Billets qui ont 'anthologie du poil' comme mot-clé.

Jeunesse imberbe

Dans cette anthologie réunie par Méléagre (puisque couronne signifie anthologie), quelques vers chantent l'amour des jeunes garçons, avant que le poil ne leur pousse au menton — ou ailleurs. Le poil est le signe d'une jeunesse (nous dirions enfance) enfuie.

Soulignons la traduction de Dominique Buisset, alerte et gaie.
Ta jambe, Nicandre, se couvre de poils
prends garde qu'à ton insu
la même chose n'arrive à ton cul !
Tu verras quelle disette
d'amoureux ! mets-toi bien à temps dans la tête
que la jeunesse s'en va quand on la rappelle.

Alcée de Messenie
in la Couronne de Méléagre - Anthologie grecque I, traduction Dominique Buisset, Orphée la Différence 1990, p.21
Ne pas confondre avec Alcée de Mytilène, prévient le texte.

Portrait de Matthew Arnold

Passant au "Tumulte des mots"1 en décembre, j'ai acheté Matthew Arnold dans la collection Orphée ressuscitée.

La préface de Pascal Aquien est intitulée "La note éternelle de la mélancolie" et commence par une citation de Taine:
Matthew Arnold, critique et poète, fils du célèbre
docteur; inspecteur des écoles primaires à mille
livres sterling par an; grand ami et admirateur de
Sainte-Beuve; grand, poils noirs plantés très bas,
figure tourmentée et grimaçante, mais très courtoise
et aimable.


Préface de Pascal Aquien à Éternels Étrangers en ce monde de Matthew Arnold, édition bilingue Orphée (La Différence 2012)



Note
1: remarque le 3 avril 2016: librairie désormais disparue.

Phénoménologiquement blond

A Castelluzo, penché sur le capot, devant un garage, le plus beau mâle de l'île jusqu'à présent, blond qui dans l'âme serait brun, brun phénoménologiquement blond: châtain clair et cendré; massif, musclé, moustachu, mal rasé, dépoitraillé, velu jusqu'à la pomme d'Adam et proprement renversant sur une avenue béante plongeant vers le grand large désert, dans la manière horizontale de la dernière heure, dernière minute, dernière cendre du jour… Je n'ai pas pu démêler s'il était le garagiste ou bien un client. Lui n'a pas pu démêler de quel malaise était prise soudain ma pauvre automobile; ou peut-être que si.

Renaud Camus, Vigiles, p.176

Il y a longtemps que nous avons quitté les bords de la critique pour naviguer en réminiscence (mais peut-être est-cet le seul fond de la critique, parfois je le crois, sauf si cela jargonne vraiment trop, auquel cas c'est le monde des langages cryptés que nous abordons, un autre royaume de l'enfance).

Donc:
1/ ce texte m'évoque un ami que j'imagine si bien tomber ainsi en arrêt et tout oublier que cela ne peut que me faire rire;
2/ il est la négation de tous les "mon genre/pas mon genre", la justification de n'importe quel goût dans son renversement, tout goût s'inscrivant phénoménologiquement dans son contraire (quelle aisance dans nos voies);
3/ ce qui s'est passé reste obscur. Camus s'est-il arrêté en prétextant un problème mécanique? (Mais dans ce cas, pourquoi se demander s'il s'agit d'un client?) Ou le malaise de la voiture n'est-il qu'une transposition, ou encore n'est-il que rêvé, imaginé?

