto-ironie ou de l'inquiétude (ce n'est pas incompatible).
L'appel de note semble se faire autour de race/arc/Serra.

Nous avons ici quelques notations personnelles, de critique d'art, qui change des montages de citations.
Anthony Caro fait partie des artistes exposés à Flaran en 1997.

Le Palace est également un livre de Claude Simon. Quelques lignes en ont été utilisées dans le deuxième fil, qui débute page 164: «moyennant quoi sans doute ils se consolent de cette malédiction qui les force à errer sans trêve d’un palace posé, ou plutôt hissé à dos d’homme sur les neiges étincelantes à un palace entouré de palmiers (puis de nouveau au sein des solitudes glacées, puis de nouveau sous le bruissement rêche des palmes balancées et cela sans espoir de fin ni de changement sinon de temps à autre»

Caro a produit/construit/créé une sculpture s'intitulant Le déjeuner sur l'herbe.
La «petite exposition» a eu lieu à Orsay du 7 octobre 2005 au 8 janvier 2006. Le nom de l'exposition était très églogale: Correspondance. On ne trouve pas trace de cette visite dans Le Royaume de Sobrarbe, le journal de 2005. Il faut supposer que Renaud Camus l'a vue en même temps que l'exposition sur les Russes.

  • arc, race, Manet, double, Caro/Caron/Charon, correspondance

« Et maintenant cela dépend de toi. (AA, p.202-203)

Non identifié. Apparaît p.199 sous la forme : « Et maintenant tout dépend de toi.»

  • variation

— Dieu a marqué les jours de ton règne, et il en a marqué la fin. » (AA, p.203)

C'est la signification de Mené, décrypté par Daniel (Daniel 5,26) (on trouve aussi Mané)

  • Mené, signe, interprétation (cf.les "virtualités d'interprétation" quelques phrases plus haut)

En fait Histoire d’Eugène a été réédité dans les années récentes, et de toute façon il doit être possible de se procurer, au prix de quelques recherches sur le net, un exemplaire de l’édition originale (1930). (AA, p.204)

Livre de Pierre Minet. Cette phrase corrige la phrase p.199, qui insinuait qu'il était très difficile de trouver ce livre.

  • Eugène, Minet (Minet/Mené/Manet), Pierre

L’élégant Acer Aspire 5670 est un étonnant concentré des toutes dernières technologies mobiles, qui intègre la puissance de pointe et la polyvalence de la Technologie Mobile Intel® Centrino ® Duo, offrant des performances continues. (AA, p.205)

Encore du spam? Phrase sans rapport avec le reste, sans doute un "accident", mais qui s'insère ici grâce à "acer" (arc) et duo (double). Et par le cocasse de la coïncidence qui tombe à pic.

  • acer, Serra, arc, double

Ou bien, « Miss Landon you are Miss No ». (AA, p.204)

Suite de la page 199 (marqué par le "Ou bien" qui laisse supposer que c'est encore le capitaine qui parle): «Miss Landon, you are a spy.»
Nous avons changé de fil, mais la "conversation" continue avec la page 199, en une sorte de commentaire ou dialogue.

  • Manet/Monet, Landon/ Roland/ Moran/ Morgan,...

Le docteur Morgan, qui a terminé ses préparatifs, émet une sorte de sifflement, assez faible, continu, à peine modulé. (AA, p.204)

Projet d'une révolution à New York, de Robbe-Grillet? à vérifier

  • Morgan

La richesse des distances, la profusion de la végétation, la délicatesse des passages : the civilisation, after India.(AA, p.204)

Peter Walsh dans Mrs Dalloways, évoquant l'Inde en marchant dans Londres. Toujours en écho à la page 199. On dirait que cette page suit le déroulement des thèmes de la page 199 (principe d'écriture qu'on a rencontré jusqu'ici avec des pages d' Été).

  • Peter (Pierre), Peter Walsh, W, Woolf, Indes, fin de la civilisation (la douceur de vivre), passage.

J’insisterai surtout sur cela. (AA, p.204-205)

Le Vice-Consul de Marguerite, page 179-180: «Peter Morgan parle du livre qu'il est en train d'écrire: — Elle marcherait, dit-il, j'insisterai surtout sur cela.»
En trois phrases successives, nous rencontrons Robbe-Grillet, Virginia Woolf, Marguerite Duras, balayant des sources primordiales (primitives et fondamentales) des Églogues.

  • Peter, Morgan, Duras, Inde

Je pensai à l’obole de Charon. (AA, p.205)

Le Zahir de Borgès. Déjà rencontré page 160 (neuvième note).
Nouvelle du recueil L'Aleph, qui est une lettre.
pièce de monnaie
Charon est le passeur et le meneur de barque.

  • monnaie (Monet, etc), Charon/Landon/ Roland/ Moran/ Morgan, bateau, thème marin ou nautique, lettre

Yo era en mis suenos, don Ramon, viajero / del aspero camino… (AA, p.205)

Antonio Machado. Langue espagnole, comme Borgès.

Le poème entier :
Yo era en mis sueños, don Ramón, viajero
del áspero camino, y tú, Caronte
de ojos de llama, el fúnebre barquero
de las revueltas aguas de Aqueronte.
Plúrima barba al pecho te caía.
(Yo quise ver tu manquedad en vano.)
Sobre la negra barca aparecía
tu verde senectud de dios pagano.
Habla, dijiste, y yo: cantar quisiera
loor de tu Don Juan y tu paisaje,
en esta hora de verdad sincera.
Porque faltó mi voz en tu homenaje,
permite que en la pálida ribera
te pague en áureo verso mi barcaje.

Nous trouverons une traduction tâtonnante, tâtonnée, du poème dans les chapitres courts.
A noter : "camino", le chemin.

  • Ramon, Charon, bateau, thème marin ou nautique, lettre

Jusqu’à « …au florin irréversible de Léopold Bloom ; au louis dont l’effigie trahit, près de Varennes, Louis XVI en fuite. Comme dans un rêve, la pensée selon laquelle etc. (AA, p.205)

Toujour "Le Zahir", cf. plus haut. Insistance sur la pièce de monnaie

  • monnaie/Monet, Charon/Landon/ Roland/ Moran/ Morgan, bateau, thème marin ou nautique, lettre

Il n’apprécie pas ma conversation qui commence toujours par « Yes, but… ». (AA, p.205)

S'agit-il du capitaine du Manet, qui n'apprécierait pas qu'Emmelene Landon commence ses phrases par «Oui, mais…»? (>Ou bien, « Miss Landon you are Miss No ». (AA p.199))

  • Landon, Manet, oui/non (=>opposition soit double en miroir), bateau, thème marin

Mille amitiés au capitaine Bartock. (AA, p.205)

Tintin. La déformation du nom du capitaine Haddock par Bianca Castafiore (in Les bijoux de la Castafiore? à vérifier)
homophonie avec Béla Bartók, musicien (toujours ce passage par les noms propres)

  • capitaine, bateau, thème marin, musicien

Les participants au colloque (mais tout cela est si loin !) se disputent à propos d’une photographie de l’hôtel Colon, que l’un d’entre eux a fait passer entre les travées : il s’agit de savoir si la lecture du roman serait affectée, oui ou non, par la présence de pareille image, entre ses pages. (AA, p.205-206)

Je ne sais de quel colloque il s'agit. Le seul dont j'ai retrouvé trace (dans la chronologie) s'intitule "Archives et Création". Il a eu lieu à Marbach, en Allemagne, en novembre 1997.
Je me souviens que Renaud Camus, invité à lire un chapitre de L'Amour l'Automne à Beaubourg en novembre 2006, a évoqué ce colloque. N'était-ce que parce que dans les deux cas, Marianne Alphant était la puissance invitante, ou cette réminiscence était-elle due à L'Amour l'Automne?

Hôtel Colon de Barcelone : voir la première partie de Palace, de Claude Simon. "Palace" est aussi une pièce de Caro, voir le début de ce fil.

  • colon (Colomb), palace, Claude Simon, Barcelone

There was always a woman dying of cancer even here. Même ici il y avait toujours une femme en train de mourir d'un cancer. (AA, p.206)

Promenade au phare. Cela nous ramène également à Anne Wiltsher.

  • Woolf, cancer, mort (de maladie), (Promenade au phare thème marin)

Et j’avais dû fuir, déjà blessé, entre les plates-bandes et les fausses colonnes romaines, à Barcelone, car on découvrit des traces de mon sang à travers toute la roseraie ; tandis qu’à Nauplie j’étais tranquillement assis sur un banc, la tête renversée en arrière comme un dormeur, mais les yeux grands ouverts encore. (AA, p.206)

Cela reprends Travers, p.240. Il me semble qu'on trouve également une variation sur ce thème dans Notes achriennes (à retrouver).
Je n'ai jamais compris à quoi cela faisait référence: un véritable récit de la part d'un amant (c'est ce que laisse présupposer l'appel de note dans Travers, qui se fait à partir de la phrase:«Il est question également de la soirée de la veille, qui semble-t-il était plus gaie sur la fin. Puis, je ne sais pourquoi, des parcs de Paris, de leurs activités nocturnes, et de l'aventure d'Antoine, qui, je peux bien le dire, aurait été laissé pour mort, près du Carrousel, en décembre dernier, si je n'étais intervenu à son secours»), un livre, un film, la poétisation de la condition fragile (pour dire le moins) de l'homosexualité?

139. — J'ai été assassiné, reprit-il d'une voix blanche, dans tous les jardins de l'Europe. En Arles, on m'a retrouvé mort, un matin, dans un long square triangulaire, en face de la Salle des Fêtes. À La Flèche, j'étais atrocement mutilé. Mon corps, à Athènes, avait été traîné sur le sable jusque dans un fourré, au pied du mur de la caserne des evzones. À La Tour-d'Auvergne, accroché à l'envers à la précaire balustrade de bois, il pendait dans le vide contre les orgues de basalte, tandis que commençaient à peine à se dissiper, à la pointe pâle d'un jour glacial, de longues traînées de brumes, régulières, blanchâtres. Il s'est passé près d'une semaine avant qu'on ne le retrouve, dans les jardins royaux de Caserte, dissimulé à la hâte parmi les broussailles. À Greenwich, j'étais crucifié. À San Severo, dans les Pouilles, ma bouche était pleine de terre. À Tours, près de l'archevêché, un canif de fausse nacre m'était resté entre les côtes. Et j'avais dû fuir, déjà blessé, entre les plates-bandes et les fausses colonnes romaines, à Barcelone, car on découvrit des traces de mon sang à travers toute la roseraie. Tandis qu'à Mytilène j'étais tranquillement assis sur un banc, la tête renversée en arrière comme un dormeur, mais les yeux grands ouverts encore. (Travers, p.240)

Le passage se fait sur Barcelone, et l'on observe que "Nauplie" remplace "Mytilène".

  • Barcelone, mort violente, variation

C’est donc un assassiné qui parle, et il dit : (AA, p.206)

Variation sur la première phrase de Fragments d'un discours amoureux de Barthes. Camus aime cette forme syntaxique (voir ici quelques exemples.)

  • variation, mort violente, Barthes

«L’usage que Mme Camusot fait de la métaphore, en disant à Blondet à propos de Diane : "Ce jeune homme est un fleur", nous paraît ne laisser aucun doute sur l’intention du romancier.» (AA, p.207)

Les guillemets signalent une citation, je ne sais de qui.
Diane de Maufrigneuse, Le Cabinet des antiques. Travesti, inversion.

  • Camusot, fleur, inversion, Diane

Il y avait là un garçon très beau qui ressemblait à Simon tel qu’il apparaît, en compagnie de deux autres personnages (dont l’un, celui de gauche, ressemble lui-même étonnamment, remarquons-le au passage, à Robbe-Grillet — un Robbe-Grillet qui serait garagiste, ou mécanicien, ou membre de quelque section anarchiste), et dans une pose (le garçon très beau), une tenue, un mélange de recherche et de simplicité, qui avaient représenté pour moi, des années durant, et aujourd’hui encore, au fond, l’image parfaite de l’idéale élégance, sur une photographie reproduite dans la revue Entretiens n° 31, au revers d’une autre montrant celle-là un mouvement de foule, une manifestation populaire, l’enterrement politique agité d’une leader anarchiste, dans les premiers mois de la Guerre civile. Une autre encore, quelques dizaines de pages plus loin, montre, celle-ci, diverses figures assemblées autour d’une table de fer, dans un jardin ("« L’Herbe »") : l’un de ces personnages est un enfant qui peut avoir sept ans, peut-être neuf — cependant il ne saurait s’agir de l’auteur lui-même, lequel est né en 1913, comme on sait (il est mort l’année dernière) ; alors que le cliché, si l’on en juge d’après les tenues des femmes, en particulier, doit être un peu antérieur à cette date, ou bien, selon la datation la plus tardive, coïncider à peu près avec elle. (AA, p.207 à 209)

13 est le chiffre de la mort.
Claude Simon est mort le 6 juillet 2005.

  • guerre, Barcelone, Claude Simon, Robbe-Grillet, mort

«La "sensation" de l’assemblage est somme toute commune aux deux œuvres », dit le catalogue. Et certes on le veut bien, mais, outre que la sensation de l’assemblage" pourrait être commune à n’importe quelles "deux œuvres" dès lors que la seconde se présente explicitement comme une variation formelle sur les thèmes fournis par la première (l’assemblée dans un parc, dans un bois, la nappe étalée, le repas de plaisir au creux d’une clairière), quel intérêt y a-t-il à transposer en des formes d’acier, au demeurant sans grâce particulière, à son avis, et même assez ingrates, les figures familières d’un tableau célèbre entre tous ? (AA, p.209-210)

Retour au thème du début du fil: l'exposition "Correspondance" au musée d'Orsay.
Peut se lire comme une critique des Églogues (ou tout simplement une interrogation sur le bien-fondé des Églogues, fabriquée finalement selon le même principe de correspondances.

  • double, variation, Manet, Caro, fonctionnement des Églogues

Le propre de la réalité est de nous paraître irréelle, incohérente, du fait qu’elle se présente comme un perpétuel défi à la logique, au bon sens, du moins tels que nous avons pris l’habitude de les voir régner dans les livres. (AA, p.210)

Citation de L'Herbe, de Claude Simon, dont on vient de parler.
Les Églogues ressembleraient donc davantage à la réalité…

  • Claude Simon

Manneret prend d’abord Johnson pour son fils, il le prend pour Georges Marchat, ou Marchant, il le prend pour monsieur Tchang, il le prend pour Sir Ralph, il le prend pour le roi Boris. (AA, p.210)

La maison de rendez-vous de Robbe-Grillet.
Tous les noms ont des résonances églogales (ce qui est normal puisque la trilogie de Robbe-Grillet est un pilier primitif des Églogues: il ne s'agit pas de coïncidences, mais de construction: ce sont les noms que l'on trouve dans Duras Le Vice-Consul et Robbe-Grillet Projet de révolution, La maison de rendez-vous et Souvenirs du triangle d'or qui ensuite ont amené à eux toux les autres par associations et déformations.

  • Manneret/Manet, Johnson, George (Georges), Tchang (Tintin), Ralph, le roi Boris, confusion sur l'identité, double

Dans un roman autobiographique au rythme échevelé, dit encore l’article du Monde, l’écrivain livre ses souvenirs d’enfance et de l’île, dans les années 1930. Le récit qu’il fait de la révolution castriste est précis et détaillé, d’autant que la structure narrative se modifie imperceptiblement. (AA, p.211)

Phrases extraites d'un article de Bruno Patino dans Le Monde du 7 mai 2004. Il s'agit du livre d'Eduardo Manet, Mes années Cuba.
(J'en profite pour citer une autre phrase camusienne fétiche: «Fidel Castro à mon enterrement? Plutôt mourir!»)

  • île, Eduardo, Manet, Castro

La structure narrative se modifie imperceptiblement. La structure se modifie. (AA, p.211)

Là encore, allusion au fonctionnement des Églogues. auto-référence.

  • fonctionnement des Églogues

Vite Nemo, debout ! (AA, p.211)

Le personnage de la bande dessinée qui rêve et tombe du lit.
Voir ici des précisions sur les échos supplémentaires associés à l'auteur Winsor McCay.
Les allusions se font de plus en plus courtes, comme si tout ce qui a été vu était désormais considéré acquis et qu'il était possible de sauter souplement d'une référence à l'autre.

  • Nemo

C’était une bibliothèque. (AA, p.211)

Jules Verne, Vingt mille lieues sous les mers, capitaine Nemo

  • Nemo, bibliothèque, thème marin

Les obsessions et les problèmes de Monnet se reflètent dans sa musique avec une sensibilité de sismographe, et il semble que cet homme aimable et gai se libère dans son art de son côté sombre et nocturne. (AA, p.211-212)

Texte d'une boîte de CD.

  • Monnet/Nemo

On a donc, si l’on veut, dans la partie I : W1 (la roman fictif), et P1 (l’histoire Perec), et, dans la partie II, W2 et P2 redoublant, en reflet, les deux éléments de la première partie. (AA, p.212)

Misrahi à propos de W ou les souvenirs d'enfance de Perec.

  • W, île, double, miroir, destruction des juifs, mort

Ce qui est important pour Duchamp, c’est le travestissement, et le jeu qu’il y a derrière lui. (AA, p.212)

Marcel Duchamp s'habille en femme et est photographié sous le nom de Rrose Sélavy par Man Ray.

  • rose (couleur), fleur, travesti, double, identité, inversion

Nous sommes ici parmi des amis. Nous sommes ici entre amis. Il n’y a ici que des amis. We are here among friends. (AA, p.212)

Phrase de Lance, nouvelle de Nabokov.
La phrase en son entier: «We are here among friends, the Browns and the Bensons, the Whites and the Wilsons, and when somebody goes out for a smoke, he hears the crickets, and a distant farm dog (who waits, between barks, to listen to what he cannot hear).» Nabokov, Lance fin de la partie 1, utilisé dans Été, p.263

  • Lance, variation, chien, Wilson, Brown, White (couleur)

Il n’en reste pas moins que le chien Wilson, malgré la cure analytique à laquelle il est soumis, a encore une fois montré les dents à son maître lui-même. Voilà du moins ce qu’écrit Ralph Sarkonak, de Victoria, sur l’île de Vancouver, où il est allé rendre visite à sa mère (étant bien entendu, n’est-ce pas, que Vancouver, la ville, ne se trouve nullement sur l’île de ce nom, mais en face). (AA, p.212-213)

Nous savons tout sur ce chien grâce à une réponse de Renaud Camus lui-même. Remarquons une fois de plus la cohérence du réel (Lauren est un nom de La maison de rendez-vous).

  • Wilson, folie, île, double, identité (un nom, une ville et une île)

De même il faudra bien se garder de confondre Nauman, ses écrans, ses images, ses néons, ses lettres échangées (None Sing Neon Sign, 1970), et Wegman, avec les grandes photographies de ses braques et ses petits dessins (Woman with two hairs, 1976). (AA, p.213)

Ce petit dessin est reproduit dans Été page 24: «Rencontré Morgan Paul et regardé avec lui des dessins de W., du genre (Woman with two hairs)». Wegman s'appelle William.

  • nom (-man), identité, double (faux doubles), lettre, chien, William

La découverte du rayogramme (voir chapitre 6) confirme, s’il en était besoin, que parmi les multiples découvertes, fussent-elles « accidentelles » qui se présentent à un artiste au cours de ses recherches, il ne retient que celles qui répondent à ses préoccupations propres. (AA, p.213)

Man Ray : composante "man" commun aux deux noms précédents.

  • nom, Man, visible/invisible, lumière/ombre

Ils n’ont croisé personne le long du fameux "Chemin de campagne", ce jour-là, mais la brume était si dense, comme je l’ai déjà dit, que du champ qu’ils longeaient ils ne distinguaient rien, de sorte qu’un homme qui n’aurait pas voulu être vu aurait pu sans mal se soustraire à leurs regards. (AA, p.214)

Heidegger. Faut-il supposer que le passage se fait sur "chemin", par Weg-man ?
L'ombre et la brume, l'indistinction, sont un peu ce que produisent les rayogrammes.
Visible/invisible
Faut-il supposer que Camus a fait un détour par les "prairies d'Ehnried" lorsqu'il assistait au colloque à Marbach? Nous trouvons dans le journal de cette année une allusion à une "escalade de Todtnauberg" (Derniers jours, page 392), le chalet de Heidegger ("Todtnauberg" étant également un poème de Celan faisant un partie du recueil Lichtzwang, Contrainte de lumière).
homme = Man

  • man, chemin, brume, visible/invisible, brume/lumière

La vie, en effet, au lieu d’être faite de petits moments séparés qu’on éprouve l’un après l’autre, paraissait s’étendre devant nous comme une terre de rêve, tellement variée, si nouvelle, si belle, qu’aucune certitude ne semblait pouvoir jamais introduire de douleur, de joie, d’amour ni de lumière au sein de cette paix. (AA, p.214)

Fusion des deux citations qui nous ont été présentées au début du chapitre deux (aboutissement de la sonate).
- «La vie, en effet, au lieu d’être faite de petits moments séparés qu’on éprouve l’un après l’autre» : Virginia Woolf, Promenade au phare
- « paraissait s’étendre devant nous comme une terre de rêve, tellement variée, si nouvelle, si belle,» Dover beach, Matthew Arnold
La dernière partie de la phrase en revanche est la contraposée des vers du poème d'Arnold: «qu’aucune certitude ne semblait pouvoir jamais introduire de douleur, de joie, d’amour ni de lumière au sein de cette paix» célèbre la sérénité tandis que le poème d'Arnold proclame la confusion, le chagrin et la mort: «Hath really neither joy, nor love, nor light, / Nor certitude, nor peace, nor help for pain»

Cette thématique de joie et de lumière vient en contrepoint de la phrase précédente évoquant la brume, mais aussi par allusion, à condition de se reporter au journal Derniers Jours, à Celan, à la mort et à la lumière tout à la fois.

inversion, Woolf, Arnold, vie/mort, brume/lumière, semblant et faux-semblant


En revanche, pour Max de Bade (le dernier chancelier de Guillaume II), il faut chercher à Max, dans le dictionnaire, ou bien à Maximilien, bien qu’à la vérité il n’ait jamais régné sur rien, et n’ait fait aux affaires, même, que le passage le plus bref (en octobre et novembre 1918). Dans le Grand Larousse encyclopédique, par exemple, au-dessus de la photographie détourée qui le montre marchant en uniforme strict, les mains dans les poches, un bandeau noir à la manche gauche de son long manteau militaire, on voit la reproduction de la toile bien connue qui représente, elle, la mort par exécution, cinquante ans plus tôt, à des milliers de kilomètres de là, de son impérial homonyme, l’infortuné mari de l’impératrice Charlotte, ou Carlotta.
De ce tableau il existe plusieurs versions, le peintre ayant modifié plusieurs détails de sa composition au fur et à mesure que lui arrivaient par les journaux des précisions inédites sur les circonstances du drame. Il semble que son intention ait été de mettre en cause aussi clairement que possible celui qu’il tenait pour le véritable responsable de ce désastre, en l’occurrence nul autre que son propre souverain, l’empereur des Français. C’est ainsi que dans la version ultime les soldats chargés d’ouvrir le feu ont des tenues tout à fait voisines de celles des soldats français. Le dictionnaire commet d’ailleurs une erreur, à ce propos : car si c’est bien cette version-là qu’il reproduit en effet, la légende, au-dessous de l’image, prétend tout à fait à tort qu’il s’agit du tableau conservé en Amérique, en Nouvelle-Angleterre, tableau qui n’est qu’une première ébauche du sujet, tout à fait magnifique, sans doute, mais bien différente de l’œuvre achevée. (AA, p.216-217)

Cet "En revanche" s'oppose peut-être au précédent grand duc de Bade que nous ayons rencontré à propos de la condamnation à mord de Karl Sand, page 193, et qui se nomme à priori Louis 1er de Bade.
Max de Bade proposera la paix à Wilson à la fin de la première guerre mondiale.
Exemple d'erreur dans une légende… (c'est arrivé également pour une photo de Passage, à propos d'un hôtel de Cannes

  • Max, Bade, Wilson, Charlotte, Karl, mort violente, Manet, variation, double, confusion, légende

Justement Miss Landon est peintre. Elle tient son "journal". Elle s’embarque à bord d’un cargo dans l’intention de faire le tour du monde : son dessein est de produire en route des toiles et des pages, et de tirer de cette expérience un peu rude, sans doute, la matière d’un livre, d’un film et d’une exposition. (AA, p.217)

Emmelene Landon s'est embarqué sur le Manet cf. p.199. On peut supposer que les phrases entre guillements pages 204 et 205 sont des citations de son journal.

  • Landon, Manet, journal, thème marin

La longue mélodie du mouvement lent, Lento moderato, qui contient d’incontestables réminiscences de la "Romance" pour piano de 1918, est introduite par les bois. C’est une nouvelle évocation de la mer, paisible, puis agitée. Et il n’est certainement pas abusif d’y reconnaître des traces, une influence, une imprégnation du lieu de la composition, en l’occurrence Morar, donc, et le Station Hotel, avec ses vues sur le large et les îles.
Revenez cette après-midi. Onze et neuf dix-sept. (AA, p.217-218)

Croisement entre la critique musicale et les souvenirs personnels de Renaud Camus dans Rannoch Moor. Relire les pages 31, 33 à 35 de L'Amour l'Automne. Ces quelques lignes en sont la suite, ou l'écho.

  • Arnold Bax, mer, thème marin

Cependant il n’est pas douteux qu’Arnold, nourri comme il l’était de culture classique (serait-ce seulement par son père, un éducateur de renom), lorsqu’il évoque, au tout dernier vers de Dover Beach, des armées aveugles s’affrontant dans la nuit, songe à une bataille précise, un épisode de l’expédition de Sicile, une mêlée au cours de laquelle la confusion entre les combattants était encore aggravée, au moins, par la connaissance, de la part des uns, du mot de passe et de reconnaissance des autres : de sorte qu’il était tout à fait impossible, dans l’obscurité totale, de distinguer les amis des ennemis. (AA, p.218)

Voir Le Royaume de Sobrarbre, p.307-308. (Le traducteur de Thucydide est Denis Roussel…)

  • Matthew Arnold, Dover Beach, thème marin

Le changement de nom s’explique sans doute par le désir, de la part de la direction de l'hôtel, de ne pas trop insister sur l’extrême proximité de la gare, qui pourrait alarmer certains clients potentiels ; il ne faut pas oublier toutefois que du temps de Bax il était possible pour lui, dans ces solitudes qui nous semblent si marquées, de prendre un train de l’autre côté de la rue, ou de la route, et d’être à Londres neuf ou dix heures plus tard, sans avoir seulement à se soucier de "correspondances". (AA, p.219)

cf. toujours les pages 31, 33 à 35.

  • nom, Arnold, Bax, correspondance

Car la vie, au lieu d’être faite de petits moments isolés que Ouane est amené à vivre tour à tour, lui donnait soudain la sensation de former un grand tout, oui, comme une énorme vague qui allait l’emporter et viendrait avec lui se briser sur la plage, en contrebas, parmi les tombes fictives de l’équipe de tournage. Comment peut-on être amoureux d’un nom ? (AA, p.219)

Le début est une variation sur une phrase de Promenade au phare chapitre 9, partie 1: «how life, from being made up of little separate incidents which one lived one by one, became curled and whole like a wave which bore one up and threw one down with it, there, with a dash on the beach.»
La suite reprend la page 24 de L'Amour l'Automne. Il s'agit d'une anecdote concernant le film Breaking the waves, qui a été tourné sur la plage, à Morar: «La scène qui a été tournée sur la plage est celle de l'enterrement. De petites plaques de pierre avaient été dressées dans le sable pour figurer les sépultures des gens du village. Et comme il avait bien fallu graver des noms, sur ces plaques, on avait pris ceux de l'équipe de tournage.»

«Comment peut-on être amoureux d’un nom?» est une phrase que prononce l'héroïne, dans l'église, voir page 30 de L'Amour l'Automne.

  • variation, nom, Morar, sable, mort, Virginia Woolf, Promenade au phare, thème marin

Et maintenant, cela ne dépend que de toi : (AA, p.219)

  • variation. cf p. 199 et 202

« Hier soir je pensais à elle ; je parlais avec elle, comme je faisais souvent, plus aisément en imagination qu’en sa présence réelle ; lorsque soudain je me suis dit : mais elle est morte…» (AA, p.220)

En un certain sens (un sens un peu décharné, soit), on peut dire qu’il n’aima jamais qu’elle.

La citation entre guillemets est tirée du journal d'André Gide, Et Nunc Manet in Te - Journal 1939-1949, Pléiade 1959, pp.1123. Gide évoque sa femme Madeleine. La phrase suivante est un commentaire de Renaud Camus (du moins je suppose).

  • mort, journal, réalité/imagination

L’auteur apprécierait qu’on ne lise pas ces pages comme un roman. (AA, p.220)

Phrase de Virginia Woolf au dos de la première page du manuscrit des Vagues. voir page 25 de L'Amour l'Automne, soit à la suite de la page racontant l'anecdote des tombes. Les pages 24 et 25 de L'Amour l'Automne organisent ces pages, servent de fil directeur des thèmes.



Phrase qu'on peut imaginer Renaud Camus prononcer à propos des Églogues.

  • Woolf, The Waves, les Vagues

Ainsi que pourra vous le dire n’importe quel spécialiste des reptiles, le fer-de-lance est parmi les plus redoutables serpents connus de l’homme. Lorsque Nero Wolf s’en voit offrir un, Archie, son bras droit, sait qu’il est à deux pas de résoudre les crimes diaboliquement intelligents qui l’occupent à ce moment-là.

Phrase citée en anglais page 25. Ce thème continue sur la page 26.

Fer-de-Lance est le premier roman de Rex Stout à introduire le couple de personnages Nero Wolfe et Archie Goodwin.
Rex Stout est né dans l'Indiana, il a écrit The President vanishes, ce qui rappelle A Lady vanishes, film d'Hitchcock que Renaud Camus a toujours désigné comme étant le seul à montre la Caronie, dont le roi (rex) est Roman (cf. Roman Roi).

Notons que "Wolf" ici apparaît sans "e": erreur ou choix? Archie => a, r, c; Nero => noir, thématique des noms reprenant une couleur.
Le détective reste le symbole du lecteur déchiffrant les signes (voir Dupin et Le double assassinat dans la rue Morgue et La lettre volée de Poe.
Fer-de-Lance : Lance, chevalier, Percival, personnage des Vagues de Virginia Woolf.
reptile, serpent, snake => utilisation des lettres a, k (cf. l'exergue à la lettre).

  • Woolf, Wolfe, Wolf, Lance, Archie, Nero (noir, couleur) Wolf, détective/enquête,

On peut s’avancer soi-même entre les rayonnages, marcher, renoncer à des directions qui s’offrent interminablement de part et d’autre, s’aventurer au hasard, fermer les yeux, laisser aller la main sur les pans de livres, sur le plat des reliures : après quoi les choses, jamais, ne pourront plus être les mêmes. (AA, p.220-221)

Page 161, on avait déjà «Dans la bibliothèque vide il faudrait donc s’avancer soi-même entre les rayons, marcher, renoncer à des directions qui s’ouvrent interminablement de part et d’autre, s’aventurer au hasard —», phrase qui se poursuivait sans solution de continuité par une citation de Palace de Claude Simon:

Dans la bibliothèque vide il faudrait donc s’avancer soi-même entre les rayons, marcher, renoncer à des directions qui s’ouvrent interminablement de part et d’autre, s’aventurer au hasard — moyennant quoi sans doute ils se consolent de cette malédiction qui les force à errer sans trêve d’un palace posé, ou plutôt hissé à dos d’homme sur les neiges étincelantes à un palace entouré de palmiers (puis de nouveau au sein des solitudes glacées, puis de nouveau sous le bruissement rêche des palmes balancées et cela sans espoir de fin ni de changement sinon de temps à autre (AA, pp.161 à 169)

Il s'agit sans doute de la bibliothèque souterraine construite dans l'Arkansas par Philip Johnson, bibliothèque déjà rencontrée p.43 de L'Amour l'Automne et souvent citée dans Passage:

Dans la bibliothèque, pas un lecteur. On peut s'avancer soi-même entre les rayonnages, marcher, renoncer à des directions qui s'offrent interminablement de part et d'autre, s'aventurer au hasard, fermer les yeux, laisser aller la main sur les pans de livres, sur le plat des reliures. Un récit de voyage s'orne de la photographie d'un kiosque chinois, dans le jardin public de Para, après quoi les choses, jamais, ne pourront plus être les mêmes. (Passage, p.29)

La bibliothèque est clairement identifiée dans Le Royaume de Sobrarbe:

Pour des raisons églogales, j'ai acheté un livre sur Otto Wagner et un autre sur Philip Johnson ou plus exactement, car je n'ai pas trouvé sur lui de monographie générale telle que j'en cherchais sans trop y croire, un livre sur sa fameuse "maison de verre", à New Canaan, dans le Connecticut. C'est là qu'il nous a reçus, William Burke et moi, un jour de 1969 ou 1970. William l'avait rencontré quelques années plus tôt sur le campus de Hendrix College, dans l'Arkansas, où Johnson construisait une vaste bibliothèque universitaire souterraine, que j'ai beaucoup pratiquée moi-même, justement en 1970. Par des recherches internettiques, j'ai appris que cette bibliothèque avait été détruite, ce qui m'étonne et m'intrigue beaucoup. (Le Royaume de Sobrarbe, p.484)

  • bibliothèque, Arkansas, Philip Johnson

Cependant la mère de Celan, pour lupin, ne disait pas Lupine, qui est pourtant le mot le plus courant : elle disait Wolfsbohne, grain de loup (ou bien graine). "Wolf’s Bean" is one of several poems excised by [le poète] from his collection Die Niemandsrose of 1963, but carefully preserved by him. Il y a des roses dans la maison. Il y a sept roses dans la maison. Here the overshadowing past — the parenthesis **************** that takes up most of the poem — is framed in the spare reiterated evocation of survival’s present and future, embodied in the sleeping child… minimal words, halting speech rhythms, the bare bones of Celan’s art. (AA, p.220-221)

Il s'agit d'un poème que Celan n'a pas retenu pour le recueil de poèmes La Rose de personne. Ces quelques phrases mélangent des vers du poème et les explications du critique et traducteur Michael Hamburger.
Cette traduction et présentation de Hamburger date de 1997. Je ne sais à quelle date le poème Wolfsbohne a été connu du public (en existait-il une version allemande publiée? et si oui, à quelle date, depuis quelle date?
Toujours est-il qu'apparemment, si l'on en croit Été p.211, la grand-mère de Renaud Camus appelait son petit-fils "mon lupin":

— Ah, voilà mon lupin! disait ma grand-mère lorsque j'allais lui rendre visite, au Bon Pasteur, où elle allait mourir. (Été (1982), p.211'')

Cette citation nous ramène à Ralph Sarkonak, vu plus haut dans ce fil. En effet, en 2005 Sarkonak a posé une série de questions à Renaud Camus:

«Page... le narrateur dit que sa grand-mère que sa grand-mère l'appelle volontiers "mon lupin", c'est-à-dire, n'est-ce pas, mon petit loup. Et dès la page suivante vous informez le lecteur que Winifred Wagner appelait Hitler familièrement "Wolf", c'est-à-dire Loup, bien sûr. Pourquoi ce rapprochement? Quel rapport y a-t-il entre petit loup et le loup? (Le Royaume de Sobrarbe (2008), p.197)

  • rose (couleur), mort, loup, Celan, mémoire, destruction des juifs, grand-mère, Sarkonak



Je place après les explications le texte en lecture continue, dans l'espoir que vous puissiez percevoir la rapidité acquise à la lecture, l'impression de dévoilement, de course, d'écho, le plaisir de "passer" sans être arrêté.

**************** Car en effet l’arc est immense des virtualités d’interprétation auxquels peut-être soumise, et de par son dépouillement même, la sculpture de Richard Serra. Personnellement je n’en dirais pas tout à fait autant, et même très au contraire, de celle d’Anthony Caro, que longtemps j’ai cru aimer beaucoup, et d’abord en ses manifestations les plus lourdes (littéralement), telles que cette pièce si massive, Palace, qui des mois durant fut au premier étage, en cette maison même (et je ne sais même pas comment on avait bien pu arriver à la hisser jusque là) ; mais cet artiste m’a déçu, à la longue, et tout spécialement à l’occasion de la petite exposition de Paris, cet automne, la prétendue confrontation avec Manet, autour du Déjeuner sur l’herbe — franchement je n’ai jamais rien vu de plus absurde.

« Et maintenant cela dépend de toi.

— Dieu a marqué les jours de ton règne, et il en a marqué la fin. »

En fait Histoire d’Eugène a été réédité dans les années récentes, et de toute façon il doit être possible de se procurer, au prix de quelques recherches sur le net, un exemplaire de l’édition originale (1930). L’élégant Acer Aspire 5670 est un étonnant concentré des toutes dernières technologies mobiles, qui intègre la puissance de pointe et la polyvalence de la Technologie Mobile Intel® Centrino ® Duo, offrant des performances continues. Ou bien, « Miss Landon you are Miss No ». Le docteur Morgan, qui a terminé ses préparatifs, émet une sorte de sifflement, assez faible, continu, à peine modulé. La richesse des distances, la profusion de la végétation, la délicatesse des passages : the _civilisation_, after India. J’insisterai surtout sur cela. Je pensai à l’obole de Charon. Yo era en mis suenos, don Ramon, viajero / del aspero camino… Jusqu’à «…au florin irréversible de Léopold Bloom ; au louis dont l’effigie trahit, près de Varennes, Louis XVI en fuite. Comme dans un rêve, la pensée selon laquelle etc.

Il n’apprécie pas ma conversation qui commence toujours par « Yes, but… ». Mille amitiés au capitaine Bartock.

Les participants au colloque (mais tout cela est si loin !) se disputent à propos d’une photographie de l’hôtel Colon, que l’un d’entre eux a fait passer entre les travées : il s’agit de savoir si la lecture du roman serait affectée, oui ou non, par la présence de pareille image, entre ses pages. There was always a woman dying of cancer even here. Et j’avais dû fuir, déjà blessé, entre les plates-bandes et les fausses colonnes romaines, à Barcelone, car on découvrit des traces de mon sang à travers toute la roseraie ; tandis qu’à Nauplie j’étais tranquillement assis sur un banc, la tête renversée en arrière comme un dormeur, mais les yeux grands ouverts encore.

C’est donc un assassiné qui parle, et il dit :

«L’usage que Mme Camusot fait de la métaphore, en disant à Blondet à propos de Diane : "Ce jeune homme est un fleur", nous paraît ne laisser aucun doute sur l’intention du romancier.»

Il y avait là un garçon très beau qui ressemblait à Simon tel qu’il apparaît, en compagnie de deux autres personnages (dont l’un, celui de gauche, ressemble lui-même étonnamment, remarquons-le au passage, à Robbe-Grillet — un Robbe-Grillet qui serait garagiste, ou mécanicien, ou membre de quelque section anarchiste), et dans une pose (le garçon très beau), une tenue, un mélange de recherche et de simplicité, qui avaient représenté pour moi, des années durant, et aujourd’hui encore, au fond, l’image parfaite de l’idéale élégance, sur une photographie reproduite dans la revue Entretiens n° 31, au revers d’une autre montrant celle-là un mouvement de foule, une manifestation populaire, l’enterrement politique agité d’une leader anarchiste, dans les premiers mois de la Guerre civile.

Une autre encore, quelques dizaines de pages plus loin, montre, celle-ci, diverses figures assemblées autour d’une table de fer, dans un jardin («L’Herbe») : l’un de ces personnages est un enfant qui peut avoir sept ans, peut-être neuf — cependant il ne saurait s’agir de l’auteur lui-même, lequel est né en 1913, comme on sait (il est mort l’année dernière) ; alors que le cliché, si l’on en juge d’après les tenues des femmes, en particulier, doit être un peu antérieur à cette date, ou bien, selon la datation la plus tardive, coïncider à peu près avec elle. «La sensation de l’assemblage est somme toute commune aux deux œuvres», dit le catalogue. Et certes on le veut bien, mais, outre que la "sensation de l’assemblage" pourrait être commune à n’importe quelles "deux œuvres" dès lors que la seconde se présente explicitement comme une variation formelle sur les thèmes fournis par la première (l’assemblée dans un parc, dans un bois, la nappe étalée, le repas de plaisir au creux d’une clairière), quel intérêt y a-t-il à transposer en des formes d’acier, au demeurant sans grâce particulière, à son avis, et même assez ingrates, les figures familières d’un tableau célèbre entre tous?

Le propre de la réalité est de nous paraître irréelle, incohérente, du fait qu’elle se présente comme un perpétuel défi à la logique, au bon sens, du moins tels que nous avons pris l’habitude de les voir régner dans les livres. Manneret prend d’abord Johnson pour son fils, il le prend pour Georges Marchat, ou Marchant, il le prend pour monsieur Tchang, il le prend pour Sir Ralph, il le prend pour le roi Boris. Dans un roman autobiographique au rythme échevelé, dit encore l’article du Monde, l’écrivain livre ses souvenirs d’enfance et de l’île, dans les années 1930. Le récit qu’il fait de la révolution castriste est précis et détaillé, d’autant que la structure narrative se modifie imperceptiblement.

La structure narrative se modifie imperceptiblement. La structure se modifie. Vite Nemo, debout! C’était une bibliothèque. Les obsessions et les problèmes de Monnet se reflètent dans sa musique avec une sensibilité de sismographe, et il semble que cet homme aimable et gai se libère dans son art de son côté sombre et nocturne. On a donc, si l’on veut, dans la partie I : W1 (la roman fictif), et P1 (l’histoire Perec), et, dans la partie II, W2 et P2 redoublant, en reflet, les deux éléments de la première partie. Ce qui est important pour Duchamp, c’est le travestissement, et le jeu qu’il y a derrière lui.

Nous sommes ici parmi des amis. Nous sommes ici entre amis. Il n’y a ici que des amis. We are here among friends. Il n’en reste pas moins que le chien Wilson, malgré la cure analytique à laquelle il est soumis, a encore une fois montré les dents à son maître lui-même. Voilà du moins ce qu’écrit Ralph Sarkonak, de Victoria, sur l’île de Vancouver, où il est allé rendre visite à sa mère (étant bien entendu, n’est-ce pas, que Vancouver, la ville, ne se trouve nullement sur l’île de ce nom, mais en face).

De même il faudra bien se garder de confondre Nauman, ses écrans, ses images, ses néons, ses lettres échangées (None Sing Neon Sign, 1970), et Wegman, avec les grandes photographies de ses braques et ses petits dessins (Woman with two hairs, 1976). La découverte du rayogramme (voir chapitre 6) confirme, s’il en était besoin, que parmi les multiples découvertes, fussent-elles « accidentelles » qui se présentent à un artiste au cours de ses recherches, il ne retient que celles qui répondent à ses préoccupations propres. Ils n’ont croisé personne le long du fameux "Chemin de campagne", ce jour-là, mais la brume était si dense, comme je l’ai déjà dit, que du champ qu’ils longeaient ils ne distinguaient rien, de sorte qu’un homme qui n’aurait pas voulu être vu aurait pu sans mal se soustraire à leurs regards. La vie, en effet, au lieu d’être faite de petits moments séparés qu’on éprouve l’un après l’autre, paraissait s’étendre devant nous comme une terre de rêve, tellement variée, si nouvelle, si belle, qu’aucune certitude ne semblait pouvoir jamais introduire de douleur, de joie, d’amour ni de lumière au sein de cette paix.

En revanche, pour Max de Bade (le dernier chancelier de Guillaume II), il faut chercher à Max, dans le dictionnaire, ou bien à Maximilien, bien qu’à la vérité il n’ait jamais régné sur rien, et n’ait fait aux affaires, même, que le passage le plus bref (en octobre et novembre 1918). Dans le _Grand Larousse encyclopédique_, par exemple, au-dessus de la photographie détourée qui le montre marchant en uniforme strict, les mains dans les poches, un bandeau noir à la manche gauche de son long manteau militaire, on voit la reproduction de la toile bien connue qui représente, elle, la mort par exécution, cinquante ans plus tôt, à des milliers de kilomètres de là, de son impérial homonyme, l’infortuné mari de l’impératrice Charlotte, ou Carlotta.

De ce tableau il existe plusieurs versions, le peintre ayant modifié plusieurs détails de sa composition au fur et à mesure que lui arrivaient par les journaux des précisions inédites sur les circonstances du drame. Il semble que son intention ait été de mettre en cause aussi clairement que possible celui qu’il tenait pour le véritable responsable de ce désastre, en l’occurrence nul autre que son propre souverain, l’empereur des Français. C’est ainsi que dans la version ultime les soldats chargés d’ouvrir le feu ont des tenues tout à fait voisines de celles des soldats français. Le dictionnaire commet d’ailleurs une erreur, à ce propos : car si c’est bien cette version-là qu’il reproduit en effet, la légende, au-dessous de l’image, prétend tout à fait à tort qu’il s’agit du tableau conservé en Amérique, en Nouvelle-Angleterre, tableau qui n’est qu’une première ébauche du sujet, tout à fait magnifique, sans doute, mais bien différente de l’œuvre achevée.

Justement Miss Landon est peintre. Elle tient son journal. Elle s’embarque à bord d’un cargo dans l’intention de faire le tour du monde: son dessein est de produire en route des toiles et des pages, et de tirer de cette expérience un peu rude, sans doute, la matière d’un livre, d’un film et d’une exposition. La longue mélodie du mouvement lent, Lento moderato, qui contient d’incontestables réminiscences de la Romance pour piano de 1918, est introduite par les bois. C’est une nouvelle évocation de la mer, paisible, puis agitée. Et il n’est certainement pas abusif d’y reconnaître des traces, une influence, une imprégnation du lieu de la composition, en l’occurrence Morar, donc, et le Station Hotel, avec ses vues sur le large et les îles.

Revenez cette après-midi. Onze et neuf dix-sept. Cependant il n’est pas douteux qu’Arnold, nourri comme il l’était de culture classique (serait-ce seulement par son père, un éducateur de renom), lorsqu’il évoque, au tout dernier vers de Dover Beach, des armées aveugles s’affrontant dans la nuit, songe à une bataille précise, un épisode de l’expédition de Sicile, une mêlée au cours de laquelle la confusion entre les combattants était encore aggravée, au moins, par la connaissance, de la part des uns, du mot de passe et de reconnaissance des autres : de sorte qu’il était tout à fait impossible, dans l’obscurité totale, de distinguer les amis des ennemis.

Le changement de nom s’explique sans doute par le désir, de la part de la direction de l’hôtel, de ne pas trop insister sur l’extrême proximité de la gare, qui pourrait alarmer certains clients potentiels ; il ne faut pas oublier toutefois que du temps de Bax il était possible pour lui, dans ces solitudes qui nous semblent si marquées, de prendre un train de l’autre côté de la rue, ou de la route, et d’être à Londres neuf ou dix heures plus tard, sans avoir seulement à se soucier de "correspondances". Car la vie, au lieu d’être faite de petits moments isolés que Ouane est amené à vivre tour à tour, lui donnait soudain la sensation de former un grand tout, oui, comme une énorme vague qui allait l’emporter et viendrait avec lui se briser sur la plage, en contrebas, parmi les tombes fictives de l’équipe de tournage. Comment peut-on être amoureux d’un nom ?

Et maintenant, cela ne dépend que de toi :

«Hier soir je pensais à elle ; je parlais avec elle, comme je faisais souvent, plus aisément en imagination qu’en sa présence réelle ; lorsque soudain je me suis dit : mais elle est morte…»

En un certain sens (un sens un peu décharné, soit), on peut dire qu’il n’aima jamais qu’elle. L’auteur apprécierait qu’on ne lise pas ces pages comme un roman. Ainsi que pourra vous le dire n’importe quel spécialiste des reptiles, le fer-de-lance est parmi les plus redoutables serpents connus de l’homme. Lorsque Nero Wolf s’en voit offrir un, Archie, son bras droit, sait qu’il est à deux pas de résoudre les crimes diaboliquement intelligents qui l’occupent à ce moment-là. On peut s’avancer soi-même entre les rayonnages, marcher, renoncer à des directions qui s’offrent interminablement de part et d’autre, s’aventurer au hasard, fermer les yeux, laisser aller la main sur les pans de livres, sur le plat des reliures : après quoi les choses, jamais, ne pourront plus être les mêmes.

Cependant la mère de Celan, pour lupin, ne disait pas Lupine, qui est pourtant le mot le plus courant : elle disait Wolfsbohne, grain de loup (ou bien graine). "Wolf’s Bean" is one of several poems excised by le poète from his collection Die Niemandsrose of 1963, but carefully preserved by him. Il y a des roses dans la maison. Il y a sept roses dans la maison. Here the overshadowing past — the parenthesis ***************** that takes up most of the poem — is framed in the spare reiterated evocation of survival’s present and future, embodied in the sleeping child… minimal words, halting speech rhythms, the bare bones of Celan’s art."

Cheveux-Verts

Un peu de couleur dans ce blog triste :







« Un jour, ils l'ont croisée dans le couloir comme ils ramenaient chez eux un grand soldat américain un peu ivre, débraillé, velu, et ils on dû lui parler, l'entendre une demi-heure, tandis que Cheveux-Verts passait la main sur les cuisses et la braguette et dans la chemise du visiteur.» (Renaud Camus, Passage, p.19).


Dédicaces et variations

Trois phrases se succèdent à faible intervalle dans Echange (que j'ai rouvert pour commenter L'Amour l'Automne, misère de moi) :

Et l'on retrouvera effectivement après sa mort, avec ses papiers, dans une grande pièce nue aux volets tirés, un exemplaire poussiéreux, déchiré, souvent feuilleté, du Théâtre et son double, portant, à la page de garde, ou plutôt de faux titre, quelques mots difficiles à interpréter: «N'est ce pas étonnant?» , peut-être.
Denis Duparc, Echange (1976), p.140

Puis il aperçoit, à la page 133, quelques mots tracés à l'encre verte. «En souvenir de cette soirée où vous m'avez sauvé du désespoir. Aden, 1/9/63.
Ibid, p.142

A des années d'écart, les mêmes motifs, les mêmes entrelacs de l'appui imposent leurs lys renversés aux petites baies de la côte turque, en face de lui tandis qu'il écrit ceci, peut-être, vers Mithymna, et au jardin avec son jet d'eau, n'est-ce pas étonnant?
Ibid, p.143

Cette dernière phrase fait écho à l'incipit de Passage et au thème du motif (voir AA page 14 et quelques explications ici).
La première dédicace (n'est-ce pas étonnant) est en fait assez rare, la seconde (sauvée du désespoir) revient régulièrement. Au fil des années nous avons obtenu l'origine des deux.

N'est ce pas étonnant ?

L'origine nous en est donnée dans Journal d'un voyage en France, paru en 1981. L'allusion était donc incompréhensible en 1976. (Connaître l'origine des mots et des phrases n'est pas nécessaire à la lecture des Eglogues. C'est un supplément de satisfaction personnelle, l'impression d'entrer dans un secret, de comprendre un clin d'œil. Mais ce n'est pas indispensable tant qu'on reste sensible aux phénomènes d'échos.)

