Billets qui ont 'Une chance pour le temps' comme livre de Renaud Camus.

Au vol

Une heure moins vingt. Je rentre de cruchons un peu étonnants (n'avons-nous pas parlé de politique, comme s'il n'y avait pas d'autre sujet plus sérieux), j'entends ceci (de mémoire):

«26 juin. J'entreprends avec le calme et le courage qui conviennent un livre de six cents pages. Quelle n'est pas ma surprise de rencontrer mon nom à la sixième ligne, puis à la septième, puis à la page suivante. Il s'agit du journal 2010 de Renaud Camus qui a entendu par hasard ces Boudoirs[1] dont apparemment il ignorait l'existence et qui s'interroge sur les raisons qui ont produit notre éloignement. Son nom est pour moi associé à Onslow, peut-être parce qu'ils sont tous deux auvergnats.»



Et quelle n'est pas ma surprise d'entendre le nom de Renaud Camus sur France Musique en allumant la radio machinalement.

Notes

[1] Journal lu chaque samedi par Gérard Pesson

Ferdinand Thrän

Il n'est pas douteux que l'un de mes principaux maîtres et modèles (je l'imitais avant de connaître son existence, c'est dire...) est ce Ferdinand Thrän, "l'archiviste des vilenies", architecte et restaurateur de la cathédrale d'Ulm, qui apparaît dans le ''Danube'' de Claudio Magris : Thrän a passé toute sa vie à tenir un grand registre des diverses avanies qu'il avait à subir, sans en oublier une.

Renaud Camus, Une chance pour le temps, journal 2007, p.339

Isabelle de La Vaissière

Le nom de La Vaissière, rencontré dans L'Isolation, m'avait évoqué la possibilité d'une idylle, l'idée d'un beau parti, sans que je sois capable de retrouver la référence que je cherchais.

La Vaissière, c'était le nom d'une mienne condisciple à Sciences-Po, qui séjourna avec ma mère et moi en Italie, dans une maison que nous louions à Caprarola, près de Viterbe, il y a seulement trente-six ans.
La Vayssière, peut-être plutôt... Mais une lettre d'un nom propre peut trembler sans dommage à travers les branches et les années, Dieu merci.

Renaud Camus, L'Isolation (journal 2006 paru en 2010), p.153-154

Je n'avais trouvé qu'une trace dans la chronologie :

  • Lundi 5 - mardi 20 avril 1971. Voyage et séjour en Italie, dans une maison louée près de Caprarola, province de Viterbe, avec sa mère, sa grand-mère et Isabelle de La Vaissière, une amie de Sciences-Po.
  • Lundi 5 avril 1971. Départ de Paris avec sa grand-mère Suzanne Gourdiat et Isabelle de La Vayssière (ils passent sans doute par Clermont-Ferrand pour prendre sa mère, qui a louée la maison).
  • Mercredi 7 avril 1971. Arrivée à Caprarola, installation dans la maison louée, sous le village, à un ou deux kilomètres.
  • Samedi 10 avril 1971. Voit La Mort à Venise, à Viterbe, avec Isabelle de La Vaissière.

A mon étonnement, je retrouvai ce nom dans le volume de journal suivant: deux occurences à un an d'intervalle après trente-six ans de silence. Cette fois-ci c'était plus développé:

Après Loubens, samedi dernier, nous avons dépassé un château de La Vaissière que d'ailleurs on voyait mal mais dont le nom m'a fait penser à une camarade de Sciences-Po, Isabelle de La Vaissière, qui était venue avec nous en Italie, à Pâques 1970, je crois, dans une maison qu'avait louée ma mère à Caprarola, au nord de Rome. Mais je me suis dit que le nom La Vayssière, ou La Vaissière, était sans doute assez répandu, pour des châteaux ou des lieux-dits, en tout cas. Semblablement, un peu plus loin, devant le château de Guillerages, à Saint-Sulpice-de-Guilleragues, j'ai pensé à

Samedi 22 décembre, neuf heures et quart, le soir. ... j'ai pensé, disais-je, à Guilleragues, l'auteur aujourd'hui reconnu comme tel des Lettres de la religieuse portugaise, un de mes livres favoris dans notre langue. Mais, je ne sais pourquoi, je m'étais mis dans la tête que ce Guilleragues du XVIIe siècle était libraire. Il me semblait peu vraisemblable, dans ces conditions, qu'il ait eu quelque chose à voir avec ce grand château, à présent bien délabré et surtout très mal environné et administré, mais qu'on sent bien qui fut d'une grande et puissante famille. Or, rentré ici, je vois ou me vois rappeler que Guilleragues, donné certes comme journaliste, ce qui, au XVIIe siècle, n'est peut-être pas très éloigné de libraire, était aussi et surtout diplomate: il fut longuement ambassadeur auprès de la Porte, et c'est à Istambul qu'il mourut, en 1685. D'autre part, je m'aperçois que son nom patronymique était Lavergne: Gabriel Joseph de Lavergne, comte de Guilleragues. Or le nom complet de mon amie Isabelle était La Vaissière de Lavergne. Donc il semble assez vraisemblable qu'il y ait eu un lien entre ces châteaux très voisins de La Vaissière et de Guilleragues, et que ce lien ait été la famille Lavergne. Isabelle ne m'a jamais parlé de Guilleragues — il est vrai que l'occasion ne s'est pas présentée. D'après un vieux Bottin mondain j'apprends qu'en 1995 elle était comtesse Pierre de Montjou.

Renaud Camus, Une chance pour le temps (journal 2007 paru en 2010), p.467-468

A la faveur de mes recherches dans Échange pour L'Amour l'Automne, je retrouve le passage que m'avait évoqué L'Isolation. Là encore (ou là déjà), la question du lien entre les noms et les êtres est centrale:

A cette époque-là, ou bien un peu plus tard, un beau vieillard aux cheveux blancs était chargé, dans le tramway, du contrôle des titres de transport. Il vivait sous une fausse identité, mais la véritable nous fut révélée par un concours de circonstances dont le détail m'échappe: il s'agissait du marquis de Saint-Mart (par exemple). Son vrai nom m'est très familier. J'ai présenté à ma grand-mère, peu de temps avant qu'elle n'entre dans sa maison de repos, une amie à moi, très vraie jeune fille, qui lui parut un parti rêvé, pour moi. Nous sommes même allés ensemble en Italie, et c'est avec elle que j'ai vu, un soir, La mort à Venise, dans une petite ville de la campagne romaine. Or elle portait le même nom que le beau vieux contrôleur. Nous ne lui avons pas demandé s'ils étaient parents, si elle avait entendu parler de cet ancêtre excentrique, ou gêné, que nous appelions le marquis, tout court.