Les moustaches sont un univers

C'est curieux, dit l'homme, il a une moustache de barbier alors qu'il est cafetier, c'est une moustache incongrue. Pourquoi, dit la fille, il y a des moustaches spéciales? Il sirota sa bière, bien sûr qu'il y en a, dit-il, essaie d'observer la physionomie des gens, c'est une leçon d'anthropologie, j'ai dessiné dans mon carnet les moustaches des diverses catégories, dans ce pays les moustaches sont un univers, regarde par exemple la Guardia civil, elle porte ce genre de moustache. Il fit une rapide esquisse sur la nappe. Les avocats, au contraire, la portent ainsi. Il fit une autre esquisse. Les juges ainsi, presque comme les avocats, mais différente. Les professeurs universitaires la portent comme ça quand ils sont favorables au régime et comme ça quand ils sont contre. Les propriétaires terriens en ont une comme ça, et là c'est la moustache du grand propriétaire terrien espagnol qui soutient le Généralissime. Lequel l'a en revanche comme celle-ci, qui est en fait semblable aux autres, mais elle appartient au seul Généralissime et se reconnaît tout de suite… à bien y réfléchir, l'histoire de notre siècle est une histoire de moustaches, la moustache manchote de l'Allemand, la grosse moustache paysanne du Russe… le duce, lui, était glabre, en tout, comme les Italiens, nous sommes poilus dans l'âme, comme moi, mais toi tu ne le sais pas, ma petite Guagliona, tu crois être plus poilue que moi, et tu es une colline sans le moindre brin d'herbe. J'aimerais que tu te laisses toi aussi pousser la moustache, dit la fille, ça t'irait bien à ton âge. L'homme sourit. Comme ça je ne ressemblerais plus à Clark Gable, dit-il, mais désolé, je ne suis pas un acteur américain, je ne suis plus le camarade partisan et ne m'appelle plus Clark, compris?

Antonio Tabucchi, Tristano meurt, pp.99-100 (Folio)

Poils, bâtardise, forme : trois textes sur des thèmes camusiens.

  • Anthologie du poil

Brisset et la pousse du poil:

Vie l'ai ain, vilain ; vie l'ai aine, vilaine. Le vilain montrait son lin et la vilaine, sa laine. Le mâle consentit à être vilain, mais la femelle se refusa à être vilaine et s'épila le plus longtemps. C'est pourquoi le nu féminin ne montre point son bas de laine.


Il s'agit d'un interview dans lequel la sociologue parle de ses trois livres Pensons ailleurs, Changer de nom et Le silence de la mémoire. Dans L'Amour l'Automne, Changer de nom est une référence donnée en note page 22 et Le silence de la mémoire page 67.

«Entre un individu, sa vie, ses rôles, ses pérégrinations et son nom, dit Nicole Lapierre, il y a du jeu.»
Renaud Camus, L'Amour l'Automne p.30

J'ai raconté ailleurs mon propre changement de nom.
Ibid. p.67


Je ne suis pas sûre que la façon dont est traité le sujet soit très camusien, mais je ne peux résister à cette coïncidence.

Au noyau de la science et des mathématiques, tout comme au coeur de l’art et de la musique, réside par force le trait de la forme, et aussi parfois l’attrait de la forme. Et pourtant, les artistes et les musiciens, même s’ils admettaient l’attrait de ce trait, ne sauraient point l’expliquer. Quant aux scientifiques et aux mathématiciens, quoi qu’ils puissent en dire, c’est en fin de compte la présence ou l’absence du trait de l’attrait de la forme qui finira par les attirer ou ne pas les attirer vers une théorie (ou un théorème), et qui fera en sorte qu’un théorème donné (ou une théorie donnée) survivra ou mourra dans la « lutte de la belle forme » sans merci.
Mais en quoi alors consiste cette caractéristique si précieuse mais en même temps si peu palpable ?
Loin de tenter de fournir une définition de la belle forme, je me contenterai de fournir une démonstration de la beauté formelle en divers domaines, tout en signalant et en soulignant certains motifs récurrents, parmi lesquels se trouvent la symétrie ainsi que l’asymétrie; la variation ainsi que l’inversion; les limites ainsi que l’illimité; la régularité ainsi que l’irrégularité; l’équilibre ainsi que le déséquilibre; la surprise ainsi que les reprises; l’écho ainsi que son manque total; et aussi, ce qui va sans dire, l’influence du contenu sur la forme ainsi que de la forme sur le contenu. Ces multiples motifs seront illustrés dans le cadre soit de la musique et de la graphique, soit de la théorie des nombres et de la théorie des groupes, soit de la poésie et de la photographie.

Le brontosaure

Dans la salle à manger de ma grand-mère il y avait un petit meuble vitré et derrière la vitre un fragment de peau. Ce dernier n'était pas bien grand, mais d'un cuir épais et couvert de touffes de poils roux. Une punaise rouillée le fixait à une carte postale. Sur cette carte figuraient aussi quelques lignes d'une encre décolorée, mais j'étais alors trop jeune pour lire.

«Qu'est-ce que c'est, maman?
— Un morceau de brontosaure.»