Peu de temps après ma rencontre avec D., en 1969, je lui avais offert une lettre d'Artaud, assez insignifiante pour l'essentiel, mais qui se terminait par ces mots, au-dessus de la signature: «N'est ce pas étonnant?» De sorte qu'à cette question toute rhétorique se superposent toujours pour moi le visage d'Artaud et la lumière tremblantes d'amours à leur début.
Renaud Camus, Journal d'un voyage en France (1981), p.464

Incompréhensibles, donc, les allusions dans Echange publié en 1976 :

Et l'on retrouvera effectivement après sa mort, avec ses papiers, dans une grande pièce nue aux volets tirés, un exemplaire poussiéreux, déchiré, souvent feuilleté, du Théâtre et son double, portant, à la page de garde, ou plutôt de faux titre, quelques mots difficiles à interpréter: «N'est ce pas étonnant?» , peut-être.
Denis Duparc, Echange, p.140

A des années d'écart, les mêmes motifs, les mêmes entrelacs de l'appui imposent leurs lys renversés aux petites baies de la côte turque, en face de lui tandis qu'il écrit ceci, peut-être, vers Mithymna, et au jardin avec son jet d'eau, n'est-ce pas étonnant?
Ibid, p.143

Et dans Eté, tandis que se termine (s'effiloche) la liaison avec William Burke, le fragment est donné seul, out of the blue:

N'est-ce pas étonnant ?
Jean-Renaud Camus & Denis Duvert, Eté (1982), p.236

Ces deux allusions à «n'est-ce pas étonnant» dans Échange sont séparées par l'allusion à une autre dédicace «en souvenir…» qui revient bien plus souvent, véritable leitmotiv à travers les Eglogues.
Son origine nous a été révélée en 2007 par le Journal de Travers (journal de 1976). Je fournis le relevé chronologique de ses apparitions:

En souvenir de cette soirée où vous m'avez sauvé du désespoir

Puis il aperçoit, sur la page de garde, quelques mots tracés à l'encre verte. En souvenir de cette soirée où vous m'avez sauvé du désespoir. La signature n'est qu'une initiale, qu'il n'est pas sûr d'identifier.
Renaud Camus, Passage (1975), p.133

En souvenir de cette soirée où vous m'avez sauvé du désespoir.
Ibid, dernière page (p.205)

Puis il aperçoit, à la page 133, quelques mots tracés à l'encre verte: «En souvenir de cette soirée où vous m'avez sauvé du désespoir. Aden 1/9/63.
Denis Duparc, Echange (1976), p.142

Il n'y a rien d'autre à lire, dans cette grande maison fermée depuis des mois, isolée entre bois et champs, près de la rivière, que ce vieux volume du siècle dernier, jauni, un peu déchiré et dédicacé en français à un inconnu dont le nom de famille n'est pas celui de Carie : « En souvenir de cette soirée où vous m'avez sauvé du désespoir… »
Renaud Camus & Tony Duparc, Travers (1978), p.103

Effectivement, cet exemplaire poussiéreux, déchiré, souvent feuilleté, porte à la page de garde, ou plutôt de faux titre, ces quelques mots tracés à l'encre violette: «En souvenir de cette soirée où vous m'avez sauvé du désespoir. Los Angeles, 3/7/79.»
Jean-Renaud Camus & Denis Duvert, Eté (1982), p.191

— Ah, voilà mon renard! disait ma tante Marthe lorsque j'allais la voir au Saint-Nom, la clinique où nous avions dû finalement la faire entrer. Le lupin étant sa fleur préférée, je lui en portais d'immenses bouquets qu'armé, assez ridiculement, d'un grand sécateur, tout à fait disproportionné, j'avais réunis pour elle à la croisée des allées, sous ma fenêtre. Elle les disposait dans un petit vase en cristal de roche qui partageait, très périlleusement, une table minuscule avec une carafe d'eau, un verre à pied, un dictionnaire franco-italien et un gros volume du XIXe siècle, l' Orlando furioso, qu'elle s'obstinait à lire ligne à ligne, dans la langue originale malgré la très mauvaise connaissance qu'elle en avait. J'ai toujours soupçonné, de façon un peu niaisement romanesque, sans doute, que ce livre lui avait été offert par quelque amant qu'elle avait dû quitter précipitamment à Venise, à l'issue de ses premières vacances indépendantes, dans les premiers jours de septembre 1939. La page de garde portait seulement ces mots, tracés à l'encre violette : Nel ricordo di questa serata in cui mi avete salvato dalla disperazione. La signature n'était qu'une initiale, un M, à moins qu'il ne se soit agi d'un N particulièrement mal formé.
Ibid, p.329

Il n'y a rien d'autre à lire, dans cette grande maison fermée depuis des mois, isolée entre la montagne et la mer, que ce vieux volume du siècle dernier, relié à la cathédrale et dédicacé en français, d'une encre verte, à un inconnu dont le nom n'est pas celui du propriétaire: «En souvenir de cette soirée où vous m'avez sauvé du désespoir. Athènes, 1er sept. 1936.»
Ibid, p.406

Ce n'est qu'en 2007 que nous connaîtrons la source de cette dédicace et les transpositions dont elle a fait l'objet. La scène a eu lieu aux environs d'Oxford:

C'est en feuilletant, très indiscrètement, le livre de Chiara, que j'avais trouvé cette dédicace qui m'avait rendu fou de jalousie: «En souvenir de cette soirée où vous m'avez sauvé du désespoir... Paris, Montparnasse», et la date.»
Renaud Camus, Journal de Travers, p.523


On notera les variations sur la couleur de l'encre, la date, le lieu, la présence ou non d'une initiale. Le motif de la maison abandonnée et du livre jauni est lui repris dans Vaisseaux brûlés:

536. J'ai cru remarquer que j'intéressais plus de monde — ce ne sont pas des foules déchaînées, que le lecteur ne se méprenne surtout pas (mais je doute qu'il y ait tendance, au moins sur ce point (surtout s'il a découvert, de ce livre, un exemplaire jauni par le temps, demi-abandonné dans quelque maison presque toujours inhabitée, aux environs de 2077 (si tant est qu'alors il y ait encore des maisons, encore des livres et toujours des lecteurs (589, 597)) — lorsque j'étais nu, ou le bassin entouré d'une serviette, que lorsque j'étais habillé.
Renaud Camus, Vaisseaux brûlés, 536

tant et si bien que la précision 2077 a été ajoutée dans la version en ligne de Travers.

Travers III, chapitre 3, pages 150-151

Dernière mise à jour le 05/11/10. Billet a priori terminé, aux quelques précisions près que je pourrai ajouter le cas échéant.

La première page du chapitre, la page 149, comporte vingt-trois lignes, traits de partition inclus.
Les pages suivantes en comportent trente-six.

La page 150 est encore partagée en trois, le deuxième fil réduit à une ligne, comme le premier, le troisième occupant presque toute la place (36 lignes -premier fil -trait -deuxième fil -trait = 32 lignes). Je ne respecte pas le nombre de lignes, mais je respecte la partition de la page:

moyen de faire autrement?), on sent bien qu'il ne fait pas grand cas du


de l'été indien. Les Parques ne font pas de prédictions. Un zoo à Marianna?


tible et autonome. L'écoulement (signe de l'Eau) se manifeste dans la conduite générale de la vie ; on laisse échapper les chances. La plus grande partie de la surface du monde va se transformer en désert. Enfant, dit Indiana, mon père m'emmenait avec lui dans les Comptoirs, dans les Loges, à travers tout le Deccan. I'm standing still, I'm old, I'm half of stone. "Sir Lovelock", comme l'appelle Le Monde, estime que les populations de la planète se regrouperont autour de l'Arctique, du fait du réchauffement climatique imminent, et se déchireront pour l'espace, sous la conduite de seigneurs de la guerre. J'ai bien aimé le soir aussi. Contentons-nous de considérer un peu plus précisément ici l'occurrence déjà mentionnée du mot or, et nous verrons combien il est difficile de déterminer précisément sa signification. Métastase succède à Zeno dans la charge de poète impérial. Je suis à moitié fait de pierre. Dans Jeux (1913), les lignes mélodiques se démultiplient à l'infini et sembleront errer à l'aveuglette. Giocate, giocate pure : non è di voi che stiamo parlando. Sitôt suggérés, les motifs s'évanouissent, et, comme la balle de tennis, vont ailleurs, dans un au-delà d'où nous reviennent d'autres messages, plus ambigus encore, et plus fugitifs».

Et Marcel Marnat de poursuivre :

Debussy lui-même, un an après une création sombrée dans l'indifférence, crut bon de justifier ce parti pris d'évaporation perpétuelle en reliant intimement les phases de la partition à un scénario très détaillé. MAIS LA PARADE ÉTAIT VAINE : cette présence ensorcelante d'un au-delà qui, à la fin, renvoie la balle, c'est une fois de plus la mort qui triomphe en cette voix étrange. Torturé dans son pays, le moine Tito de Alencar, réfugié en France, se suicide «aux confins désolés d'une cité ouvrière», près de Lyon, après avoir embarrassé ses pairs en leur donnant à voir une image de l'homme qu'il refusaient: l'autre face de l'humanité, cruelle, bestiale, démoniaque. L'acteur qui dans Senso tient le rôle de Franz Mahler, le lieutenant autrichien, avait été trois ans plus tôt, dans

J.R.G. Le Camus et Antoine du Parc, L'Amour l'Automne, p.150

La page suivante se sépare en six fils par le jeu d'appels de note successifs.


pauvre Arnold : sa véritable idole, c'est Hart Crane. Le point culminant a


Non, je ne crois pas, pourquoi? De la femme qui habitait la grand villa


Strangers on a Train, le joueur de tennis qu'un compagnon de voyage qui n'est autre que le diable, manifestement, essaie d'entraîner dans un échange de crimes. L'Argentine, pour sa part, préfère la scie et le couteau électrique.
Justement la veuve de Peron, qui gouvernait grâce aux conseils de son tout-puissant tireur de cartes, a dû quitter le pouvoir, elle aussi, après deux années d'une présidence agitée. Une lettre en plus en moins change tout; le nom s'en va de biais, ce n'est plus moi. Fred*** me fait traduire pour lui


*** Ni Person ni Hugh ****, mais Hughes, Fred Hughes, qui fut des


**** Hugh Person, on s'en souvient, est le "héros", si l'on peut dire, de Transparent Things, roman dont Ronald, à San Francisco, dans Été, se voit offrir un bel exemplaire relié de noir, sous une jaquette argentée; mince volume dans lequel le donateur (que les auteurs appellent "Sandor", sans doute par discrétion, mais en fait, loin d'être un compatriote de Bartok, de Liszt ou de Sandor Wagner, il était d'origine grecque) a glissé, très pertinemment, une carte postale produite par la firme No Comment & Sons et dont le recto est entièrement blanc : NOWHERE, U.S.A. - et à la main : a memento ofyour visit, Love, etc. En son studio des bords du fleuve, dans les quartiers sud de la ville, Indiana lit des écrivains aussi intensément new-yorkais que Whitman et Melville, et il compose de superbes tableaux autour du grand poème de Crane*****, The Bridge.


***** Dans La Chambre, la mère de Jacob est formelle, elle n'a pas une seconde d'hésitation : l'enfant doit sans délai se débarrasser de la chose, il lui faut l'abandonner immédiatement sur la plage, jeter cette abomination — et il la jette en effet, oui, mais il la ramasse subrepticement, dès que l'occasion s'en présente, et la nuit elle est dans sa chambre, comme si de rien n'était. Dans La Promenade au phare la mère de James, elle, n'est pas moins horrifiée que Mrs Flanders (It was that horrid skull again),mais elle

Ibid, p.151

En considérant que les mêmes règles de mise en page que pour la fin d' Echange s'appliquent [1], le jeu va consister à trouver des échos, des règles de passage, entre les fils.
Nous avons vu pour la page 149 que les fils 2 et 3 pouvaient faire référence à des mots du fil 1, mais pas sur la même page: plusieurs pages plus loin. Il semble donc que les échos jouent sur plusieurs pages; c'est pourquoi je vais considérer les deux pages non comme deux pages, mais une seule feuille. (En d'autres termes, quand on a le livre ouvert devant soi, les relations sont à chercher aussi bien de haut en bas (à travers les partitions) que de gauche à droite (p.150 et 151).
Je vais présenter le corps du texte d'un bloc:

moyen de faire autrement?), on sent bien qu'il ne fait pas grand cas du pauvre Arnold : sa véritable idole, c'est Hart Crane. Le point culminant a


de l'été indien. Les Parques ne font pas de prédictions. Un zoo à Marianna? Non, je ne crois pas, pourquoi? De la femme qui habitait la grand villa


tible et autonome. L'écoulement (signe de l'Eau) se manifeste dans la conduite générale de la vie ; on laisse échapper les chances. La plus grande partie de la surface du monde va se transformer en désert. Enfant, dit Indiana, mon père m'emmenait avec lui dans les Comptoirs, dans les Loges, à travers tout le Deccan. I'm standing still, I'm old, I'm half of stone. "Sir Lovelock", comme l'appelle Le Monde, estime que les populations de la planète se regrouperont autour de l'Arctique, du fait du réchauffement climatique imminent, et se déchireront pour l'espace, sous la conduite de seigneurs de la guerre. J'ai bien aimé le soir aussi. Contentons-nous de considérer un peu plus précisément ici l'occurrence déjà mentionnée du mot or, et nous verrons combien il est difficile de déterminer précisément sa signification. Métastase succède à Zeno dans la charge de poète impérial. Je suis à moitié fait de pierre. Dans Jeux (1913), les lignes mélodiques se démultiplient à l'infini et sembleront errer à l'aveuglette. Giocate, giocate pure : non è di voi che stiamo parlando. Sitôt suggérés, les motifs s'évanouissent, et, comme la balle de tennis, vont ailleurs, dans un au-delà d'où nous reviennent d'autres messages, plus ambigus encore, et plus fugitifs».

Et Marcel Marnat de poursuivre :

Debussy lui-même, un an après une création sombrée dans l'indifférence, crut bon de justifier ce parti pris d'évaporation perpétuelle en reliant intimement les phases de la partition à un scénario très détaillé. MAIS LA PARADE ÉTAIT VAINE : cette présence ensorcelante d'un au-delà qui, à la fin, renvoie la balle, c'est une fois de plus la mort qui triomphe en cette voix étrange. Torturé dans son pays, le moine Tito de Alencar, réfugié en France, se suicide «aux confins désolés d'une cité ouvrière», près de Lyon, après avoir embarrassé ses pairs en leur donnant à voir une image de l'homme qu'il refusaient: l'autre face de l'humanité, cruelle, bestiale, démoniaque. L'acteur qui dans Senso tient le rôle de Franz Mahler, le lieutenant autrichien, avait été trois ans plus tôt, dans Strangers on a Train, le joueur de tennis qu'un compagnon de voyage qui n'est autre que le diable, manifestement, essaie d'entraîner dans un échange de crimes. L'Argentine, pour sa part, préfère la scie et le couteau électrique.
Justement la veuve de Peron, qui gouvernait grâce aux conseils de son tout-puissant tireur de cartes, a dû quitter le pouvoir, elle aussi, après deux années d'une présidence agitée. Une lettre en plus en moins change tout; le nom s'en va de biais, ce n'est plus moi. Fred*** me fait traduire pour lui


*** Ni Person ni Hugh ****, mais Hughes, Fred Hughes, qui fut des


**** Hugh Person, on s'en souvient, est le "héros", si l'on peut dire, de Transparent Things, roman dont Ronald, à San Francisco, dans Été, se voit offrir un bel exemplaire relié de noir, sous une jaquette argentée; mince volume dans lequel le donateur (que les auteurs appellent "Sandor", sans doute par discrétion, mais en fait, loin d'être un compatriote de Bartok, de Liszt ou de Sandor Wagner, il était d'origine grecque) a glissé, très pertinemment, une carte postale produite par la firme No Comment & Sons et dont le recto est entièrement blanc : NOWHERE, U.S.A. - et à la main : a memento of your visit, Love, etc. En son studio des bords du fleuve, dans les quartiers sud de la ville, Indiana lit des écrivains aussi intensément new-yorkais que Whitman et Melville, et il compose de superbes tableaux autour du grand poème de Crane*****, The Bridge.


***** Dans La Chambre, la mère de Jacob est formelle, elle n'a pas une seconde d'hésitation : l'enfant doit sans délai se débarrasser de la chose, il lui faut l'abandonner immédiatement sur la plage, jeter cette abomination — et il la jette en effet, oui, mais il la ramasse subrepticement, dès que l'occasion s'en présente, et la nuit elle est dans sa chambre, comme si de rien n'était. Dans La Promenade au phare la mère de James, elle, n'est pas moins horrifiée que Mrs Flanders (It was that horrid skull again),mais elle

ibid, p.150-151 présentées comme une seule

  • premier fil

Nous l'avons vu.

  • deuxième fil

Les Parques ne font pas de prédictions. Un zoo à Marianna? Non, je ne crois pas, pourquoi?

Phrases que l'on retrouve dans Passage p.113. Le début du deuxième fil de ce troisième chapitre reprend cette page :

Les Parques ne font pas de prédictions. Elle n'a pas de liaison avec un wattman. Il n'y a pas de zoo à Marianna. Ce n'est pas la fin de l'été indien. Colomb n'hérite pas des cartes et des secrets de son beau-père. Sur la droite, quelques hommes et quelques femmes à demi nus joignent les mains, inclinant la tête, le dos courbé, ou mettant un genou à terre. Quelques-uns d'entre eux sont encore cachés par une végétation exubérante, de larges feuilles découpées, ou minces, pointues, hérissées, que dominent de hauts palmiers aux troncs penchés et lisses au sommet desquels les palmes s'épanouissent en bouquet, comme un jet d'eau. On ne peut pas se fier à la biographie écrite par son fils, qui diverge d'avec Las Casas sur ce point comme sur beaucoup d'autres, et dont on ne possède d'ailleurs que la traduction italienne, publiée à Venise. (Passage, p.113)

prédiction: le Cancer, signe zodiacal représenté par un crabe (cancer) => horoscope, prédire l'avenir.

Un zoo à Marianna? Non, je ne crois pas, pourquoi?

Selon une autre phrase de Passage, le zoo n'est pas à Marianna: «Les grilles chaque fois longées pour se rendre au zoo, à Marianna, non, à Little Rock, à Mobile, à Texarcana, préparent la conjonction invraisemblable qui s'opèrera si longtemps après.» (Passage, p.35)
«“On dirait n’importe quel petit cirque en tournée à Marianna”, dit W» (Journal de Travers, p.421).

De la femme qui habitait la grand villa rouge située immédiatement au-dessous de la nôtre, directement sur l'avenue de Royat, on disait qu'elle était amoureuse du conducteur du tramway (AA, p.151-153)

L'une des maisons voisines des Garnaudes.
La phrase de Passage p.113 «Elle n'a pas de liaison avec un wattman.» s'oppose de biais à la phrase d' Echange p.24: «Madame de L., d'après lui, était vraiment la maîtresse du wattman.»
Et plus loin: «Le wattman passe cent fois par jour devant la grande villa rouge, étonnamment dépourvue de toute espèce de légende.» (Echange p.96) => légende, etc.

  • troisième fil

tible et autonome. L'écoulement (signe de l'Eau) se manifeste dans la conduite générale de la vie ; on laisse échapper les chances. La plus grande partie de la surface du monde va se transformer en désert.

Le mot "écoulement" se trouve également dans le texte de Marianne Alphant que nous venons de voir.
signe de l'Eau: encore un rapport aux signes astrologiques. Le Cancer est le premier signe d'eau (à rapprocher des Parques).
conduite de la vie, ses chances: futur, prédiction.
La plus grande partie de la surface du monde va se transformer en désert: opposition avec l'écoulement de l'eau (ou conséquence...). Encore une prédiction, une vision du futur. Pour comprendre ce fragment il faut sauter deux phrases et poursuivre (c'est une technique qui force l'attention. C'est dans ce sens que Ricardou a pu dire que disjoindre, c'était lier):

"Sir Lovelock", comme l'appelle Le Monde, estime que les populations de la planète se regrouperont autour de l'Arctique, du fait du réchauffement climatique imminent, et se déchireront pour l'espace, sous la conduite de seigneurs de la guerre.

James Lovelock, théoricien du réchauffement climatique. Lovelock: love + lock.
Agacement de Renaud Camus à voir "Sir" suivi du nom de famille et non du prénom comme il se doit.
Troisième fois que "monde" apparaît en deux pages, en trois sens différent: le monde = la société des hommes («il s'est produit dans le monde»), le monde = la planète («la surface du monde»), le Monde = le journal.
"Sir Lovelock" estime que: c'est une prédiction.
Artique: arc.
se déchireront pour l'espace, sous la conduite de seigneurs de la guerre: on peut y voir ce que pense Camus de l'évolution des incivilités (la guerre de tous contre tous). Pour ma part, je pense à la fin de La Possibilité d'une île (mais c'est une association personnelle, non camusienne).

Enfant, dit Indiana, mon père m'emmenait avec lui dans les Comptoirs, dans les Loges, à travers tout le Deccan.

Robert Indiana. citation de Passage. page à préciser.
Le Deccan : en Inde. Indiana a créé un œuvre d'art intitulée Love (voir le poème qui l'accompagne: premier mot=dent; scull=crâne; lettered scar=la cicatrice en forme de lettres (lettre, et scar= a, r, c, s)).
Love//Lovelock.

I'm standing still, I'm old, I'm half of stone.

poème de Hart Crane. Section, ou chapitre, intitulé "Indiana" dans le long poème The Bridge (le pont de Brooklin).
Troisième apparition, cette fois-ci "souterraine" du mot Indiana: Indiana Etat des Etats-Unis p.149, Robert Indiana, "Indiana" section de The Bridge.
stone = stein = pierre : mot/son générateur.

Contentons-nous de considérer un peu plus précisément ici l'occurrence déjà mentionnée du mot or, et nous verrons combien il est difficile de déterminer précisément sa signification.

Cette fois-ci c'est Locke (Love +Locke). Essai philosophique concernant l'entendement humain Livre III, chapitre IX De l'imperfection des mots, §.17. Déjà cité p.56 en anglais et p.81 (traduction de la p.56).
Une autre référence à ce livre est donnée explicitement p.124 de L'Amour l'Automne: «(Essai philosophique concernant l'entendement humain livre II, chap.XXXII, §15): pour autant que je puisse savoir, ce que j'entends par "rouge" est ce que vous entendez par "vert" => voir le vert p.157-159.
difficile de déterminer précisément une signification: nous venons d'en voir deux exemples, avec "monde" et "Indiana".

J'ai bien aimé le soir aussi.

?? goût de Camus pour l'occident, le crépuscule. Mais la platitude de cette phrase est intrigante: d'où vient-elle?

Métastase succède à Zeno dans la charge de poète impérial.

Métastase : cancer, crabe.
poète impérial: l'empereur Charles VI (Karl, arc) à Vienne (nous avons l'importance de Vienne dans le billet sur les noms du premier fil).
Zeno: zen, nez, camus... (C'est une association classique des Eglogues. Dans Est-ce que tu me souviens?, Camus relève la phrase: «L'adjectif camus présente en effet la particularité de ne pouvoir qualifier, pratiquement, qu'un seul substantif.», d'où sans doute l'importance des nez dans son corpus: Tristram Shandy, Le Nez de Gogol, Lionnerie de Poe,... Par ailleurs, il note qu'il n'aime pas son nom, ce qui permet un lien vers William Wilson (Poe encore): «Je m’étais toujours senti de l’aversion pour mon malheureux nom de famille, si inélégant, et pour mon prénom, si trivial, sinon tout à fait plébéien.»)

Je suis à moitié fait de pierre.

Traduction de la phrase de Hart Crane vue plus haut. Phrase tronquée.

Dans Jeux (1913), les lignes mélodiques se démultiplient à l'infini et sembleront errer à l'aveuglette.

1913 : «13 [...] Qui paraît être dans les Églogues le chiffre de la mort, surtout lorsqu'il est rapproché du 9.» Été, p.21
et plus loin: «En tout cas, ce n'est certainement pas par hasard si La Mort à Venise est publiée pour la première fois en 1913 ; ni si Jeux, de Debussy, est créé la même année.» ibid. et Echange, p.236
se démultiplient à l'infini : comme le texte que nous lisons
sembleront errer à l'aveuglette.: comme les lecteurs...

Giocate, giocate pure : non è di voi che stiamo parlando.

Exergue de Passage. Provient du Jardin des Finzi-Contini. (Le relevé des citations en italien a été effectué par EF).

«Jouez, jouez, ce n'est pas de vous que nous parlons.»: du livre considéré comme une conversation saisie de loin, comme des voix à saisir, chaque discours à reconstituer tandis que se mélangent les sujets de conversation qui nous parviennent simultanément, et qui ne retrouvent un enchaînement logique que par l'écrit, la mise à plat successive.
Travers (en 1978) avait déjà évoqué cette difficulté de retrouver l'enchaînement des conversations une fois rentré chez soi, difficulté que l'on trouve notée dans le Journal de Travers[2],et L'Amour l'Automne reprend cette remarque:

(il faudrait faire des arbres généalogiques de conversations, ou bien des cartes où elles seraient des fleuves, des deltas, des autoroutes, des outes, des chemins vicinaux, des massifs de montagnes avec leurs lignes de crêtes ou de partage des eaux, leurs arêtes secondaires, leurs ravins, leurs vallées perdues, leurs brèche de Roland) (Journal de Travers, p.1034)

Rien n'est plus difficile à reconstituer exactement, pour le journalier, que le déroulement exact de propos de table, à cause de l'excès de logique qu'on est toujours tenté d'y apporter a posteriori, au détriment constant des sombres, mystérieuses ou trop évidentes pulsions qui amènent invariablement certain convive à détourner dans un sens ou dans l'autre, par le moyen d'une de ces phrases totalement artificielles qui n'ont d'autre objet que d'introduire à tout prix, comme par surprise, dans les contextes les plus éloignés, et qui semblent l'exclure, un mot révélateur, improbable et chéri, le cours déterminé des échanges, et de la sous-estimation obstinée de l'erreur, responsable pourtant de si étranges et fidèles aiguillages, du jeu de mots, délibéré ou non, de l'homonymie, du malentendu, du hasard. Tel sujet semble clairement avoir mené à tel autre, qui l'a précédé de longtemps. Les causes et les effets s'inversent, les détours s'oublient, les parenthèses s'annulent, et une tangente abandonnée s'affirme rétrospectivement comme le fil conducteur de discours qui se combinèrent de tout autre façon. Les aléas d'une conversation, croissant avec le nombre des participants, dont les voix, loin de se succéder régulièrement, se séparent, s'isolent, aux embranchement les moins attendus, en sous-groupes de configuration changeante, comme les parties d'un septuor, pour rejoindre ensuite, en ordre dispersé, l'hypothétique trame directrice, délaissée l'instant d'avant, ou d'après, par celles-là même qui l'avaient tissée, sont trop pervers pour la mémoire, qui ne peut qu'en réagencer les différents éléments d'après un montage que sa simplicité même récuse. (Travers, jeudi 25 mars 1976)

Malheureusement (tout le monde en a fait l'expérience) rien n'est difficile à reconstituer comme les cheminements d'une conversation, surtout si l'on a été six ou sept à table : c'est pire encore que les errances de la pensée, que les itinéraires capricieux de la rêverie, que les sautes d'humeur et de couleur des rêves, leurs enchaînements insensés. Quoi donc a mené à quoi? Comment en est-on arrivé à ce sujet-là, à cette image-ci, à cette intonation particulière qui semble inexplicable, et que pourtant l'on garde parfaitement dans l'oreille? Est-il concevable que les effets précèdent les causes, les conséquences les motifs, les suites leurs gestes ou leurs source? (AA, p.70)

On pense également à «Ce que virent mes yeux fut simultané: ce que je transcrirai, successif, car c'est ainsi qu'est le langage.», citation de L'Aleph de Borgès, déjà cité dans Été, p.356.
(On remarque quelques lignes plus haut dans cette page 356 une allusion aux Parques: «Les Parques, à vrai dire, auraient inventé sept lettres, dont toutes les voyelles, et au fils de Nauplios ne seraient dues ainsi que les autres : Cadmus, quant à lui, tout en laissant alpha à sa place, à cause de la signification et de l'importance d'aleph» => «Les Parques ne font pas de prédiction» (voir supra, fil 2), mais inventent les voyelles. On retrouve ici: sept, lettre, Cadmus, aleph.
Cadmus, c'est celui qui se transforme en serpent, j'avais pensé à lui lorsque j'avais rencontré "I'm half of stone": ne sachant pas qu'il s'agissait d'un pont, j'avais pensé à une métamorphose.
=>Importance d'une lecture globale des Eglogues: identifier une citation dans une page, se reporter à cette page, c'est souvent en trouver d'autres autour et éclaircir tout un jeu d'allusions.

Sitôt suggérés, les motifs s'évanouissent, et, comme la balle de tennis, vont ailleurs, dans un au-delà d'où nous reviennent d'autres messages, plus ambigus encore, et plus fugitifs».

contexte de la citation "Giocate...": une partie de tennis. Cette phrase est reprise telle quelle de Eté, page 290.
Son côté vaguement ampoulé me fait penser à un collage à partir de textes critiques. (hypothèse à vérifier).
Le motif, c'est le leitmotiv, l'un des éléments fondamentaux du fonctionnement des Eglogues, ou même de l'œuvre camusienne toute entière: le motif qui revient, identique ou déformé.

À des années d'écart, les mêmes motifs, les mêmes entrelacs de l'appui, etc. Et combien de feuilles blanches, quadrillées, étalées alors, etc. Puis, entre la table et la fenêtre... (Nous y voilà: but my dear, that's what Virginia Woolf is all about...) (La voix est peut-être un peu ironique, légèrement moqueuse, sans plus.) («Le motif est pour moi insignifiant», dit Monet.») (AA, p.14)

Cela reprend une bonne partie de l'incipit de Passage: Virginia Woolf, c'est la répétition des motifs.
La phrase de Monet est donnée pour la première fois dans Eté: « Le motif est pour moi chose secondaire : ce que je veux reproduire, c'est ce qu'il y a entre le motif et moi.», avec sa source: «Cité par Wildenstein, Monet, vie et œuvre. Bibliothèque des Arts.» (Eté, p.329)
Dans L'amour l'Automne, cette phrase de Monet est citée en deux fois, pages 14 et 28: «Ce qui m'intéresse, c'est de rendre ce qu'il y a entre le motif et moi.»

Et Marcel Marnat de poursuivre :

Fausse piste: il n'a pas écrit une biographie de Debussy comme on pourrait le croire à première vue, mais de Ravel...
(Ravel + stein = Ravelstein, pseudonyme d'Allan Bloom dans une biographie romancée (un roman à clé) que lui consacre Saül Bellow (cette précision intervient trop tôt, c'est un délit d'initié: association impossible lors d'une première lecture, puisque nous n'avons pas encore rencontré Ravelstein dans le texte).
On notera, dans le genre Alfred Appel commentateur de Lolita (Humbert Humbert), le redoublement des initiales: Marcel Marnat (toujours "à la lettre").

Debussy lui-même, un an après une création sombrée dans l'indifférence, crut bon de justifier ce parti pris d'évaporation perpétuelle en reliant intimement les phases de la partition à un scénario très détaillé.

Reprise mot pour mot de la page 380 de Eté, page déjà utilisée pour la page 149 de L'Amour l'Automne (cf. "la prolifération référentielle")
Je lis cette phrase littéralement, comme une information. Il s'agit peut-être une citation du livre de Marnat (à vérifier).

MAIS LA PARADE ÉTAIT VAINE : cette présence ensorcelante d'un au-delà qui, à la fin, renvoie la balle, c'est une fois de plus la mort qui triomphe en cette voix étrange.

MAIS LA PARADE ÉTAIT VAINE: non identifiée à ce jour. Présente page 380 de Eté, page déjà utilisée pour la page 149 de L'Amour l'Automne ("la prolifération référentielle").
Au sens premier, dans une explication classique par le sens: la parade était vaine, il n'y avait pas de parade possible, quelque chose (la mort?) était inévitable => retour du destin et aux Parques?
la mort qui triomphe en cette voix étrange. => Tombeau d'Edgar Poe, de Mallarmé
Je songe aussi à Paul Celan à Char: «La mort de Camus : c'est, une fois de plus, la voix de l'anti-humain, indéchiffrable.» (AA, p.94)

Torturé dans son pays, le moine Tito de Alencar, réfugié en France, se suicide «aux confins désolés d'une cité ouvrière», près de Lyon, après avoir embarrassé ses pairs en leur donnant à voir une image de l'homme qu'il refusaient: l'autre face de l'humanité, cruelle, bestiale, démoniaque.

Ce qui est bien «la voix de l'anti-humain.»
la torture: thème également présent page 380 d' Eté.
moine brésilien: Amérique du sud, indien.
source: journal Le Monde, voir Journal de Travers page 77.

Pendant mon séjour à New York, Isabel Peron a été renversée, Max Ernst est mort, Albers aussi. Callaghan a été désigné par les travaillistes pour succéder à Wilson. (Journal de Travers, 5 avril 1976, p.77)

Il s'agit donc d'un écho au début du chapitre («Il s'est produit dans le monde...») et de l'origine de la référence au ministre anglais Wilson.

L'acteur qui dans Senso tient le rôle de Franz Mahler, le lieutenant autrichien, avait été trois ans plus tôt, dans Strangers on a Train, le joueur de tennis qu'un compagnon de voyage qui n'est autre que le diable, manifestement, essaie d'entraîner dans un échange de crimes.

voir: «L'acteur qui tient le rôle du lieutenant autrichien, Frantz Mahler, n'apparaît-il pas, à peu près à la même époque, dans une histoire de joueurs de tennis? Avec un échange de crimes?» (Echange, p.129-130)
et «C'est alors que se situe la courte altercation entre les deux hommes, et qu'il est question, pour la première fois, d'un duel. Puis, ménagée par le général autrichien, qui sans doute méprise le mari, c'est la première rencontre des futurs amants, dans une loge. Après tout c'est sa cousine. Le metteur en scène aurait été guidé, dans son interprétation de la nouvelle originale, par des souvenirs autogiographiques. Lui porte précisément le nom du compositeur dont la musique sera attibuée, tant d'années plus tard, à l'infortunée de l'autre film vénitien.» (Echange, p.139)
tennis, échange : voir deux phrase plus haut;
diable: voir une phrase plus haut, "démoniaque";
crimes: mort, assassinat.
Franz Mahler, Senso = folie et Visconti (Mort à Venise (musique de Gustave Mahler))

L'Argentine, pour sa part, préfère la scie et le couteau électrique.

phrase qui provient de la page 380 d' Eté: «de plus en plus, la torture blanche est pratiquée par les pays vassaux des impérialismes, à l'exception de l'Argentine, qui préfère la scie et le couteau électrique.» (Eté, p.380)
retour à la torture. Comparaison entre les méthodes brésilienne (Tito de Alencar) et argentine.

Justement la veuve de Peron, qui gouvernait grâce aux conseils de son tout-puissant tireur de cartes, a dû quitter le pouvoir, elle aussi, après deux années d'une présidence agitée.

"justement": on vient de parler de l'Argentine. On vient d'en parler doublement: d'une part dans la phrase précédente, d'autre part dans Journal de Travers p.77 (cf. supra).
la veuve de Peron: Isabel Peron quitte le pouvoir le 24 mars 1976.
tireur de carte: José López Rega, ministre, également dirigeant de la Triple A, l'escadron de la mort qui assassinait les membres de l'aile gauche péroniste (source: wikipédia). => torture, mort, assassinat
tireur de cartes: prédiction. Par opposition aux Parques qui "ne font pas de prédiction".

Une lettre en plus en moins change tout; le nom s'en va de biais, ce n'est plus moi.

Cette phrase provient d' Eté page 380, encore. Elle y apparaît en majuscule, et je soupçonne que les majuscules sont la marque de la citation dans Eté (une des marques possibles). Deux pages plus haut, page 378, Eté évoque Cadmus.
Camus, Cadmus ? Renaud, Renault ? Diane, Dyane ? le crabe, celui qui va de travers.

Fred*** me fait traduire pour lui

Information. La note (***) va préciser qui est ce Fred, dont le nom ne se différencie d'un personnage de fiction que par quelques lettres («Une lettre en plus en moins change tout».

  • quatrième fil

*** Ni Person ni Hugh ****, mais Hughes, Fred Hughes, qui fut des

Information.

  • cinquième fil

**** Hugh Person, on s'en souvient, est le "héros", si l'on peut dire, de Transparent Things, roman dont Ronald, à San Francisco, dans Été, se voit offrir un bel exemplaire relié de noir, sous une jaquette argentée; mince volume dans lequel le donateur (que les auteurs appellent "Sandor", sans doute par discrétion, mais en fait, loin d'être un compatriote de Bartok, de Liszt ou de Sandor Wagner, il était d'origine grecque) a glissé, très pertinemment, une carte postale produite par la firme No Comment & Sons et dont le recto est entièrement blanc : NOWHERE, U.S.A. - et à la main : a memento of your visit, Love, etc.

Cette phrase se lit littéralement, elle est pure information. Elle prépare ou présente des passages vers Ulysse ou Pessoa via "Person", et vers Nabokov. Love renvoie également à l'œuvre de Robert Indiana, cf. supra. Et une référence de plus aux cartes postales. Notez un Wagner de plus, après Richard et Otto.

Lorsque j'ai dit à Sandor, en juillet, à San Francisco, que j'avais écumé en vain toutes les librairies des Etats-Unis pour trouver un exemplaire de Transparent Things, il m'a donné le sien, qui était une première édition, reliée, avec une belle jaquette argentée. Et dans le mince volume il avait glissé une carte postale, dont le recto était entièrement blanc. Au verso son titre: NOWHERE, U.S.A. Et à la main: a memento of your visit. Love, S.
Été, p.239-240

Cette anecdote apparaît également dans L'Élégie de Chamalières, avec un autre prénom:

Nowhere, U.S.A, lisait-on sur le revers de la carte postale uniformément blanche, au recto, qu'avait glissée Dimitri dans le bel exemplaire, qu'il m'offrait, de Transparent Things, récit des aventures helvètes du pâle Mr. Person.
Renaud Camus, L'Élégie de Chamalières, p.21-22 éditions Sables.

Dimitri est davantage grec, il s'agit peut-être du vrai prénom... (Mais quelle importance? je ne sais pas.)

En son studio des bords du fleuve, dans les quartiers sud de la ville, Indiana lit des écrivains aussi intensément new-yorkais que Whitman et Melville, et il compose de superbes tableaux autour du grand poème de Crane*****, The Bridge.

Phrase qui reprend de nombreux fils de la page: le passage vers Robert Indiana se fait par "Love" dans la phrase précédente;
New York peut renvoyer entre autres à Fred Hughes ;
nous avons déjà vu "Crane" et The Bridge dont une section s'intitule "Indiana";
Hart Crane a écrit At Melville's Tomb (noter le parralèle avec le Tombeau d'Edgar Poe, plus haut);
Melville a habité une ferme nommée Arrowhead (référence dans Passage: «Un autre numéro de la même revue[3] signale que Melville habitait, dans le voisinage de Hawthorne, une ferme nommée Arrowhead, à cause des flèches indiennes qu'on y trouvait parfois dans les champs.» (Passage, p.170-171).
Le biographe de Jean-Pierre Melville est Jean Wagner.

  • sixième fil

***** Dans La Chambre, la mère de Jacob est formelle, elle n'a pas une seconde d'hésitation: l'enfant doit sans délai se débarrasser de la chose, il lui faut l'abandonner immédiatement sur la plage, jeter cette abomination — et il la jette en effet, oui, mais il la ramasse subrepticement, dès que l'occasion s'en présente, et la nuit elle est dans sa chambre, comme si de rien n'était. Dans La Promenade au phare la mère de James, elle, n'est pas moins horrifiée que Mrs Flanders (It was that horrid skull again), mais elle

Référence à deux livres de Virginia Woolf, Jacob's Room et To the Lighthouse. Le passage d'un fil à l'autre se fait sur "Crane", dans un cas nom propre, dans l'autre partie de squelette. Ces phrases sont descriptives de l'action dans chacun des livres et rendent compte d'une remarque faite auparavant: «Curieux tout de même toutes ces têtes de mort, aux premières pages des romans de W. (dans Orlando c'est la tête d'un Maure).» (AA, p.92)
"Virginia" est également le titre d'une section du poème The Bridge.

Notes

[1] voir les dernières lignes de ce billet-là.

[2] journal tenu en 1976, source autobiographique de la série des Travers, publiée en 2007 seulement.

[3] ie, L'Arc.

Incompatible

Les recherches de Patrick (et les indices obligeamment donnés par Renaud Camus) m'ont fait prendre conscience que le célèbre "ce n'est pas incompatible" existait sous deux formes, au présent et à l'imparfait:

  • Ce n'est pas incompatible.

« Ce n'est pas incompatible. » (Chute de la chute d'un article de Renaud Matignon dans un vieux Figaro littéraire: «Gonzague Saint-Bris veut être François-Marie Banier ou rien : ce n'est pas incompatible.»
Renaud Camus, P.A. p.161 ou Vaisseaux brûlés, §384

  • Ce n'était pas incompatible.

Phrase de L'Année dernière à Marienbad, d'Alain Robbe-Grillet.
Voir les photos qui identifient d'autres phrases leitmotiv de L'Amour l'Automne p.137:

«L'homme et la femme ont quitté leur pays»,
«Une chose au contraire merveilleuse qu'elle désigne de sa main tendue»,
«un danger sûrement».

Ici la vidéo.

Renaud Camus au Collège de France

mise à jour le 18 avril : un lecteur embarrassé par mes nombreuses fautes m'envoie une version corrigée. Je suis confuse mais pas tant que ça: l'expérience terroriste/terrorisante des forums camusiens m'a appris que si l'on n'assumait pas d'écrire vite et mal (sur un forum, quoi) en public, on n'écrivait jamais. J'ai fait mon choix.
Et je me relis peu, c'est vrai. Merci donc à ce lecteur attentif.

mardi 16 mars 2010
Je passe sur les stratégies longuement mûries pour avoir une place dans l'amphi. Finalement nous arrivâmes une demi-heure avant et nous eûmes de la chance.

Antoine Compagnon présente Renaud Camus: Il ne va pas citer tous les titres de celui-ci car il ne resterait guère de temps pour la conférence. Camus est un écrivain que Compagnon connaît depuis longtemps puisque RC a commencé à écrire dans les années 70 des romans expérimentaux. RC avait fait référence à ses travaux sur la citation (à lui, Compagnon), La Seconde main. Aujourd'hui son écriture se caractérise par une attention à la langue et à la société contemporaine à travers la langue. Il a commencé également une série de livres sur ses voyages à la recherche des maisons d'écrivains. Mais si Compagnon l'a invité aujourd'hui, c'est pour le "continent", son journal. En effet, Renaud Camus est l'auteur d'un journal, il est le plus consistant des diaristes puisqu'il le tient depuis plus de trente ans [1] Il était donc indispensable que Renaud Camus vienne à ce séminaire, ne serait- ce qu'en souvenir de Roland Barthes, puisque Camus et Compagnon se sont rencontrés dans son entourage [2] Compagnon laisse donc la parole à Camus pour son exposé intitulé "Graphobie, not graphophobie".

Avertissement: il s'agit de notes renarrativisées, je sais que Renaud Camus n'a pas prononcé exactement les phrases que je vais écrire (ceci parce que RC est très jaloux de ses mots et qu'une tentative comme celle-ci peut générer beaucoup de malentendus («je n'ai pas dit ça» : non, je garantis à peu près le sens (j'espère!), mais pas les mots, le style). J'en prends le risque pour tous ceux qui sont venus lire mes comptes rendus ici en 2007 et 2008, et parce que je ne vais pas me priver de ce plaisir concernant le seul auteur français comtemporain que je lise avec intérêt et plaisir).

Renaud Camus commence. Il n'y a aucune note sur le bureau (toujours dans ces cas-là je pense à de Gaulle):
Je voudrais d'abord remercier Antoine Compagnon de m'avoir invité dans cette maison que j'ai beaucoup pratiquée et qui a bien changé — pour le meilleur.
Il y a des écrivains qui écrivent parce qu'ils parlent bien, il y en a qui écrivent parce qu'ils parlent mal, parce qu'ils ont des difficultés avec la parole. Je suis dans ce second cas, je suis sujet à la perte, au manque. Je me soigne comme je peux, en tentant différentes méthodes. Il y a celle qui consiste à tout écrire, comme je l'ai fait il y a quelques années pour une intervention à la Sorbonne. Cette intervention a donné lieu à un livre, il n'y a pas eu grand effort à faire pour en fournir le texte puisque tout était écrit[3]. L'inconvénient de cette méthode, c'est qu'on lit, ce qui est ennuyeux pour l'auditoire.[4]
Il existe une solution intermédiaire, qui consiste à prendre quelques notes, et je m'en tire assez bien dans ces cas-là, "ça passe".
Aujourd'hui j'ai décidé de venir sans aucune note, ce qui fait que je suis très exposé à un naufrage. Peut-être pourrait-on dire «il s'appelait naufrage». [5] Au pire Antoine Compagnon pourra me poser des questions, car lorsqu'on me pose des questions, j'arrive toujours à répondre.

Si j'ai choisi ce danger de naufrage, c'est qu'il est central à mon travail. En juin dernier, je suis intervenu dans un colloque à l'Ircam. Le sujet était la complexité et il me semblait que je n'avais pas grand chose à dire, mais en écoutant les autres intervenants il m'est venu quelques idées. On présente souvent la complexité comme quelque chose en plus, en surabondance, en complément. Dans mon cas (mais je ne suis pas seul dans ce cas), il s'agit de la difficulté à trouver la suite: que trouver pour la suite? C'est le cas en particulier pour les Églogues, mais ce n'est pas sans rapport avec les journaux. Notre rapport à la pensée est tout sauf linéaire... Qu'il s'agisse du rêve, de la pensée, de l'insomnie...: nous parvenons en différents points... il y a une relation entre eux. Il s'agit de retrouver cette relation. A un moment donné elle est apparue clairement, puis elle s'est perdue, il s'agit de la retrouver, comme on se raccrocherait à un radeau, à une planche de salut.
Écrire, c'est trouver des liens.
Ce naufrage n'est pas nécessairement sans jouissance, d'ailleurs; il peut être voluptueux. Je songe à Léopardi (je songe souvent à Léopardi) «Naufragar m'è dolce in questo mare», "Me noyer m'est doux dans cette mer"; ce dolce si cher à Dante. Barthes rapproche la douceur du style, le style qui est l'aspiration de tout écrivain. Je songe également à Bergotte (je cite de mémoire devant une autorité, ce qui est assez dangereux), qui dit pour qualifier certains auteurs: «C'est bien doux».

Concernant Proust, une autre citation me vient à l'esprit, elle concerne La Pérouse. Il s'agit d'une soirée chez la marquise de Sainte-Euverte. Swann fuit le général de Froberville qui est un vieux raseur. Mais il prononce une phrase qui arrête Swann : «j’aimerais mieux être le mari de cette femme-là que d’être massacré par les sauvages», et Swann enchaîne aussitôt sur le navigateur La Pérouse (« il y a eu de bien belles vies qui ont fini de cette façon»), parce que ça lui permet de penser à Odette, qui habite rue La Pérouse. Froberville tombe dans le panneau et engage la conversation, il évoque la rue La Pérouse. Aussitôt, Swann s'inquiète, le thème de la jalousie réapparaît, pour quelles raisons le général connaît-il cette rue? Mais non, c'est Madame de Chanlivault qui habite là. Swann est soulagé, et Proust écrit cette phrase, qui pour moi, je vais dire une énormité, je le sais, représente toute la poésie de Proust: «Et Swann était heureux comme s’il avait parlé d’Odette».
Toute mon œuvre est ainsi recherche de passages[6], d'ailleurs mon premier livre s'appelait Passage (lancé par Barthes, si l'on peut dire — enfin il n'est pas allé bien loin). La Pérouse a consacré sa vie à la recherche de passages. La Convention décida de monter une expédition pour partir à la recherche de La Pérouse, et l'un des bateaux de Dumont d'Urville [7] s'appelaient La Recherche.

Cela m'amène à une second passage de Proust que j'aime beaucoup, il s'agit du moment où le père s'exclame «c’est tout un ensemble!», et le narrateur est aussitôt effrayé par les bouleversements qu'il entrevoit: «mot qui m’épouvantait par l’immensité des réformes dont il semblait annoncer l’imminente introduction dans ma si douce vie.»

Il faut cependant que j'en arrive à mon titre. Je suis sensible à l'excès de réalité: nous ne pourrons pas lire tous les livres, nous sommes sujets au manque perpétuel, notre relation au monde sensible est celle d'une termite dans une bibliothèque, nous ne pouvons grignoter que quelques livres (enfin j'ignore si une termite grignote le papier). Il nous faudrait des cartes pour nous orienter, et des cartes aux cartes, une carte aussi grande que le pays qu'elle doit représenter[8] Le journal obéit à la même pulsion. Je suis atteint de graphomanie, et ce qui est écrit est un peu gardé.
Par exemple, j'ai publié récemment le Journal de Travers, journal de 1976, et qui n'était pas à l'origine destiné à être publié: c'est un dépôt, un dépôt de signifiants. Il y a quatre Travers, mes associés et moi travaillons au dernier tome [9]. Les quatre tomes couvrent les quatre saisons, Travers correspondait au printemps, nous en sommes à l'hiver. [10] Ils représentent la folie de combattre la rapidité du temps qui passe. C'est un fantasme, une folie qui relève d'une bonne forme de névrose assez correctement administrée puisque là l'écriture (le fait d'écrire) offrirait une structure à la vie, ce qui est différent de la biographie qui écrit la vie a posteriori. La vie qu'on vit serait entièrement soumise par l'écriture, conçue par l'écriture.

Il y a des précédents. Jean Ricardou, qui a beaucoup compté pour moi et que Barthes ne tenait pas en haute estime[11], Jean Ricardou vivait de cette manière, par exemple il choisissait ses adresses pour des raisons compliquées qui relevaient de la littérature. J'ai généralisé ce système en plaçant entièrement ma vie sous le signe de la lettre.
L'une de mes idées est que la syntaxe structure le monde, comme le vocabulaire. Tout se passe comme si l'œil ne voyait que ce que les mots avaient pour nommer,

Devant moi, une femme applaudit brusquement, trois ou quatre fois. Silence interloqué. La salle hésite, va-t-elle la rejoindre? Est-ce de l'approbation ou de l'exaspération? Désarçonné, Renaud Camus choisit la réponse qui correspond à sa paranoïa:
Oui, vous avez raison, je crois que je vais m'arrêter là.

Il reste une demi-heure. La suite va reposer entièrement sur les épaules d'Antoine Compagnon, qui va devoir soutenir le débat par des questions régulières. Il réoriente le débat vers le sujet de son cours, Les écritures du moi et les écritures de la vie.

AC : Est-ce que le journal est toujours ce dépôt de matière?
RC : Oui. Il y a très peu de surmoi dans mes journaux. On y trouve des essais, des tentatives. Les Eglogues et les hypertextes comme Vaisseaux brûlés sont construits en partie à partir d'éléments du journal. Il contient également beaucoup de notes sur la langue. J'ai écrit un Répertoire des délicatesses du français contemporain qui devrait sortir dans une version complétée et prendre le titre de Dictionnaire des délicatesses du français contemporain.

AC : On relève dans vos livres un doute sur l'identité.
RC : Oui. On assiste à une singulière résistance à la thèse de la disparition de l'auteur. Mais il y a effondrement identitaire... Quand on a le malheur comme moi le malheur de s'appeler Camus (je rêve de publier sous le nom "comme l'écrivain" (la salle rit)), cela incite à une réflexion sur l'identité. Il y a dans les Églogues tout un jeu sur les personnages, c'est un personnage de Passage qui écrit Échange...

AC : Vous avez parlé de Ricardou : ce sont des principes auxquels vous tenez toujours.
RC : Oui. Je lui suis infiniment redevable de ses lectures de Poe. C'est un grand lecteur de Poe.

AC : Le dernier roman que vous avez publié, Loin, est un roman tout à fait linéaire.
RC : C'est une sorte de road-movie...
AC : Comment s'inscrit-il dans votre œuvre? J'ai cru y reconnaître des traces de vos livres sur les maisons d'écrivains...
RC paraît heureusement surpris et a un petit rire en prononçant ce qu'il sait être une bêtise à force d'être forcément vrai : Ah, mais vous êtes un très bon lecteur... (rires étouffés dans la salle) Oui en effet, il y a la présence de Wordworsth et de sa sœur. Les Quantock Hills sont une région du Somerset très à l'écart du monde. Les Wordsworth y ont habité une magnifique maison qui n'apparaît pas dans les Demeures de l'esprit car on ne peut pas la visiter (mais la maison de Coleridge apparaît dans le livre car elle se visite.) Le journal de Dorothy Wordsworth est merveilleux. Elle précède souvent son frère dans ses errances, et par exemple elle tombe sur des daffodils qui seront l'occasion du poème de son frère.

L'entreprise du journal est folle, ce qui permet de penser qu'on l'est soi-même un peu moins.
Mais je voulais dire: l'entreprise du journal est de tout retenir... oui, il faudrait parler de la perte. Parmi les classifications qu'on peut établir, il y a les écrivains qui ont perdu une maison (et les autres); j'ai perdu une maison à treize ans et mon œuvre est une sorte de Cerisaie généralisée, "les jours s'enfuient je demeure"...
Ce qui n'empêche que je comprends très bien le fantasme de vivre à l'hôtel. (Il déclame, mi-sérieux): Ah donnez-moi pour la vie une chambre à la semaine...

AC : Dans Loin, le héros abandonne les livres, et en particulier Paradise lost...
RC : oui...
AC : La langue de la jeune fille, dans Loin, c'est la vie qui passe?
RC paraît surpris [12]: Non, la jeune fille, c'est le sexe. La langue de la jeune fille lui pose des problèmes. Non, c'est le désir. Dans combien d'endroits n'aurais-je jamais mis les pieds sans le désir... dit-il avec conviction. Je contemple la salle, imperturbable. Je ris intérieurement: le désir au Collège de France, et durant un cours de Compagnon, si peu charnel, si désincarné... Que pense l'assemblée? Touchée, choquée? Insensible? Il y a un effet comique dans le divorce entre ces deux langues qui ne parlent pas la même langue.

