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L'Amour l'Automne, roman marin

Un article publié dans une revue franco-portugaise en ligne reprend divers aspects de L'Amour l'Automne que j'avais évoqués ici.


Complément le 29/06/2009 : Les deux passages qui organisent mon article (des vers de Virginia Woolf et Matthew Arnold) sont liés par la rumination p.403 de L'Isolation.

Je crois bien, mais j'ai du mal à le croire, que j'ai un moment attribué à Donne, tentatively, le début de la dernière strophe de Dover Beach:

Ah love, let us be true
To one another! for the world...

sur quoi j'embrayais, non moins extraordinairement (mais j'ai dû noter cela dix fois, et les Églogues retentissent de ces toboggans et tunnels sous les siècles), sur une phrase en moi interminablement obsessionnelle de La Promenade au phare :

for the world, from being made up of little separate incidents that one lived one by one, became curled and whole like a wave which bore one up with it, etc.''

Je n'hésitais pas, sans m'en rendre compte, ou plutôt la mémoire n'hésitait pas, pour faciliter ces transitions acrobatiques (et dont j'entrevois mal ce qui les rendait si désirables, si obstinément quémandeuxes d'existence), à trafiquer les textes. Ainsi the world pouvait très bien devenir life, comme chez Virginia Woolf (how life, from being made of, tc.), et from se transformer en instead of (sans doute pour éviter la trop grande proximité ave for). Et l'on avait alors, on a encore souvent, dans les couloirs butés de mon cerveau hospitalier, entre le service des urgences et la salle d'opération, avec passage en anesthésie, like a patient etherized upon a table:

Oh love, let us be true to one another!
For life, instead of being made of little separate incidents...

C'est à peu près là, en salle de réanimation, que je me rendais compte, mais un peu tard, que non seulement on était bien loin de John Donne mais qu'ayant dépassé le pauvre Arnold sans crier gare on était entré dans la prose — la plus fluide et délicatement harmonieuse des proses, il est vrai.

Mais je me retourne tout de même sur Arnold pour assister à la terrible bataille

Where ignorant armies clash by night.

Où des armées ignorantes s'affrontent dans la nuit...)

Peut-être faut-il être étranger pour aimer encore Dover Beach, qui pour un anglais cultivé relève d'un lyrisme aussi confit, j'imagine, que Mignonne allon voir si la rose...Oceano Nox serait sans doute une comparaison plus pertinente, mais je m'avise que la charge de poésie d' Oceano Nox est loin d'être épuisée en moi (celle de Mignonne allons voir si la rose... n'a jamais été bien vaillante.)



Quelques temps plus tard, Renaud Camus posta une photo sur Flickr. C'est alors que je m'aperçus que les deux fragments de phrases étaient déjà présents dans Été:

«Oh love, let us be true to one another. FOR THE WORLD, INSTEAD OF BEING MADE OF LITTLE SEPARATE INCIDENTS THAT ONE LIVES ONE BY ONE… Impossible de retrouver cette phrase : il feuillette en vain les livres verts volés jadis à Oxford.
Jean-Renaud Camus & Denis Duvert, Été, p.382

Deux motifs entrelacés jusqu'à la fusion

[...] how life, from being made up of little separate incidents which one lived one by one, became curled and whole like a wave which bore one up and threw one down with it, there, with a dash on the beach.
Virginia Woolf, To the lighthouse, partie I, chapitre 9

Ah, love, let us be true
To one another! for the world, which seems
To lie before us like a land of dreams,
So various, so beautiful, so new,
Hath really neither joy, nor love, nor light,
Nor certitude, nor peace, nor help for pain;
And we are here as on a darkling plain
Swept with confused alarms of struggle and flight,
Where ignorant armies clash by night.
Matthew Arnold, dernière strophe de Dover Beach


Ces deux passages sont construits de la même façon, ils présentent ce que paraissent être la vie et le monde, qu'ils ne sont pas en réalité. En réalité la vie est un mouvement qui vous emporte pour vous abandonner brutalement, le monde n'est que bruit et crainte. Cette similitude de construction va permettre de mêler les deux extraits jusqu'à les rendre indiscernables.
Le texte insiste d'autre part sur les effets d'échos, sur cette impression d'avoir déjà entendu ce mot cette phrase sans parvenir à les saisir, et d'autre part sur les déformations involontaires que nous faisons subir aux citations, accentuant les effets d'échos:


Dans le chapitre I est introduite la référence à La Promenade au phare, aussi bien en français qu'en anglais, jusqu'à devenir un refrain familier. La source est donnée explicitement en fin de chapitre.