Bruce Chatwin, En Patagonie, incipit

Du poil sur les texticules

On se fait des cheveux quand on est à poil. C'est la barbe! alors on rase les murs. On fronce les sourcils, et si l'on n'a pas un poil dans la main, sans se poiler, on mesure! On mesure le temps qui passe et ne repasse jamais (dommage pour nos chemises). On le mesure au petit poil, le poil étant l'unité de mesure universelle, né dans la soupe primitive trois milliard six cent millions d'années avant Jarry. Ne dit-on pas qu'il s'en est fallu d'un poil de mouche, d'un cheveu, pour que la vie n'apparaisse pas sur la Terre qui n'est qu'une planète poilue.

On a réglé cette affaire au quart de poil. Si cela n'avait pas eu lieu, on l'aurait raté à un poil près. Ratée, dit le rat poilu; loupée, répond le loup à poil.

Pour l'instrument de mesure on a le choix, le temps d'un battement de cil.

[...]

extrait de Viridis Candela n°27, p.52 Carnets trimestriels du Collège de Pataphysique, 21 pédale 134 Ep, vulg. 15 mars 2007

Catcheur poilu



Jim Londos & Herbert Hoover par Miguel Covarrubias (grâce à Gunther).

(Je me souviens de discussion à l'hôtel du Bastard, Didier et Denis faisant l'anthologie des tableaux du XVIIe et XVIIIe siècle comportant des poils masculins... Nous en étions à l'armagnac (région oblige) et c'était très amusant.)

Le poil, c'est la santé

Le mouvement, né en Australie il y a cinq ans et qui a essaimé dans plusieurs pays anglo-saxons et en Espagne, semble relever de la plaisanterie. Il s'appelle Movember. M comme Men et comme Move, bouger, agir ; et la suite comme dans November, car c'est en novembre que cela se passe.
Au début du mois prochain, donc, les participants vont se raser de près puis, jour après jour, se laisser pousser la moustache la plus voyante possible. Une revendication de leur action, bien sérieuse, qui consiste à recueillir des fonds en faveur de la santé masculine, et plus particulièrement de la lutte contre le cancer de la prostate et la dépression.
Les hommes, selon les promoteurs de Movember, n'ont pas conscience des problèmes de santé qui les menacent ; le vrai mâle est considéré comme un dur, qui ne va pas voir le médecin pour de petits bobos ni ne se soumet à des examens réguliers. C'est cette image que les 200 000 « Mo Bros » veulent changer. Et, à ce jour, ils ont recueilli 30 millions de dollars, qui vont à des recherches et à des programmes de prévention.

extrait de l'éditorial de Renée Carton dans Le Quotidien du médecin du 20 octobre 2008

Pataphysique

J'avais repéré ici (via Planes) l'existence de Carnets trimestriels du Collège de Pataphysique consacrés au poil (l'autre collection, à côté de celle de virgules), sans réussir à trouver d'adresse pour se les procurer.

Grâce à Elisabeth, c'est chose faite:
Collège de pataphysique
51A, rue du Volga
75020 Paris

Au poil

Le Palais de Tokyo accueille ce week end «les états généraux du poil»[1], sur une proposition du Collège de pataphysique. Ce Collège créé en 1948 prône la philosophie du Dr Faustroll, un personnage imaginé par Alfred Jarry (1873-1907). La pataphysique donne des solutions imaginaires à des problèmes qui ne se posent pas. Parmi les divers intervenants scientifiques, Catherine Vidal, directrice de recherche à l'Institut Pasteur, dissertera sur «la modification des cellules cérébrales quand le poil pousse dans la main». Claude Gudin, biologiste du végétal[2], nous apprendra tout sur «la pilosité des femmes jalouses» et Pascal Picq (Collège de France) nous éclairera sur «Bosse-de-Nage et la mutation PCR». Bosse-de-Nage était le souffre douleur simiesque du Dr Faustroll à qui ce dernier avait greffé la peau des fesses sur le visage. Le cinéaste Fernando Arrabal et le compositeur Bernard Lubat interpréteront pour la première fois en public un air composé pour l'occasion : «le chant du cheveu», en hommage à la cantatrice chauve d'Eugène Ionesco. Ce concert sera précédé par «Poils bretons», interprété par le duo celtique composé de Yann Fanch Kemener et d'Aldo Ripoche. Tandis que Jean-Christophe Averty, grand innovateur du petit écran présentera une série de chansons «le poil et les poilus» et que bien d'autres artistes célébreront le poil dans toutes ses dimensions.