AC : Vous vous êtes interrompu tout à l'heure alors que vous abordiez le thème de la langue...
RC : Je crois que l'abandon de la syntaxe correspond à la perte de la vie.
L'avantage de vieillir, c'est qu'on voit tout en relief. On m'assure que les choses ne changent pas, que ç'a toujours été comme ça. Mais c'est faux, j'étais là (murmure d'approbation dans la salle, personnes en âge de la retraite pour la plupart); de mon temps, les professeurs ne disaient pas "sur comment". La langue, c'est l'endroit où ça craque. Sur comment, c'est la preuve qu'on parle comme on s'exprime. L'important, c'est d'être compris. Mais l'outil souffre et disparaît. La langue, c'est la non-coïncidence, de soi-même avec soi-même, du monde avec le monde. Aujourd'hui, la perception du monde devient plus simple, il n'y a plus de jeu dans la langue.
Barthes disait que la pensée ne peut coïncider avec elle-même. Barthes a inventé la bathmologie, la science des degrés de langage. Elle perdure auprès de moi. C'est mon héritage barthésien le plus visible. Barthes avait été surpris par mon enthousiasme pour ce concept (cette idée, cette notion: à chaque mot je me dis que je n'utilise pas celui qu'a employé RC) et peut être pas enchanté (sourire de Renaud Camus). J'ai écrit un petit livre sur ce thème et la seule chose qu'il m'a demandé, c'est d'en changer le titre, car j'avais pensé l'appeler Fragments de bathmologie quotidienne.[13]


Pour quelle raison obscure mes notes se terminent-elles par le nom de James Clark Ross (marin à la recherche de "passages"), je ne sais. Sous ce nom j'ai noté "La Pérouse", un autre marin, et des indications en étoile: rocher Morvan, professeur des Faux-Monnayeurs, Proust. Est-ce que la conférence s'est terminés ainsi, sur l'évocation de marins et des Églogues? Je ne sais plus.


P.S.1: le compte rendu de sejan.

P.S.2: Le nombre de tags utilisés pour l'indexation de ce billet montre que la plupart des thèmes camusiens ont été abordés au cours de cette heure de séminaire.



Notes

[1] Comme je connais bien l'œuvre camusienne, je vais me permettre d'annoter cette conférence, ce que je ne fais pas d'habitude: Renaud Camus a commencé à tenir un journal en 1986, à la Villa Médicis. Chaque tome couvre une année, le dernier paru couvre l'année 2007.

[2] Compagnon et Roland Barthes: le deuil impossible, le regret infini.

[3] Pour avoir assisté à la conférence et lu le texte, je peux dire que ceci est partiellement faux (à moins que RC ait renoncé à prononcer en chaire une partie de son intervention pour respecter son temps de parole): le livre contient en plus du texte de la conférence des références aux travaux sur la langue de Jacques Dewitte (en particulier en référence à 1984 et Orwell) et une très longue note de bas de page de Misrahi, dans la tradition des "notes aux notes aux notes" que Renaud Camus affectionne..

[4] Je frémis car c'est exactement ce que fait Compagnon... s'il pouvait en prendre note...

[5] Mon cœur se serre: pourquoi fallait-il qu'il choisisse justement ce jour-ci, ce lieu-là, pour tenter cette expérience? Trop de travail, pas assez de temps, avec les voyages à travers la France pour les Demeures de l'esprit? Ou le démon du risque, du tout ou rien, de la roulette russe?

[6] Je n'ai pas noté les transitions. Je résume et j'ajoute: des sauvages à La Pérouse à La rue La Pérouse pour penser à Odette qui elle n'apparaît pas dans le texte: c'est exactement la façon dont fonctionnent Les Eglogues ou Vaisseaux brûlés.

[7] erreur: l'expédition fut confiée à d'Entrecasteaux.

[8] Cette image revient souvent chez Renaud Camus (voir Du sens, par exemple), elle vient de Sylvie et Bruno, de Lewis Carroll.

[9] scoop: première annonce publique du fait que le dernier tome est en cours d'écriture. Il faut trois à quatre ans pour écrire un tome des Églogues, livre extrêment "coûteux" en recherches. (note de la blogueuse)

[10] Le premier livre Travers, date de 1978, le second Été, de 1982, le troisième L'Amour l'Automne, de 2007. Les deux premier anticipaient la naissance d'internet, le principe des associations d'idées correspondant au principe des liens hypertextes. Comme les deux premiers tomes sont épuisés, ils ont été mis en ligne: Travers et Été.

[11] Note personnelle: cela m'a fait plaisir, cet hommage à quelqu'un aujourd'hui plutôt oublié ou décrié par ceux qui l'ont adoré.

[12] et pour cause: la langue de la jeune fille est en fait une dénonciation de la langue qu'il déteste, la langue actuelle, quotidienne, celle qu'il entend parler et qui le rend malade presque au sens propre.

[13] C'est Buena Vista Park, je ne sais plus si Renaud Camus en a donné le titre.

Lecture suivie de L'Amour l'Automne - p.123 à 133

Hier était la x-ième édition des cruchons, ainsi nommés parce que nous nous réunissons au Petit Broc (206 boulevard Raspail) le premier vendredi de chaque mois pour lire et déchiffrer L'Amour l'Automne [1].

Généralement nous lisons une dizaine de pages, avec force interruptions, rires et digressions. Je suis censée faire un compte rendu, sur word, pour les participants. Il a pris tant de retard que c'est devenu le monstre du loch Ness.

Hier Jérémy qui avait amené son portable a saisi à la volée nos discussions. Vous trouverez donc ici un compte rendu mêlant digression et travail. A vous de démêler quoi est quoi. Indice : la première indication concernant L'Amour l'Automne est « p.125 image très dépouillée Antonioni Profession »

J'ajoute que la page 248 d' Été est très utilisée dans ce deuxième chapitre [2] ainsi que des pages de Passage. (J'ajoute l'article d'Oster dont je remarque le titre à l'instant: L'envers et l'endroit, encore une référence au thème de l'inversion.)

Sur une évocation de Laurent Morel, Philippe[s] a trouvé Martine Chevallier jouant Phèdre (âme sensible s'abstenir, c'est du brutal).



Philippe[s] nous transmet également une partition de Boucourechliev intitulée Archipel. Le principe, c'est qu'un archipel n'a pas le même aspect selon le point par lequel on l'aborde. De même, cette pièce de musique possède plusieurs points d'entrée: l'interprète choisit "l'archipel" de notes par lequel il commence à jouer, qui peut être différent d'une fois sur l'autre.
Cela correspond bien au chapitre IV de L'Amour l'Automne, mais aussi au passage dans lequel Renaud Camus reprend les interrogations des spécialistes sur la localisation exacte de l'île évoquée dans Promenade au phare («En fait d'après un autre, il n'y a dans le texte que trois indications déterminantes à ce sujet», p.129) et l'existence d'une carte sans archipel:

(Cependant, il n'est pas tout à fait inconcevable, n'est-ce pas, que dans une maison donnée, mettons, il y ait, ne serait-ce qu'à titre de décoration, ou de souvenir, ou de

,

la carte d'une région du monde où cette maison ne se trouve pas du tout, d'un archipel où cette île n'est pas une île,...
J.R.G. Le Camus & Antoine du Parc, L'Amour, l'Automne, p. 130


Cela rejoint certaines remarques du Journal de Travers sur les cartes:

C'est à devenir fou, de l'espèce de folie où me plonge le Larousse quand ses divers articles se contredisent (parce qu'ils n'ont pas été rédigés par les mêmes rédacteurs, parce que les historiens ne sont pas d'accord, parce que les limites des provinces ont changé, parce que les mêmes noms ne recouvrent pas d'un siècle à l'autre ou d'une décennie à l'autre les mêmes régions, parce que les diverses divisions administratives, départements, provinces, régions, nomes, diocèses, "pays", comtés, cantons, ne se recoupent pas, parce qu'un correcteur était distrait et surtout, surtout parce que la réalité est trop complexe pour nos pulsions classificatoires, pour nos taxinomies désespérées, pour notre besoin d'ordre, pour notre manque de temps, pour le sommeil qui nous vient et les insomnies qui nous guettent.
Renaud Camus, Journal de Travers, p.1135



En réalité, le passage se présente ainsi, entrecoupé de mots générateurs, intéressant pour les lecteurs des Églogues, à peu près illisible pour les autres:

C'est à devenir fou, de l'espèce de folie où me plonge le Larousse quand ses divers articles se contredisent (parce [ARC, CAR, CAR (AUTOMOBILE, VOITURE, AUTO, OTTO, OTHON, JE, L'ÉCART) / PARC, LE PARC, LE PARC DES ARCHERS, JULIO LE PARC ( <-> RAUSCHENBERG, VENISE) / QUE, QUEUE, BITE, SITE, FILE (INDIENNE)] qu'ils n'ont pas été rédigés par les mêmes rédacteurs [ACTEURS RAIDES, BANDÉS, ARC, ETC. / RED, ACTEUR -> (FRED(ÉRIC / CIRÉ/ CITÉ, ETC. ÉRIC XIV) / RED, ROUGE, LU (HIS SINS WERE SCARLET BUT HIS BOOKS WERE RED (HILAIRE BELLOC) / RAID (ATTAQUE SURPRISE)], parce que les historiens ne sont pas d'accord, parce que les limites des provinces ont changé, parce que les mêmes noms ne recouvrent pas d'un siècle à l'autre ou d'une décennie à l'autre les mêmes régions, parce que les diverses divisions administratives, départements, provinces, régions, nomes [NOME, FRANÇOIS DE NOMÉ (MONSU DESIDERIO), NOM, NAME, «WHAT'S IN A NAME?», NEMO, PERSONNE, PESSOA, MASQUE / MONET -> MANET -> MANNERET (MAISON DE RENDEZ-VOUS), MAN RAY (THOMAS MANN, TRISTAN, MORT À VENISE ( -> MAHLER -> KEN RUSSELL / BERTRAND RUSSELL -> WIGGENSTEIN), MÂNE(S)) / RAY CHARLES, MARCEL RAY / RAIE, FENTE, TROU DU CUL, LA RAIE ( -> CHARDIN, CHAR, JARDIN -> PARC) ///MÉSON, MAISON], diocèses, "pays", comtés, cantons, ne se recoupent pas, parce qu'un correcteur était distrait et surtout, surtout parce que la réalité est trop complexe pour nos pulsions classificatoires, pour nos taxinomies désespérées, pour notre besoin d'ordre, pour notre manque [BANQUE, Tank, RANK (OTTO, AUTO, AUTOBIOGRAPHIE, OTHON, L'ÉCART, CAR, CAR, AUTO, OTTO, PALINDROME, PALIMPSESTE, VOITURE), MASQUE ( -> PERSONA, PERSONNE, PESSOA / CASQUE, BSQUE(S), BASQUE) / MARQUE (AUTO -> RENAULT, RENAUD -> DUANE MARCUS), MARC, MARK, MARKUS, MARKUS DENAU / SIGNE, EMBLÈME, TRACE, CICATRICE (SCAR, SCARLET, THE SCARLET LETTER -> MARQUE (LETTRE))] de temps, pour le sommeil qui nous vient et les insomnies qui nous guettent.

Notes

[1] la prochaine fois: 7 mai à 18 heures

[2] à partir de «Le nom d'Auguste fut ajouté, par autorisation spéciale»

De la littérature comme parc

Ça m'intéresse, ce que tu dis de la chronologie, je me doutais un peu de ça, que Passage pouvait bien n'être pas le premier livre...
>— Le livre de Duparc n'est pas daté, il porte seulement la mention
19 mars 19..., sans indication d'année. Et Duparc serait assez porté à prétendre à prétendre à l'antériorité de son livre. Son grand argument dans ce sens, c'est que dans le paragraphe de Passage qui est constitué uniquement de premiers paragraphes de romans...
>— Ah oui, Barthes a une vraie fascination pour les premières phrases de roman...
>— Oui. Eh bien, dans
Passage, il y a un paragraphe qui n'est pas fait que de ça, d'incipit, de premières phrases de romans; et parmi ces phrases-là, il y a la première phrase d'Échange...»
Renaud Camus, Journal de Travers, journal 1976 (2007), p.1071

Il y eut d'abord le parc.
Renaud Camus, Passage, p.140 (1975)

Il y eut d'abord le parc. Et ainsi la littérature, car nous ne parlions jamais, entre nous, que du jardin.
Denis Duparc, Échange (1976), premières phrases
Evidemment, il est plus facile au deuxième livre de prévoir de reprendre une phrase du premier que de supposer que le deuxième livre a été écrit en premier.
Evidemment, tout est possible, et il faut reconnaître qu'Échange est d'une lecture plus facile, plus autobiographique, que le premier. Il est également possible que l'auteur se soit senti plus libre de raconter des souvenirs de famille sous un nom d'emprunt.
Le plus probable à mon sens est que les deux se soient écrits plus ou moins en parallèle, puisque tirés d'un même matériau (le journal, la vie quotidienne, et la littérature, les livres lus.)

Quelques pages plus haut dans ''Journal de Travers'', les phrases suivantes ont retenu mon attention : François Wahl et Sevedo Sarduy sont tous les deux malades. Severo, toutefois, m'a longuement parlé d'Echange, dont il a fait un compte-rendu — je crois l'avoir déjà noté — à la radio française de langue espagnole, sans soupçonner un seul instant, apparemment, et si bizarre que cela puisse paraître, le moindre rapport entre Duparc et moi. Il a lu tout le début, dit-il, en compagnie de "Philippe" (Sollers) qu'intéressaient, paraît-il, les références à son propre livre.
Renaud Camus, Journal de Travers, p.1063 Ainsi il y aurait au début d'Échange des références à un livre de Sollers. S'agit-il de références précises, des citations explicites, ou d'une référence de structures, d'une analogie de construction? Et de quel livre s'agirait-il?
Je suis passée à la bibliothèque, H. (1973) m'a découragée, j'ai emprunté Le Parc, bien plus ancien (1961) mais inévitable avec un tel titre.
PARC : C'est un composé de lieux très beaux et très pittoresques dont les aspects ont été choisis en différents pays, et dont tout paraît naturel excepté l'assemblage.
Littré (J.-J. Rousseau, La Nouvelle Héloïse)
Philippe Sollers, Le Parc (1961), exergue
Il y eut d'abord le parc. Et ainsi la littérature, composé de lieux très beaux et très pittoresques dont les aspects ont été choisis en différentes œuvres, et dont tout paraît naturel excepté l'assemblage.
Passage est un assemblage de citations («près d'un quart, probablement» nous dit l'avertissement page 207), en français, mais aussi en anglais et en italien.


P.S.: Un montage de quelques lignes de Foucault ouvre l'édition de Point-seuils:
«Car ce monde de la distance n’est aucunement celui de l’isolement, mais de l’identité buissonnante, du Même au point de sa bifurcation, ou dans la courbe de son retour.... Ce milieu, bien sûr, fait penser au miroir, — au miroir qui donne aux choses un espace hors d’elles et transplanté, qui multiplie les identités et mêle les différences en un lien impalpable que nul ne peut dénouer. Rappelez-vous justement la définition du Parc, ce "composé de lieux très beaux et très pittoresques": chacun a été prélevé dans un paysage différent, décalé hors de son lieu natal, transporté lui-même ou presque lui-même, en cette disposition où "tout paraît naturel excepté l’assemblage". Parc, miroir des volumes incompatibles. Miroir, parc subtil où les arbres distants s’entrecroisent. Sous ces deux figures provisoires, c’est un espace difficile (malgré sa légèreté), régulier (sous son illégalité d’apparence) qui est en train de s’ouvrir. Mais quel est-il, s’il n’est tout à fait ni de reflet ni de rêve, ni d’imitation ni de songerie ? De fiction, dirait Sollers...» (Michel Foucault, 1963)

préface à l'édition du Parc en poche, Points Seuils, imprimé en 1981 (texte de Foucault en intégral ici).


- 1953 Les Gommes
- 1961 Le Parc
- 1976 Échange

Robbe-Grillet, Sollers, Camus. Petit monde qu'on retrouvera lors de l'affaire en 2000. Il y a ici des lignes de force que je sens sans comprendre.


J'ajoute, parce que c'est plus fort que moi:
- «Parc, miroir des volumes incompatibles.» => L'Inauguration de la salle des Vents, 11/12, 12/11 ;
- «Miroir, parc subtil où les arbres distants s’entrecroisent.» => Le jardin des Finzi-Contini, dont une phrase sert d'exergue à Passage.%%% Ce que je cherche, c'est à retrouver, à redéfinir, le cahier des charges que voulait tenir Renaud Camus quand il a commencé à écrire Passage. Qu'avait-il lu, que voulait-il démontrer, de qui se moquait-il dans sa moustache, quel hommage ou clin d'œil discret lançait-il...
Et peut-être n'y avait-il rien, n'y a-t-il rien, de tout cela.
Cependant, en 1971, le mémoire de DES de Renaud Camus avait pour titre La politique de Tel Quel.

Identification d'une photo de Passage

J'ai de ma mère des clichés pris juste avant la guerre près de bassins et de vasques sur les pelouses d'Eileen-Roc, je ne sais pourquoi ni comment; sur l'un d'entre eux elle est en compagnie de la belle-sœur qui regarde l'objectif, tandis que ma mère, en tailleur et chapeaux blancs, est parfaitement de profil; les coudes repliés en arrière, elle est appuyée à une lourde balustrade; cette photographie a été reproduite dans ''Passage: grande beauté des femmes sur les terrasses''.

Renaud Camus, Journal d'un voyage en France (1981), p.261

Enfin, sur celle du bas de la page, à droite, ma mère, parfaitement de profil, est appuyée, de dos, les coudes repliés en arrière, contre une balustrade de pierre. Elle porte un tailleur blanc et un chapeau léger, blanc également. Une autre femme, qui doit être sa belle-sœur, Gabrielle, la femme de son frère Jean, se trouve à sa droite, au second plan, et regarde, elle, l'objectif. Toutefois, et malgré ce qu'a écrit, au revers, en lettres régulières, une main inconnue, il ne s'agit pas de l'été 1936, mais 37.

Jean-Renaud Camus, Denis Duvert, Été (1982), p.310
Il s'agit de l'une des photos de Passage, notée "Collection particulière".
Une jeune femme rousse, étrangère de passage, sans doute, est appuyée de dos à la balustrade, arc-boutée presque, ses coudes en arrière sur la tablette. (Passage (1975), p.165)

Grande beauté des femmes sur les terrasses. (Passage, p.30)
variations entre 1975 et 2007 (environ)

Je me demandais si le texte repris sur la SLRC était fidèle. En ce point précis au moins il présente des variations:
Mais lui considère tout cela avec une apparente indifférence. Il n'a plus pour passe-temps que les mots croisés et la lecture de l'indicateur des chemins de fer. Grande beauté du soir sur les terrasses. Puis, se tenant par la main à une distance raisonnable, ils exécutent un pas de danse improvisé sur des thèmes sioux. Paragraphe. (Passage, p.161)

Mais lui considère tout cela avec une apparente indifférence. Il n'a plus pour passe-temps que les mots croisés et la lecture de l'indicateur des chemins de fer. Grande beauté du soir sur les terrasses. Grande beauté du soir. Grande beauté des femmes. Grande beauté des terrasses, des balustrades, des hauteurs, des baies. Puis, se tenant par la main à une distance raisonnable, ils exécutent un pas de danse improvisé sur des thèmes sioux. Paragraphe. (''Passage en ligne).
De même page 137, variation dans la ponctuation et bégaiement (il s'agit ici d'un tableau de Canaletto):
Sur la terrasse de gauche, un homme en habit sombre, un révérend peut-être, joue au croquet ou au palet. A moins que ce ne soit un jardinier qui balaie. Deux femmes sont appuyées à la balustrade. L'une d'elles fait signe aux rameurs, sur la Tamise, ou bien elle désigne à sa compagne un point particulier du panorama. (Passage, p.137)

Sur la terrasse de gauche, un homme en habit sombre, un révérend peut-être, joue au croquet ou au palet; à moins que ce ne soit un jardinier qui balaie. Deux femmes sont appuyées à la balustrade. Deux femmes sont appuyées à la balustrade. L'une d'elles fait signe aux rameurs, sur la Tamise; ou bien elle désigne à sa compagne un point particulier du panorama. ('Passage en ligne)
Dans L'Amour l'Automne

On retrouve en diptyque l'évocation de la photo puis du tableau.
D'abord la photo de Passage:
Une autre illustration, à droite de la précédente, représente des femmes, appuyées de dos à une balustrade, sur une terrasse, sans doute au bord de la mer. On pourrait être à peu près en 1936, à en juger d'après les toilettes. Il fait beau. Pas un nuage. Et la légende :
Grande beauté des femmes sur les
Renaud Camus, ''L'amour l'Automne'', p.136
Ensuite le tableau :
[Lui était tout à fait certain, par exemple, d'avoir en sa bibliothèque le volume de la collection Tout l'oeuvre peint qui lui aurait permis de comparer une fois de plus — d'un point de vue topographique, s'entend, bien plus que pictural à proprement parler — les deux vues de la Tamise peintes par l'artiste vénitien dans les tout premiers temps de son séjour à Londres [1759??????]. Sur la terrasse de gauche, un homme en habit sombre est occupé à balayer. Plus bas deux femmes sont appuyées à la rampe du garde-fou. L'une d'elles fait signe aux rameurs, en contrebas ; ou bien elle commente pour sa compagne un point particulier du panorama, un danger sûrement, ou bien une chose, au contraire, merveilleuse, qu'elle désigne de sa main tendue.
Ibid, p.137
La dernière proposition ("ou bien elle commente pour sa compagne un point particulier du panorama, un danger sûrement, ou bien une chose, au contraire, merveilleuse, qu'elle désigne de sa main tendue") fait référence à L'Année dernière à Marienbad, de Robbe-Grillet.

Passage des temps, rencontre à l'Ircam

Il s'agissait finalement de parler de complexité.
En première partie, Jean-Pierre Dupuy nous a parlé de sa fascination pour Vertigo, Raul Ruiz nous a raconté sa façon de faire des films, Renaud Camus a lu le début du chapitre le plus difficile de L'Amour l'Automne.
Après l'entracte, nous avons eu droit à deux pièces de musique, presque aussi visuelle qu'auditive: Luciano Berio, Sequenza III pour voix, par Johanne Saunier et Brian Ferneyhough, Cassandra Dream Songs pour flûte, par Mario Caroli. Je regrette de ne pas avoir vu la partition, j'aimerais savoir comment ces bruits étaient notés. Je suis fascinée par la notion d'interprétation, la façon de donner corps à des notations écrites.

notes.
Le présentateur rappelle l'idée que l'œuvre crée ses précurseurs: il n'y a pas de centre dans la narration. Il rappelle Raul Ruiz citant Borges à propos de Klossowski: «Une œuvre jette toujours une lumière vers l'arrière». D'autre part, il n'est pas nécessaire de connaître une œuvre pour être influencé par elle.

Jean-Pierre Dupuy : temps, récit et complexité

I - Les malheurs d'un prophète de malheur.
L'un des buts de Dupuy: réhabiliter la fonction du prophète de malheur.
La catastrophe est d'abord un mot de poétique, c'est le coup de théâtre qui explique ce qui était caché jusque là. En ce sens c'est une apocalypse, c'est-à-dire une révélation.

Dupuy s'appuie sur les travaux d'un ami de Hans Jonas (Le principe de responsabilité) et premier mari d'Hannah Arendt, Günther Anders. (Son nom est Stern, mais son éditeur lui à conseiller de s'appeler autrement — "anders").
Pour Anders, le monde bascule le 6 août 1945, qui n'est qu'une répétition du 9 août. Pour lui, l'histoire devient obsolète ce jour-là. Désormais nous sommes en sursis, dans le Frist, le délai. La fin programmée du monde fait que l'histoire n'a pas eu lieu. Nous sommes à la fin des temps et au temps de la fin (Endzeit and Zeitende). Anders utilise la parabole de Noé :

«Noé se couvrit la tête de cendres et s'habilla d'un sac, rite réservé au deuil. Il parcourut ainsi les rues de la ville suscitant la curiosité. "Qui pleures-tu?" lui demanda-t-on. "Je pleure les morts à venir." Quand le déluge aura été, tout ce qui est n'aura jamais été.
Noé est venu pour pleurer les morts de demain, car après demain, il sera trop tard, il ne restera personne pour pleurer. Alors un charpentier, puis un couvreur, se présentent pour que cela deviennent faux.»

Cette parabole utilise le futur antérieur, appelé en anglais le futur perfect. Qu'a de parfait le futur antérieur?
Le futur est le temps de l'avenir, fondamentalement indéterminé; tandis que le futur antérieur est fixe, il détermine le futur.
C'est le paradoxe du prophète de malheur: s'il fixe trop le futur, la catastrophe devient inévitable.
Tant qu'un événement ne s'est pas produit, il n'est pas inévitable; mais dès qu'il s'est produit, il devient rétrospectivement nécessaire. C'est ce que Dupuy appelle la métaphysique du projet.

II - La mort de Madeleine.
La suite s'appuie sur Vertigo, qui fascine Dupuy depuis ses seize ans.

Dupuy fait un sondage dans la salle. Une seule personne n'a pas vu Vertigo. Une seule personne, dit-il, cela suffit à ne pas le dispenser de nous résumer le film. L'application rigoureuse de ce principe m'a beaucoup plu, mais je n'ai pas pris de notes sur ce résumé.

Madeleine n'est pas "vraie" dans le film, elle est jouée par Judy. Ainsi, quand Madeleine (la fausse Madeleine) sera morte, elle n'aura jamais existé pour Scottie, puisqu'il n'aura jamais rencontré la vraie, et que la fausse (Judy) n'était pas Madeleine.
Madeleine (Judy) sait que sa (fausse) mort imminente fait qu'elle n'aura jamais existé. Le dialogue quelques minutes avant sa fin ne laisse pas de doute à ce sujet : «If you lose me you'll know that I loved and wanted to go on loving you.»

Madeleine sait que sa mort fait qu'elle n'aura jamais existé.
Ce film est une adaptation très lointaine d'un roman de Boileau-Narcejac appelé très injustement D'entre les morts, car Madeleine ne pourra jamais revenir d'entre les morts, c'était une fiction, à sa mort elle s'évapore. Scottie a aimé un fantôme.
L'élément problématique, c'es ce "I" ou ce "me" dans «If you love me» : qui est ce "me"? Madeleine ou Judy?
Il n'est pas vrai que Scottie aura jamais aimé Madeleine une fois celle-ci morte.

III - Le sens du passé
Après Leibniz, Borgès a décrit le temps comme un jardin aux sentiers qui bifurquent.
Le prophète de malheur revient à un temps circulaire. Le passé cause l'avenir. L'avenir donne son sens au passé.
On dit souvent que sans la musique de Bernard Hermann, Vertigo ne serait pas le même. Et c'est vrai. Sans la musique Vertigo ne serait pas le chef d'œuvre infiniment morbide qu'il est.
[Ici Jean-Pierre Dupuy nous fait diffuser deux morceaux de musique. Le premier est tiré de Tristan et Isolde, le second est la musique du film. (Et Dupuy murmure "Le piège est grossier).]

Borgès, dans Les précurseurs de Kafka, donnent plusieurs extraits qui ressemblent à Kafka mais qui ne se ressemblent pas entre eux: si Kafka n'avait pas existé, leur point commun serait resté inaperçu. Il faut Kafka pour comprendre.

Précurseurs => sont la cause de => Kafka => donne son sens => aux précurseurs.
Wagner => est la cause de => Hermann => donne son sens => à Wagner.

Vertigo est empli de cercles fermés sur eux-mêmes. Scottie et Judy tentent de se plonger dans le passé. Mais le cercle est rompu par le surgissement d'un objet, le collier de Carlotta, que Judy n'aurait pas dû avoir, puisqu'il appartenait à Madeleine. => Le cercle est brisé, l'image de Vertigo est la spirale et l'abîme, ce qui a été parfaitement mis en image par le générique de Saul Bass.

Transition vers Raul Ruiz en parlant de Francisco Varela. Je n'ai pas noté ce point. Ruiz sera aussi drôle que Dupuy était sérieux, confirmant le résumé de Pascal: «génial escroc».

Raul Ruiz

Lui n'a pas été marqué par Vertigo, parce qu'à seize ans il voyait quatre ou cinq films par semaine. Il avait parfaitement compris les ficelles et il a vu tout de suite que quelque chose clochait. Raul Ruiz avait été parfaitement formaté par le cinéma américain et a mis des années à se sortir de cette façon de voir les films.

Concernant la complexité, Ruiz se sent réductionniste. Il a cru comprendre qu'il y avait trois positions philosophiques possibles, le scepticisme, le fondamentalisme et l'intégrisme. Il craint d'osciller entre intégrisme, qui serait la complexité, et fondamentalisme, qui serait respect des principes. Le cinéma est un ensemble d'accidents et de principes.

Raul Ruiz voit trois principes à l'œuvre dans son cinéma: le principe de discontinuité, le principe de continuité et celui d'expansion.

Il y a environ six cents plans dans un film, ce qui constitue potentiellement six cents films. Raul Ruiz a tellement vu de plans que c'est tout juste s'il ne peut pas, quand il regarde un film, désigner les plans qui ont été tournés après déjeuner (parce que les acteurs sont plus rouges), etc. C'est d'ailleurs pour le même genre de raisons qu'Orson Welles refusait de regarder des films à la fin de sa vie: il entendait les claps, etc.

Le principe de discontinuité, c'est un peu comme les fameuses listes chinoises: il y a dix façons de jouer au foot, et pas onze, mais ces dix partent dans tous les sens. De même, les films ne sont jamais complets.

Le principe de continuité, c'est le contraire. Il a été illustré par Eisenstein. Eisenstein disait que le montage était tout. Prenez une vingtaine de plans, jetez-les en l'air, faites un collage de la façon dont ils retombent: cela aura un sens. (Est-ce l'effet de la présence divine? rires dans la salle).
Normalement on monte un film en sept semaines, Raul Ruiz l'a souvent fait en trois jours.

Quand on a vu un film, on ne se souvient que de quelques plans. C'est ça, la complexité. L'éveillé du pont de l'Alma, par exemple, est construit comme un puzzle. Il existe des principes combinatoires.

Juan Caramuel, l'ami d'Atanase Kischer, a écrit un labyrinthe composés de deux hémistiches en latin. On prend des hémistiches aux hasard et on obtien un sonnet. C'est ainsi que Ruiz a composé un sonnet en l'honneur de Mitterrand, et en latin, en plus. [D'ailleurs, murmure Ruiz sous souffle, vu sa politique, Miterrand connaissait peut-être Caramuel].
— Après, un ami qui connaissait le latin m'a traduit mon poème et celui-ci tombait à pic!
Malgré tout la combinatoire s'épuise. Il faut la quitter. Il y a la combinatoire froide, comme l'oulipo, et puis il y a la combinatoire chaude.

Claudio Arrau dit que quand il joue une pièce il lui faut avant de commencer que la première note du morceau colle avec la dernière (il doit falloir que Claudio Arrau atteigne son degré de cuisson).

Dans un film, il y a ce moment que Raul Ruiz appelle la passation de pouvoirs. Un film n'est jamais tourné dans l'ordre. Cependant, à partir d'un certain moment, le film se prend en charge. Il n'y a plus qu'à suivre, et surtout, à faire le point sur les plans déjà tournés et les plans qui manquent (surtout quand arrive à ce moment-là le producteur qui veut ici un gros plan de cendrier, etc). Ce moment a à voir avec Arrau.
Le cinéma et la musique ont tous les deux un rapport à la durée et au temps (ce qui n'est pas la même chose).

Raul Ruiz a tourné un film, Le corps dispersé, sur un thème de la poésie populaire chilienne. (Cette poésie est en train de mourir d'être un peu trop ressuscitée). Il s'agit de morceaux de corps dispersés sur les cinq continents. Dans Le Monde à l'envers, les trains volent, ce qui est un thème d'improvisation classique au XVIIIe siècle. Les poèmes se composaient de quatre strophes comme les quatre jours de l' Apocalypse.

Je n'ai pas bien compris les noms qui ont suivis. La musique sérielle devrait beaucoup à Joseph Auer (? Léopold?) Josef Matthias Hauer qui aurait été un précurseur de Schoenberg, s'exclamant un soir «On va organiser tout ce bordel!» Mais, reconnaît Ruiz, ce sont des commérages.

Le numérique au cinéma n'est plus vraiment un choix. Il est impossible de faire autrement. C'est la mort du gros plan, il faut reculer, comme au temps du technicolor. Récemment, en regardant The Golden Compass, Ruiz a été embarrassé de pouvoir détailler les diverses opérations esthétiques subies par le visage de Nicole Kidmann, très belle actrice au demeurant.
Avec le numérique, le décor prend une importance énorme. Il avait la triade "deux acteurs, une caméra", aujourd'hui on arrive à la naissance d'une nouvelle triade.

Comment représenter l'impuissance au cinéma? C'est difficile. Dans Laura, le héros boîte et marche avec une canne. Ce n'est pas très parlant. Mais lorsqu'une main de femme aux ongles rouges s'approche de la canne, celle-ci tombe. C'est déjà plus clair.

Marianne Alphant prend la parole : — Votre cinéma a renoncé à la narration au profit de la luxuriance, du foisonnement.
Raul Ruiz : — J'ai abandonné le lien de cause à effet, qui d'ailleurs n'arrive jamais dans la vie réelle (sauf si vous vous faites écraser par un train).
Ricardo Aronovich, le directeur de la photographie de Providence, voulait qu'on ne paie que la moitié de sa place de cinéma, car, disait-il, sur deux heures de film le spectateur voit une heure de noir. Et effectivement, après calcul, en trois heures de film on passe quarante minutes devant un écran noir. Que se passe-t-il pendant ce temps-là? Nous projetons notre propre film en parallèle.
C'est une hypothèse à vérifier, et si je travaille à l'université d'Aberdeen, c'est qu'elle dispose d'un département de neurosciences. (Plaisante-t-il ou pas? Impossible à décider.) C'est pourquoi un film est intéressant dans la mesure où il nous regarde. «D'ailleurs, conclut Ruiz, on m'a déjà piqué mon idée. J'entends des gens dire : «Ce film n'est pas pour moi, il ne me regarde pas.» (rires)

Renaud Camus

Marianne Alphant enchaîne: la question des passages permet de faire la transition vers l'œuvre de Renaud Camus. Le premier volume des Eglogues date de 1975, qui est une trilogie en quatre tomes et sept volumes.

En voyant apparaître la Vanité marcheschienne à l'écran, je comprends que Renaud Camus va lire le chapitre six, de loin le plus difficile du livre [1].
Il le lit, le chante, le vocalise, le bruite, non sans introduire des variations utilisant ce qu'il vient d'entendre sur la poésie chilienne trop bien ressuscitée (rires dans la salle). Cette lecture est inimaginable pour qui ne l'a pas entendue une fois.

Marianne Alphant le laisse lire jusqu'à parvenir à giocate, giocate..., qui sont les premiers mots de Passage, premier tome des Églogues.

Elle reprend: — Le chapitre six est le moment de la plus grande compacité. Le texte semble se contracter avant de se redilater.
Renaud Camus: — Bien évidemment, ce que je viens de lire doit sonner tout à fait abscons aux oreilles de ceux qui ne connaissent pas les Églogues. C'est un jeu d'échos et de répons.
J'ai toujours considéré la complexité de façon off. On considère généralement qu'elle est une addition, une multiplication, je la considère comme un moins, un oubli, des ruines, l'incapacité à se souvenir. C'est un travail à partir de ces îlots. Il s'agirait de travailler non pas sur la maladie d'Alzheimer, mais autour d'elle, à partir d'elle.
Je travaille sur la recherche de passages par incapacité à ne penser qu'à une seule chose.



Musique : Luciano Berio, Sequenza III pour voix, par Johanne Saunier et Brian Ferneyhough, Cassandra Dream Songs pour flûte, par Mario Caroli.

Notes

[1] Voir ici quelques réflexions selon un angle possible de lecture de ce chapitre qui commence à la page 490.

Identification d'un tableau

Tout se présente à égalité sous son regard, comme la table devant la fenêtre, la fenêtre ouverte et le versant escarpé sur lequel elle s'ouvre, dans la toile belge bien connue, sont taillés dans le même roc et peints de la même palette.

J.R.G. Le Camus et Antoine du Parc, L'Amour l'Automne, p.37





Cette toile apparaît dans Eté p.90, où elle est clairement identifiée :
Car si l'on en juge d'après les paragraphes qui s'ajoutent, indifférents, aux paragraphes, les divers états du récit ne sont jamais que lui-même, encore et déjà, comme la table devant la fenêtre, la fenêtre ouverte et le versant escarpé sur lequel elle s'ouvre, dans la toile belge bien connue, sont taillés dans le même roc et peints de la même palette. EST-CE LÀ TOUT CE CHANT OÙ TU TE DISAIS PRÊTE ? NE SERAIT-CE QUE POUR PASSER DEUX JOURS DANS LE FABULEUX HÔTEL PRINCE OF WALES, IL FAUT ALLER LÀ-BAS. Il s'agit ici, n'est-ce pas, si je ne me trompe, de Souvenir de Voyage, c'est bien cela ?

Renaud Camus : Oui, tout à fait. Ce tableau, qu'à l'époque je n'avais même pas vu pour de bon, je crois, m'était surtout familier parce qu'il est reproduit, ainsi que je ne sais quoi de Duchamp, dans un livre consacré à Johns, et où l'on ne peut voir, à ces deux exceptions près, que des œuvres de Johns.
Si l'on s'en tient à la règle des trois points d'attache dans le texte, les deux autres sont la pierre (stein et pierre sont des mots générateurs dans Travers III) et la «table près d'une fenêtre» (incipit de Passage).



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ajout le 20 mars 2010: En fait, il s'agit de variations autour de la quatrième de couverture de Passage:
Car aux yeux des paragraphes qui s'ajoutent, indifférents, aux paragraphes, ces trois états du texte ne sont jamais que lui-même, encore et déjà, à égalité, comme la table devant la fenêtre, la fenêtre ouverte et le versant escarpé sur lequel elle s'ouvre, dans la toile belge bien connue, sont taillés dans le même roc et peints de la même palette.

Le capitaine Binger

Mais L'Arc, dans sa livraison qu'il consacre à Barthes, ne dit rien de son grand-père, le capitaine Binger, l'explorateur.

Renaud Camus, L'Amour L'Automne, p.29
C'est celui dont Barthes nous dit qu'il s'ennuyait profondément:
Dans sa vieillesse, il s'ennuyait. Toujours assis à sa table avant l'heure (bien que cette heure fût sans cesse avancée), il vivait de plus en plus en avance, tant il s'ennuyait. Il ne tenait aucun discours.
Roland Barthes par Roland Barthes, p.16
C'est l'une de mes petites fiertés que d'avoir identifié le capitaine Binger lors de la lecture d' Échange, en 2004.
Le père de Barthes a explorer l'Afrique pour le compte de la IIIe République et a publié un gros livre de mémoires, Du Niger au Golfe de Guinée, par le pays de Kong et le Mossi, en 1892.

Par ailleurs, une biographie vient de paraître, Binger, explorateur de l’Afrique Occidentale, par Claude Aubouin. Une exposition sera présentée à partir d’avril 2009 au Musée de l’Isle-Adam, sur le thème «Images d’une Afrique en mutation (1884-1914) autour de l’explorateur Gustave Binger».
D'autre part, dans une logique parfaitement conforme aux Églogues, on notera que les éditions Bénévent sont celles où sont parus les premiers tomes du journal de François Mathieu du Bertrand.
Mais lui, dont le nom contient tout entier celui du pays où il s'avance, s'avance. (Renaud Camus, Passage, p.43)

Toujours d'après L'Arc, son grand-père explore la Nouvelle-Zemble, où un fleuve porte son nom. (ibid, p.152)

Mais L'Arc, dans la livraison qu'il lui consacre, ne dit rien du grand-père de Barthes. Pourtant, le capitaine Binger explore la boucle du Niger, peut-être par amour des anagrammes, même partiels. (ibid, p.171)

Mais lui, dont le nom contient tout entier celui du pays où il s'avance, s'avance. (ibid, p.193)

De toute façon, son grand-père explore la Nouvelle-Zemble, où un fleuve porte son nom. (Échange, de Denis Duparc, p.192)

Pas un mot, en revanche, du capitaine Binger. Mais lui, dont le nom contient tout entier celui du pays où il s'avance, s'avance. (ibid, p.202)

Mais L'Arc, dans la livraison qu'elle consacre à Roland Barthes, ne dit rien de son grand-père, le capitaine Binger. (Jean-Renaud Camus, Été, p.390)

Allusions à Travers III dans Le Royaume de Sobrarbe

Je note ici les références à Travers III que l'on voit apparaître dans Le Royaume de Sobrarbre.
Cette indexation permet de (re)constituer une bibliographie, de réunir une liste de sources et d'apercevoir la méthode de travail de Renaud Camus.

On notera au passage que si écrire une page de Travers III prend trois heures, il est finalement rapide d'en lire cinq pages dans le même temps (performance réalisée lors de la dernière lecture en commun de L'Amour l'Automne, vendredi dernier (auxquelles vous êtes invités, il suffit de s'inscrire en commentaire ou de m'écrire)).
Je crois que cette difficulté d'écrire devrait rassurer tous les lecteurs sur leur difficulté à lire: rien de plus normal.

Pour des raisons de mises en page, je ne suis pas complètement l'ordre des pages, mais regroupent citations courtes et citations longues.

. «Cette bibliographie de Woolf (par Hermione Lee), que je lis le soir, est passionnante.» p.36 - le jardin - couple uni.

. «[...] ou de relire Poe parce que j'en ai besoin pour les Églogues.» p.107

. «[...] mais du coup c'est Travers III qui a souffert, et de ce côté-là je n'ai progressé que d' une ligne. Il arrive qu'un seul mot me demande trois heures de recherches...» p.111

. «Pour des raisons essentiellement églogales et "signifiantes", (Bax, Dax, Max, Sachs, Saxe, etc.), j'ai acheté à Toulouse, la semaine dernière, le petit livre de Thomas Clerc sur Maurice Sachs, Le Désœuvré.» p.203

. «Vendredi, à la bibliothèque du Centre Pompidou, où j'étais allé reprendre de vieilles recherches sur Canaletto à Londres, pour les Églogues, [...].» p.304

. «Mes efforts principaux ces temps-ci portent sur le deuxième chapitre Travers III. Il n'est pas rare que toute l'entreprise me semble désespérée, absurde, catastrophique. Mais une nuit là-dessus et parfois moins encore, et voilà que je brûle d'impatience de me colleter à neuf, une fois de plus, avec le monstre (même si je suis horrifié par le temps qu'il dévore).» p.367

. «[...] avec ces maudites Égloguesoù l'on peut avoir à passer trois heures à la seule recherche frénétique d'un seul mot, d'une image, d'un lien, d'un passage. C'est ce qui m'est encore arrivé aujourd'hui, et c'est ce qui arrive pratiquement tous les jours.» p.386

. «Je travaille donc avec plaisir aux Églogues, ces temps-ci [20 août 2005], j'ai commencé le troisième chapitre de Travers III, je dois mettre en forme le journal de l'année 2003.» p.433 - Hussein de Jordanie, son frère.

. «Nous fîmes un petit détour en faveur du hameau de Moran, où notre présence surprit beaucoup; elle eût bien davantage étonné si j'avais pu en exposer les motifs anagrammatiques et pour moi "églogaux".» p.443

. «La lecture de Maurice Sachs (je suis passé du Sabbat, que je n'avais pas lu depuis trente ans, à La Chasse à courre, que je n'avais jamais lu) [...] .» p.489

. «Je m'étais constitué au début de l'année une bibliothèque dans la bibliothèque, "la bibliothèque de Travers", qui réunissait tous les ouvrages, de Poe à Vingt mille lieues sous les mers, de Niemandrose à Wittgenstein, qui se trouvent en résonance avec les Églogues, leur offrent des échos ou constituent la matière même dont elles sont l'écho.» p.513


J'avais oublié que c'était tant de travail, les Églogues. C'est un labeur qui ne me déplaît pas, loin de là, il est parfois très amusant, ou même excitant, mais il demande beaucoup de minutie, et surtout énormément de temps. Hier j'ai passé deux ou trois heures à chercher, dans les précédents volumes, des références à L'Ombre d'un doute, de Hitchcock. S'il y en a, elles sont extrêmement allusives. Georges Raillard me racontait, en 1976 (j'ai retrouvé cela dans le Journal de Travers), que Maurice Roche lui demandait s'il ne trouvait pas que lui, Roche, avait tapé trop fort sur Maurice Nadeau, dans un de ses livres, que Raillard venait de lire :
«Qu'est-ce que je lui ai mis! disait Roche. Tu penses que je suis allé trop loin?»
Raillard ne s'était aperçu de rien. C'est que la violence agressive de Roche à l'égard de Nadeau, qui, à Roche, paraissait frénétique et peut-être exagérée, tout de même, se traduisait en fait, dans son texte, par deux ou trois anagrammes et allitérations - du genre : il n'a d'autre ressource que... etc. -, dont le pauvre Raillard n'avait pas perçu la moindre. Je crains que nos clins d'œil à L'Ombre d'un doute ne soient à peu près du même ordre. Même moi je ne les ai pas retrouvés...
p.27


Décidément, j'avais oublié les conditions de travail très spéciales qu'impliquent les Églogues. Le nombre de contraintes est tel que la progression est d'une lenteur effrayante. Quatre ou cinq heures de travail, hier, m'ont fait avancer d'à peine autant de lignes. Aujourd'hui c'était à peine mieux. Et le comble est que la moitié de ces lignes, plus parfois, ne sont pas de moi, que je ne fais que les chercher dans des livres pour les placer ici et là - mais pas au hasard, Dieu sait !
Nous sommes dans un nœud tristanesque, ces jours-ci : il implique Tristano muore, de Tabucchi, la Tristana de Pérez Galdos (une vieille amie), la vie et les œuvres de Flora Tristan, le Tristan de Béroul, le Tristan de Thomas, la Folie de Berne, la Folie d'Oxford, le Tristan de Mann (avec sorties ou débordements vers La Mort à Venise d'un côté, vers L'île noire et son docteur Müller de l'autre), le Venise de Frederick Tristan, Les Aventures de l'homme sans nom du même, le Tristan de Wagner bien entendu, Venise, Celan, Les Ailes de la colombe, Jacob's Room, etc. Je ne me plains pas, ce travail me passionne, et même il m'amuse. Je pourrais lui donner bien plus d'heures quotidiennes si je les avais, et je le ferais avec plaisir. Mais je suis effrayé que celles que je lui consacre soient si peu productives, en quantité. Pas étonnant qu'il y ait eu un trou de deux ans entre le deuxième et le troisième volume des Eglogues, puis un trou de quatre ans entre le troisième et le quatrième (trou partiellement occupé par Tricks, il est vrai, Buena Vista Park et Journal d'un voyage en France) ! Entre le quatrième et le cinquième volume, nous en sommes déjà à vingt-trois ans d'écart.
Autre contrainte que la pratique me rappelle durement : on ne peut pas voyager, quand on travaille aux Églogues (en revanche il est très nécessaire d'avoir voyagé). Loin de chez soi on peut se relire, on peut se corriger, on peut à la rigueur déplacer certaines phrases, mais on ne peut pas en produire de nouvelles, et surtout on ne peut pas en copier. Le travail impliqué ne peut se faire que dans une bibliothèque, et en l'occurrence ce doit être celle-ci, la mienne.
Du coup je n'ai pas envie de m'éloigner. Il ne faut pas d'interruptions trop longues car la conscience des liens possibles et nécessaires se distend si la mémoire n'est pas réactivée en permanence, si les chemins de traverse, les coursières et les passages souterrains ne sont pas entretenus sans relâche, ne serait-ce qu'en étant empruntés.
p.34 [1]


Pour les Églogues il faudrait acheter encore des livres, beaucoup de livres, une infinité de livres - à commencer par le Tristano muore en italien et le Tristan de Mann en allemand, qui m'ont manqué aujourd'hui même, ainsi qu'un lexique anglo-gaélique (j'ai dû avoir le Mann en allemand, car il y en a des traces dans Travers II; mais je ne sais pas ce qu'il a bien pu devenir). Or ces achats sont impossibles.
p.35


Quatrièmement je ne suis pas content de Travers III. Je rêverais d'un livre qui ressemblerait page après page, sinon au Coup de dés, du moins à de l'Emily Dickinson (quant à la disposition, veux-je dire) — au lieu de quoi on dirait La Phénoménologie de l'esprit (toujours quant à la disposition).
p.104


[...] je voulais absolument envoyer à la P.O.L aujourd'hui, dernier jour de février, pour un "tirage sur papier", le premier "chapitre" de Travers III. Personne ne m'a rien demandé, bien entendu; mais je m'étais moi-même imposé cette contrainte, d'une part afin de montrer à la P.O.L que je travaille pour elle et ne l'oublie pas, en dépit des apparences ; d'autre part par sincère désir et besoin d'observer ce texte touffu autrement que sur un écran d'ordinateur, de pouvoir l'étaler, d'en confronter certains passages, les mettre côte à côte; et troisièmement par affolement de le voir me prendre tant de temps, puisque nous voici à la sixième fin de mois que j'ai cru pouvoir être un terme, pour le travail sur ce chapitre.
Celle-ci n'en sera pas un, pas plus que les précédentes. Au contraire, j'ai l'impression de reculer. Je voulais reprendre entièrement la masse d'écriture existante avant de l'envoyer à Paris, mais je n'y suis pas arrivé. J'ai tout relu jusqu'à la fin, sans doute, mais sans changer grand-chose à la seconde moitié, et rien du tout au dernier tiers, même, sauf quelques fautes d'orthographe. Non que la nécessité d'une refonte ne me soit pas apparue, bien au contraire : mais je n'avais pas le temps de l'entreprendre. Elle devra être massive : rarement pages de moi m'auront-elles fait plus mauvaise impression. C'est elles qui sont massives jusqu'à présent — mille fois trop lourdes, comme une affreusement indigeste pâtisserie. Et quand je dis que la refonte devra être massive, je veux dire qu'elle devra être radicale pour démassifier cet ensemble trop compact.
Je souffre du syndrome inverse à celui de la page blanche : syndrome de la page bouffie, trop pleine, trop serrée, trop dense — non pas trop dense de sens ou de style, hélas, seulement trop dense de mots, de phrases, de signes qui se font signe mais qui sont tellement occupes a cet exercice qu'ils ne sont plus signes de rien. Or leur nombre s'élève déjà à cent trente mille ! Et ces cent trente mille signes ne sont qu' un chapitre sur sept d' un volume sur sept des Églogues! À ce rythme ce volume-ci aurait un million de signes, presque autant que Du sens. C'est une absurdité. Thierry Fourreau m'a dit cette après-midi qu'un roman, de trois cent quatre-vingts pages, qu'il achevait de mettre en page, comptait cinq cent quatre-vingt-dix mille signes. Travers III ne peut pas avoir huit cents pages ! Et surtout pas huit cents pages cette eau, ou plus exactement de cette purée, de cette bouillie.

Le problème est exactement celui auquel nous nous étions trouvés confrontés il y a vingt-cinq ans. Ce texte fonctionne tout seul. Il prolifère de son propre chef, par l'effet de ses propres mécanismes. Par le jeu des associations, des liens, des surdéterminations, toute phrase en appelle trois autres, et bientôt dix autres, cinquante - d'où ce gâteau à étouffer tous les ultimes chrétiens.

