Billets qui ont 'Sommeil de personne' comme livre de Renaud Camus.

Renaud Camus - L'Amour l'Automne, chapitre 3, note 14 (vers la surface)

Cette seconde partie de la note 14 (voir ici la première partie) s'inscrit dans le droit fil de ce que nous venons de lire dans la seconde partie de la note 15. Elle se lit sans solution de continuité.

Les références se font plus brèves et plus rapides. A ce stade, le lecteur a normalement accumulé suffisamment de souvenirs de lecture dans les pages précédentes (même sans avoir identifié les sources) pour que les phrases lui "parlent", évoquent un écho.

La seule citoyenneté qui vaille, le seul lien réaliste, profond, superficiel et fécond d’un être avec une terre, un moment, un objet, une phrase, une idée, un autre être, la vie, c’est l’étrangèreté. Les anciens mystiques l’avaient bien compris, de même que les plus simples des croyants d’ancien temps, dont les prières disaient, au plus profond des Landes ou du Gers : Ne soum pas d’aci. (AA, 203-209)

On retrouve l'idée d'arrachement à la vie sociale, matérielle (cf. Outrepas p.143). L'étrangèreté se définit comme la non appartenance, l'inverse de l'enracinement. Il est le titre d'un livre d'entretien conduit avec Finkielkraut et Emmanuel Carrère.
Ne soum pas d’aci est utilisé dans les premières pages de L'Élégie de Chamalières et Le département du Gers (voir §586).


Où qu’il soit en effet, l’homme n’est pas d’ici. C’est lorsqu’il en a le plus clairement conscience (quelles que soient les blessures, les atteintes à sa dignité, les mortifications qui le lui rappellent), c’est alors qu’il est le plus éminemment vivant. (AA, 209-212)

Dimension métaphysique voire mystique de la réflexion. Prendre conscience de son appartenance à un ailleurs non physique, à un hors sol est souvent le résultat d'une violence: l'arrachement se produit matériellement, au sens propre. C'est alors que l'homme atteint sa vraie dimension (je commenterais à titre personnelle: C'est quitte ou double: soit l'épreuve anéantit l'homme ("un" homme), soit elle le sublime. C'est l'expérience des mystiques ou des camps.)


Foin de ces peuples sédentaires, et de ces individus, de ces groupes, qui prétendent tirer gloire, ou supériorité quelconque, de leurs "racines", comme ils disent, de l’ancienneté supposée ou fantasmée de leur présence sur un sol donné, de la coïncidence topographique des événements, des rites et du train-train de leur vie avec les événements, les rites et les routines de la vie de leurs ancêtres. (AA, 212-218)

«de ces individus, de ces groupes, qui prétendent tirer gloire, ou supériorité quelconque, de leurs “racines”,» : groupe dans lequel il serait facile d'inclure Renaud Camus, ou tout au moins les partisans de son parti de l'In-nocence.
Je l'entends d'ici protester. Je corrige donc: la phrase précédente ressemble plutôt à ce que les adversaires de Renaud Camus lui reprochent (en d'autres termes il s'agit d'une simplification, d'une caricature), celui-ci n'a jamais revendiqué quelque "supériorité" que ce soit. "Tirer gloire" serait déjà plus proche, mais le mot exact serait "tirer saveur": de la même façon que certains ne jurent que par les produits du terroir, Renaud Camus a la conviction que son appartenance à un territoire, à une langue, à une histoire, donne sa saveur à un homme, à chaque homme, et qu'il est donc important, pour un monde de goûts, que chacun sache d'où il vient et sache ce qu'il doit à ses origines.

Foin de ces peuples sédentaires, et de ces individus, de ces groupes, qui prétendent tirer gloire, ou supériorité quelconque, de leurs "racines", comme ils disent, de l’ancienneté supposée ou fantasmée de leur présence sur un sol donné, de la coïncidence topographique des événements, des rites et du train-train de leur vie avec les événements, les rites et les routines de la vie de leurs ancêtres. Plus ou moins biens logés, nous sommes tous à l’hôtel. Mieux vaut le savoir, s’en réjouir, et choisir si l’on peut tous les jours sa chambre aussi bien qu’on le peut. (AA, 212-220)

D'une phrase à l'autre il y a glissement, sans solution de continuité (ce sont ces glissements qui exigent toujours une lecture attentive; «je voudrais que mon art soit un art de la transition», phrase de Wagner revenant à plusieurs reprises dans L'Amour l'Automne).
La première fait d'abord entendre en écho la voix des contradicteurs de Renaud Camus («prétendent tirer gloire, ou supériorité quelconque»), puis celle des partisans du déracinement, de la fantaisie, de l'errance, contre la répétition perpétuelle d'une tradition qui s'apparente à un emprisonnement («des rites et du train-train de leur vie avec les événements, les rites et les routines de la vie de leurs ancêtres»).
La suite («Plus ou moins biens logés, nous sommes tous à l’hôtel.» etc) est davantage le regard camusien métaphysique, presque fataliste.
Cette allusion à l'hôtel était apparue dans le fil précédent, p.225 et 233 (fil "plus bas" puisque qu'il s'agit de la note 15, mais "plus haut" puisque nous l'avons lu avant: amont et aval se confondent, ces dénominations ne conviennent plus).


Bax, nous l’avons vu, n’en jugeait pas autrement. Jamais il n’eut de maison. Plus il reçut d’honneurs, moins il eut de résidence. (AA, p.221-222)

Je ne suis pas bien certaine que "nous l'ayons vu" de façon claire. Il me semble même que non. Ce que nous savons, c'est que Renaud Camus et Pierre sont sur les traces de Bax au Station Hotel de Morar, et que Bax résidait chez son frère quand il composa November Woods, ainsi que le précise le bas de note 15 (p.236): en fait, cette phrase p.222 est plutôt l'explication rétroactive de l'apparition de la mention de Bax p.236 dans la note 15, où nous passions abruptement d'un développement sur l'identité et la vie à l'hôtel à une allusion à Bax, sa musique et ses maîtresses.

Bax, nous l’avons vu, n’en jugeait pas autrement. Jamais il n’eut de maison. Plus il reçut d’honneurs, moins il eut de résidence. Anobli, chevalier de toute sorte d’ordres, compositeur officiel de la cour, chef de la musique du roi, puis de la reine, auteur de la marche solennelle du sacre, il habitait dans la campagne anglaise des auberges au nom interchangeable, Cerf d’or, Cygne noir, Cœur couronné, Cheval blanc. Et il mourut chez des amis, près de Cork, après une promenade où l’avait bouleversé la beauté du coucher du soleil. (AA, pp.221-228)

Le nom des hôtels reprend ceux de la page 196 (note 14 "vers le fond", donc lu avant). Il "manque" le nom de l'hôtel nabokovien (présence en creux). Il s'agissait alors d'évoquer les hôtels que Renaud Camus et Pierre utilisaient durant leur voyage en Ecosse: passage d'une vie à l'autre.
Ces quelques phrases sont informatives, biographiques.


Finalement nous n’avons jamais vu sa chambre, à l’ancien hôtel de la Gare. Il aurait fallu revenir l’après-midi, nous n’avions pas le temps. Le temps manque tout le temps, comme l’argent ; et cela en toute indépendance des quantités dont on dispose, qu’il s’agisse de l’un ou de l’autre. Le sens coule des mots à mesure qu’ils passent de main en main, de bouche en bouche, de page en page, de livre en livre, de jour en jour. C’est à croire que la perte est leur valeur d’échange, la dépense leur signification, leur contenu l’abandon, le départ, le double. Il n’est que de céder, mon amour : des noms sont bien gravés dans la pierre, sur la plage, mais ce sont ceux d’acteurs, d’éclairagistes, de perchmen, de responsables du casting — a super here, a clown there, as a painter of old Italy set his face in a dark corner of his canvas. Qu’y a-t-il dans un nom, et comment peut-on en être amoureux ? (AA, p.229-236)

. Suite (conclusion) des premières pages de L'Amour l'Automne, qui nous avaient menés du Station Hotel à Morar à sa propriétaire précédente (hôtel p.14 et suivantes, ancienne propriétaire page 33 et suivantes). Ces détails n'apparaissent pas dans le journal 2003, Rannoch Moor: une fois de plus il y a tranfert d'informations d'un livre à l'autre.
Il y a renoncement: «nous n'avons jamais vu» (les phrases suivantes jouent sur la thématique de la perte).

. Glissement entre le temps, l'argent, le sens: ce qui manque, ce qui se dévalue, ce qui coule et échappe. Cette perte se fait dans l'échange, par la circulation.

. «Enfance mon amour ! Il n’est que de céder…» : Eloges, Saint-John Perse
Céder, perdre, se dévaluer, couler vers la fin, la disparition : la mort

. «des noms sont bien gravés dans la pierre, sur la plage, mais ce sont ceux d’acteurs, d’éclairagistes, de perchmen, de responsables du casting»: les tombes du village dans Breaking the Waves. Cf. L'Amour l'Automne page 24:

Breaking the Waves devait d'abord s'appeler Amor Omnie. Mais le producteur a failli se trouver mal, paraît-il, quand on lui a proposé ce titre-là. La scène qui a été tournée sur la plage est celle de l'enterrement. De petites plaques de pierre avaient été dressées dans le sable pour figurer les sépultures des gens du village. Et comme il avait bien fallu graver des noms, sur ces plaques, on avait pris ceux de l'équipe de tournage. (AA p.24, chapitre I)

.a super here, a clown there, as a painter of old Italy set his face in a dark corner of his canvas Stephen parlant de Shakespeare dans Ulysses de Joyce. Déjà vu page 230-231 de L'Amour l'Automne (note 16 vers la surface), reprise d' Été, pp.324-325). Ce qui a disparu, c'est l'allusion au nom, William. (Nous avons donc de faux noms sur les tombes, un nom disparu dans une citation, comme plus haut manquait le nom de l'hôtel).

. «Qu’y a-t-il dans un nom, et comment peut-on en être amoureux ?»
What's in a name est une question de Shakespeare reprise par Joyce, comment peut-on en être amoureux est la question que l'héroïne de Breaking the Waves, folle de douleur, pose dans l'église vide du village.
Le nom propre, l'un des axes de l'Amour l'Automne. Quelle signification, quel rapport avec le signifié? Qu'est-ce que nommer, qu'est-ce que le sens? Voir le poème de Crane en exergue: names we have, even, to clap on the wind; / But we must die, as you, to understand.

  • nom, perte, mort, William, argent/monnaie

Je te piloterai dans Rome à distance, ô bien-aimé vivant : je serai ton ombre et ton chien, ton plan, ton guide et ton petit carnet — une liste entre tes doigts, deux ou trois adresses mal transcrites, une encre qui s’efface ; tu seras mes jambes et mes yeux, mon regard et le bruit de mes pas, mon ambassadeur chez les morts sous les pins.