Isabelle Brisson, in Le Figaro du 30 mars 2007


PS: pour se procurer le numéro de la revue, écrire ici.

Notes

[1] 13, av. du Président-Wilson, Paris, du 30 mars à 14 h au 1er avril 2007, entrée 6 euros.

[2] Une histoire naturelle du poil, Éditions du Panama.

Des poils en récompense

Je collectionne les nez, les poils, la bêtise.

Les poils sont de loin le plus difficile à trouver:

Now Jove in his next commodity of hair send thee a beard.

William Shakespeare, La Nuit des rois, acte III, scène 1

traduit dans l'édition bilingue de la collection Bouquins par Victor Bourgy: «Que Jupiter t'accorde une barbe, à sa prochaine allocation de poils!»

La visite à Plieux

Lors de l'assemblée générale au mois d'avril, j'avais pris conscience que la SLRC, ce n'était pas le site, ce n'était pas que le site, c'était finalement de nombreux lecteurs n'intervenant pas sur le site, et donc des "inconnus".

J'ai donc fait la même constation lors de cette rencontre à Plieux. Un lecteur nous a fait part de sa surprise concernant l'âge des participants. «Je ne pensais pas trouver des gens si jeunes» (sic).

La bibliothèque est la dernière pièce du château, celle à laquelle on accède en dernier (Attention à la marche). Les rayonnages courent le long des murs, s'arrêtant à peine à l'embrasure des fenêtres. Lorsqu'on entre, on se trouve face à une collection de guides Michelin, les guides rouges les guides verts les guides bleus. Les livres sont regroupés par grands thèmes, à gauche en entrant les livres en langue étrangère, anglais, italien, des livres d'art et des catalogues sur les rayons du bas, et tout ce mur contient plutôt des ouvrages de littérature, sans compter l'imposante discothèque. Je regarde les Pléiades, Valery Larbaud est usé, je ne m'attendais pas à ce que ce fût également le cas de l'anthologie de poésie d'André Gide. En face, les biographies, les analyses sociologiques ou politiques. La philosophie et la poésie? je ne me rappelle plus, il me semble qu'elles se trouvent sur ce même mur, en se rapprochant du bureau. J'ai également repéré des ouvrages en hongrois (du moins je suppose que c'est du hongrois).

Les étagères les plus proches du bureau contiennent les ouvrages que je qualifierais de "technique de l'écriture", des ouvrages sur le style, la ponctuation, des dictionnaires. Ici se trouve également un exemplaire de chaque titre de RC, exemplaires, au moins pour certains (les Eglogues, en particulier), très consultés, au dos brisé et blanchi. Sur la page de garde de l'exemplaire des Onze sites mineurs que j'ai porté un instant en revenant de la tour de Homps se trouve un lion à l'encre rouge et la mention "exemplaire de travail". Y a-t-il également une mention "bibliothèque du château"? Je ne sais plus si j'invente ou me souviens.

Le bureau est un vaste plateau, envahi mais en ordre, avec entre autres des piles de cartes postales rapportées de voyage. L'ordinateur est placé en hauteur, sur un tabouret sur le bureau, l'écrivain interrogé nous apprend qu'il écrit debout.

Mais est-ce que tout cela n'a pas déjà été décrit dans un Journal que je n'ai pas lu? Cela a-t-il un sens de le décrire ici, avec le flou du souvenir?


Les amandes salées servies le premier soir avec le champagne avaient la particularité de provenir directement, ai-je entendu (mais toujours cette question de l'exactitude, objection votre honneur, ce n'est que du ouï-dire, il fallait arrêter de lire Perry Mason), de l'amandier du château.

L'amandier du château. Cela évoquait une couleur, le velouté d'une coque, la douceur d'un climat, des fleurs et un parfum. Et une question bien plus brutale, à qui était revenue la tâche ingrate de casser la coque des amandes? Elles étaient délicieuses.

Premier contact embarrassé, nous n'étions pas très nombreux le premier soir et nous ne nous connaissions pas, timides et confus comme tous bons camusiens. Les questions se murmuraient, où est Pierre, avez-vous des nouvelles de la santé de la mère de Renaud Camus, mais qui est le mari de VS? (Cette dernière question, bien sûr, n'intéressant que très peu de personnes. Mais bon. Private joke.) Circuler parmi les personnes présentes avec les très lourds plats chargés de biscuits apéritifs était un moyen de se donner une contenance. Boire du champagne était un moyen de lutter contre l'embarras.


