Billets qui ont 'Eglogues' comme thème camusien.

Renaud Camus - L'Amour l'Automne, chapitre 3, note 15

*************** Cela d’autant plus, bien entendu, que ces États, et tout particulièrement dans l’hypothèse où ils coïncideraient (ou prétendraient coïncider) avec une supposée "nation", avec un peuple, une "ethnie", une "race" ****************, semblent bien, et nous serions les derniers à le déplorer, avoir fait leur temps.

Renaud Camus, L'Amour l'Automne, p.202

La valeur de cette phrase dépendra de ce que le lecteur connaîtra par ailleurs de l'œuvre camusienne. Il pourra la lire au premier degré, ou la prendre ironiquement, comme un pastiche de la position refusée par Renaud Camus, — ou encore poser que Renaud Camus est également capable de penser cela par instants, s'il considère la liberté acquise et non plus la saveur disparue des particularités dissoutes dans le métissage et l'absence de frontières.
La possibilité de lire ses différentes positions est un exemple appliquée de bathmologie.

Cela irait dans le sens du regret exprimé quelques pages plus haut:

Mais certes il leur arrive de déplorer, pour des raisons purement économiques et pratiques, [...] que le pays (l’île, le royaume) soit resté fidèle à sa traditionnelle livre sterling,... (AA, p.196)

Cependant, ce regret d'une fidélité aux traditions va «directement» à l'encontre de «leurs convictions profondes». La phrase rétablie dans sa continuité se présente ainsi:

Mais certes il leur arrive de déplorer, pour des raisons purement économiques et pratiques, [...]d’ailleurs directement contraires à leurs convictions profondes (pour autant, celles-ci, qu’il soit possible de les connaître sous plusieurs couches alternées de pudeurs, prudences, scrupules, soupçons, délicatesses et sens du ridicule), que le pays (l’île, le royaume) soit resté fidèle à sa traditionnelle livre sterling,... (AA, p.196)

Il devient difficile de déterminer, à la seule lecture de L'Amour l'Automne et sans référence extérieure, ce que pense l'auteur.

Je songe au projet de L'ombre gagne:

Il s'agissait de rendre à l'expression déconsidérée "roman d'idées" son sens plein, et de faire un "roman" où les idées seraient les seuls personnages : les bonnes, les gentilles, les monstrueuses, les idiotes, les banales, les inattendues, les révoltantes, etc., toutes, en un carrousel assez semblable, toute proportion de génie gardée, à Bouvard et Pécuchet auquel était d'ailleurs emprunté l'exergue [...] Et il n'y est pas d'idée qui ne rencontre son contraire rigoureux, [...].

extrait d'une interview donnée à Têtu en juillet 2000.


Dernière remarque, d'ordre syntaxique : notons l'importance des incises, dont le sens s'oppose directement:
- « nous serions les derniers à le déplorer » signifie « nous approuvons la disparition des États et des peuples »
- « d’ailleurs directement contraires à leurs convictions profondes » signifie « nous approuvons qu'un pays reste fidèle à ses traditions ».

Evidemment, cette construction symétrique dans la forme et opposée par le sens ne se remarque guère à six pages d'intervalle.

Groupes Flickr illustrant les livres de Renaud Camus

Et après (le succès de) Journal d'un voyage en France, voici un groupe Flickr autour de L'Amour l'Automne.

Nous attendons vos contributions (je pense au moins à un certain blogueur)...

Le fonctionnement des Eglogues expliqué par l'auteur

Les commentaires suite au billet précédent me laissent perplexe. Il est difficile d'expliquer le fonctionnement des Eglogues à l'oral, sans un exemple précis, un texte à commenter. Il y a des jeux sur les lettres (les anagrammes), des jeux sur le son, des jeux sur le sens, parfois des jeux de mots introuvables (comment deviner que le titre d'un livre d'Emmanuel Hocquard doit nous renvoyer au calembour "Emmanuel au quart de tour", ce qui justifie dans les lignes suivantes la présence de... Germaine Lubin, qui posséda un château près de Tours?[1] (heureusement, nous avons des informateurs...))
Bref, Swann, Odette et La Pérouse ne sont qu'un motif illustrant la façon dont la pensée saute d'un sujet à un autre (et dans le cas de Swann, avec une intention précise), ce qui ne représente pas à soi seul le fonctionnement des Eglogues. D'ailleurs Renaud Camus a évoqué "la poésie de Proust" après avoir parlé de Léopardi et Dante: le contexte n'était pas particulièrement "technique", il s'agissait plutôt de parler des phrases aimées... en en profitant au passage pour souligner l'un de ces cadeaux qu'offre le réel, nommant à la fin du XVIIIe siècle le bateau partant au secours de La Pérouse La Recherche, coïncidence bénie pour quelqu'un qui souhaite écrire Les Églogues (et nous sommes en équilibre en ce point précis entre le rire et l'irrationnel, quelque chose qui ressemble à la satisfaction d'une bonne farce et l'impression d'être favorisé par le destin. Tout cela n'est pas très raisonnable, avouons-le), ce qui nous fit rebondir, naturellement, vers "C'est tout un ensemble" (et cela aussi est un cadeau, du réel ou de la littérature, comme on veut: c'est tout un ensemble (d'où le "nappage", glissements entre la littérature et la vie jusqu'à les rendre indiscernables, ce qui est également l'un des enjeux du journal)).

Le fonctionnement des Églogues est expliqué à plusieurs reprises, notamment dans Été, qui fournit également une bibliographie.


On s'appuiera avec profit, pour la lecture des Églogues, sur :
— Les Églogues.
— L'ensemble de l'œuvre de Roland Barthes, et particulièrement Roland Barthes par Roland Barthes, S/Z, ou encore la préface à un roman de Loti[2], parue d'abord en italien et reprise dans les Nouveaux Essais critiques.
[...]
— L'ensemble de l'œuvre de Robbe-Grillet, et particulièrement La Jalousie, L'Année dernière à Marienbad, La Maison de rendez-vous, Projet pour une révolution à New York, Souvenirs du Triangle d'or.
— L'ensemble de l'œuvre de Simon, et particulièrement La Bataille de Pharsale, Orion aveugle ou Les Corps conducteurs.
— Les travaux théoriques de Jean Ricardou, Problèmes du Nouveau Roman, Pour une théorie du Nouveau Roman, etc., ainsi que, par exemple, L'Observatoire de Cannes ou Révolutions minuscules.
— Les textes des différents colloques de Cerisy, tels qu'ils ont été publiés dans la collection 10/18, sur le Nouveau Roman en général, Simon, Robbe-Grillet ou Roland Barthes.
— Le « cycle indien » de Duras : Le Vice-consul, India Song, La Femme du Gange, etc., et Le Ravissement de Lol V. Stein.
— Les biographies de Proust, de Roussel, de Mallarmé, de Joyce, de James, de Pessoa, de Loti, de George Sand, de Levet, de Mahler, de Matisse, de Wagner, de Duparc, d'Hugo Wolf) etc., etc.[3]
Pale Fire, Lolita, Ada, Indiana, Bouvard et Pécuchet, À la Recherche du temps perdu, Ulysse, Le Mariage de Loti, Le Journal d'un fou, Le Nez, Lionnerie, William Wilson, La Mort à Venise, Tristan, Le Horla, L'Aleph, Le Sentiment géographique, Journal d'un Voyage en France, Buena Vista Park, etc.
— Des textes et essais critiques tels que Le Schizo et les langues, de Wolfson, La Tour de Babil, de Michel Pierssens, La Seconde main, d'Antoine Compagnon, La Fourche, Le Récit spéculaire, Prénoms de Personne, Le Nom et le corps, Glas, Scribble, Folle vérité, Chercher le monstre, etc.
[...]
— Les différents rapports d'Amnesty International sur la torture dans le monde.
— Tout ce qui a été écrit sur les crimes politiques dont les États-Unis ont été le théâtre depuis 1963.
— Les films noirs américains des années trente ou quarante tels que Dark Passage ou Key Largo ; Histoire immortelle, L'Immortelle, Prima della Rivoluzione, Senso, La Mort à Venise, Ludwig, Les Trois jours du Condor, etc.
Il Ritorno d'Ulysse in patria, Orfeo, Orlando, Rinaldo, Tristan et Isolde, Parsifal, etc., et la littérature les concernant.
Etc. On pourra s'appuyer sur Les Églogues pour lire, voir ou entendre Les Églogues et toutes les œuvres ci-dessus mentionnées, feuilleter journaux et magazines, regarder la télévision, rêver, écouter sa famille, ses amis, les gens de la rue, les hommes politiques ou « l'inconnu que le hasard a placé à côté de vous ».


  • Un dessin pour illustrer la dérivation des noms (ce qu'on retrouve entre crochets dans Journal de Travers):



  • Une explication reprise dans Journal de Travers, journal de l'année 1976. Attention, l'auteur écrit pour lui-même (à l'origine ce journal ne devait pas être publié, il ne l'a été qu'en 2007). Il décrit en 1976 sa déconvenue de découvrir après son premier livre que les lecteurs ne sont pas armés pour lire les Églogues. (D'ailleurs, la bibliographie et le schéma ci-dessus datent de 1982: Renaud Camus avait décidé d'aider les lecteurs. Mais il était tard (dans le siècle), Barthes était mort, Sollers allait écrire Femmes...)

Je songeais à l’article de Ristat. Il cite très justement la phrase selon laquelle le parc était «le garant de notre nom». Il parle aussi de Malraux, qui me fait chercher, dans Échange, les passages où il est question de lui : par exemple p.226 et p.236. Mais quatre-vingt-dix-neuf pour cent des lecteurs ne comprennent rien à ce genre d'allusions, et ils ne les aperçoivent même pas, ou bien, s'ils les repèrent, ils ne voient pas comment elles se rattachent au reste. P.226 il est question des «envols lyriques d’un autre âge » d’une «grande figure ravagée du régime» sur la tombe de Le Corbusier. P. 236 il est dit, au sujet de l'enterrement de Joyce, qu'« aucune grande figure ne prononce, avec des effets de manches, d'éloge d'un autre âge». Cela désigne encore Malraux, bien entendu, et déclenche la phrase sur une histoire de vols, ou de détournements, « au cours de sa jeunesse, en Indochine» ; laquelle entraîne à son tour une nouvelle apparition de la phrase sur la phrase de Barthes à propos du «nom propre comme voie royale du désir» (je simplifie). Mais personne ne semble apercevoir ni même soupçonner de tels enchaînements, non plus que ceux que suscite une phrase sur Norma, p.234, juste après qu’il a été question de l’ Osservatore Romano. Pourtant il a été rappelé expressément, pour ceux qui l'auraient oublié, que Romani est l'auteur du livret de Norma. L'un et l'autre noms, bien sûr, sont pris dans une grande série qui a son origine en roman, et ou s'inscrivent entre autres choses et personnes les Romanov, les romanichels et Romanni, ville du Maroc dont l'ancien nom est Marchand [ARC, CAR, ARCH, MARCH, MARC, CHAR, CHAR, MARCHAND, COMMANDANT MARCHAND (=> MORAND (ANECDOTE DANS JOURNAL D'UN ATTACHÉ D'AMBASSADE)), MARCHANDS DU TEMPLE, COMMERCE, ÉCHANGE]. La mention de Norma va entraîner des allusions à Bellini (non nommé, non plus que Malraux, par défaut de "rime" suffisante) qui «meurt à Puteaux à trente-trois ans», et dont le sort est mis en parallèle, ainsi qu'il est assez traditionnel, avec celui de Donizetti (non nommé non plus, évidemment), «le compositeur bergamasque [BERG / MASQUE (=>DEBUSSY, SZYMANOWSKI)] » dont il est question, entre autres, p.232. Bien entendu il n'est pas une seule de ces phrases qui, si l’on tient compte des multiples possibilités d'associations que présente chacun, ou presque, de ses éléments constitutifs, ne pourrait susciter presque aussi légitimement bien d'autres phrases que celle qui la suit. En effet, chaque lien est léger : Romano / Romani, Norma / Bellini, etc. Mais, comme le dit le texte lui-même, «plus nombreux les liens, plus légers chacun». Ce qui a donné la préférence à telle ou telle phrase sur telle ou telle autre, à cette direction-ci plutôt qu'à celle-là, c'est que l’élue présentait, de la même manière toujours superficielle, des liens plus nombreux avec un plus grand nombre d'autres éléments du texte (c’est la fameuse «surdétermination» ceriso-ricardolienne).
Celui-ci, le texte, très littéralement, s’affole du nombre de possibilités qui à tout moment lui sont offertes par un tel système. Tandis que l’enchaînement narratif ou logique traditionnel ne désigne jamais qu’une direction possible, avec quelques embranchements et quelques possibilités de choix ici et là, on se trouve là, au contraire, dans une situation où chaque mot est un carrefour. C'est celle du schizo, ou de l’hystérique : il refuse la succession raisonnable des idées, des actions ou des images parce que, malgré les apparences, elle est l'empire de la coupure. Le discours narratif ordinaire sectionne, au profit de la logique ou de la progression dramatique, ou diégétique, tous les autres fils qui font du texte un tissu vivant. W., rendu hystérique par les excitations de sa vie en ce moment, et peut-être bien par quelques substances dont il userait sans discrimination, tout à coup ne cesse de faire référence à Travers, comme par hasard. L'espèce de folie qui très soudainement a envahi sa façon de parler vient de ce qu’il veut tout dire en même temps, et de ce que, du fait de la brusque profusion de son existence, chaque mot, chaque phrase suscite de sa part des gloses interminables qui le rendent totalement incohérent, en quelque sorte par excès de cohérence. La cohérence (comme la forme) est un massacre, un grand sacrifice permanent, un holocauste, une castration généralisée, indéfiniment répétée (donc "symbolique", comme la messe - mais alors que la messe dit: «Ceci est mon corps, ceci est mon sang», elle dit au contraire : «Ceci n'est pas mon corps, ceci n'est pas mon sang, ceci n'est pas une pipe, etc.»). La textualité est une passion dévorante de l’ un, du tout comme un, absolument prête à sacrifier la stricte cohérence du discours à la «cohérence échevelée du monde». Elle dit comme tous les pères, et comme celui du petit Marcel: «C'est tout un ensemble», avec tout ce que ce mot peut impliquer d'inquiétant pour les Fils «par l'imprécision et l'immensité des réformes dont il semblait annoncer l'imminente introduction dans ma si douce vie».