??? Cela rappelle "nous sommes les yeux des morts" de Pirandello, mais il y a autre chose, je ne sais pas quoi. Rome, la pluie de Robert Harrison? un quart d'heure de feuilletage ne m'a rien permis de trouver.

  • Rome, mort/vie, effacement/perte, yeux/vue

L’île, je crois l’avoir déjà indiqué (« ¡ Ah de la vida ! » ¿ Nadie me responde ? »), a la propriété singulière d’apparaître et de disparaître — j’allais écrire à volonté; tantôt elle consent à se laisser capter par la photographie et tantôt non, selon ce qui semble un caprice.

L'île de Rum, dont nous avons parlé plus haut. Il s'agit d'une particularité constatée tandis que des couples enquêteurs marchent sur les traces d'Arnold Bax.

  • Rome/Rum, visible/invisible => yeux, vie/mort/effacement/perte

C’est la carte postale inattendue d’un ami d’enfance qui me l’a remise en mémoire et qui, à son égard, a relancé en moi, si j’ose m’exprimer ainsi, la vieille machine à désirer.

C'est dans Sommeil de personne, le journal de 2001:

Mon ami Alain G., que j'aimais quand j'avais quinze ans, est en Écosse, d'où il m'envoie une carte postale merveilleuse, d'un long format horizontal, montrant le château de Kinloch, sur l'île de Rum. […]
[…] Je me souviens toutefois que pris d'un accès fébrile, provoqué par la carte postale d'Alain G., qui ne saura jamais dans quelle agitation de l'esprit il m'a plongé, j'ai passé une bonne partie de cette nuit-là à consulter des cartes, des atlas, et surtout un libre de photographies que sans doute j'ai acheté à Perth ou à Édimbourg il y a quarante ans, et qui sappelle Scotland's Spendour — non, erreur, je vois que la première édition de ce livre date de 1960 mais que le volume que je possède est un reprint de 1964: j'ai donc dû l'acheter (ou le voler'', j'en ai peur) chez Blackwell's, à Oxford, en 1965 ou 66.
Renaud Camus, Sommeil de personne, août 2001, p.414-415

  • Rum, souvenirs, carte postale

J’avoue que je m’embrouille un peu, cela dit, entre tous les Wilson anglais du dernier demi-siècle : en tout cas ce n’est pas l’auteur d’Anglo-Saxon Attitudes (même s’il m’est arrivé, le croiriez-vous, de marcher sur ces traces dans Merano, ou Meran, au-dessus du lac de Garde), mais bien celui d’Outsider, Colin, qui un beau jour de 1971 reçut l’énorme manuscrit de notre héroïne, Homo Mutens, Homo Luminens.

Wilson, via William Wilson de Poe, est l'archétype de l'homonyme.
Angus Wilson fut un célèbre homosexuel. Meran/Moran, etc.
Colin Wilson reçoit le manuscrit de Charlotte Bach.

  • Wilson, double, Meran/Moran, Charlotte/Charles/Karl, Bach/Bax.

L’impératrice Charlotte (la Carlotta du film) perd la raison un peu après l’exécution de son mari (ou même un peu avant, semblerait-il) et, comme le roi Othon, le frère de Louis II, elle passe ce qui lui reste à vivre dans une obscure folie, en l’occurrence à Miramar, près de Trieste, puis au Bouchout.

  • Charlotte, impératrice, folie

Ach, alles ist hin…
Le maître est là. Signum est enim res. Moravia, à l’époque où il écrivait Agostino, était le mari de Morante. Comment faites-vous pour ne pas comprendre ? Il ne cesse de tomber. Mentre l’amore… (nous cherchions aux confins de Parme un petit hôtel pas trop cher).

. La citation exact est «Ach, du lieber Augustin»: début d'une chanson entendu dans la rue par Mahler un jour qu'il fuyait les disputes de ses parents. Là encore, ce qui manque, c'est le prénom, c'est le nom.
Mahler raconte à Jones une séance avec Freud. Extrait de l'article :

Dans le cours de la conversation, Mahler dit soudainement qu'il comprenait maintenant pourquoi sa musique n'avait jamais pu atteindre le niveau le plus élevé, même dans ses plus nobles passages, inspirés par les émotions les plus profondes, gâtée qu'elle était par l'intrusion de quelque mélodie vulgaire. Son père, personnage apparemment brutal, traitait fort mal sa mère et quand Mahler était petit, il y eut entre ses parents une scène particulièrement pénible. L'enfant ne put le supporter et se précipita hors de la maison. A ce moment un orgue de barbarie, dans la rue, égrenait l'air populaire viennois: «Ach, du lieber Augustin...» De l'avis de Mahler, la conjonction inextricable de la tragédie et de la légèreté était depuis lors fixée dans son esprit; l'une amenait inévitablement l'autre avec elle.
Ernest Jones, Sigmund Freud - Life and work, Hogarth Press, London 1955, vol.2 p.89. cité par Jacqueline Rousseau dans son article «Ach, du lieber Augustin...», article de L'Arc n°67 consacré à Mahler.

L'article se termine ainsi: «Ach, du lieber Augustin, alles ist hin... (Ah! cher Augustin, tout est foutu...)».

. Augustin ou le maître est là de Joseph Malègue, roman catholique.
. Citation de Saint Augustin dans De doctrina christiana: «on a pu parler, notamment à propos des cinq premiers chapitres de De doctrina christiana, d'une théorie générale des signes» (Fabio Leidi, Le signe de Jonas: étude phénoménologique sur le signe sacramentel)
. Augustin -> Agostino, qui est le nom du personnage qui tombe de bicyclette dans Prima della Rivoluzione.
. Mentre l’amore : citation du Jardin des Finzi-Contini (L'amour est un jeu plus cruel que le tennis).
. «nous cherchions aux confins de Parme» : voyage avec Pierre, en 1999. Retour à Canossa, p.380-381. La vie à l'hôtel.

Variation sur le nom d'Augustin. Accélération du passage d'un référence à l'autre, de plus en plus courtes. Ce ne sont plus que des signes, des traces de traces.


Le thème du bock, en effet, fait l’objet cette année-là d’assez nombreuses variations, peintures et dessins dont les débuts dans le monde sont heureusement éclairés, comme d’habitude, par les carnets de Mme Manet — je pense en particulier au précieux registre de comptes conservé aujourd’hui à la Morgan Library. (AA, p.238)

Manet a peint l'exécution de Maximilien, époux de l'impératrice Charlotte. Il existe également plusieurs versions de ce tableau.

  • Bock/bac/Bax, variation, Manet/Monet/mon nez, etc, Morgan, variation

Pourquoi est-ce que vous lisez le Coran ? demande Emmelene au capitaine. (AA, p.238)

La première référence à Emmelene Landon dans le chapitre III quand on lit "en suivant les étoiles" apparaît p.199 (note 14 "vers le fond"). Les suivantes appartiennent à la note 16 en lisant "vers le fond": p.204, 205, 217. La page 217 donne l'explication la plus claire: «Justement Miss Landon est peintre. Elle tient son journal Elle s'embarque à bord d'un cargo dans l'intention de faire le tour du monde». Le cargo sur lequel est embarqué Emmelene Landon est le Manet.

Assonnances présentes : Coran, Morgan.
Assonnances "en absence" (les mots ne sont pas imprimés, ils ne sont là que par allusions, si le lecteur les repère): Landon, cargo. Echos vers le silence. Une fois encore, c'est le nom qui disparaît…

  • Manet, Landon/Morgan/Coran/cargo, bateau (thème marin)

Ce rêve est trop fort pour moi. Je pensai qu’il n’y a point de pièce de monnaie qui ne soit un symbole de celles qui resplendissent sans fin dans l’histoire et la fable. Jamais je n’avais vu Londres à ce point enchanteur. J’étais le voyageur et toi, don Ramon, le batelier funèbre aux yeux de flamme. Owen en uniforme, avec sa casquette (en 1917), ressemble à s’y méprendre à un acteur qui (en 1937, mettons) interprèterait le rôle d’Owen. Le Zaïre a repris son ancien nom. Maintenant tout dépend de toi. Dieu a compté les jours de ton règne, et il en a marqué la fin. (AA, p.238)

D'une phrase à l'autre la référence change. Nous suivons d'assez près le déroulé des références dans la note 16 en direction du fond vers la page 204.

Ce rêve est trop fort pour moi.

Little Nemo, peut-être. Ou Duane Michals. Ou HG Welles…

Je pensai qu’il n’y a point de pièce de monnaie qui ne soit un symbole de celles qui resplendissent sans fin dans l’histoire et la fable.

"Le Zahir" in L'Aleph, de Borgès

Jamais je n’avais vu Londres à ce point enchanteur.

Virginia Woolf, Mrs Dalloway.

J’étais le voyageur et toi, don Ramon, le batelier funèbre aux yeux de flamme.

Antonio Machado, "à Don Ramon del Valle-Inclan" Le nom de Charon n'apparaît pas ici.

Owen en uniforme, avec sa casquette (en 1917), ressemble à s’y méprendre à un acteur qui (en 1937, mettons) interprèterait le rôle d’Owen.

cf p.160 dans L'Amour l'Automne. La personne ressemble à l'acteur qui doit lui ressembler… Miroir sans fin.

Le Zaïre a repris son ancien nom.

Zaïre/Zahir. devenu la république du Congo. Lointain écho vers Binger/Niger et le voyage en Afrique à partir du Niger raconté dans Journal de Travers et dont on trouve une trace pages 37-38, 53, 74, 96, par exemple

Maintenant tout dépend de toi.

Et nunc manet in te (sur une indication de RC sur la SLRC): Il s'agit donc du titre de l'ouvrage dans lequel Gide raconte sa vie conjugale avec sa femme Madeleine. La citation exacte, tronquée, provient du Culex, vers 269:
«Poenaque respectus et nunc manet Orpheos, in te.»
Gide a donc fait disparaître un nom propre, usage que l'on retrouve très souvent dans L'Amour l'Automne, et ce nom propre est Orphée, nom de poids dans les Églogues.

  • Owen/Nemo/Monet/Manet/monnaie (Zahir) Zahir/Zaïre/Congo/Niger

Dieu a compté les jours de ton règne, et il en a marqué la fin.

Daniel 5,26


Onuma Nemon a collaboré à de nombreuses revues, dont L’Infini, Perpendiculaire, La Main de singe. C’est une belle tombe pour un marin. Hier soir je pensais à elle. Je parlais avec elle, comme je faisais souvent, plus aisément en imagination qu’en sa présence réelle. Ne quittez pas, me dit-elle, je vous passe Monsieur Lindon, président-directeur-général des Éditions de Minuit. (AA, p.238-239)

. Onuma Nemon : nom riche en assonances et résonances. A écrit un livre intitulé Roman.

. C’est une belle tombe pour un marin. : phrase détournée de Vingt mille lieues sous les mers : « Ah, c'est une belle mort pour un marin», dit le capitaine Nemo.