Denis Duparc, Échange (1976), p.28

Attention cependant: le régime de la vérité dans les Églogues n'est pas celui du journal. Dans les Églogues, déformation et transposition sont la règle. Rien ne peut être pris comme sûr sans une confirmation externe. Ici par exemple, seul «Nous sommes même allés ensemble en Italie, et c'est avec elle que j'ai vu, un soir, La mort à Venise, dans une petite ville de la campagne romaine.» est confirmé par la chronologie. Le reste peut être vrai, faux ou déformé.
Exemple:

Il n'y a plus de trace du pavillon d'entrée, réplique plus ou moins fidèle de ce chalet d'aisance, dans le jardin thermal, que gardait une vieille dame très digne qui se faisait appeler Anaïs et qui était en fait, Matthieu le découvrit un jour par hasard, la marquise de Saint-Mars, parente lointaine, peut-être, de cette amie à vous, avec qui vous êtes allé voir la Mort à Venise, un soir, dans une petite ville de l'Ombrie ou des Marches, pendant notre séjour de Pâques en Italie.

Denis Duparc, Échange (1976), p.56

Et ce pavillon évoque les cabinets des Champs-Elysées de La Recherche, mais aussi Aragon racontant dans Journal de Travers que Pétain était voyeur...

Hérédité, généalogies, destin

Marcheschi aurait-il raison?

1-3-8-3-1-1-2-1-10. Flatters est convaincu que tout le mal vient du nom — que le mien ne m'est pas accordé. C'est la raison qu'il offre à l'insuccès de mes livres. Lui-même est furieux que son propre patronyme, Marcheschi, soit couramment prononcé de toutes les façons imaginables, et qu'en particulier les gens s'ingénient à rendre mou ce qui est dur. Par exaspération d'être couramment Marchéchi il menace de se faire polonais (ou caronien, justement) et de s'appeler une bonne fois Markesky (ou Markeskÿ).

Renaud Camus, Vaisseaux brûlés

Il faut dire qu'avoir conservé ce nom de Camus est étrange. Pour ma part, je me souviens m'être dit aux environs de 1987, en voyant ce nom pour la première fois sur une couverture, qu'il ne fallait pas être bien malin, ou terriblement prétentieux, pour ne pas utiliser un pseudonyme. C'est l'objet de mille petites humiliations, de la plus courante «Camus, comme l'écrivain?» à la redoutable «Camus (no relation to the writer)» (Hommage au Carré, p.473).
Pourquoi ne pas avoir changé de nom? Jan Baetens pense qu'il s'agit d'un mouvement de fierté, d'un défi, qu'il s'agit de se poser comme objectif de devenir plus connu qu'Albert Camus:

Signalons, par parenthèse et sans aborder ici de front le rôle que joue le Nom dans l'économie scripturale de cette oeuvre, qu'il n'est pas indifférent que le nom finalement retenu soit Camus, et non pas les hétéronymes Duvert ou Duparc. S'agissant de gloire, s'agissant plus spécifiquememnt du désir de se faire un nom, ce choix est un paradoxe nécessaire. D'un côté, accepter un nom tellement chargé, c'est s'infliger un handicap certain, puisqu'avec lui Renaud risquera fortement d'etre confondu avec Albert. De l'autre, reconnaître ce handicap et agir en conséquence en laissant tomber le nom Camus, ce serait faire aveu de faiblesse et admettre implicitement une incapacité à relever un si formidable défi. Se rabattre sur Duvert (et se battre alors avec Tony Duvert, par exemple) ou prendre un autre nom de plume, ce serait s'avouer trop faible pour affronter et vaincre Albert.

Jean Baetens, Etudes Camusiennes, p.24

Une explication du manque de succès pourrait donc être le nom. Une autre pourrait être le pouvoir catastrophique du journal. Une dernière, hélas, pourrait être tout simplement que l'œuvre camusienne soit mauvaise. Aux heures de doute, Renaud Camus s'interroge dans son journal. Ces heures se tiennent le plus souvent en décembre aux environs de Noël, quand la mère de Renaud Camus est présente dans le château glacé:

Ce qui rend mes relations avec ma mère si éprouvantes pour mes nerfs, toujours, et pour mon humeur, et même pour mon état mental, c'est qu'elle figure pour moi l'abîme du dérisoire — de tout ce que je pense et de tout ce que je suis.
Tous mes défauts, et surtout mes défauts intellectuels, sont chez elle épouvantablement grossis, poussés à l'extrême, de sorte qu'ils sont beaucoup plus nettement observables. J'ai mis longtemps à découvrir [...] que son goût affiché et prétendu pour la culture ne s'attachait qu'à son écume, et ne visait qu'à tuer le temps, et à s'assurer de la compagnie. Je n'ai pas de temps à tuer, et je ne cherche pas de compagnie, la ressemblance n'est pas là. Elle est plutôt en ceci : quand j'écris sur la maison de Montaigne, c'est en grande partie parce que je n'ai rien à dire d'original ou d'intéressant sur les Essais; si je vais à Montaigne, le château, c'est en grande partie au lieu de — c'est le cas de le dire — lire sérieusement Montaigne. Ce goût des maisons d'écrivains ou d'artistes, c'est une paresse, un aveu d'impuissance. Et je rencontre constamment mille occurrences, en moi, dans les débats un peu soutenus, par exemple, de ces moments où j'ai recours au biographique, au topographique, au superficiel, au plaisant, à l'écume, pour échapper à l'échange au fond, parce que j'ai peur de m'y noyer, ou de devoir avouer que je ne sais pas nager.
[...] Mais je soutiens, et même de plus en plus, et tout récemment, et plus expressément que jamais, dans La Grand Déculturation, qu'il y a dans la culture quelque chose de nécessairement héréditaire. Du coup cette dérision du sens, chez ma mère, devient pour moi une dérision au carré: de quoi suis-je l'héritier en effet, sinon de cette parodie de la culture, qui ne s'attache qu'à des noms, à des titres d'ouvrages, des épisodes, des incidents, et me pousse à acheter pou cette bibliothèque toujours plus de livres dont je ne lis pas un sur dix, ce qui s'appelle lire?
[...] C'est ce que j'appelle l'abîme du dérisoire: tout n'est qu'une mauvaise plaisanterie, une prétention vide qui se dénonce elle-même, une invitation à se taire une bonne fois, car tout ce qu'on pourrait dire, venant d'une telle mère, naîtrait ridicule.