Renaud Camus, Journal de Travers, p.1336 à 1338

Notes

[1] p.45 de L'Amour l'Automne.

[2] "Aziyadé", note de la blogueuse.

[3] voir d'abord la revue L'Arc, et plus près de nous, la revue Europe (pour Celan, par exemple).

Nabokov's Dozen

Il s'agit de la version "étendue" de Nine Sories et contient treize nouvelles ("treize à la douzaine").

J'ai lu ce recueil de nouvelles à cause de Lance et de L'Amour l'Automne. Renaud Camus a choisi de retenir Lance, sans doute à cause de la thématique de la légende (cf. Saussure et Starobinski), mais beaucoup d'autres thèmes camusiens apparaissent au fil des pages: le double, les homonymes, le paradis perdu de l'enfance...

Je mets en ligne le sommaire réorganisé chronologiquement et enrichi du lieu et de la date indiquée à la fin de chaque nouvelle [1].

6. The Aurelian (Berlin, 1931) publié en russe en 1931 / en anglais 1941
7. Cloud, Castle, Lake (Marienbad, 1937) publié en russe en 1937 / en anglais en 1941
1. Spring in Fialta (Paris, 1938) publié en russe en 1938 / en anglais 1957
12. Mademoiselle O (Paris, 1939) publié en français en 1939 / en anglais en 1952
9. ‘That in Aleppo once…’ (Boston, 1943)
5. The Assistant Producer (Boston, 1943)
2. A Forgotten Poet (Boston, 1944)
10. Time and Ebb (Boston, 1945) publié en 1944 (incohérence dans l’édition)
8. Conversation Piece, 1945 (Boston, 1945)
3. First Love (Boston, 1948)
4. Signs and Symbols (Boston, 1948)
11. Scenes from the Life of a Double Monster (Ithaca, 1950) publié en 1958
13. Lance (Ithaca, 1952)

Je jette ici quelques pistes, en vrac.

Lieu et langue sont les marques du chemin d'exil de Nabokov. De 1939 à 1944, les nouvelles sont marquées par le souvenir de la Russie ("Mademoiselle O", "A Forgotten Poet", "The Assistant Producer") et la fuite à travers la guerre pour atteindre les Etats-Unis ("That in Aleppo once"). "The Assistant Producer", nouvelle donnée comme fondée sur des faits vrais (mais qu'est-ce que ça veut dire ici?), serait une allègre esquisse de roman d'espionnage si elle ne faisait l'économie d'une explication finale satisfaisante.
Le problème de l'identité et l'impossibilité de connaître la vérité dans un monde où chacun est le seul garant de son récit sont souvent évoqués : qui est qui ("Conversation piece", "A Forgotten Poet"), qui ment ("That in Aleppo once"), pourquoi le narrateur n'est-il jamais reconnu de la jeune femme qu'il rencontre toujours par hasard ("Spring in Fialta")? (Reconnaître, se souvenir, oublier, trois faces de la nostalgie).

Reviennent au long des pages l'obsession du voyage, du déplacement, en particulier en train, la rapidité des images et leur immobilisation par les mots: ainsi la description des fils électriques disparaissant poteau après poteau, image bien connue de l'ennui de l'enfance en voyage: rien d'autre à faire que suivre des yeux cette image hypnotique des fils qui fuient et renaissent, enchaînés aux poteaux électriques sans espoir de s'échapper.

The door of compartment was open and I could see the corridor window, where the wires — six thin black wires — were doing their best to slant up, to ascend skywards, despite the ligning blows dealt them by one telegraph pole after another; but just as all six, in a triumphant swoop of pathetic elation, were about to reach the top of the window, a particularly vicious blow would bring them down, as low as they had ever been, and they would have to start all over again.
Navokov, "First Love"

Le regard est ce qui immobilise et donne vie aux images : une image qui fuit, insaisie, est une image oubliée, morte-née. Et cependant, saisir l'image, le souvenir, c'est pour le poète ou l'écrivain accepter de la perdre en la partageant. Ecrire, c'est se déposséder (et ainsi s'exorciser de ses souvenirs, leur échapper?):

I have often noticed that after I had bestowed on the characters of my novels some treasured item of my past, it would pine away in the artificial world where I had so abruptly placed it.

Et cela touche même des objets aussi humbles que des crayons de couleur:

Alas, these pencil, too, have been distributed among the characters in my books to keep fictitious children busy; they are not quite my own now.
Nabokov, "Mademoiselle O."

Dans le monde de Nabokov, les objets touchés par le regard ou par l'attention du narrateur acquièrent une dimension fantastique, souvent grâce à la lumière ou aux couleurs:

Only by heroic effort can I make myself unscrew a bulb that has died an inexplicable death and screw in another, wich will light up in my face with the ideous instancy of a dragon’s egg hatching in one’s bare hand.
Nabokov, "Lance"

But the most constant source of enchantment during those readings came from the harlequin pattern of coloured panes inset in a white-washed framework on either side of the veranda. The garden when viewed through these magic glasses grew strangely still and aloof. If one looked through blue glass, the sand turned to cinders while inky trees swam in a tropical sky. The yellow created an amber world infused with an extra strong brew of sunshine. The red made the foliage drip ruby dark upon a coral-tinted footpath. The green soaked greenery in a greener green. And when, after such richness, one turned to a small square of normal savouless glass, with its lone mosquito or lame daddy-longlegs, it was like taking a draught of water when one is not thirsty, and one saw a matter-ofofact white bench under familiar trees. But of all the windows this is the pane though wich in later years parched nostalgia longed to peer.
Nabokov, "Mademoiselle O."

L'attention portée aux noms, à la dimension sensuelle des noms, rappelle Proust :

I am fond of Fialta; I am fond of it because I feel in the hollow of those violaceous syllables the sweet dark dampness of the most rumpled of small flowers, and because the alto-like name of a lovely Crimean town is echoed by its viola [...]
Nabokov, "Spring in Fialta"

Et quand je pensais à Florence, c’était comme à une ville miraculeusement embaumée et semblable à une corolle, parce qu’elle s’appelait la cité des lys et sa cathédrale, Sainte-Marie-des-Fleurs.
Proust, Du côté de chez Swann, Pléiade Clarac t1, p.388

Mais ce qui m'émeut le plus, c'est la façon dont court au fil des récits l'interrogation sur la mort, cet espoir, ce désir, qu'il y ait quelque chose après, et la façon de tourner en dérision cet espoir, par une boutade, un pari, un défi :

If metal is immortal, then somewhere
there lies the burnished button that I lost
upon my seventh birthday in a garden.
Find me that button and my soul will know
that every soul is saved ant stored and treasured.
Vladimir Nabokov, “The Forgotten Poet” in Nabokov’s Dozen, p.36

Ces quelques vers me rappellent Pale Fire dont les premières lignes nous apprennent la date de la mort du poète Shade («John Francis Shade (born July 5, 1898, died July 21, 1959)» tandis que Shade écrit dans l'avant-dernier couplet de son poème:

l'm reasonably sure that we survive
And that my darling somewhere is alive,
As I am reasonably sure that I
Shall wake at six tomorrow, on July
The twenty-second, nineteen fifty-nine,[...]

Si le bouton est retrouvé, si John Shade se lève le 22 juillet 1959, alors il y a une vie après la mort, une vie pleine de tendresse.
Mais le bouton est perdu, et Shade sera assassiné le 21 juillet.

Notes

[1] Chronologie des œuvres disponibles ici.

Index croisé des références touchant Renaud Camus

Il existe un index à partir de tags. Ici, c'est plutôt un jeu, un lent tricotatge.
Travail permanent. Si un lien est brisé, merci de le signaler en commentaire.


