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Photos de vacances

Patrick va sans doute beaucoup m'en vouloir de mettre cela ici plutôt que sur Flickr (dans le groupe L'Amour l'Automne) mais pour une fois que j'ai l'occasion de mettre des photos sur mon blog… (Et puis cela n'empêche pas de les récupérer pour Flickr.)


2 août. Vitrine de dentiste à Manhattan (serait-il possible d'en retrouver l'adresse à partir du numéro de téléphone?)
Le crâne et les dents jouent un rôle important dans L'Amour l'Automne; l'origine de cet intérêt provenant sans doute tout simplement d'une rage de dents.




2 août. Central Park. Bien entendu, en arrière-plan, je me promène dans les premières pages de Journal de Travers, même si je ne suis pas allée flâner sur les Rambles, même si je n'ai rien dit à mes compagnons de voyage.

2 août. Le Met à New York. Je songeais aux belles pages de Demeures de l'esprit, France Sud Est. Maintenant que je vérifie, je m'aperçois qu'il n'est pas question de Lavoisier dans ce livre (j'ai confondu avec Ampère), mais le tableau me plaît (en particulier la cornue au pied de Lavoisier), donc je laisse la photo ici.




2 août. Le Met à New York. Surprise de tomber sur ce tableau, fondamental pour Été, puisqu'il redouble le titre Orion aveugle de Claude Simon comme Été, tableau de Monet, redouble le livre d'Albert Camus, tandis que Renaud Camus redouble à la fois le titre et l'auteur de ce dernier ouvrage




Toujours le Met: le tableau m'a surprise par sa profusion de détails sur un sujet rarement représenté. Le peintre s'appelle Robert Bloom, il y avait donc toutes les raisons de lui donner une place ici (Bob et Bloom):




3 août au Moma: Rebus de Rauschenberg, qui lui apparaît dans Travers Coda il me semble:




4 août, Long Island: visite de la maison natale de Walt Whitman, dans un environnement totalement quelconque. Les raisons extra-littéraires sont les Feuilles d'herbe en édition bilingue offert par Guillaume je ne sais plus quand ni pourquoi (avis aux amateurs: il est en train de traduire e. e. cummings), et sans surprise, l'élection de ce poète pour l'Anthologie de l'amour des hommes dont Dieu seul (et encore) sait quand il apparaîtra.
A cette occasion, j'ai découvert qu'il existait des centaines de photographies de Whitman à tous âges car il adorait être photographié.

Bizarrement nous n'avons aucune photo de cet après-midi-là (lourd de stress, nous crûmes ne jamais arriver à temps), il ne reste qu'une carte postale trompeuse car bien sûr les lilas n'étaient pas en fleurs. (Mais la maison et son jardin bien jolis sous le soleil, protégés des maisons banales environnantes par une haute palissade de bois. Nous découvrons la difficile entreprise d'entretenir un lieu historique aux Etats-Unis, sans aucune aide publique (il en sera de même pour Arrowhead ou Amherst: partout nous sera proposée l'affiliation à l'association du lieu).)


8 août: la maison au sept pignons (Nathaniel Hawthorne). Un peu parce que celui-ci apparaît dès Passage en compagnie de Melville, mais surtout en souvenir d'une professeur d'anglais qui m'offrit le livre portant ce titre quand j'étais en terminale. (J'ai enfin retrouvé son adresse, je devrais lui écrire. Je regrette de ne pas avoir eu cette adresse aux Etats-Unis.)

Le plus grand attrait de cette maison est son emplacement sur la côte. La vue des fenêtres est magnifique. Il est amusant d'apprendre que la maison n'avait que deux pignons. Elle appartenait à une tante ou une cousine d'Hawthorne (je ne sais plus), et devant le succès du livre, elle fit ajouter les pignons nécessaires. De même elle créa au rez-de-chaussée la petite boutique présente dans le livre.
La maison natale d'Hawthorne a été enlevée de son lieu d'origine et transportée dans le jardin. (Que vaut une maison natale qui n'est plus dans son lieu? Est-elle encore "natale"? Toujours ce genre de question me fait penser à l'oncle de Tristram Shandy: «Où avez-vous été blessé? — Là.»)