Renaud Camus, Une chance pour le temps, journal 2007 (Fayard, 2009) p.480-483

Ainsi, Camus s'est piégé dans ses propres théories. En affirmant que toute culture est nécessairement héréditaire, il se condamne, en tant que fils de sa mère, à n'être qu'un songe creux, une parodie d'écrivain et d'intellectuel. Si la théorie camusienne de la culture héréditaire est juste, lui-même n'est qu'un imposteur et il est normal que son œuvre ne reçoive aucun écho.

Si cette théorie est fausse... alors Renaud Camus a dit une bêtise, et s'il est une chose qu'il n'aime pas reconnaître, c'est bien que ses théories, au moins sur certains sujets, sont fumeuses.

Que faire dès lors? Renaud Camus qui lit L'homme sans qualité recopie une phrase de Musil:

"L'idée qu'il faut faire son devoir là où le destin vous a placé est une idée inféconde; on gaspille de l'énergie inutilement; le véritable devoir consiste à choisir sa place et à modeler consciemment sa situation."

Renaud Camus, Hommage au Carré, journal 1998 (Fayard, 2002) p.466

Musil propose de rejeter son hérédité pour choisir son destin; Camus, s’il partage cette conclusion, souhaite s’inscrire dans une généalogie, même s’il lui faut pour cela la réécrire.

Dans L’Elégie de Chamalières, il assignera d’ailleurs cette fonction à la littérature : permettre de réécrire les généalogies.

Mais à quoi servirait la littérature, is what we want to know, si ce n'est à corriger les généalogies déplaisantes? [...] retourner le passé, faire, et l'inverse, que ce ne fut pas ce qui fut, transmuer l'origine en conséquence, réduire la douleur à des stances, en élégie la faille, en un mythe efficace autant qu'harmonieux la terreur initiale ou la honte, la seule alchimie des lettres en est capable, et de redistribuer les cartes, de nous corriger, de nous recréer, de nous offrir un autre jeu, d'autres îles, et la page blanche, encore, sous la tache et sous la rature de cet éternel brouillon que nous sommes de nous-même, ou d'un autre.

Renaud Camus, L’Elégie de Chamalières, p.98, éd. Sables


Il la réécrit de deux façons: d’une part en doutant de sa filiation, en se supposant bâtard, sans que l’on sache bien si cela lui fait horreur en ce que cela suppose la faute de la mère et un défaut d'origine ou si cela le séduit en cela qu’il peut s’inventer le père qu’il souhaite; d’autre part en décrivant du côté maternel un arbre généalogique rêvé qui remonterait à... Vénus:

982. Mes frère et sœur et moi vouvoyons notre mère, mais tutoyons notre père. Le fantasme aristocratique, ou l'influence des mythes aristocratiques, totalement absent chez les Camus, sont parvenus jusqu'à moi, très guillemetés, mais bien présents, à travers les Gourdiat, qui se donnaient pour les descendants d'une noble maison, celle des marquis de Féliçan. Il y avait dans le salon des Garnaudes, dans mon enfance, deux portraits du XVIIIe siècle représentant le marquis et la marquise de Féliçan [...]
984. « Le nom de Féliçan paraît être d'origine italienne, ou au moins savoyarde, ou piémontaise. J'ai plusieurs fois remarqué, sur une autoroute du nord-est de l'Italie, l'indication d'une sortie pour Felissano. Je suppose que c'est par les Féliçan que les Gourdiat se rattachaient comme ils pouvaient, mais avec insistance, à une famille autrement illustre, celle des Frangipani, ou Frankopan, dont une branche est originaire de l'île de Krk, près des côtes de l'Istrie, mais qui elle-même se rattache à je ne sais plus quelle gens antique, laquelle à son tour descendrait de Vénus... de sorte que je pourrais prier cette déesse, comme font les Lévis-Mirepoix la sainte vierge, en l'appelant ma cousine (la folie, évidemment, serait la solution la plus commode. Une fois que l'on a pris sa carte, c'est alors que l'on peut, sans doute, coller en permanence à l'invraisemblable réel, à ses emportements, à ses sautes, à ses gouffres, sans se soucier de justification. Mais...

Vaisseaux brûlés

L'avis de Renaud Camus sur le comportement de Juan Asensio

Une chance pour le temps est paru en janvier dernier. Il y a donc plusieurs mois que j'aurais pu mettre en ligne ce qui va suivre.
Je ne l'avais pas fait d'une part pour éviter tout triomphalisme (puisque cet extrait porte le même jugement que moi sur Asensio); d'autre part parce que j'aurais eu l'impression de tirer sur l'ambulance puisque j'ai depuis déposé plainte contre Asensio dans une autre affaire.
Mais puisque Asensio s'est autorisé récemment des commentaires plus que violents à propos d'un passage d' Une chance pour le temps, il me semble légitime d'en donner ici l'intégralité afin que les quelques lecteurs intéressés puissent comprendre de quoi parle JA.

Je commente en notes de bas de page.
Ce sera un peu indigeste quand mes commentaires seront longs car je ne peux revenir à la ligne dans les notes de bas de page. Veuillez m'en excuser.

Le site de la Société des lecteurs est secoué depuis une semaine d'une terrible querelle, à laquelle je n'ai Dieu merci aucune part et dont je me tiens rigoureusement éloigné, sans hésitation et sans regret. A l'origine elle opposait Didier Goux, ce journaliste et ghost writer qui est venu nous voir ici en décembre dernier avec sa femme, et nous avait alors invités au Bastard, à Lectoure; et Juan Asensio, le critique bien connu de la blogosphère — je veux dire que c'est sur les blogs, principalement, et d'abord sur le sien, "Stalker, dissection du cadavre de la littérature", qu'il exerce ses talents de critique.