  • A

A propos de Renaud Camus - Jean-Pierre Salgas

Académie française - pas de siège réservé aux homosexuels, le sort de Vigny

achrien

Ada de Nabokov - Ladore/Mont-Dore

"Affaire Renaud Camus" - positionnement en fonction de l'amour-propre et vérité sur le Panorama

Aguets - quatrième de couverture, tant de monuments et si peu d'événements

Albert - Camus, de Monaco

les amis du désastre - cité par Éric Conan et dans Outrepas

amour - prouvé par la mort

L'Amour l'Automne - Carmen Sylva, la Roumanie, annonce du projet de ce livre

amour des garçons - Eros trompeur

amuïssement - dans Le département du Gers

anagrammes - une des clés des Eglogues, théorisée dans Les mots sous les mots de Starobinski, une analyse des anagrammes latins par Saussure

ange - dans Passage, la plaque de bronze, décuvage de poussière d'ange, les frères Wright

Anouilh, Jean - Renaud Camus acteur

grimper sur l'armoire

la forêt des associations

au temps pour moi, le combat de Cratyle et Hermogène

auteur - impuissant à expliquer ce qu'il fait

  • B

Jan Baetens - Une vie de refus, l'impossible identification des citations, quelques mots sur Roman roi; quelques mots sur Valery Larbaud, Les mesures de l'excès consacrées aux Eglogues

Jan Baetens - Etudes camusiennes, l'indulgence camusienne pour les écrivains contemporains, RB, herbé, l'importance des noms dans les Eglogues

bathmologie - définition selon Barthes, Blaise Pascal et Pierre Force

Roland Barthes - son opinion sur le naturel, quelques mots sur RC dans Incidents

bâtard - ardents légitimistes;

"and then to bed" - Journal de Pepys : Fendre l'air p.185

bibliothèque - une tête comme une tour aménagée en bibliothèque (Proust)

bicyclette - dans Passage, dans Echange

bonheur - les souhaits et l'exaucement

Michel Braudeau critique ''Vigiles

Buena Vista Park - compte-rendu hésitant, la pochette et Têtu; les cartes (de Roman Roi); trois juifs paranoïaques ; les femmes aveugles ou trop indulgentes par rapport au laisser-aller des hommes

  • C

caminus caminus - explication via cavatina cavatina

Albert Camus - repas à Monaco

Carmen Sylva - L'Amour l'Automne, Roman Roi, Outrepas

La Caronie

carte - dans Buena vista park

Fidel Castro - horreur de

Paul Celan - dans L'Inauguration

cendres prisées pour de la coke - Été et Journal d'un voyage en France

«Chantelle, ô Cantilia !» Larbaud et Journal d'un Voyage en France

château - une tête comme une tour aménagée en bibliothèque (Proust)

Chateaubriand - René dans Ada de Nabokov

cirque - la famille d'Orfeo

citations - l'impossible identification

coïncidences - premiers repérages

Collège de France - William Burke indispensable à la leçon inaugurale

Corée l'absente - le jeune homme qui pompe une image

crépi - dans Retour à Canossa

critique - absence de

culture - ce qu'on n'a pas lu

  • D

danse - Roman roi

Dauphine, Renault - les noms de voiture

Del Guidice, Le stade de Wimbledon - allusion manquante dans Outrepas

Demeures de l'esprit - France I - Sud-Ouest - Commentaires, Loti, Vigny

Le département du Gers - domicile de Dieu, l'amuïssement de la langue

Olivier Deprez - sur l'écriture camusienne

Jacques Dewitte - articles sur Orwell et la novlangue (note dans Syntaxe)

La Dictature de la petite bourgeoisie - faire taire les morts, origine sociale et culture

Les demeures de l'Esprist, France, Sud-Ouest - tentative de bibliographie: Bertran de Born, Fénelon, Bernart de Ventadour, Champollion

Le département du Gers - l'amuïssement

Du sens - race juive; compte-rendu, hiérarchie et grammaire, le féminin des noms, Vania, la chienne très aimée, la mort de Vania

  • E

Échange - comme une partie de le tennis, quelques mots de Marianne Alphant, Vania, la chienne très aimée, le château de Landogne, les frères Wright

L'écriture, la vie, le personnage - Blanchot contre Camus

l'écriture camusienne - une analyse de Sjef Houppermans in Renaud Camus érographe, un article d'Olivier Deprez, l'auteur crée sa matière avant de la tailler

Eglogues - annonce de la réouverture du chantier

L'Elégie de Budapest - compte-rendu

L'Élégie de Chamalières - compte-rendu

Elégies pour quelques-uns - "Que me veut cet at home obèse?", p.105 (Paul Verlaine - Parallèlement, «Laeti et errabundi»)

Été - Travers II - cendres prisées pour de l'héroïne, Othon dans L'Ecart

L'Étrangèreté - le naturel

Est-ce que tu me souviens ? - premier défrichage et quelques mots de Marianne Alphant

excuses - (absence de]

  • F

familiarité - détestation

Fendre l'air - "Que me veut cet at home obèse?", p.316 (Paul Verlaine - Parallèlement, «Laeti et errabundi»)

feuilletage - la lecture

fleur sur le plancher : expression que l'on retrouve dans plusieurs livres, qui s'avère être une référence à un livre de Starobinski sur les anagrammes de Saussure, aujourd'hui réédité.

folie - W en hôpital psychiatrique, surdétermination des Eglogues

Claude François et Lino Ventura : une comparaison

Front National - l'impossible débat, les raisons d'un vote

futilité - Roman roi

  • G

Les Garnaudes - des photographies

généalogie de la maison d'Espagne - Théâtre ce soir et Journal de Travers

goût paysan - dans Retour à Canossa

Julien Green - RC se présente à son fauteuil

Guibert, Hervé - L'Incognito, Quickly, surnom de Camus

  • H

habiter en poète - le château de Landogne

Hänon infréquentable

Hapax - et les chats, l'immobilité de la vieillesse

heure - précision dans le journal

Alfred Hitchock - The Lady vanishes

honte : tout confesser pour s'épargner la honte; RC ne s'excuse jamais

Houppermans, Sjef - l'écriture camusienneanalysée in Renaud Camus érographe

humiliation - les souvenirs d'enfance

Huttington - a tort d'avoir raison

hypertexte - cf Vaisseaux brûlés

  • I

île - diverses sources

L'Inauguration de la salle des Vents - premières pistes, chronologie et concordances des temps, la première phrase de Passage, plusieurs voix, fragments de phrases (phrases préférées), la plaque de bronze, compte rendu, les sources dans Vaisseaux brûlés, chien et chat, le peu profond ruisseau, leçon inaugurale au Collège de France, Lenz et Celan, Vania, la chienne très aimée, la temporalité

L'Invention de Morel de Adolfo Bioy Casarès dans L'Inauguration de la salle des Vents et Vaisseaux brûlés

  • J

jardinier -

je - les "je" du rang et les "je" plus avancés

je n'aime pas - la familiarité

Jeanne Bresciani

joie - le rire dans Tricks

journal - commenter les journaux en présence de RC, l'imposition de la forme à la vie quotidienne et les décalages temporels, «Ce qui n’a pas été écrit n’a pas été vécu.», sûr moyen de se faire haïr, une enquête sur la vie, l'auteur est-il un héros, la notation du dérisoire, catalyseur de souvenirs, cruauté du diariste

Journal d'un voyage en France - Ladore/Mont-Dore, Lucette, ''René'', Chateaubriand dans Ada de Nabokov, «Chantelle, ô Cantilia !», le château de Landogne, les cendres prisées pour de la coke, les photos de Denis

Journal de Travers - généalogie de la maison d'Espagne

Jounal romain - un concert

juif - définition de la race juive; obsession dans Travers, Roman Roi, Elégie de Budapest, Discours de Flaran, Du sens, Buena Vista Park; trois juifs paranoïaques

  • L

Patrice de la Tour du Pin - cité sur la SLRC, présent dans Corée l'absente

labrador - une raison de lire Renaud Camus

Ladore - dans Ada de Nabokov

Landogne - dans Echange, Journal d'un voyage en France et la chronologie

Valery Larbaud - selon Baetens

Jean-Marie Le Pen - article refusé par Têtu au moment de l' "affaire", l'impossibilité d'évoquer le Front National

légende - erreur Passage

Paul Léon - professeur, auteur d'un article sur le regard

Lenz - dans L'Inauguration

libraire - leur hostilité

l'amour des lieux - Vaisseaux brûlés

livres et lecteurs - leur rencontre impossible dans Loin ou Le Royaume de Sobrarbe

Loin - compte-rendu, la rencontre miraculeuse des livres et de leurs lecteurs

Pierre Loti - Carmen Sylva, sa maison de La Rochelle

Lucette - personnage de Ada de Nabokov, cité dans Journal d'un voyage en France;

  • M

Stéphane Mallarmé - le peu profond ruisseau

mariage - de Renaud Camus

matière de l'écriture

McCarthy, Mary - croire aux signes, la forêt des associations

mort - Vania, l'amour prouvé par la mort

musique - description d'une symphonie dans Roman Roi, concert à la Villa Médicis

  • N

le naturel - L'Etrangèreté répond à Outrepas et opinion de Barthes.

Vladimir Nabokov - Odon acteur dans "Evasion de Zembla"; Ladore/Mont-Dore dans Ada

Nom - leur importance dans les Eglogues

nuit - rendre la nuit arpentable

  • O

Orfeo, le dompteur sur les murs de Rome, sa famille

Onomastique - l'importance des noms dans les Eglogues . voir plus bas pour Roman Roi

Outrepas - Claude François et Lino Ventura, la censure (parler du Front National), pourquoi certains Français votent-ils Front National, laisser les autres faire le sale travail, les crétins des partis politiques, la sœur de RC trouve Vie du chien Horla sympa, le bonheur, le rôle de la SLRC, les amis du désastre, le naturel

  • P

P.A. - la nuit des autres

Pale Fire, de Nabokov - Odon acteur dans "Evasion de Zembla", préface de Mary McCarty

parti politique : l'entrée en politique, les crétins, un projet artistique

Passage - variation sur un ange, compte-rendu, critique d'Angelo Rinaldi, le tennis selon Marianne Alphant, la première phrase reprise dans L'Inauguration, des explications sur les premières pages, erreur dans la légende d'une photo

Passage de Milan de Michel Butor - thématique du reflet, de la réflection et de la transparence

Pepys, journal - "and then to bed" - Fendre l'air p.185

personnage - absence de dans les Eglogues, le personnage entre vie et écriture chez Blanchot et Camus

Plieux - le château, visite de la SLRC

pochette - Buena Vista Park et Têtu

poupée Barbie - hommage à Robbe-Grillet dans Loin

poussière d'ange

Marcel Proust - Les plinthes chocolat et le goût de Françoise

  • Q

"Que me veut cet at home obèse?" - Verlaine, Parallèlement, «Laeti et errabundi» : Fendre l'air p.316; Elégies pour quelques-uns, p.105

  • R

race juive - Du sens, définition

Raquel Welsh

Georges Raillard - Camus, comme Nabokov selon Sartre, aurait-il trop lu

Rannoch Moor - compte-rendu, le courage de ses rêves

reflet, réflection - incipit de Passage de Milan de Butor

regard - celui des homosexuels, des hétérosexuels, des femmes, sur les hommes

les reines - Victoria, Mary surnommée "le Dragon", Élisabeth II

Renaud Camus - portrait par la presse en 2000

René de Chateaubriand - dans Ada de Nabokov

rêve - le courage de ses rêves

Retour à Canossa - les souhaits, les mauvaises ondes, le journal, sûr moyen de se faire haïr, pourquoi lire Renaud Camus, le crépi et Proust, projet de traduction, compte-rendu, pas de siège réservé aux homosexuels

rhizome - Marcheschi cite Deleuze

Angelo Rinaldi - critique de Passage, critique de la critique dans Travers, Rinaldi critiqué par RC dans Vigiles, ce qui fut souligné par Braudeau

Alain Robbe-Grillet - hommage dans Loin

Roman Roi - les personnages. la reine Hélène, la reine Amélie, Hänon l'infréquentable,

Roman Roi - onomastique. Ladore, Tinit

Roman Roi - exergue. futilité et danse

Roman Roi - les cartes (dans Buena Vista park); quelques mots de Jan Baetens; compte-rendu, la Caronie

Roumanie - L'Amour l'Automne, Roman Roi, Outrepas

Raymond Roussel - sa mort à Palerme

peu profond ruisseau - la mort dans ''L'Inauguration]

  • S

Jean-Pierre Salgas - à propos de Renaud Camus

Rémi Santerre - Renaud Camus est Othon dans L'Ecart

secret - tout exposer pour s'épargner la honte

Sida - hommage aux aimés dans L'Inauguration de la salle des Vents

signes (croire aux) - préface de Mary McCarty

SLRC - son rôle, visite à Plieux

sœur de Renaud Camus : lit Vie du chien Horla

Sommeil de Personne - précision de l'heure, l'auteur ne sait pas s'expliquer

souvenirs des autres - Jean Puyaubert, Roman Roi, etc

Le stade de Wimbledon de del Guidice - allusion manquante dans Outrepas

subjonctif imparfait - un plaisir, non une obligation

surdétermination des Eglogues

Syntaxe - conférence en Sorbonne

  • T

Têtu: article refusé au moment de l' "affaire"

Théâtre ce soir : compte-rendu, généalogie de la maison d'Espagne , première annonce

traduire Renaud Camus - quelques notes, un projet, quelques mots de hollandais

transparence - incipit de Passage de Milan de Butor

Tricks - premier compte-rendu, la joie

  • V

Vaisseaux brûlés - stratégies de lecture, contraintes et avantages de la forme, la vieille demoiselle sur une armoire, Elégie pour quelques-uns en hollandais, The Lady vanishes, les lieux (poser le livre, Nohant, Kodaly, etc), les sources de L'Inauguration, habiter en poète, une vie tellement normale, Renaud Camus décrit par la presse en 2000

Valerio

Vania - la chienne très aimée, sa mort

Véhesse - hapax

Lino Ventura et Claude François : une comparaison

Paul Verlaine - Parallèlement, «Laeti et errabundi», "Que me veut cet at home obèse?" : Fendre l'air p.316; Elégies pour quelques-uns, p.105

La vie et l'écriture, le personnage - Blanchot contre Camus

une vie tellement normale - Jeanne Bresciani

Vie du chien Horla : la sœur de RC trouve ça sympa

vieillesse - l'immobilité gagne Hapax

Vigiles - critique d'un livre d'Angelo Rinaldi, la familiarité, critiqué par Michel Braudeau, Renaud Camus feuillette Barthes aux cabinets

Alfred de Vigny - son château de Maine-Giraud, sa réception à l'Académie française

Villa Médicis - par François Canovas

Vivre à découvert - tout exposer pour s'épargner la honte

  • W

What's in a name ? - Camus

les frères Wright

  • Z

Zembla - Zenda

Les anagrammes de Saussure

Le livre de Starobinski, Les mots sous les mots, est enfin réédité. Cette étude des anagrammes de Saussure est très importante pour la lecture des Eglogues.

