Billets qui ont 'Vigiles' comme livre de Renaud Camus.

Phénoménologiquement blond

A Castelluzo, penché sur le capot, devant un garage, le plus beau mâle de l'île jusqu'à présent, blond qui dans l'âme serait brun, brun phénoménologiquement blond: châtain clair et cendré; massif, musclé, moustachu, mal rasé, dépoitraillé, velu jusqu'à la pomme d'Adam et proprement renversant sur une avenue béante plongeant vers le grand large désert, dans la manière horizontale de la dernière heure, dernière minute, dernière cendre du jour… Je n'ai pas pu démêler s'il était le garagiste ou bien un client. Lui n'a pas pu démêler de quel malaise était prise soudain ma pauvre automobile; ou peut-être que si.

Renaud Camus, Vigiles, p.176

Il y a longtemps que nous avons quitté les bords de la critique pour naviguer en réminiscence (mais peut-être est-cet le seul fond de la critique, parfois je le crois, sauf si cela jargonne vraiment trop, auquel cas c'est le monde des langages cryptés que nous abordons, un autre royaume de l'enfance).

Donc:
1/ ce texte m'évoque un ami que j'imagine si bien tomber ainsi en arrêt et tout oublier que cela ne peut que me faire rire;
2/ il est la négation de tous les "mon genre/pas mon genre", la justification de n'importe quel goût dans son renversement, tout goût s'inscrivant phénoménologiquement dans son contraire (quelle aisance dans nos voies);
3/ ce qui s'est passé reste obscur. Camus s'est-il arrêté en prétextant un problème mécanique? (Mais dans ce cas, pourquoi se demander s'il s'agit d'un client?) Ou le malaise de la voiture n'est-il qu'une transposition, ou encore n'est-il que rêvé, imaginé?

A des années d'écart, les mêmes motifs

A des années d'écart, les mêmes motifs, […], n'est-ce pas étonnant?

Renaud Camus Échange, p.143

Dans ce qui va suivre, j'opère un rapprochement entre 1987 et 2004. Me fait sourire l'intuition que l'occurrence de 1987 était oubliée, ou plutôt non consciente: si le récit de Pierre en 2004 a été rapporté, c'est sans doute qu'un signal a retenti dans la mémoire de RC, sans accéder à sa conscience. Écrire, pour pouvoir oublier sans perdre.

Jean P. (que ne songe-t-il à venir me voir, celui-là…) ne se rappelle qu'un seul mot d'une pièce qu'il a vue tout au début des années vingt. Un personnage risquait une phrase un peu risquée, et une dame, l'entendant, s'exclamait simplement: «Bigre!» Jean P., depuis lors, n'est pas adverse, phrase risquée ou non, à dire «Bigre!».

Renaud Camus, Vigiles, p.150 (journal 1987 publié en 1989)


Bigre! C'est ce qui s'appelle n'y aller pas de main morte avec le dos de la cuillère… (Pierre me raconte qu'une sienne amie professeur a l'habitude de dire bigre! et qu'elle l'a transmise à toute une classe de banlieue, qui dit bigre! comme un seul homme, au milieu de termes moins choisis.)

Renaud Camus, Corée l'absente, p.514 (journal 2004 publié en 2007)


…si le récit de Pierre en 2004 a été rapporté, c'est sans doute qu'un signal a retenti dans la mémoire de RC, sans accéder à sa conscience… Ou pas. Peut-être à l'inverse RC a-t-il noté l'anecdote de 2004 en mémoire de Jean Puyaubert, sans prendre la peine d'expliciter, à charge pour le lecteur de faire ou pas le rapprochement. Cependant, si je pense que ce n'était pas une allusion, c'est qu'il manque ici une irrégularité syntaxique. Prenons l'exemple de "nicht für mich" rencontré dans Journal Romain en 2005 lors de ma première lecture: je n'avais alors aucune idée qu'il y avait là une référence cachée, mais sa position dans la phrase m'avait intriguée, quelque chose dissonait. Ici, rien. (Pour la théorie de ces dissonances, trace d'une histoire de l'écriture, voir Logiques du brouillon de Daniel Ferrer ou Proust entre deux siècles d'Antoine Compagnon.

Prise d'un doute malgré tout, je lis le contexte du «Bigre!» de Corée l'absente. Il s'agit d'un échange avec Misrahi.