J'achète Grand-Father's Chair que je lirai paresseusement le reste du voyage.

Sur ses portraits, Hawthorne est d'une beauté à couper le souffle.




9 août. Aucune photo d'Amherst, je ne sais pourquoi, alors que ce fut la visite guidée la plus réussie du voyage. La jeune femme était sans doute professeur et bénévole, mêlant biographie et lecture de poèmes avec un art consommé dans une diction parfaite.
(Il ne reste là encore qu'une carte postale. Deux poètes, deux cartes postales, deux présences en creux. Involontaire. Significatif?)

Grâce à Travers Coda j'ai su quelle édition choisir (celle de Johnson, avec les tirets). J'ai été plus embarrassée devant les biographies, me décidant finalement je ne sais plus sur quels critères (il n'y a même pas de photos) pour celle d'Alfred Habegger (c'est terrible d'être entourée de personnes qui connaissent bien l'édition, car chaque fois que vous choisissez un livre (une traduction, une biographie) ce n'est jamais le bon, et vous êtes hanté d'un double regret: celui d'avoir dépensé de l'argent inutilement, et celui de ne pas avoir le "bon" livre alors qu'il était à portée de main.)
Les trois livres concernant Emily Dickinson trouveront exactement une place sur le sol à l'arrière de la voiture, sur l'espèce de marche délimitant les espacespour les pieds des deux passagers. Emily servira ainsi de table, elle protègera également les genoux des enfants de la ventilation glaciale de la voiture. Et durant tout le voyage, l'avertissement retentira: «Faites attention à Emily», «Ne marchez pas sur Emily».


9 août, visite à Melville à Arrowhead, selon la remarque de Travers Coda et les encouragements de Patrick. C'est sans doute le lieu que j'ai préféré, par son isolement tranquille, par la dérision de son histoire également: achetée au plus fort de la fortune de Melville après ses premiers récits de voyage, la maison dut être vendue suite à ses échecs littéraires successifs. Elle a été profondément transformée, car à quoi bon, nous expliqua le guide, conserver en l'état la maison d'un écrivain raté?
Le guide (encore un universitaire) semblait tenir en très haute estime Clarel, poème épique qui selon lui est le meilleur de Melville.

Sur la porte de la grange qui sert de boutique d'accueil, le mont Greylock stylysé:




Le mont Greylock à qui est dédicacé Pierre ou les ambiguïtés (sous une lumière pâle et aveuglante: on discerne la ligne de crête sur la photo, c'est à peine si elle était visible à l'œil nu). C'est sur ses flancs que Melville rencontra Hawthorne, et sans doute les discussions entre les deux hommes entraînèrent-elles de profonds remaniements du manuscrit, car bien que Melville ait affirmé l'avoir fini quand il emménagea à Arrowhead, il ne le donna à son éditeur qu'un an plus tard. (La littérature y a sans doute gagné, et la renommée de Melville, mais pas lui: le livre fut le premier d'une successions d'échecs.)
Melville aimait profondément cette montagne (mille mètres, de mémoire) et à la grande incompréhension de ses voisins, il avait fait installer une véranda face au nord, pour la contempler.




Je ne peux voir ce genre d'engin agricole, rouillé de préférence, sans penser à Ricardou et à la Bataille de Pharsale. Si de plus il se trouve dans les jardins de Melville, le bonheur est complet.




14 août. La maison de Poe à Richmond.
Nous avons passé plusieurs jours à Charlottesville, mais je n'ai pas trouvé l'occasion d'aller voir l'université de Virginie où Poe a fait ses études. La maison de Richmond n'est pas une maison qu'il a connue, mais il y est recueillis et conservés religieusement différents objets (photographies interdites pour cause de droits). Le jardin est une reconstitution de je ne sais plus quelle nouvelle.