Stalker, ou plutôt Juan Asensio, donc, s'est vu inviter à l'automne dernier à diriger et à composer un numéro spécial d'une revue nommée La Presse littéraire, numéro qui serait consacré aux écrivains dits infréquentables. Asensio m'a proposé d'écrire un article, pour ce numéro de la revue, sur l' infréquentable de mon choix — proposition que je déclinai faute de temps. D'autre part il voulait que me soit consacré un article dans ledit numéro, à moi à titre d' infréquentable. Paul-Marie Coûteaux était volontaire pour écrire cet article-là. Mais Paul-Marie Coûteaux est surtour lecteur de mon journal, et peut-être de Du sens: j'ai craint qu'il ne fasse de moi un portrait un peu attendu, en vieux conservateur ou réactionnaire à la plume alerte. Valérie Scigala, qui connaît bien les Eglogues et dont j'imaginais qu'elle tirerait son texte et mon portrait tout à fait vers l'autre versant, du côté du formalisme et de "l'écrivain d'avant-garde", pour aller très vite; et cela me paraissait bien préférable, et plus surprenant dans ce contexte d'hommages rendus, pour l'essentiel, aux "réactionnaires" (dont je suis aussi, certes, mais, en l'occuttence, le point étant acquis, il ne me semblait pas nécessaire de revenir sur lui). En fait, Valérie Scigala a écrit un article très général et très descriptif, sorte d'introduction pour tous ceux (et ils sont certes l'immense majorité, la quasi-totalité, même) qui n'ont jamais entendu parler de moi; et elle n'a pas du tout parlé des Egloques et des techniques et procédés qui y sont à l'œuvre[1].

Le numéro de La Presse littéraire est paru le mois dernier. Didier Goux, comme à peu près tout le monde désormais, a lui-même son blog et il y a parlé du dossier sur les "Infréquentables". Il a dit s'être précipité sur le texte à moi consacré par Valérie Scigala, qu'il admire beaucoup, pas seulement pour ses talents littéraires; et l'avoir trouvé très bon. Il a malheureusement ajouté — malheureusement de mon point de vue, car, comme Didier Goux est devenu un des grands animateurs du forum de la société de (mes) lecteurs, il me mettait dans une situation diplomatique assez délicate [2] (mais enfin il était parfaitement libre d'écrire sur son blog ce qu'il voulait) — ajouté, donc, que pour arriver jusqu'à ce texte de Valérie Scigala il fallait d'abord traverser la très indigeste et très ampoulée (je ne me souviens plus des termes exacts, mais ils n'étaient guère aimables[3]) introduction de Juan Asensio au numéro. Ce que voyant Juan Asensio (tous ces blogueurs se surveillent de l'œil les un les autres, et par un système de collationnement automatique ils sont aussitôt prévenus de tout ce qui s'écit sur eux)[4], il eut l'immense tort, à mon avis, de répondre, sur le blog même de Goux. Quelle idée! J'ai vu pour ma part qu'un des amis d'Asensio, sur un autre blog encore, le félicite de cet excellent numéro de revue mais déplore (je suis en train m'apercevoir que j'ai déjà parlé d'une grande partie de tout cela...) que tout de même la collection des infréquentables réunis soit par trop inégale, allant de Corneille à... (oui, j'ai déjà relevé ces trois petits points) Renaud Camus: eh bien il ne m'est pas venu une seule seconde à l'esprit de répondre à cette insulte qui d'ailleurs, bien que portant sur moi, ne m'était pas adressée, non plus que celle de Goux portant sur Juan Asensio n'était adressée à Asensio. En plus Asensio s'est acquis toute une réputation de critique, il y a eu de grands articles sur lui dans la presse généraliste, il est dans certains cercles une espèce de célébrité: que pouvait bien lui faire une insulte en passant d'un blogueur inconnu et tout à fait débutant (en son bloguisme)?[5]

Or non seulement Asensio a répondu mais il a voulu entraîner Valérie Scigala dans la querelle. Il l'a trouvée peu favorable à ce dessein. Elle a même fait état, je crois bien (je n'ai pas suivi tout cela directement), de réserves sur la revue et sur l'idée directrice du numéro dirigé par Asensio; et elle aurait regretté que je figurasse, moi, parmi de vrais infréquentables tels que Brasillac et Dantec.[6] L'expression de ce regret a mis Asensio en fureur (il semble qu'il suffise de peu) et il a reproché à Valérie Scigala, pas tout à fait à tort, de s'aviser un peu tard de la compagnie où je me trouvais dans la revue et dont il ne lui avait, d'emblée, rien caché: sa fine bouche rétrospective était, d'après lui, une trahison. Seulement il mit tant de violence à sa dénonciation de Valérie Scigala[7] que Goux, le principal responsable de la querelle, décida, par galanterie, de fermer son propre blog au critique irascible; lequel estima alors que non seulement on l'insultait, mais qu'en plus on l'empêchait de répondre. Sur quoi il ne fit ni une ni deux et transporta la querelle sur le forum de la Société des lecteurs puisque Goux (qu'il appelle Gousse, et c'est hélas caractéristique de ses procédés et de son style (mais Goux, il est vrai, l'appelle Juanito)) y intervenait souvent (mais pas à propos de lui). Et depuis lors ce n'est qu'une longue pétarade de noms d'oiseaux et de bouses de vache (pour rester poli, ce dont Asensio, au moins, ne se soucie guère).

Ce Basque est tellement violent et tellement prolixe que du côté du site des lecteurs tout le monde, après quelques jours, a baissé les bras, ce qui n'apaise pas du tout ce furieux. Au contraire, il s'est mis à accuser la compagnie d'incapacité à lui répoondre, de débilité, de nullité intellectuelle, de tout ce qu'on veut. Il est allé chercher le soutient de deux siens acolytes des blogs, Ygor Yanka et Germain Souchet, autres contributeurs du fameux numéro de revue; ou bien ils se sont manifestés tous seuls, attirés par l'odeur de la poudre et animés par le courageux désir de soutenir leur général. Goux croit à tort que ces trois pistoleros n'en font qu'un, et rien ne l'en fait démordre, ce qui est absurde. Mais bien plus absurde encore est Asensio, qu'on croirait n'avoir rien d'autre à faire que de porter le fer et le feu du matin au soir sur ce pauvre forum qui n'en peut mais: on en est ce soir à sa trente et unième intervention!