Les sems

On pourrait consacrer une vie entière —et encore ne serait-elle pas suffisante, sans doute— à explorer tout ce qui s'accroche de sens stratifiés et contradictoires à ces seules trois lettres, gen, en grec, en latin, en français et sans doute en amont de tout cela […]
Renaud Camus, Rannoch Moor, p.654

Ce qui me fascine cette fois-ci c'est l'obstination de la syllabe pl', ple, plé, à suggérer à travers les âges, les langues et les continents, le nombre, la quantité, l'abondance, l'idée de remplissage et de plénitude […] Pour quelqu'un qui tâtonne en grec, et, je le suppose, dans un certain nombre d'autres langues indo-européennes, l'apparition de pl' est un assez bon indice que le sens général du passage qu'il explore penche plutôt du côté du beaucoup que du peu.
Ibid., p.691

De fait, j'en suis encore à m'esbaudir que l'étonnante parenté entre naître et connaître se retrouve exactement en grec, plus accentuée encore, s'il se peut, entre gignomai et gignosco. Chantraine, pourtant, n'encourage pas à poursuivre les recherches de ce côté-là. Il signale du bout des lèvres que d'aucuns l'ont tenté, mais il estime que pareils efforts relèvent de la glossogonie. Le terme, qui ne figure dans aucun dictionnaire, paraît assez méprisant, dans ce contexte. En soi il n'est pourtant pas péjoratif, il me semble: glossogonie, génération de la langue, origine séminale de la langue, semence de la parole — qu'y a-t-il de plus fascinant?
Ibid., p.705
Origine de la langue, adhésion d'un sens et d'un son… Tout cela m'enchante dans la lignée des Eglogues et vient donner une ligne de fuite à mes lectures récentes d'Eté et de Pierssens. J'attends Travers III.
J'ai essayé de trouver un passage de Pierssens représentatif, mais aucun ne convient, les extraits sont trop longs et deviennent obscurs si on les tronque. Je mets en ligne ce court passage qui reprend d'une part la position de Pierre dans Rannoch Moor, soit à peu près "les gens savants ne s'occupent pas d'origine" (cf p.623 pour l'exactitude), et d'autre part comprend, va dans le sens, de la fascination de Renaud Camus : ce n'est qu'à regret que les savants abandonnent la quête de l'origine, et ils ont réussi à la réintroduire en introduisant la notion de synchronie.
La linguistique structurale comme science viendrait à naître tout à coup, avec sa pleine dignité épistémologique, sur les ruines de ce qui n'était qu'illusion, errance. Ne fait-on pas gloire à Saussure d'avoir fondé sa science en sachant refuser les séductions du questionnement de l'origine? Mais qu'est-ce que le concept de synchronie, sinon la traduction dans un nouveau discours du paradis perdu qu'était le sens immédiatement embrassé d'un secret où se lisait l'unité de tout le corpus de la latinité? Effort pour mettre à distance la question de l'origine, mais elle s'est déplacée dans l'investissement de son revers: la simultanéité qui fait l'unité du réseau. Il n'est pas jusqu'à Lévi-Strauss qui ne trahisse une semblable nostalgie, d'ailleurs héritée de Saussure, en supposant que le langage n'a pu apparaître que d'un coup et entièrement formé. Le rêve de Tristes Tropiques est bien une nostalgie de l'avant-Babel, une Sehnsucht qui aura tourmenté tout l'Occident, pour devenir finalement folle dans l'Europe romantique, et renaître scientifique dans l'anthropologie sous le regard de cet autre qui nous ressemble, le «primitif». La structure, ou la «clé».
Michel Pierssens, La Tour de Babil, p.114

Incipits

— Ça m'intéresse, ce que tu dis de la chronologie, je me doutais un peu de ça, que Passage pouvait bien n'être pas le premier livre...
— Le livre de Duparc n'est pas daté, et il porte seulement la mention 19 mars 19..., sans indication d'année. Et Duparc serait assez porté à prétendre à l'antériorité de son livre. Son grand argument dans ce sens, c'est que dans le paragraphe de Passage qui est constitué uniquement de premiers paragraphe de romans...
— Ah oui, Barthes a une vraie fascination pour les premières pages de roman...
— Oui. Eh bien, dans Passage, il y a un paragraphe qui n'est fait que de ça, d'incipit, de premières phrases de romans; et parmi ces phrases-là il y a la première phrase d' Échange''.

Renaud Camus, Journal de Travers, p.1071

J'ai donc recherché dans Passage la première phrase d' Échange, «Il y eut d'abord le parc». J'ai arrêté le paragraphe arbitrairement, en fonction des incipits que j'identifiais.

La centième première phrase, ma première première phrase. "So of course" wrote Betty Flanders, pressing her heels rather deeper in the sand, "there was nothing for ot but to leave". Il tenait une lettre à la main, il leva les yeux me regarda puis de nouveau la lettre puis de nouveau moi. L'été passait, un peu moins clair chaque jour. À peine franchie, sous les nuées, cette sombre ligne de faîte, tout le pays, en contrebas, dispense des reflets.
Dans la vitrine, une dizaine de jambes de femmes identiques sont alignées, le pied en haut, la cuisse sectionnée à l'aine reposant sur le plancher, le genou légèrement fléchi. Ah ! — La gondola, gondola ! "Yes, of course, if it's fine to morrow." Ce jeudi de commençant avril, de bonne heure. Il y eut d'abord le parc. Temps couvert. Rien. Le blanc fut donné comme présent (État). On imaginerait un monde chaotique. Elle marche, écrit Peter Morgan.
La carte postale représente une rangée de palmiers. Jaune et puis noir temps d'un battement de paupières et puis jaune de nouveau : l'une d'elle touchait presque la maison et l'été quand je travaillais tard dans la nuit assis devant le fenêtre ouverte je pouvais la voir ou du moins ses derniers rameaux éclairés par la lampe. Et la vue, les vues.

Renaud Camus, Passage, p.139 et suivant


J'ai repris les phrases et cherché les sources [1]

  • «La centième première phrase, ma première première phrase.» : pas reconnu. Mais est-ce un incipit, ou l'annonce des incipits à venir?
  • «"So of course" wrote Betty Flanders, pressing her heels rather deeper in the sand, "there was nothing for ot but to leave".» : Virginia Woolf, Jacob's room.
  • «Il tenait une lettre à la main, il leva les yeux me regarda puis de nouveau la lettre puis de nouveau moi.» : Claude Simon, La route des Flandres.
  • «L'été passait, un peu moins clair chaque jour.» : Tony Duvert, Paysage de fantaisie, version de 1971. Cette phrase est l'exergue d' Été (Travers II (1978)).
  • «À peine franchie, sous les nuées, cette sombre ligne de faîte, tout le pays, en contrebas, dispense des reflets.» : Jean Ricardou, Les lieux-dits.
  • «Dans la vitrine, une dizaine de jambes de femmes identiques sont alignées, le pied en haut, la cuisse sectionnée à l'aine reposant sur le plancher, le genou légèrement fléchi.» : Claude Simon, Orion aveugle (repris et étendu dans Les corps conducteurs).
  • «Ah ! — La gondola, gondola !» : Michel Butor, Description de San Marco.
  • «"Yes, of course, if it's fine to morrow."» : Virginia Woolf, To the lighthouse.
  • «Ce jeudi de commençant avril, de bonne heure.» : Raymond Roussel, Locus solus.
  • «Il y eut d'abord le parc.» : Denis Duvert, Échange (citation anachronique d'un livre non encore écrit. (ou...?))
  • «Temps couvert. Rien. Le blanc fut donné comme présent (État).» : pas reconnu.
  • «On imaginerait un monde chaotique.» : Claude Ollier, Été indien.
  • «Elle marche, écrit Peter Morgan.» : Marguerite Duras, Le Vice-consul.
  • «La carte postale représente une rangée de palmiers.» : pas reconnu. Est-ce encore un incipit, ou un retour à la narration? ("carte postale" et "palmier" sont deux mots agissants.)
  • «Jaune et puis noir temps d'un battement de paupières et puis jaune de nouveau» : Claude Simon, La bataille de Pharsale.
  • «l'une d'elle touchait presque la maison et l'été quand je travaillais tard dans la nuit assis devant le fenêtre ouverte je pouvais la voir ou du moins ses derniers rameaux éclairés par la lampe.»: Claude Simon, Histoires, repris plus tard dans L'Acacia. Glissement d'une rangée de palmiers sur une carte postale à une rangée touchant la maison, à cela près que la maison n'est pas plus "réelle" que les palmiers, carte postale ou pas.
  • «Et la vue, les vues.» : appartient à la première phrase de Passage.


Les titres retenus comporte souvent une notion de lieux, soit un nom de lieu, soit une dimension géographique (exception: Orion aveugle). Il faudrait vérifier l'incipit de Parcs, de Marc Cholodenko.
On remarque d'autre part l'importance de Virginia Woolf et Claude Simon et l'absence de Robbe-Grillet, qui joue un rôle si important dans Travers (à moins qu'un des incipits non identifiés proviennent d'un de ses livres).

Notes

[1] Je modifie et complète en fonction des indications des commentateurs. Merci à tous.

Préface de Deleuze au Schizo et les langues de Louis Wolfson

Dans la mesure où Le Schizo et les langues, de Louis Wolfson, est épuisé, je mets en ligne cette préface qui est l'un des documents qui constituent la toile de fond de Travers et Travers II.

SCHIZOLOGIE

Le procédé linguistique de Louis Wolfson — Ressemblance avec le « procédé » de Raymond Roussel — En quoi un document n'est ni œuvre d'art ni œuvre scientifique — L'écart pathogène et la totalité non-légitime — L'impersonnel, le conditionnel et les disjonctions schizophréniques — L'équivalence mots-nourritures — Inversion, écart pathogène et mère : logique de l'objet partiel — Transformation, totalité non-légitime et père : logique de l'objet complet — Schizophrénie, langage et sexualité.

L’auteur de ce livre s'intitule lui-même « l'étudiant de langues schizophrénique », « l'étudiant malade mentalement », « l'étudiant d'idiomes dément » ou, d'après son écriture réformée, « le jeune öme sqizofrène ». Cet impersonnel schizophrénique a plusieurs sens, et n'indique pas seulement pour l'auteur le vide de son propre corps : il s'agit d'un combat, où le héros ne peut s'appréhender que sous une espèce anonyme analogue à celle du « jeune soldat ». Il s'agit aussi d'une entreprise scientifique, où l'étudiant n'a plus d’autre identité que celle d'une combinaison phonétique ou moléculaire. Enfin il s'agit pour l'auteur, moins de raconter ce qu'il éprouve et pense, que de dire exactement ce qu'il fait. Et ce n'est pas la moindre originalité de ce livre d'être un protocole d'activité ou d'occupation, et non, comme d'habitude, l'exposé d'un délire ou l'expression d'affects.