Au retour de la fontaine de Magnas, nous attendons près d'une église la voiture de Renaud Camus qui a pris un autre chemin. Flânerie dans le cimetière, tombeau des (je ne me souviens plus), des lions, une devise en latin, ciel clair, il fait froid, il y a un peu de vent, certains remontent dans leurs voitures, je reste avec Yves, Denis, Didier, Jean-Luc, sous les grands arbres de l'allée, comment dire cette intimité entre eux qui ne se connaissent pas, ils ont les lus les mêmes livres, évoquent La méthode à Mimile (chic, je peux parler de San Antonio, ce qui les surprend un peu), Montherlant, un écrivain que je ne connais pas et dont je ne me rappelle pas le nom, les maisons closes, l'adresse du Chabanais,... Ils ont une connaissance étonnante de l'édition française de la première moitié du siècle, discussion tranquille et amusante dans l'après-midi paresseuse.


Les souvenirs s'estompent et se mélangent. Si j'avais su que je raconterais tout cela, j'aurais pris des notes... Ce qui suit est donc plus ou moins exact, plus ou moins inexact.

Nous fûmes plus nombreux que prévu, créant la confusion au restaurant dans un joyeux brouhaha, à la consternation des serveurs (qui nous en voulurent de les faire veiller si tard (ah, ces parisiens, ces toulousains, ces etc.)).

Je me suis bien amusée lors des repas, la littérature nous menant sur d'étranges chemins (les biscuits préférés de Marguerite Yourcenar (qu'on ne peut pas trouver en France), le fétichisme des bottes en caoutchouc, le fibrome et les pantoufles de Marie-Laure de Noailles (et j'ai appris que le méchant de La Belle et la bête de Walt Disney avait les pectoraux poilus, ce qui serait rarissime dans un dessin animé)), au grand désespoir de ceux qui espéraient des sujets plus relevés.


Dimanche matin, Hélène et Marie dans ma voiture. Elles travaillent toutes deux dans le monde de l'édition. Elles se sont découvert un ami commun, elles parlent, j'écoute, c'est sans doute indiscret, mais après tout il s'agit de quelqu'un que je ne connais pas, cela ne porte pas à conséquence. Elles parlent de leurs lectures récentes, quel dommage, j'aurais dû noter aussitôt, je ne me souviens plus, il s'agit entre autre d'un auteur qui aurait écrit sur les camps d'une façon tout à fait différente, et d'un autre qui aurait tenu un journal étonnant (où serait-ce le même? non, je ne crois pas), tant pis, je recroiserai sans doute ces noms, je les reconnaîtrai. Combien de livres de Renaud Camus ont-elles lus, quels sont ceux qu'elles n'ont pas lus,... Toujours les livres au centre des conversations, non pas un monde à côté, mais un monde dans lequel habiter.


L'après-midi, ce fut une débauche de porcelaine blanche à l'heure du thé d'adieu. Comme je m'étonnais que le château, bien que château, possédât tant de vaisselle, Sophie Barrouyer nous confia qu'il s'agissait d'achats réalisés avec la subvention obtenue dans le cadre de la manifestation "Lire en fête", et qu'elle avait maltraité le malheureux personnel d'Habitat afin qu'il établît une facture neutre, du type "fourniture de matériel", car elle ne voulait pas de la facture standard qui détaillait les achats de vaisselle (cela au cas où on lui demanderait de justifier de l'utilisation de la subvention).
C'est également à ce moment-là que je compris le trafic de thés Mariage que j'avais surpris à l'hôtel du Bastard.


Nous avons appris que le chantier des Eglogues était rouvert, avec l'ambition de rééditer l'ensemble en coffret, mais qu'il restait des questions de droits à régler, et nous avons pu feuilleter les cahiers manuscrits de ce qui deviendra le Journal de Travers (je ne me souviens pas de la date avec certitude, 1976, peut-être?) : cahiers grand format à petits carreaux, dont seules les pages de droite sont utilisées, celles de gauche restant blanches ou comportant quelques notes (des précisions, des modifications?). Le texte se présente d'un seul jet, les ratures sont très rares.