. Hier soir je pensais à elle ... présence réelle : Gide. Et Nunc Manet in Te - Journal 1939-1949, Pléiade 1959, pp.1123 (cf. p.220 de L'Amour l'Automne'')

. Ne quittez pas, … de Minuit. : fragment biographique. Lindon/Landon

  • Nemo/Nemon, Charon/Ramon/Roman/Landon/Lindon, Manet/Minuit, mort/tombe

Quant au médecin, on l’aura cependant reconnu sans difficulté, bien que ce passage le concernant ait disparu du rapport, pour une raison qui reste à éclaircir : il s’agit certainement du personnage rencontré tout au début de l’enquête, dans le long couloir de l’établissement thermal.

Hum, je m'y perds. Je ne sais pas. Cette phrase m'évoque le docteur Morgan, Projet d'une révolution à New York, L'Île noire (Tintin), Tristan de Thomas Mann (la clinique).

Serait-ce seulement à cause de l’actrice choisie, la Nelly du film de Carné est assez éloignée, il faut le remarquer, de celle de Mac Orlan.

. Le film de Carné est Quai des Brumes, Nelly est joué par Michèle Morgan, nom de scène de Simone Roussel.

  • Roussel, Morgan

Je suis littéralement fou de toi. Pero sigo mi destino; estoy desprovisto de todo, confinado al lugar más escaso, menos habitable de la isla; a pantanos que el mar suprime una vez por semana.

Traduction : «Mais je subis mon destin : démuni de tout, je me trouve confiné dans l’endroit le plus étroit, le moins habitable de l’île, dans des marécages que la mer recouvre une fois par semaine.» Appartien à l'incipit de L'Invention de Morel. Thème de la maladie et de la mort.

Je ne sais plus si nous avons identifié une source pour la première phrase, «Je suis littéralement fou de toi.»

  • Morel, île (thème marin)

Le titre fait filialement allusion à un autre inventeur insulaire, à Moreau. Avez-vous remarqué le moment où la mèche se détache ? Mais la mémoire humaine est si bizarre (but so odd is the human memory) que je ne pus alors rien me rappeler (that I could not then recall) de ce qui concernait ce nom bien connu (that well-known name in its proper connection).

. L'Invention de Morel fait référence à Moreau (L'Île du docteur Moreau, de H.G. Wells.).
. Proust, il s'agit du violoniste Morel
. citation de L'Île du docteur Moreau.

  • Moreau, Morel, île

Quiconque, au demeurant, a jamais fait la navette entre une traduction et son original est conscient des abîmes qui séparent la vie d’une œuvre dans une certaine langue et son existence dans une autre. Il convient toutefois de préciser que l’ex-Michael Karoly (Karoly était en fait son prénom, à l’origine), l’ex-“baron”, l’ex-“Monsieur Karl” (le dandy des premières années londoniennes), devenu comme par enchantement, donc (encore qu’on ait sauté quelques étapes, pas toujours très reluisantes), Mme le Professeur Bach, indiquait tranquillement à son correspondant, dans sa lettre d’accompagnement, que les quelques centaines de pages qu’elle lui faisait parvenir n’étaient que les «prolégomènes à un travail futur de près de trois mille pages qui démontrerait, sans aucune ambiguïté, que la déviation sexuelle était le moteur de l’évolution». Enfin il est essentiel de se souvenir également que le tireur d’élite était Wilson, pas Evans.

. La première phrase est-elle une citation? L'interlocuteur de Charlotte Bach était Colin Wilson.
«prolégomènes à un travail futur de près de trois mille pages»: c'est le genre de phrases et de projet que RC lui-même adore. Par exemple, «Je devrais ne faire plus qu'un énorme unique livre, philosophique et moral, qui serait la somme de tout ce que je ne comprends pas… Quelques points qui m'échappent (en cinquante-deux volumes).» (Parti pris, p.339)

.Enfin il est essentiel de se souvenir également que le tireur d’élite était Wilson, pas Evans. : Willie Wilson et Bob Evans, voir la référence chez Bruce Chatwin. Confusion dans les noms

  • langue/sens, Charles/Karl, travesti/sexe, Wilson, Bob

Voir ici la note 14 dans sa continuité, à lire d'un seul élan.

Nous remontons vers la surface, note 13.

Petite liste de mots

(dédié à Sejan, un peu malicieusement — mais pas beaucoup).

in Au nom de Vancouver, de Renaud Camus :

tardivo-hippie (p.156); massacrisation (196); maléficier (276); chicosité (369); mauvaiseté (346); luciférienne (353); dépeindre (408); phthoraphore (416); sexyté (461).

[...] les aléas en sont jactés [...] (p.439)

— ce n'est pas pour mes compétences botaniques qu'on m'aime. (p.391)

qui me rappelle

Apparemment ce n'est même pas pour notre brioche qu'il [un rouge-gorge] nous aime.
Renaud Camus, Sommeil de personne, p.547

(et aussitôt de me demander, maintenant que deux phrases semblent construites sur un même modèle, s'il existe une phrase-source, une référence externe).

Au moment de la mort de Guillaume Dustan

En faisant quelques recherches pour retrouver une autre phrase fétiche («Je suis beaucoup trop futile pour visiter les usines de yaourts» (p.387), je trouve cela dans Sommeil de personne :

[...] Dustan, paraît-il, affirmerait, dès les premières pages de son plus récent opus, qu'il serait décidé à aller encore plus loin que moi dans la critique des Juifs et de leurs pouvoirs...

Bien entendu, explique Dustan, les motifs ne sont pas les mêmes, d'autant qu'il est juif lui-même. Renaud Camus, d'après lui, veut empêcher les Juifs de s'exprimer et de représenter la culture française; [...]
Il [Dustan] attend les questions avec une moue dégoûtée par avance, yeux froncés, nez plissé, bouche tordue, comme si tout ce qu'on lui dit ne pouvait être qu'imbécile ou répugnant. Et plutôt que de répondre il pousse de longs soupirs, la bouche toujours tordue, comme si cela était trop bête, décidément, mille fois trop bête pour qu'un homme comme lui ait la moindre chance de se faire entendre de ce journaliste importun et de tout ce public débile. Nous autres génies sommes tellement incompris... D'ailleurs c'est peut-être mieux ainsi... Et de tourner entre ses doigts la mèche de sa perruque blonde en regardant la table devant lui...

Renaud Camus, Sommeil de personne, p.189

Cependant, j'ai cru comprendre que Dustan avait été le premier à prononcer une phrase disant à peu près (ou exactement?) «Renaud Camus m'a sauvé la vie». Et j'entends si régulièrement, de personnes différentes, des variations de cette phrase, que je ne peux qu'avoir de l'indulgence pour Dustan, malgré son mauvais goût, ses outrances, sa provocation.

Enquête

Tout ceci, il n'est nullement nécessaire, bien entendu, que le lecteur le sache avant de lire les Églogues. C'est dans le texte ; où, comme dans un classique roman policier, il n'est rien qui ne puisse servir, qui ne doive servir, plus tard, ou plus tôt ; où il n'est rien qui n'agence ou n'organise un passage lointain ou proche, dix, cent, tous. C'est pourquoi, mon cher Marc, parti pour commenter les pages choisies par la Chronique, je n'ai pu en éclairer que deux ou trois, trop longuement à la fois et très partiellement. Commenter un extrait c'est nécessairement paraphraser l'ensemble, le recomposer, le réécrire, puisque cet ensemble n'est qu'un gigantesque commentaire de chacun de ses détails. À tirer jusqu'au bout le moindre fil de la moindre phrase, il faudrait un livre, ou sept, une vie ou toutes les vies.
Chemins de fin d'été par Renaud Camus pour Chronique des écrits en cours.


Ces phrases sont extraordinairement pertinentes. (Je sais, c'est vraiment bête de dire d'un écrivain que ce qu'il dit sur ce qu'il écrit est juste! Mais tant pis, je ne peux pas ne pas le dire, tant cette justesse est grande, tant cette clairvoyance me laisse admirative dans ce qu'elle suppose de conscience de ce qu'on est en train d'écrire (à croiser avec «Or sommés de nous expliquer, nous allons devoir mettre de l'ordre dans nos pensées, conceptualiser tout cela, qui, à l'épreuve, risque de s'exposer au grand jour comme n'étant rien. [...].» Sommeil de personne, p.217))

Quelle méthode de travail?
- Repérer ce dont on est sûr, tout ce qui est daté, retrouver les dates de tous les événémements historiques.
- Lire toutes les sources citées, dont les revues de L'Arc.
- Croiser abondamment avec le reste des livres écrits à ce jour. Ne pas oublier les recherches dans VB, facilitées par le moteur de recherche.
- Réunir les phrases qui semblent parler de la même chose.

Le plus difficile à traiter, ce sont les prénoms: on sait qu'ils sont faux, mais en plus ils se redoublent: comment savoir si un même prénom recouvre une seule personne ou plusieurs, et quand on le sait (plusieurs Paul, par exemple), comment choisir?

Avec cela, on devrait élucider 50 à 70% d'Échange. La part familiale est bien sûr inatteignable, quoi qu'en allant sur place, et en faisant appel aux archives départementales...

Lire et voir et écouter: cinéma, photographies, opéras, ...



À partir d'avril 2007 : Journal de Travers.

Le complexe du colonel Bramble

Dans Du sens, p.541, j'avais rencontré, à mon grand plaisir et mon grand étonnement, Les discours du docteur O'Grady. Le passage de Maurois que je retiens de mon enfance est celui-ci, dans Conseils à un jeune Français partant pour l'Angleterre:
Sois modeste. Un Anglais te dira: «J'ai une petite maison à la campagne»; quand il t'invitera chez lui, tu découvriras que la petite maison est un château de trois cents chambre. Si tu es un champion du monde de tennis, dis: «Oui, je ne joue pas trop mal.» Si tu as, dans un voilier de six mètres, traversé l'Atlantique, dis «Je fais un peu de canotage». Si tu as écrit des livres, ne dis rien. Ils découvriront eux-mêmes avec le temps, cette regrettable mais inoffensive faiblesse; ils te diront en riant: «J'ai appris quelque chose sur vous», et ils seront contents de toi.