L'auteur est américain, mais le livre est écrit en français, pour des raisons qui paraîtront tout de suite évidentes. Car ce que fait L’étudiant, c’est traduire suivant certaines règles. Son procédé scientifique est le suivant : un mot de la langue maternelle étant donné, trouver un mot étranger de sens similaire, mais aussi ayant des sons ou des phonèmes communs (de préférence en français, allemand, russe ou hébreu, les quatre langues principalement étudiées par l’auteur). Une phrase maternelle quelconque sera donc analysée dans ses éléments et mouvements phonétiques, pour être convertie le plus vite possible en une phrase d'une ou plusieurs langues étrangères à la fois, qui ne lui ressemble pas seulement en sens, mais en son. Le plus vite possible... mais, comme la transformation peut faire intervenir plusieurs états intermédiaires, elle sera d'autant plus féconde qu'elle mettra en jeu des règles phonétiques générales applicables à d'autres transformations, couvrant ainsi le plus d'espace linguistique possible (même au prix de fautes de syntaxe ou d'inexactitudes de sens). Il va de soi que le problème concret réside dans les consonnes, celles-ci étant l'ossature du mot, tandis que les voyelles forment des « masses plastiques » à peu près indifférenciées.

Tel est le procédé général. Par exemple, la phrase don't trip over the wire! (ne trébuche pas sur le fil) devient tu'nicht (allemand) trébucher (français) über (allemand) èth hé (hébreu) zwirn (allemand). La traduction ici fait intervenir les transformations phonétiques générales de d en t (do-tu), de p en h (trip-treb), de v en h (over-über, comme dans have-haben, confirmé par l'espagnol où v se prononce comme b). Elle peut faire intervenir aussi des règles d'inversion : par exemple, le mot anglais wire n'étant pas encore suffisamment investi par l'allemand zwirn, on invoque le russe provoloka, qui retourne « wir » en « riv » ou plutôt « rov ». Mais pour avoir une idée plus complète des problèmes extrêmement délicats affrontés dans une transformation, considérons le mot Believe (croire), d'autant plus dangereux qu'il est fréquent en anglais : 1°le préfixe Be- ne fait pas de difficulté, et passe directement en allemand; le vrai problème est dans les consonnes l et v de « lieve »; 2° celles-ci se retrouvent dans un autre terme anglais, « leave » (à la fois « laisser » et « autorisation ») ; 3° mais convertir « leave » en « laisser », ou « lassen », ou même « verlassen » n'est pas satisfaisant, le v anglais subsistant comme fricative labio-dentale sonore; 4° dans une tout autre voie, une règle de transformation prescrit de faire précéder le l d'un g (luck-glück, like-gleich). D'où believe devient beglauben, avec une deuxième transformation de v en b; 5° ce qui permet de revenir à « leave » en le traduisant par verlaub (autorisation) ; 6° ce qui laisse encore subsister l'écart linguistique entre les deux sens de « leave », autorisation et laisser, cet écart n'étant qu'imparfaitement comblé par l'introduction d'un nouveau terme anglais let et l'allemand lassen.

Pour vaincre toutes ces difficultés, le procédé général est amené à se perfectionner dans deux directions. D'une part, vers un procédé amplifié, fondé sur « l'idée de génie d'associer les mots plus librement les uns aux autres » : la conversion d'un mot anglais, par exemple early (tôt) pourra être cherchée dans les mots et locutions françaises associées à « tôt », et comportant les consonnes R ou L (suR-Le-champ, de bonne heuRe, matinaLement, diLigemment, dévoRer L'espace). Ou bien tired sera converti à la fois dans le français faTigué, exTénué, CouRbaTure, RenDu, l'allemand maTT, KapuTT, eRschöpfT, eRmüdeT... etc. — D'autre part, vers un procédé évolué : il ne s'agit plus cette fois d'analyser ou même d'abstraire certains éléments phonétiques du mot anglais, mais de le démembrer, de le dissoudre par morceaux, en multipliant les morceaux phonétiques autant que nécessaire. Ainsi parmi les termes fréquemment rencontrés sur les étiquettes des boîtes alimentaires, on trouve « vegetable oil », qui ne pose pas de grands problèmes, mais aussi « vegetable shortening » (graisse), qui reste irréductible à la méthode ordinaire : ce qui fait difficulté, c'est SH, R, T et N. Il faudra rendre le mot monstrueux et grotesque, faire résonner trois fois, détripler le son initial (shshshortening), pour bloquer le premier SH avec N (l'hébreu « chemenn »), le deuxième SH avec un équivalent de T (l'allemand « schmalz »), le troisième SH avec R (le russe « jir »).

                                              *

L'ensemble de ce procédé de l'étudiant en langues présente des analogies frappantes avec le célèbre « procédé », lui-même schizo-phrénique, du poète Raymond Roussel. Celui-ci opérait à l'intérieur de la langue maternelle, le français; aussi convertissait-il une phrase originaire en une autre, de sons et de phonèmes semblables, mais de sens tout à fait différent (« les lettres du blanc sur les bandes du vieux billard » et « les lettres du blanc sur les bandes du vieux pillard »). Une première direction donnait le procédé amplifié, où des mots associés à la première série se prenaient en un autre sens associable à la seconde (« queue de billard » et robe à traîne du pillard). Une seconde direction menait au procédé évolué, où la phrase originaire se trouvait elle-même disloquée (« j'ai du bon tabac... » = « jade tube onde aubade...»).

Toutefois une différence fondamentale apparaît aussitôt : le livre de Wolfson n'est pas du genre des œuvres littéraires ou œuvres d'art, et ne prétend pas l'être. Ce qui fait du procédé de Roussel l'instrument d'une œuvre d'art, c'est que l'écart de sens entre la phrase originaire et sa conversion se trouve comblé par des histoires merveilleuses proliférantes, qui repoussent toujours plus loin le point de départ, le recouvrent et finissent par le cacher entièrement. De même des machines fantastiques, qui ont dans l'œuvre de Roussel un rôle semblable à celui des mots convertis, portent et reproduisent des événements purs, symboles valant pour eux-mêmes, détachés des accidents ou effectuations qui leur ont servi de prétexte (par exemple l'événement tissé par le « métier à aubes », ayant pour prétexte la profession où l'on se lève tôt). L'écart, la fêlure pathologique est donc comblée, même si l'événement symbolique qui la comble témoigne à son tour d'une « fêlure » ou d'un « accroc » déplacés, mais devenus ainsi créateurs [1] Il n'en est pas de même chez Wolfson : un écart, vécu comme pathogène, subsiste toujours entre le mot à convertir et les mots de conversion. Quand il traduit l'article the dans les deux termes hébreux éth et , il commente lui-même : le mot maternel est « fêlé par le cerveau également fêlé » de l'étudiant en langues. De même, dans l'exemple précédent, l'écart subsistant entre lieve et leave, puis entre les deux sens de leave. Les transformations linguistiques ne dégagent donc aucun événement pur idéel ayant une existence esthétique, mais restent entièrement subordonnées aux accidents dans lesquels la phrase maternelle réelle a été prononcée, et la transformation imaginaire, effectuée. C'est pourquoi le livre de Wolfson joint à son procédé le récit détaillé des circonstances externes, accidents et effectuations : par exemple la transformation de believe occupe quarante pages du manuscrit, entrecoupées par l'apparition fréquente de ce mot dans les lieux publics, par une rencontre avec le père dans un libre-service automatique, par le souvenir d'un de ses amis musclés et de sa sœur, par un retour au père qui emploie tantôt like en anglais, tantôt l'allemand gleichen, par un de ses voisins qui dit à nouveau « Believe », lequel mot va être enfin transformé suivant le modèle fourni par like-gleichen. On remarquera que Wolfson, bien que maniant difficilement le français, trouve spontanément la forme grammaticale complexe capable d'exprimer le rapport qui demeure extrinsèque entre les accidents réels décrits et les transformations linguistiques effectuées : le conditionnel, et de préférence le conditionnel passé, qui n'indique nullement ici un phantasme, mais prolonge à la fois en mode et en temps l'impersonnel schizophrénique (« l'étudiant linguistique aliéné prendrait un e de l'anglais tree, et l'intercalerait mentalement entre le t et le r, s'il n'aurait pas pensé que quand on place une voyelle après un son t, le t devient d... » « pendant ce temps la mère de l'étudiant aliéné l'eût suivi et fût arrivée à son côté où elle disait de temps à autre quelque chose de bien inutile... »).

Le livre de Wolfson n'est pas davantage une œuvre scientifique, malgré l'intention réellement scientifique des transformations phonétiques opérées. C'est qu'une méthode scientifique implique la détermination, ou même la formation et la production de totalités formellement légitimes. Les conditions de telles totalités, là encore, forment un champ symbolique (en un second sens du mot symbole) ; et les transformations à l'intérieur d'une totalité, ou d'une totalité à une autre, doivent être rigoureusement définies dans ce champ symbolique lui-même. Or il est évident que la totalité de référence de l'étudiant en langues est formellement illégitime ; non seulement parce quelle est constituée par l'ensemble indéfini de tout ce qui n'est pas anglais, véritable tour de babil comme dit Wolfson, mais parce que nulle règle syntaxique ne vient définir cet ensemble en y faisant correspondre les sens aux sons, et y ordonner les transformations de l'ensemble de base pourvu de syntaxe et défini comme anglais. C'est donc de deux manières que l'étudiant schizophrène manque d'un symbolisme (tant à l'égard de la totalité que de la continuité) : d'une part, par la subsistance d'un écart pathogène que rien ne vient combler; d'autre part, par l'émergence d'une fausse totalité que rien ne peut définir [2] Ce pourquoi il vit ironiquement sa propre pensée comme un double simulacre, simulacre du Beau et du Vrai, simulacre d'un système poétique-philosophique et d'une méthode logique-scientifique. Encore cette puissance du simulacre ou de l'ironie fait-elle du livre de Wolfson un livre extraordinaire, illuminé de la joie spéciale et du soleil propre aux simulations, où l'on sent germer cette santé très particulière du fond de la maladie. Comme dit l'étudiant, « qu'il était agréable d'étudier les langues, même à sa manière folle, sinon imbécilique! ». Car « non pas rarement les choses dans la vie vont ainsi : un peu du moins ironiquement ».

                                              *

Toute cette entreprise de l'étudiant, avec cet écart qui la creuse, cette totalité mal formée qui l'inspire, signifie quelque chose. On dirait quelle symbolise quelque chose, au sens vague et courant du mot symbole cette fois. Et en effet il s'agit très clairement de détruire la langue maternelle. La traduction, impliquant une décomposition phonétique du mot, et ne se faisant pas dans une langue déterminée, mais dans un magma qui réunit toutes les langues contre la langue maternelle, est une destruction délibérée, une annihilation concertée, un désossement, puisque les consonnes sont l'os du langage. La traduction se confond donc avec une linguistique générale; mais l'étudiant peut assigner comme motif de toute linguistique générale le désir de tuer la langue maternelle — « un désir peut-être vague, sinon subconscient et refoulé, de ne pas devoir sentir la langue naturelle comme une entité comme la sentent les autres, mais par contre de pouvoir la sentir bien différemment, comme quelque chose de plus, comme exotique, comme un mélange, un pot pourri de divers idiomes ». La linguistique, comme meurtre rituel et propitiatoire de la langue maternelle. Tout part de là : que l'auteur ne supporte pas, ne peut pas supporter d'entendre sa mère parler. Chaque mot quelle prononce le blesse, le pénètre, et résonne, rebondit en échos dans sa tête. Le problème est donc d'apprendre des langues pour pouvoir convertir les mots anglais en mots étrangers, mais aussi d'apprendre ces langues sans passer par l'anglais, par voie de dictionnaires interlangues.