Dimanche 18 mars, neuf heures et quart, le soir. Ceux qui ne savent pas croient, bien à tort, que j'ai un rapport quelconque avec la tradition éructante de l'extrême droite française, laquelle non seulement m'est totalement étrangère, mais que j'ai le plus grand mal à supporter. Asensio et les siens me pressent tous les jours d'intervenir dans la querelle qui ravage le forum de la Société des lecteurs; et avec chaque jour qui passe je suis moins tenté de le faire.

Cette querelle n'a d'ailleurs rien d'une guerre civile, puisqu'elle oppose des habitués du forum, tous du même côté, à des éléments extérieurs, Asensio et ses amis, qui s'avancent en pays conquis. A Franck Chabot, le webmestre, qui me demandait mon avis, je recommandai hier la méthode Koutouzov, le recul infini, la terre brûlée. A mesure que les envahisseurs disposent de plus de place ils se perdent eux-mêmes et se déconsidèrent plus sûrement[8]. C'est vrai surtout pour Asensio, qui a dit dix fois qu'il ne reviendrait plus jamais, que cette intervention-ci ou celle-là était la dernière de sa part, qu'il était trop bon de perdre son temps avec des imbéciles (il a recours à des termes plus vifs) tels que les habitués de ce forum; et qui revient toujours, à cause de l'impossibilité où il est de se résoudre à n'avoir pas le dernier mot. Même s'il avait eu raison il en aurait perdu depuis longtemps tout le bénéfice intellectuel et moral par ce terrible besoin qu'il étale de voir sa victoire officiellement consacrée et la supériorité qu'il se prête dûment établi.

C'est incompréhensible: que peut bien faire à un critique dans une certaine mesure reconnu comme il l'est l'assurance qu'il l'a bien emporté sur des amateurs, sur des inconnus, des indifférents? Si j'étais encore plus loin de tout cela que je ne le suis je pourrais presque trouver émouvante la formidable insécurité que révèle cette attitude, cette exigence enfantine que tout le monde voie bien sur lui les lauriers.[9] Mais il n'y a pas de victoire, encore moins de lauriers — juste une pathétique insistance à convaincre de leurs torts des malheureux auxquels, dans le même mouvement, on assure qu'il sont des moins que rien (et une nouvelle fois j'édulcore considérablement).

Encore n'avais-je pas connaissance hier du message qui au tout début de la querelle a incité Didier Goux à fermer son blog à Asensio: celui-ci écrivait sur Valérie Scigala des choses inimaginables de muflerie, de grossièreté et de bassesse. C'est Valérie Scigala qui a elle-même porté ces phrases abjectes à la connaissance des visiteurs du forum. Elles ne sont pas pardonnables et elles relèvent d'un style de vie, d'un style d'être, d'un type humain — dont on ne saurait trop se garder sa vie entière. De la mienne en tout cas exit Juan Asensio, sans regret de ma part (et d'autant moins qu'il n'y tenait guère de place).

Renaud Camus, Une chance pour le temps, (journal 2007), p.104-108

«Elles ne sont pas pardonnables et elles relèvent d'un style de vie, d'un style d'être, d'un type humain — dont on ne saurait trop se garder sa vie entière.» : exactement.

Deux derniers points:
- Pour ceux à qui cela pourrait servir, un vrac de liens autour de JA ;
- merci de rester courtois et mesuré dans vos commentaires: n'oubliez pas qu'il y a une instruction en cours. Exposez objectivement votre opinion, soignez la forme. N'oubliez pas que si vous regrettez ce que vous avez écrit, vous ne pourrez pas l'effacer.

Notes

[1] J'ai répondu ailleurs à ce point (que "mes" lecteurs habituels me pardonnent, je farcis mes commentaires de liens à l'intention des visiteurs de passage.)

[2] Le plus drôle, comment dire, c'est que je me suis vue dans la même situation (délicate). Il se trouve que je partageais l'avis de Didier Goux sur le style d'Asensio, mais que par loyauté (JA était le rédacteur en chef du numéro dans lequel j'écrivais), par reconnaissance pour le travail accompli, aussi (énorme travail de relecture), je ne voulais pas, je ne pouvais pas, le dire: donc c'est parce que je ne voulais pas dire ce que je pensais de son style que j'ai botté en touche en disant que je ne défendais pas quelqu'un de systématiquement agressif et goujat... C'était par souci de ménagement, le croirez-vous...

[3] Voici: «Je suis plongé depuis ce matin, dans le hors-série de La Presse littéraire. Ce que j'en ai lu jusqu'à présent me semble de bonne tenue et d'harmonieuses proportions. Il est d'autant plus navrant de voir l'édifice partiellement gâché par son narthex, je veux parler de l'article d'ouverture de Juan Asensio, rédigé dans un style calamiteux, d'un pompeux m'as-tu-vuisme, qui mène sa prose jusqu'à la frontière du lisible.»

[4] Précision: à ma connaissance, aucun des blogueurs que je lis n'a créé de "Google alert" sur son nom!

[5] Ici je ne comprends pas Renaud Camus: Goux n'a émis qu'un jugement, un jugement catégorique, ironique, mais de là à appeler cela une insulte... Vexant oui, insultant non. Si c'est vrai JA doit travailler, si c'est faux DG se ridiculise, voilà tout. A chacun de se faire son opinion en lisant JA. (Vous trouverez ici un extrait de l'introduction en cause.)

