Billets qui ont 'journal RC' comme thème camusien.

Les regrets vivants

Je lis Ella Maillart, moitié pour des raisons suisses, moitié pour des raisons camusiennes (cf. Fendre l'air).
Vers le sud, haut placée dans une échancrure de rochers, la fière forteresse du vieux Bayezid dominait la contrée avec son minaret semblable à un phare d'où l'on pouvait épier la venue des barbares. Depuis que je l'avais aperçu de la route deux ans plu tôt, ce château était devenu un regret vivant qui m'appelait à travers la distance.

Ella Maillart, La voie cruelle, p.96


Quand on revient du cap Nord proprement dit, encore plus au nord, donc, on aperçoit, si l'on a de la chance, ou de la malchance, un minuscule panneau routier, pas du tout officiel, de confection tout à fait approximative au contraire, qui désigne une route étroite pour un hameau nommé Gjesvær, au bout d'une autre pointe de la péninsule, plus à l'ouest que le cap Nord officiel. Sous le nom de ce village, une inscription en anglais, peinte, en lettres bousculées, adjure:

«Ne partez pas sans avoir vu Gjesvær!»

Peut-être même est-il question de l'autre cap Nord, je ne me souviens plus. Toujours est-il que c'est une phrase terrible. Il était quatre ou cinq heures de l'après-midi quand nous l'avons dépassée, s'y plier aurait pris au moins deux heures car les kilomètres sont interminables sur cette presqu'île déchiquetée, nous voulions arriver le soir à Alta, la première ville, que nous n'avons atteinte qu'à minuit ou presque. Le détour de Gjesvær était impossible. Mais il me hante. J'ai l'impression de ne pas avoir vraiment vu le cap Nord, qu'il n'y a qu'à Gjesvær, où personne ne va, qu'il est vraiment lui-même. Ah, il me faut retourner là-bas!

Renaud Camus, Parti pris, p.508

Parmi mes phrases préférées : vieilles dames indignes

Préalable nécessaire à la compréhension de la suite :

Je n'ose écrire non plus, contrairement à tous mes principes, la suite en grand détail, par courtoise considération pour la nonagénaire et cardiaque Mme X., à qui son arrière-petite-nièce irait offrir ce livre à Noël, le prenant pour encore un manuel de bon ton.
Renaud Camus, Notes sur les manières du temps, p.134

Dunque, phrase préférée :

Celle-ci [d'anecdote] se déroule au Central, c'est donc encore une histoire de garçon, et j'allais m'en excuser auprès de notre amie nonagénaire quand j'ai songé qu'il était très injuste, et naïf à moi, de lui supposer plus de pudibonderie qu'à un adolescent, alors qu'elle pouvait bien avoir dans la mémoire plus d'émois de la chair et des sens qu'il n'en a, plus de fulgurants engouements, plus de ravissements et de plus belles ivresses.
Ibid, p.136

J'aime cette liberté reconnue à cette vieille dame d'avoir vécu, comme on dit (et ce mot de naïf...) Elle me semble du même ordre que la remarque dans Voyage en France, à propos de la tolérance de Jacques Lacarrière :

J'ai envisagé un moment d'aller consulter Jacques Lacarrière à Sacy tout voisin. Je ne le connais pas, mais suis de ses lecteurs fidèles, et j'ai pour lui beaucoup de sympathie, due en partie à certaine parenthèse dans un passage de lui où il rappelait qu'un pays, pour le voyageur, c'était aussi les femmes qu'il y rencontrait: « (ou les hommes, selon ses goûts)» [Je viens de passer une heure à tâcher de retrouver cette parenthèse; en vain; elle existe pourtant], mais ma reconnaissance pour une telle courtoisie, si rare chez les orthodoxes sexuels, est intacte.
Renaud Camus, Journal d'un voyage en France, p.41

Et puis il y a bien sûr Madame de Villeparisis :

Les hommes très âgés, les jeunes femmes qui l'avaient appris d'eux, me dirent que si ces vieilles dames n'étaient pas reçues, c'était à cause du dérèglement extraordinaire de leur conduite, lequel, quand j'objectai que ce n'était pas un empêchement à l'élégance, me fut représenté comme ayant dépassé toutes les proportions aujourd'hui connues. L'inconduite de ces dames solennelles qui se tenaient assises toutes droites prenait, dans la bouche de ceux qui en parlaient, quelque chose que je ne pouvais imaginer, proportionné à la grandeur des temps préhistoriques, à l'âge du Mammouth. Bref ces trois Parques à cheveux blancs, bleus ou roses avaient filé le mauvais coton d'un nombre incalculables de messieurs.
Marcel Proust, Le côté de Guermantes p.197 Pléiade 1954

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