Les moyens de défense sont complexes, puisqu'il doit se protéger de toutes les façons possibles à la fois contre la voix de la mère : dès que sa mère approche, il « mémorise » dans sa tête une phrase d'une langue étrangère; il a sous les yeux un livre étranger; il produit des grognements de gorge et des crissements de dents; il a sa radio portative près de lui ; il a deux doigts prêts à boucher ses oreilles; ou bien un seul doigt, l'autre oreille étant remplie par l'écouteur de la radio, la main libre pouvant alors servir à tenir et feuilleter le livre étranger. Car c'est encore un nouvel aspect qui s'enchaîne avec l'impersonnel et le conditionnel schizophréniques : cette disjonction, ce goût d'étaler toutes les possibilités disjonctives, d'avoir une panoplie de toutes les combinaisons possibles, si bien que toutes les formes de ce qui arrive n'entraînent qu'un changement de place insignifiant, une permutation minuscule dans les éléments locaux de la parade toute prête (Beckett fait souvent le prodigieux tableau de cette disjonction schizophrénique, de cette litanie des disjonctions) [3]. Et la mère, de son côté, mène aussi le combat : soit pour le bien de son méchant fils dément, comme il dit, soit par agressivité naturelle et autorité, soit pour quelque raison plus obscure, tantôt elle remue dans la pièce voisine, fait résonner sa radio anglaise, et entre bruyamment dans la chambre du malade qui ne comporte ni clef ni serrure, tantôt elle marche à pas de loup, ouvre silencieusement la porte et crie très vite une phrase en anglais. Il va de soi que tout son arsenal et ses attitudes de défense, l'étudiant doit les tenir prêts dans la rue, dans les lieux publics, puisqu'il est sûr d'y entendre de l'anglais et risque même d'être interpellé. L'agoraphobie est chez lui étroitement déterminée par la misologie et l'écholalie.

La mère le tente ou l'attaque encore d'une autre façon. Soit dans une bonne intention, soit pour le détourner de ses études, soit pour pourvoir le surprendre, tantôt elle range açec bruit des boîtes d'aliments dans la cuisine, tantôt elle vient les lui brandir sous le nez, puis s'en va, quitte à rentrer brusquement au bout d'un certain temps. Alors, pendant son absence, il arrive que l'étudiant se livre à une orgie alimentaire, déchirant les boîtes, les piétinant, en absorbant le contenu sans discernement. Le danger est multiple, parce que ces boîtes présentent des étiquettes en anglais qu'il s'interdit de lire (sauf d'un œil très vague, pour y trouver des inscriptions faciles à convertir comme « vegetable oil »), parce qu'il ne peut donc pas savoir si elles contiennent une nourriture qui lui convient, parce que manger le rend lourd et le détourne de l'étude des langues, enfin parce que les morceaux de nourriture, même dans les conditions idéales de stérilisation des boîtes, charrient des larves, de petits vers et des œufs rendus plus nocifs encore par la pollution de l'air, « trichine, ténia, lombric, oxyure, ankylostome, douche, anguillule ». Sa culpabilité n'est pas moins grande quand il a mangé que quand il a entendu sa mère parler anglais. C'est la même culpabilité. Pour parer à cette nouvelle forme du danger, il a grand-peine à « mémoriser » une phrase étrangère apprise au préalable; mieux encore, il fixe en esprit, il investit de toutes ses forces un certain nombre de calories, ou bien des formules chimiques correspondant à la nourriture souhaitable, intellectualisée et purifiée, par exemple « les longues chaînes d'atomes de carbone non saturées » des huiles végétales. Il combine la force des structures chimiques et celle des mots étrangers, soit en faisant correspondre une répétition de mots à une absorption de calories ( « il répéterait les mêmes quatre ou cinq mots vingt ou trente fois tandis qu'il ingérait avec avidité un montant de calories égal en centaines à la deuxième paire de numéros ou égal en milliers à la première paire de numéros »), soit en identifiant les éléments phonétiques qui passent dans les mots étrangers à des formules chimiques de transformation (par exemple les paires de phonèmes-voyelles en allemand, et plus généralement les éléments de langage qui se changent automatiquement « comme un composé chimique instable ou un radio-élément d'une période de transformation extrêmement brève »).

L'équivalence est donc profonde, d'une part entre les mots maternels insupportables et les nourritures vénéneuses ou souillées, d'autre part entre les mots étrangers de transformation et les formules ou liaisons atomiques instables (dans ces deux derniers cas, la machine apparaît, soit comme dictionnaire interlangues, soit comme appareil physico-chimique de transformation ou même distributeur automatique d'aliments aseptisés). Le problème le plus général, comme fondement de ces équivalences, est exposé à la fin du livre : Vie et Savoir. Nourritures et mots maternels sont la vie, langues étrangères et formules atomiques sont le savoir. Comment justifier la vie, qui est souffrance et cri? Comment justifier la vie, « méchante matière malade », elle qui vit de sa propre souffrance et de ses propres cris? La seule justification de la vie, c'est le Savoir, qui est à lui seul le Beau et le Vrai. Il faut réunir toutes les langues étrangères en un idiome continu, comme savoir du langage ou philologie, contre la langue maternelle qui est le cri de la vie; il faut réunir les combinaisons atomiques en une formule totale ou table périodique, comme savoir du corps ou physiologie, contre le corps vécu, ses larves et ses œufs, qui sont la souffrance de la vie. Seul un « exploit intellectuel » est beau et vrai, et peut justifier la vie. Mais comment le savoir aurait-il cette continuité et cette totalité justifiantes, lui qui est fait de toutes les langues étrangères et de toutes les formules instables, où toujours un écart subsiste qui menace le Beau, et où n'émerge qu'une totalité grotesque qui renverse le Vrai? Est-il jamais possible de « se représenter d'une façon continue les positions relatives des divers atomes de tout un composé biochimique passablement compliqué... et de démontrer d'un seul coup, instantanément, et à la fois d'une façon continue, la logique, les preuves pour la véracité de la table périodique des éléments »? Peut-être faut-il être plus modeste : faire de toutes les langues étrangères un moyen de revenir à la langue maternelle désamorcée, faire de la table périodique un moyen de revenir au corps et à ses nourritures purifiées. Non plus opposer le Savoir à la Vie, dans une double figure qui renvoie de part et d'autre à la mort, mais dégager lentement, douloureusement, à travers les mots et les formules, quelque chose qui unit la vie au savoir. « Et il y a même de l'espérance qu'après tout... le jeune homme malade mentalement sera un jour capable, de nouveau, d'employer normalement cette langue, le fameux idiome anglais. »

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Soit donc l'équation de fait
mots maternels / langues étrangères = nourritures / structures atomiques = (vie / savoir)
Si nous considérons les numérateurs, nous voyons qu'ils ont en commun dêtre des « objets partiels ». Les objets partiels ont plusieurs caractères, qui en font les fragments d'une déesse redoutable, et qui expliquent le rôle essentiel qu'ils ont dans la schizophrénie : ils sont essentiellement menaçants, bruyants, toxiques, vénéneux. Ils ne sont pas partiels au sens où ils viendraient d'un tout et vaudraient pour lui : cest en eux-mêmes et directement qu'ils sont fragments impossibles à totaliser, éclats primordiaux qui ne témoignent d'aucun tout, morceaux naturels éclatés contenus dans des boîtes et qui menacent de faire exploser ce dans quoi ils entrent. Ils sont rebelles à toute transformation, précisément parce qu'ils ne s'intègrent dans aucun tout et ne passent pas dans autre chose : ils peuvent « signifier » plusieurs choses à des degrés divers, sein, nourritures, excréments, enfants, pénis; mais le terme « signifier » convient mal, et ils n'ont pas de « sens » à proprement parler, puisqu'ils n'entrent dans aucun système de transformation qui leur donnerait telle ou telle détermination d'après le tout dont ils seraient supposés être extraits, ou auquel ils seraient supposés appartenir. Ils sont donc rebelles à la symbolisation : ils ne doivent pas leurs caractères à ce qu'ils représentent, mais au contraire imposent à tout ce qu'ils représentent l'état d'objets partiels par quoi ils ne se distinguent ni numériquement ni spécifiquement, mais sur un mode très particulier de multiplicité non numérique. C'est cela le plus difficile à décrire : ils ne sont pas les morceaux d'un sein, d'un pénis, d'un enfant... etc, ; pas davantage le sein n'est lui-même un morceau de corps, le pénis, un autre morceau (de telles hypothèses réintroduiraient forcément des totalités préalables) ; mais les objets partiels sont eux-mêmes des morceaux numériques qui se disputent les morceaux organiques de ce qu'ils représentent, chaque morceau emportant de son côté un morceau du représenté, chaque morceau ayant pour son compte un morceau de pénis, un morceau de sein, un morceau d'excrément, un morceau d'enfant. C'est ce rapport « morceaux sur morceaux » qui exclut toute totalité, transformation ou symbolisation : l'objet partiel implique un phénomène essentiel d'écart où chaque morceau, inséparable de la multiplicité qui le définit, s'écarte pourtant des autres et se divise en lui-même, en étant composé, non pas simplement d'objets hétéroclites, mais de morceaux hétéroclites d'objets hétéroclites. Enfin, dernier caractère, l'objet partiel concerne le système bouche-anus, et renvoie au corps de la mère, non pas comme totalité, mais comme type de la multiplicité formelle où ce corps a lui-même le rôle de boîte et de réceptacle. La logique de l'objet partiel n'en est qu'à ses débuts ; et elle n'est nullement favorisée par les auteurs qui invoquent la notion vague et fausse de dissociation, et prétendent expliquer par là les bribes ou fragments qui constituent les « propriétés » du schizophrène.

Suivant l'étudiant en langues, sa mère ne lui adresse pas la parole en anglais sans un accent de triomphe : elle le gave de nourritures et le pénètre de paroles anglaises. Elle prétend faire vibrer l'oreille de son fils à l'unisson de ses cordes vocales, à elle : « sa voix très haute et perçante, et peut-être également triomphale »; « ce ton de triomphe qu'elle aurait en pensant pénétrer son fils schizophrène de mots anglais »; « semblant si remplie d'une espèce d'une joie macabre par cette bonne opportunité d'injecter en quelque sorte les mots qui sortaient de sa bouche dans les oreilles de son fils, son seul enfant ou, comme elle lui avait de temps en temps dit, son unique possession, en semblant si heureuse de faire vibrer le tympan de cette unique possession, et par conséquent les osselets de l'oreille moyenne de ladite possession, son fils, en unisson presque exacte avec ses cordes vocales à elle et en dépit qu'il en eût ». Les rapports de la mère avec ses deux maris, dont l'un a une existence fluidique, l'autre, une existence « sournoise », lui donnent un rôle de femme phallique. Borgne, elle a un œil en moins, mais cet œil en moins est plutôt un objet partiel en plus, un pénis en plus, représenté par l'œil artificiel qu'elle retire chaque soir. L'étudiant en langues décrit lui-même le pénis comme organe féminin : « le vrai organe génital féminin lui semblait être, plutôt que le vagin, un tube en caoutchouc graisseux, prêt à être inséré par la main d'une femme dans le dernier segment de l'intestin, de son intestin ». Son goût des thermomètres, des irrigateurs et des lavements, tout son érotisme anal joint à sa phobie des vers et des larves, s'inscrivent dans le même tableau : le plaisir affreux d'être possédé fémininement par la mère aux multiples pénis, la Méduse borgne, et avoir des enfants d'elle. (Il y a là une inversion proprement schizophrénique, renvoyant aux objets partiels, indépendamment des thèmes homosexuels qui interviennent au contraire nécessairement dans la paranoïa; de même on distinguera les cérémoniaux ou rites compulsifs de la schizophrénie et ceux de la névrose obsessionnelle, en ce que les premiers portent sur des objets partiels asymboliques.)