Ainsi la vie, instead of being made of little separate incidents that one lived one by one,
instead of being made of little separate incidents that one lived one by one,
instead of being made of little separate incidents that one lived one by one,
...AU LIEU D'ÊTRE FAITE DE
PETITS INCIDENTS SÉPARÉS,
QUE L'ON VIT UN PAR UN...
en venait à former une boucle et un tout à la façon d'une vague qui vous transporte avec elle et vous jette sur la plage, où elle se brise avec fracas.
Renaud Camus, L'Amour l'Automne, p.60

Car la vie, au lieu d'être faite de petits incidents séparés que Ouane vit un par un... (there, with a splash on the beach,—a splash, not a dash'').
Ibid, p.66

[...] et les incidents d'une vie (ceux-là même que one lived one by one, there, avec un quelque chose sur la plage) [...]
Ibid, p.69

Et ce n'est pas with a splash on the beach, mais with a dash. La référence à la vague a sans doute abusé le copiste: en tout cas ce n'est pas dans The Waves, où il l'a recherchée par un automatisme plus ou moins conscient, qu'il retrouve cette phrase fétiche, ni dans Jacob's Room, qu'il a écumé tout aussi fébrilement, mais entre les pages de La Promenade au phare.
Ibid, p.84

Car la vie, instead of being made of...
Ibid, p.99

[...] des mêmes incidents that one lives one by one, instead of being made of little separate incidents that one lived one by one... [...]
>Ibid, p.106


Le chapitre II introdruit la dernière strophe de Dover Beach selon les mêmes procédés et commence à confondre les deux thèmes de façon explicite tout en introduisant des modifications dans les citations, en particulier en mettant les verbes de Virginia Woolf au présent: les phrases ainsi formées deviennent de véritables exhortations.

Dover
[...]
Lover (OH, LOVE,LET US BE TRUE/TO ONE ANOTHER: [...]
Ibid, p.107

for the world, instead of being
made of little separate incidents
Pas «le monde» :
la vie
Ibid, p.127

(Car le monde...)
(Car la vie...)
Ibid, p.130

Ah, love, let us be true / to one another! For the world, instead of being made of little separate incidents, which one lives one by one...
Ibid, p.135 (début: Dover Beach, fin: La Promenade au phare, avec verbe au présent: la portée de la phrase est généralisée.)

comme si le monde, au lieu d'être fait de
[THERE, with a dash, on the beach.]
Ibid, p.136

Oh, love, let us be true. FOR THE WORLD, INSTEAD OF BEING MADE...
[...] Car le monde...
Ibid, p.141

FROM being made, not INSTEAD OF. Et c'est la vie, pas le monde: car la vie, la vie, la vie, au lieu d'être faite de petits éléments séparés...
car le monde, qui paraît s'étendre devant nous comme une terre de rêves (so various, so beautiful, so new)
Ibid, p.142

O, those were the times: car la vie, car le monde, au lieu d'être faits de
[so various, so beautiful, so new]
N'a vraiment ni de joie, ni d'amour, ni de lumière,
Ibid, p.144


Dans le chapitre III, ces deux extraits vont être utilisés ensemble jusqu'à ne plus faire qu'un.

(For the world, instead of being made on little separate incidents that one lives one by one...).
Ibid, p.167 ( Dover Beach puis La Promenade au phare)

(car la vie, comment la vie, combien la vie, au lieu d'être faite de petits incidents séparés qu'on vivrait rencontrerait éprouverait un par un l'un après l'autre devenait bouclée se présentait soudain de façon circulaire et totale devenait enveloppante et complète comme une vague qui vous emporte avec elle et vous précipite avec elle, là, avec un bel éclat avec un heurt violent avec un élan violent sur la plage et vous précipite avec elle sur la plage, avec un élément formidable.