André Maurois, Conseils à un jeune Français partant pour l'Angleterre
J'ai l'impression de retrouver régulièrement dans Camus cette façon d'en dire moins, ou de se taire, lorsqu'on pourrait dire quelque chose à son avantage. Par exemple cette scène, à ma connaissance, n'est évoquée qu'ici, de cette façon cryptée:
si bon je ne suis tu n'es pas personne n'est tout à fait certain que le meilleur moyen de les comment dites-vous de les aider à s'in soit bien de leur faire écouter du Chopin ou les mouvements lents des concertos pour violoncelle de Vivaldi dans la bibliothèque suspendue au-dessus de la campagne au dernier étage d'un perdu et de bavarder avec eux plus ou moins à bâtons tout en buvant du au-dessus des arbres mais elle la comment dire la moni la guide la responsable oui hélas il craint que ce soit bien là le elle disait que elle lui avait même écrit pour lui dire que elle ne manquait jamais une occasion de lui qu'ils en gardaient un que c'était pour eux quelque chose de très qu'ils n'en revenaient pas que quelqu'un qui que quelqu'un que leur prête tant d'leur donne tellement de son qu'ils lui avaient dit que plusieurs d'entre eux lui avaient dit que chaque fois c'était pour eux le meilleur mo dans le et ça l'avait beaucoup tou

Renaud Camus, L'Inauguration de la salle des Vents, p.276
Je n'ai pas trouvé trace de cela en feuilletant La salle des Pierres. Quelqu'un a-t-il lu ailleurs une recension de la scène évoquée ci-dessus? ou, dans un tout autre genre:
Je me suis abstenu de répondre, malgré la tentation, que sa remarque était peut-être vraie s'agissant de sac à main arraché ou de vol à main armée, mais qu'en matière de délit d'opinion cette injustice s'inversait; et que par exemple lui pouvait écrire impunément, à la première page de sont récits, que les feujs il les reconnaissait toujours, il avait un truc pour ça, tandis que si j'affirmais rien de pareil, moi, même en guise de plaisanterie, trente ans de Sibérie seraient jugés une peine trop douce.

Renaud Camus, Sommeil de personne, p.534
Et la question est: pourquoi s'être abstenu, pourquoi ne pas avoir cédé à la tentation, ne pas avoir fait éclaté l'incohérence et l'injustice?

Complexe du colonel Bramble, discrétion sur les faits qui seraient retenus en notre faveur, pari en cas d'injustice ou d'exagération que la discrétion et le bon droit triompheront.
André Maurois écrivait dans l'entre-deux guerres, et à propos de l'Angleterre. Il est fort probable que les catégories qu'il prône ne s'appliquent plus guère de nos jours.

Opportun ou non de le noter, ultime variation

Soient les phrases: «Ils nous avaient d'abord invités chez eux, à Bourg-la-Reine, mais finalement ils ont préféré le restaurant Benkay de l'hôtel Nikko, à côté de ma tour. Je crains qu'ils ne s'en soient mordu les doigts, car Sylvie Topaloff était horrifiée par les prix.» p.57, Sommeil de personne

Etait-il opportun de la part de Sylvie Topaloff de faire cette remarque (vraie, sans aucun doute)? Etait-il opportun de la part de Renaud Camus de la noter dans son journal?

Les réflexions que font naître cette phrase dans le contexte du projet du Journal ne s'immobilisent jamais . Ici plus que jamais le sens change selon le point de vue.

1- Quel effet produit cette réflexion sur le lecteur?
Le lecteur peut être soit choqué de ce qu'il considèrera comme une impolitesse ou une grossièreté, soit amusé de ce qu'il considèrera comme une légèreté de la part d'une "tête folle": spontanéité de Sylvie Topaloff dans le cadre privé, quand on peut supposer que sa profession lui impose une grande retenue. En un sens, on pourrait interpréter cela comme un compliment: Renaud Camus est considéré comme un intime devant qui on ne se surveille pas.
D'autre part, le lecteur peut être choqué de ce que RC note ce détail, qui peut ternir l'image de S. Topaloff, quand on sait les services que lui a rendu le foyer Finkielkraut (sans compter les services à venir dans la suite du Journal): ingratitude de l'auteur, qui aurait pu éviter cela à quelqu'un à qui il est redevable d'un tel engagement en sa faveur. Et donc c'est l'image de l'auteur qui est ternie par cette notation…

2- Pourquoi RC a-t-il noté la réflexion de Sylvie Topaloff?
— parce qu'il y avait eu réflexion et que le Journal est une chambre d'enregistrement. Mais cela ne résiste pas à l'examen, parce qu'il est impossible de tout noter, et que quoi qu'il arrive l'auteur joue comme un filtre. C'est malgré tout lui qui choisit ce qu'il note.
— parce qu'il a été blessé par l'impolitesse de son hôtesse. Il la note comme exemple de cette disparition du paraître qu'il déplore régulièrement.
Cependant, en la notant, il devient lui-même discourtois envers quelqu'un qui lui a rendu des services bien plus importants, et qui à ce titre mériterait plus d'indulgence. C'est sans doute ici qu'intervient l'interprétation de Rémi Pellet: "Renaud Camus ne paie pas ses dettes". Il y aurait fuite en avant, tout service rendu serait payé d'ingratitude en retour, soit pour échapper au fardeau de la dette et à l'obligation de remercier, soit plus violemment, pour blesser celui qui a aidé (Est-ce ici qu'il faudrait parler de "jouissance de la rupture"?). Dans ce contexte, la question "l'auteur est-il ingrat?" est une question amusée, satisfaite.
— retour à la première possibilité: Renaud Camus note la réflexion de Sylvie Topaloff parce qu'elle a eu lieu. On peut imaginer qu'il préfèrerait ne pas la noter, mais que le fait d'imaginer ne pas noter quelque chose sous prétexte qu'il ne désire pas la noter provoque aussitôt le mouvement inverse: notons tout, que cela nous plaise ou non, et surtout si cela ne nous plaît pas et que nous n'avons pas envie de le noter.
C'est en ce sens que je parlerais plutôt de souffrance du journal et douleur du risque. L'auteur est prisonnier de son projet, et en applique la règle au risque de blesser et de perdre à qui il tient. Ici, la question "l'auteur est-il ingrat?" est la question angoissée de qui voudrait obtenir d'autrui réassurance sur lui-même.

Toute personne qui applique obstinément des règles une fois pour toutes définies quelles que doivent en être les conséquences suscite des sentiments ambivalents: admiration devant une telle fermeté d'âme, désarroi ou mépris devant une telle incapacité à se plier aux exigences communes et à faire passer le vivre en commun avant cette-dite règle.

Evidemment, tout cela est une question de lecture. Peu de choses nous permettent objectivement, dans le texte, de choisir l'une ou l'autre des interprétations. Le choix que nous ferons dépendra de qui nous sommes, des gens et des situations que nous avons rencontrés dans notre vie, de notre façon de lier l'ensemble les indices épars dans le reste de l'œuvre, et pour certains d'entre nous, de la connaissance personnelle de l'auteur (mais cette dernière possibilité dépasse le cadre de l'analyse littéraire, et à ce titre, il me semble qu'elle ne devrait pas être utilisée).

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Message de TM déposé le 27/04/2004 à 10h50 (UTC)

Peu de choses nous permettent objectivement, dans le texte, de choisir l'une ou l'autre des interprétations.

Dans ce cas particulier, en effet.

Dans le cas de "la vérité de" X ", c'est " (suit une faute de goût dans le choix de la décoration ou du conjoint) - il me semble que l'interprétation est plus simple (surtout, circonstance aggravante, après digressions bathmologiques).

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Ma réponse

Dans le cas de "la vérité de" X ", c'est

Mais avez-vous réellement rencontré cette tournure, et où? (Je n'ai lu que deux Journaux…)

Elle ne m'évoque que ce passage de Vaisseaux brûlés: «Jean-François Revel est un homme très brillant […] Claude Sarraute, […] les vérités conjugales […] »

Arrive-t-il qu'il y ait jugement péremptoire et définitif sur des proches (car il y a bien jugement sur la doctoresse au Jérusalem martelé, par exemple, mais cela n'a pas grande importance, puisqu'elle ne le saura jamais, et qu'elle joue ici un rôle d'archétype, ce qui n'est pas le cas lorsque la personne a lié des liens personnels avec l'auteur), et non une simple notation, qui renvoie le lecteur à ses interprétations et contradictions?
Je serais curieuse, par exemple, de reprendre l'ensemble des notations sur vingt ans concernant Paul Otchakovsky-Laurens, fidèle parmi les fidèles: qu'est-ce qu'il en est dit exactement? Quelle part d'exaspération, quelle part de reconnaissance, sachant que les deux sentiments peuvent tout à fait être justifiés?

Je me demande si le biais du journal n'est pas justement celui-là: l'auteur dépeint ses mauvaises actions, ses mauvaises pensées (et met-il une joie perverse à se décrire sous son mauvais jour?), ce qui l'attriste, ce qui l'énerve, ce qu'il aime, ce qui le rend joyeux, ou heureux, mais omet systématiquement, ce qui se comprend (car ce serait écoeurant, à la façon de trop de sucre, à lire) ses bons mouvements, ou ses actes de générosité (si ce n'est la brioche au rouge-gorge (et il faut lire L'Inauguration pour apprendre à mi-mots qu'il a accepté de recevoir un groupe de jeunes en réinsertion…))

Ainsi le Journal pencherait, déséquilibré, du côté sombre de l'auteur.

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Message de TM déposé le 29/04/2004 à 09h21 (UTC)

Mais avez-vous réellement rencontré cette tournure, et où?

Si en plus il faut lire Renaud Camus pour pouvoir le critiquer, alors là, vraiment…

Je pensais effectivement à Xenakis mias je me souvenais d'une phrase beaucoup plus péremptoire. Le fait qu'il ne soit pas (il était encore vivant) un lecteur du journal rend-elle la chose moins cruelle ?

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Ma réponse

Je ne parlerais pas de cruauté, mais de brutalité: la vérité en pleine face, non pas la vérité de ce qui est dit (car après tout cela n'est jamais que l'opinion de l'auteur, sa vérité, un point de vue parmi les points de vue possibles (et en faisant des recherches pour ce message je trouve dans Du sens, p.41 « C’est pourquoi le conditionnel lui va si bien. J’ai souvent rêvé d’un livre écrit au conditionnel. »)), mais les pensées de l'autre, celui qui est en face, pensées le plus souvent cachées dans la vie courante, et heureusement.

J'ai essayé d'établir une typologie des possibles.
Le journal parle, schématiquement, de trois sortes de personnes, les types pouvant se recouvrir:
- les parfaits inconnus, les lambdas, qui le plus souvent, à ce que je comprends, seront protégés par des déplacements de nom et de lieu, comme la doctoresse au Jérusalem de cuivre;
- les personnes "publiques", celles dont on entend parler ailleurs que dans les journaux de Renaud Camus, qui sont des personnalités médiatiques, tels Xenakis ou Revel;
- les proches, les connaissances, les amants et les amis de Renaud Camus: ceux qui le connaissent ou l'ont connu dans la sphère privée (Valerio, Farid Tali, Sylvie Topalof, par exemple).
Il me semble que les éventuels "dégâts" causés sur les personnes citées par les pensées de l'auteur telles qu'il les dévoile ("la vérité") ne seront pas les mêmes, au niveau de la nature et de l'intensité, selon le groupe auquel elles appartiendront.