Si donc nous considérons les deux numérateurs de l'équation de fait, nous voyons qu'ils entrent eux-mêmes en rapport suivant la loi des objets partiels, morceaux sur morceaux. Ce sont les mots maternels qui viennent assumer les morceaux numériques de première espèce, tandis que les nourritures assument les morceaux organiques de deuxième espèce (sein, pénis, enfant, excrément = larves). On ne dira pourtant pas que les mots se mettent à désigner des nourritures, ni qu'ils trouvent leur sens dans ce que les nourritures cachent. Car suivant les règles formelles de l'objet partiel, les mots ont littéralement éclaté dans leurs éléments phonétiques, et particulièrement dans les éléments durs que sont les consonnes. Ils ne sont plus que des sons pénétrants, ou des lettres blessantes qui se détachent et se désarticulent sur les affiches publiques, sur les étiquettes des boîtes alimentaires ou sur le bloc où la mère écrit. Ils sont écartelés, leurs éléments mêmes sont écartés. Tout le drame se passe bien loin de la désignation et de l'expression. Et de leur côté, les nourritures ne sont pas davantage des objets désignés, ni ce qu'elles cachent (sein, pénis, enfant, excrément), des sens exprimés ou voilés. Les nourritures sont à leur tour des morceaux organiques, dont chacun a lui-même un morceau de sein, un morceau d'excrément, un morceau d'enfant, un morceau de pénis, larves nombreuses. Et le rapport des deux sortes de morceaux, verbaux et organiques, n'est pas de désignation ni d'expression, mais d'imbrication violente, les uns dans les autres, les uns sur les autres, comme dans un puzzle dont il faudrait forcer les pièces. Le rapport entre les numérateurs de la grande équation donne donc une équation subordonnée :
mots éclatés / nourritures morcelées = vie injuste et douloureuse (morceaux de sein, de pénis...)
Il est tout à fait insuffisant de dire que le schizophrène traite ou appréhende les mots comme des choses. En vérité choses et mots sont soumis au processus primaire, qui ne les confond nullement, mais leur donne à chacun un rôle spécifique oral conforme aux règles formelles de l'objet partiel, en tant que celles-ci les distribuent de force, les imbriquent, les emboîtent les uns dans les autres, en suspendant tout rapport de désignation et de signification possibles.

Que fait le schizophrène ou comment réagit-il? Aux objets partiels et au corps morcelé, l'étudiant en langues oppose un corps complet, clos, lèvres serrées, oreilles bouchées, corps de musique fluide et immortel, organisme sans organes et sans parties, radio-fermé. Aux mots éclatés qui sont la passion douloureuse du schizophrène, il oppose des mots entiers, idéalement indécomposables, à la fois liquides et continus, cimentés et totaux, venus de toutes les autres langues, et qui forment son action, son « exploit » [4]. Mais tout le problème est celui de la transformation : comment va-t-il passer de la passion à l'action? Comment va-t-il transformer les mots anglais, les intégrer dans une totalité étrangère, eux que les règles de l'objet partiel constituent comme intransformables, non totalisables, frappés d'un écart maternel irréductible? Il faudrait qu'un principe de totalité et de transformation vienne d'ailleurs. Et sans doute on voit que pour étendre son champ de langues étrangères, l'étudiant peut organiser un double circuit qui ne passe pas par l'anglais : soit grâce à un dictionnaire de deux langues étrangères, soit en « mémorisant » d'abord une phrase d'une langue, puis en essayant d'en retrouver les sons sur disque. C'est qu'il appartient toujours à la totalité comme objet complet de se construire sur deux circuits, à deux vitesses ou suivant deux directions à la fois, comme les deux cercles du ciel en sens inverse, ou comme les deux dimensions d'un espace du tout et d'un temps de la totalisation. Le cercle intérieur, ou plutôt les multiples cercles intérieurs constituent les règles de transformation, de permutation, d'inversion sans lesquelles les éléments ne seraient pas les parties d'un tout; mais le tout lui-même ne subsume et ne s'approprie ses parties que par le cercle extérieur, qui introduit une commune mesure dans toutes les règles et impose une période à tous les éléments (la logique de l'objet complet troublerait une de ses plus parfaites expressions dans le Timée). C'est bien ainsi dès lors, par l'existence corrélative d'un double circuit, que des éléments rebelles en soi sont déterminés de force à surmonter leur résistance. Les mots anglais phonétiquement éclatés « voient » leurs éléments passer dans des termes étrangers suivant des règles de transformation organique interne, à condition que celles-ci soient rapportées à un tableau numérique externe qui en fixe idéalement la période. Le problème schizophrénique, ici, est indissolublement de transformation et de totalisation. Le rapport de désignation du mot anglais, son « sens » courant, suspendu sur lui comme une nuée au-dessus des éléments éclatés, sert vaguement d'indicateur pour l'introduction de ces éléments dans le système à double piste qui va les transformer et les totaliser. De même que la logique de l'objet partiel distinguait les mots maternels comme morceaux verbaux et les nourritures comme morceaux organiques, étroitement pris les uns dans les autres, la logique de l'objet complet distingue un ensemble organique transformationnel (cette fois, les mots étrangers) et un ensemble périodique totalisateur (les structures atomiques et la table des éléments) : les deux, étroitement liés, co-mouvants. D'où la nécessité absolue pour l'étudiant de mettre les mots étrangers en rapport avec des formules chimiques et des radioéléments périodiques.

Et certes, les mots anglais ne désignaient pas les nourritures et ne signifiaient pas ce que les nourritures cachaient (les pénis maternels, l'inversion et la castration). Mais toutes ces espèces de morceaux entraient dans un rapport beaucoup plus intime et plus complexe, imbriqués de force les uns dans les autres, emboîtés. De même ici, dans la logique de l'objet complet, les mots étrangers comme circuit intérieur et la table périodique comme cercle extérieur entrent dans un rapport intime et complexe : les mots étrangers ne se mettent pas à désigner des formules chimiques ou des structures atomiques, pas plus qu'ils ne signifient ce que ces formules cachent (le phallus, le redressement et la restitution). Mais les deux flux, le flux organique des mots étrangers et le flux périodique des formules, sont de force insufflés l'un dans l'autre, « mémorisés » l'un dans l'autre. A la loi de l'objet partiel « morceaux sur morceaux », répond le principe du tout comme objet complet ce flux dans flux ». Si bien que, de la grande équation de fait, nous pouvons extraire une seconde équation subordonnée comme rapport des dénominateurs :
mots étrangers / structures atomiques = savoir (reformation et restitution de l'objet complet).

Ce principe de totalité et de transformation, capable de conjurer l'inversion ou l'écart maternels irréductibles, il est naturel de le chercher du côté du père. Quoi de plus « naturel »? D'autant plus que l'étudiant dispose de deux pères : le réel, premier mari, et un beau-père. Mais c'est ici (non pas pour cette raison psychosociale) qu'intervient l'obstacle radical empêchant l'étudiant de former dans l'ordre du symbole une totalité paternelle légitime, tout comme il était incapable de combler symboliquement l'écart maternel. Et si l'œil en moins de la mère était plutôt un œil en trop, les deux pères effectuent plutôt l'absence symbolique de père, la fameuse forclusion lacanienne. C'est que les deux pères ont une existence tellement fluide dans « l'esprit perverti du malade », comme dit Wolfson, que les deux flux, les deux circuits se mélangent irrémédiablement, sans que l'un puisse servir de mesure périodique totalisante, ni l'autre, de règle opératoire transformationnelle, aucune coagulation ni sédimentation, et inversement aucune précipitation ni liquéfaction n'étant assignables, mais seulement des transformations à éclipses, des bonds désordonnés, des occlusions douloureuses dans une totalité glissante, hémophilique, parfaitement inconsistante inutilisable. De son beau-père, cuisinier, l'étudiant dit : ses positions de cuisinier dans les gargottes « étaient en quelque sorte comme les chances de survie d'une particule donnée d'élément radioactif de périodicité de 45 jours, c'est-à-dire qu'il serait passablement improbable que l'emploi durerait 9 mois, tout comme la particule aurait moins qu'une chance sur 65 d'exister encore au bout du même temps ». Et cette accusation vaut plus encore contre le père, qui mène une vie nomade, dans diverses chambres meublées, et ne rencontre son fils que dans des lieux publics, tous deux ayant hâte aussitôt de se quitter.

Ainsi l'assimilation explicite des pères à des formules chimiques et radio-éléments dénonce le caractère illégitime du tout. Comment l'étudiant éviterait-il de former une fausse totalité de tout ce qui n'est pas anglais, sans principe syntagmatique ni règle syntaxique? Tout comme, dans la vision de l'étudiant, la mère est incapable de combler l'écart pathogène qu'elle creuse, le père est incapable de redresser la totalité illégitime qu'il forme. (Le père ne prétend-il pas ridiculement savoir les langues étrangères?) C'est la loi même de la totalité, flux dans flux, qui la rend illégitime, tout comme c'est la loi de l'écart, morceaux sur morceaux, qui le rend incomblable. Et la fausse totalité paternelle laisse subsister, bien plus entraîne jusque dans les langues étrangères et les essais de traduction l'écart qui brisait les mots de la langue maternelle (ainsi la fêlure transportée dans la traduction de the en eth hè. Les mots étrangers n'arrivent pas à former des blocs indécomposables et continus, La raison en est simple. C'est que nous avons fait comme si l'écart, et la tâche de le combler (continuité) revenaient à la mère, et comme si le tout, et la tâche de le redresser (totalité) revenaient au père; mais en vérité il n'y a pas de fonction idéale, et toute introduction de la Natur-philosophie dans la psychanalyse est absurde. En règle dite normale, le père et la mère ne sont pas trop de deux pour former la totalité comme pour combler l'écart. Mais s'il n'y a pas de fonctions naturelles idéales, il y a des positions symboliques. C'est lorsque le symbolisme du tout et des parties est affecté dans son essence subjective, que se produit une répartition aberrante asymbolique, et que, dans le cas précis de l'étudiant en langues, la mère est posée comme responsable d'un écart nécessairement pathogène, et le père, d'une totalité nécessairement mal formée. Aussi bien n'est-ce pas nous qui faisons comme si... Et chaque fois que se pose le problème de l'écart, le père a disparu, ce par quoi l'écart est incomblable. Et chaque fois que se pose le problème du tout, la mère a disparu, ce par quoi la totalité n'est pas formable (l'étudiant l'éprouve quand il veut convertir le mot anglais lady, et ne peut le transformer que dans l'allemand leute ou le russe loudi, qui signifient « les gens », court-circuitant précisément la partie féminine). Il serait vain de dire à l'étudiant qu'il suffit de réunir le père et la mère, de les accepter tels qu'ils sont... etc. : pas plus que la constellation familiale n'est la cause du trouble, son aménagement ne peut être thérapeutique. Et la psychologie sociale ne rend pas plus compte de la maladie que du retour à la santé : toutes ses informations au contraire doivent passer à travers la grille qui les filtre, et qui est la logique formidable de la santé comme de la maladie (grammaire générale psychotique).