[6] En fait, il s'agit ici de l'interprétation que JA a retenue des premiers commentaires intervenus ici. Cependant, si l'idée de réunir tous les infréquentables dans une même revue me paraît une erreur de stratégie quand on ne tire pas de fierté particulière à être connoté très à droite, cela n'aurait pas été une raison pour moi de refuser d'écrire dans la revue (dans mon commentaire, j'essaie surtout d'apaiser Etienne): après tout, Renaud Camus est assez grand pour gérer son image comme il l'entend (sans compter que les conseils qu'on lui donne en ce domaine sont contre-productifs). Non, la vraie raison que j'avais de refuser en novembre 2006 quand on m'a proposé d'écrire cet article, c'est que je savais qu'Asensio était peu recommandable: il venait de laisser des messages insultants dans plusieurs blogs amis. Si j'ai parlé de ses chaussures lors de la recension de la soirée, c'est que je préférais dire ce que je pensais de ses chaussures que de lui. Pourquoi avoir accepté, alors? Pour deux raisons: la première était que j'étais flattée que Renaud Camus me proposât l'exercice, et curieuse de voir si je pourrais le mener à bien. Je n'ai jamais évoqué jusqu'à ce jour la deuxième raison, plus sensible: c'est qu'à l'époque, les relations entre Renaud Camus et moi étaient loin d'être au beau fixe. En mai 2006 j'avais quitté le forum de la SLRC (à cause de Matton), forum qui végétait depuis; d'autre part RC et moi discutions pied à pied sur le forum privé de l'in-nocence. Que Renaud Camus me proposât d'écrire cet article signifiait qu'il restait fidèle à sa règle de "séparation des affects" (cf. Buena Vista Park, Notes sur les manières du temps, etc.), que nous pouvions être en total désaccord sur certains points sans que cela nuise à la confiance qu'il me portait. Qu'aurait-il pensé si j'avais refusé? Que je boudais? Certes j'aurais pu lui expliquer, preuves à l'appui, que travailler pour Asensio n'était pas une bonne idée, mais aurait-il eu la patience de m'écouter? N'aurait-il pas répondu «Oui, oui» tout en n'en pensant pas moins? Je n'ai pas pris ce risque, j'ai accepté (appliquant en cela cette même règle de séparation des affects: on me demandait d'écrire un article, pas de juger un individu. Il faudrait maintenant établir la liste des cas où il NE FAUT PAS suivre cette règle).

[7] Admirons comment Asensio avait infléchi le débat: il s'agissait au départ de donner une opinion sur son style, à la fin de juger mon comportement.

[8] C'est bien pour cela que Franck Chabot n'aurait pas dû mettre les-dits messages hors ligne: ils constituaient une preuve de "la méthode Asensio" dont celui-ci se vante sur son blog.

[9] C'est sans doute la raison pour laquelle le cercle des blogueurs que je fréquente l'a toujours en quelque sorte materné et jamais réellement pris au sérieux. La pitié n'est jamais loin.

Cri du cœur

Je ne peux plus supporter l'humanité. Je ne peux plus supporter l'humanité ! C'est embêtant, parce qu'il y en a vraiment beaucoup.

Renaud Camus, Une chance pour le temps, p.318



Et comme j'ai mauvais esprit, j'ai envie d'ajouter que la mort n'y changera rien.

Un article sur L'Amour l'Automne

Dans Une chance pour le temps, Renaud Camus regrette que mon article pour la presse littéraire n'ait pas porté sur Les Eglogues: je me suis effectivement attachée à traiter autant que possible le sujet, "Renaud Camus infréquentable".

Cependant, si vous souhaitez lire quelque chose sur la dernière églogue parue, j'ai commis un article sur L'Amour l'Automne, publié en ligne par la revue électronique de l'Association Portugaise d’Études Françaises.
(Ce choix peut paraître étrange; c'est tout simplement que le thème me convenait: La mer dans tous ses états.)

Une chance pour le temps

Ce qui est étonnant finalement, c'est que chaque tome de journal ait sa propre tonalité. Comment expliquer cela? Du 31 décembre N au 1er janvier N+1, pas de rupture, et pourtant chaque journal possède une saveur propre, comme une récolte ou une vendange.
Je reste d'ailleurs persuadée que le journal serait bien différent s'il allait du printemps à la fin de l'hiver ou de l'automne à la fin de l'été : c'est sans doute cette dernière formule qui donnerait les journaux les plus guillerets, suivant le rythme des vendanges, justement. L'année civile, s'achevant au plus noir de l'année, avec les trois mois d'hiver à venir, est vraiment la pire des coupures.

Quelle est donc la cause de cette différence d'un journal à l'autre? N'est-ce dû qu'au lecteur, de son état d'esprit qui a évolué durant les quelques mois qui séparent chaque nouveau tome du journal, le conduisant à lire et ressentir différemment le volume suivant?
Ou chaque journal possède-t-il son esprit propre, la délimitation physique du livre, un an contenu visiblement dans un nombre de pages, permettant réellement (ou plus réellement que pour nous autres, non-écrivants) de tourner la page, de commencer une nouvelle page?

Après le journal âpre, difficile, inquiétant, qu'était L'Isolation, Une chance pour le temps paraît étal, plus calme, plus résigné peut-être. Un certain nombre de décisions sont prises, des état de faits s'installent et perdurent: Madame Camus est hôte permanent au château, ce qui est un souci de moins pour la famille, une charge de plus pour l'écrivain (mais un souci de moins également, malgré la culpabilité de faire reposer le soin "d'occuper sa mère" sur Pierre et sur une voisine), les pompes à chaleur ne fonctionnent pas et une interminable procédure judiciaire se met en branle, très poussivement, la nouvelle voiture ne donne pas satisfaction, les avances sur les livres sont absorbées si vite qu'il faut travailler toujours davantage, sans répit...
Bref, la vie ne se fait ni plus douce ni plus apaisée, et pourtant, le journal est moins désespéré / désespérant que le précédent, on y sent comme une acceptation des choses qui sont ce qu'elles sont... — A Dieu vat.