Les personnes citées qui ne lisent pas, quel que soit le groupe auquel elles appartiennent, sont à peine concernées par les réflexions qui suivent : elles sont protégées par leur ignorance. Tout au plus peut-il se produire un étrange décalage lorsqu’un lecteur de journal rencontre l’une de ces personnes, et sait sur elle quelque chose qu’elle ne sait pas qu’il sait... (sentiment désagréable s’il en est, sentiment étrange, aussi, qui donne l’impression de croiser dans la vraie vie un personnage de roman). Mais cela concerne le lecteur, et non la personne citée.
Il faut ensuite distinguer au sein de chaque groupe l’effet produit sur les personnes citées qui lisent et l'effet sur le lecteur extérieur, qui ne fait que lire sans être cité. Celui-ci n'est pas partie prenante, il va juger, consciemment ou inconsciemment, ce qu'il lit, c'est-à-dire que sa lecture fera spontanément naître en lui des sentiments d'adhésion ou de rejet à ce qu'il lit.


Reprenons chaque groupe.
1- Les lambdas.
Les lambdas ne lisent pas, ou ne se reconnaissent pas. (S’ils lisent et se reconnaissent, ils font alors partie du troisième groupe). Ils jouent comme des archétypes. Je reprends encore l'exemple de la doctoresse dans Sommeil de personne, on pourrait parler de l'infirmière de la grand-mère de Renaud Camus dans Retour à Canossa, de Miss Pays de Loire dans La guerre de Transylvanie, ou du chef des gendarmes ou du vétérinaire et sa femme dans L'Inauguration: ce sont davantage des personnages que des personnes, ils sont représentatifs d'un type, dont nous pouvons reconnaître des exemples autour de nous.
Que peut en penser le lecteur extérieur ? Cela dépendra de son empathie (ainsi mon pincement au coeur pour Miss Pays de Loire, que je n'éprouve pas pour la doctoresse ou la femme du vétérinaire, qui elles me font sourire. Ainsi que le dit Gab, "Et comme toujours, le jugement qu'il émet en dit autant sur lui-même (le lecteur) que sur la dame..."

2- Les personnes publiques.
Elles appartiennent au domaine public. A ce titre, elles sont en but aux jugements divers qu'émettent sur elles les journalistes, les écrivains, et plus généralement le public. C'est le prix à payer lorsqu'on est ainsi exposé.
"Le fait qu'il [Xenakis] ne soit pas (il était encore vivant) un lecteur du journal rend-elle la chose moins cruelle ?", demandez-vous. Pour lui, sans aucun doute. Pour lui, non lecteur, la réflexion de Camus (via Flatters, rappelons-le tout de même) est totalement neutre. (J’ajouterais qu’ici précisément, il s’agit d’illustrer par l’exemple un des mystères de la vie, une question qui se pose régulièrement : « Mais pourquoi Untel et Untel sont-ils ensemble ? ». Mais bon. Il n’est peut-être pas nécessaire de l’écrire, et encore moins de l’illustrer...)
Si des personnes publiques lisent le journal et s’en offusquent, elles ont tout au moins les moyens matériels de répondre, si elles le souhaitent, par des canaux publics également. Je citerais Jourde dans La littérature sans estomac p.31 aux Presses pocket : «Celui qui accuse, en nommant, s’expose. Il donne au moins à l’auteur mis en cause la possibilité de répondre. C’est la moindre des choses. Qui juge doit se placer en position d’être jugé.» Je souscris à cette citation avec tous les bémols qu’il faudra lui apporter pour l’adapter à la situation qui nous occupe : Renaud Camus ne fait pas de la critique littéraire, il ne juge pas, il réfléchit à haute voix. Mais il se place dès lors en position d’être jugé.
(J’ajouterais que j’ai la conviction, sans preuve, qu’il attend d’ailleurs ce jugement, et que les questions « Le journal est-il cruel ? L’auteur est-il ingrat ? » étaient un appel au jugement).
Qu'en pensera le lecteur extérieur ? Le jeu du journal est désarçonnant. Il s’oppose au reste des textes, qui plébiscitent le moins d’être au profit du paraître et plaident inconditionnellement pour la forme. La forme c’est l’autre. Respecter la forme, c’est faire une place à l’autre. Pas de place pour l’autre dans le journal qui dit je. Le journal, c’est la matière brute du monde. C’est la bêtise de l’auteur, «cet immense continent, la bêtise, qui est peut-être la vérité du sens, si ce n’est la vérité tout court » (Du sens, p.194 (N’oublions pas que Bouvard et Pécuchet sont dits «mes maîtres» dans Sommeil de personne)). C’est l’être de l’auteur avant qu’il ne l’habille de paraître. Peut-être est-ce ainsi qu’il faut comprendre l’expression « le journal, c’est l’atelier de l’œuvre ». C’est la matière brute, sur laquelle on va travailler. Une phrase comme «Je lui fais remarquer, un peu vexé, qu’il était assez facile de tenir le lecteur en haleine dans un journal, quand on peut écrire tous les jours «Le roi m’a pris à part, hier et m’a dit…» p.248, me ravit : elle est drôle, elle est vraie, elle est bête. Il est bête de la noter parce qu’elle est vraie. Elle est drôle parce qu’elle est bête. La vexation reconnue par l’auteur est comique. Victor Hugo ou rien… C’est touchant de sincérité, c’est admirable de clairvoyance envers soi-même. Reconnaissons-le : le portrait le plus chargé par le journal est celui de l’auteur. Et c’est pour cela que celui-ci obtient toute mon indulgence, alors que je suis naturellement peu portée sur les récriminations concernant les hangars en tôle ondulée (moches, je n’en disconviens pas. Mais c’est si évident.) et le niveau du service dans les restaurants (en baisse, c’est exact, au point que je préfère rester chez moi (j’ai des accès de snobisme)). Si l’auteur n’épargne personne, mais que la personne la moins épargnée, c’est lui-même, cela me convient.

3- Les personnes de la sphère privée.
C’est ici que la réflexion se fait douloureuse. Les mêmes règles appliquées aux personnes connues intimement qu’aux deux premiers types auront une violence bien plus grande, parce qu’on s’attend toujours à être protégé par l’intimité, et d’autant plus par une personne, Renaud Camus, qui met si haut des valeurs « vieille France », la courtoisie, le savoir-vivre, la discrétion, etc. Ici joue à plein « la bêtise », la vérité brute, non médiatisée par le paraître, ici est dit, publié, ce qui ne le devrait pas selon les conventions communément admises du vivre ensemble. Ici il y a ou il peut y avoir sentiment de trahison, et le ressentiment peut être profond. Cela, l’auteur le sait depuis longtemps, dès Tricks, où la réédition complétée du livre nous vaut des commentaires comme « Depuis la parution de la première édition de ce livre, il ne me dit plus bonjour » p.40.
Dans un sens, le procédé ne me gêne pas. D’une part, comme le fait remarquer Luc, il fait parti du contrat de lecture, et nous savons à quoi nous attendre en ouvrant le journal. Disons-le : tous les lecteurs ne sont pas candides, et certains aiment et recherchent les notations assassines : «Jean Puyaubert […] soutenait, en ne plaisantant qu’à moitié, que le potin était l’essence de la littérature.» (Du sens p.160). D’autre part, comme je l’ai écrit plus haut, la première personne que dessert ce comportement, c’est l’auteur : s’il advient qu’il choque ses lecteurs par ce qu’il note, parce qu’ «il n’aurait pas dû», selon les règles de l’intimité et de la courtoisie, le noter, c’est lui dont l’image est atteinte, et il le sait pertinemment (ce n’est pas pour rien que je lis «l’auteur est-il ingrat ?» comme une demande d’absolution).
Ce qui m’ennuie, en fait, dans ces cas-là, c’est l’inégalité auteur/personne citée : cette dernière n’a aucun moyen de répondre, de donner sa version des faits et d’argumenter. Elle ne pourra protester qu’en privé, tandis que les faits auront été exposés publiquement. Certes, nous pouvons compter sur Renaud Camus pour nous relater les réactions des uns et des autres, mais même cela est ambigu : car celui qui se plaint alors que les faits relatés sont vrais est un peu ridicule.
Lorsqu’il arrive qu’une personne de l'entourage tienne elle-même un journal publié, Renaud Camus est soumis au lot commun des personnages passifs de journaux, et il avoue ne pas être très rassuré (« aïe », « ouf ».)
Il y a fondamentalement inégalité. Vivre dans la sphère de l’auteur, faire partie de son monde, c’est devenir chair à littérature, faire partie de la matière brute qu’il va utiliser.
On peut le refuser, mais il faut alors soit s’en éloigner, soit cesser de le lire. On peut l’accepter, et se dire que, finalement, c’est une façon comme une autre de passer à la postérité. (Combien de modèles des personnages proustiens qui seraient aujourd’hui totalement tombés dans l’oubli, combien de courtisans qui ne survivent que par Saint-Simon ?)

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Message de TM déposé le 03/05/2004 à 13h19 (UTC)

Vous semblez adopter un point de vue conséquentialiste (merci Google, le terme existe en franglais).

J'aurais tendance à inverser les catégories. Les proches sont fair game, d'abord parce qu'ils peuvent se défendre, ensuite parce que la fréquentation de l'auteur leur permet de relativiser le propos.

Evidemment, cela suppose accepter de subir le même traitement en retour :
— May hell seize my soul if I give you quarter or take any from you
— I expect no quarter from you, nor shall I give any


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Ma réponse

Que voulez-vous dire? Que je m'attache aux conséquences sur les personnes, sans juger de si les phrases sont cruelles dans l'absolu? Mais c'est bien le mal que l'on risque de causer qui compte, non?

Donc:
Jean-François Revel est un homme très brillant, d'évidence, et ses analyses sont très fines mais comment peut-il être le mari de Claude Sarraute, alors ? Est-ce là sa vérité à lui, et celle de son esprit, comme Françoise Xenakis serait la vérité de Xenakis, et celle de sa musique, à en croire une fois de plus un Flatters très porté sur les vérités conjugales de toutes les moins habitables, peut-être…?
Où se situerait la cruauté?
- Dire à un homme que sa femme est indigne de lui
- Dire d'un homme que sa vérité est à la mesure de sa femme, celle-ci étant jugée médiocre.
Est-ce cela que vous voulez juger?

Concernant la première possibilité, je ne la juge pas cruelle, mais, à nouveau, bête: personne n'a à s'arroger le droit de ce genre de jugement (les belles-mères, peut-être?), et il revient à toute personne qui se choisit un conjoint de l'assumer. Elle n'a pas à se justifier aux yeux des tiers, et un jugement de ce type doit attirer un haussement d'épaule ou, à la rigueur, en d'autres temps, une provocation en duel pour laver l'honneur de sa femme.