Un panneau nous apprend que les morceaux de verre en haut du mur reproduisent un dispositif décrit dans William Wilson.




17 août : visite du Capitole. Statue de Webster sous la coupole. Pensée pour L'Amour l'Automne.




18 août. Musée de l'aéronautique et de l'espace. L'avion de Wright est exposé, le poids du moteur faisant exactement contrepoids à celui de l'homme.




Je m'émerveille devant l'appareil photo qui a immortalisé ces instants: incroyable que nous possédions de telles photos. Je photographie l'appareil qui a photographié, dans la grande tradition barthésienne de l'œil qui voit l'œil qui a vu…

Près de l'appareil, une plaque précise:
«Nous avons la chance que les frères Wright s'intéressaient aussi à la pratique relativement nouvelle de la photographie amateur. Les photos qu'ils prirent à Kitty Hawk constituent un témoignagne pris sur le vif de leur invention de l'aviation. Un siècle plus tard, leurs images nous transmettent encore toute l'ivresse des premières incursions de l'homme dans les airs.
Wilbur et Orville avaient installé une chambre noire à domicile dans un abri derrière leur maison de Dayton. Tandis qu'ils développaient les négatifs à partir des plaques de verre impressionnées à Kitty Hawk, ils revivaient l'exaltation de planer au dessus du sable sur des ailes construites de leurs mains.
"L'enthousiasme provoqué par nos essais de vol ne s'interrompt pas totalement avec le démontage du matériel, notait Wilbur en 1901. Nous passons dans la chambre noire de la maison des moments d'exaltation aussi intense que sur le terrain."»




20 août à Baltimore. Tombeau de Poe. Le tombeau de Poe à l'entrée du cimetière n'est pas la "vraie" pierre tombale, il a été érigé plus tard, après la reconnaissance de ses œuvres. C'est un peu par hasard en avançant dans l'enclos minuscule pavé de briques rouges que nous nous en apercevrons, en trouvant les deux stèles ci-après, celle de son grand-père venu d'Irlande et celle de Poe (mais là encore, si les emplacements sont exacts, les plaques sont trop neuves pour être les originales, sans compter la mention "grand-père d'Edgar Allan Poe" qui prouve une érection après la mort dudit petit-fils).







Dans la même ville, maison de la tante de Poe qui l'hébergea après son renvoi de West Point. Il y fréquenta quotidiennement celle qui allait devenir sa femme (cf. Lolita à plus d'un titre). Cette maison est désormais dans un quartier pauvre. Elle était fermée, nous ne l'avons pas visitée. Elle fait face à un terrain vague que j'ai photographié (le mur à droite appartient à la maison). Elle est minuscule et propre.




20 août. Philadelphie. Au détour d'une haie, je découvre ébahie la statue de Robert Indiana qui scande les Églogues. (ce n'est pas LA statue, mais une statue). Curieusement le nom du sculpteur n'apparaît pas. La plaque vissée dans le socle remercie le donateur:
«En hommage à F. Eugene Dixon Jr. pour le généreux présent de cette pièce unique à la ville de Philadelphie.»




21 août, musée de Philadelphie. Un tableau de Towmbly, pour le plaisir. Achille, Patrocle, Hector. Ombres d'Achille, Patrocle et Hector doit en être le titre officiel. J'aime beaucoup Achille et sa colère. (Le tableau est très grand, il couvre un mur. La pièce comporte plusieurs immenses tableaux illustrant (si l'on peut dire — évoquant; invoquant, plutôt) L'Iliade.




Toujours Philadelphie : Manet pour L'Amour l'Automne

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Et enfin, hommage à Proust: la princesse Mathilde par Jean-Baptiste Carpeaux.




Saint-Ex

Son mari n'a vu qu'une fois l'illustre cousin. C'était en 1939, à Toulouse. Antoine de Saint-Exupéry était déjà couvert de gloire, mais en même temps il sentait le soufre, politiquement. Par exemple il avait couvert la guerre d'Espagne ''du côté des républicains'', ce qui paraissait tout à fait inconcevable au père de notre commensal.

