Billets qui ont 'armoire' comme mot-clé.

A se rompre le cou

21. J'ai déjà rapporté ailleurs cette histoire bête, j'en suis sûr. Mais comme souvent les histoires bêtes, malgré sa trivialité, elle est d'un large enseignement moral.

22. C'est celle d'une vieille demoiselle qui va se plaindre de son voisin, à la police. Cet homme, en effet, chez lui, se promènerait dans le plus simple appareil, face aux fenêtres de notre amie. Un inspecteur est aussitôt dépêché sur les lieux. Il n'arrive pas à constater le délit.

23. « Mais je ne vois rien du tout, dit-il.

24. Vous ne voyez rien du tout ? Comment ça, vous ne voyez rien du tout ? Montez donc un peu sur l'armoire, dit-elle : vous verrez si vous ne voyez rien du tout ! »

Renaud Camus, Vaisseaux brûlés

Quand Franquin tire son inspiration de Kafka

Ce billet est dédié à la jeune boulangère de Tlön.

J'ai très peu lu Kafka : la Métamorphose juste après le bac, qui ne m'a pas laissé de souvenir impérissable, et Le Château il y a deux ans environ. Ce livre m'a enchantée. Autant je suis peu sensible à l'humour beckettien, qui me paraît de bout en bout tragique, autant l'absurde kafkaïen, la logique poussée dans ses derniers retranchements, m'est très naturel. D'après ce que j'en entendais ici et là je redoutais de lire Kafka, j'avais peur d'être exaspérée par les situations. K. réagit toujours avec tant de bon sens, essayant d'avoir une prise sur les événements sans jamais se décourager, que l'histoire reste supportable.
D'autre part, je suis émerveillée par le décalage entre les constatations nées d'une lecture attentive du texte (grande précision des détails, multiplicité des récits, points de vue des uns et des autres, réseau dense de description de la "réalité", empressement des personnages à vouloir tout expliquer (rien ne paraît jamais inexplicable)) et les impressions plus "lointaines" que laisse le texte une fois le livre refermé : histoire insaissable, difficile à résumer, sensation qu'il ne s'est rien passé, flou, mémoire qui se dérobe. Kafka construit une histoire creuse à partir de trop de détails.

Kafka (au moins dans Le Château) donne une multiplicité de détails qui ne servent pas le récit. Mais ces détails sont la chair même du récit, ils ne visent rien d'autres qu'eux-mêmes. C'est sans doute par l'art de ne pas aboutir à une fin malgré une construction rigoureuse que se distingue Kafka, ou plutôt, tout son art consiste à élaborer une construction parfaite destinée à n'aboutir nulle part. Le temps n'est pas tendu vers l'avant, il est circulaire, ou mieux, c'est un abîme, il semble s'affaisser sous son propre poids : non seulement on tourne spatialement en rond, mais le temps lui-même a implosé, les jours ne passent plus, plus rien ne (se) passe malgré l'agitation et le bavardage (mais qu'ils sont bavards!) perpétuel des personnages et les indications très précises de jour et de nuit.)


Ce préambule est un peu long, à l'origine je voulais simplement signaler une coïncidence amusante:

Dans l'album n°15 de Gaston Lagaffe, Prunelle ouvre l'armoire de Gaston, dont le contenu s'écroule sur lui. Furieux, il vide le reste de l'armoire :
— Attends ! 'm'en vais fiche le reste en l'air... Tu pourras tout recommencer, salopard !...
Prunelle s'éloigne, songeur : « ... Mais je ne comprends pas comment il fait pour que tout ça tienne dans l'armoire avant qu'il ferme les portes !?! »
Gaston arrive, constate le chantier, retrousse ses manches en se préparant à réparer les dégats :
— Il ne se rend pas compte du travail que c'est de classer tout ça dans une armoire.
Il couche l'armoire en disant : « ...et quand je pense qu'il faudra la redresser après...ppffh...»
Puis il la remplit à la pelle tandis que l'on voit Prunelle à l'arrière-plan fumant dans tous les sens du terme.