Concernant la deuxième possibilité, la proposition me semble nulle et non avenue: la vérité d'une personne n'est pas dans sa femme ou sa musique ou son intelligence, mais dans son courage ou sa lâcheté, dans la hiérarchie de ses valeurs et sa capacité à les mettre en pratique.
Ou: la vérité d'une personne est peut-être lisible à travers le conjoint qu'il se choisit, à condition de juger la vérité de ce conjoint (selon les critères que je viens de décrire), et non son niveau intellectuel (ce qui est peu ou prou le cas dans les exemples cités).

Affreusement moralisateur, n'est-ce pas?


Il reste que considérées dans leur ensemble, ces phrases ont un sens, elles évoquent le mystère de ce qui lie deux personnes, lien incompréhensible le plus souvent.
(Et j'ajouterais méchamment: et ce genre de question est souvent posé par des célibataires, la vérité de leur question étant qu'ils recherchent une recette pour leur cas personnel.)

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Message de TM déposé le 04/05/2004 à 23h22 (UTC)
Que voulez-vous dire? Que je m'attache aux conséquences sur les personnes, sans juger de si les phrases sont cruelles dans l'absolu?
que vous jugez de la moralité d'une action par ses conséquences - ici en tout cas.

Où se situerait la cruauté?
Dans les deux points que vous énumérez.


D'un côté, nous (bathmologues amateurs) savons que des personnes peuvent aimer la même chose pour des raisons différentes (le peuple et les sages par ex. pour reprendre Pascal, plagiaire par anticipation). D'un autre côté, nous prenons un plaisir certain à relever les fautes de goût de gens par ailleurs respectables (je ne sais plus qui disait avoir perdu tout respect pour Wittgenstein après avoir appris qu'il aimai les westerns (ce qui me parait d'ailleurs très improbable et sans doute inventé : John Wayne serait la vérité de Wittgenstein ?)).

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Ma réponse

que vous jugez de la moralité d'une action par ses conséquences

C'est amusant, énoncée ainsi, la formulation me déplaît, même si je ne cerne pas exactement pourquoi (pourquoi me fait-elle penser à "pas vu, pas pris"?)

Moralité des phrases énoncées plus haut:
- sur ce qu'elles disent, elles ne sont en soi ni morales ni amorales. Elles sont une opinion. Elles peuvent être justes ou fausses.
- sur le fait de les dire et les publier. C'est moral dans le contexte, puisqu'elles correspondent au projet de l'auteur d'exposer sans relâche ce qu'il pense, sans travestir sa pensée pour plaire, ou paraître bien-pensant, ou ne pas blesser. L'auteur tient parole, même si cela doit lui porter tort, même si cela doit choquer, même si cela doit blesser.


Ce projet est-il moral? Dire la vérité est une règle d'éducation. La vérité est considérée comme l'une des grandes valeurs morales. Mais on se rend compte à l'usage que la société n'est possible que parce que nous ne disons pas la vérité, ne serait-ce que par gentillesse.
Le projet de l'auteur met en pleine lumière cette contradiction de la société.

Cruauté du diariste

A l'origine, je déposai un message qui se voulait humoristique sur le site de la SLRC. RC y répondit sous un faux nom (transparent à mon avis, mais pas pour tout le monde visiblement). Il faut dire qu'il avait eu la femme de Finkiekraut en larmes au téléphone, suite au passage notamment sur la note de restaurant trop salée. La discussion s'envenima, avec comme toujours Rémi dans le rôle du procureur et moi dans celui-ci de l'avocat de la défense.


Il faut maintenant l'avouer : la Slurp avait soudoyé L. afin qu'il envoie Renaud Camus consulter la neurologue au Jérusalem en cuivre martelé, avec pour seul objectif de permettre à l'assistante de placer cette phrase impérissable : «Il devrait écrire sur lui-même, puisqu'il dit qu'il est écrivain.»
Elle s'est parfaitement acquittée de sa tâche, nous pouvons enfin le vérifier (trois ans dans l'angoisse de savoir si le canular porterait ses fruits.)
A propos, je me demande si la Slurp a bien pensé à offrir, comme promis, un exemplaire du Sommeil de personne à la neurologue. Il fera bon effet dans sa salle d'attente.

Quant à l'attitude d'Agnès Pébereau, elle s'explique très simplement : imaginons Superman en train de lire Les trois mousquetaires. Volerait-il au secours de d'Artagnan? Non, n'est-ce pas, cela lui gâcherait tout son plaisir.

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Message de Arsène du Pin-Chambly (RC) déposé le 31/03/2004 à 09h05 (UTC)

Pauvre L… Heureusement qu'il ne lit pas vraiment…

Sujets de dissertation : Quels sont les personnages du Sommeil qui ont le plus de motifs d'être fâchés ? Lesquels le sont en effet ? Le livre est-il cruel ? L'auteur est-il ingrat ?

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Message de VS déposé le 31/03/2004 à 10h10 (UTC)

Je pense que les yaourts seront furieux.

Quels sont les remords de l'auteur qui nous paraissent les moins fondés? Les regrets qui nous paraissent les plus douloureux? Les scrupules que nous partagerions?
Oh cette phrase «Et je crains que dans le cas de Marcheschi, ce qu'il ait pu faire de plus funeste à sa carrière, c'est précisément de prendre ma défense.»

Il y a des phrases qui n'ont l'air de rien, mais qui doivent faire mal quand on les lit, ainsi la remarque sur le succès de librairie du père de Christian Combaz.

«Je dois être le seul écrivain à gagner trente mille francs par mois pour des livres qui se vendent à quelques centaines exemplaires.» A Plieux, j'ai entendu que ce genre de phrases suscitait pas mal de rancœur chez les autres écrivains de l'écurie POL, ceux en particulier dont le succès, mathématiquement, financent Renaud Camus. D'où cette conclusion: Camus n'aide pas beaucoup son éditeur. Mais bon. N'en faire qu'à sa tête.

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Message de VS déposé le 04/04/2004 à 04h50 (UTC)

Quels sont les personnages du Sommeil qui ont le plus de motifs d'être fâchés ? Lesquels le sont en effet ?

A bien y réfléchir, ces questions peuvent être lues selon deux points de vues opposés (et comme souvent, non incompatibles): s'agit-il pour l'auteur de se demander avec angoisse quelles connaissances, quels amis, il aura réussi à s'aliéner cette fois encore dans son projet fou de tout noter, ou s'agit-il d'une épreuve, ou d'un piège, pour les-dits amis et connaissances de l'auteur, dont celui-ci observe maintenant —avec amusement, curiosité, angoisse? — lesquels la surmonteront, lesquels succomberont? (Et s'il s'agit de la deuxième partie de l'alternative, nous pouvons dire : oui le livre est cruel.)

Cette réflexion m'évoque irrésistiblement: «[…] voué à une solitude qui le définit aussi comme écrivain, ne consentant à être lu que par qui lui ressemble, testant et décourageant sans relâche les candidats ("Ah, vous croyez être un lecteur fidèle ? Et si je vous balançais L'ombre gagne entre les dents ?"), élevant autour des livres où il persévère dans son être un cordon sanitaire de private-jokes et de précautions dissuasives […]»


L'ambiguïté, la terrible ambiguïté, réside en ceci : il semble bien que sont protégés par l'anonymat, le déplacement topographique et patronymique, les personnes qui ne le lisent pas, ou que l'auteur ne fait que croiser: L., son amie neurologue, etc. Mais dès que vous entrez dans le cercle des habitués, des fréquentations, des intimes, l'auteur vous éclaire de la même lumière qu'il s'éclaire lui-même.

Si l'on refuse ce jeu, que reste-t-il comme choix? Ne pas approcher l'auteur, ne pas lire les Journaux, écrire un contre-journal? Le livre est cruel, et l'auteur joue sans doute davantage au chat et à la souris qu'il n'accepte de le reconnaître. Nous lui accorderons la circonstance atténuante suivante: c'est que son entourage sait ce qu'il risque, et que certains, parfois, sont eux-mêmes étrangement fascinés par les journaux et ce qu'ils recèlent et dévoilent de "mauvaises pensées".

Ce jeu à mon sens n'est possible qu'à une condition, morale : accepter et comprendre que les gens se fâchent. Ils n'ont pas failli à l'épreuve, ils ont tout simplement une conception de la vie qui fait passer l'amitié, la courtoisie, le droit au secret, devant les exigences d'un journal absolu dans lequel après tout ils n'ont pas demandé à paraître.
La preuve est faite, en tout cas, qu'au moment de l'"affaire Camus" la question n'était pas du tout de décider si ce que j'avais noté à propos du "Panorama" était juste ou ne l'était pas; mais seulement d'établir s'il était opportun, ou non, de le noter.
Renaud Camus, Sommeil de personne, p.457


La loi selon laquelle les attitudes des uns et des autres pendant l'"affaire" était exactement dépendante de ce que j'avais pu dire d'eux dans mon journal ou ailleurs n'a connu pratiquement aucune exception.
Ibid, p.479


[…] je veux tenir ma liberté d'expression de la parfaite innocence de ce que j'ai écrit et de ce que je puis avoir à écrire, et non pas du droit d'écrire tout et n'importe quoi.
Ibid, p.525


Autre nœud : si ce qui est écrit est vrai, cette vérité devrait être éternelle, indépendamment de qui l'énonce.
Or la façon dont les uns et les autres ont choisi leur camp n'a pas dépendu de la vérité de la phrase (est-elle juste, est-elle fausse), mais de la façon dont ils avaient été traités par l'auteur de la phrase dans ses précédents journaux ou ailleurs.

Hypothèses:
1. Les personnes égratignées ou maltraitées par le journal en ont profité pour se venger de ce sale type (l'auteur).
2. En toute bonne foi, les personnes égratignées, se sentant victimes d'une injustice, et considérant que l'auteur a dit n'importe quoi à leur sujet, ont considéré qu'il était probable qu'il soit également en train de dire n'importe quoi à propos du "Panorama".

La vérité a été trahie au profit de l'amour-propre. La grande vérité et le petit amour-propre.
Mais il est bien difficile de faire passer la vérité avant son amour-propre.

Jeu croisé de trahisons : l'entourage se sent trahi par les égragnitures, non par ce que ces égragnitures ont de juste ou de faux, mais par leur caractère public, accordant dans le même mouvement le statut d'arbitre du bon goût à Renaud Camus. En retour, l'auteur est trahi à son tour dans la confiance qu'il portait à son entourage, et plus grave, dans la confiance qu'il accorde à la vérité de toujours triompher (mais la vieille taupe creuse toujours…). Un même jeu, mais aux conséquences sans commune mesure.

Je suis souvent étonnée, et un peu gênée, par l'espèce de terreur qui semble régner autour de Renaud Camus. L'inviter chez soi? Et s'il allait trouver la soupe trop salée, et le Nu bleu de Magritte d'une banalité affligeante? Sans compter les erreurs de syntaxe…
Et pourtant. Sans parler de ma propre expérience, je pourrais citer différents témoignages portant sur sa gentillesse, son attention… Alors que se passe-t-il dans l'alchimie du journal?