(Oh mon amour, soyons nous fidèles l'un à l'autre
Car le monde, qui semble étendu devant nous
Comme une terre de rêve)
Ibid, p.171 (La Promenade au phare puis Dover Beach)

(So various, so beautiful, so new...)
Ibid, p.172 (Dover Beach)

car le monde, qui paraît s'étendre devant nous comme une terre de rêve, n'a vraiment ni de joie, ni d'amour, ni de lumière; et nous sommes ici-bas sur une plaine obscure, balayées d'alarmes confuses, où des armées aveugles s'affrontent dans la nuit.
Ibid, p.185 à 188 (Dover Beach, il manque un vers: "Nor certitude, nor peace, nor help for pain")

La vie, en effet, au lieu d'être faite de petits moments séparés qu'on éprouve l'un après l'autre, paraissait s'étendre devant nous comme une terre de rêve, tellement variée, si nouvelle, si belle, qu'aucune certitude ne semblait pouvoir jamais introduire de douleur, d'amour ni de lumière au sein de cette paix.
Ibid, p.214 (début La Promenade au phare, puis Dover Beach, puis une déformation de Dover Beach s'appuyant sur le vers manquant précédemment : "ni certitude, ni paix, ni consolation dans la douleur", avec étrangement la douleur introduite au même niveau que l'amour ou la lumière.)

Que le monde est beau, bien-aimé! Que le monde est beau! Soyons-nous fidèles: il semble s'étendre devant nous domme le territoire des rêves, tellement varié, tellement neuf, tellement ninninninnin; et la vie, au lieu d'être faite de petits moments séparés qu'on vivrait un à un, paraît devenir une et ronde comme une énorme vague qui nous emporterait avec elle pour se jeter avec nous sur la plage, où d'ignorantes armées s'affrontent dans le noir.
Ibid, p.245


L'un des premiers paragraphes (dits "les archipels") du chapitre IV reprend ces deux thèmes en y mêlant celui de l'amour comparé au tennis, issu du Jardin des Finzi-Contini, et une allusion aux lettres de l'alphabet devant être atteintes successivement au cours d'une vie selon M.Ramsay dans La Promenade au Phare.
C'est un paragraphe long pour ce chapitre principalement composé de bribes. Les autres échos seront minimaux (si minimaux qu'il s'agit d'hypothèses, même si j'ose les citer avec certitude).

(alors son magnifique cerveau n'avait
aucune espèce de difficulté à parcourir
en courant ces lettres que nous vivons
une par une tandis que l'amour, au lieu
que l'amour, alors que l'amour, bien
loin d'être fait de petits incidents réso-
lus à l'emporter l'un sur l'autre à tour de
rôle, était un sport cruel, féroce, ben piu
crudele e feroce dal tennis, étendu
devant nous comme une terre de rêves,
so various, so beautiful, so new et qui
nous emportait avec lui comme une
vague et se jetait avec nous sur la
plage, là, sur la plage, avec un grand
dash on the beach.)
Ibid, p.258

(en réalité n'a pas de joie ni de ni de) p.261
(''there, with a dash on the) p.270
(n'offre vraiment pas de consolation ni de ni de) p.276
(car le monde qui semble est tout ce qui est) p.278
(ni de ni de) p.279
(point de consolation, point de / ignorantes armées ///hmm hmm hmm of rivers) p.288
(au lieu que tandis que alors que au lieu d'être faite de et de est est est comme une qui vous emporte et vous soulève et vous et vous pschchchch là avec un grand paschchchch sur la) p.304
(si variée, si belle, si nouvelle) p.304


Le chapitre V présente des textes de longueur fixe. Le titre du paragraphe est bien sûr une allusion au titre du poème, Dover Beach, mais on peut également y voir une allusion à l'extrait de La Promenade au phare qui a été précédemment si largement mêlé à celui-ci.

La plage
Oh mon amour, soyons-nous fidèles, car le monde et notre vie, qui, de là où nous nous tenons dans les bras l'un de l'autre, nous paraissent étendus à nos pieds comme un jardin d'Éden, semblable à ceux que l'on voit dans les rêves tellement divers, tellement beaux, si nouveaux, avec tous leurs petits incidents séparés qu'on rencontre un à un à mesure qu'on s'avance en eux et que le regard se soulève, n'ont, à la vérité, nulle joie à nous offrir, aucun amour en réserve à notre intention, pas la moindre lumière, aucune certitude, aucun repos ni de consolation d'aucune sorte, ni de soulagement pour les douleurs qui nous guettent; et nous sommes ici comme des voyageurs qui ont quitté leurs pays et sont arrivés à l'orée d'une plaine où l'obscurité croît, balayée par les échos lointains et les alertes contradictoires de batailles inintelligibles et de déroutes trop certaines, car d'aveugles arméees s'affrontent dans la nuit.
Ibid, p.315