Nous fûmes ravis d'apprendre la reprise ("mais elles n'ont jamais été interrompues" objectera MachinTruc?) des Eglogues. J'ai glané au passage cette information : les quatre Travers correspondent aux quatre saisons. Le saviez-vous, est-ce écrit quelque part, dans un journal ou ailleurs?

Comme nous avions évoqué l'instant d'avant les problème de droits pour la réédition des Eglogues, un lecteur a demandé: «Et les autres auteurs sont-ils prêts à reprendre leur collaboration?»
Le silence, déjà religieux, (nous étions assis en rang sur des chaises placées devant le bureau du Maître, quelques-uns osaient parfois une question) s'est chargé d'attente, (un autre lecteur m'a dit plus tard: «Je regardais votre dos, vous riiez, vous n'êtes pas charitable, rappelez-vous qu'à une époque vous ne saviez pas non plus certaines choses.»), nous regardions Renaud Camus qui a répondu très sérieusement, pensivement :«Oui, tout à fait, les autres auteurs et moi-même sommes tout à fait d'accord pour travailler à nouveau ensemble.»

Et cet instant était étrange, le rêve planait dans la bibliothèque, viens, partons à la chasse au Snark, ai-je pensé.


Les disques sont classés en fonction de la date de naissance des musiciens. C'est curieux, le nombre de musiciens nés entre 1880 et 1883. Le désir de musique varie selon les heures, à chaque heure correspond sa musique. RC nous confirme son amour de la musique en voiture, il nous raconte l'intransigeance d'une amie qui n'admet la musique qu'en concert, ou à l'extrême limite en retransmission en direct.

Quelqu'un pose une question sur Mozart, est-ce que cela concernait Cosi fan tutte? La réponse dévie, il y a toujours une part de folie dans toute œuvre géniale, on ne peut expliquer à 100% une œuvre de génie. Par exemple, lorsqu'on a lu Jean Jaurès (que RC a lu à vingt ans), eh bien, on a lu Jean Jaurès. C'est clair, simple, bien écrit. Mais il ne viendrait à l'idée de personne de relire Jean Jaurès, à moins de faire une thèse sur Jean Jaurès. Tandis que Marx... il y a de la folie dans Marx. Si l'on prend La Tempête, par exemple : on peut expliquer quatre-vingt pour cent de La Tempête, mais les vingt pour cent restants échapperont toujours.

RC nous apprend qu'il essaie désormais de consacrer ses matins à la lecture. Il expose ses classiques dilemmes concernant l'emploi du temps. Vaisseaux brûlés est arrêté, il avait un moment essayé d'y travailler tous les jours, d'ajouter chaque jour une ou deux phrases à VB. Cela s'est avéré impossible, chaque fois cela prenait deux heures... RC a donc arrêté. Le temps est toujours trop court, toujours trop rare. Il nous parle d'une phrase de (sa sœur? était-ce sa sœur?), «cela fera toujours une heure de passée» qui le plonge dans la stupéfaction. Il nous parle du nombre de manuscrits qu'il reçoit, de l'impossibilité dans laquelle il est de les lire, «J'aimerais bien, pourtant, qu'on dise de moi comme de certains, ah, il était formidable, il a aidé tant de jeunes écrivains», mais il n'a pas le temps. Il a la hantise des manuscrits, il est poursuivi par les manuscrits, «je ne peux même plus aller à la poste, même le facteur de Saint-Clar écrit!»

Quelqu'un demande, «vous avez écrit quelque part que le théâtre est un genre si dévalué que vous alliez sans doute écrire une pièce un jour. Est-ce encore d'actualité?» Oui et non, c'est une idée, un rêve flou que RC caresse, il a trouvé le titre, Au théâtre ce soir (est-ce une marque déposée?), et le principe, pièce bourgeoise où chaque personnage représente une façon de parler, la bonne étant la garante de la grammaire, intervenant pour corriger chacun à tout propos.

«Il reste des questions?» Silence dans l'auditoire. Renaud Camus sourit dans sa moustache : «Et ensuite, chacun va venir me voir pour me dire en confidence : "j'aurais aimé vous demander..."».
J'admire le procédé utilisé pour ainsi éviter les questions importunes et renvoyer chacun à ses contradictions.

Nous nous levons. Thé, dédicaces, derniers échanges, il pleut.

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