Ce dernier avait cinq ou six ans, à l'époque. Il possédait un petit avion de bois, un jouet qui ce jour-là s'est écrasé à terre et brisé. Le cousin Antoine a dit: «C'est ce qui s'appelle un accident.» C'est la seule phrase de lui dont se souvienne à présent le petit garçon de l'époque.

Renaud Camus, Retour à Canossa, p.93

Séminaire n°2 : Jean-Yves Tadié, Proust et Pompéi

La deuxième heure est donc celle du séminaire, et Antoine Compagnon a invité Jean-Yves Tadié. Mon voisin me murmure, avant l'arrivée de Tadié, que celui-ci ressemble à Nosferatu, mais comme je n'ai pas vu Nosferatu, cela ne me renseigne guère.

L'intervention de Jean-Yves Tadié sera étrange. Par moments je ne le comprends pas très bien, que sa voix soit trop grave ou certaines syllables soient avalées. Il cite de longs passages, je n'ai pas noté avec assez de précisions la fin des citations, je ne sais plus où m'arrêter en rédigeant ces notes. A d'autres moments je l'écoute avec incrédulité, on est dans l'anti-Contre Sainte-Beuve absolu, un comble, chaque mot ou phrase est rapporté à un instant de la vie de l'auteur. Je ne trouve pas cela très sérieux pour un proustien...
Puis l'aisance de cet homme qui circule dans l'œuvre avec élégance et sûreté, sa parfaite intelligence de la moindre phrase, son immense culture distillée discrètement, son humour, aussi, qui transparaît au fur à mesure de l'exposé, finiront par me séduire. A la fin de l'intervention de Tadié, Compagnon tente de lui poser quelques questions. Visiblement cette partie-là n'a pas été préparée entre eux, il n'y a pas de connivence, les réponses ne corrrespondent pas exactement aux questions, il y a des vides, des silences, des sourires, Compagnon ne se force pas, il feuillette...
J'aimerais que ce moment s'éternise, nous assistant silencieux à ce non-échange entre deux hommes perdus dans le même livre, tranquilles, paisibles, nous entraînant dans leur rêve dans la lumière douce et dorée de cet amphithéâtre.


Antoine Compagnon nous présente Jean-Yves Tadié : celui-ci a présenté sa thèse sur Proust en 1970, que A. Compagnon considère comme la première grande thèse sur Proust. Il est l'éditeur de la nouvelle édition de Proust dans la Pléiade et a également écrit une biographie de Proust, il a fait paraître De Proust à Dumas, ensemble d'articles et de chroniques qui couvrent également le cinéma et la musique. C'est un passionné de Jules Vernes.
Le sujet qu'il a choisi de traiter est "Proust et Pompéi".

Jean-Yves Tadié prend la parole.
Lorsqu'Antoine Compagnon m'a demandé d'intervenir à ce séminaire, j'ai eu l'illusion de dix personnes discutant autour d'une petite table... Je vois que je me suis lourdement trompé.
Je regrette malgré tout de ne pas pouvoir vous distribuer le texte que je vais vous lire :