Mardi 1er mars, neuf heures du soir. Aujourd'hui j'ai retiré une impression un peu moins mauvaise d'un bref ferraillage avec Travers III. Il m'a semblé qu'il était possible d'alléger cette masse sans la diminuer, par des procédés de mise en page, principalement : beaucoup plus de paragraphes, beaucoup plus de marges, beaucoup plus de blancs, beaucoup de phrases et même de mots isolés ; plus large recours, aussi, à des changements de "styles", au sens informatique de l'expression — changements de "corps", changements de "polices", changements de "règles"...
Mais enfin tout cela, tout cet espace perdu inoculé, ne fait qu'allonger le livre, épaissir le volume... D'autre part je ne me suis battu qu'avec les premières pages, déjà très affinées en comparaison avec les autres - ce ne sont pas elles qui hier et avant-hier m'avaient paru si indigestes.
p.130 - 131


Alors que le temps me manque si cruellement, je viens de perdre trois heures à chercher dans le livre de Catherine Robbe-Grillet, Jeune mariée, une référence aux Gommes qui se trouvait en fait dans le catalogue Alain Robbe-Grillet, le voyageur du Nouveau Roman. C'est une citation du maître lui-même, tirée des Derniers Jours de Corinthe : «Et l'on se demande encore aujourd'hui, près de quarante ans plus tard, quelle raison il peut y avoir pour que le livre se trouve composé en égyptienne... »
C'était le mot égyptienne qui m'échappait - pour Travers III, bien entendu, où Les Gommes a fait soudain une entrée en force. Le même roman était déjà présent en filigrane dans Travers I et II (dans II, en tout cas; pour ce qui est de I, je ne suis pas sûr).
Le travail sur les Églogues obéit à une économie aberrante (que seuls Paul Otchakovsky et la P.O.L peuvent me permettre) : pour écrire ce livre que liront cinquante personnes (et encore, si elles le lisent), il faut passer parfois une demi-journée sur deux ou trois mots, ou même sur un seul, quand il est un lien (égyptienne était un peu décevant, à cet égard).
p.148


[...] j'ai grand besoin d'avoir sous les yeux une version mise sur papier de ce texte de plus en plus compliqué, difficile à envisager dans son ensemble. Thierry Fourreau s'est prêté très complaisamment à l'exercice, la dernière fois (pour le même texte d'ailleurs, mais il s'agissait d'une version plus courte, assez différente). [...]
Je m'aperçois à l'instant que le premier chapitre de Travers III compte à présent plus de cent soixante-dix mille signes, ce qui est tout à fait déraisonnable. Dans la disposition actuelle il s'étalerait sur cent six pages imprimées, et c'est à peine moins fou. Ainsi que je l'ai déjà noté plus haut, et comme je le remarquais il y a vingt ans et plus, le procédé fonctionne trop bien, voilà le problème : il engendre trop de texte, il convoque trop de phrases, il lie ensemble trop d'images, de thèmes, de tropismes, d'inflexions de voix et de sens. Ce volume-ci devant absolument avoir sept chapitres, il compterait, au même rythme, plus d'un million de signes et près de mille pages. Pour tâcher d'empêcher cette prolifération désastreuse, j'ai décidé que les chapitres pairs, deux, quatre et six, seraient traités d'une façon beaucoup plus aérée, et selon une disposition à la Coup de dés. Mais je ne sais pas encore très bien comment cela pourra être réalisé. Je compte faire la semaine prochaine de premiers essais dans ce sens.

En effet, si je ne suis pas parvenu à disposer d'une version complète du chapitre I assez tôt pour l'envoyer à Thierry cette après-midi, je suis tout de même arrivé à ce résultat-là en début de soirée. Bien entendu il s'agit d'une décision un peu artificielle : on décide que c'est fini, voilà tout. À la vérité ce n'est jamais fini. Mais puisque tout travail supplémentaire ne fait jamais qu'allonger le texte, il faut se l'interdire.

Allonger, ou plus exactement augmenter (ce qui a pour conséquence d'allonger) — les interventions ne se situent pas à la fin, mais dans le corps du texte, tout au long de lui : elles ne le prolongent pas, elles le gonflent. Si le travail a été bien fait, on ne peut absolument rien enlever, parce que tout élément présent est porteur, dirais-je, et son retrait entraînerait de gros ou de petits effondrements — lesquels, à leur tour, rendraient la liaison impossible entre certaines parties de l'énorme bâtiment. En revanche tout ajout entraîne des ajouts, parce qu'il doit recevoir toutes les justifications dont il a besoin; et ces justifications sont forcément du texte, des phrases, des mots, des lettres, des signes....
Le schéma le plus courant est celui-ci : une phrase exige (ou du moins je me persuade qu'elle exige) un ajout, qui vient s'inscrire très naturellement à sa suite. Mais cet ajout, justifié en amont, doit l'être aussi en aval — sans compter qu'il a introduit une rupture dans le tissu, et qu'il faut donc rapiécer. De rapiècement en rapiècement on arrive à plus de cent pages pour un seul chapitre, autant dire à la folie.

Du sens compte un million deux cent mille signes. Mais Du sens est extrêmement compact en sa disposition, ce qui fait que ce million deux cent mille signes tient en cinq cent cinquante pages, et c'est déjà beaucoup. Travers III est beaucoup plus aéré : de sorte qu'un nombre inférieur ou comparable de signes implique un nombre très supérieur de pages — or c'est d'autant moins admissible qu'il s'agit ici d'un seul volume dans une série de sept.
p.194-195


La magnifique grande serre aux palmiers, où nous avons longuement marché avant-hier, fait quelques apparitions dans Passage, treize ou quatorze ans après première visite, et trente ans avant la seconde. Celle-ci a pleinement confirmé l'enthousiasme de mes impressions d'adolescence. Nous avons passé dans le parc deux ou trois heures délicieuses, par un temps splendide, marchant de la serre aux palmiers jusqu'à la "Syon Vista", le point de vue sur Syon House, de l'autre côté du fleuve : une perspective et une image dont je me souvenais avec une grande netteté (Canaletto aidant, justement), à quarante-quatre ans d'intervalle ; et de là à la haute pagode chinoise bâtie en 1762 par William Chambers, Ecossais qui était allé à la Chine pour la Compagnie suédoise des Indes orientales et qui était devenu, après son installation à Londres, le maître d'architecture du prince de Galles, futur George III; avec retour (nous, pas Chambers) à la Palm House par la Temperate House", dans le magnifique soir de mai - tout cela parsemé de détours pour voir des rhododendrons ou des canards, des azalées ou des faisans dorés.[2]

Il y eut aussi des stations sur des bancs, au bord du fleuve, et de longues conversations avec des paons. Nous nous sommes trouvés beaucoup de points communs. Les bancs sont encore plus éloquents que les paons, toutefois, car la plupart d'entre eux portent des plaques à la mémoire d'habitués morts, qui pendant cinquante ans et davantage ont aimé ces jardins. La plus émouvante est celle-ci :
In loving memory
ANNE WILTSHER
20.05.51 - 21.02.04
Free to enjoy these gardens forever
Sur la photographie que j'en ai prise, on voit se refléter dans le cuivre poli, tant je me suis appliqué, mon propre crâne.
***
Lundi 9 mai, une heure moins le quart, l'après-midi. J'ai eu la curiosité de regarder sur le Net, par Google, s'il y avait quelque chose à propos d'Anne Wiltsher, qui aimait les jardins de Kew et dont quelqu'un espère qu'elle est désormais libre de les hanter à loisir. Il y a beaucoup. C'était apparemment une historienne féministe, dont le livre le plus souvent cité, paru en 1985, était consacré aux femmes pacifistes au temps de la Première Guerre mondiale : Most Dangerous Women : Feminist Campaigners ofthe Great War. Il est possible qu'elle ait été également l'auteur d'un ouvrage sur la cuisine italienne. Je me demande si le banc où l'on peut lire son nom occupe un emplacement qui lui était particulièrement cher, ou si la plaque a été placée là au hasard.
p.241-243 (Le relevé des allusions dans L'Amour l'Automne est ici.)


Le passage suivant donne des informations sur un poème "maître" de L'Amour l'Automne. Je les copie à titre de culture générale, ces informations n'entrant pas directement dans la composition des Églogues.

Ou bien de m'intéresser de plus près à cet Arthur Hugh Clough dont j'ai découvert grâce au Net des vers que je trouve magnifiques (Children of Circumstance are we to be?), extraits d'une "pastorale de longues vacances", The Bothie of Tober-Na-Vuolich: d'aucuns voient en eux une possible source d'inspiration pour la fameuse évocation des deux armées s'affrontant dans la nuit, à la dernière strophe de Dover Beach. En fait il est plus probable qu'Arnold et Clough, qui étaient de grands amis et avaient été élevés ensemble à Rugby - Arnold pleura Clough dans l'élégie Thyrsis -, tiraient l'un et l'autre leur image de Thucydide, lequel fut traduit en anglais par nobody but Mr Arnold père, Thomas, le fameux recteur de Rugby.
Matthew Arnold :
And we are here as on a darkling plain
Swept with confuses alarms of struggle and flight,
Where ignorant armies clash by night

Arthur Hugh Clough :
l am sorry to say your Providence puzzles me sadly;
Children of Circumstance are we to be? you answer, On no wise!
Where does Circumstance end, and Providence where begins it?
In the revolving sphere which is uppery which is under ?
What are we to resist, and what are we to befriends with ?
If there is battle, 'tis battle by night : I stand in the darkness,
Here in the mêlée of men, Ionian and Dorian on both sides,
Signal and password known; which is friend and which is foeman ?

Thucydide :
«A ceux qui ont participé à une bataille de jour, les choses apparaissent sans doute plus claires et pourtant, loin de connaître tous les détails, ils ne sont guère au courant que de ce qui s'est passé dans leur secteur particulier. Alors, pour un combat nocturne comme celui-ci — et ce fut le seul qui, au cours de cette guerre, mît aux prises deux grandes armées —, comment pourrait-on savoir quelque chose avec certitude ? La lune brillait, il est vrai, et les hommes se voyaient, miais seulement comme on peut se voir au clair de lune, c'est-à-dire qu'ils distinguaient des silhouettes, mais n'étaient jamais sûrs d'avoir affaire à un ami ou un ennemi.»
(Traduction de Denis Roussel, «Bibliothèque de la Pléiade»: il s'agit de la bataille d'Epipoles, pendant la guerre du Péloponnèse.)
p.307-308 Le relevé des allusions dans L'Amour l'Automne est ici.


Dans l'agenda pour 1970, où sont notés rétrospectivement certains des "événements" de 1969 - ce qui laisse une certaine place à l'erreur —, je retrouve à l'instant une feuille arrachée d'un carnet à spirale, que j'ai beaucoup cherchée ces jours derniers dans toute sorte de livres. Elle porte, de la main de W., les trois premiers vers de la fameuse dernière strophe de Dover Beach, d'Arnold :
Ah, love, let us be true
To one another! For the world, which seems
To lie before us like a land of dreams...
Coïncidence, je citais la fin de la même strophe ici même, il y a deux ou trois jours. Tout ce passage m'occupe beaucoup ces temps-ci, en relation avec le deuxième chapitre de Travers III.
p.312


Un septième attentat, un peu après les autres, a eu lieu dans un autobus sur Russell Square, que les Églogues hantent tous les jours ces temps-ci à la suite les "Woolves", entre le bureau d'Eliot et la De Morgan Society.
*
Non seulement il faut aux Égloguesque trente ou quarante livres soient ensemble sur mon bureau, il convient encore que tous demeurent ouverts, sans quoi une phrase précieuse, une inflexion, une référence, un mot qu'il a fallu des heures pour retrouver, risquent de se perdre à nouveau. J'ai renoncé à établir l'ordre : sans doute serait-il très profitable à terme, mais en attendant il coûterait trop cher, il ferait perdre trop de temps et de pistes. C'est pourquoi j'écris à présent sur un très épais terreau de volumes béants, de manuscrits éparpillés, de textes ventre à l'air, de cartes, de dépliants, d'encyclopédies, d'atlas, de littérature et de "littérature", de phrases, de lettres, de lettres, de lettres. Il n'y a plus que le hasard, ou le besoin pressant, pour déterminer, en ce tumulus (comme disait Jean Puyaubert), ce qui monte ou descend.
p.357-358 (Remarque: l'en-tête de ce blog est une photo de ces couches superposées.)


Chez le Mr Ramsay de La Promenade au phare, il y a un côté très "Walter Mitty", le héros de James Thurber, qui passe son temps, tandis qu'il accompagne sa femme au drugstore, à piloter dans sa tête des B52 au milieu des pires attaques d'un ennemi supérieur en nombre, ou bien à opérer avec succès, contre l'avis de tous ses confrères chirurgiens, des patients en situation désespérée. Mr Ramsay, lui, tout en faisant les cent pas sur la terrasse de la maison de vacances de la famille, à Skye, devant la fenêtre où se tiennent sa femme et son fils, mène la charge de la brigade légère, ou bien parvient le premier au pôle Sud :
« Qualifies that in a desolate expédition across the icy solitudes ofthe Polar région would hâve made him the leader, the guide, the counsellor, whose temper, neither sanguine nor despondent, surveys with equanimity what is to be and faces it, came to his help again. (...)
« Feelings that would not have disgraced a leader who, now that the snow has begun tofall and the mountain-top is covered in mist, knows that he must lay himself down and die before morning come, stole upon him, paling the color ofhis eyes, giving him, even in the two minutes of his turn on the terrace, the bleachedlook ofwithered old age. Yet he would not die lying down; he wouldftndsome crag ofrock, and there, his eyes ftxed on the storm, trying to the end to pierce the darkness, he would die standing. »
p.360


Cette page écrite au moment de la mort de Claude Simon n'est pas directement églogale (sauf la dernière phrase), mais totalement églogale indirectement: dès Passage, la référence à Simon était importante, Travers II en particulier s'articule entièrement autour d' Orion aveugle dont la préface décrit le fonctionnement camuso-églogal.

J'ai dû le [Claude Simon] lire très tôt, car beaucoup de souvenirs de lecture de ses livres sont étroitement liés pour moi à des souvenirs de Landogne, et de promenades autour de Landogne. La fameuse description d'un broc gisant au fond d'une rivière — est-ce dans Histoire ou dans La Bataille de Pharsale? — est pour moi comme le compte rendu méticuleux d'un tableau mille fois observé du haut d'un pont de bois sur la Saunade. Oh, il faudrait que je refasse ces promenades! Ma mère m'a appris hier que le château de Landogne était à vendre de nouveau. Mais, pour sa part, elle n'aurait pas le courage d'y revenir...
La non moins fameuse machine agricole de Pharsale, la moissonneuse-lieuse qui devait tellement servir à Ricardou, je la rencontrais sans aucun étonnement, abandonnée, quand je parcourais à cheval l'autre versant de la petite vallée, non loin de la route de Pontaumur à Saint-Avit, c'est-à-dire de Clermont à Aubusson. Très tôt j'ai mis une détermination perverse à lire Simon comme un écrivain régionaliste et familialiste (du "roman familial"), topomaniaque et... géorgique. C'est ce biais profond qui m'a attaché à lui, et qui aujourd'hui me chagrine dans sa mort. Mais il est difficile de démêler, comme en tout deuil, ce qui est pleur sur lui et pleur sur moi, sur ma jeunesse, les lieux quittés, les visages qui reviennent, les objets qui s'obstinent, les phrases qui m'ont toujours accompagné:
«Jaune et puis noir temps d'un battement de paupières et puis jaune de nouveau... »
p.362


Les romanciers réalistes du passé se plaignaient que leurs personnages leur échappent, mais moi c'est toutes les Églogues qui n'en font qu'à leur tête ! Les mécanismes de production sont si bien réglés que les machines tournent toutes seules et accouchent en bout de chaîne des objets les plus inattendus. Travers III devait s'appeler L'Amour l'Automne (et doit encore). C'était dans mon esprit un livre gai, à tonalité sentimentale et joyeuse. Au lieu de quoi — car, cran, écran, carence, crâne, cancer —, il a été gagné par une prolifération métastasique on ne peut plus grave et inquiétante, multipliant les méchants crabes et les têtes de mort.
Je voudrais envoyer lundi prochain le deuxième chapitre à la P.O.L, pour préimpression. Autant le premier est compact, et plus long qu'il n'est raisonnable, autant je souhaiterais que le deuxième fut fluide, aéré, plein de trous et de blancs. Toute la matière est déjà réunie. Il ne reste plus qu'à l'élaguer.
p.374


Le travail sur le chapitre deux de Travers III relève plus de la peinture ou du dessin que de la littérature : il s'agit surtout de répartir des masses, de les affiner, de les creuser, d'agencer des pages à la façon des compositeurs d'imprimerie plus qu'à celle des romanciers et des stylistes. Cela dit, cette après-midi j'ai perdu deux heures pour avancer d'une ligne et demie - il s'agissait de Bertrand Russell (à partir de Russell Square, théâtre d'un des attentats londoniens de la semaine dernière).
p.381


J'ai fini, dans le Journal de Travers, mes lectures préliminaires à l'écriture du troisième chapitre de Travers III, auquel j'ai donc pu me mettre aujourd'hui.[10 août 2005].
J'ai fini une relecture enchantée de To the Lighthouse. Si j'en crois les annotations manuscrites du volume acheté ou volé chez Blackwell, à Oxford, en décembre 1965 ou janvier-février 1966, ma plus ancienne lecture remonte a presque quarante ans [...].
p.421


L'après-midi, malgré "l'avance" que j'avais su m'assurer, j'ai peu progressé dans Travers III, 3 (le troisième "chapitre" de Travers III) — non que je me sois laissé distraire par d'autres occupations, mais j'ai passé de longs moments sur le Net à la recherche de renseignements relatifs au film Bad, de Jed Johnson, et aussi à Allen Midgette, l'Agostino de Prima della Rivoluzione, qui fut envoyé par Warhol tenir certaines conférences à sa place, dans l'Oregon et ailleurs (cette découverte à elle seule est précieuse, de sorte que je n'ai tout de même pas complètement perdu mon temps ; mais j'ai peu avancé mes travaux).
p.454


Pour des raisons églogales, j'ai acheté un livre sur Otto Wagner et un autre sur Philip Johnson ou plus exactement, car je n'ai pas trouvé sur lui de monographie générale telle que j'en cherchais sans trop y croire, un livre sur sa fameuse "maison de verre", à New Canaan, dans le Connecticut. C'est là qu'il nous a reçus, William Burke et moi, un jour de 1969 ou 1970. William l'avait rencontré quelques années plus tôt sur le campus de Hendrix Collège, dans l'Arkansas, où Johnson construisait une vaste bibliothèque universitaire souterraine, que j'ai beaucoup pratiquée moi-même, justement en 1970. Par des recherches internettiques, j'ai appris que cette bibliothèque avait été détruite, ce qui m'étonne et m'intrigue beaucoup.
p.484 (grand rôle dès Passage)


Dès qu'on se remet aux Églogues on entre dans un temps qui n'a plus rien à voir avec le temps des horloges. Il est d'ailleurs incontrôlable : trois pages peuvent prendre un quart d'heure (c'est rare), trois mots une après-midi (c'est ce qui est arrivé cette après-midi — mais il fallait compter avec la remise en marche, justement : les interruptions sont catastrophiques, dans la mémoire les sentiers non frayés se referment, c'est pour cela que j'avais essayé de ne pas m'arrêter.
p.489


Il s'agit de Travers III. Travers III, comme Travers et Travers II doit compter sept chapitres, ou parties. L'intention est de faire alterner chapitres longs et chapitres courts. Mais, un peu par l'effet de l'inadvertance, le premier chapitre est très long (cent soixante mille signes) ; de sorte que le deuxième est bref et le troisième (celui qui fait l'objet de mes travaux actuels), long de nouveau. On se trouve donc avec la structure suivante :
long court long court long court long
Or mieux aurait valu celle-ci :
court long court long court long court
D'abord elle est plus courte. Pour des raisons d'équilibre, en effet, toutes les parties longues doivent avoir à peu près la même longueur (cent soixante mille signes) et toutes les parties courtes aussi (quarante mille signes). En commençant par une partie courte on a quatre parties courtes et trois longues, six cent quarante mille signes. En commençant par une partie longue ainsi qu'il a été fait, on a quatre parties longues et trois courtes, sept cent soixante mille signes. C'est beaucoup de toute façon, mais mieux eût valu la formule la plus basse, mieux voisine de la taille d'un livre à peu près normal.
D'autre part, en commençant comme il a été fait par un chapitre long, on se trouve avec une partie centrale qui est brève. Si, comme il est tentant et presque inévitable pour si vaste entreprise, on a dans la tête la métaphore d'une cathédrale, la cathédrale en question aura une nef centrale étroite, ce qui est absurde pour un monument de cette importance.
Evidemment, dans un livre, on entre en général, malgré tout, au moins la première fois, par la première page, ce qui, si la métaphore de la cathédrale est gardée, signifie qu'on pénètre dans l'édifice par le côté, c'est-à-dire par la nef gauche extrême. Mais peut-être la métaphore de la cathédrale, pour tentante qu'elle soit, n'est-elle pas pertinente. Un livre se présente moins de face, avec son milieu au milieu de la première image qu'il donne de lui, qu'en enfilade, en perspective, en profondeur, avec son milieu à mi-parcours. Selon ce point de vue, l'image de la symphonie est plus juste que celle de la cathédrale. Ou bien, si l'on tient à la cathédrale, il faut l'envisager dans sa longueur et dans le cheminement qu'elle implique. Dès lors ce n'est pas : une nef large, une nef étroite, une nef large, etc. (de toute façon, à ma connaissance, il y a peu de cathédrales qui ont sept nefs ! (des mosquées, peut-être)); c'est, pour toutes les nefs parallèles : une travée longue, une travée brève, une travée longue, une travée brève, etc.
Si en revanche on a en tête une symphonie (et les symphonies en sept mouvements ne sont pas tout à fait sans exemples - du côté de Mahler, par exemple), le modèle mouvement long, mouvement bref, mouvement long, mouvement bref mouvement long, mouvement bref mouvement long me semble préférable à l'autre, à celui où les mouvements brefs sont placés aux extrêmes - courte ouverture, bref finale).
De toute façon, maintenant, il n'est plus possible de revenir en arrière: les mouvements ne sont pas seulement de longueurs différentes, ils sont de styles différents, et bien sûr il y a un lien entre les styles et les longueurs. Non seulement il n'est pas envisageable, bien sûr, de faire s'échanger les positions entre le chapitre I et le chapitre II tels quels, il n'est pas envisageable non plus de tailler dans le chapitre I un court chapitre traité dans le style du chapitre II, et de faire glisser tout ce qui reste dans le chapitre II. Il faut s'y résigner, changer est désormais exclu. Mais après cette petite "méditation" écrite, je ne suis pas sûr que ce soit à regretter.
p.497-499


Je me demande bien où, au temps des premières Églogues, j'avais rencontré le cas de John Thomas Perceval, "Perceval le fou", qui fait quelques apparitions dans les Travers, ainsi d'ailleurs que son père, Spencer Perceval, Premier Ministre de Georges III, assassiné à la Chambre des communes le 11 mai 1812. Le père est dans tous les dictionnaires, évidemment. Mais le fils, je ne vois pas comment il était arrivé jusqu'à nous, nous des Églogues, vers le milieu des années soixante-dix. Gregory Bateson lui a consacré un livre, et a publié une grande partie de ses écrits, sous le titre Perceval le fou, traduit en 1976. Ce livre n'est pas dans ma bibliothèque et je suis sûr de ne l'avoir jamais eu entre les mains. J'ai écumé hier La Tour de Babil, la fiction du signe, de Michel Pierssens, où il est beaucoup question de Roussel, Brisset et même de Mallarmé, parmi les "fous littéraires"; et Folle vérité, vérité et semblance du texte psychotique, ouvrage collectif que j'ai beaucoup pratiqué il y a vingt-cinq ans et plus (il m'est dédicacé par Jean-Michel Ribettes, l'un des auteurs) — pas trace de Perceval jeune... [suit deux pages biographiques sur Perceval le jeune].
p.520


J'espérais terminer le troisième chapitre de Travers III à la fin de ce mois de novembre. Il est peu vraisemblable que j'y parvienne. Plusieurs jours de suite j'ai avancé de deux lignes, de trois lignes — non pas faute de labeur, bien sûr, mais parce que souvent sont nécessaires plusieurs heures de recherche pour trouver le lien qui assure à lui tout seul toutes les liaisons souhaitées. Aujourd'hui je me suis battu surtout avec Grant (Ulysses); ou autour d Grant, à partir de Grant, voire grâce à Grant, car chaque mot, chaque nom, se présente immanquablement avec toute une batterie de signalisation, pointant dans toutes les directions: il n'en est que plus difficile, souvent, de choisir la meilleure voie.
p.525-526 [3]


Si la mariée était presque trop belle, c'est que j'avais demandé à Paul s'il jugeait possible de publier d'une part Travers III à l'automne prochain mais aussi, en même temps, de nouvelles éditions des quatre premiers volumes des Églogues, Passage, Échange, Travers et Travers II, sans lesquels Travers III est presque impossible à lire.
p.522 [4]


La Pérouse tient en effet une grande place dans la série des Travers, par exemple à cause de Swann et de l'état où le met toute mention de la rue La Pérouse (où habite Odette); ou bien du vieux Lapérouse des Faux-Monnayeurs, le malheureux grand-père et professeur du petit Boris, l'enfant qui se suicide d'un coup de feu à la tempe au milieu de sa classe. Je résistais à la tentation de passer encore deux heures devant l'écran à un moment où je devrais être à "travailler" sur cet écran à ceci même, mais, m'occupant hier de Travers III en fin d'après-midi comme tous les jours, et revenant sur des passages déjà corrigés, j'ai par hasard fermé la session, à huit heures, au moment d'aller voir le journal télévisé, sur le nom... La Pérouse. J'y ai vu, bien sûr, un signe du ciel: il ne fallait pas renoncer à suivre "Thalassa", même pour les meilleures raisons de la terre (qui ne sont pas pertinentes en l'occurrence). Et je n'ai pas regretté d'avoir pour La Pérouse délaissé ce journal, car l'émission, très longue, n'était pas seulement très instructive, elle abondait en éléments très utiles à nos petits travaux, à Duparc, du Parc, du Vert, Denise Camus et moi.
p.626-627

Notes

[1] Cela me rappelle Flaubert, refusant de quitter son cabinet de travail pour aller voir Sand, de peur d'être distrait.

[2] envie de couper... mais comment être sûre que cela n'est pas utilisé dans Travers III?

[3] On remarque que dans sa recherche de liens, RC postule qu'il y a nécessairement une solution, un lien qui comblera ses désirs.

[4] Journal de Travers me paraît plus important pour une première approche de Travers III que les précédentes Églogues. Passage et Échange sont disponibles. Travers et Travers II, épuisés, sont en ligne sur la SLRC.

[Passage] Le pluriel du texte

Le Texte est pluriel. Cela ne veut pas dire seulement qu'il a plusieurs sens, mais qu'il accomplit le pluriel même du sens : un pluriel irréductible (et non pas seulement acceptable). Le Texte n'est pas coexistence de sens, mais passage1 traversée ; il ne peut donc relever d'une interprétation, même libérale, mais d'une explosion, d'une dissémination. Le pluriel du Texte tient, en effet, non à l'ambiguïté de ses contenus, mais à ce que l'on pourrait appeler la pluralité stéréographique des signifiants qui le tissent (étymologiquement le texte est un tissu) : le lecteur du Texte pourrait être comparé à un sujet désœuvré (qui aurait détendu en lui tout imaginaire) : ce sujet passablement vide se promène (c'est ce qui est arrivé à l'auteur de ces lignes, et c'est là qu'il a pris une idée vive du Texte) au flanc d'une vallée au bas de laquelle coule un oued (l'oued est mis là pour attester un certain dépaysement) ; ce qu'il perçoit est multiple, irréductible, provenant de substances et de plans hétérogènes, décrochés : lumières, couleurs, végétations, chaleur, air ; explosions ténues de bruits, minces cris d'oiseaux, voix d'enfants, de l'autre côté de la vallée, passages, gestes, vêtements d'habitants tout prés ou très loin ; tous ces incidents sont à demi identifiables : ils proviennent de codes connus, mais leur combinatoire est unique, fonde la promenade en différence qui ne pourra se répéter que comme différence. C'est ce qui se passe pour le Texte : il ne peut être lui que dans sa différence (ce qui ne veut pas dire son, individualité); sa lecture semelfactive (ce qui rend illusoire toute science inductive-déductive des textes : pas de "grammaire" du texte), et cependant entièrement tissés de citations, de références, d'échos: langages culturels (quel langage ne le serait pas ?), antécédents ou contemporains, qui le traversent de part en part dans une vaste stéréophonie.

Roland Barthes, Bruissement de la Langue, p.73, in "De l'œuvre au texte", 1971
Il me semble que l'on a là une bonne description du projet de Passage, et de son fonctionnement.



1 : c'est moi qui souligne.

Passage

Suivant le principe du "Sans Blog Fixe", ce billet a été écrit et rédigé par francofou, qui me l'a envoyé par mail.


Je conçois un lecteur, M. L.
M. L. a une parfaite maîtrise de la langue française (ce n’est certainement pas mon cas). Mais, pour des raisons inconnues, il ne sait absolument rien de la littérature française ou autre. Il ne connaît pas non plus les monuments de la musique, de l’art, de l’architecture, du cinéma. Un jour, chez un ami, isolé dans sa chambre, il n’a rien à faire et il s’ennuie. Il ouvre par hazard le Passage de Camus et commence à le lire. Par définition, les noms propres lui son inconnus. Les citations et les allusions ne lui disent rient: il ne sait même pas qu’il s’agit de citations ou d’allusions.
Mais, lisant parfaitement la langue et doué d’une certaine sensibilité, il est bientôt conscient de la “musicalité” du livre: les répétitions, le retour des thèmes et des images, le tissage très composé qu’il trouve dans ces pages. Et il est ému, fasciné par ce qu’il lit.
Il me semble que ce que trouve M. L. dans le roman constitue le fond de sa beauté et que cette beauté-là suffit pour que ce soit un roman extraordinaire. On n’a pas “besoin” d’aller plus loin.
Bien sûr, la conscience des allusions — Duras, Sand, Robbe-Grillet et autres — et les jeux sémantiques — Indes, Robert Indiana, India Song, etc,. — ainsi que des souvenirs personnels d’une enfance auvergnate, ajoutent d’autres couches à la lecture et l’enrichissent encore. Mais cette conscience-là, sans la lecture “naïve” de M. L., risque de réduire le texte à un roman à clé (ou pire: un sujet de thèse).

Panneaux indicateurs aux carrefours

Je me suis amusée à titre d’exercice de fin d’année à récapituler ce qui me venait à l’esprit à la lecture de ces deux extraits d' Eglogues. Il s’agit d’un instantané, nul doute que cela changera encore.

Je me noie, je me noie! criait Mlle de Fontanges. Il faudrait relever tous les endroits où est citée cette phrase. La première fois que je l’ai rencontrée, c’était dans Retour à Canossa (premier journal que j’ai lu) (Dans les journaux, c’est assez facile grâce à l’index.)

Angélique : Robbe-Grillet et toutes les résonnances. [1]

les dates ne coïncident pas : leitmotiv d’ Echange, à rapprocher de «l’erreur laisse des traces» et «vous accordez sans doute trop d’importance aux détails biographiques». Les occurences et variations de ces phrases seraient à relever.
1/ La condamnation de l’intérêt pour la biographie relève directement de la «post-modernité» (si j’ai bien compris). Cet intérêt est coupable, donc ; dans les Eglogues il joue à deux niveaux : il s’agit d’une part de la faute de l’auteur (des auteurs) qui se passionne pour les détails biographiques de tel ou tel personnage historique ou comtemporain, d&#146;autre part de la faute du lecteur qui s’ingénie à repérer les détails autobiographiques disséminés un peu partout, non identifiables ou de façon incertaine à la première lecture, mais identifiables de façon sûre par recoupements à travers l’ensemble des livres. Comme l’a remarqué Georges Raillard, les Eglogues sont aussi une autobiographie et déjà un journal.
2/ Ces phrases sont illustrées dans les passages-mêmes que je cite : le problème des cinq ans de décalage, la confusion entre Hauterive et Aulteribe, les souvenirs de la mère sur le fils de l’amiral M (qui s’embrouille, la mère de RC ou RC ? (la qualité biographique est ici clairement revendiquée par le texte «Renaud y est retourné, avec sa mère, le 18 mars 1977.»)[2]

Delphine, qui épouse, comme on le sait * : indication qui permet au lecteur curieux de remonter les références, et surtout de comprendre « comment ça marche ». Bien utile, très utile. La promesse de Passage, «le texte, cependant, ne cesse de désigner les lois de son fonctionnement» (p.44), est tenue, il est possible de faire confiance à l’auteur, son but n’est pas de nous perdre : il est possible de lire, cela vaut la peine.
(Cette conclusion peut paraître étrange. C’est que je n’éprouve aucun goût pour les auteurs (livres, cinéma) qui vous perdent délibérément sans vous donner la moindre chance de comprendre. En cela le Nouveau Roman n’est pas du tout « mon genre ». Il tourne à vide. La lecture de RC est une vaste enquête policière à travers les champs humains.) Désormais chaque livre sera lu dans la visée de comprendre tous les autres.

«le compositeur George Onslow**» : anagramme à une lettre près de Wolfson. [3] Cf Starobinski et ''Les mots sous les mots. Plus intérêt personnel (grand-père + Auvergne)

«Courpières» : assonance dans ces extraits avec marquis de Pierre, Saint-Pierre (et Miquelon). Hors des extraits, mais dans les Eglogues, voir aussi Pierre ou les ambiguïtés de Melville et Pierre Loti.

qui habite New-York : principale ville dans Travers. Projet d’une révolution à New-York de Robbe-Grillet. (Référence explicitement donnée page 171 de Travers)

Stephen, apprenant que Walter a fait plusieurs séjours dans des asiles new-yorkais ici, grand danger de réécrire l’histoire, le kinbotisme guette (le plus grand danger, mais aussi le plus grand plaisir, la folie la plus douce, de tout cela). Walter -> W -> donc X. (disons): il a fait un séjour dans un asile psychiatrique. Est-ce que les dates coïncident ? Travers paraît en 1978, la liaison avec X. date de 1969 (cf chronologie), ça ne va pas. Donc il s’agit d’une autre référence. Ou alors il s’agit d’une période intercalaire, une période où la rupture semblait consommée, à l’intérieur des douze années ?
(Remarque : PA, la chronologie, n’étaient pas des «outils» disponibles lors de la parution des Eglogues.)

Wolfson : Roussel, Wittgenstein. article dans l’Encyclopedia universalis à «fous du langage». La Tour de Babil de Piersens, référence donnée p.95 de Travers wolf : loup. Voir ici un bon nombre de pistes.

droit ou oblique : cf toutes les références géométriques des Eglogues, les diagonales, etc. Evoque entre autre le début de La Jalousie. Lecture politique du roman, référence donnée page 174 de Travers. Straight or bend: hétérosexuel ou homosexuel => inversion

glace : miroir, vitre, jalousie, etc. Exploité particulièrement dans Passage

Duparc : auteur d’Echange. Personnage (si l’on peut dire) de Passage. Première phrase d’Echange. Musicien. Voir encore cette référence.

manoir d'Arkel : Pelléas et Mélisande. Debussy. même « famille » que Duparc

Dauphin : ->Dauphine et toutes les marques de voiture -> Renaud

Marie-Antoinette : assonances dans le texte : Antonin, Antonia. Présente dans les Eglogues à cause du Dauphin ? Tête coupée de la duchesse de Lamballe, sang, verre de sang, filet de sang, morts violentes... Voir encore cette référence.

l'enfant du Temple : lecture anachronique (c'est-à-dire se rapportant à un livre non écrit à l'époque des Eglogues) : voir l’enfant qui se prétend Louis XVII dans L’Elégie de Chamalières.

du Kansas je crois qu'il était, ou de l'Arkansas : les états des Etats-Unis, l’une des familles de mots organisatrice de Passage.

du temps de Louis XVI : Marie-Antoinette, etc. Pas le même niveau : tout à l’heure il s’agissait d’un tableau, élément décoratif; ici il s’agit d’un détail de la vie d’Onslow, élément biographique. nappage.

distance historique qu'ils suggèrent, et les rapprochements qu'ils opèrent : l’un des principes des Eglogues. On retrouve dans la «réalité» l’un des principes des livres, à moins que la littérature ne copie un principe actif de la réalité. Exemple de nappage entre vie et littérature.

Forez : H-M Levet. Lecture anachronique: Le Sentiment géographique

ruines : référence de Domus Aurea, fascination des ruines, p.89 de Travers, qui donne lui-même plusieurs pistes et les références d’autres livres.

marquise : mot polysémique. jeu dans Passage

la mythologie de Saint-Pierre, telle du moins que la conserve Eugène : Eugène Nicole. « Balls ! » dit Eugène (Echange, mais peut-être aussi ailleurs) Voir dans la chronologie le télégramme refusé.

plus ou moins dérangé : folie, thème récurrent (Journal d’un fou, Le Horla, asile psychiatrique, Angèle, etc)

aurait tenté d'assassiner, pendant la guerre, l'amiral D : voir Echange. Morts violentes évoquées à plusieurs reprises, Roussel, un oncle, suicide, Marie-Antoinette, etc

une lumière de baptême du Christ, à grands rayons divergents, qui éclairait tantôt : description de tableau pour une description de paysage. nappage.

Roche-Noir : roc, rocher, Rock,... (cf toujours le même document)

Versailles : Marie-Antoinette

Saint-Denis : Denis Duparc, Indes, d’Indy, etc (-> tous les romans « indiens », Duras, etc)

Marcelline et Diane font leurs études , comme leurs mères et leurs grand-mères avant elles : ?? S’agit-il de véritables jeunes filles, ou de la simple utilisation de prénoms fétiches ?

Après la révolution, les filles deviennent des garçons : révolution radicale! Projet d'une révolution à New York. thème de l'inversion.

transporté ailleurs, sans pour autant changer de nom : le lieu et le nom, moteurs de Echange : quand l’un se perd, l’autre se perd aussi. Contre-exemple (voir L’Elégie de Chamalières)

Aucun mot n'est inscrit sur l'écran de faux verre du petit transistor : voir le bas de la même page (les dernières pages d’ Echange sont coupées en deux)

Quelqu'un lui loge une balle dans le crâne : accident d’Onslow. série des morts violentes cf supra.

Notes

[1] rectificatif le 08/01/05: Dans Travers, il ne peut s'agir de l' Angélique de Robbe-Grillet puisque ce livre ne sera publié qu'en 1988. Donc "Angélique, la maîtresse du roi" doit faire référence à Angélique et le roi paru en 1976.

[2] précision le 26/06/09 : aujourd'hui nous avons le _Journal de Travers_''.

[3] Renaud Camus suggère que le "à une lettre près" est rattrapé et devient lui-même "productif" (pour rester dans le vocabulaire de l'époque (je crois qu'on disait aussi, Dieu me pardonne, "générateur")) en suggérant les considérations graphologiques sur la lettre "f" qui, simple barre oblique et longue, prend sous la plume de je ne sais qui la caractère tranchant d'un miroir ou même d'un couteau ? (Je n'ai pas la phrase sous les yeux mais il me semble que vous l'avez vous-même citée).

[À voix nue 3/5] Les cartes et la Caronie

l'émission.

Salgas : Passion dévorante pour l'histoire et la géographie. Les cartes. Carte de Caronie. Géographie dans Journal d'un voyage en France. Vous vous promenez longuement dans votre région, autour de Chamalières.
RC: Passion présente dès Passage, Travers. Pourquoi l'histoire, pourquoi la géographie? Un attachement pour le passé, une sympathie pour tout ce qui est veuf de pouvoir. Une sympathie pour tout ce qui perd le pouvoir, tout ce qui tombe. Fasciné par les signes du pouvoir. Déteste le pouvoir, mais en aime les signes. Intérêt très profond.

Salgas : Chute sociale relative de votre famille: est-ce par là que vous expliquez cette nostalgie?
RC: Explication tellement énorme. Mais le fait qu'elle soit grossière n'empêche pas qu'elle soit juste. Traumatisme enfantin de la perte d'une maison. On sauve par l'écriture ce qui pouvait l'être (conservatoire). Déclassement économique accompagnée d'une résistance sociale manifeste. Surchage des signes d'une situation perdue, par exemple le vouvoiement, tout de même extrêmement anachronique.
Toute littérature est liée à la perte. Pourquoi le Sud une littérature si abondante et si belle? Monde perdu que la littérature compense.

P Salgas: Etes-vous satisfait d'être de Chamalières? Je pense à quelqu'un d'autre.
RC: J'arrive toujours en second: mon nom est celui de quelqu'un d'autre, je suis né dans un lieu illustré par quelqu'un d'autre, Roman est Roman II, après le roi mythique Roman I.
Légitimité: RC plus que Giscard d'Estaing, car RC né à Chamalières.
Chamalières: un non-lieu. Un peu exagéré. Mais confins effectivement flou. Une ville entre deux villes, Clermont et Royat. Lieu de transition, de passage.

Salgas: Vous vous sentez Auvergnat?
RC: Non, je ne me sens rien du tout. Inappartenance (Roubaud). Le bathmologue ne se situe pas au-delà des discours, il doute de son propre discours. Il ne tient pas à ses opinions. Je n'y tiens pas. Par rapport à l'Auvergne, je n'y tiens pas (mais pas d'hostilité non plus). Ce n'est pas une identité très forte car elle n'est pas problématique. Pas comme être belge, corse, breton, juif. Identités problématiques donc très fortes.
De plus peu connotations assez déplaisantes. Chanson de Brassens, Victor Hugo à propos de l'avocat Manuel arrêté sous la Restauration:
« Vicomte de Foucault lorsque vous empoignâtes
L'éloquent Manuel de vos mains auvergnates »
On sent que les mains auvergnates sont vraiment une circonstance aggravante. Nous aimions l'Auvergne: l'art roman, les volcans,…

Salgas: Vous semblez tenir bcp au pays que vous avez inventé, la Caronie.
RC: Que j'ai inventé?

Salgas: Que certains de vos lecteurs pensent que vous avez inventé.
RC: La Caronie scandaleusement oubliée. A l'intérieur même de la Caronie. Forclusion d'une partie de l'histoire. Victime d'un interdit historiographique.

Salgas: Comment vous expliquez que ce pays est beaucoup de traits du Portugal? Le grand poète Odysseus Hanon sembe une sorte d'hétéronyme de Pessoa. Fondateur de l'absentéisme. L'une des rivières s'appelle la Saudad, etc.
RC: Un des traits de la Caronie, c'est que tout le monde croit s'y reconnaître: le Portugal, la Roumanie. Position contradictoire de la Roumanie qui dit d'une part que la Caronie n'existe pas, d'autre part que la Caronie, c'est la Roumanie, ce qui semblerait impliquer que la Roumanie n'existe pas. Mais une lecture biographique remarquerait que la rivière qui passait au pied de cette maison où j'ai passé mes étés aux confins de la Creuse s'appelle la Saudad. Odysseus Hanon, c'est aussi Ulysse, s'est aussi Personne (Hanon). Exégèses complexes et nombreuses.

Salgas: Depuis la chute du mur de Berlin, avez-vous eu l'occasion de vous rendre en Caronie?
RC: Non, statut ambigü. Le pays le moins nettement dégagé de son passé récent.
Occultation de l'histoire et de la géographie.

Salgas: Les Roumains ont nommé un premier ministre qui s'appelait Pétré Roman: une tentative de détourner l'attention, de faire oublier la Caronie? Diversion?
RC: C'est vraisemblable. Exemple significatif du caractère générateur de la littérature.

Salgas: le Portugal est très présent dans vos livres.
RC: J'aime les pays des confins. Pays du bord. J'ai toujours préféré les bords au centre.

Salgas: Caronie du centre du centre du centre.
RC: Non, la Caronie est marginale par rapport aux pays de l'Est. Pays du passage. Pays de Charon, celui qui fait passer. Pays du retour. La capitale s'appelle Back. La traversée peut se faire dans les deux sens, qui sait.
Le Portugal fonctionne comme une utopie réelle pour les Portugais. Eux aussi sont assez porté par l'absentéisme. Une idée du Portugal, un Portugal regretté, absence constituve. Teixeira de Pascoes. Le non-dit essentiel de Pessoa. Un sentiment passionnant du Portugal chez Pascoes comme Saudad pure, comme regret immédiat.

Salgas: Votre rapport à certaines régions passent par la lecture?
RC: Oui, besoin de cette médiation.
Pas nécessairement des écrits d'écrivains: dépliants, guides d'hôtel, etc. Rapport à l'écrit. Le pays est une écriture, un texte. Etroitesse du rapport entre la littérature et la réalité, la terre, la géographie. Forme du journal: lieu où ce rapport est le plus étroit. Coïncidence exacte entre l'écriture et les jours, les virgules et les fenêtres, la syntaxe et le destin, la vie au jour le jour.

Je ne pourrais pas aimer un pays qui n'aurait pas été pris en compte par une écriture quelconque, par qq chose qui a été écrit.

J'ai tendance à ne lire les textes que de façon géographique. Je ne m'intéresserais pas à un texte qui n'apporterait pas avec lui sa topographie, son air à fendre. La question de l'origine sous sa forme rudimentaire: d'où vient-on. Claude Simon. Le sol, le ciel, l'air extrêment présent.

Salgas: Claude Simon vous a fait voyager?
RC: Je pratique quelque chose de très peu approuvé par la modernité. Je pratique le pélerinage littéraire. J'aime beaucoup aller sur les lieux. Pharsale à cause de Claude Simon. On a tendance à ridiculiser cela. On prête aux gens qui font cela l'illusion que le lieu va donner le dernier mot du texte. Pas du tout. Je ne cherche pas un dernier mot, mais que les lieux donnent un air une terre en plus à la phrase, qu'ils creusent la phrase. La cavatine, ce qui creuse. Les Eglogues est un texte qui se creuse. La phrase sans arrêt coupée par un ailleurs, c'est-à-dire étymologiquement la métaphore.

Salgas: vous seriez ravi si vos livres servaient de guide bleu?
RC: oh oui j'adore ça quand les gens me disent quelquefois très gentiment "je suis allé dans telle région en me servant de vos livres comme d'un guide", ou plutôt comme d'un compagnon. Car les livres ne disent pas ce qu'il faut voir, mais rendent le lieu, l'heure, plus riches, plus bathmologiquement stratifiés.

Transposition de la première émission avec Pierre Salgas

J'entreprends de prendre des notes sur les cinq entretiens intervenus avec Jean-Pierre Salgas. le but est bien sûr de donner envie de les écouter, mais aussi de créer des points de repère afin de pouvoir retrouver très vite un passage des entretiens quand on le souhaite, et surtout de savoir dans lequel des cinq entretiens ce passage se trouve (j'ai tendance à les confondre): une indexation, en quelque sorte.

Il s'agit de notes. Je ne donne pas de formes, volontairement, car si je donnais une forme, je serais obligée de faire des citations exactes, ce qui serait très long. J'essaie simplement de fournir quelques mots-clés qu'on pourra retrouver grâce au moteur de recherche.

Ecoutez l'émission

** la première phrase du premier livre: "une table, une fenêtre". Roussel, Claude Simon. Côté référentiel par rapport à toute la littérature.
Tout est là, les figures, les thèmes. Des guillemets, un tiret, donc une flèche qui va vers l'amont. Phrase qui est une référence à la référence.
"Ecrits antérieurs de l'auteur" : assez flou. Pas de fond de tiroir. Il s'agit du sentiment que la phrase a toujours un passé. Les phrases et les idées ne lui [RC] appartiennent pas vraiment.
Un texte que intertexuel: peut-être que RC n'est lui-même que intertextuel.
Références aux travaux de Jean Ricardou. Influence considérable d'ordre technique. Tempérament conservateur/conservatoire de la phrase opposé au côté technique de la modernité.
Pourquoi ne pas avoir été proche de Sollers? Celui-ci théorisait moins l'écriture en général. Ricardou posait davantage de questions. Lecture de Tel quel à partir de 1962 à peu près. Ricardou plus tard.

** Sciences-Po. Etudes en droit. Une maîtrise sur l'idéologie de Tel quel. Etudes en Angleterre en 1966. Folle passion pour Virginia Woolf. «Ce que j'aime naturellement». Ricardou s'est plaqué sur un lecteur de Virginia Woolf, tandis que les tenants de la modernité lisaient plutôt Joyce. Grande admiration pour Joyce, mais un rapport un peu extérieur. Joyce "n'est pas son genre".
Amour de l'Ecosse, de la Cornouaille, de la campagne anglaise.
RC a écrit une longue histoire de l'Ecosse.

** Roland Barthes a soutenu Passage. Ardent lecteur de Barthes qu'il connaissait depuis un an au moment de la publication de Passage RB soutenait plutôt des textes comme Sollers, Guyotat, qui bousculent plus l'intérieur de la phrase, tandis que RC était davantage dans la ligne du Nouveau Roman. Subversion du récit plus que celle du langage.
RC: «Est-ce que Barthes m'aurait soutenu si nous n'avions pas été amis? Je n'en sais rien. Il a été très gentil. Est-ce qu'il en aurait fait un très grand cas de Passage si nous n'avions pas été amis, je n'en sais rien»

** Des séries. Eglogues, autobiographie, deux romans, élégies, miscellanées. Comment se fait le passage entre passage et la suite entre Passage et Échange? Passage a écrit Denis Duparc, et Denis Duparc écrit Échange.
Ne connaissait pas Pessoa et les hétéronymes. Ne connaissait pas l'oeuvre mais la personne de Pessoa.
JP Salgas : ce qui est étonnant c'est que vous avouez les hétéronymes. Vous dites Denis Duparc, c'est moi.
RC: Je n'ai jamais rien dis de pareil.
JP Salgas: Les listes du même auteur rangent les choses sous votre nom.
RC: Vous attirez mon attention sur un détail qui m'avait totalement échappé.
JP Salgas : Qui êtes-vous? Renaud Camus ou Denis Duparc?
RC: Suis-je bien Renaud Camus? Je n'en suis pour ma part que très peu convaincu.
Pourquoi Duparc, Duvert pourquoi deux syllabes très commun aussi commun que Camus? D'autant plus que votre œuvre est parcourue par une passion pour les noms, d'Europe centrale, notamment.
Les Eglogues sont parcourues par une passion angrammatique. On m'a souvent dit que cela ne devait pas être très commode de porter le nom d'un autre écrivain. C'est peut-être un traumatisme tout à fait essentiel.
Denis anagramme de Indes. Duparc a écrit un livre qui pose comme fondateur le parc. Première phrase "Il y eut d'abord le parc". Il sort de son parc.
Système de couleurs. Passage: blanc et vert. Duvert pratiquement inévitable.
Duvert a réagi bcp plus vigoureusement que la famille Camus au fait que j'utilise le nom de Camus.

** Y aura-t-il d'autres volumes de Eglogues? Notes aux notes aux notes. Sorte de laboratoire aux autres volumes.
Les autres livres sont des notes qui ont pris des dimensions épouvantables. Les différents livres sont classés de façon précise, mais d'autres classements seraient possibles.
Certains livres ont sautés d'une case à l'autre dans la liste des œuvres parues.
A partir de Journal romain, un journal par an. Tendantiellement le journal n'est-il pas en train d'absorber l'ensemble du matériau? Projet d'un journal total. Tendantiellement la vie sera totalement absorbée par le journal (?)
J'ai envisagé un journal tout englobant dont le forme serait beaucoup plus contraignante. Car il s'agit d'une écriture a prima. Envisagé de le soumettre à des formes littéraires très fortes, mais idée écartée aussitôt. la vie elle-même est soumis a des contraintes littéraires très fortes. La graphobie: une vie écrite. L'existence prise dans des réseaux littérataires. L'emprise du travail littéraire sur la vie. Le diariste fou a tendance à ne plus qu'écrire son journal. L'influence de la littérature sur la vie les formes littéraires décideraient de nos choix existentiels, les lieux de l'existence, les voyages, les amis, les curiosités intellectuelles. Culte biographique totalement écarté par la modernité. Repères biographiques non pas comme explication de texte, mais création textuelle.
La littérature: forme plaquée sur du vivant, moderne plaqué sur du conservateur/oire. J'avais besoin de la forme pour ne pas être sentimental. Sinon RC aurait été au mieux un sous-Virginia Woolf plongé dans la saudad. « C'est de là que je viens, c'est cela que je suis.»

D'autre part, la critique

Remarquable est, dès ce troisième livre, le début de la « guerre » avec la (les) critique(s). (Plus juste serait sans doute de dire : le mépris pour les critiques les plus absurdes. Mépris, ma foi, qu’on ne peut que partager quand on a lu les livres, mépris et abasourdissement).

Renaud Camus expose une typologie des comptes rendus critiques, en citant des exemples parus dans les journaux pour chacun des types (p.146) : favorable et adéquat, défavorable et adéquat, défavorable et inadéquat, favorable et inadéquat (compte rendu favorable et inadéquat cité concernant Passage, p.147 :«L’auteur aura beau faire : il ne nous empêchera pas d’aimer et de suivre, fascinés, les personnages de chair et de sang tapis dans les figures compliqués d’un style esthétisant, mais classique, et de prendre plaisir aux innombrables épisodes de leurs aventures» (Cette critique est proprement incroyable : quels personnages? quels épisodes?).)