La grande innovation littéraire de ce journal, ce sont les Demeures de l'esprit: après la note à la note dans la parenthèse dans le crochet, Renaud Camus vient d'inventer la note au journal — notule de la taille d'un volume. Et si les Demeures peuvent être lues sans le journal, il me semble que la réciproque est moins vraie, qu'il faut lire les Demeures de l'année en même temps que le journal, dans le temps où les visites sont décrites, jour après jour: ainsi le journal 2007 est bien plus épais qu'il n'y paraît à première vue.
Mais quel travail! A la fin de la lecture de L'Isolation, je m'étais étonnée du nombre de livres parus depuis fin 2006, me demandant où et comment Renaud Camus avait trouvé matériellement le temps de les écrire: la réponse était très simple: entre quatre et huit heures du matin, dans les chambres d'hôtel... (et de se plaindre, ensuite "d'avoir perdu la main", quand après un ou deux mois de ce régime, son esprit décide de paresser et rentré en France refuse de continuer sur ce rythme (mais de façon général, Renaud Camus ne semble pas vraiment conscient de ce que c'est qu'un corps: se bourrer de charcuterie, donc de lipides, quand on travaille par quatorze ou quinze degrés, c'est tout simplement un réflexe de survie esquimau, et non un accès de boulimie...)) Cette technique d'écriture explique également une différence que j'avais relevée entre les tomes anglais et les tomes français: bien peu de références bibliographiques dans les tomes anglais.
Travail, froid, souci, et l'obsession, par régime ou par économie, de ne pas manger... Est-ce bien raisonnable?

Parenthèse me concernant: je remercie Renaud Camus d'avoir indiqué mon départ du parti, et d'avoir cité in extenso le contenu du communiqué qui m'a fait prendre conscience que décidément, il valait mieux que je m'efface, que mes convictions étaient vraiment trop malmenées et que mon appartenance à ce parti était une erreur de jugement de ma part.
Je le remercie d'autant plus que j'ai failli m'étouffer quelques pages plus loin en découvrant ce qu'il écrit à propos de la possible élection de Barak Obama:

Le "monde occidental", jusqu'à présent, c'était le monde qu'avaient bâti les blancs, les blancs d'origine européenne. C'était aussi le leur. Ce restera le monde qu'ils ont bâti, mais il est vraisemblable que cela ne restera pas le leur. Et déjà il n'est plus tel qu'ils l'ont bâti, bien loin de là. Ils ne semblent pas s'en affliger et paraissent tout à fait disposer, même, à partager ce morceau de monde avec toutes les autres races — et cela d'autant plus volontiers, bien entendu, qu'il n'y a pas de race. Ce qui est troublant, c'est qu'ils sont absolument seuls dans leurs convictions, et que les autres non-races, s'agissant de leur propres territoires, ne donnent pas le moindre signe d'adhérer à cette façon inédite de voir les choses. [...] Il reste que le plus grand pays occidental, si Obama est élu, donnera un signe éclatant que l'Occident n'est pas le territoire des blancs, mais celui des hommes et des femmes de toute origine unis, en mettant les choses au mieux, par leurs conceptions de ce que doit être un Etat et leur idée de la concitoyenneté. L'Occident sera une idée, et sans doute l'est-il déjà. [...]
Renaud Camus, Une chance pour le temps, p.457

Ces lignes m'ont plongée dans la stupéfaction. Ainsi, ce qui me paraissait une évidence — que l'Occident était (devenu) une idée, Renaud Camus le découvrait, et ce qui me paraît la base du contrat social, la base de nos sociétés modernes, il paraissait le découvrir — et s'en attrister: «[le territoire] des hommes et des femmes de toute origine unis, en mettant les choses au mieux, par leurs conceptions de ce que doit être un Etat et leur idée de la concitoyenneté».
Oui, c'est ainsi, et c'est merveilleux!! Mais comment Renaud Camus, chantre "d'une certaine idée de la France", a pu ne pas voir cela durant toutes ces années, alors que cette idée de l'Occident, d'un Occident-idée, vient directement des Lumières, de Voltaire à Rousseau en passant par Diderot (avec sans doute un petit détour par Kant...)? Comment ne voit-il pas que, dans un accès de chauvinisme, il serait possible d'attribuer cette idée de l'Occident à la France, et que c'est en grande partie pour cela que nous sommes aimés (la France, la langue française) à travers le monde? Et que c'est pour cela que les réfugiés politiques espèrent en nous, et que décevoir cet espoir ne peut que faire honte à toute personne "fière d'être française"?

Curieusement, de découvrir ceci m'a "réconciliée", si je puis dire, avec la partie politique de Renaud Camus. J'ai compris qu'il n'y avait rien à faire, rien à dire.
En effet, il ne s'agit plus de se demander si Renaud Camus est plus ou moins de droite, si oui ou non il fait le lit de l'extrême-droite, mais tout simplement d'accepter l'idée très étrange qu'il (que sa pensée) appartient à l'Ancien Régime. Ce que Renaud Camus n'appréhende pas, n'accepte pas, refuse, c'est le monde moderne et la primauté de l'individu, des droits de l'individu et même du citoyen [1]. La sauvegarde de la société, et de préférence dans ses formes les plus anciennes, prime.
Certes, l'individu pourra, par exception, échapper à sa condition, à lire Renaud Camus on a même le sentiment qu'il y est encouragé: cf. la jeune actrice jouant Goldoni (p.218-219) dans ce volume, l'universitaire africaine du Royaume de Sobrarbe (p.601-602), et je suppose que même Barack Obama, en tant qu'homme, ne pourra qu'être félicité, dans cette logique, d'avoir échappé au destin commun à force de travail et de sculpture de soi.
Mais cela doit rester individuel. L'idée qu'un peuple entier, une société entière, non blanche, puisse adhérer aux idéaux occidentaux (l'idée d'un contrat social, le respect d'une constitution) ne paraît pas à Renaud Camus une éclatante victoire occidentale, mais une défaite.
Qu'ajouter? C'est si étrange, si inconcevable à mes yeux, que je n'aurais jamais imaginé que ce fut possible, que quelqu'un puisse penser ainsi de nos jours.

Bref, je ne l'ai pas fait exprès, mais je suis contente d'être sortie du parti avant ces quelques lignes du journal, qui me sont totalement étrangères, même si elles m'ont donné soudain l'impression de comprendre tout ce que je ne comprenais pas des positions camusiennes.