Je faisais grand compliment à Misrahi, surtout, d'un long article sur le W de Perec, qui pourrait m'être très utile, j'y songe, pour mes Églogues (l'article de Misrahi, I mean, car pour le W de Perec, il y a longtemps que j'en fais grand usage).

Le pauvre Misrahi ne doit pas être bien content de son destin critique, lui non plus, car il m'écrit aussi, juste avant le paragraphe que je viens de citer:

«Votre analyse et votre amitié m'ont bouleversé. Je conserve précieusement votre lettre, comme un "viatique" au milieu d'un paysage parfois un peu dénudé.


ce qui amène deux souvenirs :

d'une part celui de la découverte du blog de Tlön, à partir d'un passage de Misrahi à la radio;

d'autre part, l'invitation faite à RC de prendre la parole à Cerisy en juin 2012 lors d'un colloque consacré à Misrahi (Parti pris (journal 2010), p.532 et 534), invitation bientôt retirée (p.538: «J'ai appris votre participation, ce samedi 18 décembre, aux Assisses contre l'islamisations organisées par le Bloc identitaire et Rispote laïque./ J'ai regardé l'allocution que vous y avez donnée./ Je ne partage pas les opinions que vous défendez et elles me paraissent incompatibles avec l'esprit général du colloque de Cerisy./ Vous comprendrez, même si j'en suis désolée, que mon invitation ne tient plus»).

A ce point de ma lecture il y a un an, j'avais noté au crayon dans la marge, je le vois aujourd'hui, "Eh merde!". Mais finalement, heureusement, car l'appel à voter Marine Le Pen aurait provoqué le même résultat empiré, avec des conséquences plus lourdes, pour les organisateurs (un intervenant à remplacer au dernier moment) et pour Camus (du travail fourni inutilement).

Il est encore temps d'assister au colloque Misrahi à Cerisy en juin 2012.

Croisements et sources

J'avais noté ici ces phrases qui m'amusent, elles devaient entrer dans la rubrique "Citations de RC".

«Bah, nous verrons bien!» C'est ce que répliquait bravement le vieux M. Renan, obèse et presque impotent, quand on le prévenait, à l'Académie française, que le candidat Loti passait pour avoir de certaines mœurs…

Renaud Camus, Élégies pour quelques-uns (1988), p.50

Mais j'en ai croisé une autre occurrence qui permet d'en dater la première apparition dans un écrit camusien:

[…] à Florence, invece, je retourne toujours à la pension Quisisana, et cette fois-ci je m'y suis vu attribuer la plus belle chambre que j'y ai jamais eue, la plus belle chambre de l'hôtel, la plus chère, aussi, mais il paraît que les chèques sont acceptés, nous verrons bien, comme disait paraît-il Renan à l'Académie française quand on y faisait circuler le bruit que le candidat Pierre Loti aurait bien pu avoir des mœurs un peu spéciales…

Vigiles, p.23, entrée du 23 janvier 1987, livre publié fin 1989



Et donc j'en profite pour donner quelques autres relevés au fil de ma lecture (plutôt qu'une hypothétique synthèse : toujours ça de pris, ne dirait pas le héron).

Ainsi croisé-je ce matin Pedro, dont j'avais lu les tribulations hier soir dans un autre contexte. (Voici une occasion d'étudier les transpositions et les variations de style: qu'est-ce qu'un style élégiaque?)

Mardi 31 mars, 10 heurses du matin. Coup de téléphone et visite de mon ami madrilène, Pedro, hier après-midi. […] Nous partageons une grande passion pour Lisbonne. Il a passé la moitié de l'année dernière à New York, qu'il dit sinistre. Madrid, en revanche, est bouillonnante de vie, d'après lui, et très gaie. Je devrais me renseigner sur la Casa Vélazquez, et sur les possibilités qu'elle offre aux artistes français. Le plus stupéfiant des récits de Pedro est celui où, par je ne sais plus quels enchaînements obscurs, mais parfaitement logiques, revenant de l'Inde, qu'il connaît bien, ou de Tibet, où il compte retourner pour un mois, depuis la Chine, il se retrouve à Clermont-Ferrand, mais il errait au hasard et voici que…). Il m'encourage toujours vivement à visiter son île natale, La Palma.