Renaud Camus (ou plutôt Tony Duparc, visiblement) dresse les droits et les devoirs du critique :

Car enfin il faut ête ici un peu ferme, pour une fois, et un peu sévère à notre tour. Nous aurions nous-mêmes biens des réserves à formuler sur cet ouvrage, et particulièrment quant à ses rapports ambigus avec nos propres travaux, mais il est tout simplement faux que Passage soit réalisé à partir d’une (unique) petite idée, qu’il aurait suffi de raconter en quelques lignes. La critique a certes droit à ses opinions, et même à ses humeurs. Elle n’a droit ni à la paresse ni à l’aveuglement. Elle a le droit de ne pas comprendre, elle n’a pas le droit de donner de ses objets une fausse image. Surtout, elle a un devoir de curiosité, d’auto-information et de culture. [...] La plupart des chroniqueurs littéraires des journaux et des magazines se montrent incapables de rendre compte en termes adéquats d’un livre de lignée ricardolienne, par exemple, parce qu’ils ont peu ou mal lu Ricardou et que, ne souscrivant pas à ses thèses, ils n’ont pas pris le soin, ne serait qu’en leur fort intérieur, de les réfuter, ce qui pourtant doit pouvoir se faire. [...]
Il ne s’agit nullement ici d’appréciation. Un livre peut être loué ou dénigré pour de bonnes raisons. Il s’agit d’adéquation des termes de la critique à ceux de l’ouvrage. Or, dans de trop nombreux cas, s’agissant de production dite « d’avant-garde », cette adéquation est nulle : le critique parle d’un autre livre, qui n’existe que dans son imagination.
Renaud Camus, Travers, p.145

Faut-il voir ici l’origine du silence progressif qui s’est établi autour de Renaud Camus ? Ce passage, sérieux, «sévère», détaillé et précis, ne se contentait pas de regretter une critique défavorable (« qu’est-ce que je lui ai fait ? » déplorerait Christine Angot, pour poursuivre les anachronismes). D’ailleurs, c’est faux, il ne regrettait nullement une critique défavorable. Non, il déplorait une critique inadéquate, et des chroniqueurs littéraires dont le niveau et le travail étaient insuffisants. Reproches graves, et exacts (les fragments de compte rendus cités le prouvent).

Dès lors, que faire ? Travailler pour se mettre à niveau ? Ou ne plus faire de comptes rendus sur les œuvres de ce monsieur, ça lui apprendra, et puis il se défend, c’est dangereux pour l’amour-propre et la réputation professionnelle?
Faut-il également dater de ce moment la surveillance dont font l’objet, paraît-il (comment naissent les légendes), les écrits de Renaud Camus dans les milieux littéraires parisiens? Que va-t-il penser, que va-t-il écrire ? Et seuls ceux pas trop attachés à leur intelligence, prêts à rire, éventuellement jaune, de leur propre bêtise, consentiraient à continuer à écrire des comptes rendus littéraires dans les journaux, le reste de la production critique revenant désormais aux seuls universitaires.

pourquoi Indiana

Après tout, c'est sa tante. (Passage)

Epouse en 1912 Mme Dudevant, née Indiana de Serrans, veuve du président de la cour d'Appel. Celui du court séjour à Pondichéry, d'une part, celui des récits voilés de sa grand-mère, qui lui sont bien sûr antérieurs. Une fille, Guillemette, née aux îles Marquises en 1913. (Passage, p.38)

Puis, sans qu'il y ait de lien apparent, la femme répond qu'un de ses amis fait à l'université un cours sur Indiana. Il a choisi ce roman, dit-elle, en souvenir d'une grand-tante morte depuis longtemps, et qui portait ce prénom. (Passage, p.171)

Les Lasserre viennent d'avoir une fille, que sa grand-mère, admiratrice de Sand jusqu'à faire tous les ans le voyage de Nohant, dans l'Indre, désire qu'on l'appelle Indiana. C'est une famille venue des îles. (Passage, p.176)

Sans doute était-ce à cause de ma mère, disait-elle, qu'on avait toujours comparée à une créole. Elle était à l'origine, parmi les femmes de la famille, d'une tradition de la sieste et du transatlantique, encore vivace un demi-siècle après sa mort. (Échange, p.36)

Ai-je raison ou tort de lier ces phrases?

                                         *************

Message de Le fou de Ginette (RC) déposé le 19/05/2004 à 06h27 (UTC)

Objet : Pourquoi Indiana comme pivot de Passage

Diana, hein, Diana, Diana, la déesse à l'arc, Pierre Cardin, Dyna, Dyane (deux chevaux), l'Indiana, T-shirt aux armes de l'université d'Indiana, Indianapolis (préface à Levet), Inde, Indre, Nohant, Sand, Ralph, Sir Ralph, "notre chaumière indienne", Émorentienne de Gaudin de Lagrange (avocat au barreau de Clermont-Ferrand et auteur immortel de "Louis XVII aux îles Seychelles"), Montbrison (salle "La Diana"), Levet, Boulez, Guyotat, "Intervalles", "Le Sentiment géographique", indice, nid, "Passage to India", "La Comtesse de Rudolsdtatt" (spell.?), police, l'ambassadeur Carindberg (ttt ttt ttt...), "La Maison de rendez-vous" (via Ralph), Réunion, France, Bourbon, néant,

                                         *************

Ma question

Mais tout cela n'est-il pas davantage des conséquences que la cause? Dans quel sens se fait le choix? Choisit-on une œuvre, Indiana par exemple, pour ensuite, rendu sensible aux rimes et aux passages possibles, lui lier toutes sortes de désinences et consonnances, ou par amour de certains mots ou noms ou assonnances (Diane, les îles, etc) cherche-t-on l'œuvre qui permettra de les fédérer en une cohérence?

Qu'est-ce qui point, comme dirait Barthes.

En retrouvant la trace de cette grand-tante, je faisais l'hypothèse de l'ancrage des premières œuvres directement dans ce que la mythologie familiale avait de plus littéraire.

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Message de Ralph de Serrans (RC) déposé le 20/05/2004 à 09h59 (UTC)

Objet : Ce qui vient d'abord, c'est la perte

Est-ce que tout le système ne consisterait pas, justement, à faire en sorte que rien ne soit "premier"? A parasiter l'"origine"? A souligner l'amont de tout amont (ce ne serait pas mal, comme titre, "L'Amont" (de préférence "chez Minuit", comme on dit à France Culture...))? A subsituer le cercle à la ligne ? A faire des conséquences des causes? (C'est une hypothèse).

Je crois avoir relevé une arrière grand-mère Serrans, ou Sarrans, ou Sarran, épouse du "beau Léon", et "fameuse" pour avoir ouvert le bal, à la sous-préfecture de Riom, avec Napoléon III (1869? - elle meurt vers 1926, dans la maison japonaise, les Hautes-Roches).

Son fils André épouse en secondes noces (c. 1923) une femme qui quarante plus tard lit beaucoup George Sand et fait grand cas d"Indiana" et surtout de "Consuelo", suivi de "La Comtesse de Rudolstatt" (plus difficile à intégrer, et d'ailleurs je ne sais même pas comment cela s'écrit)

Je pense que peu de choses sont plus proches d'être "premières", justement, que l'Inde, que le désir d'écrire un roman qui se passerait en Inde - mais il s'agit d'une Inde déjà toute imaginaire, une Inde où les vrais "Indiens" ont peu de part, une Inde des "Compoirs des Indes", et donc de la perte ("On a perdu l'Indo-Chine"). A cet égard Virginia Woolf et Marguerite Duras sont très "opératoires" : "Perceval had gone to India" (Les Vagues), et bien sûr Le Vice-Consul, archi-présent dans Passage (l'Inde du Vice-Consul correspond assez bien au type d'Inde" d'emblée "romanesque" que je désignais plus haut). Denis Duparc est autant fils des Indes, bien entendu, que du "parc".

L'Indiana de Sand permet un passage lui aussi très "opératoire", je veux dire très attesté, non seulement avec La Maison de Rendez-Vous, en particulier via Ralph, Sir Ralph, présent ici et là, mais aussi avec La Jalousie, à travers certaines dispositions des lieux, de la galerie autour de la maison ("Que va un tremblement du principal pilier / Précipiter avec le manque de mémoire"[1]).

Pardon, tout cela est bien flou, et nécessairement décevant. C'est sans doute cette déception qui est au centre. Toute origine est incertaine. (P., le grand critique néo-freudien, insisterait certainement sur le thème de la "bâtardise"). Et cet autre P., l'Auvergnat : « Donc toutes choses étant causées et causantes, aidées et aidantes, médiates et immédiates, et toutes s'entretenant par un lien naturel et insensible qui lie les plus éloignées et les plus différentes, je tiens impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus que de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties.» [355]

Je ne saurais trop recommander l'article de Mary Mccarty dans le numéro de L'Arc sur Nabokov[2] (et, encore une fois, Lolita ("This is royal fun"), spécialement dans l'édition The Annotated Lolita).

                                         *************

Ma réponse

Non ce n'est pas décevant. Je ne croyais pas réellement à un début ou une origine saisissable, nommable. Ce n'était qu'une invitation, à laquelle je suis bien heureuse que vous ayez répondu.
Il n'y a pas d'origine, mais un désir qui germe, dont ne sait ce qu'il lie, et ce qui l'a lié. Nostalgie d'un paradis perdu.

Cette énigmatique source, à la fin de Passage, p.207: «Le reste est constitué, pour la moitié au moins, de citations tirées d'écrits antérieurs de l'auteur.» Perdus?
Car il reste ce mystère d'un auteur qui à à peine trente ans publie directement un livre comme Passage.


Pour le plaisir, je profite du début de votre réponse pour citer ces phrases qui m'enchantent (et qui à la réflexion, éclairent bien ce qu'est une origine...):

D'autant moins que la redoutable Blandine est toujours de ce monde, à jamais insupportable pour avoir ouvert le bal, à 18 ans, dans les salons de l'hôtel-de-ville, avec l'empereur en visite officielle. Elle est très fière de ses origines, et parle volontiers des croisades. Un Serrans se fait effectivement au siège de Saint-Jean d'Acre, où il semblerait, d'après certains obscurs récits de l'époque, avoir à lui seul retourné la situation. Ce rôle est d'ailleurs controversé. Mais l'annuaire des familles nobles de la province, consulté à son nom de jeune fille, indique que la maison de Sarrans est éteinte depuis 1033. Lorsqu'un neveu enchanté de sa découverte le lui signalera, elle ne se laissera aucunement démonter, et elle ira répétant, au contraire: mes ancêtres avaient déjà disparu trois siècles avant que le premier clerc de notaire, parmi les vôtres, n'ait appris à écrire.
Renaud Camus, Echange p.60

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Message de Le Jeune Homme de Perth (RC) déposé le 20/05/2004 à 13h46 (UTC)

Le "n'" final est bien fâcheux, mais bon... Isabelle Aguillon de Sarran, voilà, ça me revient... (De façon assez voisine, Saint-John Perse, accusé d'avoir forgé ses prétendues "Lettres d'Asie", ou du moins de les avoir immensément antidatées, puisque dans l'une d'entre elles il prend position contre Lénine en janvier 1917, répond : «J'étais déjà antiléniniste au lycée!»)

Complément le 04/01/2008
Toutes ces pages s'éclairent par la lecture de Journal d'un voyage en France, explications reprises par L'Amour l'Automne. Concernant Angèle, explication dans le début du tome II du Journal de Travers.''


Notes

[1] et Mallarmé, comme il est précisé ailleurs

[2] repris en préface de Feu pâle dans Folio

(this is royal fun)

Et je ne peux surveiller, de tous les côtés, chacun des arcanes du sens. Passage p.145
Mais elle échoue à poursuivre, de tous les côtés à la fois, chacun des arcanes du sang. Echange p.58
Il a peur, il ne peut surveiller, de tous les côtés, chacun des arcanes du signe. Echange p.215

Je suis incapable de vérifier, de tous les côtés à la fois, l'appartenance de tel ou tel membre. Echange p.175



NB: le titre est une citation extraite de Lolita: «Nous connûmes (this is royal fun)...».

Les vues - façons de voir

Les premières pages du premier livre expose les façons de voir et de donner à voir.

Passage p.11 : «C'est l'heure où les carreaux passe de la transparence au reflet.» : le moment où l'Histoire rejoint les histoires, le moment où la vision du monde renvoie à soi-même.

Passage p.14 : «De la porte du compartiment, le paysage apparaît divisé par la ligne horizontale médiane où se joignent les deux pans coulissants, rectangulaires, égaux, de la fenêtre.» : mise en page de la fin d'Échange. J'apprécie que les pans coulissent.

Passage p.20 : «L'image parfoit disparaît, ou bien plusieurs se superposent.»: motifs récurrents entre réalité et réalité, réalité et littérature, littérature et littérature.

Passage p.20 : «Ces photographies sont nombreuses, mais les mêmes reviennent à plusieurs reprises. On ne les retrouve d'ailleurs pas toujours, vous l'avez remarqué, dans la bande définitive: un cadrage différent a été finalement préféré lors du découpage, un plan a été éliminé, quand ce n'est pas un épisode entier qui a été retranché. Son enchaînement au nouveau récit en change la lecture, la vision.» : tout à la fois la matière et la manière des Eglogues, et la théorie de toute fiction: que va-ton mettre dans le cadre, hors cadre, dans quel contexte. Qu'est-ce qui donne sens?

Passage p.23 : «De n'importe où, grâce aux jeux des diagonales, les perspectives sont innombrables. N'importe quel point peut s'observer d'une infinité d'autres» : exploitation des règles du golf-langage, étendues aux autres domaines, histoire, géographie, érudition la plus folle, «tous les signes de la cohérence échevelée du monde»[1]

Notes

[1] «Le texte de Mary McCarthy est paru dans l'Arc, numéro 24.» (Échange p.102), c'est-à-dire la préface à Feu pâle).

Échange : Comment s'écrivent les légendes

Lorsqu’on commence Echange, on est soulagé, et un peu déçu: retour à un récit, une autobiographie apparemment. Voilà qui est bien moins déconcertant, mais tout de même, quel dommage, on s'était habitué à la magie de Passage, à ses étranges résonnances, on espérait inconsciemment poursuivre l’expérience qu’on sait ne pouvoir trouver ailleurs.

Tout commence par la littérature. Le jardin de la maison familiale, nommé un jour "parc" devant des inconnus, est l'initiateur à la littérature, à la fiction.
Les deux premières phrases du livre, p.9:
«Il y eut d'abord le parc. Et ainsi la littérature, car nous ne parlions jamais, entre nous, que du jardin.»
Puis, p.14:
«— Pourquoi avoir appelé le jardin un parc, devant des inconnus?
— Je ne sais pas. C'est un parc, non?»

Qu'est-ce qui fait la littérature? Un fait mis en scène, transposé en fiction, qui n'est pas du mensonge sans être la vérité, (qui ne serait finalement que de la vérité, un pan, un éclat, et un morceau de vérité est déjà du mensonge. Ou pas.), raconté devant des inconnus, des gens vierges, non prévenus, qui ne savent rien, qui ne peuvent mettre en doute la parole et sont condamnés à accepter le dire comme réalité.

La littérature est ce qui nomme, par elle le jardin devient parc. Le jardin est l'identité, il est le lieu d'où l'on est sûr d'être: «Le parc, c'est-à-dire le jardin, la maison aussi bien sûr, mais surtout le jardin, en tout cas pour moi, représentait donc à mes yeux le lieu exact de /. C'était le centre des récits. C'était nous-mêmes. C'était le garant de notre nom, et de notre appartenance à la ville.» p.19
Lorsque le jardin aura disparu, lorsque la grand-mère du —premier— narrateur ira habiter Paris, les noms vacilleront, s'effaceront, glisseront les uns sur les autres et deviendront insaisissables. Avec le lieu fixe, le jardin, ont disparu les certitudes: «Combien d'heures avons nous passées, tous les deux, assis sur l'un des deux seuls bancs où nous avions nos habitudes, au fond du jardin, au bout des deux seules allées, près du mur, sous les tours de verre, à chercher des noms de famille oubliés!

— Ça commence par un T, disait-elle.» p.29

La disparition des certitudes permet l’apparition des histoires. C’est sur le doute, le glissement des noms et des dates, que naissent les légendes. Il reste des invariants, un homme qui se promène avec des journaux, une lumière d’automne, la terrasse, une créole, un bassin, une tradition de la sieste et du transatlantique, le mariage entre un homme mûr et une jeune fille, des familles nombreuses nées à l’étranger, des jumeaux,... Le livre saisit comment commencent les légendes, légendes purement familiales, qui débordent rapidement sur la rue, sur la ville, sur le monde, par le truchement des voyages, des exils, des explorations. (Et quelle bizarrerie, notent les pages, que l’absence de légendes : «le jardin d’une villa rouge, de style pseudo-Renaissance, étonnamment dépourvue de toute espèce de légende : de ces habitants je n’ai jamais rien entendu dire.» p.30)
Tout est dans la parole, dans ce qui se dit, se transmet et se déforme. Ou pas.
Quelle est la véritable phrase : «Je suis là pour bien manger, bien boire, et coucher avec Madame» p.25, ou «Eh oui, Monsieur aimerait mieux pour servante une jeunesse avec des grands yeux, hein ?» p.93 ? Ou les deux ? L’apparente symétrie ne serait pas due à la fiction, les deux phrases auraient réellement été prononcées ? (Car la seconde apparaît dans un contexte que nous connaissons par VB (ce que ne pouvaient savoir les premiers lecteurs d’Échange), tandis que la première se poursuit par «Phrase citée et recitée dans la famille pendant trois quarts de siècle, sans qu’y ait été changé un iota.», ce qui produit un effet de réel (« le petit fait vrai »). Il serait donc possible que les deux phrases aient réellement été prononcées, dans un écho improbable et avéré.

Il y a recoupements, mais inexacts, ressemblances, mais différences, et inexorablement, tout se mélange. Qui parle, et quand ? On pensait le savoir : « je », à la première page. Puis page 32, « mon fils et moi » : nous sommes perdus, dans tous les sens du terme, de façon irréversible. Il ne sera plus possible de reprendre pied sur une terre ferme, le jardin a disparu, il n’y a plus de terrain solide.
La réalité glisse sur elle-même, on reconnaît des mêmes motifs à des années d’intervalle (et c’est pour cela qu’il est si facile de les mélanger), la réalité et la littérature se chevauchent (cet oncle et ses salons marocains meublant un bordel : avéré, ou réminiscence de Proust ? «Quant à l’architecte, il a deux enfants de son premier mariage : leur mère est morte en couches, alors qu’elle n’avait même pas trente ans, en donnant le jour à un troisième, qui ne vivra pas ; et il se remarie avec une femme qui n’est plus toute jeune, et qui a déjà tenu le rôle de mère, et de gouvernante, auprès de ses propres frères et sœurs» p.58 : cela a-t-il eu lieu ? Car cela ressemble étrangement à la structure familiale des Jalna), la littérature elle-même réemprunte des motifs, Levet cite Rimbaud, RC cite Levet, et l’enfant pâle parcourt le récit, tandis que des personnages hâves et transis hantent les bancs et les terrasses des cafés et que le jet d’eau fait un bruit de duel.
Il reste le cas où la réalité est volontairement déformée, car trop récente, dans un souci de discrétion, ou de mystification (comment savoir ?) : «La transpositions dès lors a pour effet d’entraîner peu ou prou un personnage réel dans une œuvre de fiction, et lui faire jouer un rôle sans équivalent de ce l’on sait de sa vie » p.139 (note à moi-même : se souvenir de cette phrase en lisant les Journaux.)

Qui et quand ? Les noms ne sont plus sûrs, les dates non plus, à cinq ans, dix ans, trente ans près. «La généalogiste passe sa vie à reconstituer l’écheveau des alliances diverses de la famille, à montrer comment tels ou tels rameaux éloignés se sont liés et multipliés, à tenir la chronique des récits qui s’échangent, se mélangent et prolifèrent d’une branche à l’autre. mais elle échoue à poursuivre, de tous les côtés à la fois, chacun des arcanes du sang.» p.58 «Sait-on jamais ce qui résonne dans la tête d’un érudit local, lorsqu’il fait sa promenade du soir, en été, autour de son village, dans l’odeur du foin coupé : les noms, les lieux-dits, les carrefours, telle tour au loin entre les arbres, tel clocher, un infime remblai, dans un champ, chargées de vésanies tournoient dans sa rêverie.» p.99
Il y aurait peut-être un moyen de se sauver : les grandes dates, les faits historiques, communs. Sortir des histoires et s’arrimer à l’Histoire, pour retrouver quelques certitudes, dater des faits, nommer des noms. Le récit abonde de faits que l’on pourrait dater avec précision. Cependant, même dans ce domaine « l’erreur laisse des traces ». «Et les articles se contredisent les uns les autres, telle indication erronée étant corrigée par telle autre où le lecteur est conduit par tout un jeu de subtils renvois » p.175. Même le plus certain n’est pas si certain.

La grande magie du live est son art de la transition, du glissement insensible. Il commence par un récit classique, et se termine par l’apparition de la partition de la page en deux, puis en trois à la dernière page, pour boucler sur la reprise de la première phrase de Passage (échange, dans le sens tennistique, longuement décrit). Il y a accoutumance, (drogue dure, pour ma part), la seconde lecture des deux livres comme un tout permet de saisir des références inaperçues, c’est un véritable virus : tant que le lecteur ne reconnaît rien, aucune allusion, il est sain et sauf. Mais dès qu’il en a reconnu une (ô cette magie de nous connûmes), il est perdu. Il est désormais condamné à lire, dans une quête éperdue et enchantée des références, et cette fierté enfantine d’avoir compris un indice, élucidé une énigme.

le 04/01/2008
Lire absolument Journal d'un voyage en France.

Passage

Il y a des photographies dans Passage, dont au moins une de Nash, et visiblement, d'après les explications de l'auteur [sur le forum de la SLRC] ces derniers jours, une erreur dans la légende de cette photo:

message de RC sur la SLRC le 5 mars

Perceval / The Waves («Perceval has gone to India») / Parsifal / Venise / Tristan / The Portrait of a Lady («James ne partage pas l'interprétation du thème offert par l'opéra»)/ Barthes ????? («Et je lis un livre sur Sade et autres logothètes») / Paul Nash, "View from the hotel des Princes, Nice" («Vérification faite, c'est la Résidence des Princes qui est à Cannes») (Cf. Pass., 169) / la fleur semble alterner avec un filet de sang, mort de Roussel à Palerme, P. 66 et ill.4, retour à Parsifal, hôtel des Palmes / Mon gros loup, pas vu ton foulard bleu. Fais-moi signe, Suzy1. / The Wings of the Dove (Venise, miss Archer)/ Fleur, Bloom (en fleur), Virag, «La Flora indeed» (Ulysses) / Est-ce la mère de Tristan ou celle de Perceval qui se nomme Blanchefleur ? / Désolé, je n'y arrive pas.

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Message de jmarc déposé le 08/03/2004 à 21h33 (UTC)

Très intéressant. Est-ce une photo ou un tableau ? ne voit-on pas une fenêtre et, au-delà, une ou deux lettres inversées ? voit-on une fleur ?

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Ma réponse

C'est une vue à partir d'une fenêtre, mais on ne voit pas la fenêtre. On voit la balustrade d'un balcon, et les lettres E S, à l'envers (puisqu'elles sont destinées à être lues de la rue). On voit des palmiers, et derrière sans doute la mer, ou le sable, fondus dans le blanc. La légende fait référence à cette phrase «Savez-vous qu'elle était à Palerme, à l'hôtel des Palmes, le jour il se logea une balle dans le crâne?»

Mais ce ne peut pas être si simple, si RC lui-même n'arrive pas à retrouver l'origine du motif.

PS : je n'ai rien trouvé dans Comment j'ai écrit certains de mes livres.

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Message de jmarc déposé le 08/03/2004 à 22h39 (UTC)

Cela devient en effet difficile…

Les lettres à l'envers, cela correspond aux tableaux de Paul Nash, mais ce sont un R et un S… j'ai cité un lien dans un de mes messages, allez voir, vous me direz si le tableau a quelque chose à voir avec la photo…

En ce qui concerne Palerme, je comprendrais le lien avec Roussel, à la balle près… si Roussel s'était bien ouvert les veines (dans sa baignoire, avec une lame de rasoir, voir les lames de rasoir de Babbitt), il n'en est pas mort. Je pense qu'il est mort d'une overdose involontaire de somnifères… pas d'un coup de pistolet…

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Ma réponse

Dans Echange, il est fait référence au suicide au pistolet du général Boulanger. Il y a également, dans Echange et Passage, un homme accusé de meurtre qui est acquitté. Il y a aussi un suicide dans Echange, ou un meurtre, enfin, une mort violente, dans le jardin, le "parc", sans qu'on comprenne bien de qui il s'agit2.
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Ma réponse (sur un autre embranchement)

Ma "compréhension" doit beaucoup à la compréhension d'autres lecteurs, vous savez.
Comme il est toujours impressionnant d'écrire ici dès qu'il s'agit de livres, que j'ai peur en particulier d'écrire de grosses bourdes, je lis "autour". Qu'aurais-je compris de ''Passage'' si je n'avais lu ceci d'abord Houppermans, un article, ainsi que Comment j'ai écrit certains de mes livres de Roussel?

Concernant vos dernières lectures, je pense que l'article de Masque vous intéressera.


Notes

1: note: référence à des attentats ayant lieu en France en mars 2004.
2: Il s'agit de l'oncle.

La fleur toujours

Message de Valery Larbaud (RC) déposé le 06/03/2004 à 11h20 (UTC)

Objet : Source Saint-Yorre

Il serait surtout intéressant de savoir qui est ce véritable Renaud Camus... Il pourrait peut-être nous renseigner sur l'origine de la "fleur sur le plancher", avant qu'elle ne me fasse perdre (ou recouvrer) la raison. Rien dans Sade, Fourier, Loyola. Rien, à première vue, dans Problèmes du Nouveau Roman ni dans Pour une théorie du Nouveau Roman. Rien dans Théorie de la littérature, anthologie des formalistes russes, pourtant, avec force considérations sur le conte, le mythe, etc. Rien dans Actes relatifs à la mort de Raymond Roussel, de Sciascia. Quelqu'un saurait-il si cette maudite fleur est présente dans Passage ? Quelqu'un connaîtrait-il des variantes de la phrase «Il lit un livre sur Sade et autres logothètes» (ou : que lit-il d'autre ?) Yerrette aura ma mort sur la conscience.

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Ma réponse

Je ne me souviens pas d'avoir vu cette fleur dans Passage. Mais cela ne veux rien dire, puisqu'une première occurence n'aurait pas retenue mon attention: il faut que je retrouve un motif pour que que je m'interroge (du motif camusien comme personnage balzacien).

Les échos que j'avais construits à partir de «Il lit un livre sur Sade et autres logothètes» sont les suivants (c'est très mince, je le concède) : de Barthes remonter à L'empire des signes, puis à «Je lis un roman moderne japonais» p.78. (J'avais imaginé que c'était Eloge de l'ombre (est-ce moderne, est-ce un roman?), parce que j'ai rencontré ce livre ailleurs, peut-être dans Tricks)). Il lit beaucoup d'autre chose : Nerval et l'histoire de Cazotte, La sorcière des Trois-Islets, des récits sur les enfants dans La France lointaine (plusieurs occurences, la première p.36).

La voilette aparaît p.44, sur une photo. Il regarde souvent un album de photos. Le filet de sang apparaît lors d'une pièce de théâtre p.52. Puis p.66.

Je vous en prie, n'en perdez pas le sommeil. Nous trouverons, plus tard, par hasard. Vous avez donné des piste, et des manières de voir (la syllepse, cher à Jean-Marc, sur le mot "légende"...) (Mais cette fleur sur le plancher, j'imaginais je ne sais pourquoi, une anecdote dans la vie d'un personnage célèbre. Peut-être parce que beaucoup d'événements se déroulant sur la Côte d'Azur sont de l'ordre de l'anecdote historique (l'impératrice Eugénie, le mariage des Monaco, la maison de Jules Verne).)

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Message de Renokamu Tiramisu (RC) déposé le 06/03/2004 à 16h45 (UTC)

Objet : L'Ombre des signes

Le roman japonais est celui où apparaît une très vieille femme, originaire de l'île du Nord, peut-être, et ses voisins, que le texte décrit élégamment comme "deux jeunes pédés", et dont l'un est surnommé "Cheveux-Verts". Ils ramènent chez eux beaucoup de monde, dont un marin américain dépoitraillé. Leur mode de vie paraît fasciner la vieille femme, qui vit au rythme de leurs entrées et sorties, de leurs rires, de leurs disputes et de leurs éclats dans la salle de bain.

Pour des raisons bien excusables (une transition beaucoup trop rapide), Angelo Rinaldi, le critique, avait confondu cette vieille Japonaise avec une quelconque princesse de Galles - ce qui lui fut dûment reproché dans un volume postérieur.

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Ma réponse

«Elle n'était alors que princesse de Galles. A la mort de l'aîné, elle a épousé son frère, le marin. Ses voisins sont deux jeunes pédés.» Passage p.18


Je dois avouer que je suis très impressionnée: il n'y aurait donc pas une phrase qui ne renvoyât à une référence intertextuelle, voire à plusieurs, entre le début et la fin de la phrase.

Evidemment, nous étions prévenus : «Chaque passage, chaque phrase souvent, et par exemple ici, y est certes une unité en soi, qui n'entretient avec son immédiat contexte qu'un rapport diégétique très mince, lâche ou inexistant. Mais chaque passage, chaque phrase, chaque mot n'a droit de présence qu'à appartenir à des réseaux très complexes, par chaque volume tissés, resserrés, enrichis, par l'oeuvre entière élaborés, et, puisque celle-ci n'est qu'un extrait, un églogue, des églogues, par le monde chaque jour fomentés, corrigés, confirmés.»


Mais je n'avais pas réellement pris la mesure de ce que cela signifiait jusqu'à ces derniers jours.


A ce compte-là, si je passe douze semaines sur chaque livre, sans compter les livres à lire entre les livres, je ne suis pas prête, moi, d'avoir lu tous les livres. (Ne vous aurai-je jamais (bien eu)? C'est vous qui êtes en train de m'avoir.)

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Message de Rinaldo Schpountz (RC) déposé le 07/03/2004 à 15h49 (UTC)

Objet : Point de Vue & Images du monde

Magari....

(Marie de Teck, d'abord fiancée à Albert-Victor, duc de Clarence, fils du futur Édouard VII et petit-fils de la reine Victoria, épousa, à la mort de celui-ci en 1892, son frère cadet, George, duc d'York, officier de marine, plus tard prince de Galles et encore plus tard roi d'Angleterre et empereur des Indes (George V). Devenue la reine Mary, et surnommée "le Dragon" ("Georges et le Dragon"), elle est morte en 1953, peu de temps après la mort de son fils Georges VI et l'accession au trône d'Élisabeth II .)

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Ce message éclaire le "ce qui lui fut dûment reproché" ci-dessus

******** Ce sont sans doute ces lignes qui feront écrire à M. Angelo Rinaldi, romancier et critique littéraire, dans un article d'ailleurs très aimable de L'Express (31 mars 1975), que se distinguent, parmi les personnages discernables dans Passage, un employé de maison d'édition, un cover-boy américain, et leur voisine, une princesse de Galles dont le comportement ne fait certes pas honneur à la moralité des Windsor. Le pauvre Rinaldo, cet ange, toujours soucieux d'éviter les invraissemblances et d'observer toutes les vérités historiques, jugea certainement étonnante cette information sur son livre. Mais après tout, que le lecteur investisse et projette... *********


********* On lit bel et bien, p.18, sans la moindre transition ni solution de continuité : Elle n'était lors que princesse de Galles. A la mort de l'aîné, elle a épousé son frère, le marin. Ses voisins sont deux jeunes pédés. L'un est lecteur dans une maison d'édition... Et le malheureux critique, pour ne rien dire du lecteur, devrait comprendre, dans ces conditions, que les voisins sont ceux de la de la très vieille femme, originaire de Sapporo, mentionnée page 17? Et pourquoi pas qu'il s'agit sans doute du roman moderne japonais lu p.78 d'Echange, probablement sur la terrasse du musée, à Saint-Paul-de-Vence, et qui devient d'ailleurs, p.95, L'Empire des Signes, et même, p.119, un livre sur Sade et autres logothèques!!! Un peu de sérieux, de grâce!
Renaud Camus, Travers p.18 et 19


1) Ambiguïté de "Un peu de sérieux, de grâce!" : à la première lecture, trop rapide, j'avais pensé que c'était Rinaldi qui était ainsi apostrophé. En recopiant le texte, je m'aperçois que c'est en fait l'auteur qui l'est: il lui est reproché d'attendre de son lecteur des dons de divination.

2) J'avais donc remonté la chaîne des associations dans l'autre sens: du livre sur Sade à L'empire des signes au roman moderne japonais. (La piste était fausse, mais il n'était donc pas complètement idiot de la suivre).

3) Se confirme l'idée terrible qu'après chaque nouveau livre lu il faudrait relire tous les livres déjà lus afin de les éclairer du dernier livre lu. Il ne faut pas que j'y pense...

Sujet : racontez votre soirée à Genève

Nous entrons dans la petite boutique, à la vitrine nettement achrienne (calendriers et gadjets…).
Tous les regards se tournent vers nous, du haut de la mezzanine où se tient la conférence, je dirais plutôt le salon, ou la soirée, littéraire. Beaucoup de lumière, une grande table basse chargée de gâteaux apéritifs, entourée de deux canapés et quelques fauteuils (je ne garantis pas l'exactitude des détails, il s'agit d'impressions), tous occupés.
On se salue, nous sommes en retard, mon compagnon murmure "Excusez-nous, nous sommes Français", ce qui est gentil, puisque je suis la cause principale de ce retard. Jacqueline était sur le point de commencer, je ne connais que Jacqueline et Franck, y a-t-il eu présentations avant notre arrivée, je ne sais.

Jacqueline tient des feuillets à la main. Qui ici n'a jamais vu Jacqueline? Des grands yeux derrière des lunettes de myope, des cheveux bouclés autour du visage, une silhouette menue, un sourire timide et accueillant. Avant de commencer à lire, elle présente Flatters, le confident, le double, afin que les auditeurs sachent de qui elle parlera, plus tard, sans qu'il soit besoin qu'elle s'interrompt. Elle commence à lire, "l'amour dans l'œuvre de Renaud Camus", qui aurait pu tout aussi bien s'intituler "l'amour que porte Jacqueline à l'œuvre de Renaud Camus", mais qui irait lui reprocher? Nous sommes hors du temps, on est bien, l'ambiance est studieuse, attentive, elle lit, elle raconte.
Elle présente l'amour dans l'œuvre de façon générale : les ciels, les garçons, les paysages, la campagne, les chiens… mais très vite se concentre sur le principal: l'amour, c'est l'amour des garçons. Elle va ainsi parcourir l'œuvre, chronologiquement, dans l'ordre des amants, ceux qui ont compté, qui ont laissé un nom dans les livres ou les journaux: William Burke, passion, mais aussi internement psychiatrique (elle cite le passage où RC se demande si cet internement prouve que son amant a beaucoup souffert avec lui, ou si plutôt l'inverse), elle raconte la chute du balcon, parle de Rodolfo, Edigio, mort lui aussi, Van et le chagrin d'amour qui nous vallut Le Lac des caresses, le gendarme Eliézer, dont l'idéal de fidélité ne put s'accommoder du mode de vie camusien, mais qui eut le temps d'accompagner RC dans sa recherche d'un château, Farid Talli, la passion pour ce garçon qui n'était pas son genre, et puis Pierre, Pierre et l'irruption du silence, le "nous" discret de Canossa, l'épisode du suçon l'année suivante, l'intervention flattersienne.
Elle cite de longs passages, et c'est toujours la même surprise que ce soit "si bien", que les mots soient toujours justes, drôles ou tristes ou plein d'allant, tendus de cette énergie sous contrôle. Je me souviens de la fin d'une description, "comme du foutre noyant le paysage", et comment vous expliquer l'étrangeté de voir cette silhouette menue lire ces descriptions de cul ou érotiques ou physiques ou pornographiques, enfin bref, pas ce qu'on lirait dans les dîners en ville (quoique), sur ce canapé vivement éclairé, entourée d'inconnus achriens attentifs, dans une atmosphère tranquille et douce.

Je ris intérieurement, je me rappelle un repas à Plieux, Monsieur des Cartes et moi-mêmes seuls hétéros à table, et Yves disant doucement dans une vraie tentative d'être sincère, ce qui n'est jamais facile à huit autour d'une table ne se connaissant pas, «Je suis toujours gêné d'évoquer nos ébats devant des hétéros». (Nous avons manqué d'à-propos, nous n'avons pas répondu que l'inverse serait tout aussi difficile).
Mais pas pour Jacqueline. Elle lit et raconte avec un naturel confondant. Tout en devient facile.

Vint le temps des questions.

Je ne pourrai pas me souvenir de tout, ni de l'ordre.

Pourquoi Renaud Camus est-il si peu connu? Copinage, lieu étriqué de la presse parisienne, où tout n'est que renvois d'ascenseur, s'anime Gérard Coron. «Le Journal me sert de révélateur à cons, vous savez, comme les bacs qui font apparaître les photographies». Nous rions, je m'imagine au bord de la rivière en train de secouer mon tamis pour trouver quelques pépites. Gérard, lui, secoue le Journal pour trouver quelques cons…
Il faut tout de même dire, insistent les "vieux" camusiens devant l'assemblée des néophytes, que c'est un grand écrivain, qui pose un problème aux journalistes : il faut le lire, on ne peut pas faire semblant.

Sur la table sont posés quelques ouvrages, des plaquettes des expositions à Plieux, un document relié sans doute l'œuvre de Jacqueline, avec la photo de Renaud Camus en couverture. Les gâteaux apéritifs circulent, le vin rouge est versé dans des gobelets en plastique, un petit chien saute sur les genoux de son maître.

Par quel livre commencer la découverte de RC? Les camusiens se regardent «Ah, c'est une question souvent posée, nous n'avons pas de réponse...» Des noms sont avancés, la Vie du chien Horla, bien sûr, Nightsound peut-être, ou Eloge du paraître («je suis revenu de ce choix-là», me souffle mon voisin), ou encore, pour attaquer l'œuvre par "la face nord", Du sens. Ou Tricks, bien sûr. Quoique. J'apprends que c'est un livre que Renaud Camus regrette aujourd'hui d'avoir publié. Source de trop de malentendus. Nous ("les camusiens") insistons sur le fait qu'il ne s'agit pas d'un écrivain qui aurait fait de l'homosexualité son fonds de commerce. Ce n'est pas Guillaume Dustan. Non, c'est un grand écrivain, il n'est pas "people", ni "cheap", il n'écrit pas pour faire plaisir.

A un moment, je ne sais plus pourquoi, j'énonce mon désir de connaître un jour le contenu des cours sur Flaubert que donna RC aux Etats-Unis. Franck sourit et me tend Etc., que je n'ai jamais vu. Photos, photo de RC professeur (mon Dieu, qu'il est donc années 70!), photo de RC à cheval, photo de la mère de RC, graphique de mots et d'évolutions de mots.

Jacqueline évoque la mère de Renaud Camus, son énergie, elle nous raconte une anecdote de château visité dans la neige en tennis de toile, à nonante et quelques années. Qu'importe l'inconfort, si c'est beau, il faut y aller. La mère de RC avait émis le souhait de venir écouter la conférence, mais Renaud Camus l'en a dissuadée «Ce n'est pas un thème pour une mère», aurait-il dit. Nous rions.

Quelqu'un pose la question de la difficulté à vivre dans l'entourage de l'écrivain en sachant que tout risque de se retrouver dans le Journal. Farid Talli, en effet, a fait un éclat concernant les subventions touchées par sa mère pour refaire sa salle de bain, mais Renaud Camus n'a pas cédé. Pierre? Eh bien, Pierre est si discret qu'il est fort difficile de savoir ce qu'il en pense.

Je ne sais plus sur quelles paroles nous avons levé la séance. A mon habitude, j'avais sans doute un peu trop bu.

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des précisions et réponses apportées par Renaud Camus
Quant au double étonnement, maintenant. Personnellement je ne crois pas que Machin Truc "regrette" d'avoir publié Tricks. Il a pu manifester une fois ou deux un certain agacement d'être "réduit" à ce livre-là, par exemple aux États-Unis, parce que c'est le seul traduit. Mais je ne pense pas que cela aille plus loin.

Enfin, et pour ma part, je ne me souvenais pas qu'il fût question dans les livres, et si explicitement, d'un "internement psychiatrique" de X. (mais il se peut que je me trompe). L'"information" provient peut-être d'une confidence personnelle ? De toute façon "internement psychiatrique" est un peu beaucoup dire, à ma connaissance. Sans doute s'agissait-il plutôt de simples stages de décuvage de poussière d'ange…

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source précisée par Jacqueline Voillat

Voici l'extrait, tiré de P.A. paragraphe 297, pages 132, 133, 134:

"… Lui aussi en a vu de toutes les couleurs, probablement, à mes côtés. D'ailleurs à peine nous étions-nous quittés, il a fait un séjour dans un asile psychiatrique. A moins que l'histoire ne doive s'écrire en sens inverse : peut-être nous entendions-nous si mal, et nous sommes-nous finalement quittés, parce qu'il avait des prédispositions aux asiles psychiatriques ?"

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quelques citations élucidées

Mais il perd la raison et doit être enfermé. Pour lui, qui aurait pensé à ça?
Denis Duparc, Echange, p.168

Tiens, c'est une erreur de citer cette phrase ici, vu la chronologie (lorsqu'Echange a été écrit, W. n'était pas "enfermé" (si c'est bien le mot).
«Mais il perd la raison et doit être enfermé.» peut (par exemple) s'appliquer à Hugo Wolf
et
« Pour lui, qui aurait pensé à ça?» provient du Vice-Consul (mais le vice-consul perd lui aussi la raison, il me semble).

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Message de jmarc déposé le 07/03/2004 à 20h41 (UTC)

1-3-8-5-2-6.
Sur quoi, inévitablement: «Le vice-consul de France à Lahore apparaît, à moitié nu, sur son balcon, il regarde un instant le boulevard, puis se retire. Peter Morgan traverse les jardins de l'ambassade de France, il revient vers la résidence de ses amis, les Stretter.» Mais justement tout cela est trop prévisible. Il ne faut pas se tromper de livre. Rien n'est plus facile que de reconstituer les séries anciennes. Mieux, ou pire, elles se reconstituent d'elles-mêmes. Le voyageur égaré, le naufragé volontaire ou malheureux, l'explorateur hardi que la fatalité, l'esprit d'aventure ou la poursuite d'une quelconque chimère auraient jeté au milieu de cette poussière d'îles qui longe la pointe disloquée du continent sud-américain, n'auraient qu'une chance misérable d'aborder à W. 3.144 Les situations peuvent être décrites, non nommées. (Les noms sont comme des points, les propositions comme des flèches, elles sont un sens.) Quand Warhol dans ses Diaries doit relater l'entrée de "X." à Bellevue, l'hôpital psychiatrique, il commence à l'appeler autrement. Quand on feuillette Travers et surtout Travers II, il est difficile de distinguer ce qui vient du Journal d'un fou et ce qui a été emprunté à Maupassant, à la Lettre d'un fou.

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Suite (je ne sais plus qui est derrière ce pseudo: RC?) Georges Perec déposé le 07/03/2004 à 23h12 (UTC)

Nom d'un chien ! Mais c'est bien sûr : Warhol, Horla, Lahore - reste W. (ou le souvenir d'enfance)

(Va dire à mon île, là-bas, tout là-bas / Près de cet obscur marais de Foulque, sur la lande / Qu'au lever de la lune elle entendra mon pas…)

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Message de Serrey (moi) déposé le 08/03/2004 à 00h53 (UTC)

1-3-8-5-2-9. "X" = W.


Va dire à mon île, là-bas, tout là-bas / Près de cet obscur marais de Foulque, sur la lande / Qu'au lever de la lune elle entendra mon pas… : Patrice de la Tour du Pin
Patrice de La Tour du Pin est cité p.475 (18 septembre 2004) de
Corée l'absente.
Warhol appellera W. "Dieu" (cf. Journal de Travers publié en mars 2007).

Une fleur sur le plancher : début de la quête

remise en forme d'une réponse faite sur la SLRC le 29 février 2004. Un lecteur du forum se plaignait qu'il n'y soit pas suffisamment parlé de l'œuvre. J'ai répondu par une question très précise et une bibliographie.

Sauriez-vous me dire ce qu'est cette "fleur sur le plancher" qui apparaît dans Echange, que l'on revoit dans L'Inauguration? S'agit-il d'un poème, d'une allusion à Wagner, à Virginia Woolf? Qu'est-ce donc que cette fleur?

J'aimerais saisir ce qui dans l'œuvre de Renaud Camus m'arrête et me retient. Si je dis "c'est beau", je n'ai rien dit. Il y a autre chose. Mais quoi? Où?
Comment parler de l'œuvre? Programme de lecture : lire RC, Barthes, Ricardou, Duras (les premiers), Robbe-Grillet, Henry James, Raymond Roussel, Borges, Pessoa, Celan, Rilke, Tibulle, Mazo de la Roche, George Sand, Genette, Cazotte, Amiel, Proust, Mallarmé, Virginia Woolf, Shakespeare, Rimbaud, Laforgue, Wittgenstein, Nietzsche, Del Guidice. De temps en temps s'arrêter, regarder par la fenêtre. Ecouter quelques musiciens dont je ne connaissais même pas l'existence il y a un an. Aller voir une exposition. Ecrire sur le site "c'est beau". Et recommencer.

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Message de Guinglain (RC) déposé le 03/03/2004 à 08h28 (UTC)

«(Sauriez-vous me dire ce qu'est cette "fleur sur le plancher" qui apparaît dans Echange, que l'on revoit dans L'Inauguration? S'agit-il d'un poème, d'une allusion à Wagner, à Virginia Woolf? Qu'est-ce donc que cette fleur? (Mais si je lis suffisamment longtemps avec suffisamment d'attention, je trouverai peut-être.))»

Non, hélas, je ne saurais. J'aurais eu tendance à chercher du côté de "Tristan" et du cycle breton, mais deux ou trois premiers coups d'oeil n'ont rien donné. Très marginalement, et en attendant mieux, je me demande si on ne pourrait pas songer 1/ au thème de "la figure dans le tapis", chez Henry James (je ne sais plus s'il existe un texte de lui de ce titre) 2/ à certain riche dessin de Twombly, expressément hommage à quelque poète antique (Sappho ? Théocrite ?), où il est question, en une calligraphie hâtive et apprêtée, et en anglais, d'une "hyacinthe écrasée sur un sentier de montagne" 3/ à "Carmen", tout simplement («la fleur que tu m'avais jetée, dans ma prison m'était restée») ?

«2/ à certain riche dessin de Twombly, expressément hommage à quelque poète antique (Sappho ? Théocrite ?), où il est question, en une calligraphie hâtive et apprêtée, et en anglais, d'une "hyacinthe écrasée sur un sentier de montagne".»

Précisions : Sans titre, 1976, 149,6x162cm, huile, craie grasse sur papier dessin. Sur la moitié inférieure droite quelques vers de Sappho : "Second voice like a Hyacinth in the mountains, tremped by sheperds until only a purple stain remains on the ground" [j'espère que cette citation ne figure pas déjà sur le web!]. Collection : Galleria Sperone, Rome. Exposition : Galleria Sperone, Rome, du 23 novembre au 17 décembre 1976. Reproduction : Cy Twombly, Catalogue raisonné des oeuvres sur papier, par Yvon Lambert, avec un texte de Roland Barthes, Volume VI, 1973-1976 (p. 180, en noir et blanc, hélas)

Mais ce n'est toujours pas la fleur sur le plancher…

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Ma réponse 03/03/2004 à 22h33 (UTC)

La première fois que m'est apparu le motif de la fleur dans L'inauguration, j'ai cru qu'il s'agissait simplement d'une variation sur les massifs de fleurs du vétérinaire. Ces fleurs sont changeantes, (pardonnez-moi, je n'ai pas le courage ce soir de chercher les noms et les pages), elles sont rhododendrons une fois, puis bien d'autres choses. On rencontre une fleur sur le sol (mais est-elle "sur le plancher"? Je ne puis l'affirmer), et effectivement une hyacinthe dans la montagne. Mais ce n'est pas une fleur dans le tapis, car même si je pensais qu'il s'agissait d'une variation sur les fleurs du vétérinaire, j'avais tout de même vaguement cherché des références littéraires. J'avais trouvé Henry James, et étais restée perplexe : pouvais-je rattacher une fleur sur le plancher ou sur un sentier à une fleur dans le tapis? C'était tentant, mais bon.

Puis je lis Echange, et je rencontre de nouveau cette fleur, "fleur sur le plancher", cette fois. Donc ce n'était pas les fleurs du vétérinaire qui était à l'origine de la variation, elles s'inscrivaient dans un motif préexistant, elles n'étaient que le matériau. Qu'était-ce donc? J'ai pensé à Carmen, mais sans grande conviction : trop de références à Lucia de Lamermoor ou Wagner ou Verdi dans ce livre pour que je puisse réellement "croire" à Bizet. A moins qu'il y ait des références à Carmen que je n'ai pas reconnues?

Je suis un peu embarrassée par cette chasse à l'indice que j'ai lancée presque par hasard, en posant une question sur "le peu profond ruisseau". J'entends au fond de la salle (et dans un coin de ma tête) des voix qui disent "à quoi bon, à quoi bon identifier les sources? Le texte, le style, ne te suffisent-ils pas?" Je n'étais pas loin de le penser il n'y a pas si longtemps.
Mais en lisant Passage, déjà nous connûmes m'avait rempli d'aise, sans compter le «Marcel, y va pas». Puis j'ouvre Levet, je reconnais «Paul je vous aime»… Trop tard, j'ai attrapé le virus.
A quoi peut servir de connaître l'origine des motifs? C'est un peu comme connaître les peintures utilisées pour un tableau, cela permet de mieux apprécier l'art de la couleur et l'étendue de la palette. Il y a aussi le jeu, «une lourde glycine» p114 dans Echange, suivi de «comme elle est belle, Madame Leparc, votre glycérine» p115, «mains pascales de glycine» dans Levet (que de fleurs dans Levet)… De Levet à Roussel en deux coups…

Merci beaucoup pour la hyacinthe de Towmbly. Je ne l'aurais jamais trouvée.

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Message de Florian Cagny (RC) déposé le 04/03/2004 à 08h38 (UTC)

Ah,on peut dire que vous m'avez joliment refilé le "problème". Fleur sur le plancher, fleur sur le plancher - cela me dit bien quelque chose, mais quoi ? En tout cas il n'y a rien dans le numéro 10, 1975, "la voix", de "l'autre scène" (sic), "cahiers du groupe de recherches théâtrales" (ou pourtant il y a tant, Kutukdjian, Mesnage, etc.). Jacques Clergié (ou Clergier?), le père de Sophie, disait de Babitt, de Sinclair Lewis, que l'unique souvenir qu'il en avait c'était que le héros, tous les jours, mettait sa lame de rasoir (où l'on retrouve Sarkozy, ce sparadrap (komençacécri?) de Tintin), sur la petite armoire de sa salle de bain et se disait qu'il faudrait bien un jour qu'il se débarrasse de ces lames accumulées). Il me semble que la phrase "originelle" est de cet ordre. Opéras dont on se rappellerait seulement "une fleur sur le plancher" (ou un glaive?). Serait-ce pousser trop loin votre patience que de vous demander si vous auriez l'obligeance de citer ici le passage où le "thème" fait sa première (?) apparition, dans Échange (une ou deux phrases avant, une ou deux phrases après) ? Il y aurait peut-être là un indice… J'ai pensé à cela toute la journée d'Yerres (et ce Duparc injoignable…). Des recherches dans la grande "Littérature française" Larousse, du côté des Tristan et du Chevalier à la Charette n'ont rien donné non plus (sauf "Guinglain" et ce ridicule "Bel Inconnu"…

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Ma réponse le 05/03/2004 à 10h40 (UTC)
Passage 139. Roussel meurt en 1933, à Palerme, au Grand hôtel et des Palmes, où furent écrites plusieurs sections de Parsifal. Le véritable nom de Remarque est Kramer. Un filet de sang se répand sur le tapis. Il s'agit bel et bien de Nice, comme l'affirme la légende: une fleur sur le plancher. Vérification faite, c'est la résidence des Princes qui est à Cannes. Mais l'erreur laisse des traces. Mais les dates ne coïncident pas.
Denis Duparc, Echange, p.143


Il arrive d'ailleurs qu'elle s'embrouille dans ses récits, dont la trame varie, et où ne demeurent alors que quelques détails, apparemment secondaires, une fleur sur le plancher, une voilette, une cage à oiseaux, des adieux sur un quai, une main au-dessus des yeux, deux ou trois larmes.
Denis Duparc, Echange, p.144
Je n'ai pas trouvé d'autre endroit où revenait "une fleur sur le plancher". Si ces quelques mots m'ont retenue, c'est qu'ils faisaient écho à ''L'inauguration'' (il me semble que cela doit être alors "une fleur sur le sentier"). L'évocation d'une légende, aussi, m'a intriguée. J'ai cherché autour de Nice et Wagner, mais je n'ai rien trouvé de probant.