Imaginez mon incrédulité en lisant le chapitre V du Château (Folio, traduction Alexandre Vialatte) :

[Le maire :] — [...] Mizzi, dit-il, s'interrompant soudain, à la femme qui ne cessait de cesser de s'agiter incompréhensiblement dans la pièce, regarde donc, s'il te plaît, dans l'armoire, peut-être y trouveras-tu le décret. Ce décret date, dit-il à K. en manière d'explication, des premiers temps de mes fonctions : à ce moment-là je gardais encore tout.
La femme ouvrit immédiatement l'armoire. K. et le maire regardaient. Quand l'armoire s'ouvrit on vit tomber à terre deux grosses liasses de rouleaux liés en cylindre comme des fagots; c'étaient des pièces officielles; la femme, effrayée, fit un bon de côté.
— Il pourrait être en bas... En bas! lança le maire dirigeant l'opération du haut du lit.
Docilement la femme plongea les bras dans les papiers, sortant les documents à pleins tabliers pour arriver à ceux d'en bas. Les documents couvraient déjà la moitié de la chambre.
[...] Le silence régnait, on entendait plus que le froissement des papiers, le maire somnolait même un petit peu. Un petit «toc toc» résonna qui fit tourner K. vers la porte. C'étaient les aides, bien entendu.
— [...] Mais puisque vous êtes ici, leur dit-il en risquant un essai, restez et aidez Madame à retrouver une pièce sur laquelle le mot «Arpenteur» est souligné au crayon bleu.
Le maire ne souleva pas d'objection. Le droit que K. n'avait pas, les aides le possédait donc; les aides se jetèrent sur les papiers, mais ils brassaient les papiers plutôt qu'ils ne les examinaient et toutes les fois que l'un épelait le titre d'une pièce l'autre la lui arrachait des doigts. La femme en revanche restait à genoux devant l'armoire vide, elle n'avait plus l'air de chercher; en tout cas la bougie était loin d'elle.
[long récit du maire sur plusieurs pages. Puis le maire :] — [...] Mizzi ! appela-t-il, puis il cria : mais que faites-vous donc ?
Les deux seconds, qui étaient restés sans surveillance depuis longtemps, n'ayant probablement pas, non plus que Mizzi d'ailleurs, retrouvé la pièce recherchée, avaient voulu tout remiser dans l'armoire, mais le désordre qui régnait dans cet excès de dossiers ne le leur avait pas permis. C'est alors que leur était venu l'idée qu'ils essayaient maintenant de réaliser.
Ils avaient étendu l'armoire sur le plancher, tassé dedans les papiers en vrac, puis ils s'étaient assis avec Mizzi sur la porte du meuble et cherchaient ainsi à la fermer lentement.
— La pièce n'est donc pas trouvée? C'est dommage, dit le maire, mais maintenant vous connaissez déjà l'histoire ; au fond nous n'avons plus besoin de ce papier ; d'ailleurs on le trouvera certainement, il doit être chez l'instituteur qui conserve lui aussi un grand nombre de documents. Mais viens ici, Mizzi, apporte la bougie, et lis cette lettre avec moi.
Mizzi vint, elle parut encore plus terne et insignifiante quand elle se trouva assise au bord du lit, pressée contre cet homme fort et éclatant de vie, qu'elle tenait presque embrassé. Seul son petit visage frappait, dans la lumière de la bougie, avec ses traits nets et sévères que l'âge avait à peine adoucis. Ellle n'eut pas plus tôt jeté les yeux sur la lettre qu'elle joignit les mains légèrement : de Klamm ! dit-elle. Puis ils lurent la lettre ensemble, échangèrent quelques mots à voix basse et finalement, juste au moment où les deux aides criaient : «Hourra !» car il venaient de réussir à fermer la porte de l'armoire et Mizzi leur adressait un regard de reconnaissance muette, le maire dit : [...]

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