Vigiles, p.120-121, entrée du 31 mars 1987, livre publié fin 1989


La vérité ne daigne pas condescendre à la glose fastidieuse où la vraisemblance est contrainte. Manuel, mon ami de Madrid, Canarien d'origine, est un grand voyageur, quoique mal argenté. Par quel tour de passe-passe de l'expédient, des liaisons d'aventure, des heurs et des astuces d'agences à prix réduits, se retrouva-t-il un jour, rentrant du Tibet, qui déambulait dans Clermont-Ferrand?

L'histoire ni lui ne le racontent, à moins que mon pauvre cerveau, pour mieux accoler le puy de Dôme à l'Himalaya[1], nos chaumes avec le toit du monde, la préfecture avec le Potala, ne se soit empressé d'enterrer les détails. «Eh bien, d'un coup», me racontait à l'appareil, en ménageant mieux ses effets que les deniers du roi d'Espagne, ce phlegmatique explorateur de mandalas (il travaille à la Telefonica, quand ça lui chante et qu'il désire prendre à bon compte le pouls de l'univers et le mien), «d'un coup, sans m'être rendu compte de rien, no, sans que je me sois aperçu que je quittais une ville et que j'entrais dans une autre, j'ai découvert, tiens-toi bien , que je marchais dans ton pays, dans Chamalières, dont tu m'avais tellement parlé, souviens-toi, tout un soir à Sepulveda…

L'Élégie de Chamalières, p.19-20, éd. Sables (juin 1989)



Le même jour (31 mars 1987) est notée une partie de la citation qui sera reprise en exergue d' Élégies pour quelques-uns: «Et le train passe et l'heure passe et le temps passe…»[2]

Toujours dans la même page 121, Anabase de Saint-John Perse en passant: «Et l'aisance dans les voies»

Deux pages plus loin, une citation rencontrée dans Journal d'un voyage en France apparaît sans trop d'explications:

Je suis peu sensible à l'humour de la terreur. «La peur aura été la grande passion de mon existence.» Qui règne par la peur et qui la fait régner ne me paraîtra jamais, de quel métaphysique ou nietzschéen point de vue que ce soit, attirant.

Vigiles, p.127, entrée du 4 avril 1987, livre publié fin 1989


J'ai beau tourner et retourner la fameuse phrase de Hobbes, son exaspérante amphibologie, où le sens vulgaire finit toujours par l'emporter, lui préserve une présence irréductible, comme d'un objet maléfique qu'on ne peut jeter mais qu'on ne sait où cacher, pour qu'il vous laisse dormir, dans une minuscule chambre rouge, sans tiroirs et sans recoins: «La peur a été la grande passion de mon existence.»

Journal d'un voyage en France (1981), p.520-521

Notes

[1] «Le puy de Dôme, la montagne sacrée du pays», Roman Furieux (1986), p.59

[2] Pierre de Massot, référence précisée dans Élégies pour quelques-uns.

La familiarité

Il me semble que je ne déteste rien tant que la familiarité, au fond.

Renaud Camus, Vigiles, p.10

Je déteste la familiarité — sauf la familiarité acquise, apprivoisée, version renard dans Le Petit Prince. Il me semble que je ne déteste rien tant que la précipitation, au fond (puis l'affectation, quand vient le temps de la familiarité et que ce moment n'est pas saisi).

Tel a failli être pris qui a plutôt l'habitude de prendre

Incidents, le petit recueil de pages de journal intime de Barthes, qui paraît ces jours-ci, est bien triste. […]
Je feuillette la mince plaquette aux cabinets et tombe sur ceci: «Renaud C. [Mon sang ne fait qu'un tour. Et s'il allait dire sur moi des horreurs, dans ce journal où il se montre tellement "sincère"?] Renaud C. passe, tout bleu, des yeux à la chemise; je ne connais pas d'être moins [aïe] métaphysique [ouf, ça va…] — c'est-à-dire plus ironique (avec le léger désagrément que cela comporte).» Moins métaphysique, il n'a pas tort; encore que... je dirais plutôt moins religieux, mais après tout ce n'est pas moi qui tient ce journal-là. Et tant pis pour le "léger désagrément"…

Renaud Camus, Vigiles, p.18
La métaphysique comme opposé de l'ironie? Que dit Socrate?

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Complément
Objet : Bleu
C'est gentil, tu as mis des yeux bleus de la couleur de ta ceinture.

Marcel Proust, Un amour de Swann
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