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Message de Perceval le Gallois (RC) déposé le 05/03/2004 à 17h25 (UTC)

Et encore, ou déjà, p. 120 :
Mais il continue vers Récife, dont ce n'était pas encore le nom, et où l'on perd provisoirement sa trace. J'ai perdu également celle de Perceval, qu'ils aiment tous. Ce qui demeure, à travers les aléas de la légende, remarque-t-il, ce ne sont que quelques épisodes et certains accessoires, apparemment secondaires : une fleur sur le plancher, un arc abandonné, un geste de la main, une intonation singulière, toujours la même, toujours au même endroit.
Denis Duparc, Echange, p.120
Perceval / The Waves («Perceval has gone to India») / Parsifal / Venise / Tristan / The Portrait of a Lady («James ne partage pas l'interprétation du thème offert par l'opéra»)/ Barthes ????? («Et je lis un livre sur Sade et autres logothètes») / Paul Nash, "View from the hotel des Princes, Nice" («Vérification faite, c'est la Résidence des Princes qui est à Cannes») (Cf. "Pass.", 169) / la fleur semble alterner avec un filet de sang, mort de Roussel à Palerme, P. 66 et ill.4, retour à Parsifal, hôtel des Palmes / Mon gros loup, pas vu ton foulard bleu. Fais-moi signe, Suzy1 / The Wings of the Dove (Venise, miss Archer)/ Fleur, Bloom (en fleur), Virag, «La Flora indeed» (Ulysses) / Est-ce la mère de Tristan ou celle de Perceval qui se nomme Blanchefleur ? / Désolé, je n'y arrive pas.

«Il s'agit bel et bien de Nice, comme l'affirme la légende: une fleur sur le plancher.»

Il me semble évident que là le mot pivot est "légende" : il s'agit bel et bien de l'hôtel des Princes à Nice, comme l'affirme la légende de la photographie de Paul Nash (cf. "Passage" 209, "Images"), et non pas de Cannes et de la promenade des Anglais comme on n'a pu l'imaginer un moment ; mais le mot "légende" entraîne aussitôt la "fleur sur le plancher" - donc celle-ci doit être liée à des considérations sur la légende en général ("Tristan", "Perceval", etc.) et son évolution dans le temps (tout change, sauf quelques éléments immarcescibles qui pourtant auraient semblé les plus mobiles, une fleur sur le plancher, un arc abandonné, un geste de la main, toujours le même, toujours au même endroit...) Je ne sais pourquoi, j'ai dans la tête le nom de Pierre Champion (mais pas un livre de lui dans ma bibliothèque).

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Une mienne réponse qui bifurque
c'est comme ces romans dont on ne garde en mémoire qu'un seul épisode et parfois moins encore tout à fait mineur marginal secondaire presque sans lien avec le cours principal du un fragment de phrase une intonation un échange de regards un geste une balustrade le parfum entêtant d'un massif de mélangé à des ombres obliques qui se brisent sur les marches d'un errant le long d'une à la recherche d'un tout a disparu surnage un regard la brusque inclination d'un visage de femme une fleur sur le plancher une figure dans le tapis une hyacinthe écrasée sur un sentier de une simple saveur une main au-dessus des yeux
Renaud Camus, L'Inauguration de la salle des Vents, p.234
Au fur à mesure des réponses apportées, il apparaît clairement que tout a une origine précise, qu'il s'agisse d'histoires personnelles, de mythologie familiale, d'histoire petite ou grande, de musique ou de littérature. Je ne crois plus à la métaphore, comme j'y croyais encore au sortir de Passage. (Ou alors, si métaphore il y a, elle appartient à un autre livre, un autre film, une autre photo, et elle est reprise telle quelle).

Les explications données ces jours derniers montrent que chaque phrase ou membre de phrase a son histoire. C'est vertigineux : combien de tomes en écrivant l'histoire des membres de phrases des Eglogues? Et que sera l'index des Eglogues? Justement ce méta-livre, l'histoire des phrases?


Je distinguerais des niveaux en comparant ce texte paru en 2003 de celui paru en 1976. Les notions générales (un fragment de phrase une intonation un échange de regards un geste) n'apparaissent qu'en 2003, «le parfum entêtant d'un massif de mélangé à des ombres obliques qui se brisent sur les marches d'un errant le long d'une à la recherche d'un» sont expliqués dans L'Inauguration même, "la brusque inclination d'un visage de femme une fleur sur le plancher une figure dans le tapis une une main au-dessus des yeux" apparaissent en 1976, l'image dans le tapis est un texte d'Henry James, la hyacinthe écrasée fait référence à Towmbly, le sentier de (montagne) peut rappeler tout aussi bien Celan que la monitrice du groupe en cours de réadaptation sociale. Il reste une main au-dessus des yeux, mais je vois des affiche ou des films avec ce geste, ce motif ne m'interroge pas, l'inclination du visage me rappelle "grande beauté des femmes le soir sur les terrasses", il reste "une fleur sur le plancher".

C'est cet "isolement" qui m'ennuie: avec quoi faire rimer cette fleur? Tant que je raccordais ce motif à celui des fleurs du vétérinaire, tout allait bien. A partir du moment où je trouve ce motif près de trente ans avant, c'est qu'il y a autre chose.


Le texte de 1976: «Il arrive d'ailleurs qu'elle s'embrouille dans ses récits, dont la trame varie, et où ne demeurent alors que quelques détails, apparemment secondaires, une fleur sur le plancher, une voilette, une cage à oiseaux, des adieux sur un quai, une main au-dessus des yeux, deux ou trois larmes.» Echange p.144

C'est moins long que le texte de L'Inauguration. Celui-ci fonctionne en entonnoir : les premiers éléments sont généraux, les suivants se trouvent dans la diégèse de L'Inauguration, les derniers reprennent presque mot pour mot l'énumération d'Echange.

C'est pour cela que j'admets que les premiers motifs puissent ne pas faire référence à un texte ou un fait précis («un fragment de phrase une intonation un échange de regards un geste») tandis que les derniers, fonctionnant à la manière d'Echange, ont (auraient) bel et bien une origine précise (Towmbly, Henry James, un film ou une photo pour «une main au-dessus des yeux»,etc).

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Message de Indiana Jones (RC) déposé le 11/03/2004 à 14h37 (UTC)

Au niveau le plus immédiat, le passage semble concerner les récits d'Indiana de Serrans, cette très vieille femme qui a plusieurs reprises, sur un bateau, en croisière, ailleurs, évoque non sans répétitions et contradictions une enfance en Inde, dans les Comptoirs, un premier voyage en Europe, un exil, un Eden abandonné.

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23 mars 2004: la clé de l'énigme.

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Une source trouvée en août 2005

"Une main au-dessus des yeux" vient sans doute de La Chambre de Jacob, même si dans ma version il s'agit d'«une main en visière au-dessus des yeux».





1 : rien à voir : termes d'un ultimatum d'un groupe terroriste menaçant la SNCF en 2004. (attentant en Espagne) (c'est moi qui note).

Vue


Et de nouveau :
Une table, une fenêtre, une table près d'une fenêtre, et la vue, les vues.
Renaud Camus, Passage, p 9 , première phrase.

[...] et de nouveau la table et de nouveau la fenêtre une table près d'une fenêtre et la vue les vues [...]
Renaud Camus, L'Inauguration de la salle des Vents, p 66



C'est en lisant cela que je me rends compte combien ma découverte des règles de composition camusiennes fut lente: il me fallut plus d'un an pour comprendre que les citations internes et autoréférentes n'étaient pas un accident, mais un système.

Est-ce cet été-là que RC m'envoya une carte postale représentant une fenêtre ouverte sur des frondaison magnifique, avec un livre en premier plan? Carte postale d'Ecosse, très jolie.

Lire ''Est-ce que tu me souviens?

Si vous avez lu Passage, vous devriez pouvoir apprivoiser Est-ce que tu me souviens?.

Car il me semble que ce premier livre porte en lui tous les principes de ce gigantesque collage qu'est Est-ce que tu me souviens?, principes cette fois poussés à l'extrême : l'unité par paragraphes est dissoute, il ne reste que les phrases, les citations ne composent plus un quart du livre, mais l'ensemble du livre, elles ne sont plus uniquement tirées du monde littéraire, mais également du monde "réel", des journaux et des faits divers, (ce qui me permet au passage de répondre à TM : oui, le nappage entre la vie et les livres ne concerne pas uniquement la vie et l'oeuvre de Renaud Camus, mais la vie et les livres en général). Il y a la même reprise de certaines phrases en refrain, et la déformation progressive de ces phrases (parcourant rapidement le début sur le site de RC, je trouve par exemple à quelques lignes d'intervalles "il y a de moins en moins de besoins" et "il y a de plus en plus de besoins"). Il me semble que l'une des façons de s'arrimer au texte est justement de chercher ces phrases, et d'observer leur brouillage progressif. Une autre est de se laisser aller au plaisir de reconnaître certaines de ces phrases, ou leur contexte (sans faire d'efforts pour en trouver l'origine exacte. Juste ce plaisir d'être en terrain de connaissance). Enfin, il me semble que certaines phrases ont plus de sens que d'autres, même si elles se présentent d'un même front. Personnellement, je m'attache aux phrases qui s'attardent à définir la littérature ("Un grand écrivain se reconnaît aux effets de réel qu'il provoque sur son passage.", toujours dans le début de 2-2-37-1[1]), mais je suppose que chacun doit avoir son sujet de prédilection.

Je cite Marianne Alphant, dans la [NRF de septembre 1977| http://vehesse.free.fr/dotclear/index.php?1977/09/01/1471-marianne-alphant-sur-passage-et-echange

], suite à la publication d' Echange, car ces lignes me paraissent parfaitement convenir à Est-ce que tu me souviens?:

[...] Une possession antérieure permet peut-être alors d'expliquer un des aspects les plus troublants de cette lecture : l'illusion constante de comprendre. Chaque phrase, par sa clarté, par sa familiarité, par sa récurrence, son référent littéraire, ses appartenances culturelles, rencontre chez nous une sorte d'adhésion complice, alors cependant que l'ensemble éclate en fragments aussi disparates que dans une lecture lacunaire, celle de l'endormissement ou de la distraction. L'enchaînement s'effectue de phrase en phrase, indépendamment des cloisonnements et des ruptures du sens. [...] Points de vue multiples affirmant tous l'existence d'un lien fondamental et antérieur, cette possession inaliénable de la langue et de la culture, créant chez le lecteur ce trouble du "déjà-vu" et ce bien-être de la reconnaissance, où s'établissent la surprenante cohérence et la nécessité du texte. [...]

Notes

[1] version en ligne de Est-ce que tu me souviens?

Marianne Alphant sur Passage et Echange

Marianne Alphant, La Nouvelle Revue Française septembre 1977, p 123.
Notes sur Passage et Echange.

L'étrange est que le tennis, spectacle d'un échange infini, monotone, possède un public aussi fidèle. Voir ce rien, cette gémellité, ces glissements, ces victoires précaires et fictives peut sembler incompréhensible; jusqu'au bout nous sommes attentifs, portés par le vertige de cette symétrie disparate, de cet aplatissement des différences, effacées par l'habit blanc, par les gestes consacrés, par la réciprocité des rôles. Ce qu'illustre le renvoi de la balle, c'est la référence à un texte antérieur, les résonances en nous des romans lus, rebonds des balles, reprises, écho de la culture. Proposer à des textes une partie commune, les associer dans une rencontre (érotique ou sportive), crée chez eux cette perte d'identité, cette confusion, cette altération où vacille la personnalité du joueur, en même temps qu'elle les ouvre à un système d'alliances auxquelles ils semblent se prêter d'eux-mêmes: un fragment passe dans un autre, par un autre, à travers lui, développant dans ce mouvement la pluralité des sens possibles de passer: omettre, oublier, concéder, permettre, transmettre, mourir, c'est-à-dire à la fois une licence, un don et une abolition.

Passage : exercices de lectures

Trois pages pour s'en convaincre : pas de récit. Un instant l'impression (l'espoir, car ce serait plus classique, moins déstabilisant pour le lecteur paresseux, peu enclin à être dérangé) qu'il existe trois ou quatre récits entremêlés. Mais non, rien. Des phrases indépendantes les unes des autres, ou des scènes, des motifs.

Déroutée, tout d'abord. Mais pourquoi, à quoi bon? Puis surprise : étonnant, on "accroche", ce n'est pas d'une lecture pénible, comme peut l'être la lecture de certains romans à la structure très artificielle.
Qu'est-ce qui accroche ainsi? Assez vite (trois pages, dix pages) l'attention se détourne de la recherche d'un sens du texte dans sa globalité pour s'attacher à chaque mot, à chaque phrase. Ici, la règle du jeu sera la correspondance, ou la résonnance.
L'esprit repère vite les caractéristiques du texte : des références et des citations non citées, dont les ouvrages et les auteurs sont plus ou moins explicites, (George Sand, Robbe-Grillet, Marguerite Duras, Vladimir Nabokov, Henry James, Mazo de la Roche, ... (une liste (non exhaustive ou plus qu'exhaustive? (cette étrange référence à des «citations tirées d'écrits antérieurs de l'auteur» : est-ce vrai? s'agit-il d'écrits publiés dans des revues, ou d'écrits non publiés? « Il faut certainement compter, parmi les sources de cette œuvre, une nouvelle antérieure de notre auteur lui-même, parue en revue, et dont le personnage central s'appelle Diana» p 154))) est donnée en fin de volume), mais également des références à des films (India Song, la Bandera, et bien sûr, Blow up), des mots qui jouent comme des leitmotives, des phrases comme des refrains, des scènes qui se retrouvent et se déforment (exemple: l'ange à bicyclette),...

Trois niveaux de jeu : le mot, la phrase, la scène.
Avant même les jeux élaborés, tel l'anagramme (cf l'interview de RC par RB), le jeu sur les mots se repère à la simple lecture : famille autour d'un mot (indien d'Inde, indien d'Amérique, Indiana, Indianapolis, bateau qui s'appelle L'Indus, provinces de l'Inde, l'Indre, etc), mot apparaissant sous ses différents sens (marquise titre nobiliaire, marquise d'un tableau, marquise verrière, îles Marquises), jeu sur les homonymes (vert, verre, vers, (verre blanc, vers blancs (et "supprimer les blancs (typographie), "massacre des Blancs")), vair (fourrure), vair (blason)), jeu sur les îles, glissement des orthographes (vérandah/véranda, bazaar/bazar, etc). On peut faire des collections de mots, les variations sur les anges, les voitures, les états d'Amérique, les dessins de quadrillages, ou plus généralement les dessins géométriques, les palmiers, les couleurs, les noms des reines d'Angleterre, etc. Ce commentaire pourrait facilement devenir un vaste catalogue, jamais exhaustif.
Le même jeu se retrouve au niveau des phrases. Les expressions, les phrases, reviennent : "à profil perdu", "il marche, un livre sous le bras" "l'espèce de palmier que dessinent, sur son ventre et sur son dos, les poils", "leurs lames de bois, différemment inclinées suivant les volets, ne laissent entre elles que de minces bandes de lumière", "la représentation continue", "une dizaine de femmes identiques...", "les dates ne coïncident pas", "le reflet et la transparence superposent les images" (beaucoup de jeux sur la transparence et le reflet, les vitres, les rideaux, les jalousies, les balustrades, tout ce qui arrête, voile le regard), "assez serrés, presque égaux, étonnamment réguliers", ..., il faudrait recopier le livre, car chaque mot, chaque phrase ou presque, est repris, résonne ailleurs, de la même façon ou d'une autre façon.
Et le jeu est repris une troisième fois au niveau des scènes : scène de drague dans les jardins, un hangar, scène de baise, explication des règles du tennis, bruit du jeu de tennis, écriture de Parsifal, mariage princier, soirée de concert, hall de cinéma, femme lisant, homme à bicyclette les ailes dans le dos, description à travers une jalousie, façade d'un immeuble en verre, ... La lecture prend une autre dimension, il ne s'agit plus de comprendre ce qui est écrit, mais de le laisser se déposer en soi, afin de le reconnaître, quand une page, dix pages plus loin, il réapparaît, identique ou subtilement modifié.

Car il s'agit de variations. Tout revient, jamais identique, "ou bien si?". Les noms se transforment, Streter, Stretter, Straitter, Straighter, Para, Parry, Peary, une même scène dans les écuries reprend les prénoms de Serge, Maurice, Gabriel. Le chien est jaune, blanc, beige, rouge. Les scènes à multiples partenaires font varier les positions, le rôle des protagonistes,... Art subtil de la déformation, on se croirait dans un dessin d'Escher, quand l'oiseau blanc à gauche de la page devient un poisson noir à droite. Ou l'inverse.

Le texte, courtoisement, nous donne lui-même ses clés. Il suffit de lire, rien n'est caché, tout au plus disséminé, éparpillé parmi les phrases et les mots qui jouent. Le texte s'explique :
- p 44 : « Le texte, cependant, ne cesse de désigner les lois de son fonctionnement. C'est pour mieux, aussitôt formulées, les contredire.»;
- p 62 : «Et le récit hésite, décrit un champ mal établi, où la fiction se mêle à la réalité, sans prévenir, et les citations au texte original.»;
- p 70 : «Même si un épisode de ce livre est ici repris dans sa quasi-totalité, écrit-elle, son enchaînement au nouveau récit en change la lecture, la vision.» (écrit-elle : Duras (?));
- p 75 : «C'est une longue ligne droite, les divergences réitérées chaque fois corrigées, reprises, chaque marque répétée semblable, un peu différente, au gré d'un écart, ...» (et qu'importe s'il s'agit ici de la description, non pas du fonctionnement du texte, mais de la trace de pas dans le sable, car ce détournement est aussitôt justifié par cette phrase;
- p 144 : «Entre le livre et le monde, il n'y a pas de rupture de substance.»);
- p 145 : «Et je ne peux surveiller, de tous les côtés, chacun des arcanes du sens.»;
- p 156 et 193 : «Mais ce qui s'établit ici est le dévoilement du mode d'existence du texte comme texte»;
- p 162 : «Le texte est l'objet d'un travail de repassage, semble-t-til, destiné à offrir à la lecture, coûte que coûte, un champ plat.»;
- p 191 : « Ce qui semble acquis, c'est que le texte se retourne, revient sur lui-même, joue avec ses versions successives.»

Ainsi, éparses dans le texte, ces phrases sont destinées à donner des points de repère au lecteur, à lui rappeler (lui apprendre) à quoi il est en train de jouer.


Le paradoxe est sans doute que ce texte composé en grande partie de citations finit, non plus par nous renvoyer hors de lui, à la recherche des textes cités, mais au contraire à nous donner le désir de rester à l'intérieur de lui, à la recherche des jeux internes, des renvois et des déformations. «De n'importe où, grâce au jeu des diagonales, les perspectives sont innombrables. N'importe quel point peut s'observer d'une infinité d'autres." p 23. Il ne nous reste qu'à lire encore et encore, en choisissant chaque fois un angle différent...

Passage : un ange à bicyclette

Je lis le premier-né à la suite du dernier-né [1].

Et je trouve la genèse de cette expression qui m'avait tant plu, sans que je la comprenne très bien : «Marcel, y va pas ! Marcel, y va pas !», p 106, Retour à Canossa.


Et un petit homme doux à l'air emprunté, sur une bicyclette, avec deux ailes gigantesques fixées dans son dos, mais actionnées par le pédalier, se prépare à s'envoler. Sa femme tente de le retenir en lui criant : « Martial, n'y va pas, Martial, n'y va pas ! »
Renaud Camus, Passage p 67

Les nuages et leurs mouvements s'y reflètent et dessinent des figures vagues, aux contours changeants, difficiles à interpréter en tout cas. On peut y voir un instant, par exemple, un petit homme doux à l'air emprunté, avec deux ailes gigantesques fixées dans le dos. Il est à cheval sur une étrange machine qui pourrait être une bicyclette, et il est en train de prendre son envol.
Ibid, p 87

[...] un dessin, sur papier quadrillé également, où un petit homme entre deux âges tente de s'envoler, à cheval sur une étrange bicyclette ailée, tandis que sa femme court après lui en criant Marcel n'y va pas, Marcel n'y va pas; [...]
Ibid, p 132

Et peut-être verra-t-il, comme elle, au même instant, mais d'un tout autre point de vue, Marcel Ricard survoler le cap, avant de s'enfoncer dans la mer.
Ibid, p 167

L'ange se noie dans la baie.
Ibid, p 187

Variations et permanence, le texte s'en explique lui-même : « Ce qui semble acquis, c'est que le texte se retourne, revient sur lui-même, joue avec ses versions successives.» Passage p.191



précision le 4 juillet 2012: source dans Travers Coda p.31 : souvenir de la grand-mère de Renaud Camus.

Notes

[1] Retour à Canossa

Ça commence où ?

Je lis Roman Roi, publié en 1983 : "Le baron [Hänon] voulait faire de l'œuvre un manifeste militant du monarcho-futurisme fumeux dont il était à la fois l'inventeur et tous les principaux adeptes. Zoltaÿ, qui l'a bien connu - ils étaient voisins en Haute-Sylvestrie - parle de Hänon comme d'un homme impossible, épuisant, infréquentable, et je l'en crois volontiers." p 444. Sourire. Il y a vingt ans, déjà, des échos vers le futur...

Je lis L'Elégie de Budapest, écrit au printemps 1990. Cette phrase "Ces français d'origine magyare exagèrent un peu, cependant, (p 318)" a une musique bien connue... Et pourquoi les Russes rendent-ils les ossements de Petöfi dans L'Elegie (événement historique, avéré), tandis qu'ils rendent les ossements de Gabriel Courte-Epée dans Roman Roi, fiction publiée sept ans auparavant? Allusion ou coïncidence? (Une coïncidence serait bien plus romanesque...) Est-ce la même allusion qui fait que là on s'interroge sur la disparition d'un poète, ici sur celle d'un roi, et surtout, qu'on s'interroge sur leurs éventuelles réapparitions ailleurs, sous une autre identité?

Je commence Journal d'un voyage en France. Je croise dès les premières pages la vision des arbres vers les Invalides, comme "un unique jardin" (p 20), que l'on peut avoir d'une chambre d'étudiant rue du Bac. Cette image, je viens de la croiser dans Roman Roi. Et dans Roman Roi, j'avais également croisé un jardinier que j'avais rencontré dans Tricks.

Avant-hier, je lis sur le site l'entrée "17 juin" de Corbeaux. Dans la même journée, en ouvrant Travers II, je découvre l'exergue : "L'été passait, un peu moins clair chaque jour. Denis Duvert". Entre les deux, dix-huit ans. A croire que la crainte de RC ("je vais finir par être cohérent, si je n'y prends garde" - éditorial 10) était fondée...

Je remonte le temps, me procure Passage, Echange. Je les feuillette, à la fois machinalement et avec curiosité. Je constate avec Echange que la technique du renvoi en notes est présente dès le second texte. J'ouvre Passage : enfin, enfin, j'ai le premier livre, celui avant lequel rien n'a été écrit. (Un petit doute, cependant : pourquoi, en bandeau de couverture, "la représentation continue"?) Enfin le livre où il n'y a pas de références passées à comprendre, à chercher, que du neuf, nous ne pourront aller que vers l'avant. Croyais-je. Page 10 (soit la deuxième du texte), "Calcutta", "consulat". Tiens, ça parle de Duras. Mais non, on peut bien évoquer un consul à Calcutta sans que ce soit Duras, tout de même. Je feuillette. Anne-Marie Stretter. Venise, India Song. Et zut. Relire Duras, maintenant. Ça fait quinze ans...

Mais cela n'en finira jamais. Il y aura toujours quelque chose à lire avant, et tout à relire, après.

Entretien donné par Renaud Camus à la revue Genesis

(Propos recueillis par Gilles Alvarez)



Genesis : Puisqu'elle est centrale dans votre œuvre, quelle définition donneriez-vous de l'autobiographie ? Vous avez déjà évoqué, je crois, l'autographie comme une façon de s'écrire, de se donner un nom, d'être...

Renaud Camus : L'autographie, "écriture de soi", est un concept que j'épouse très volontiers, même si le mot semble occupé déjà par un autre sens. J'avais risqué personnellement celui de graphobie, qu'il importe de ne pas confondre, évidemment, avec la graphophobie (rires), laquelle en est très éloignée - moi je serais plutôt graphomaniaque… La graphobie, l'inverse de la biographie, en somme, m'intéresse plutôt plus que l'autobiographie. A celle-ci je ne reproche absolument rien, comprenez-moi bien, je m'y intéresse beaucoup au contraire, et je la pratique ardemment. Cependant m'intéresse bien davantage une conception de l'écriture comme constitutive de la personne, préalable à elle, en quelque sorte, et qui n'est plus seulement sa relation ou son reflet, sa constatation, son exposé, mais bel et bien un instrument de son élaboration.

G. : On a pensé justement, avec Vaisseaux Brûlés, que c'était peut-être un aboutissement de ce travail, au niveau même du choix d'un nouveau type de support. Qu'est-ce qui a motivé ce choix-là ?

R.C. : Une nécessité impérieuse, vraiment, et que je ressens depuis très longtemps, puisqu'il y a déjà vingt ans de cela certains livres miens se colletaient à cette difficulté de la narration en éventail, si l'on veut, ou en arborescence : c'est-à-dire qui présente partout des embranchements, des carrefours, et qui n'est pas unidirectionnelle, qui ne se contente pas de marcher de son début vers sa fin. Le livre idéal est croisements perpétuels, embranchements infinis, notes, parenthèses, parenthèses dans les parenthèses, notes aux notes aux notes aux notes. Des livres comme les deux Travers - Travers I et Travers II, qui sont les deux seuls parus jusqu'à présent (il doit y avoir quatre Travers au sein des Eglogues) -, ces livres exploraient déjà les possibilités de niveaux superposés de discours, de figuration spatiale de la prolifération arborescente de la pensée, de la rêverie, et tout simplement de la "réalité". Donc, c'est vraiment quelque chose, un souci, qui est très présent en moi, depuis toujours.

G. : Et, présent dans beaucoup de vos livres...

R.C. : Oui, mais enfin surtout dans les Eglogues, et en particulier dans les deux Travers, et bien entendu dans P.A.

G. : On trouve dans vos livres cette idée de couches successives, de niveaux, qui me fait penser à la porosité des pelures d'un oignon. Lorsqu'on vous lit, on passe souvent d'un texte à un autre, de ce qui est présent dans le journal à d'autres écrits...

R.C. : Je me suis toujours intéressé à des recherches formelles. Les premiers livres que j'ai écrits étaient extrêmement formalistes, comme Passage, le premier volume des Eglogues, et justement la série des Travers. Maintenant, et depuis un certain temps, ne m'intéressent plus que les formes homomorphes à la pensée, si je puis dire, celles qui ne sont pas des formes gratuites mais qui répondent vraiment à un besoin de vérité, d'expression, de fidélité à la sensation ou à l'expérience intellectuelle, fût-elle catastrophique. La forme pour la forme a perdu pour moi tout attrait. Il ne s'agit pas du tout de construire de belles architectures pour le seul plaisir de leur équilibre, de leur complexité, de leur harmonie. Les seules formes précieuses, à mon sens, sont celles auxquelles je me trouve conduit par une sorte de nécessité, et qui répondent au fonctionnement - et au dysfonctionnement bien entendu - de mon esprit.

G. : Et la notion de sens, de sens du je, etc, sur laquelle vous revenez...

R.C. : Je vais y revenir d'autant plus qu'à vrai dire un des tous prochains livres auxquels j'entends travailler s'appelle Du sens, justement. C'est un titre ambitieux et qui, probablement, est au-dessus de mes possibilités intellectuelles. Mais je vais m'aventurer malgré tout dans cette direction-là.

G. : Ces sens, traces, chemins qu'on voit à différents niveaux dans votre oeuvre, j'aimerais qu'on en reparle... J'aimerais savoir comment vous écrivez, si c'est un premier jet, si vous retravaillez votre style : bref, quelles traces laissez-vous ? Et envisagez-vous un "fonds Renaud Camus" ?

R.C. : Là, ce sont vraiment des questions extrêmement stratifiées, pour le coup ! Dans une seule il y en a sept ou huit. Ça commençait par la métaphore du chemin. En effet, je crois très opportun que la métaphore ait une réalité sensible. Tout à l'heure, vous parliez de l'oignon et c'était certainement très pertinent, mais en même temps ça n'a pour moi aucune séduction. L'oignon, ça ne me dit rien, ça correspond au contraire à un goût, une odeur, une image que je n'aime pas. C'est quelque chose qui ne m'attire pas. Donc, cette métaphore est formellement tout à fait adéquate, mais elle ne me dit rien, il lui manque pour moi un attrait qui lui confère une épaisseur sensible et qui la rende utilisable, désirable. Tandis que celle des chemins est pour moi immensément riche, inépuisable, et j'y reviens constamment. D'abord, parce que j'aime marcher, j'aime la promenade, j'aime les chemins, les embranchements, les cartes. Il y a au fond de l'homme, ou en tout cas de beaucoup d'hommes, une très profonde pulsion cartographique, qui justement est liée au sens, au désir d'imposer un sens au réel, à la terre, à l'espace. Voyez le nombre d'enfants qui tracent dans le sable les cartes de pays imaginaires, avec leurs frontières et leurs routes, leurs chemins, leurs carrefours, leurs enclaves. Voyez la fascination qu'exercent ces pages de Lewis Caroll ou de Borges sur les cartes, sur cette vieille utopie topomaniaque de cartes toujours plus grandes, qui bien entendu finissent par recouvrir exactement le pays dont elles sont la carte, de sorte que finalement on y renonce, elles sont trop malcommodes, les paysans protestent parce qu'ils doivent travailler à l'ombre, et on décide donc, dans Sylvie et Bruno, d'utiliser comme carte le pays lui-même, c'est encore ce qu'il y a de plus pratique...

Et les livres me paraissent semblables à des promenades ou à des voyages où on se trouve sans cesse à de nouveaux embranchements, et confronté à la difficulté, et même à la douleur, d'avoir à faire un choix, c'est-à-dire de se résigner à n'être pas tout ce qu'on pourrait être, à ne pas connaître tout ce qu'il y a à connaître, à ne voir qu'un peu du visible, à n'aimer qu'un peu de l'aimable. La narration simple, celle qui va sans à-coups et sans digressions de la première à la dernière phrase, ne m'a jamais attiré. Elle a toujours été perçue par moi comme une contrainte, qui ne correspondait pas du tout au fonctionnement de mon esprit, si je puis dire, ou, encore une fois, à son dysfonctionnement - lequel est tel que, au milieu d'une phrase, lorsque je parle, je ne me souviens plus du tout de son début, ni de ce que j'avais voulu dire. Sans cesse je suis emporté à gauche et à droite par des diversions, des distractions, des digressions, des associations d'idées. Donc, la métaphore du chemin m'est, en effet, très, très chère. Sans compter qu'elle s'est acquise, évidemment, depuis le début de l'histoire de la littérature, une richesse prodigieuse, qui s'ajoute à ses mérites propres. Il suffit de songer à la rencontre d'Œdipe et de Laïos au carrefour des chemins, comme par hasard.

Les livres sont des cartes qui d'ores et déjà doublent le monde, et souvent à plus grande échelle. Les bibliothèques sont un autre univers, qui renvoie au premier son image, mais agrandie, stratifiée, feuilletée, en relief dans l'espace et en relief dans le temps. Ou bien c'est le temps, justement, qui est le relief de l'espace, de la matière, de la sensation - le temps tel que les livres s'essaient à le capturer.

Ce qu'on retrouverait chez moi comme traces de l'évolution du travail est évidemment très sérieusement affecté par l'intervention, il y a dix ans, de l'informatique dans ma vie. Les traces ne sont plus du tout les mêmes.

G. : Vous gardez les différentes versions ?

R.C. : Non, les versions informatiques, non… Il y a des disquettes, mais dont l'agencement est vraiment chaotique, et moi-même je ne m'y reconnais pas très bien: je ne sais pas exactement ce qu'il y a dedans. Certaines ont pu se perdre, ou être effacées. Enfin, le hasard jouerait un très grand rôle, si l'on voulait essayer de mettre de l'ordre dans tout ça. Tandis que pour la période antérieure, en effet, il y a toutes les couches successives. Un peu éparses, sans doute, parce que j'ai donné des manuscrits, j'en ai vendu d'autres. Certaines universités s'y sont intéressées. Il est question, même, d'une vente globale à Yale. Comme j'ai tendance à tout conserver il y a beaucoup de choses dans mes archives, si mal rangées qu'elles soient ; et pas seulement dans le domaine des manuscrits proprement dits. Il y a des correspondances, notamment. Je garde toutes les lettres que je reçois. Ça commence à représenter une masse considérable.

G. : Serge Doubrovsky, rencontré il y a peu, évoquait l'intérêt qu'il y aurait à étudier le courrier des écrivains et celui qu'il éprouve à lire ce que les lecteurs pensent de sa littérature. Est-ce quelque chose qui vous importe ?

R.C. : Oui, bien sûr. Absolument.

G. : J'imagine que vous recevez beaucoup de courrier ?

R.C. : Oui, en effet, beaucoup de courrier. Par exemple, beaucoup plus que d'autres écrivains qui ont beaucoup plus de lecteurs. Ce que j'écris relève d'un type de littérature qui produit du courrier, incontestablement.

G. : Vous évoquez, parfois, votre carrière, le métier d'écrivain dans sa représentation sociale... Attendez-vous une reconnaissance de la part de vos lecteurs, des écrivains, de la critique ?

R.C. : De la critique, non, pas tellement. Plus maintenant, en tout cas. Il y a divers aspects à cette question, bien sûr. Il ne faut pas la voir sous l'angle des journalistes qui au fond vous prêtent leurs propres sentiments, ou ceux qu'ils éprouveraient s'ils étaient à votre place ; et qui croient, si vous parlez dans vos livres de l'étonnement que vous cause l'absence de toute recension critique, pour un livre précédent auquel vous attachiez un peu d'importance, qui croient que vous êtes déçu de n'avoir pas le prix Goncourt, ni trois cent mille lecteurs. Bien sûr il y a des questions matérielles qui se posent, des questions de survie tout simplement, qui sont d'autant plus importantes quand on est dans un cas comme le mien, c'est-à-dire qu'on ne fait rien d'autre qu'écrire, qu'on n'a pas de situation ou d'autre source de revenus. Je dépends entièrement du sort de mon travail. Mais surtout il se pose, à de certains moments, une question qui est presque métaphysique. Il y a des moments d'angoisse, mais peut-être de bonne angoisse, d'heureuse angoisse, qui proviennent de l'absence totale de réponse, non pas de la part des lecteurs, parce qu'il y a toujours eu des lettres de lecteurs, dans mon cas, mais de la part de l'époque, comment dirais-je, du siècle, au sens religieux du terme. Je m'appelle Camus, mais s'il est question de Camus sans autres précisions, à la radio, à la télévision, inutile de dire que ce n'est jamais de moi qu'il s'agit ! Mon nom n'est pas le mien, il est d'emblée celui d'un autre, je suis en quelque sorte non avenu. On peut en ressentir un curieux sentiment d'inexistence, d'incapacité à marquer son temps, en tout cas à laisser une trace, justement. Et ça n'a rien à voir, je vous prie de le croire, avec la petite amertume de ne pas faire la carrière qu'on souhaiterait, ou que les autres croient qu'on souhaiterait.

G. : Est-ce que cela peut influencer les thèmes, les genres que vous abordez ?

R.C. : C'est-à-dire que c'est un thème en soi, un beau thème heureusement, un thème profondément humain, essentiel, ontologique : et si tout cela était parfaitement vain, n'avait aucune espèce de valeur, de sens, d'existence, tout simplement ? Si je n'existais pas ? Si ma conviction d'exister était une aberration totale, l'illusion d'une pauvre malade, une folie douce ?

Lorsque est paru P.A., un gros livre, un livre où j'avais mis beaucoup de moi-même, littéralement, littérairement - et c'est encore peu de le dire -, le livre n'a reçu aucune espèce d'écho. Il n'a fait l'objet d'aucun article. C'est une expérience très étrange, un peu désagréable, superficiellement, mais surtout assez belle, avec le recul, assez juste

G. : J'en reviens à ma question d'étude de votre oeuvre. Un "fonds Renaud Camus" n'existera donc pas si vous dispersez vos documents de travail...

R.C. : En ce moment, il est vaguement question d'en créer un à Yale.

G. : Pas à Plieux ?

R.C. : A Plieux, il existe de fait. Il y a une bibliothèque. Tout ce qui me concerne est ici.

G. Justement, quels sont les écrivains que vous lisez régulièrement ou qui peuvent être déterminants dans votre oeuvre, dans votre façon d'écrire ?

R.C. : Vous savez, j'ai un rapport très difficile à la lecture, très frustrant parce que j'ai le sentiment de lire très peu, et très mal, étant donné que j'écris tellement, que j'écris tout le temps. La graphomanie est une passion dévorante. Rien que cette exigence du journal est quelque chose de très prenant, qui fait qu'on n'a jamais une seconde à soi. Or j'écris bien d'autres livres que les journaux, et tandis que j'écris mon journal je dois corriger les journaux anciens. Enfin, pas les corriger à proprement parler, mais les préparer pour la publication. J'ai malgré tout, ici, des activités assez prenantes, de conservateur, en somme, et de commissaire d'exposition. J'ai l'impression d'être harcelé par un afflux constant de textes. Les gens m'envoient beaucoup de manuscrits, de livres, de catalogues, de revues. De sorte que je passe mon temps à lire des choses qui peuvent être très intéressantes mais qui ne sont pas ce que j'ai envie "naturellement" de lire. Donc, c'est un rapport très frustrant. C'est un thème, d'ailleurs, qui m'intéresse beaucoup : le harcèlement par l'immensité de ce qu'il y a à lire, et l'incapacité de l'intelligence, en tout cas de la mienne, à se débrouiller dans cette masse qui ne paraît pas être avec le cerveau, avec l'oeil, avec le temps dont on dispose, dans un rapport de proportion qu'on puisse appréhender. Je pratique des lectures un peu folles, désespérées en un sens. Des lectures frénétiques de livres pris presque au hasard, et ouverts n'importe où. Ce sont des lectures très capricieuses, intellectuellement très insatisfaisantes bien entendu. On ne suit pas la totalité du cours d'une pensée, d'un récit. On ne remonte pas à leur origine. Et bien sûr on ne peut pas non plus appréhender l'ensemble de leurs conséquences, de leurs suites possibles. Mais quand bien même on commencerait un livre à la première ligne, ce qui m'arrive aussi, malgré tout, est-ce qu'il en irait très différemment ? Ne faudrait-il pas lire les oeuvres antérieures de l'auteur ? Ne faudrait-il pas connaître ses maîtres, ses ennemis, ses rivaux, tout ce qui donne source à sa réflexion ? J'éprouve à l'égard des livres un sentiment de frustration exacerbée qui est tout à fait central, dans mon désir d'écrire et mes efforts pour gérer le temps (c'est la même chose). Je ne sais rien de plus étrange, de plus incompréhensible pour moi que ces gens qui vous disent « je ne sais pas quoi lire ». Je suis dans le sentiment exactement inverse, dans un désir constant des livres, éternel et toujours frustré.

G. : La question du désir est naturellement importante dans ce que vous écrivez…

R.C. : Oui, dans tout, mais dans le rapport à la lecture tout spécialement oui. Il y a chez moi un désir de lecture absolument boulimique et constamment frustré par le manque de temps et par l'immensité du champ du possible - par l'excès de chemins, là encore, le délicieux excès du nombre des chemins.

G. : Et, par rapport à cela, vous pratiquez Internet, personnellement?… Là, l'immensité du champ d'observation, de ce que d'autres peuvent écrire aussi, est colossale...

R. C. : Non, je pratique assez peu Internet en ce sens. Je le pratique en essayant de gérer mon site, tant bien que mal d'ailleurs. Plutôt mal parce que je n'ai pas du tout la compétence technique qui permettrait de le faire bien. De sorte que les personnes qui le visitent peuvent rencontrer des difficultés. Il y a toujours des liens qui ne s'ouvrent pas, par exemple. Je suis en but à un certains nombre de plaintes, de ce côté-là, et je dois reconnaître qu'elles sont fondées. En fait le chantier est permanent, et à mesure qu'il s'élargit son chronique inachèvement s'aggrave.

G. : Il peut y avoir des impasses dans un labyrinthe, j'imagine !

R. C. : Oui, oui. Il y a souvent des impasses, tout à fait involontaires, hélas, et qui sont d'origine purement technique. Mais, moi, pour ma part, je ne surfe pas énormément.

G. : Vous parliez des impératifs de relecture, de remise à jour du journal... Tout est informatique et vous corrigez sur l'écran ?

R. C. : Oui.

G. : Vous ne prenez pas de notes ? Vous n'avez pas de carnets.… rien n'est manuscrit ?

R.C. : Depuis dix ans, non.

G. : Cela veut dire que vous avez un portable, que vous emportez avec vous ?

R.C. : J'ai toujours eu des portables, oui, depuis le début.

G. : Ce travail de relecture, de remise à jour, prend-t-il beaucoup de temps ?

R.C. : Il est assez prenant, et pourtant il est assez minimal. C'est un travail de correction dans les deux sens du terme, de pure politesse à l'égard du lecteur. On essaie de faire en sorte qu'il n'y ait pas de répétitions gênantes, de fautes d'orthographe, de défauts de construction. C'est de cet ordre-là. Je ne corrige pas du tout le fond, la matière. Absolument pas. J'interviens assez peu quant au style, même, à ceci près que je veille à faire disparaître, dans la mesure du possible, les effets de la distraction, de la fatigue, de la précipitation. C'est seulement un vulgaire travail de préparation de copie, en somme. Je me plie tout à fait à la contrainte de ne pas modifier le fond, même lorsque j'ai changé d'avis depuis l'époque où j'écrivais, ou quand j'ai les réponses aux questions que je me posais.

G. : Est-ce le même travail lorsque vous écrivez un roman, tel que Roman furieux ?

R.C. : Non, non, pas du tout, ce sont des types de travail très différents. Il y a au moins dix types de travail, suivant qu'on écrit les Eglogues, suivant qu'on écrit certains romans, suivant qu'on écrit ce que j'ai appelé les Elégies, ou les Miscellanées. Ce sont à chaque fois, selon les genres, des travaux très différents. Le journal est d'ailleurs le moins complexe, sans aucun doute.

G. : Je pense aux Notes sur les manières du temps, à L'Esthétique de la solitude

R.C. : Oui, ces livres-là relèvent d'un degré d'écriture plus élaboré que le journal, bien sûr, mais qui n'est pas le plus élaboré non plus, loin de là, puisqu'en l'occurrence n'intervient pas ce qu'on appelait, dans ma jeunesse, le "travail sur le signifiant". Les deux livres que vous mentionnez appartiennent à la série des Miscellanées. Ce sont des sortes d'essais, des essais sous forme de fragments.

G. : Le style de Passage, Echange, Travers est plus élaboré. Qu'est-ce qui caractérise ce travail plus scriptural, textualiste, sur le signifiant justement ?

R.C. : La conviction que la langue a quelque chose à dire, que les mots en savent plus que nous et qu'il n'y paraît, que les noms propres vont parler, que les lettres sont pleines de secrets, de relations cachées, de liaisons souterraines. Il n'y a rien là de très différent, fondamentalement, de ce qui fut la conviction des poètes de toujours, qu'il s'agisse d'Arnaut Daniel, de Scève ou de Mallarmé. Qu'est-ce que la rime, pour commencer, sinon un "travail sur le signifiant" ? Nos rimes sont un peu plus discrètes, voilà tout ; plus mal assurées, mieux errantes...

G. : A côté des Eglogues, et même des Elégies, il y a le style "a prima" des journaux, où transparaît "une rhétorique automatique", écrivez-vous. Est-ce le genre qui le veut ?

R.C. : Le journal tel que je le pratique relève en effet d'une écriture a prima, c'est dans la tradition du genre, mais on pourrait concevoir, j'y aspire quelquefois, il m'arrive d'en rêver, un journal "formaliste", et qui servirait de laboratoire central non seulement pour les thèmes, mais pour les formes. Il m'arrive d'en rêver, mais je ne l'ai jamais pratiqué, malgré deux ou trois tentatives. Le journal est un genre soumis avant toute chose aux aléas du jour, le plus proche de la vie, le plus transparent, le plus fidèle dans ses plis et replis aux plis et replis du temps. Cependant, comme vous le rappeliez, on contracte à s'y livrer ailleurs l'habitude de figures et de contraintes qui se font sentir, sur un mode dilué, et sans qu'on n'y ai pensé, jusqu'en l'innocence formelle du journal. C'est sans doute ce à quoi j'ai pensé quand j'ai parlé d'une "rhétorique automatique".

G. : Certains procédés d'écritures s'appliquent-ils plus particulièrement à certains registres ?

R.C. : Oh, bien entendu. Exemple entre cent, l'usage intensif de la citation, du collage et du montage "signifiant" est intrinsèquement lié aux Eglogues: ex-logos, "tiré du discours".

G. : Et, dans ce travail d'écriture, quelle place accordez-vous à la fiction? Quel usage en faites-vous ?

R.C. : Vous me prenez à une époque de ma vie, ou de mon travail, où je ne pense guère à la fiction, où je n'ai pas envie d'elle. Il y a certainement en moi un vieux fond puritain qui remonte, un peu bêta certainement, et qui me prédispose à me souvenir à l'excès des liens de la fiction avec le mensonge. La fiction me paraît inutile, en ce moment - inutile pour moi, je veux dire, pas pour le monde.

Cela dit, maintenant que j'y pense, 325 g, si ce livre existait, relèverait de la "fiction", comme L'Ombre gagne avant lui : fiction d'idées, fiction d'opinions, fiction de convictions. De tels livres sont des fictions, oui, qui en guise de personnages n'ont que des idées, des idées dont toute ressemblance avec des idées vraies ne serait que pure coïncidence. Mais qu'est-ce que des "idées vraies", de toute façon ?

G. : N'arrive-t-il pas que les différents styles se chevauchent, se mêlent ? Est-ce gênant ?

R.C. : Bien sûr. Non, pas gênant du tout, en tout cas pas pour moi. Il y a du style églogal dans les Elégies, il y a du journal dans P.A., il y a des fragments d'"essais" à peu près partout (sauf dans Tricks).

G. : Justement, j'allais aborder ce thème des fragments, et un des livres que je préfère, Etc…

R.C. : Oui, moi aussi. Enfin, si j'ose dire… Mais c'est un livre avec lequel j'ai de bons rapports, en effet. Il y a des livres qu'on n'aime pas relire. Enfin, je ne dis pas que celui-là je le relise beaucoup, mais je n'en suis pas mécontent. Probablement par le fait qu'il est très etc., justement, c'est-à-dire que rien n'y est jamais définitif. Dans mon idée, c'est un livre dont on pourrait publier tous les dix ans une nouvelle édition, refondue, augmentée, corrigée, reprise. D'ailleurs, je dois dire qu'Internet prête beaucoup à ça, à ce fantasme, à cette conception nouvelle du livre comme quelque chose de constamment inachevé, à quoi l'on peut indéfiniment ajouter, retrancher. Plutôt ajouter que retrancher, d'ailleurs, dans mon cas...

G. : Etc. donne ce sentiment-là, de pouvoir être lu ainsi, et d'être également un mode d'emploi, de décodage…

R.C. : Oui, c'est un peu comme ça que c'est fait. C'est un petit livre marginal pour servir à la lecture des autres, et pour me servir de guide à moi aussi, je dois le dire, et tâcher de mettre un peu d'ordre.

G. : En même temps, dans ce livre vous ne dites pas vraiment je. C'est souvent à la troisième personne du singulier…

R.C. : Vous savez que Barthes, puisque vous étiez l'autre soir à cette séance à la Grande Bibliothèque, où il y a eu une projection de films, parlait de ça très bien. Et Etc. doit bien sûr énormément à Barthes, au Roland Barthes par lui-même, en particulier, ne serait-ce que la forme alphabétique. Barthes disait très justement que le rapport entre le je et le il était aussi d'ordre esthétique, au fond, par la possibilité de variations musicales qu'il offre - et picturales, bien entendu, comme dans le cubisme (ça c'est moi qui l'ajoute !).

G. : Justement, au cours de cette soirée à la B.N., avec des interviews d'autobiographes, a été abordée la question de l'âme. Vous avez dit que l'univers de Julien Green vous paraissait très lointain. Est-ce que l'âme est quelque chose qui vous intéresse encore, ou pas ?

R.C. : Julien Green n'a pas l'exclusivité de l'âme, Dieu merci ! Mais s'intéresser à l'âme, ah ! oui, tout à fait. Même de plus en plus, dirais-je. La notion, elle, je ne sais pas très bien ce qu'elle recouvre, à dire vrai. Mais le mot m'intéresse. Dans mes premiers livres, il était vraiment tabou, au fond. L'employer me semblait tout à fait ridicule, obscène, et je m'en suis d'ailleurs abstenu. Je me suis même moqué, peut-être, des emplois possibles qu'on pouvait en faire. Avec le temps je crois me rendre compte que c'est un préjugé que de se l'interdire. Et je me l'interdis de moins en moins, bien que je n'ai qu'une idée assez floue de ce qu'il recouvre.

G. : Et la mort ? Vous la croisez, mais à part la disparition de gens comme Jean Puyaubert, c'est assez peu évoqué, me semble-t-il. Est-ce que je me trompe ? Est-ce un thème que vous tâchez d'éviter ?

R.C. : Non, pas du tout. Je n'essaie pas de l'éviter. Il se trouve, peut-être, que biographiquement j'ai eu la chance d'y être assez peu confronté dans les années qui sont couvertes par le journal, mais, en même temps, il y a une sorte de fascination, me semble-t-il, en plus d'un endroit, mais plus thématique ou "signifiante" encore une fois, parce que j'aime beaucoup le mot mort, qu'autobiographique en tout cas, oui, c'est certain. Par exemple, dans Elégies pour quelques-uns, c'est un thème qui est très présent.

G. : Revenons au journal. Par rapport à vos autres livres-œuvres, quelle place a-t-il ? J'imagine que c'est le plus vendu ?

R.C. : Non, je ne crois pas. J'ai peu de renseignements sur ce point. Non, au contraire, jusqu'à une période assez récente, l'éditeur se plaignait que le journal le ruinait. Sa publication a été interrompue plusieurs fois, de sorte que l'écart s'est élargi entre la période d'écriture et la période de publication. A une époque, cet écart était de deux années, maintenant il est de cinq. Il faudrait d'ailleurs le réduire à nouveau, à mon avis. Quant au rôle du journal? Je réponds toujours la même chose à cette question: c'est le laboratoire central. C'est un centre de première réflexion, de réflexion à chaud. Tous les autres livres sortent de lui. On les y voit naître.

G. : Je crois me souvenir que vous écriviez que dans un paragraphe du journal pourrait se trouver un livre à venir...

R.C. : Oui, c'est très souvent le cas. Par exemple, P.A., dont sort Vaisseaux brûlés, est entièrement issu de très longues entrées du volume de journal qui va paraître prochainement, celui de 1994, La Campagne de France. Il y a beaucoup d'éléments de P.A. qui proviennent directement du journal, au point que dans P.A. ils sont entre guillemets, comme les citations qu'ils sont. Et ils se retrouvent dans Vaisseaux brûlés.

G. : Vous entretenez quels rapports avec les livres ?

R.C. : Je suis incapable de lire dans une bibliothèque, dans une bibliothèque qui n'est pas la mienne, parce que lire et écrire sont deux activités absolument inséparables pour moi, ce qui fait que je passe mon temps à souligner des phrases et des pages entières, dans les livres que je lis. Mes livres sont couverts sinon de commentaires à proprement parler - ce serait beaucoup dire… -, du moins d'interventions diverses. D'ailleurs il s'agit aussi d'une forme de journal, de journal de lecture, en tout cas, car je note maniaquement quand j'ai lu quoi, en quelles circonstances, en quel endroit, avec qui, après ou avant quel épisode. C'est une obsession. Ma bibliothèque est encore une espèce de journal, en somme.

G. : Est-ce que Plieux est une bibliothèque aussi ?

R.C. : Ah, oui, oui, tout à fait. La bibliothèque est la pièce la plus importante de la maison. Plieux est d'abord une bibliothèque, peut-être, car ce sont les livres qui m'avaient chassé de tous mes appartement précédents et qui ont exigé pour eux tout cet espace. Je pourrais dire que je suis ici pour eux, à cause d'eux…

G. : Dans Graal-Plieux, on a l'impression que vous tournez autour de lui. Vous cherchez les points de vue, le meilleur, d'autres perspectives…

R.C. : C'est un bâtiment qui se prête assez bien à ce genre d'exercice, puisqu'il occupe le sommet d'une éminence. On le voit de très loin. Il en existe autant de versions différentes qu'il y a de collines autour de lui, et donc de points de vue. Et, en plus, donc, il est une bibliothèque, c'est-à-dire une sorte d'aleph…

G. : Plieux a-t-il la même importance que certains de vos livres ? Est-ce qu'il y a un rapport affectif, projectif?…

R.C. : Oui, tout à fait. C'est une oeuvre comme une autre.