En un instant, les rues devinrent entièrement noires. Parfois seulement, un avion ennemi qui volait assez bas éclairait le point où il voulait jeter une bombe. Je ne retrouvais plus mon chemin. Je pensai à ce jour, en allant à la Raspelière, où j'avais rencontré, comme un dieu qui avait fait se cabrer mon cheval, un avion. Je pensais que maintenant la rencontre serait différente et que le dieu du mal me tuerait. Je pressais le pas pour le fuir comme un voyageur poursuivi par le mascaret, je tournais en cercle dans les places noires, d'où je ne pouvais plus sortir. Enfin les flammes d'un incendie m'éclairèrent et je pus retrouver mon chemin cependant que crépitaient sans arrêt les coups de canons. Mais ma pensée s'était détournée vers un autre objet. Je pensais à la maison de Jupien, peut-être réduite en cendres maintenant, car une bombe était tombée tout près de moi comme je venais seulement d'en sortir, cette maison sur laquelle M. de Charlus eût pu prophétiquement écrire «Sodoma» comme avait fait, avec non moins de prescience ou peut-être au début de l'éruption volcanique et de la catastrophe déjà commencée, l'habitant inconnu de Pompéi. Mais qu'importaient sirène et gothas à ceux qui étaient venus chercher leur plaisir? Le cadre social, le cadre de la nature, qui entoure nos amours, nous n'y pensons presque pas. La tempête fait rage sur mer, le bateau tangue de tous côtés, du ciel se précipitent des avalanches tordues par le vent, et tout au plus accordons-nous une seconde d'attention, pour parer à la gêne qu'elle nous cause, à ce décor immense où nous sommes si peu de chose, et nous et le corps que nous essayons d'approcher. La sirène annonciatrice des bombes ne troublait pas plus les habitués de Jupien que n'eût fait un iceberg. Bien plus, le danger physique menaçant les délivrait de la crainte dont ils étaient maladivement persécutés depuis longtemps. Or il est faux de croire que l'échelle des craintes correspond à celle des dangers qui les inspirent. On peut avoir peur de ne pas dormir et nullement d'un duel sérieux, d'un rat et pas d'un lion. Pendant quelques heures les agents de police ne s'occuperaient que de la vie des habitants, chose si peu importante, et ne risqueraient pas de les déshonorer. Plusieurs, plus que de retrouver leur liberté morale, furent tentés par l'obscurité qui s'était soudain faite dans les rues. Quelques-uns même de ces Pompéiens sur qui pleuvait déjà le feu du ciel descendirent dans les couloirs du métro noirs comme des catacombes. Ils savaient en effet n'y être pas seuls. Or l'obscurité qui baigne toute chose comme un élément nouveau a pour effet, irrésistiblement tentateur pour certaines personnes, de supprimer le premier stade du plaisir et de nous faire entrer de plain-pied dans un domaine de caresses où l'on n'accède d'habitude qu'après quelque temps. Que l'objet convoité soit en effet une femme ou un homme, même à supposer que l'abord soit simple, et inutiles les marivaudages qui s'éterniseraient dans un salon (du moins en plein jour), le soir (même dans une rue si faiblement éclairée qu'elle soit), il y a du moins un préambule où les yeux seuls mangent le blé en herbe, où la crainte des passants, de l'être recherché lui-même, empêchent de faire plus que de regarder, de parler. Dans l'obscurité, tout ce vieux jeu se trouve aboli, les mains, les lèvres, les corps peuvent entrer en jeu les premiers. Il reste l'excuse de l'obscurité même, et des erreurs qu'elle engendre, si l'on est mal reçu. Si on l'est bien, cette réponse immédiate du corps qui ne se retire pas, qui se rapproche, nous donne de celle (ou celui) à qui nous nous adressons silencieusement, une idée qu'elle est sans préjugés, pleine de vice, idée qui ajoute un surcroît au bonheur d'avoir pu mordre à même le fruit sans le convoiter des yeux et sans demander de permission. Cependant l'obscurité persiste; plongés dans cet élément nouveau, les habitués de Jupien croyant avoir voyagé, être venus assister à un phénomène naturel comme un mascaret ou comme une éclipse, et goûter au lieu d'un plaisir tout préparé et sédentaire celui d'une rencontre fortuite dans l'inconnu, célébraient, aux grondements volcaniques des bombes, au pied d'un mauvais lieu pompéien, des rites secrets dans les ténèbres des catacombes.[1]

Deux sources d'inspiration traversent ce passage : la Bible et l'antiquité greco-romaine.

Il s'agit d'une scène qui historiquement s'est produite en janvier 1918. Je vais procéder à la façon de Barthes dans S/Z et distinguer les différents codes.