Ou faudrait-il afficher, à titre préventif, son mauvais goût, son inculture, son manque d'éducation? Tiens, c'est une idée. Une sorte de vaccin: écrivez ce que vous voulez, ça m'est égal, je suis pire.
Ou encore (et plutôt, tout de même), reconnaître (reconnaître pour dépasser, bien sûr. Mais peut-on faire l'économie du premier mouvement, reconnaître, admettre? N'est-ce pas précisément ici que va se nouer le désir, sur le manque?) son mauvais goût, son inculture, son manque d'éducation? Dépasser le complexe. Je suis cela. Dépasser, c'est-à-dire, d'abord, rester en deça du paraître. Revenir à l'être, l'accepter, pour pouvoir ensuite, seulement ensuite, le travailler. Ici il faudrait parler du snobisme. Je n'ai plus le temps.

***************


Ma réponse à RP (en italique, ses phrases)

Et si j'écrivais : "la question n'était pas du tout de décider si ce que j'avais noté à propos de Renaud Camus était juste ou ne l'était pas; mais seulement d'établir s'il était opportun, ou non, de le noter"?

Il me semble que c’est exactement ce que certains ont essayé de vous dire. La vérité est invivable. D’une certaine façon, Renaud Camus en est la preuve. Il paie le prix fort son exigence de vérité («Cette haine ne finira-t-elle jamais?», quelque part dans Sommeil de personne).

Et donc pour répondre à "était-il opportun de le noter", je vous rappellerais les mots de Jacqueline, il y a presque un an: "Il me semble que tout cela manquait de bienveillance.
La forme, donc. Votre style est si naturellement emporté qu'il faut un peu d'habitude pour passer outre. (Et si naturellement provocant: ce message, par exemple… Que faites-vous? Me mettriez-vous à l’épreuve, à l’épreuve de la parole qui tient bon, qui ne se dérobe pas ? Vous sous-estimez mon inconscience et mon goût du défi. (Ou si l’inverse ? Joueriez-vous de cela ? Manipulation ?))

D'autre part, je ne sais pas exactement à quoi vous faites référence lorsque vous écrivez "ce que j'avais noté": s'agit-il du parti en général, de la fiscalité en particulier? A l'époque (mais je n'ai pas vécu le débat en direct, je suis arrivée sur le site peu après), il m’a semblé que vous preniez ce parti comme une offense personnelle: mais pourquoi donc? Ou que vous étiez vexé que l'on traite avec tant de légèreté un sujet qui était votre domaine d'excellence (les finances publiques): cela en valait-il vraiment la peine?

Encore un peu de courage belle VS et vous oserez peut être évoquer l'hypothèse du Journal comme jouissance de la rupture, et de vous interroger sur son origine, son sens.
Courage, lâcheté, trahison… Que l'œuvre de Renaud Camus oblige à peser ces mots si peu employés de nos jours n'est pas le moindre de mes étonnements, et l'une des sources de son charme (sens fort: sortilège et enchantement).
Encore beaucoup de méditation, de réflexions, d'articulations… Pondération, dans tous les sens du terme. Avouons-le, j'ai du mal avec le Journal, le principe du Journal. J'ai du mal à trouver la bonne distance. Qu'est-ce qu'un journal écrit pour être lu, quand moi-même n'ai jamais pu en tenir un de peur d'être lue? (Insiste en moi l'idée, ces derniers temps, que ce site pourrait bien me servir de journal. Quand je pense que certains prennent la peine de tenir un blog…)

«Jouissance de la rupture». Je ne le ressens pas comme cela. Je parlerais de jouissance du risque. Prise du risque de ne plus plaire, de dé-plaire. Et non pas jouissance, à la réflexion, douleur du risque qu’on ne peut s’empêcher de prendre, tentation irrésistible, pour savoir, savoir, oui ou zut, ce qu’il en est exactement de soi-même et des autres.
(Ici, je noterais une évolution. Dans Retour à Canossa, le journal était noté comme une enquête sur ce que c’est que vivre. Ici, après l’«affaire », ce n’est pas vivre, mais la vérité et les autres, qui deviennent l’interrogation.)

Ce n’est qu’une hypothèse.
Il y a cette question de la condition de l’amour, et de l’amour inconditionnel : à quelle condition m’aime-t-on, jusqu’où puis-je aller, à partir de quand ne m’aimera-t-on plus ? Quelle confiance faire à la parole de l’autre, et à ses promesses ?
Ce sont des questions qui remontent à l’enfance, effectivement (ne m’accablez pas de psychanalyse, je ne sais pas me débattre avec ces concepts). Le petit garçon sur la branche de cèdre «Regardez-moi, regardez-moi»1, l’exaspération et le découragement, peut-être l’amusement, de ne pas avoir dépassé ce stade (avril, Corbeaux), mais aussi, de mémoire, la phrase sur le rouge-gorge, dans Sommeil de personne «Ce n’est même pas pour notre brioche que nous sommes aimés».
Tout cela prend une forme parfois brutale, dans le journal, sur le site, ailleurs. Je ne sais pas ce qu’il en est. Mais vous parlez de rupture, je parlerais de blessure. Je suis très douée pour le ressenti des blessures, les miennes et celles des autres. Une blessure de l'origine, du défaut de l'origine? Il est trop tôt pour que je puisse (pour que je sache) penser cela.

"M'interroger sur le sens" : vous allez me vexer, je pensais ne faire que cela. Cela ne se voit pas?

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Message de VS

déposé le 08/04/2004 à 03h48 (UTC) toujours en répondant à RP (ses phrases en italique)

Merci de votre titre. Je savais que ces mots vous plairaient.

Je vais répondre plus extensivement que vous, car vous trichez un peu, vous ne répondez qu'à ce que vous voulez. Mais c'est la loi du genre. Pour ma part, je vais essayer de serrer au plus près, ''as usual''.

contrainte de réfléchir à la cruauté de RC pour ses proches (« le livre est cruel ») à la suite d’une intervention masquée dudit sur le présent site (message qui a troublé les meilleurs, à ce que je crois savoir2)
1. Je maintiens que l'intervention n'était pas masquée. Qui d'autre aurait pu écrire "Pauvre L., etc"? Mais suis-je donc la seule à jouer au Cluedo, ici?

2. On me contraint très peu, vous savez. Il est notoire que je ne fais que ce que je veux. Le trouble "des meilleurs" m'a fait de la peine. (Chaque fois que j'écris quelque chose de ce genre, j’imagine votre œil devenir moqueur. Tant pis. Je l'écris.)

3. Ce qui m’étonne, c’est que cette cruauté surprenne des « lecteurs de vingt ans », alors que pour moi, elle va de soi. Elle ne me choque pas, pour la simple raison que je l’ai acceptée dès le début, avec les autres présupposés de l’œuvre.
Contrairement à ce que pourraient croire certains, je n'idéalise pas RC, l'homme. Je vénère l'auteur et l'œuvre, nuance. Il n'est pas neutre d'arriver sur un site d'où viennent de s'effacer le président et le vice-président pour désaccord avec Renaud Camus, et où une jeune fille vient d'être l'objet —l’un des objets— d'un éditorial mordant. Je suis surprise que les meilleurs, comme vous dites, n'aient pas conscience de cela.
Je disais que cette cruauté n'est pas une découverte. Je dirais même que je l'ai toujours connue, pour avoir commencé par Du sens: la phrase sur Miss Pays de Loire est cruelle, pour moi. Elle me choque bien davantage que celle sur les Juifs du Panorama (qui d'ailleurs ne me choque pas du tout, dans son contexte), qui concerne des journalistes connus, qui peuvent répondre. Mais pauvre Miss Pays de Loire, qui n'a fait que se présenter à un concours, qui a fait montre d'un certain désir d'intégration, et qui se retrouve ainsi épinglée…
Cruauté, donc, il me semble. Je ne comprends pas que vous réagissiez comme s'il s'agissait d'une découverte.

4. Publier un journal en disant tout ce que l'on pense est obligatoirement dévastateur. C'est impossible autrement, à moins d'être un saint (un vrai, genre St François). Pourquoi publier cela? A plusieurs reprises, ici et là, le journal est qualifié de laboratoire de l'œuvre. Je n'ai pas encore assez lu pour comprendre exactement ce que cela veut dire. Mais je vais chercher, faites-moi confiance.
Mais il y a un point qui me séduit profondément : c’est le courage de se regarder en face, de ne pas chercher à mettre en avant le meilleur de soi, mais de prendre le risque d’exposer la face sombre, celle qu’habituellement nous camouflons avec plus ou moins de soin. %%%Evidemment, on peut considérer cela comme une pose, ou penser que ce courage-là a moins d’importance que le fait de ne pas blesser son entourage. C’est une vraie question morale.

vous concluez évidemment à… mon « manque de bienveillance » (c’est la flemme ou l’habitude ?) pour avoir osé avant vous, mais après Emmanuel Carrère (qui a été ostracisé pour cela, fort logiquement, par RC), m’interroger publiquement sur l’origine de cette cruauté (« Le petit garçon sur la branche de cèdre », serait-il possible qu’il prenne du plaisir à arracher les ailes des … rouges-gorges, par exemple ?).
Là, vous me perdez. Je ne conclus à rien du tout, je vous parle de la forme. Exemple : « C’est la flemme ou l’habitude ? » Ce qu’il faut de patience pour vous répondre tranquillement. Je me souviens avoir demandé à un voisin, lors donc de cette assemblée des lecteurs il y a un an, « mais pourquoi s’énerve-t-il comme ça ? » Réponse « Mais il n’est pas énervé ». Ah bon.

Alors reprenons. L’origine de la cruauté. Rien à faire, je n’ai pas les mêmes obsessions que vous (vous allez pouvoir sauver un peu d’altérité), je ne m’interroge pas sur l’origine de la cruauté. Pour deux raisons. D’une part nous en avons tous en nous, constitutivement. Je ne ressens pas le besoin de chercher une origine spécifique. «Que nous sommes tous des monstres», cette phrase de Marcheschi, reprise dans L’inauguration, est une phrase à laquelle je souscris totalement. Le plus grand danger, pour moi, est de refuser de le reconnaître.
D’autre part, ce n’est pas pour moi une question littéraire. (Bon, il y a « pour moi » tous les trois mots. Je ne suis pas en train de faire une crise de l’ego, mais je veux simplement souligner que ce que j’écris est un point de vue parmi les points de vue possibles). M’intéresse le texte, comment il est écrit, construit, comment il joue, comment naissent les émotions, et éventuellement de juger de la pertinence des idées. Je ne suis pas là pour analyser l’auteur, mais le texte.

Et comme les obsessions des autres sont toujours mystérieuses vues de l’extérieur, je me demande pourquoi cette origine de la cruauté vous travaille autant. Quel est l’enjeu, trouver le moteur des actions de RC ? Mais il y a des milliers de gens qui souffrent peu ou prou «du défaut d’origine», «d’une mère abusive», et de je ne sais plus trop quoi. Ce n’est pas pour cela qu’ils deviennent RC. Je ne comprends pas ce que vous cherchez. Vous qui lisez Gotlib, lisez-vous Lucky Luke ? «Garçon, du gras, et surtout, pas de steack avec mon gras» (La guérison des Dalton).