G. : Ce qui nous renvoie au "fonds Renaud Camus", à des archives...

R.C. : J'ai répondu à votre question sur ce point de façon assez floue, parce que la situation est assez floue. En ce moment, tout est ici. Sauf quelques manuscrits que j'ai donnés, et deux autres que j'ai vendus, dans des périodes de crise. Et il est question de cet accord avec Yale pour l'ensemble du fonds, justement. Pas seulement les manuscrits proprement dits, mais aussi les correspondances.

G. : Les livres de votre bibliothèque également?

R.C. : Ah! non, ça non, parce que la bibliothèque est très étroitement liée à Plieux, à mon travail. Sauf contrainte absolue que je préfère ne pas envisager je ne pourrais pas, de mon vivant, me séparer de la bibliothèque. J'ai besoin d'elle, elle est vraiment un instrument de travail. Non, la bibliothèque, il n'est pas question qu'elle bouge, pour le moment. Mais les correspondances accumulées, oui, pourquoi pas, d'autant que je ne sais plus où les mettre. Cela dit, les correspondances ont été très appauvries puisque j'ai donné, dans un moment d'exaltation un peu inconsidéré, les lettres de Barthes, qui était certainement l'un des éléments les plus intéressants du fonds, je le crains.

G. : Vous avez dit qu'il était moins douloureux que vous ne l'auriez cru de quitter le livre-volume pour d'autres formes, comme l'hyperlivre, Vaisseaux brûlés. Allez-vous en faire le centre de votre oeuvre, ou bien n'est-ce qu'un embranchement de votre création ?

R.C. : Si je puis dire c'est un des piliers de l'ensemble, oui, et l'un des principaux, sans aucun doute. Mais ce n'est pas le seul.

G. : Vous avez annoncé, précédemment, un livre sur le sens…

R.C. : Tel que j'entrevois en ce moment la structure générale, si l'on peut dire, de l'oeuvre à faire, les trois éléments principaux en sont, d'une part, l'ensemble des Eglogues, qui est très inachevé, puisqu'il doit compter sept livres et que quatre seulement ont été publiés à ce jour, mais j'aimerais m'y remettre - tous les autres livres pouvant être interprétés, d'ailleurs, comme autant de parenthèses aux Eglogues, parenthèses dans une parenthèse, cette longue interruption de leur publication. Il y a d'autre part l'ensemble Vaisseaux brûlés, qui lui est absolument sans fin, au point qu'il est voué à l'inachèvement de façon constitutive. Et troisièmement une sorte de diptyque, deux livres très différents mais obscurément complémentaires, qui sont ce Du Sens, dont je vous ai dit un mot, et en face de lui quelque chose qui s'appelle maintenant 325 g, le poids du volume, et qui devrait être une nouvelle version d'un livre un peu maudit, qui s'appelait L'Ombre gagne, et qui n'a jamais été publié. Il se pourrait très bien que 325 g. ne soit jamais publié non plus, d'ailleurs.

G. : Ce sont des choix d'éditeur ?

R.C. : Oui, mais auxquels j'ai souscrit. Je ne regrette pas que ce soit le cas. Au fond, pour moi, il est indifférent qu'ils soient publiés ou pas. Ce pourraient être des livres dont on aurait connaissance que par ouï-dire (rires) - par le journal, justement, par les correspondances, par le bouche à oreille, le ragot, le potins, la calomnie, le "mythe" en mettant les choses au mieux. C'est une idée qui me plaît assez, je dois le dire. Il faudrait que ces livres existent, qu'ils existent vraiment, mais ensuite il est très concevable qu'ils ne soient connus qu'en creux, par leur absence.

G. : Vous avez souvent évoqué l'idée de perte, avec ses liens à la mémoire, à la possession, à la vie aussi... J'aimerais en savoir davantage sur le rapport entre désir et perte, par exemple... Mais, peut être, ne suis-je pas très clair sur ce sujet ?

R.C. : Vous auriez bien tort d'être très clair car ce ne l'est pas - pas dans mon esprit en tout cas, quoique ce soit tout à fait central, en effet, confusément central. Un centre obscur. D'ailleurs je ne suis très clair sur rien, parce que je ne suis pas conceptuellement très… puissant (rires), ni très bien charpenté et bien constitué dans le domaine de la pensée. Mais au fond tout ce que j'ai pu écrire ne fait que tourner autour de cette faiblesse. Par exemple, la façon dont P.A. est construit, quand je dis que c'est homomorphe à une réalité du fonctionnement de mon "intelligence", c'est à des choses comme cela que je fais allusion. Et peut-être que c'est justement la perte, la perte de sens, du sens, c'est-à-dire ce trou au milieu d'une phrase, tout d'un coup, ce gouffre qui s'ouvre, cet abyme…

J'ai écrit dans Incomparable - je sais que ça ne s'applique guère à mon cas, mais enfin, toutes proportions gardées (rires) je crois qu'il y a quelque chose là-dedans, on doit pouvoir transposer -, j'ai écrit que «le génie est un aménagement technique de la bêtise ». Je dis le génie, on pourrait dire l'œuvre, tout simplement. Pour mettre ça en une forme plus triviale, je crois vraiment que l'œuvre, pour un artiste, est une façon positive de se débattre avec les incapacités de son esprit, ses limites, ses insuffisances. Par exemple, ce rapport frustrant à la lecture, dont nous parlions tout à l'heure, ce sentiment d'avoir avec le monde à peu près le type de rapport qu'un termite, entre les lames du plancher, peut entretenir avec une bibliothèque... Eh bien, avoir ce sentiment-là de la réalité sensible, ne parlons pas de l'univers intellectuel… Avoir cette perception toujours douloureusement partielle, fragmentaire, n'arriver jamais à voir l'ensemble d'une question, avoir l'impression que le sens a toujours commencé avant l'endroit où on le prend et qu'il continuera après le moment où on le laisse, tout cela est lié à la perte, la perte originelle, celle d'où nous procédons, et la perte finale, lorsque nous sommes perdus. Donc cette histoire de perte, en effet, est extrêmement récurrente dans ce que j'ai pu écrire, on en revient toujours à elle. Je crois absolument qu'on écrit à cause d'un rapport fondamental à la perte. D 'ailleurs, biographiquement, dans mon cas, c'est gros comme une maison (rires) : ne serait-ce que la perte d'une maison, justement, qui a été déterminante pour moi. Il y avait une sorte de jardin d'Eden, dont je me suis trouvé chassé, à douze ou treize ans. Cet épisode a joué un rôle déterminant, j'en suis sûr. Aux Etats-Unis toute la littérature du Sud, à commencer par Faulkner, mais Carson McCullers aussi bien, Eudorah Welty, tous ces gens-là, tout cela est lié à la perte, la perte d'une civilisation bien sûr, d'une conception du monde. On n'en finirait pas de faire la liste des livres qui sont liés à la perte d'un monde, à la perte d'un langage aussi, d'une langue, d'un jardin, d'un amour, de la jeunesse, que sais-je ? Cela dit, la phrase la plus pertinente sur la question, et que j'ai citée exagérément, c'est celle de Rilke qui définit la perte comme ce qui consacre absolument et définitivement la possession. Je l'ai rapportée cent fois, mais quand j'ai besoin d'elle elle m'échappe...

G. : Vous avez cité Incomparable. Ce livre n'a-t-il pas une place un peu à part dans votre oeuvre ?

R.C. : A part? Oh! non, pas du tout. Sinon de façon accidentelle, du fait que c'est un fragment de journal qui lui est paru tout de suite, sans délai. Quand le journal de cette année-là, c'est-à-dire 99, sera paru, ça réduira certainement le côté… aberrant (rires) d' Incomparable. On s'apercevra que ce qui le précède, ou le suit, ne vaut ni mieux ni plus mal.

G. : Là, votre humour est plus cruel qu'habituellement, non ?

R.C. : Bah !... Ce sont les circonstances, la situation, qui étaient un peu cruelles... Mais leur cruauté était évidente dès le départ, de sorte qu'il n'y avait pas beaucoup d'illusions à se faire, et que d'ailleurs il ne s'en ait pas fait.

G. : Vous avez répondu à l'essentiel de ce que je voulais vous demander. La seule réponse que je n'aie pas vraiment obtenue concerne les écrivains que vous aimez. Par exemple, en ce moment, que lisez-vous ?

R.C. : Ecoutez, le livre que j'ai sous les yeux en vous parlant, tout à fait par hasard, c'est le recueil des sermons du père Vieira, un jésuite portugais du XVIIème siècle qui passe pour le fondateur de la langue portugaise moderne, son plus magistral praticien. Les Portugais ont le plus grand respect pour Vieira, qui est à la fois leur Bossuet et leur Malherbe, leur Pascal et leur Théophile, le maître classique de leur théologie baroque. C'est quelqu'un de tout à fait essentiel, dans l'histoire des Lettres portugaises, ça m'avait souvent frappé. J'ai deux amis, Max et Magali de Carvalho, qui m'ont envoyé, il y trois jours, ce livre qu'ils ont traduit et qui s'appelle Le Salut en clair-obscur. Je ne peux pas dire que je le lis à proprement parler. Il est sur mon bureau, je l'ouvre n'importe où, au hasard. Je suis tombé sur un passage à propos de la rencontre à Emmaüs, qui était très beau, sur la "présence-absence", qui m'intéressait. Mais je lis vraiment quarante choses en même temps, et rien complètement. Je lis des livres sur Evola, ces jours-ci, et je lis un peu Evola aussi, mais si on lit on lit Evola il faut lire Guénon, et si on lit Joseph de Maistre pourquoi pas Bonald, et si Lévinas comment se passer des Recherches logiques de Husserl, qui ont eu un tel rôle, aussi, sur la formation de Heidegger ? Mais si on s'intéresse aux années de formation de Heidegger, est-ce qu'il n'est pas urgent de s'intéresser à Franz Brentano, et de lire enfin Sur les multiples sens de l'être chez Aristote? Il n'y a pas de fin. Et ce qui est pire c'est qu'il n'y a pas non plus de commencement. Je suis au milieu d'un maelström de livres, qui m'échappent de tous les côtés. Je lis beaucoup de philosophie, en la comprenant très partiellement…

G. : Et d'autobiographies, non?

R.C. : D'autobiographies, oui. Dernièrement, je n'en ai pas lu énormément mais c'est une chose qui m'intéresse, bien sûr. Ce que je lis le plus, c'est de la poésie et de la philosophie, et des combinaisons des deux - Léopardi, par exemple. Le fond de mon goût c'est Tibulle, c'est Chateaubriand, c'est Larbaud, c'est Toulet. J'ai lu beaucoup de journaux intimes dans ma jeunesse, j'avais une passion pour Amiel, je lisais Joubert, Kierkegaard, les Guérin...

G. : Vous lisiez… vous ne les lisez plus?

R.C. : Je ne les ai pas lus récemment, mais si, je serais prêt à les relire à tout moment, le désir n'est pas apaisé, ni la curiosité, ni le sentiment d'avoir sans doute manqué quelque chose… Je ne peux même pas me dire que ce qui est lu est une affaire réglée ! Il n'y aucune place de sûreté de la connaissance. Dire qu'on a "déjà lu" Nietzsche ou Schopenhauer ou Pascal ou Marivaux comme si c'était une affairé réglée, c'est à peu près aussi stupide que de refuser d'écouter le quatorzième quatuor de Beethoven sous prétexte qu'on l'a "déjà entendu".

G. : Et des écrivains comme Green, Gide, ou…

R.C. : Les cas sont très différents, à mes yeux. Je me sens beaucoup plus proche de Green que de... ah! tiens, curieux lapsus... beaucoup plus proche de Gide, je veux dire, que de Green. Green, j'ai beaucoup de respect pour lui, mais ce n'est pas du tout un compagnon de vie, pour moi. Tandis que Gide, alors, oui, absolument. J'ai toujours beaucoup lu Gide, dès l'adolescence, surtout dans l'adolescence, et je lui suis complètement fidèle, y compris aux livres que plus personne n'aime, ou dont tout le monde se moque, même, comme Les Nourritures terrestres. Je ne comprends même pas les reproches qu'on fait aux Nourritures terrestres. On dit toujours : c'est trop lyrique, c'est ridicule, ceci, cela, mais ça me semble receler de bout en bout son propre antidote à l'excès de lyrisme, puisque c'est tellement drôle, et plein d'humour, et d'autodérision. Je ne comprends pas du tout pourquoi ni comment on peut reprocher aux Nourritures d'être exagérément lyriques. Disons que ça ne me frappe pas. Tout le Gide des années 90, c'est quelqu'un, j'allais dire, qui m'est très proche, enfin dont je souhaiterais qu'il me fût très proche, dont je me sens proche: Le Voyage d'Urien, Paludes évidemment, ce genre de choses. J'aime beaucoup Virginia Woolf aussi.

G. : Avec La Promenade au phare, par exemple, avec Gide, Tibulle, Chateaubriand, la poésie, la philosophie, on retrouve une certaine exaltation lyrique. N'est-ce pas ce qui, à vos yeux, rend la littérature admirable ?

R.C. : Ce qui rend la littérature admirable ce sont les moments où on la quitte pour aller se promener, se promener en sa compagnie. Ce sont ses pertes, pour le coup - des moments d'exaltation lyrique, bien sûr, mais qui peuvent être d'exaltation intellectuelle, aussi bien - enfin, à mon niveau, évidemment… Des moments où les chemins se rencontrent. Où deux idées, deux lumières, deux figures, deux mots, qu'on avait connus vivant chacun sa petite vie séparée, font une étincelle dans notre esprit, qui permet au termite entre les lattes du plancher de la bibliothèque de commencer à entrevoir vaguement ce que peut bien être un livre, par exemple. Il faut se souvenir de ce mot des troubadours, de ce moment où le poète, mais ce peut être n'importe quel écrivain, un philosophe, un érudit, un romancier, rencontre, nous rencontre, et fait se rencontrer en nous des pans de vérité ou de justesse qui brillent un laps, comme fait le sens.

G. : Ces "liaisons littéraires" que révèlent vos lectures ne renvoient-elles pas à l'exigence esthétique qui est la vôtre?

R.C. : Exigence esthétique... Oui, sans doute. Je ne suis pas fou de cette expression, elle paraît impliquer une sorte de dandysme, un esthétisme, le "culte de la beauté", ce genre de choses. Mais en effet je crois que l'on calomnie l'esthétique, qu'on la sous-estime, quand on imagine qu'elle est quelque chose en plus, quelque chose d'ajouté, un luxe qu'on peut s'offrir ou pas, et pire encore une sorte de mensonge, un voile qui recouvrirait la vie morale, ou la réalité économique, ou la réalité tout court. Tout au contraire, l'esthétique est la preuve. La qualité esthétique est la seule chose qui ne puisse pas s'imiter, que la pensée commerciale ou publicitaire, la pensée avec, ne puisse pas s'offrir. Une grande pensée ne produit pas de la laideur. Je vous disais m'être intéressé à Julius Evola, dernièrement, mais ce qui me retient de m'y intéresser plus avant - outre le manque de temps -, ce ne sont pas tant ses liens avec le fascisme et avec le nazisme, qui n'empêchent pas le génie, on ne le sait que trop, mais des peintures de lui que j'ai vu reproduites, et qui sont d'une médiocrité insigne, du plus incroyable mauvais goût. J'ai peine à croire qu'une vraie grande pensée, fût-elle criminelle, puisse produire pareille médiocrité esthétique.

G. : N'avez-vous pas une conception, somme toute, aristocratique de la littérature ?

R.C. : J'ai surtout une conception très impérialiste, très envahissante, tout-englobante de la littérature, comme étant véritablement un mode de la présence, une façon, et parmi les plus hautes, d'habiter la terre, et d'habiter le temps. Et comme je n'ai aucune prétention à imposer ce mode et cette façon d'être à quiconque, que je crois même pas qu'il soit opportun de faire en sa faveur le moindre prosélytisme, que je suis convaincu que la littérature ne doit tirer rien ni personne par la manche, peut-être peut-on parler, en effet d'une conception "aristocratique", si vous voulez...

G. : «L'érudition est une formidable école de solitude», dites-vous. N'est-ce pas, en même temps «un cheminement vers plus d'être», une plus grande qualité ?

R.C. : L'érudition, pour laquelle j'ai un faible marqué, en effet, une sorte de passion poétique, n'est certainement pas le mode le plus haut de la connaissance ou de la sagesse, ni même de la folie. Mais outre ses rapports avec la solitude, que vous rappeliez, elle a de formidables vertus de mise en liaison. Salut l'esprit, qu'il nous remette en liaison! chante Rilke. Ce travail de cartographie dont nous parlions tout à l'heure, et qui n'est qu'un effort pour donner au monde une sorte d'intelligibilité malgré tout, pour donner aux signes un peu de vérité, aux symboles un peu de répondant sur la terre, à ce travail-là l'érudition apporte une contribution magnifique. Seulement elle est une carte trop grande elle aussi, pour laquelle il nous faudrait une carte, et à cette carte une carte, un index, des tirés à part...

G. : Il y a à s'arc-bouter sur les manques, sur l'absence, rappelez-vous. Peut-on dire, néanmoins, que par sa contexture, ses visées, votre oeuvre tend vers toujours plus de sens, vers l'essence même de l'existence ?

R.C. : Il serait un peu prétentieux de ma part de dire ça! Et même d'y souscrire ! Mais enfin, oui, dans une certaine mesure, est-ce que toute oeuvre, tout art, toute forme, toute imposition de la forme, toute liturgie, tout rituel, ne tend pas toujours à cela, à plus de sens, oui, à une conception un peu moins absurdement limitée de la bibliothèque, pour le termite ? Même si plus de sens c'est l'appréhension plus claire, plus tragique, plus solitaire, du moins de sens de l'univers, de son défaut; si plus de vérité c'est une conception plus contradictoire, plus fragmentaire, plus stratifiée, plus "bathmologique", en somme, de la vérité ; et si l'essence même de l'existence, comme vous dites, c'est ce défaut lui-même, cette absence, ces manques. L'absence est la place de sûreté de l'être, ce qu'il a en commun avec les dieux.




Genesis Propos recueillis par Gilles Alvarez

Les mois d'été de Renaud Camus de Sjef Houppermans

LES MOIS D'ÉTÉ DE RENAUD CAMUS
Extrait de Lecture du Désir de Sjef Houppermans 1997, pp. 359 à 384



Le Fétiche, c'est le désir même. Chroniques achriennes, p. 43

Introduction

Eté (Travers 2) est le quatrième volumes des "Eglogues" (1), "trilogie en quatre livres et sept volumes", vaste suite romanesque de la main de Renaud Camus (il faudrait mettre tous ces prédicats entre guillemets pour les raisons qu'on va voir). Saluée à l'époque comme une entreprise intéressante dans la lignée du Nouveau Roman, l'oeuvre a évolué depuis selon ses propres voies, sans trahir toutefois ses origines. Globalement on peut affirmer en effet que les "Eglogues" à leur façon (re)travaillent un certain nombre de procédés qu'ont inaugurés les Nouveaux Romanciers et qui ont été lus, sinon voulus, d'abord comme autant d'attaques contre le récit dit classique gagnant au fil des années une relative autonomie. Notre but ne sera pas d'en dresser l'inventaire, mais de nous concentrer sur quelques notions centrales comme la portée thématique, le jeu intertextuel ou encore la position du 'sujet', approches dont nous essayerons de montrer la cohérence. Vu que l'essentiel de la problématique (du jeu) se met en place dès les premiers romans du cycle, un détour par ces 'origines' paraît nécessaire d'abord.

Passage et Echange, les deux premiers textes, inscrivent d'emblée la décentralisation et la multitude dans leur titre : série de fragments venus d'ailleurs, qui essaient de se lier de toutes sortes de manières. On peut y inventorier un stock de passages, on peut essayer de formuler certaines règles de passage, mais il convient de ne pas oublier que l'être de passage est un être toujours déjà ailleurs. La traversée, la fuite, incurvent le passage allant du morceau choisi au changement constant. On le verra : le roman est familial à ses racines, mais les liens de parenté vont connaître une folle débandade. Cela va parler en passage, d'échange en échange, et, dès le début, de travers : un dire du fou opposé à la ligne droite des tours massives. La folie insiste partout (personnages, références) comme cet autre de la doxa (2) qui encore, en tant que pas-sage, se livre à "d'allègres copulations" de toute nature. Ce que le titre d' Echange met plus particulièrement en lumière, c'est l'interaction dans ce cadre (et débordant ce cadre justement), interaction entre textes, entre instances narratrices, entre joueurs, entre scripteurs et lecteurs aussi. Le jeu de la règle (celle de la surdétermination par exemple au niveau des signifiants, ou bien des signifiés pour le choix des éléments du livre) et du dérèglement (les brèches de l'ouverture, la fuite ailleurs, l'insistance de la pulsion) se lit par exemple à la fin de Passage dans l'évocation du tennis. Les règles du jeu s'y disent, mais il s'agit en même temps d'autre chose que de l'enregistrement d'un événement réglé ; c'est justement l'événement en tant que tel qui intervient : le tennis fait penser à Den(n)is et l'image de la beauté du joueur fausse le jeu, ou encore la partie rappelle Duras et l'hallucinante insistance hors image des balles qui rebondissent. On y suit un rythme, un tempo, qui dans sa régularité n'a rien de mécanique, mais qui fonctionne selon la répétitivité du désir, 'love-party' (mot qui ménage ici la transition entre tennis et jeu amoureux ; cf. fin Eté).

Passage

Quels sont donc les ingrédients que propose Passage? (3) D'abord ce que dit la postface : une série de (quasi) citations littéraires et d'anecdotes sur la vie d'un certain nombre d'auteurs plus ou moins connus. En outre des textes antérieurs de Renaud Camus - qui, pour troubler à jamais l'avant-après, se 'retrouvent' dans Echange (souvenirs d'enfance ou bien récits racontés par la grand-mère ou le père notamment)...sous une autre plume (celle de Denis Duparc, pseudonyme de Camus). La recherche peut se proposer de tracer un circuit des composantes, une circulation, mais, est-il possible d'y trouver un point de départ ? Il nous semble fondamental que celui-ci manque pertinemment (cf. les titres) : si Echange par exemple revient à une prime enfance anecdotique, celle-ci se montre bientôt trop éphémère, incertaine, emprunté (à Proust par exemple). Ce qui est donné comme réel s'avère être fictif dès le départ ; qu'on reprenne la première phrase du livre : «- Et de nouveau : Une table, une fenêtre, une table près d'une fenêtre, et la vue, les vues.» La phrase qui suit indique qu'il s'agit d'un tableau, et en la comparant avec le texte de la couverture on découvre que c'est le monde de Magritte qui est évoqué. Le texte continue alors par un enchaînement apparent avec la fenêtre «ouverte sur combien de paysages» et la mention des feuilles blanches. «Puis, entre la table et la fenêtre (but that's what Virginia Woolf is all about (my dear)) - Jacob! Jacob» Et le va-et-vient entre vue, souvenir et lecture est lancé.

Les auteurs qu'on rencontre en route ont un indéniable air de famille : Woolf, James, Nabokov, Proust, Roussel, Duras, Robbe-Grillet, Ricardou, pour ne nommer que les plus insistants, sont tous des chercheurs, des expérimentateurs dans le domaine de la narration ; tous se demandent d'une façon ou d'une autre ce que narrer peut être dans le monde moderne. Camus met donc cette interrogation à un second niveau.

Avec les grands navigateurs, explorateurs des "passages", les auteurs nous emmènent en voyage : à New York, aux Indes (s'y croisent par exemple le Perceval des Vagues de Virginia Woolf, le Vice-Consul de Duras et les personnages de Passage to India de Forster) ou encore à Venise, véritable plaque tournante. Les transitions et recoupements se font essentiellement selon trois séries : les transformations du signifiant, des données géographiques ou "vécues", des souvenirs littéraires ou historiques. Et insistent partout, sourdement, les thèmes inquiétants de la mort, du suicide et de la folie. Une dimension supplémentaire de passage est fournie par une série de photos - de vues - avec lesquelles le texte entretient une relation de renvoi (en biais, par des liens accidentels, ténus, relevant des détails, des bouts de phrase marginaux en apparence). (5) Tout ceci se présente (sans indications directes) comme souvenirs, lectures, imaginations, combinaisons du narrateur qui parfois intervient en tant que 'je' : évidemment, le livre ne tardera pas à miner une position trop centrale de cette instance : le 'je' se multiplie, et passe à d'autres personnages, de sorte qu'au niveau du livre entier il devient impossible de préciser qui dit quoi.
L'incertitude de la voix parlante se manifeste aussi dans l'emploi de formules qui expriment souvent le doute, l'hésitation, la multitude des possibilités, la contingence de la succession ; ainsi page 10 «ou bien», p. 12 «une chose que je sais», p. 116 «mais les dates ne coïncident pas», p. 30 «versions divergentes», p. 92 «Chacun y va de son petit récit».

Relisons enfin le texte de la couverture pour voir un abrégé de quelques lignes supplémentaires, une méditation sur la notion de 'passage' : le récit combine départ-voyage-destination et les retraverse : tout est en phrase - il s'agit de suivre leur illusion tout en se méfiant de leurs caprices.
En suivant les permutations (cf. Passage p. 151) entre partenaires, passons à Echange et notons le chiasme : début Passage = fin Echange et fin Passage = début Echange, respectivement le tableau de Magritte et les règles du tennis.

Echange

Le début d' Echange a l'air d'une mise au point : on se dit «voilà, tous les fragments de Passage vont retrouver leur berceau, constituer une belle unité!» Tout a donc commencé dans le parc de la grande maison de Chamalières (même si tous les noms ne sont pas donnés, il est aisé de retracer dans ces premières pages Clermont-Ferrand et ses environs), et le narrateur se met à raconter son enfance (le pastiche et la présence d'éléments comme le Bois Noir peuvent avertir le lecteur des dangers à venir). Mais tout comme Tristram Shandy, notre narrateur n'ira pas loin ou plutôt, bientôt il ira beaucoup trop loin. Les pistes se multiplient, les versions divergent, les histoires vont pulluler, les données valser, les noms tourbillonner. La population du quartier est uniforme et tout le monde a sa saga ; la disposition géographique ne cesse de changer, surtout quand les différentes époques vont se succéder sans ordre. Bientôt aussi l'histoire d'une petite ville s'ouvre sur l'encyclopédie, et vers le milieu du livre le texte, ayant infiniment compliqué les relais et réseaux, s'est complètement rebranché sur Passage. Le narrateur lui aussi a bientôt perdu sa position centrale et le lecteur doit essayer de se repérer parmi une foule de conteurs d'histoires, où seuls le père et la grand-mère ont un relief plus prononcé.

Indiquons d'abord les grands thèmes d' Echange en citant le texte (p. 155): «Episodes et détails ne cessent de changer, mais la trame demeure la même, de versions en versions, la ruine, l'amour, la folie, la mort.» Ajoutons les reines blanches, les grands voyageurs, les opéras de prestige et leurs compositeurs, les architectures compliquées, la généalogie, les périples de grands auteurs-chercheurs, les séjours dans les saunas et 'tasses', les recoupements entre films (cf. p. 170), livres, pièces, musique, tableaux (par exemple le coin de rue de Canaletto qui ne cesse de revenir). Roland Barthes dit sur la couverture : «L'écriture n'a-t-elle pas été pendant des siècles la reconnaissance d'une dette, la garantie d'un échange, le seing d'une représentation ? Mais aujourd'hui l'écriture s'en va doucement vers l'abandon des dettes bourgeoises, vers la perversion, l'extrémité du sens, la folie, le texte...» (cf. Eté, p. 160, où cette citation est réinsérée). L'auteur apparaît comme ce personnage qu'est le fou (la folle) d'Angèle (cf. p. 158), comme le pauvre hère des grands rois fous, les compagnons des clients du Dr. Blanche à Ivry ou des mystérieux docteurs provenant de Robbe-Grillet. A la page 173 nous tombons sur un phénomène qui va prendre une place importante dans la suite de l'univers de Renaud Camus ; une note se greffe sur le texte, scindant la page en deux et, qui plus est, cette note va continuer à buissonner sur le bas de page jusqu'à la fin du livre, p. 238. Là elle reste d'ailleurs inachevée, juste après l'introduction d'un ultime 'je' et une remarque picturale sur l'encrage de différentes couleurs, qui «ne coïncident pas exactement avec les contours de cha-». Une autre petite note termine la page, reprenant donc le début de Passage (il y a de la sorte un certain décalage dans le chiasme). L'importance que prend la première note permet de parler d'une véritable bifurcation, où le lecteur devra choisir quelle voie il va suivre - c'est comme si deux mains écrivaient à la fois. La hiérarchie entre les deux textes en devient indécise.

Travers

Travers va exploiter et étendre ce système de notes. Celles-ci vont tellement proliférer que le récit premier se rétrécit fortement, jusqu'à ne plus former le plupart du temps qu'une mince bande marginale, la première ligne des pages. Ce récit premier raconte l'histoire d'un voyage à New York (7), qui a lieu du 20 au 26 mars 1976. C'est une histoire assez simple, support et source des notes et qui a comme trait principal le morcellement propre au journal, renforcé par la nature des activités du couple qui raconte : promenades, visites à des amis, rencontres avec certains artistes, aventures érotiques, fréquentations de musées et d'expositions, conversations sur l'art en général, sur la peinture et la littérature en particulier. Si à ce niveau-là les noms propres (d'endroits à New York ou bien d'artistes tel que Warhol, George et Gilbert et Rauschenberg) désignent un référent réel, une autre dimension réintroduit l'ambiguïté et fait que réel et fictif se mêlent inextricablement. C'est que le voyage est en même temps une sorte de pastiche de Robbe-Grillet (on pense notamment à Projet pour une révolution à New York) : le départ imitant un roman d'espionnage, les périples dans les souterrains de New York, où Renaud va à la recherche du docteur Travers. Ce médecin a traité Denis, double de Renaud retrouvé dans la métropole et qui paraît être impliqué aussi dans de mystérieuses activités clandestines. Le statut des personnages devient incertain, état de cause aggravé par les complications de la narration : les auteurs s'y présentent comme les rédacteurs du texte qui essaient de composer un ensemble à partir de brouillons et de bouts de manuscrits, dans lesquels une bonne vingtaine d'écritures se mélangent et se superposent. La plupart du temps il devient indécidable quel "je" parle, ce qui vaut encore pour les rédacteurs eux-mêmes (et leur texte en italiques).
Revenons aux notes. En comparaison avec les livres précédents, le système (et par conséquent le brouillage des frontières entre la réalité et la fiction) se complique encore de deux façons. D'abord par le moyen de la superposition : une note peut toujours en engendrer une autre, ce qui donnera jusqu'à six étages de renvois, au cours desquels le sujet peut changer du tout au tout, créant de déconcertant va-et-vient dans la lecture. Ensuite par le fait que les aspects anecdotique, fictif, critique et métalangagier se renvoient constamment la balle.

Pour compléter la mosaïque nous trouvons mêlés au texte premier un grand nombre de passages en majuscules, constituant des citations en différentes langues, provenant de toutes sortes de textes et dont le lien avec le récit autour invite à un jeu de découvertes continuel. Un exemple : à la page 183 figure le début de Locus Solus de Raymond Roussel, entouré de fragments de conversation sur la directrice de galerie Illeana Sonnabend. Or, on sait que le parc de Martial Canterel est aussi une sorte de galerie en plein air, et la phrase qui suit la citation "combine" Illeana, Roussel et le livre qu'on est en train de lire : «Elle parle plusieurs langues et les confond un peu.» Citons encore la phrase suivante (p. 123), qui commente sa propre nature : «Or, l'efficacité de la notion d'intertextualité, c'est qu'elle frappe d'impertinence la question métaphysique par excellence qui est celle de l'origine.» C'est aux différents niveaux du livre qu'on retrouve cet auto-commentaire (pas dénué de contradictions) et une réflexion sur sa visée.

Pour résumer l'errance des trois premiers livres des "Eglogues", voici une citation qui à sa façon, prenant le "contexte" comme un «facteur de polysémie», trace les contours de l'entreprise, mais où, d'autre part, la fin de la phrase ne laisse pas de tout remettre en question (p. 275, nous soulignons) : «l'histoire, la géographie, l'étymologie, l'anagramme, la biographie, l'actualité, l'érudition la plus folle, la coïncidence, le précédent, jusqu'à l'erreur une seule fois commise, toutes les marques, claires ou moins claires, que d'autres ont laissées dans l'infinie forêt des associations, tous les signes, enfin, de la cohérence précaire, échevelée du monde, ouvrent à travers l'espace et le temps de merveilleux passages où s'échangent, défiant la mort et ses vertiges, réponse patiente et méticuleuse à la folie, à l'oubli et au manque d'amour, les petits caractères noirs, serrés, étonnamment réguliers, d'une seule et longue phrase sans césure (8), comme dirait le pauvre Duane, à jamais inintelligible.»

Eté

Eté est signé Jean-Renaud Camus et Denis Duvert (cf. l'auteur Tony Duvert)). Le sous-titre est "Travers II", ce qui indique déjà le lien étroit avec le livre précédent : c'est le journal d'une seconde semaine à New York, récit de départ sur lequel se greffe toute sorte d'autres énoncés, principalement des citations et des notes. Si la première semaine était datée (mars 1976), cette précision manque ici, de sorte qu'on ne peut pas dire avec certitude s'il s'agit de deux périodes qui se succèdent immédiatement dans le temps. Pourtant le début d' Eté paraît enchaîner avec la fin de Travers («reprise de la scène de la veille», p. 13), et il est bien question d'un séjour de deux semaines (cf. p. 304). Pourquoi alors cet escamotage de la date précise ? La raison pourrait en être qu'en ce qui concerne Eté le récit de départ fonctionne beaucoup moins comme vraie 'base' que dans le cas de Travers. La première cause en est que les notes prises aux Etats-Unis sont élaborées après et que des remarques parfois fort détaillées, concernant la période intermédiaire ou bien appartenant au présent de la narration, se mêlent au récit 'premier', sans que les limites soient toujours bien claires.

Cette perturbation d'une temporalité nettement fixée est aggravée par l'insertion des citations, changeant de registre de phrase en phrase, sautant d'époque en époque, créant ainsi une sorte d'achronie (selon la terminologie de Genette), un été suspendu où il convient de lire 'été' aussi comme participe : ce qui a été, le passé.

En ce qui concerne les notes, il faut remarquer que celles-ci perdent pour une grande partie leur fonction antithétique ; au lieu de saper, par une réaction hypertrophique, le récit premier, elles 'l'oublient' et continuent en toute indépendance après un rapide départ, se ramifiant à leur tour suivant la complexité des greffes. Ainsi on retrouve aux deux niveaux les mêmes énoncés se faisant écho, se renvoyant la balle (l'image du tennis insiste toujours). A la page 80 par exemple on retrouve les périples à New York dans la note (autre cas pareil p. 235) ; à la page 36 les propos concernant Mister Travers et Lady Ava passent et repassent du niveau 1 à la note, compliquant ainsi le mystère de leurs activités, tandis que dans Travers les énoncés en majuscules ne hantaient que le texte premier, ici on les trouve également dans les notes et le reste du texte. Ou plutôt, il faut dire que cet équilibre s'instaure peu à peu, se gagne sur un début qui forme la transition avec Travers : au début le texte s'enfonce vite dans la note, par le moyen d'un appel quasi-irrésistible en forme de devinette (p. 14). Dans ces notes commencent alors à s'ébaucher les bribes de récit qui reviendront ensuite au premier niveau.

Quant au contenu, la thématique élabore celle des livres précédents : on pourrait parler d'un essai d'embrasser la réalité et l'imaginaire dans leur entrelacement constamment changeant. En avançant dans le livre, l'alternance des sujets devient de plus en plus saccadée, tandis que les phrases elles-mêmes gardent leur élégance classique. Le texte commente ce mécanisme d'après Barthes (p. 202) : «Ce que le livre de Denis Duparc démontre brillamment, c'est que la toute-puissance narrative est venue se réfugier dans l'unité flaubertienne par excellence, la phrase, curieusement laissée intacte par le démantèlement du roman ; il apparaît alors une nouvelle catégorie, que l'on pourrait appeler le micro-récit, le récit minimal : toute une vie dans une phrase.» Et pour la lecture vaut le précepte suivant (p. 55) : «Ce qu'il faudrait, c'est que de chaque phrase on se demandât quel est son rapport, quel est l'ensemble de ses rapports, avec tout le reste ; de chaque mot». travail gigantesque que chacun n'accomplira que fort imparfaitement, démontrant ainsi la 'puissance' du texte (400 pages, chacune présentant une vingtaine de micro-récits - avec des répétitions, certes, mais qui ne font que multiplier les liens) (9). En ce qui concerne l'enchaînement on trouve encore une précision importante (pp. 202 et 356) : «Des liens multiples apparaissent, qui tissent un réseau que le savoir ignore mais que le désir irrigue après l'avoir fait naître.» La lecture complique le cheminement : «Tout lecteur multiplie ou caviarde le texte des branchements non programmés de sa propre culture» (p. 364). Lisons aussi : de son propre désir, de sa propre imagination. Car c'est d'abord et surtout le désir qui se manifeste selon 'l'oscillation métaphoro-métonymique' dont parle G. Rosolato (10). Les accouplements et ruptures miment les fixations et l'errance du désir. La répétition (obsessionnelle) de telle phrase, tels mots, tels noms dessine une figuration du travail inconscient. Ainsi ce système empêche le texte de se refermer sur soi : «Chacun des éléments distingués peut, certes, se prêter à une dialectisation représentative, mais ce qui importe, c'est ce principe de connexion comme tel qui, "oubliant" les effets de sens, maintient l'oeuvre ouverte à la production désirante» (p. 378). Revenons au contenu des énoncés.

On s'est déjà aperçu qu'il y a un vaste réseau 'théorique' allant de l'auto-commentaire (parfois contradictoire) et de l'insertion de propos d'autres critiques sur les "Eglogues" à une théorisation plus générale concernant la littérature, l'écriture, la logophilie, le sujet et son désir, etc. Répétons qu'il s'agit d'une partie intrinsèque du livre à cause des multiples concordances avec les autres niveaux. Le voyage à New York et les nombreux liens avec d'autres personnes qui se font là-bas comme à Paris (donnant lieu à des visites d'expositions, des discussions sur l'art, des pratiques homosexuelles, des expériences avec différentes drogues, etc.) se répercute dans une intertextualité fictionnelle : le livre se présente comme un recueil de manuscrit déchiffrés par une police secrète, qui cherche à détecter une mystérieuse conspiration, des réseaux clandestins, une sorte de 'French connection' (cf. la présence de ce mot dans la citation ci-dessus). L'intertextualité proprement dite réside surtout ici dans les innombrables références aux romans de Robbe-Grillet.

On peut conclure au niveau général qu'il faut lire le livre comme une vaste entreprise de sape contre des écritures garantes de l'ordre traditionnel. L'importance de l'intertextualité se remarque aussi quand on regarde toute la constellation de textes littéraires qui se présente selon des citations spécifiques ; celles-ci sont accompagnées d'une série de remarques concernant la vie de leurs auteurs (fixant surtout ces points où la biographie se pénètre d'éléments fictionnels mythiques). On trouve entre autre Carroll, Melville, Ramus, Chateaubriand, Proust, Woolf, Joyce, James, Nabokov, Poe, Duras, Perec, Roche, Pessoa, Roussel, Brisset, Wolfson, Camus - Albert ! - Leiris, Simon, Sand, Barthes, Loti, Gide, Maupassant, Flaubert, Virgile, Théocrite, Mann, Ricardou, Verne; entre eux s'établit un vaste champ de combinaisons autour de certaines notions-clef (l'été, la mort, les masques, la conception de la littérature etc.), et de noms propres privilégiés comme l'Inde ou Venise. Le livre par là accentue sa généalogie. Un texte n'existe, ne prend sa force que dans le champ culturel où il surgit. Ses choix dans ce domaine, ses points d'attache, dessinent la spécificité de son imaginaire.

Des réseaux parallèles s'établissent dans le domaine de la musique avec une prédilection pour l'opéra (Malher, Wolf, Berg, Duparc, Debussy, Ravel, Händel, Monteverdi, Verdi, Boulez, Wagner e. a.) et dans celui de la peinture (Monet, Canaletto, Cézanne, Léger, Duchamp, Man Ray, Matisse, Rauschenberg, Johns, George et Gilbert, Warhol e. a.) (11). Et ces réseaux communiquent aussi entre eux évidemment.

Un thème récurrent supplémentaire chez R. Camus est l'histoire des différentes maisons royales. Il semble alors donner la préférence aux anciens rois du Balkan dont les tribulations paraissaient mieux se situer dans un monde d'opéra et d'opérette que dans une réalité politique (depuis l'auteur a élaboré avec virtuosité cette thématique dans Roman Roi et Roman Furieux). Pourtant, il parle aussi longuement de Louis II de Bavière par exemple et de la reine Astrid de Belgique ou encore du Prince Charles d'Angleterre à l'occasion de son mariage dont l'impact mythique n'est pas moins insistant. A travers ces récits morcelés reviennent toujours les motifs de la mort, de la folie, de l'exil, de lents mouvements figés par les après-midi d'été. Il faut d'ailleurs que la problématique politique et sociale actuelle ne manque pas de s'introduire dans l'ensemble : l'affaire Jonestown, la torture à travers le monde, la situation au Cambodge, les enfants maltraités, le racisme par exemple qui, placés dans ce contexte, en reçoivent un éclairage particulier, celui-ci entre autres : «Il s'ensuit naturellement qu'il n'y a pas de rupture de substance entre le livre et le monde, puisque le "monde" n'est pas directement une collection de choses, mais un champ de signifiés : mots et choses circulent donc entre eux de plain-pied, comme les unités d'un même discours, les particules d'une même matière» (p. 39).
Sans vouloir être exhaustif, nommons encore comme réseaux complémentaires qui traversent le livre le récit des grands voyageurs, les précisions curieuses sur les vedettes de l'écran et le récit d'autres voyages du (des) narrateur(s), en Grèce par exemple, thèmes qui se laissent comprendre comme d'autres spécimens de la traversée et de l'exploration des signes.

Roussel en Eté

Revenons un moment au domaine de l'intertextualité littéraire pour donner une illustration détaillée des mécanismes du livre. On pourra voir ainsi comment les références à tel auteur se répartissent sur le texte et quelles sont les lois précises qui sur une page donnée président à l'insertion. Raymond Roussel est un exemple représentatif, choisi aussi parce que pour lui nous étions à peu près sûr de repérer toutes les allusions (12). Roussel occupe une place préférée dans l'univers littéraire d'Eté à cause d'une parenté spéciale entre les deux auteurs : la mise en texte du désir et de l'imaginaire passent par un travail méticuleux sur les signes. Roussel a expliqué sa méthode dans Comment j'ai écrit certains de mes livres. Or, comme "appendice" des "Eglogues" nous est annoncé un volume signé Denis Duparc s'intitulant "Lecture (Comment m'ont écrit certains de mes livres)". La relation et la distance entre arts poétiques passent par l'écart et la ressemblance entre deux titres. Aux yeux de Camus, Roussel possède en outre certaines qualités particulièrement intéressantes : son appartenance à une famille liée à la noblesse de l'empire ; son homosexualité ; son usage de stupéfiants ; ses séjours en clinique ; sa "folie" ; son suicide ; ses voyages ; l'exotisme dans ses livres ; son admiration pour Loti et pour Verne ; sa vie "cachée" ; sa visible recherche de l'ineffable. Voilà autant de traits qui le lient plus ou moins directement à d'autres personnages figurant dans le livre.

Cette insertion peut se lire aussi dans un schéma de la dérivation des noms et des mots (Eté, p. 199) ; Roussel s'y trouve à deux extrémités, un peu comme dans les récits brefs de cet auteur, cherchant la voie de fiction qui permet de lier deux phrases (quasi)homonymes. Dans le schéma Roussel enchaîne sur Michèle Morgan (la star dont le vrai nom de famille est Roussel - cf. p. 115) et l'Arc (un numéro important de cette revue lui a été consacré) pour arriver à sa doublure par les deux derniers pas suivants : mon nez (d'une évidence capitale pour un auteur nommé Camus) et Ney (la branche noble des parents de Roussel), passant par toute une série de termes intermédiaires élaborés dans Eté : car Otto, Renaud, Reno, Nero, Nemo, Monet, Monnaie ; on y détecte facilement le jeu des transformations. Ajoutons que dans la série des musiciens on n'est pas étonné de tomber sur Albert Roussel (p. 86, 198 e. a.), ni de trouver une mention des laboratoires Roussel (comparés à ceux de Roche naturellement, p. 190) et pas moins d'en arriver à Eric Roussel, l'historien, p. 340 ou encore à plusieurs personnages nommés Russell ou bien Russel (et ainsi de suite). Cadet Roussel enfin est présent p. 393 (on dirait que le numéro de cette page n'est pas dû au hasard), comme ailleurs la rousserolle qui imite si bien ses frères ailés (p. 38). C'est le texte de Camus qui échafaude ici une fascinante famille imaginaire. Voyons maintenant la présence directe de Roussel dans Eté sans entrer dans tous les détails.

D'abord il y a une suite sur la vie de Roussel concernant principalement son suicide à Palerme (avec une réfutation p. 346 de la thèse selon laquelle il se serait brûlé la cervelle - p. 109) - cf. pp. 22, 81, 170 ; on y apprend entres autre que l'année de la mort de Roussel (1933) est la même que celle de Duparc : voilà Roussel lié à la série 'parc' aussi. Suivent des remarques sur la famille (pp. 58, 257, 302, 321, 356) ; on a vu que Ney se lie à 'nez' - or le mot se retrouve encore retravaillé p. 405 : il s'agit d'une flûte de roseau "symboliquement considérée comme l'instrument substitut de l'âme" (et Roussel a écrit un poème intitulé Mon âme).

Ensuite on trouve quelques autres détails de sa vie, comme le fait qu'il se servait de détectives pour la confection de Comment j'ai écrit certains de mes livres (p. 288 ; cf. les policiers d'Eté), et surtout les notes sur son grand amour pour Venise, histoire construite par Georges Perec et qui figure dans le numéro de l'Arc (p. 99, 165 - Venise, ville-clef dans Eté). S'y ajoutent des détails biographiques empruntés à Comment... : le voyage sur la trace de Loti (pp. 51, 163), la crise lors de l'écriture de La Doublure (p. 202). Une autre catégorie est constituée par certaines remarques critiques sur les livres de Roussel (La Vue, p. 112 ; Mon Ame, p. 296 ; Nouvelles Impressions d'Afrique, dont le système d'imbrication est certainement une des sources des "Eglogues", p. 379) et sur Roussel et Duchamp (p. 258) ou bien de jugements généraux («tout cela est roussellien», p. 130 ; «néanmoins, n'est pas Roussel qui veut», variante d'une phrase de Comment...p. 392). On peut dire en général que c'est plutôt le "mythe Roussel" qui est mis en scène de la sorte.

Un autre groupe primordial est constitué par les citations : p. 64 se trouve la phrase initiale du conte "Parmi les Noirs" : «Les lettres du blanc sur les bandes du vieux billard formaient un incompréhensible assemblage», assemblage à démêler donc comme pour Eté (bandes, billards etc. reviennent souvent, cf. par exemple p. 363) ; p. 162 nous pouvons lire une citation de Mon Ame sur un pâtre au théâtre (deux autres motifs de Camus) ; p. 173 et p. 183 mentionnent la rencontre entre Séil-Kor et Nina (Impressions d'Afrique) dont certains éléments comme l'amour, le tremblement et le nom de Tulle entrent en frayage avec le texte environnant parlant de copulations ou d'amour théâtral, de peur, de menaces, de luttes ; p. 240 donne «Je prenais le mot palmier (...)» - il s'agit d'une illustration du Procédé roussellien exposé dans Comment... ; p. 251 présente le départ du Lyncée (Impressions d'Afrique), mot entrant dans le système de Camus ; pp. 282-284 se trouve le pedigree de Souann (Impressions d'Afrique) lié à la généalogie dans Eté, à Swann aussi et par là à cygne, signe, Tristan, Gilberte etc. ; p. 292 se lisent les reflets de La Vue - sorte de mise en abyme donc ; p. 293 nous trouvons : «On dominait de là l'ensemble du vaste jardin» : il s'agit du Béhuliphruen dans Impressions d'Afrique ; enfin, p. 318 on rencontre Canterel dans son parc (Locus Solus). Il s'agit donc de citations présentant des motifs qui sont également actifs dans Eté ou bien soulignant une parenté dans le processus d'écriture, tandis qu'il s'établit de subtiles connexions avec le contexte immédiat. Il s'agit là d'un jeu aussi, procédés qu'accentue une dernière série de renvois, rapprochant par exemple (implicitement) Carrousel et "cas Roussel" (p. 369), ou encore introduisant un docteur Roussel armé d'une seringue (dans ce dernier cas il y a une interférence aussi avec La Prise de Constantinople de Jean Ricardou).

Pour terminer examinons dans cette dernière catégorie l'exemple suivant (p. 246) :
Man Ray l'aveva già fotografato in un travestimento femminile che ha carrattere ironico, ma poi rientra perfattamente nella petica di Duchamp che in molto opere, e specialmente nel Grande Vetro, con sottile ambiguità ha giocato con l'ambivalenza dei sessi. Une main au-dessus des yeux, la rousse, elle, prend son temps pour observer le panorama dans ses moindres détails. (...) elle est la fille adorée d'un riche marchand d'Ussel, dans la Corrèze. Jouez, jouez donc, ce n'est pas de vous que nous parlons.

Dans notre collection figurait le lien Duchamp-Roussel (inspirateur du Grand Verre) (13), Roussel chez qui la subtile ambiguïté dans l'ambivalence des sexes est connue, et la citation de la devinette proposée à Séil-Kor sur le chef-lieu de la Corrèze (p. 284-285). Or de cette rencontre naît une nouvelle dilettante : (14) la rousse, elle, (fille d'Ussel en Corrèze. On a donc suivi l'incitation-emblème du livre (reprise de Passage), figurant ailleurs en italien : Giocate... Jeu gratuit, byzantinismes ? Nous ne le croyons pas : jouer avec les signes est notre liberté et nous entraîne à en détecter les pièges cernant toute réalité. Le livre invite donc à ces constructions de rapprochement pour toute mention faite concernant Roussel, comme pour chacun des autres noms surgissant dans le texte : le plaisir de jouer est virtuellement infini. Ce que nous a appris de toute façon notre petit voyage, c'est que Roussel, selon ses multiples aspects, l'homme, l'oeuvre, le mythe, son influence, a été parfaitement intégré dans la grande machinerie d' Eté.

Enfin, on pourrait dire que l'image de Roussel telle qu'elle apparaît ici fonctionne d'une façon plus générale comme emblème des intentions de Renaud Camus. C'est que pour l'un comme pour l'autre il s'agit de s'écrire, de se trouver à partir (essentiellement) du langage déjà dit (Roussel s'est servi comme matière première à soumettre à la machine du procédé, aussi bien d'extraits littéraires, de chansons populaires que de textes publicitaires, voire de l'adresse de son bottier).

Dans une interview (14) accordée par Michel Foucault quelque temps avant sa mort, à l'occasion de la traduction anglaise de son Raymond Roussel, l'auteur de Les Mots et les Choses s'est exprimé de la façon suivante :
«Nous vivons dans un monde dans lequel il y a eu des choses dites. Ces choses dites, dans leur réalité même de choses dites, ne sont pas, comme on a trop tendance à le laisser penser parfois, une sorte de vent qui passe sans laisser de traces, mais en fait, aussi menues qu'aient été ces traces, elles subsistent, et nous vivons dans un monde qui est tout tramé, tout entrelacé de discours, c'est-à-dire d'énoncés qui ont été effectivement prononcés, de choses qui ont été dites, d'affirmations, d'interrogations, de discussions etc. qui se sont succédé. Dans cette mesure-là, on ne peut pas dissocier le monde historique dans lequel nous vivons de tous les éléments discursifs qui ont habité ce monde et qui l'habitent encore.»

Selon nous, ces paroles concernent autant l'oeuvre de Renaud Camus que celle de Raymond Roussel. Or, il pourrait très bien souscrire aux paroles de Gilbert Lascaux dans l'Arc, «Roussel est nécessairement celui qui parle d'oeil» (15) (de la Vue à la Mort). Etudions donc à notre tour le lien entre le langage, le regard et la mort dans Eté pour préciser ensuite qui oriente le langage.