- Il y a l'intrigue romanesque : en juin 1916, le narrateur est de retour à Paris après deux ans d'absence. Il marche, et il s'agit d'une promenade inversée qui remonte d'abord dans le passé et dans l'histoire. Il marche vers le salon des Verdurin quand éclate une alerte, l'avion rappelle le thème de l'ange, dont ceux de Sodome et Gomorrhe. Le narrateur a soif, il se réfugie dans un hôtel où il va rencontrer M. de Charlus. Il repart, nous avons la description du métro pompéien.
- le code historique : dans une lettre à Mme Strauss du 13 février 1918, Proust raconte cette soirée:

Je tâcherais de venir sans Gothas,comme vous dites, et bien que je me trouve jamais sorti que les soirs de zeppelins, d'orage etc. Le soir des Gothas j'étais allé entendre le deuxième quatuor de Borodine chez les Gabriel de La Rochefoucauld. Comme j'étais parti presque au moment où la sirène a commencé, j'aurais pu être rentré très vite et éviter (c'aurait été la première fois) d'être dans la rue à ce moment-là. Mais le vieux chauffeur que j'avais pris n'a pu mettre en marche rue Murillo, et a eu ensuite une panne d'une demie heure avenue de Messine de sorte que n'ayant pas la patience d'attendre dans la voiture et restant à coté d'elle, j'ai tout entendu parfaitement. Mais le vieux chauffeur devait être sourd car quand arrivé chez moi je lui ai dit que s'il avait peur de rentrer, je pouvais le coucher dans mon petit salon, il m'a répondu : "Oh ! non je pars pour Grenelle. Ce n'est qu'une fausse alerte et il n'est rien venu du tout sur Paris." Une bombe éclatait rue d'Athènes à cinq minutes de chez moi pendant qu'il disait cela [...] [2]

Les journaux de l'époque nous apprennent que les pompiers ont été appelés à 23h25. Le métro a fermé ses grilles et les gens n'ont pu s'y réfugier. Quatre-vingt-onze bombes sont tombées sur Paris, faisant quarante morts. La censure interdit de donner le lieu de chute des bombes, mais tout le monde les connaît.
- Il y a donc une réalité historique filtrée par ce qu'a vu l'auteur qui s'élève jusqu'au mythe. Le texte présente un mouvement de restriction/dilatation.

Le texte se souvient de lui-même (voir édition Tadié p.395 t4), il a déjà été question de Pompéi quelques pages plus haut. C'est Charlus qui parle:

« Je ne sais pas, du reste, pourquoi il ne joue pas, on ne fait plus de musique sous prétexte que c'est la guerre mais on danse, on dîne en ville, les femmes inventent «l'Ambrine» pour leur peau. Les fêtes remplissent ce qui sera peut-être, si les Allemands avancent encore, les derniers jours de notre Pompéi. Et c'est ce qui le sauvera de la frivolité. Pour peu que la lave de quelque Vésuve allemand (leurs pièces de marine ne sont pas moins terribles qu'un volcan) vienne les surprendre à leur toilette et éternise leur geste en l'interrompant, les enfants s'instruiront plus tard en regardant dans des livres de classe illustrés Mme Molé qui allait mettre une dernière couche de fard avant d'aller dîner chez une belle-sœur, ou Sosthène de Guermantes qui finissait de peindre ses faux sourcils; ce sera matière à cours pour les Brichot de l'avenir; la frivolité d'une époque, quand dix siècles ont passé sur elle, est matière de la plus grave érudition, surtout si elle a été conservée intacte par une éruption volcanique ou des matières analogues à la lave projetées par bombardement. Quels documents pour l'histoire future, quand des gaz asphyxiants analogues à ceux qu'émettait le Vésuve et des écroulements comme ceux qui ensevelirent Pompéi garderont intactes toutes les dernières imprudentes qui n'ont pas fait encore filer pour Bayonne leurs tableaux et leurs statues! D'ailleurs n'est-ce pas déjà, depuis un an, Pompéi par fragments, chaque soir, que ces gens se sauvant dans les caves, non pas pour en rapporter quelque vieille bouteille de mouton rothschild ou de saint-émilion, mais pour cacher avec eux ce qu'ils ont de plus précieux, comme les prêtres d'Herculanum surpris par la mort au moment où ils emportaient les vases sacrés ? C'est toujours l'attachement à l'objet qui amène la mort du possesseur. Paris, lui, ne fut pas comme Herculanum fondé par Hercule. Mais que de ressemblances s'imposent! Et cette lucidité qui nous est donnée n'est pas que de notre époque, chacune l'a possédée. Si je pense que nous pouvons avoir demain le sort des villes du Vésuve, celles-ci sentaient qu'elles étaient menacées du sort des villes maudites de la Bible. On a retrouvé sur les murs d'une maison de Pompéi cette inscription révélatrice : Sodoma, Gomora».[3]