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Il semble pourtant, à la fin, que l'étudiant « se fasse » à ses parents, et que ses parents fassent un pas vers lui. « Possiblement le schizophrène devrait bien modifier certaines du moins de ses conclusions péjoratives au sujet de ses parents », car la mère consent de plus en plus à lui parler yiddish, le père aussi, et le beau-père, français. Et le livre s'achève sur un chant sombre encore, mais d'espoir, où s'ébauche l'éventualité de supporter l'anglais, de supporter la vie, de retrouver la liberté perdue. Mais justement en quoi consiste cette véritable révélation finale, qui ne se réduit évidemment pas à l'acceptation mutuelle du fils et des parents? Dans les pages brûlantes de la fin, Wolfson expose la certitude qui le traverse un jour, « la vérité des vérités ». D'une part, le savoir ne peut pas s'opposer à la vie parce que, même quand il prend pour objet la formule chimique la plus morte de la matière inanimée, les atomes de cette formule sont encore de ceux qui entrent dans la composition de la vie organique, et qu'est-ce que la vie sinon leur aventure? Le savoir ne peut pas davantage justifier la vie, parce qu'il n'a pas la continuité ni la totalité nécessaires. D'autre part, la vie ne s'oppose pas non plus au savoir, car qu'est-ce que le savoir sinon l'aventure de la vie dans le cerveau des grands hommes (le cerveau ressemblant d'ailleurs à un irrigateur plié) ? Et la vie n'a pas à être justifiée par le savoir, car les plus grandes douleurs sont déjà justifiées par ceux-là mêmes qui les éprouvent, et qui en tirent un merveilleux enseignement de martyre, d'intelligence et de charité; quant aux plus petites douleurs, celles que nous nous donnons « pour » nous prouver que la vie est supportable, c'est elles qui nous apprennent un jour que la vie se dérobe à toute justification. Ainsi l'étudiant, familier de conduites masochistes (brûlures de cigarettes, asphyxies volontaires, aspersions glacées), rencontre la « révélation », et la rencontre précisément à l'occasion d'une douleur très modérée qu'il s'infligeait, et à un moment où cette douleur est fort supportable : il lui est révélé à la fois que la vie est absolument injustifiable, et cela d'autant plus qu'elle n'a pas à être justifiée! Combien nous aurions tort de voir en tout cela les rudiments d'une mauvaise philosophie. Et pour arriver à l'idée que la vie n'a pas à être justifiée, combien de pensées débiles, de délires et de balbutiements psychotiques faut-il à chacun de nous. Et tant de nous qui n'y arrivent jamais. Ce que l'étudiant saisit dans la révélation, c'est que, des deux côtés de son équation fondamentale, il n'y que la mort, du côté de la mère et du côté du père, du côté du savoir et du côté de la vie, qu'on les mette dans un rapport d'opposition ou de justification, ou même de réunion tant bien que mal. La mort comme pathologie de l'écart, ou comme malformation du tout. Mais cela, il n'a pu le saisir que comme le résultat dans sa « conscience aliénée » d'une aventure plus profonde, d'une compréhension plus profonde, d'où résulte aussi l'aspect plus supportable et plus humain pris par ses parents : « vérité des vérités... »

Cette aventure, c'est l'aventure des mots. Le langage tout entier traîne avec lui une histoire de sexe et d'amour. Mais il y a plusieurs façons d'en approcher. Au niveau le plus bas les porcs de l'humanité, c'est-à-dire les « bons vivants », sont ceux qui se plaisent aux histoires obscènes, gauloiseries, contrepèteries.., etc. : on peut dire pourtant qu'ils appréhendent quelque chose de l'histoire sexuelle du langage, et qu'ils mettent en œuvre des « procédés » proprement linguistiques, mais ils ne le font qu'en général, et cessent de rire dès qu'ils rencontrent dans le silence des mots leur propre castration, à eux, leur propre inversion, à eux. Ils se servent laborieusement du langage pour désigner la sexualité et ses événements. On sait qu'un comique autrement puissant se déchaîne quand « l'esprit » est inconscient. Et qu'un lapsus met en jeu toutes les forces de la Nature en un joyeux chaos, et qu'un mot d'esprit n'est supportable que quand il mime l'inconscient. Et que, bizarrement, c'est quand on ne l'a pas fait exprès qu'on commence à être personnellement concerné. Alors commence l'humour, qui est l'esprit en nous, non pas celui que nous faisons, mais celui qui nous fait, auquel nous nous offrons en holocauste. C'est que le rapport du langage et de la sexualité a cessé d'être de désignation, il est devenu de signification, et se déploie sous cette forme dans tout le champ névrotique (le rapport de signification étant lui-même très complexe, et comportant plusieurs couches qui vont d'une simple psycho-pathologie de la vie quotidienne à la psychanalyse des névroses). Mais au-delà encore, La psychose et l'ironie psychotique : tous les mots racontent une histoire d'amour, mais cette histoire n'est plus ni désignée ni signifiée par les mots. Elle est prise dans les mots, indésignable, insignifiable. Et c'est là l'aventure du langage psychotique. Le caractère fondamental de ce langage n'est pas de traiter les mots comme si c'étaient des choses, mais d'une part d'imbriquer les choses dans les mots suivant la loi morceaux sur morceaux de l'objet partiel ou du mot éclaté), d'autre part d'insuffler le savoir dans les mots (suivant la loi flux dans flux de l'objet complet ou du mot indécomposable). Le savoir n'est plus signifié, mais insufflé dans le mot; la chose n'est plus désignée, mais imbriquée, emboîtée dans le mot. La sexualité, c'est-à-dire Eros, est ce savoir à l'état insufflé, cette chose à l'état emboîté. Autant dire que la psychose et son langage sont inséparables du « procédé linguistique », d'un procédé linguistique. C'est le problème du procédé qui, dans la psychose, a remplacé le problème de la signification et du refoulement. Comme Thésée, s'y retrouve seulement celui qui se retrouve dans le procédé. C'est en lui que se jouent la maladie et la guérison. La guérison du psychotique, c'est non pas prendre conscience, mais vivre dans les mots l'histoire d'amour qu'ils imbriquent et qui les insufflent, Eros singulier. Non pas désigner quelque chose, ni signifier un savoir, mais vivre insufflé et emboîté, dans le procédé lui-même. Alors le procédé cesse de réunir et de distribuer les figures de la mort, et libère cet Eros, cette histoire sexuelle qu'il cachait dans ses lois. Encore faut-il que le psychotique découvre lui-même le procédé personnel précis qui le met en scène, et redécouvre l'histoire malheureuse d'un amour que son procédé murmure et retient, plus cachée que si elle était refoulée. Car, imbriquée et insufflée dans les mots, il faut la retrouver comme dans une devinette, non plus la traduire comme un signifié. Le livre de Wolfson est une des plus grandes expérimentations dans ce domaine. C'est en ce sens que tout dans la psychose passe par le langage, mais sans que rien concerne jamais la signification ni la désignation des mots.
Gilles Deleuze.

Notes

[1] Raymond Roussel expose son « procédé » dans Comment j'ai écrit certains de mes livres. Sur la nature et le rôle du procédé, sur le rôle analogue des machines, et sur la persistance d'un « accroc » devenu créateur, cf. les analyses de Michel Foucault, Raymond Roussel, éd. Gallimard, 1963.

[2] En règle générale, l'analyse psycho-sociale des familles de schizophrènes ne peut être menée qu'à travers les règles formelles instaurées par la pensée schizophrénique, et non l'inverse. L'étude de ces règles formelles n'est certes pas favorisée par les anciens lieux communs sur la pensée prélogique, la participation, l'identification, la dissociation, les mécanismes du rêve : au contraire. L'étude du formalisme schizophrénique, et des « non-sens » où il se déploie pour lui-même et positivement, trouve déjà un certain développement dans les travaux de G. Bateson et de son école : cf. Toward a theory of schizophrenia, Behavioral Science, 1966 (et le compte-rendu qu'en donne Pierre Fédida, Psychose et Parenté, Critique, octobre 1968). Il est certain que la théorie lacanienne, concernant la position du schizophrène dans l'ordre symbolique, est susceptible de donner à ces recherches de nouvelles bases.

[3] Les exemples les plus nets en sont dans Watt et dans un conte admirable de Têtes-mortes, « Assez ». Cf. Malone meurt : « tout se divise en soi-même ».

[4] Chez Wolfson, la différence entre les deux sortes de mots est d'autant plus évidente que les uns sont par nature anglais, les autres, de langues étrangères. Mais la corrélation des deux sortes de mots se retrouve partout : dans le langage schizophrénique sommaire et caricatural des bandes dessinées (où des éclats phonétiques s'opposent à des blocs toniques inarticulés), ou bien dans la grande œuvre poétique d'Artaud (où les mots déboîtés s'opposent aux mots-souffles). L'analyse de la seconde sorte de mots, mots-souffles ou blocs indécomposables, doit marquer deux caractères inséparables : ils sont à la fois liquides et cimentés (par exemple on remarquera les vertus que Wolfson donne au « signe mou ou mouillé » en russe). Nous essayons plus loin d'expliquer ce double caractère par la logique du tout qui régit de tels mots.

Le logophile

Dans tous ces exemples de logophilie, tout se passe comme si la langue, une fois reconnu et dépassé le simple niveau des signes, articulés et modulés par le réseau qui trame signifiés et signifiants, ne pouvait plus suffire à retenir le sens et le sujet à cette surface quotidienne et codée. Le sens d'un côté déborde vers la microstructure et se saisit des phonèmes après avoir désarticulé les signes; d'un autre côté, mais d'un même geste et dans le même moment, le logophile reprend ces éléments qu'il a disloqués pour les réarranger en chaînes nouvelles qui courront sous la surface de la langue ordinaire, neutralisée, pour y nouer des significations inédite, des intrigues nouvelles, des configurations qui ne devront plus rien qu'au rigoureux caprice du désir. Théâtre intérieur, scène intime du signe. Des énigmes s'y découvrent et s'y forment, et le désir, ayant soumis le tout de la langue —toutes les langues, tout le langage— aux pressions du processus primaire, invente d'un coup une nouvelle dimension qui va constituer le texte en un véritable processus tertiaire. En un seul espace désorienté se jouent et se nouent la conscience et l'inconscient, la langue et l'histoire —tout comme au niveau où s'effectue l'analyse de la langue la seconde articulation s'en adjoint une troisième où se fondent les deux premières: du phonème au mythème grâce à la fracture du signe.

Michel Pierssens, La tour de Babil, p.156

La légende

Ce qui fait la noblesse de la légende comme de la langue, c'est que, condamnées l'une et l'autre à ne se servir que d'éléments apportés devant elles et d'un sens quelconque, elles les réunissent et en tirent un sens nouveau.[...]
Imaginer qu'une légende commence par un sens, a eu depuis sa première origine le sens qu'elle a, ou plutôt imaginer qu'elle n'a pas pu avoir un sens absolument quelconque, est une opération qui me dépasse. Elle semble réellement supposer qu'il ne s'est jamais transmis d'éléments matériels sur cette légende à travers les siècles; car étant donné cinq ou six éléments matériels, le sens changera dans l'espace de quelques minutes si je les donne à combiner à cinq ou six personnes travaillant séparément (1).

(1) Ms fr 3959/10, p.18. On rapprochera Pascal, Pensées (éd. Brunschvicg, fr. 22 et 23): «Qu'on ne dise pas que je n'ai rien dit de nouveau: la disposition des matières est nouvelles»...,etc.

F. Saussure cité dans Les mots sous les mots, p.19, de Jean Starobinski

Le sens

JE M'APERÇOIS DONC QUE LE GRAND ENNEMI POUR MOI, LE SEUL ENNEMI PEUT-ÊTRE, ET SANS DOUTE DEPUIS TOUJOURS, C'EST, D'UNE FAÇON GÉNÉRALE, LE SENS.

Renaud Camus, Travers p.71



précision le 26 juin 2009
Dans L'Isolation, le mot est attribué à Robbe-Grillet.

Pour un homme qui a dit que l'ennemi, pour lui, depuis toujours, c'était le sens, ne pas vouloir faire l'éloge de son prédécesseur, qu'il s'agisse de Maurice Rheims ou d'un autre, quelle importance c'est accorder au sens, au pauvre petit sens!

Renaud Camus, L'Isolation, p.39



le 10 avril 2010
source: réponse de Robbe-Grillet à la première intervention du colloque de Cerisy, celle de Jean Ricardou. Robbe-Grillet, colloque de Cerisy t.1, p.35-36

également cité dans Buena Vista Park p.104

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