Un autre paragraphe analyse les transitions dans À recherche du temps perdu, liant ainsi de façon originale Proust et Virginia Woolf:

[...] il offre ainsi l'exemple le plus parlant de ces transitions où l'enchaînement des causes et des effets paraît n'entrer pour rien, et qui font de la Recherche l'énorme archipel qu'on sait , plein de marées et de contre-marées, de courants et de contre-courants, de ressacs et de vagues qui vous emportent et se jettent avec vous sur la plage, là, avec un grand éclat d'écume et de mémoire, de désinvolture et d'obsession.
Ibid, p.402


Le chapitre VI mêle les références de façon très serrée et très rapide.

nor help for pain p.491
à Dover with a dash p.492
au lieu d'être faite d'une myriade de petits sternes p.492
tandis que l'amour au lieu que l'amour (mentre l'amor (cosi almeno se le imaginava qu'on vit un par un était un à la fois nous emporte nous soulève nous emporte avec un grand fracas féroce cruel décidé à l'emporter sur la plage comme des armées aveugles ignorantes aveugles indifférentes p.492
nor joy nor love nor light nor certitude p.500
son propre pays de rêve si varié si nouveau si beau p.501
so beautiful so new si varié p.503

Lire ''Est-ce que tu me souviens?

Si vous avez lu Passage, vous devriez pouvoir apprivoiser Est-ce que tu me souviens?.

Car il me semble que ce premier livre porte en lui tous les principes de ce gigantesque collage qu'est Est-ce que tu me souviens?, principes cette fois poussés à l'extrême : l'unité par paragraphes est dissoute, il ne reste que les phrases, les citations ne composent plus un quart du livre, mais l'ensemble du livre, elles ne sont plus uniquement tirées du monde littéraire, mais également du monde "réel", des journaux et des faits divers, (ce qui me permet au passage de répondre à TM : oui, le nappage entre la vie et les livres ne concerne pas uniquement la vie et l'oeuvre de Renaud Camus, mais la vie et les livres en général). Il y a la même reprise de certaines phrases en refrain, et la déformation progressive de ces phrases (parcourant rapidement le début sur le site de RC, je trouve par exemple à quelques lignes d'intervalles "il y a de moins en moins de besoins" et "il y a de plus en plus de besoins"). Il me semble que l'une des façons de s'arrimer au texte est justement de chercher ces phrases, et d'observer leur brouillage progressif. Une autre est de se laisser aller au plaisir de reconnaître certaines de ces phrases, ou leur contexte (sans faire d'efforts pour en trouver l'origine exacte. Juste ce plaisir d'être en terrain de connaissance). Enfin, il me semble que certaines phrases ont plus de sens que d'autres, même si elles se présentent d'un même front. Personnellement, je m'attache aux phrases qui s'attardent à définir la littérature ("Un grand écrivain se reconnaît aux effets de réel qu'il provoque sur son passage.", toujours dans le début de 2-2-37-1[1]), mais je suppose que chacun doit avoir son sujet de prédilection.

Je cite Marianne Alphant, dans la [NRF de septembre 1977| http://vehesse.free.fr/dotclear/index.php?1977/09/01/1471-marianne-alphant-sur-passage-et-echange

], suite à la publication d' Echange, car ces lignes me paraissent parfaitement convenir à Est-ce que tu me souviens?:

[...] Une possession antérieure permet peut-être alors d'expliquer un des aspects les plus troublants de cette lecture : l'illusion constante de comprendre. Chaque phrase, par sa clarté, par sa familiarité, par sa récurrence, son référent littéraire, ses appartenances culturelles, rencontre chez nous une sorte d'adhésion complice, alors cependant que l'ensemble éclate en fragments aussi disparates que dans une lecture lacunaire, celle de l'endormissement ou de la distraction. L'enchaînement s'effectue de phrase en phrase, indépendamment des cloisonnements et des ruptures du sens. [...] Points de vue multiples affirmant tous l'existence d'un lien fondamental et antérieur, cette possession inaliénable de la langue et de la culture, créant chez le lecteur ce trouble du "déjà-vu" et ce bien-être de la reconnaissance, où s'établissent la surprenante cohérence et la nécessité du texte. [...]

Notes

[1] version en ligne de Est-ce que tu me souviens?

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