Pompéi a donc été évoquée plus tôt par Charlus. Paris est devenu Pompéi et Herculanum.

l'avion - C'est un premier code symbolique. Il y a déja eu un avion dans le texte, d'ailleurs tout revient deux fois dans la Recherche. Il y avait eu dans cette première rencontre avec un avion une sorte de transformation continue, Morel devenu Elstir devenu l'aviateur qui paraît un demi-dieu grec. Ce premier avion s'est élevé vers le ciel tandis que le second descend comme un dieu ou un ange du mal surgi de la nuit.

tuerait - Il y a un fort sentiment de culpabilité chez tous les clients de Jupien; les habitués de l'hôtel de Jupien ont intégré la culpabilité jusqu'à en faire une maladie: qu'importe la mort si on peut être libéré de l'angoisse. La crainte individuelle disparaît dans la crainte collective.

le rat - On voit également apparaître le motif du rat. Les rats ne sont pas très nombreux dans La Recherche, mais ils sont violents. Mme Verdurin en a une peur épouvantable, mais on sait qu'en réalité, c'est Proust qui en a très peur. Le rat renvoie au cauchemar à propos des parents transformés en souris blanches. (Tadié p.386 t2)

[...] les cauchemars avec leurs albums fantaisistes, où nos parents qui sont morts viennent de subir un grave accident qui n'exclut pas une guérison prochaine. En l'attendant nous les tenons dans une petite cage à rats, où ils sont plus petits que des souris blanches et, couverts de gros boutons rouges, plantés chacun d'une plume, nous tiennent des discours cicéroniens.[4]

On peut penser que les rats renvoient aux expériences du père médecin, père qui s'exclamait: «Les rats, Madame, les rats, il n'y a que cela!»
Cela renvoie à la perversion proustienne qui consistait à mettre à mort à l'aide de longues aiguilles des rats enfermés dans une cage. Il s'agit vraisemblablement de la figure paternelle. Le pervers est condamné à rejouer éternellement la même scène pour obtenir une maigre jouissance. Ici, ce rite funèbre s'accorde à l'agonie de Paris.

Pourquoi Pompéi? - Il s'agit d'une réécriture de Pline le Jeune. A la question «Quel personnage auriez-vous voulu être?», Proust avait répondu «Pline le Jeune». J'ai élaboré par le passé six hypothèses pour tenter d'expliquer cette réponse, dix ans plus tard j'en ai découvert une septième qui est peut-être la meilleure. Je vais vous la présenter.
Vous connaissez tous la scène, Pline est en train de lire Tite-Live, l'éruption a commencé, les gens sont affolés et courent, quittent la ville, il continue de lire. Enfin Pline et sa mère se décident à quitter la villa, lui soutenant sa mère «alourdie par l'âge, l'embonpoint et l'effroi». Il décrit la fuite, la nuit, la peur.

[...] la nuit comme on l’a dans une chambre fermée toute lumière éteinte (nox qualis in locis clausis lumine exstincto). On entendait les gémissements des femmes, les vagissements des bébés, les cris des hommes. On ne pouvait percevoir les visages. On cherchait à reconnaître les voix. Il y en avait beaucoup qui, par frayeur de la mort, appelaient la mort. Beaucoup qui élevaient les mains vers les dieux. Beaucoup, plus nombreux encore, disaient qu’il n’y avait plus de dieux et prétendaient que cette nuit serait éternelle et la dernière du monde. La cendre en abondance était lourde. Nous nous levions de temps en temps pour la secouer. Je ne geignais pas : je pensais que je périssais avec toutes les choses et que l’immense monde mourait en même temps que moi.