Et comme vous me prêtez toujours une grande hauteur de vue,
Vous êtes vraiment un râleur, n’est-ce pas. Vous voulez que je vous prête une toute petite hauteur de vue ?

vous arguez de mes compétences supposées sur un sujet complexe pour transformer le (grave) reproche de légèreté intellectuelle et, surtout, «sociale» que j’adressais alors à RC (grief que justifie tous les jours l’état des débats sur le site du Parti (ses honorables membres ont découvert hier que les pauvres paient la CSG et que l’impôt progressif comporte des tranches de revenus soumises à des taux croissants…)) en revendication minable de défense d’un pré-carré professionnel.

revendication minable de défense d’un pré-carré professionnel:
bon, vous aurais-je blessé, ou n’est-ce que l’effet de votre style inimitable ? Dans le premier cas, ce n’était pas le but. Mais ce n’est pas moi qui ai écrit minable.

(grief que justifie tous les jours l’état des débats sur le site du Parti (ses honorables membres ont découvert hier que les pauvres paient la CSG et que l’impôt progressif comporte des tranches de revenus soumises à des taux croissants… ) Ça, je dois avouer que par instants je suis un peu surprise…

pour transformer le (grave) reproche de légèreté intellectuelle et, surtout, « sociale » que j’adressais alors à RC
Bien. Nous voici donc au cœur.
Légèreté intellectuelle, effectivement. Légèreté revendiquée, à l’époque, à la fois dans les messages et les éditoriaux (je ne vais pas chercher les sources, je cite de mémoire) : « vous [vous, RP] n’êtes pas amusant», «ne soyons pas chiraquien, ayons le courage du ridicule» (celle-ci, je m’en sers souvent. Le courage du ridicule, c’est bien utile sur un site), «certains paraissent craindre que nous n'arrivions trop vite au pouvoir, ». Ces phrases vous énervent, elles me ravissent. (Lorsque vous aurez fini de chercher « l’origine de la cruauté », cherchez donc l’origine de votre urticaire : pourquoi ne pouvez-vous pas rire ?).
Obscénité de traiter avec tant de légèreté la misère sociale des autres, avez-vous écrit dans un message sur le site. Certes. Je comprends tout à fait ce que vous voulez dire. Cette façon d’effacer le problème d’un geste de la main, « ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche » est effectivement affligeante.
Mais ce n’est pas exactement ce que j’ai lu. Je ne viens pas d’un milieu aisé, vous savez. Je revois mon grand-père en train de raconter qu’il arrivait qu’il n’ait pas trois sous pour acheter du tabac. Je suis ce que je suis (où je suis, je veux dire) grâce à l’école républicaine. Le célèbre ascenseur social. Trois générations, effectivement. Je suis la troisième génération. Ne pas se plaindre et travailler était en gros le leitmotiv familial. Dureté mentale, dignité morale. Un peu la Françoise de Proust, si vous voulez (il n’y a pas que le faubourg St Germain, dans Proust).
Dites ce que vous voulez, mais l’ascenseur ne fonctionne plus. Les grandes écoles littéraires n’ont pas baissé leur niveau, moralité, les admis proviennent désormais de deux ou trois lycées parisiens, il n’y a plus de recrutement en province. C’est devenu un recrutement purement de classe, qui ne dit pas son nom. Le seul fait que Sciences-Po ait instauré ce recrutement d’exception pour les élèves de banlieues difficiles entérine que l’école ne remplit plus son office. Cela je ne peux l’accepter. Pour moi, le grand mépris (mot que je préfère à obscénité) actuel, en place, réside dans le fait de faire croire aux gens qu’avec le bac, ils seront sauvés. Et qu’on va leur donner le bac. Et après, que deviennent-ils ? Tout le monde s’en fout. Ce n’est pas des gens, de leur vie, qu’on se préoccupe, mais de l’allure des statistiques. Trouvez-vous cela moins obscène ? Je fais tout découler de l’école, par histoire familiale (mais je crois, si je me souviens bien, que c’est également plus ou moins votre cas). L’école doit sélectionner les meilleurs, et entraîner les moins bons à faire mieux. Cela vous a un petit côté téléfilm américain, mais je n’y peux rien.

Il y a la question de l’impôt. Ne pas faire payer excessivement les riches ne me choque pas. Vous savez que c’est un pari (gagné, il me semble) qu’ont fait d’autres pays. Honnêtement, je préfère un château habité par des gens qui ont les moyens de l’entretenir plutôt qu’une ruine. Le charme romantique de l’anachronisme.
Ne me dites pas que c’est obscène. L’exigence que j’aurais envers les riches serait la dignité et l’honnêteté. Je ne serais pas contre une justice inégale, qui fasse payer plus cher aux riches leurs exactions. Je n’ai pas de jalousie de classe, mais j’attends de ceux qui ont reçu le plus un comportement exemplaire. Et je pourrais être sauvage dans cette intransigeance. Je hais l'indignité. Mais bon.

Bien. Il y a différentes façons de considérer le parti. Il est difficile de trouver la juste distance. Pochade, jeu, espoir réel… Un peu tout cela, je pense. Tentative de prise sur la réalité, tentative d’action. Ne pas laisser faire sans rien faire. Cela ne manque pas de panache, n’y êtes-vous pas sensible ? Il y a cette question, aussi, de savoir combien de Français partagent cette tristesse de voir une certaine France disparaître. J’ai trop aimé les ciels de mon enfance pour ne pas comprendre de quoi on parle. Même si à mon sens il est trop tard. Mais cela n’empêche pas d’essayer.

La vision du parti est romantique. Le romantisme est-il obscène?


Vous concluez : «Je suis très douée pour le ressenti des blessures, les miennes et celles des autres». C’est dire alors qu’il ne me reste même plus l’altérité… Dur.
Mais non, vous êtes unique, pas de souci, c’est juste mon côté St Sébastien. (C'est amusant, j'aurais pensé que vous moqueriez de moi plus durement au sujet de cette phrase. Comme on se trompe, parfois).

Dernier point : je ne vous réponds pas pour prouver que j’ai raison. J’expose un point de vue, en contrepoint du vôtre. Je peux avoir tort. Je n’en fais pas un enjeu.


Note
1: Bonnefoy, à l'origine
2: Luc Charcellay ne pouvait pas croire que c'était RC lui-même qui avait posé la question. C'est ainsi qu'a enflé ce fil de discussion. Luc avait l'air catastrophé que RC ait pu dire cela, il répétait «Mais cela change tout!». Je ne voyais pas bien ce que cela changeait, mais mes messages tentent autant de répondre à Luc qu'à Rémi.

Vivre sans attendre

Au fond il suffirait d'être (très) patient; et surtout de n'y plus penser.

Renaud Camus, Sommeil de personne, p.482
Je suis très souvent ce conseil, je ne m'explique pas ses résultats étonnants. Le désir, peut-être, le désir soumis qu'on ne laisse pas s'exaspérer?

Ecrire

Et surtout, ce que nous faisons est à l'instinct, guidé par le hasard, et plus sûrement par le désir. Or sommés de nous expliquer, nous allons devoir mettre de l'ordre dans nos pensées, conceptualiser tout cela, qui, à l'épreuve, risque de s'exposer au grand jour comme n'étant rien. […] Ou bien, pis encore, conceptualiser, nous allons y parvenir: mis au pied du mur on arrive bien, en général, à bricoler à la hâte une vague structure conceptuelle qui a l'air de rendre assez logiquement de l'ensemble de ce qu'on a pu faire. L'ennui est que cette structure ne tient debout que quelques heures — et encore, à condition que personne ne s'y appuie trop fort. Et surtout elle est fausse, approximative, incomplète. Et nous nous trouvons accablés de voir réduites des années de travail et de creux-songeries à ce squelette brinquebalant.

Renaud Camus, Sommeil de personne, p.217



N'importe: je veux en arriver le plus vite possible au moment que j'aime, celui où l'on peut travailler sur une masse déjà là, la corriger de toute part, la modifier, l'allonger le plus souvent, mais en étant tout à fait libéré du besoin vulgaire de produire de la copie.

Ibid, p.267
Avant de donner forme à l'œuvre, créer la matière.

Fichtre ! L'heure est déglinguée !

Message de Laurent H. déposé le 24/03/2004 à 16h50 (UTC)

Bonjour vous,

je n'en crois pas mes yeux. J'arrive quasiment au dernier tiers du livre ("Sommeil…") et quelque chose me chiffone depuis de nombreuses pages. Quelqu'un s'est-il demandé pourquoi les heures étaient tantôt notées à "l'ancienne", correctement et tantôt de façon, disons, digitale, style 17:45. Une façon de dire que l'auteur s'est plié à la vague courante? Ou de dire qu'il regarde l'heure sur un cadran électronique?

Bien à vous,

L.

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Message de Macha Acham déposé le 24/03/2004 à 22h02 (UTC)

Objet : Suffit de lire

Il l'explique lors de l'une des premières entrées: "je copie l'horloge de l'écran" (p.24)

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Ma réponse

En toute honnêteté, c'est pratique, 15:22, un peu ridicule à force d'être précis, mais enfin. (L'enjeu est peut-être là: nous faire sourire sur la précision de la précision?)


Aujourd'hui, je rapproche cela de la précision de l'heure sur les photos : à telle heure, il s'est passé ceci, j'étais en train de faire cela et le ciel avait cet aspect.

Tinit : une piste

«En français le nom est immédiatement refus —»

« Tout le monde l'appelle toujours Tinit. Son prénom est Waleryan. L'appellerai-je Waleryan ? Il est sans doute trop tard. »

Ermanno Nitti, "Valerio", mon ami de Florence, était originaire de Gambinola, ou Gambonara, je ne sais plus, dans les Marches. Un historien d'art homonyme fait une brève apparition dès le premier chapitre de Roman Roi, dans une note en bas de page à propos de la fresque de Benozzo Gozzoli au palais Médicis.

Renaud Camus, Vaisseaux brûlés

Dans Sommeil de Personne, on apprend page 482 que Nitti a demandé que son nom ne figure plus dans Vaisseaux brûlés, et Renaud Camus s'en désole car, dit-il, cela détruit un certain nombre de rimes internes au texte[1].

Valerio, c'est aussi le surnom donné à Valery Larbaud:

Ô mon vieux Valerio, m'aurais-tu aimé comme je t'aime? Probablement pas.
Renaud Camus, Journal d'un voyage en France, p.101

La vie avec Valerio: voir Notes achriennes (comme la vie avec Rodolfo voir Notes sur les manières du temps).

Notes

[1] Jours de 2012: RC n'a rien supprimé du tout, visiblement

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