La mort l'été

Curieusement le roman Eté est "annoncé" sur la page hors-texte du même livre qui donne l'index de la série sous le titre La mort l'été. Finalement n'est resté qu' Eté comme titre (16) qui en tant que substantif et participe comporte aussi bien l'idée de la mort que celle de la saison estivale. En sourdine on peut encore entendre "Léthé" comme harmonique. La grande frénésie qui caractérise les activités dans ce livre trouve sa contrepartie dans la constante référence à la mort. On a même régulièrement l'impression de la présence tangible (lisible) d'un au-delà du principe de plaisir, de Thanatos entraînant irrésistiblement les sujets vers le néant. Examinons d'abord de plus près le lien mort-été comme point significatif.

La reproduction du tableau "Eté" de Monet au début du livre se combine dans un sens avec l'exergue provenant de Tony Duvert : «L'été passait, un peu moins clair chaque jour». Chez Monet aussi le ciel est lourd de menace, il y a comme un voile de poussière qui pétrifie les choses. «La mort nous affecte plus profondément sous le règne pompeux de l'été» (p. 350). C'est en effet toujours un cadre luxueux, baroque qui accompagne la mort dans le livre ; c'est souvent une mort poétique ou théâtrale ; l'on peut dire aussi que la mise en scène, d'une certaine manière, essaye de la conjurer. Voici par exemple p. 21 : «Avec les fleurs les plus belles tant que durera l'été et que je vivrai ici, Fidèle, j'adoucirai ta triste tombe» (variante en anglais p. 178) ; ou bien page 44 : «ce fut un bel été, fade, brisant et sombre, / Tu aimas la douceur de la pluie en été / Et tu aimas la mort qui dominait l'été / Du pavillon tremblant de ses ailes de cendres.» Parmi d'autres occurrences signalons encore vers la fin du livre (p. 410) : «Sommer lächelt erstaunt und matt - in den sterbenden Garten-Traum.» La mort se présente donc comme une sorte de séductrice dans son apparat de grande cérémonie ; elle est comme sacrée. Souvent se mêle à la comparaison mort-été un air sensuel ; on y sent «ces arômes touffus de cet été suspendu» (p. 340), un peu comme dans le Paradou de Zola ; l'érotisme des adolescentes fiévreuses y interfère avec l'orage. Pourtant l'opposition restera active et recreusera le récit : «Il se produit alors une antithèse terrible entre la profusion tropicale de la vie extérieure et la noire stérilité du tombeau. Nos yeux voient l'été et notre pensée hante la tombe» (p. 288). La mort, si elle prend peut-être son point de départ au coeur de l'été, se propage pourtant d'une façon beaucoup plus générale sur le livre.

D'une part une longue série de morts illustres revient à presque chaque page du roman, et d'autre part l'art (et l'écriture en particulier) est consubstantiellement lié à la mort. C'est surtout cette dernière circonstance qui impose l'importance globale du thème. Ainsi p. 309 : «Je veux dire que l'écriture nous rend à la mort.» Ceci doit se lire probablement selon l'insistance du principe de mort dans le texte, caractérisé par la dispersion et la dissémination. Cependant, une régression moins radicale parait déjà induire l'instance létale : «La mort, c'est le nom-de-la-Mère» (p. 385). En d'autres termes (et pour garder le vocabulaire lacanien qu'Eté cite et mime) : si la "sublimation" textuelle implique ses voies régressives, en pratiquant une invasion de l'aire symbolique par les dit-mentions de l'imaginaire et du réel, ceci ne va pas sans le risque majeur, sinon calculable, de la rencontre de la mort. Ainsi le texte peut répondre à la définition suivante : «Rien, donc, ici, qui ne désigne et vérifie, comme on passe le doigt sur une plaie béante, la perte incicatrisable : arrachement d'un Eden imaginaire, absence de l'autre en sa présence même, cri d'horreur à la face du réel, c'est-à-dire du mal» (p. 366). Oui, «La mort nous guette au tournant de chaque phrase» (p. 194). Il faut donc tromper la mort : montrer qu'elle 'est pas rien ; l'inscrire dans les règles - les séries, les dates, les coïncidences (ainsi selon le 13, «qui paraît être dans les "Eglogues" le chiffre de la mort(...)» - p. 21.

La mort en deviendra de moins en moins réelle (et cet autre moyen de dé-réalisation qu'est l'incorporation selon Abraham est également exposé dans le livre - p. 131). Jones et Moro, les enfants de Malher et les fils des impératrices Eugénie et Sissi, la reine Astrid ou encore la chienne Vania : tous meurent selon leur légende. Et s'il est vrai que «nous aimons qu'il en soit ainsi : le simulacre du représenté, c'est la légèreté de la mort. Il n'y a que des représentants ; la mort n'est rien. Mais ses représentants encore moins que rien» (p. 232), s'il est vrai que le texte est cette négativité, celle-ci se lira aussi comme refus, refus par exemple de ne pas inscrire la mort-limite. On pourrait ainsi considérer l'exemple de Maurice Roche (p. 32) : «Serai-je le dernier qui s'arme pour les morts ? » aurait été l'indication donnée par l'auteur de Macabré, et Camus vient donc prendre la relève.

Il n'y a qu'un pas de la mort à la folie : les pères perdant leurs filles s'égarent, les rois fous se suicident, la schizophrénie de Wolfson veut être "saturation" et "suturation" (p. 308) du langage contre la mort, l'incorporation met les mots à l'abri du deuil et risque d'ouvrir sur le deuil de soi-même. Les grandes folies de l'histoire et de la littérature se rencontrent dans Eté pour lui imprimer sa marque : les rois et les stars, Orlando et Tristan, Louis II et son frère, William Wilson et son collègue du "Horla", leur délire mime le texte : «Il parlait sans cesse et sans suite, avec une fébrilité frénétique, et mélangeait à des récits obscènes d'une précision dont elle n'avait que faire de vagues souvenirs de vacances en Grèce, le tout noyé, sous le signe de la mort, dans un vertigineux fatras historico-intellectuel» (p. 237) Mais cette allure de fou, cette marche de travers a son but stratégique comme celle de Tristan ou encore de Wolfson. L'écriture doit être schizophrénique, si «les schizophrènes se distinguent des témoins par la prédominance de mécanismes associatifs jouant sur le signifiant (contraintes phonologiques et syntagmatiques) ou sur le référent (associations idiosyncrasiques renvoyant à des éléments autobiographiques précis) au détriment de contraintes du niveau du signifié (...)» (p. 347 ; cf. encore p. 286). L'écriture est un délire réglé contre des affres du réel : «Car si des règles folles, et précises comme la folie, n'étaient là toujours pour nous contraindre et nous maîtriser, pourrions-nous jamais produire autre chose qu'un long cri d'amour, d'horreur et de désespoir, sur la basse continue du malheur ?» (p. 383).

Le mécanisme-clef de cette écriture paraît être la citation : «la citation, c'est la porte ouverte à la folie». Disons avec Antoine Compagnon (17) qu'il s'agit ici d'un emploi moderne, sériel, de la citation (comme chez Joyce, longuement présent dans Eté, bien sûr). Celle-ci devient "symptôme" à l'opposé de ses différents emplois traditionnels (18). Compagnon esquisse aussi les conséquences de cet emploi "moderne" de la citation pour la position du sujet dans le texte : «Mais le sujet du symptôme n'en est pas un, il n'est pas vraiment sujet, car il n'est pas un, mais dispersé, éclaté, éparpillé : il est effet du discours, c'est-à-dire sujet au symptôme.» (19) Dans ce qui suit il s'agira pour nous d'interroger la pertinence de cette affirmation pour Eté. Remarquons d'emblée que pour la folie, le livre (le sujet du livre) l'attribue plutôt au frère : «Certes le nombre de mots que s'interdisait votre frère, de noms propres qu'il refusait de prononcer, par exemple, a considérablement diminué : il a fait beaucoup de progrès de ce côté-là. En revanche la cohérence de ses propos semble s'amoindrir régulièrement, les sautes de discours vont croissant, et c'est cela qui me préoccupe, je ne vous le cacherai pas». (p. 327).

Narrateurs

Qui raconte donc, qui revendique ces paroles ? Qui soutient ce discours ? Examinons d'abord les aléas de la situation narratrice. Dès le début, une première instance de narration se présente qui n'est pas identique aux noms d'auteurs figurant sur la couverture ; elle ménage plutôt, avec plus de raffinement, un léger décalage à leur égard (n'oublions pas que la mention auctoriale trempe dans le jeu). On trouve donc p. 13-15 "nous", spécifié ensuite comme "Je et Renaud". Remarquons que ce nous-là se différencie également du couple à la fin de Travers dont Eté paraît reprendre le journal : "nous" y était Denise Camus et Duane (Marcus). Mais à l'intérieur d'Eté aussi les changements de registre vont bientôt proliférer. Ainsi se heurtera-t-on à un large va-et-vient entre "nous" et "ils" : dès la page 17 on lit "nos deux Parisiens". En outre, en poursuivant la lecture on s'aperçoit que les différents "nous" et "ils" ne recouvrent pas (toujours) les mêmes personnages : les prénoms font une sarabande continuelle. Si le narrateur est difficilement saisissable en tant que personne, il l'est encore dans le temps et l'espace. Il s'y crée plusieurs dimensions, comme celle-ci sentant le pastiche (de tradition dans l'espèce): «Comme tout cela me paraît loin, à relire encore une fois ces lignes dans ma petite maison perdue au fond des bois, si glaciale aujourd'hui malgré la saison» (p. 48) ou bien il s'y ajoute des remarques comme «écrit à Paris» (p. 141). Ce double registre reste mobile et sujet à l'extension : «Néanmoins comme je crains d'avoir oublié, plus tard, lorsque ma chronique les aura rattrapés, les événements que je suis en train de vivre, je les note également, entre parenthèses, puis entre crochets, s'il en survient de nouveau durant la narration de précédents, ou doubles crochets, ou triples etc.» (p. 260).

D'autre part une suite de remarques faites à d'autres niveaux s'ajoute au récit de "base", un commentaire métatextuel parlant entre autres de l'écriture et de la composition du livre présent. Il y est fait mention du travail du narrateur (20), des éditeurs (p. 80), des rédacteurs (p. 141) ou encore des "transcripteurs anonymes" (p. 264). Un va-et-vient, une certaine confusion entre ces différentes instances ne manquent pas de déboussoler le lecteur. Comme dernier ancrage (pas moins piégé que les autres néanmoins, ne serait-ce que par les allusions à la folie) il peut s'en tenir aux indications suggérant que l'ensemble constitue le dossier de la police qui a enquêté sur tous ces personnages (cf. p. 141). Pour en revenir au récit "premier" (si l'on ose dire), signalons encore qu'à côté des "nous" et des "ils" se présentent des "vous" et des "tu" comme sujets de la phrase (p. 48, 139, 364 par exemple). Et, en effet, ces pronoms indiquent peut-être une ultime ingérence, celle du lecteur qui, à son tour, s'empare du texte.

Tout est fait pour installer une motilité continuelle ; de multiples transitions sont ménagées pour aller d'un discours à l'autre, d'une référence à sa semblable, d'un personnage à son sosie. Motilité incessante, décentrée qui propulse sans cesse l'écrit et la lecture qui ne sauraient s'accrocher à aucun repère stable. Le livre commente : «Plus un texte est pluriel, plus il présuppose une voix narrative mobile, contradictoire et désoriginée» (p. 115), ou encore «Il y a une voix narrative mobile qui est en train de sautiller à travers le jeu du "je". Pourquoi s'agirait-il de la voix de l'auteur ? » (p. 378)

Il faut noter que ces pratiques auxquelles nouveaux-nouveaux romanciers et telquelistes avaient tant bien que mal initié le lecteur vagabond des années 70, dépassent chez Camus comme chez ces prédécesseurs le stade du jeu gratuit, des acrobaties formelles arbitraires. Les thèmes de la mort, de la folie, des longues errances exploratrices, de l'effervescence contactuelle dans une métropole comme New York, des flux incessants et entrecroisés de messages que nous délivrent les médias, du réseau inextricable de l'univers culturel, se lient intimement au traitement que subissent les voix du livre.

Un exemple typique est fourni par la scène homosexuelle ou les gais accouplements (21) entraînent maint échanges de personnalité. Ainsi, entre les pages 53 et 65, a lieu une longue partouze variée pendant laquelle, concurremment à la manipulation des corps, le récit saute de personnage en personnage. On commence en groupe : «Denis, Gilbert, Walter, Georges, Renaud et moi sommes donc allés sans lui au Toilet » (p. 53). L'endroit se présente tel un labyrinthe au-dessus de vastes entrepôts. Page 54 le texte se divise en deux colonnes pour décrire une scène m-s selon deux versions, dédoublant ainsi l'instance narratrice, étape de sa mise en jeu. C'est un certain "Bruno" qui se lance dans la mêlée (p. 57) pour changer en "je" (p. 60) voulant s'informer de ce que font les autres. Il ressurgit (p. 61) comme Arnaud, qui retrouve ces autres, et «essaie de décider avec eux de la suite des opérations (...)». Mais c'est une longue et difficile entreprise, car il en manque toujours un. Aussi, lorsqu'il revient vers son ami à la casquette à carreaux, celui-ci s'est perdu dans la foule, et il ne le retrouvera pas. Il caresse alors «un garçon torse nu, très jeune, assez beau, large d'épaules, avec quelques poils blonds, courts, soyeux, sur des pectoraux ronds et saillants, très durs, et un sexe lourd que je sors de sa braguette et caresse un moment.» Et ce va-et-vient entre prénoms et "je" continue. Les amis se perdent tout le temps et «nous n'avons plus une très grande conscience du temps» (p. 62). Ainsi «la soirée se prolonge interminablement, car chaque fois que nous sommes prêts à partir, quelqu'un a disparu, qu'il faut aller chercher, et alors le chercheur se perd, ou bien découvre des inconnus nouveaux qui l'excitent une fois de plus, de sorte que tous nos efforts pour reconstituer notre petit groupe ne font que l'effriter davantage.»

Je et Renaud se retrouvent pour rentrer en taxi, mais cette journée de samedi ne se terminera sans que survienne, sur le coup de minuit, un certain Tom qui fait bénéficier le je (assez "symboliquement" remarque-t-il) de son septième moment suprême. Juste avant ce bouquet final, on lit, comme dernière citation du chapitre cette phrase de Roussel : «Les lettres du blanc sur les bandes du vieux billard formaient un incompréhensible assemblage». On connaît la solution (Roussel, Comment j'ai écrit certains de mes livres, p. 170) : «Les lettres du blanc sur les bandes du vieux pillard», c'est-à-dire la paraphrase du titre d'un livre, "Parmi les Noirs", qui donne également son nom au conte de Roussel. Parmi les noirs, parmi les «Didots ou Garamonds se pressant dans les bas de casse» (22) : c'est là que se jouent les «allègres copulations», celles de la lettre, ponctuant le sujet. Ou bien comme le dit Eté : «Le premier paradoxe, c'est que celui qui écrit se trouve écrit» (p. 381). Faut-il conclure de tout ceci qu'il s'agit d'un sujet perdu ? Il convient d'y regarder de plus près.

Sujets

Une relecture patiente (23) de Freud fait apparaître le narcissisme originaire comme mythique, de formation comparable à l'androgyne de Platon. Tout sujet du désir ne surgit que sur fond d'identification (24) (celui qui a / n'a pas - comme l'autre - précédant celui qui est, qui croit être). Ainsi, exemplaire chez Freud, le rêve de la belle bouchère. «Dès lors que l'homme est toujours un enfant d'homme, soumis à la loi de la procréation, il est impossible qu'il soit sujet autrement que par fiction». (25)

Si la littérature est refonte - et refente - du sujet, c'est de l'exploitation de cette fiction qu'il s'agit. Le texte nous dit quelque chose de "vrai" sur le sujet, à cause de son caractère fictionnel. Une fiction fragmentarisée - comme celle de Camus - relance sans cesse la malléabilité du sujet, sa permanente ouverture. Ce n'est donc pas de la mort du sujet qu'il s'agit mais de son protéisme. Eté peut dire : «l'idée d'un sujet cohérent et unifié est mise en question par les images discontinues et logiquement incompatibles d'une imagination désirante» (p. 99). "Je" suis vagabond selon "mes" projections et ceci non pas selon une réception de l'autre par quelque foyer intime, mais dans ce néant subjectoral instauré par l'Autre. Le je est l'interstice ; le bâillement qui permet à la porte de s'ouvrir vers l'extérieur, et ce fors (26) permet de dire qu'il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée. (27)

La survie du sujet se protège quand celui-ci renonce à s'exprimer - p. 136 - (il n'y a rien à exprimer sinon une stase narcissique aliénante) et on peut alors conclure - p. 138 - : «il parle peu de lui-même, mais il y pense beaucoup et ses livres après tout n'ont pas de sujet plus important.» C'est que le livre, comme l'a souligné Roland Barthes, "cité" dans le texte, est aussi «un espace pulsionnel, où il y a tout ce qui bouge dans le sujet» - p. 144 - permettant en deçà de la stase imaginaire le champ pervers «d'une littérature achrienne (28) inappropriable, inattribuable, inqualifiable, vacante» - p. 153. Ceci peut se poser par aphorismes : «J'existe de moins en moins et je jouis de plus en plus» - p. 260 - ou encore «Loin du corps dispersé, le discorps est un corps multiple.»
Le pôle contraire est mis en scène aussi comme piège et danger constant. Ainsi le paranoïaque qui note : «(...) où j'écris frénétiquement ceci, moi, MOI, la dernière voix et la dernière chance de la Vérité» (p. 194). Ainsi encore la mise en scène de la menace du double - Poe, Gogol, Nabokov e.a. -, à quoi parent ces mots de Rank disant que «l'angoisse du double peut être contournée par la dérive éternelle du corps des signes» (p. 394). Si le narrateur peut viser à «grouper en un même tableau toutes sortes de données hétéroclites relatives à ma personne pour obtenir un livre qui soit finalement, par rapport à moi-même, un abrégé d'encyclopédie (..)» - p. 268 - c'est à lire aussi avec le clin d'oeil qu'implique la phrase suivante : «Désarmés, comme Bouvard et Pécuchet, incapables de nous percevoir plus longtemps comme sujets constitués face au fourmillement innombrable des faits, des convictions, des discours, nous avons cherché au monde et à nous-mêmes du côté de l'écriture dans une mécanique maniaque de mots, de renvois, d'échanges, de substitutions une cohérence fraîche, avérée, méticuleuse et dérisoire» (p. 229).

On peut donc conclure que malgré l'accent mis sur la multiplicité, les échanges, le dialogue ou plutôt le polylogue, c'est tout de même un sujet qui cherche ainsi à se dire - ultérieurement, ou mieux simultanément, voire consubstantiellement. Narcisse a la peau tatouée de ses désirs de rencontre ; son derme n'est, n'a jamais été, que ce tatouage. (29)

Noms

Pour préciser quelque peu cette problématique, prenons comme ultime instance de cette altercation du mien et de l'Autre qui le constitue le Nom Propre. Le nom propre est un exemple-clef de l'oscillation constante dans le texte entre le narcissisme et le dialogue. Il y a un mouvement de va-et-vient qui projette le nom sur tous les chaînons du réseau scriptural, se l'appropriant et s'y engouffrant à la fois.

Le texte de la couverture précise : «les noms sont indices, sans doute, d'identités floues, prêtes à lâcher, et d'un roman du nom. Or, le nom propre, dit Barhes, "c'est la voie royale du désir". Mais Blanchot : "Je me nomme : c'est prononcer mon chant funèbre."
Lisons alors l'histoire de l'archi-nom, Renaud Camus. Renaud figure dans le schéma exemplaire de la page 199, à un endroit légèrement (mais essentiellement) décentré. Ce noyau se présente ainsi :
DAUPHIN - RENAULT - OTTO OTHON RENAUD - RENO - NERO
En fait ce schéma donne plusieurs indications sur la façon dont le nom concurremment envahit la langue et en est (re)pris. Renaud, dans le livre, s'empare des attributs et des histoires de ses homonymes (celui du Tasse et de Händel - alias Rinaldo - ; le chanteur populaire ; le héros de Montauban) et s'y fictionnalise ; d'autre part, il glisse vers les choses par un "nom" comme Renault, qui désigne l'objet standardisé, robotisé, fabriqué en série plutôt que tel baron de l'industrie. Pourtant, comme on sait, la publicité fait tout pour "personnaliser" la bagnole-fétiche (dissimulant que tout conducteur y roule vraiment "à tombeau ouvert") : ainsi les différentes appellations évoquant tout le champ de l'imaginaire. Ici par exemple Dauphine, qui devient un véritable sobriquet du 'je' (cf. pp. 76, 155, 185) - comme 'lupin' ouvrant à d'autres séries. "Othon" et "Otto" constitue de leur côté une seconde variante de la "remise en nom" de l'objet.

Mais reprenons l'itinéraire de "Dauphine" : si d'une part il donne lieu à une significative féminisation, d'autre part il permet de rejoindre le monde des animaux, mais là encore par voie indirecte, par subterfuge, vu que le dauphin est d'abord présenté comme emblème, figuration typique où l'objet se fait nom. Cet emblème est en première instance celui du fameux Aldo Manuce (p. 290), mais encore celui de la maison Thames and Hudson (p. 35, concernant un livre sur Joyce). Ensuite, bien sûr, surgit le gracieux poisson : «Voici, en bonds légers, le cou velu de soie, la face courte et camuse, chiens de mer à la marche agile, les dauphins qu'aiment tant les Muses.» La joie de la phrase fête comme une miraculeuse réunion : Renaud-Dauphine rejoint par court-circuit l'animal qui est camus par excellence et dont les muses font grand cas ; le fait que Manuce aussi anagrammatise le nom entérine et fixe l'image du désir -"delphis delphikos".

Sans vouloir être complet, suivons encore un moment le nom de famille Camus pour voir comment cette famille se dilate. D'une part le mot est exploité pour son allusion au nez (Gogol, Ney, Monet etc.). Puis ne manquent pas un grand nombre d'anagrammes, ainsi : Macus, Duane Marcus, Yma Sumac, la Sumac, Ranuce Dumas, Sumac Aparu, Marc du Saune e.a. (30). Mais, évidemment, les différents Camus qui ont fait plus ou moins histoire reviennent également, que ce soit Madame Camus portraiturée par Degas (p. 104), le cinéaste Marcel Camus (Orféo Negro), ou bien le boutiquier de Combray dans La Recherche (là où se concentre l'été, p. 62 ; là où se trouve le sel, p. 129). ce sont pourtant les homonymes-auteurs qui méritent une attention toute spéciale. Il y a d'abord bien sûr Albert Camus, auteur de L'Eté. Entre Eté et L'Eté il y a des traverses, des liens, des passages, et on pourrait gloser sur une méditation apparentée quant à la terre, la mort, l'art, la lumière etc. Pourtant on ne trouve pas de véritables citations et Eté paraît bien vouloir se donner surtout comme un texte plus "indéfini". Peut-être que cette lecture s'appuie sur une critique de Camus, un double sens introduit dans le titre ; ainsi on lit p. 50 : «Le plus étrange dans cette histoire de retour, c'est que le besoin de Camus qu'il révèle n'est pas celui d'une pensée mais d'une attitude.» (31) La question p. 278 reste ensuite ouverte : «Et quelles sont les raisons profondes de ce retour à Camus ?» Et puis c'est encore chez Barthes que le tout se met peut-être à glisser (cf. l'anecdote p. 172). Un enchaînement ludique se trouve énoncé p. 285 :
«Il ressortait en effet des propres réponses du nez qu'il n'y avait rien de sacré pour cet homme. A commencer ici par le nom même de "l'auteur" qui semble renvoyer avec rature et ironie à celui du romancier trop oublié du XVIIème siècle et à celui de L'Envers et l'Endroit. Je ne suis plus qu'été, et midi de l'été...»

Une citation d'Albert Camus prise dans le dernier texte nommé pourrait peut-être servir d'exergue à Eté : «Il n'y a pas d'amour de vivre sans désespoir de vivre».
Mais il y a un autre renvoi qui se remarque ici : celui à Jean-Pierre Camus, l'évêque de Bellay, grand producteur de romans et de nouvelles, dont Coulet (32) dit qu'il écrit «d'un style fleuri, surchargé de métaphores, abondant en jeu de mots même dans les passages les plus graves» et que cet évêque indulgent et optimiste est un des authentiques précurseurs du roman noir.» Sur ces différents terrains Renaud Camus se montre son digne successeur. N'y aurait-il pas en plus une présence secrète ? Les noms des "auteurs" Jean-Renaud Camus et Denis Duvert ne renvoient-ils pas aussi à ce Jean-Denis François Camus, vicaire général du diocèse de Nancy, qui annonce en 1795 à Constance son livre Voyage fait en Italie pendant les années 1791, 1792 et 1793? On n'a pas retrouvé ce texte, resté probablement à l'état de manuscrit ; seuls nous restent deux exemplaires du "Prospectus" écrit pour le présenter et lancer une souscription. Le ton qui se dégage de cette présentation est proche de celui de Renaud Camus voyageur. (33) «Il Voyage dovebbre essere un saggio di scrittura felice olre che di profonda erudizione» conclut G. Toso Rodinio (34). Si notre lecture nous a conduit dans une région d'ombre ouvrant sur des horizons inconnus (35), exploration à laquelle invite d'ailleurs Eté, le livre contient aussi un ultime renvoi explicite, plongeant la pseudo-filiation du nom dans des lointains mythiques. Nous pensons au personnage de Cadmus dont le nom revient au moins cinq fois dans le texte (36). En deçà de toute histoire de peste, de sphynge et d'aveuglement, le fondateur de Thèbes fut aussi un inventeur de langue.

«Les Parques, à vrai dire, auraient inventé sept lettres, dont toutes les voyelles, et au fils de Nauplios ne seraient dues ainsi que les autres : Cadmus, quant à lui, tout en laissant alpha à sa place, à cause de la signification et de l'importance de l'aleph dans sa propre langue, transforma leur ordre» (p. 356).
Inventer sa propre langue par un vaste jeu de transpositions, de redistributions, de mises en réseau et sur orbite partant de la culture et de la littérature héritées, n'est-ce pas là le noyau de l'entreprise de Renaud Camus ?

Le livre réfléchit sur cette situation du nom propre à l'aide de textes théoriques cités (Barthes ; Derrida, Glas ; Cixous, Prénoms de personne) ou encore d'expériences onomastiques littéraires (Pessoa, Levet etc.). Ainsi peut-être formulé l'énoncé suivant : «Un texte n'existe, ne résiste, ne consiste, ne refoule, ne se laisse lire ou écrire que s'il est travaillé par l'illisibilité d'un nom propre» (p. 294). Rien ne lui est propre, au sujet, surtout pas son nom, indice de sa dépendance généalogique. Pourtant, ce nom propre marquant la place absente du sujet permet d'activer l'impropre de la langue. Le nom propre est illisible car il est le signifiant pur qui dynamise le texte, fait exister le texte comme vêtement multicolore et diapré de la subjectivité, masque ne déguisant rien. «Pessoa, en portugais, signifie personne ; qu'on veuille bien se souvenir qu'en latin persona veut dire masque» (p. 36), à rapprocher de ceux qui tirent l'épingle du jeu en se déclarant "Outis" ou encore Nemo. (37) «Le grand enjeu du discours - je dis bien discours - littéraire : la transformation patiente, rusée, quasi animale ou végétale, inlassable, monumentale, dérisoire aussi, mais se tournant en dérision, de son nom propre, rébus en chose, en noms de choses» (p. 335). Narcissisme fétichiste si l'on veut, mais, en aire de sublimation, aussi, par la même, dialogue inlassable avec le monde qui fait qu'un sujet prenne sens. (38)

«Mais de ce fait, le nom prend corps. Il se fait écriture. Il trouve lieu où le travail de la perte produit un propre et se construit un être-là» (p. 337).

Marianne Alphant sur Passage et Echange

Notes de lecture

RENAUD CAMUS : Passage (Textes/Flammarion 1975) DENIS DUPARC : Échange (Textes/Flammarion 1976).

Passage. La littérature n'est peut-être que cela : passe-temps, expérience des formes possibles de l'écoulement du temps, vif ou lent, voire de sa perte; gaspillage, frivolité des fictions, apparences mensongères, illusions ; à quoi passez-vous votre temps ? Posez donc ce livre; «J'ai vu de mes yeux des natures riches, douées et nées pour la liberté, ruinées dès la trentaine par la lecture [1]». Piège des bibliothèques, d'abord, puis cet autre, tendu par Mon­taigne à l'écriture: «Je ne peins pas l'être, je peins le passage.» Autant dire l'impossible; croissances, altérations, glissements, les dire les pétrifie, l'expérience la plus ancienne du mouvement est celle de sa résistance aux exigences de la pensée analytique, comme à celles du langage. Le devenir échappe. Il reste la consigne et l'obs­tination, telles qu'elles s'expriment par exemple dans une attention de plus en plus aiguë au fonctionnement d'un texte, à l'ordre des successions, des déplacements, des avancées : métamorphoses, bonds, périodes, vitesses, glissements, retards ou progrès. Voir, en somme, ce qui « se passe » et comment. Mais alors, pour la clarté de l'analyse, ceci ne se fera qu'à la faveur de «passages» sortis du ou des textes, et désignés à l'étude ; pièces d'un jeu qu'on déplace­rait pédagogiquement sur l'échiquier: la marche du fou, l'avance du cavalier, celle de la tour, cela se passe ainsi, de biais, par enjam­bées ou à petits pas, voici l'ordre de progression des éléments dans le déroulement d'une partie ; exemples de dialogues, de description; procédés et manoeuvres. C'est de la même manière que s'effectue l'apprentissage de la langue, par lecture, dictée, réci­tation de fragments d'auteurs choisis ; l'accession à la culture a ses portes imposées, passages toujours officiels, même s'ils sont déro­bés.

Le même terme désigne donc à la fois l'action de passer et l'en­droit où elle s'opère; ce mouvement d'un lieu à l'autre, et ce che­min (souterrain, protégé, clouté, à niveau, etc.) où se produit le déplacement. L'acquisition et l'exercice de la langue ne peuvent qu'être marqués, semble-t-il, par cette contradiction. Or c'est cette empreinte, ce marquage, que paraît d'abord refléter, voire revendi­quer, le roman de Renaud Camus: lisible comme accumulation de passages littéraires, fragments immobiles empruntés à une quaran­taine d'auteurs dont une sorte de post-scriptum fournit la nomen­clature, identifiables ou masqués dans la prolifération de textes ou d'extraits concurrents et d'ailleurs récurrents: «Certains passages reviennent à plusieurs reprises tandis que d'autres se succèdent sans lien apparent.» Deuxième élément de la contradiction, en effet, le texte réalise ce mouvement d'un fragment à l'autre, ce pas­sage entre les passages dont le programme est occasionnellement évoqué : «Les mots ouvrent d'étranges passages.»

Dès lors, que lisons-nous? Un roman? Des passages d'un, deux, trois, quarante romans? Ou le passage d'un passage à l'autre? Question vaine puisque, selon son dernier sens, ce passage au carré, pourrait-on dire, est proprement invisible, illisible. D'abord parce que dédaigné: «La nouvelle venue est étrangère et elle met un soin outré à effectuer les liaisons », ce qui se traduit ainsi: parler sa langue, sillonner sa culture, «se passe» de cet effort d'articulation qui signale une méconnaissance. En second lieu, parce qu'aban­donné à chacun d'entre nous, capables à notre tour de parler cette langue des langues, métalittérature, corpus de fragments illustrant notre culture romanesque, recueil d'exemples où errer, rejoindre, passer, précisément, selon ces allusions constantes aux diagonales, transversales, points de vue, lignes et carrefours qui rendent l'iti­néraire conscient sans pour autant le faciliter. La culture se pré­sente alors comme cet immense territoire d'associations, de jeux, «d'allègres copulations» entre ces éléments de base qui ne seraient plus des sons, ni des mots ni même des objets tissant entre eux des relations métaphoriques, mais principalement des noms propres, des références romanesques, situations, personnages ; citations, phrases si souvent relues qu'elles ont en nous le même statut d'exis­tence que des héros favoris, villes et pays où s'égarent le rêve et la mémoire selon les parcours les plus sinueux: Archer, Arkansas, Arcadie, Lamarck, Marche, Marthe, Parthe, Marcel, Maria Callas, les Marquises, Parque, Parker India Ink, de là l'Inde, donc: Darjeeling, thé, tasse ou donc: India Song, Anne-Marie Stretter, Mar­guerite Duras ; ou donc: Indiana, George Sand, selon ce mouve­ment perpétuel qui nous emporte « dès le moment où la fiction devient ce passage sans fin».

En troisième lieu, certaines images rendent, en apparence du moins, manifestes et repérables les procédés du glissement, ceux mêmes dont tient compte une analyse de la libre association; méta­phore, métonymie; reflet, contagion; ressemblances ou relations de contraires. Ainsi sont pareillement habillés de blanc deux joueurs de tennis, adversaires liéspar leurs échanges de balles. Ainsi encore d'un réseau de relations sexuelles où les rôles et les partenaires sont permutables. Mais si le processus technique, érotique ou spor­tif, est plusieurs fois décrit (récurrence d'une relation en langue italienne des règles du tennis, fréquence du thème de l'inversion ou du revers: vert, Duvert, Denver, Greenwich, Nevers, Monteverdi ; du filet et de la raquette : let, net, racket, tapette), le passage, pré­cisément, n'est pas plus décomposable que la course d'Achille et de la tortue. Passage sans fin: que se passe-t-il? A une question aussi simple la réponse est extraordinaire: rien. Il ne se passe rien d'autre que cet échange de balles, «échange toujours épousé, toujours décevant, toujours brisé» entre fragments que l'association, le découpage, l'opposition rendent concurrents, tour à tour relanceurs ou servants, dans les plans rectangulaires et jumeaux des pages d'un livre ou des côtés d'un court de tennis. L'oeil du lecteur suit la balle, son trajet calculé mais imprévisible, incessant, improductif, un beau coup est parfois saisi, tel revers, mais, à la limite, rien n'est perçu réellement que ces ruptures, ces trous, ce vide et cette attente; «un ange passe» dit le texte, décrivant là peut-être ces lacunes entre les fragments, intervalles encore plus sensibles que les liens qui les traversent : ainsi des ajourements et des mailles d'un filet.

L'étrange est que le tennis, spectacle d'un échange infini, mono­tone, possède un public aussi fidèle. Voir ce rien, cette gémellité, ces glissements, ces victoires précaires et fictives peut sembler incompréhensible; jusqu'au bout nous sommes attentifs, portés par le vertige de cette symétrie disparate, de cet aplatissement des différences, effacées par l'habit blanc, par les gestes consacrés, par la réciprocité des rôles. Ce qu'illustre le renvoi de la balle, c'est la référence à un texte antérieur, les résonances en nous des romans lus, rebonds des balles, reprises, échos de la culture. Proposer à des textes une partie commune, les associer dans une rencontre érotique ou sportive), crée chez eux cette perte d'identité, cette confusion, cette altération où vacille la personnalité du joueur, en même temps qu'elle les ouvre à un système d'alliances auxquelles ils semblent se prêter d'eux-mêmes: un fragment passe dans un autre, par un autre, à travers lui, développant dans ce mouvement la pluralité des sens possibles de passer: omettre, oublier, concé­der, permettre, transmettre, mourir, c'est-à-dire à la fois une licence, un don et une abolition.

Il faut ici, pour expliquer cette complicité des yeux fidèles et fas­cinés par l'interminable échange, en venir à une deuxième contra­diction propre au passage, contradiction développée par Renaud Camus dans Échange sous le pseudonyme de Denis Duparc. Tout passage peut être à la fois public et privé, ouvert et fermé. C'est­-à-dire, d'abord, que les fragments sur lesquels s'est élaboré notre apprentissage de la langue et de la culture sont communs à toute une population scolaire, mais relèvent également d'une mythologie personnelle par la connaissance archaïque que nous avons d'eux. Extraits, citations, textes fondateurs, parcelles nous renvoient à cette topologie dont Échange propose dès ses premières pages une image si forte par la description du domaine familial, jardin sublimé en parc dans la mémoire du narrateur Denis Duparc confusion étrange, étroite et si véridique du patronyme et de l'es­pace originel, cette terre ; du pseudonyme et du patrimoine, cette culture littéraire, lotie en parcelles entre lesquelles est conservé un droit de passage. «Il y eut d'abord le parc. Et ainsi la littérature, car nous ne parlions jamais, entre nous, que du jardin.» L'acte lit­téraire est rhétoriquement dans cette emphase où le jardin, lieu d'un travail, potager par exemple, est promu parc, territoire luxueux de la jouissance; devenir qui est un passage aussi bien qu'un échange, puisque cette terre, d'être ainsi nommée, en est comme agrandie, s'ouvrant à l'exploration, à d'inépuisables et confus morcellements qui autorisent les liens de voisinage et ali­mentent à jamais la chronique familiale.

Cette division topographique en parcelles solidaires mais cloison­nées, parfois symétriques ou jumelles se retrouve dans la structure des deux romans. Dans Passage, l'inégalité entre les trois chapitres peut s'exprimer selon une progression arithmétique, soit 9-3-1, qui s'effectue dans le sens d'une division. L'impression ressentie d'un rétrécissement possible jusqu'à l'infini, ou jusqu'aux apories des Éléates dans la décomposition spatiale d'un mouvement de passage, cette impression se renouvelle dans la construction d' Échange où la règle de division binaire du nombre de pages puis de l'espace même de la page s'applique jusqu'à ses conséquences déroutantes: diviser l'ensemble du texte par deux; à la moitié de la deuxième partie (dans le dernier quart, donc), introduire par l'artifice d'une note en bas de page, une division de cette dernière en deux plans superposés où le texte se déroulera, différent en haut et en bas, quoique semblable, utilisant les mêmes références et des glissements ramifiés des unes aux autres, et ceci jusqu'à une nou­velle note en toute dernière page, coupée celle-ci en trois, nous ren­voyant au début de Passage et repliant ces deux oeuvres sur elles­-mêmes permutation des partenaires de tennis, superposition de deux plans symétriques qui pivotent l'un sur l'autre, comme la fermeture des verres d'un face-à-main.

L'éclatement de la langue en littérature, en histoires, ce phéno­mène de lotissement du parc, formellement désigné dans la compo­sition d' Échange donne lieu à deux formes de lecture:

La première, toujours parcellaire et précaire, est sensible à la juxta­position, au découpage des fragments, à ces clôtures qui les bornent, spectacle fascinant du survol ou du cadastre: littérature. Morceaux disjoints, propriétés privées, territoires que protège l'in­terdit du plagiat. Ici la question littéraire deviendrait juridique, voire politique, par métaphore de l'économique. La littérature, comme la terre, est découpée en d'infinies parcelles, ces histoires, fictions, romans qui l'occupent, et qui, de manière si possessive, hantent la langue que nous parlons. Notre patrimoine est éclaté. La terre, source commune de production est aux mains de particu­liers: dès lors, où l'écrivain, héritier dépossédé, se situera-t-il? Comme le narrateur des premières pages d'Échange, il est condamné à vanter à d'éventuels acheteurs la propriété mise en vente: critique ou professeur, dévoilant les richesses dont il est exclu. Ou alors, enhardi, il franchit la clôture interdite et fait un usage clandestin du jardin du voisin; citations, emprunts, références, pastiches, maraudes. Ce dont ici le texte fait état de manière si éclatante, c'est d'une nécessité linguistique, représenta­tive de l'économique. Tandis qu'à son tour la situation linguistique est reflétée dans la construction formelle de l'oeuvre, comme une super superstructure.

La deuxième lecture s'appuierait sur une autre interprétation de la loi. L'important n'est pas la parcelle mais le territoire antérieur à tout découpage, ce parc dont le narrateur, par sa famille, fut autrefois possesseur. Image encore de notre rapport à la langue toujours privé, si ancien qu'il semble irréductible à une possession antérieure par d'autres, tel que nous y sommes chez nous, selon le droit imprescriptible de l'usage et du premier occupant; tel que nous y garderons toujours un droit souverain de passage. Si le roman de Renaud Camus manifeste en effet un «je est il», c'est-­à-dire l'inexistence d'un territoire qui lui serait propre (la terre est occupée par les étrangers, la langue envahie par les citations, les phrases déjà écrites par d'autres), le roman de Denis Duparc retourne symétriquement la question territoriale; il est je, tout texte est mien ; la maison de Proust, celle de Joyce sont construites dans un morceau de mon jardin. J'y suis chez moi. Chez moi encore, par glissements à travers les clôtures, sur les parcelles de Maupassant, Flaubert, Mallarmé, la comtesse de Ségur, Melville ou George Sand. Une possession antérieure permet peut-être alors d'expliquer un des aspects les plus troublants de cette lecture : l'il­lusion constante de comprendre. Chaque phrase, par sa clarté, sa familiarité, sa récurrence, son référent littéraire, ses appartenances culturelles, rencontre chez nous une sorte d'adhésion complice, alors cependant que l'ensemble éclate en fragments aussi disparates que dans une lecture lacunaire, celle de l'endormissement ou de la distraction. L'enchaînement s'effectue de phrase en phrase, indé­pendamment des cloisonnements et des ruptures du sens. Une familiarité «antérieure», ancestrale, semble en être responsable, telle qu'à chaque instant nous nous sentons chez nous, selon plu­sieurs formes de reconnaissance : celle qui signale les citations iden­tifiables, fragments littéraires repérés; celle qui évoque «du littéraire», de manière plus flottante : n'ai-je pas lu quelque chose de semblable chez T. S. Eliot? Celle qui relève du lieu-commun, ou d'une langue si généralement parlée qu'elle donne une impression de déjà-vu, de déjà-entendu; celle qui perçoit la récurrence de fragments internes au texte, ou du texte de Passage dans celui d' Échange; celle qui identifie certaines phrases comme parlant du texte lui-même et qui donc les comprend à deux niveaux. Points de vue multiples affirmant tous l'existence d'un lien fonda­mental et antérieur, cette possession inaliénable de la langue et de la culture, créant chez le lecteur ce trouble du «déjà-vu et ce bien-être de la reconnaissance, où s'établissent la surprenante cohérence et la nécessité du texte.

«Jouez, jouez donc, ce n'est pas de vous que nous parlons.» Du moins l'affirmait Passage, fondant sur l'énorme compilation cultu­relle la marche incertaine, le trébuchement, l'espace de risque et d'égarement qui est celui d'un jeu codé. Avec Échange un mouve­ment s'accomplit par lui, le damier de la culture redevient le nôtre, notre langue éclatée retrouve son unité antérieure ; la littéra­ture, qui se vivait comme exil, parasitage, rapine, travail aliéné d'une langue détenue par des propriétaires privés et prestigieux, devient utilisation légale d'un droit de passage, reconnaissance d'un territoire dont les cloisonnements ne sont qu'apparents; jalousies, grillages mais aussi filet d'un court de tennis ; vitre mais aussi miroir où le sujet (locuteur, lecteur, écrivain) se retrouve et se constitue.

MARIANNE ALPHANT dans La Nouvelle Revue Française de septembre 1977

Notes

[1] Nietzsche : Ecce homo (« Pourquoi j'en sais si long ? » § 8).

Roland Barthes interroge Renaud Camus

Cet entretien a fait l'objet d'une publication partielle dans La Quinzaine Littéraire du 1er mai 1975. Cet article a été publié dans le quatrième volume œuvres complètes de Roland Barthes, que nous citons ici.
Roland Barthes : Avant d'interroger Renaud Camus, je voudrais me permettre de situer, d'un mot, son premier livre. C'est, d'une part, un texte moderne. C'est-à-dire un texte qui requiert un mode de lecture nouveau : un mode de lecture qui est décroché de ce qu'on appelait traditionnellement le vraisemblable, la narration linéaire fondée sur un mécanisme de conséquences et de temporalités ; disons de ce mode de narration que nous connaissions bien dans les romans traditionnels par cet artifice qui s'appelle le suspens. Mais, d'autre part, ce texte est un texte de plaisir. Et cela pour plusieurs raisons. Entre autres par la perfection, le soin du montage. Tout soin, toute perfection – même dans son aspect artisanal –, en ce qui concerne le texte, est une façon d'aimer le lecteur. Autre raison de plaisir, c'est la circulation de ce qu'on pourrait appeler les effets de voyage. Il s'agit vraiment d'un passage, d'un passage fréquent à travers des lieux, des noms, des sensations, de brefs souvenirs. Il y a donc dans ce livre la jouissance, véritablement, du voyage. Il y a aussi une valeur d'élégance et de discrétion qui est ce que j'appellerai une maîtrise. Et, enfin, il y a une réussite dans ce sens que, s'il n'y a pas de récit général, c'est tout simplement parce que le récit est dans chaque phrase. Chaque phrase, dans ce livre, captive. Capture. Et l'on est tiré en avant, de phrase en phrase, non pas pour savoir le secret de l'anecdote mais pour répéter ce plaisir de la phrase. La réussite, à l'échelle de notre histoire culturelle et littéraire, de ce livre, c'est qu'il est à la fois un livre expérimental, en entendant bien que ce mot ne doit pas faire peur, et (ceci, peut-être, à cause de cela) un livre vivant, aéré, sensible, très présent au monde et au lecteur : un livre heureux et cependant sans complaisance.

Renaud Camus : Chaque élément n'a son poids que confronté à tout le reste. Passage, parce que c'est un recueil de passages. Il y a beaucoup de citations, de passages que j'aime – ou que je n'aime pas mais qui allaient bien dans ce que j'essayais de faire. Passage incessant, donc, d'un texte à un autre, d'une image à l'autre : et je crois que c'est dans ces passages qu'est l'essentiel du livre, et sa cohérence. Et puis Passage par métaphore sexuelle, par exemple : pénétration. Vous parliez tout à l'heure de voyages : traversées, explorations, en particulier la recherche des passages qui a été une des grandes motivations de l'histoire des explorations. Et ce texte n'est pas très sage, peut-être, puisque y entre un certain degré de pornographie, et qu'il est marqué d'un léger poudroiement de folie, ne serait ce qu'en hommage aux grands fous du langage, Brisset, Roussel ou Woefson. Ce titre aussi me semblait convenir parce que, pour un livre où l'emprunt, le renvoi tiennent beaucoup de place, il constituait lui-même un emprunt, entre autres, à l'un des premiers Nouveaux Romans, Passage de Milan. Récapitulatif, il est aussi générateur, et il est difficile d'opérer un départ entre ces deux rôles.

Roland Barthes : Contrairement aux romans traditionnels où une situation romanesque engendre tout le récit, ici, la génération du texte se fait par une sorte d'explosion, de dissémination : non seulement des sens d'un mot, mais aussi de sa forme. Est-ce qu'il y a d'autres mots qui ont ce pouvoir générateur, dans votre texte ?

Renaud Camus : Ah – je l'espère ! tous les mots sont à la fois générés et générateurs. Ceux qui ne pourraient pas l'être sont exclus. La progression, à l'intérieur du livre, tient précisément à l'exclusion progressive des termes qui ne pourraient pas assurer un passage. Mais certains fonctionnent presque autant que le titre : ainsi arc fonctionne frénétiquement, pourrait-on dire.

Roland Barthes : Par exemple ?

Renaud Camus : Au niveau du signifiant, il communique avec parc, lui même archi-générateur, avec Marc, prénom qui revient tout le temps à tel point qu'à la fin presque tout le monde s'appelle Marc, Arkansas (les États américains jouent un rôle important). Miss Archer, personnage du Portrait of a Lady, ou Archer, personnage de Jacob's Room (des personnages d'autres romans se promènent dans celui-ci). Il suscite des archanges ou des numéros de téléphone (Archives, Marcadet) et autorise un hommage à Archées de Henric. On peut changer l'ordre des lettres (car), en changer une (cor, cri, cru), en rajouter, et combiner ces opérations (cure, cire, ocre, âcre, crise, crime, creux, creuse, etc.). On peut faire intervenir la phonétique (orque, espèce de requin) et la traduction: voiture (car), alouette (lark), requin justement (shark), etc. À un autre niveau, le mot crée une profusion d'arcs fameux, à commencer par celui du Carrousel qui a l'avantage d'offrir, en sa première syllabe, une nouvelle combinaison des mêmes lettres et en ses deux dernières, un hommage, parmi de nombreux autres dans Passage, à Roussel, le père de ces jeux.

Roland Barthes : Par ces exemples on voit bien que dans votre texte la génération du mot, ses possibilités de transformation, se sont substituées à l'imitation d'un pseudo-réel. Mais il y a dans Passage tout un plan de références, de reprise de quelque chose d'autre qui est le réel des livres : c'est tout le plan des citations.

Renaud Camus : Oui. Elles représentent à peu près un quart du livre. Elles sont exactes, sauf quand elles sont reprises, auquel cas elles peuvent être trafiquées pour être plus intégrées au texte.

Roland Barthes : Votre texte est au fond une sorte de combinatoire de phrases primitives, dans la mesure où elles viennent d'un "ailleurs". Mais la question qui se pose alors, c'est le rapport entre vos propres phrases et ces citations. Est-ce que vos phrases à vous ne deviennent pas elles-mêmes, au fond, des citations ?

Renaud Camus : Absolument. Une espèce de passion du second degré, dont vous parlez vous-même.

Roland Barthes : La bande de votre livre porte : "La représentation continue". Est-ce que vous pouvez nous parler un peu de ce problème de la représentation?

Renaud Camus : Dans mon esprit, bien sûr, le livre que j'ai écrit s'inscrit dans une théorie du texte. Mais j'ai voulu prendre une certaine distance à l'égard de cette théorie en insistant sur le fait qu'il y avait encore un certain degré de représentation. Par exemple Paris est assez présent, dans le livre, dans la mesure, bien sûr, où ses rues, ses jardins, ses noms propres pouvaient s'y inscrire textuellement. Il y a beaucoup de récits, d'anecdotes qui se croisent, s'emmêlent…

Roland Barthes : Oui, il y a mille histoires, et c'est ce que je voulais dire en parlant d'un texte de plaisir. Pour qu'il soit un texte de plaisir, c'est du moins mon avis, il faut que le texte, en quelque sorte, triche avec la représentation. C'est-à-dire que la tâche du texte moderne n'est pas de détruire la représentation, ou la narration, mais de tricher en quelque sorte avec elles. Et peut-être ceci nous amène-t-il à expliquer pourquoi vous avez tenu à mettre dans votre livre des photographies.

Renaud Camus : Je les appelle des images. Passage est plein de citations empruntées à des livres, mais aussi à des films, des toiles, à l'actualité, etc. Ces images sont encore des citations, mais elles ont un rôle générateur que j'espère complexe et fonctionnent sur plusieurs niveaux. Par exemple, il y a une image extraite d'un album de Tintin. Il est question dans le texte, c'est un premier rapport, des héros de bandes dessinées qui, par exemple, ont toujours le même âge, même quand on les voit depuis cinquante ans. Mais il y a aussi, sur cette image, au premier plan, un bureau avec tous les instruments de l'écriture, comme sur le dessin de Claude Simon, au début d'Orion aveugle, que Ricardou a repris dans son livre sur le Nouveau Roman. Il y a une fenêtre ouverte, thème important du livre, des stores vénitiens, un parc, et il est question d'un Indien. C'est un mode de citations, en somme, qui, chez les plus subtils de ses adeptes, deviennent presque irrepérables. Donc il y a une sorte de subversion de la citation, là aussi.

Roland Barthes : La photographie sidère, et si j'emploie ce mot c'est bien sûr pour sa valeur dans le champ psychanalytique. Par vos photographies et vos citations (qui sont des tableaux vivants langagiers, finalement), il y a dans votre texte la présence d'un effet de sidération, de fascination, qui est tout simplement la présence de l'inconscient. C'est extrêmement important. Car nous avons parlé des mécanismes de génération, de transformation, mais votre texte est aussi un espace pulsionnel, où il y a tout ce qui bouge dans le sujet, c'est-à-dire dans le sujet que vous êtes et dans le sujet-lecteur. Ces photographies nous permettent d'accéder à cette dimension qu'on appelle, justement en psychanalyse, l'imaginaire : cela qui est détaché, comme la photo, et dont, pourtant, on ne peut se détacher. Si nous disions un mot d'un problème qui est je crois très important aussi : la présence des langues étrangères dans votre texte, et notamment de l'anglais?

Renaud Camus : Je crois que tout passionné du langage est fatalement attiré un jour par les langues étrangères, qui multiplient ab infinito le terrain de sa passion. Saussure s'occupe des anagrammes latins, Woefson écrit son livre en français. Il y a là un effet de vertige qui m'intéresse, de multiplication. Les langues étrangères attirent l'attention sur la matérialité du langage, surtout, en fait, par ceux qui ne les comprennent pas.

Roland Barthes : Oui, ça permet de retrouver une matérialité phonique : nous savons maintenant que c'est le champ privilégié du symbolique, du signifiant.

Renaud Camus : Et puis ce livre se refuse à se donner en entier. J'aime assez que certains de ses fonctionnements échappent au lecteur. Ce texte ne veut pas donner son dernier mot et les langues étrangères sont là pour ça, peut-être, pour donner un élément de distance de plus.
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