Dernier point: de même que les journaux n'ont pas tous la même tonalité, de même les mois varient. J'ai remarqué que je préfère le mois de décembre, peut-être parce que c'est le temps des bilans, peut-être parce que c'est souvent le moment où madame Camus est au château (faux pour ce journal puisqu'elle y séjourne longuement), ce qui provoque la remontée des sentiments ressassés depuis l'enfance, la colère, la frustration, l'impuissance, tout ce qui rend l'auteur plus proche et plus compréhensible, dans ses goûts, ses dégoûts, ses manières d'aimer et de détester... C'est souvent pour Renaud Camus l'occasion de s'ouvrir, lui qui réussit, malgré des milliers de pages écrites, à éviter de dévoiler certains de ses sentiments, ceux-là même qui permettent de mieux comprendre certaines de ses réactions. Ainsi ces pages découragées en fin de volume:

Ce qui rend mes relations avec ma mère si éprouvantes pour mes nerfs, toujours, et pour mon humeur, et même pour mon état mental, c'est qu'elle figure pour moi l'abîme du dérisoire — de tout ce que je pense et de tout ce que je suis.

Tous mes défauts, et surtout mes défauts intellectuels, sont chez elle épouvantablement grossis, poussés à l'extrême, de sorte qu'ils sont beaucoup plus nettement observables. [...]. [...]; quand j'écris sur la maison de Montaigne, c'est en grande partie parce que je n'ai rien à dire d'original ou d'intéressant sur les Essais; si je vais à Montaigne, le château, c'est en grande partie au lieu de — c'est le cas de le dire — lire sérieusement Montaigne. Ce goût des maisons d'écrivains ou d'artistes, c'est une paresse, un aveu d'impuissance. Et je rencontre constamment mille occurrences, en moi, dans les débats un peu soutenus, par exemple, de ces moments où j'ai recours au biographique, au topographique, au superficiel, au plaisant, à l' écume, pour échapper à l'échange au fond, parce que j'ai peur de m'y noyer, ou de devoir avouer que je ne sais pas nager.

[suit une page et demie qui se termine ainsi:] C'est ce que j'appelle l'abîme du dérisoire: tout n'est qu'une mauvaise plaisanterie, une prétention vide qui se dénonce elle-même, une invitation à se taire une bonne fois, car tout ce qu'on pourrait dire, venant d'une telle mère, naîtrait ridicule.

ibid, p.481-482

Ces lignes, par leur intensité de découragement, n'appellent que le silence navré du lecteur.

Cependant je ne peux m'empêcher de noter un parallèle entre la pensée d'un Occident forcément blanc et celle de la médiocrité obligatoire d'un fils issu "d'une telle mère": selon Renaud Camus on n'échappe ni à l'origine ni à son destin, il n'y a pas de salut.

Et je songe à ce que les Arabes disaient de Lawrence d'Arabie: qu'il avait prouvé que tout n'était pas écrit dans le Ciel, qu'on pouvait y écrire soi-même.

Notes

[1] catégorie plus restreinte et plus contraignante, de plus en plus souvent abandonnée dans les "Déclaration de droits" contemporaines.

Complément à l'index du Journal de Travers

John Abbott, l'ami de William B., of Journal de Travers fame, répétait, sans en donner du tout l'exemple, qu'il fallait prendre the vicissitudes of travel with grace. Je l'avais surnommé Grace.

Renaud Camus, Une chance pour le temps, p.269

John, l'horrible John, est donc identifié. Il est l'auteur de multiples scènes, particulièrement durant le voyage en Grèce (été 1976). La drogue n'y est sans doute pas étrangère. L'entrée du 13 août (p.814 du Journal de Travers) s'intitule ironiquement « A PERFECT DAY ON THE BEACH », phrase qui aurait sa place dans les descriptions citées précédemment de Rannoch Moor ou de L'Amour l'Automne... (elle y apparaît peut-être, d'ailleurs, je n'ai pas cherché).

John :

John a eu une scène épouvantable avec le capitaine et toute sa clique au sujet de Tannou qu'ils voulaient faire mettre dans le chenil, conformément au règlement. Il a refusé de discuter, d'entendre parler du chenil, de le voir seulement; il s'est contenté de jouer les rombières américaines folles, genre Elsa Maxwell, de les agonir d'insultes, de s'arc-bouter absolument dans son refus, sans la moindre ouverture pour une négociation — et bien sûr il a gagné.

À table il se disputait à tue-tête avec Raoul, qui était un minable, qui ne s'intéressait qu'au cul, et qu'est-ce qu'il avait bien pu choper encore, comme vieille syph? J'ai eu le tort (I should have known better...) de faire remarquer que toute la table voisine restait l'oreille tendue, la fourchette levée; et lui, enchanté, a aussitôt parlé deux fois plus fort.

«Tu parles de ce que j'en ai à foutre de cette platée sinistre de sales petits-bourgeois français coincés! Mais ar-rrrrête de te soucier toujours de ce que pensent les autres! Mais quelle importance ça a, bon Dieu? Fais comme moi: la personne la plus importante de ma vie, c'est moi. Ce qui compte, c'est que je sois heureux et que je m'amuse. Tu ne vis pas la vie des autres, for Christ's sake! Si ce petit con de séminariste écoute tout ce qu'on dit, c'est que sa nana le fait chier, comme toutes les nanas. Il te regarde, il a sans doute envie de te faire une pipe. Moi j'ai envie de bouffer le cul du garçon. Sa petite ceinture orange me rend dingue.» (Elle retombait en franges le long de sa cuisse) Il en a fait grand compliment au garçon. Celui-ci a pris cela plutôt bien, et paraissait même assez flatté. Je m'étonne toujours que les gens ne lui donnent pas un grand coup de plateau sur la tête. Mais je ne devrais pas m'étonner, puisque je ne le fais pas non plus...)

Renaud Camus, Journal de Travers, p.855-856

De ces phrases (ajoutées à toutes les autres qui concernent John) je tire deux remarques qui n'ont rien de littéraire mais s'accordent au journal si celui-ci a pour ambition de nous faire partager une expérience de la vie:
1/ Je n'ai sans doute jamais été amoureuse car personne n'aurait réussi à me faire supporter la compagnie de John plus de quelques minutes;
2/ il est un peu ironique aujourd'hui de faire le compte de tout ce que Renaud Camus ne supporte pas quand on se dit qu'il a supporté cela (il était réellement très amoureux!!)

Les billets et commentaires du blog vehesse.free.fr sont utilisables sous licence Creatives Commons : citation de la source, pas d'utilisation commerciale ni de modification.