J'ai utilisé l'admirable traduction de Pascal Quignard dans Le sexe et l'effroi.[5].
Ce passage joue en sous-texte ou en intertexte dans le passage proustien que nous étudions. Je pense aujourd'hui que Proust a été touché par cette image de Pline à 16 ans essayant de sauver sa mère.

Sodoma - C'est encore une référence qui revient. «Sodoma, Gomora», c'est la jouissance mortelle, qui vient après l'évocation du rat, de Jupien, de Pompéi. «cette maison sur laquelle M. de Charlus eût pu prophétiquement écrire « Sodoma » comme avait fait, avec non moins de prescience ou peut-être au début de l'éruption volcanique et de la catastrophe déjà commencée, l'habitant inconnu de Pompéi.» (curieusement, Quignard ne l'évoque pas dans son livre): il y a une prescience de la catastrophe. Chaque époque qui se sait condamnée a une mémoire spéciale.
«Nous nous sommes souvenus de tout parce qu'avant la catastrophe nous avions une mémoire spéciale», dit Nabokov. (exactitude de la citation non garantie).
La Genèse, chapitre 18 et 19, ne précise pas le péché de Sodome. On ne l'apprend que par hasard, suite à une scène de western (sic): deux étrangers sont arrivés à Sodome, Lot les accueille sans savoir que ce sont des anges; les habitants de la ville les réclament, pour les «connaître», dit la Bible. C'est Vigny qui a "spécialisé" Sodome et Gomorrhe, en leur réservant un sexe.
Ainsi, cette nuit de Paris est comparée à la fois à celle de Sodome et à celle de Pompéi et à la dernière nuit avant le jugement dernier.

obscurité Ainsi qu'il existe du café décaféiné, il existe de l'érotisme désérotisé. Tel est l'effet de l'obscurité sur l'érotisme : elle supprime les préliminaires (les regards, les paroles), il ne reste que les mains et les corps, il y a désérotisation; il ne reste que les sens, Eros sans l'amour, le désir sexuel nu. Il y a suspension du jugement moral, du sentiment intérieur de culpabilité.
Il y a oubli de la mort par la quête du plaisir.
Pompéi était un lieu de débauche, une sorte de côte d'Azur romaine [rires], mais Pompéi, c'était les plaisirs avant la catastrophe, tandis que dans ce passage proustien, c'est dans la catastrophe elle-même que se situe le plaisir.

Tout cela est parfaitement résumé dans la dernière phrase : «Cependant l'obscurité persiste; plongés dans cet élément nouveau, les habitués de Jupien croyant avoir voyagé, être venus assister à un phénomène naturel comme un mascaret ou comme une éclipse, et goûter au lieu d'un plaisir tout préparé et sédentaire celui d'une rencontre fortuite dans l'inconnu, célébraient, aux grondements volcaniques des bombes, au pied d'un mauvais lieu pompéien, des rites secrets dans les ténèbres des catacombes.»

Léo Spitzer, réfléchissant après E.R.Curtius, remarque que Proust parle des choses les plus diverses, que la multiplication des subordonnées accompagnent les hasards du monde. Cependant, la multiplicité du réel, du temporel, est dominée par un esprit transcendant. Ce ne sont pas les petits faits chers aux réalistes qui intéressent Proust, mais le mythe éternel. L'histoire de Proust est une histoire du jugement dernier, un jugement païen sans dieu, sans lumière, sans espoir.


L'intervention de Tadié est finie. C'est le temps des questions, paresseuses, à peine des questions, plutôt des phrases croisées entre deux hommes qui n'ont pas vraiment besoin de se parler et de s'écouter pour parler de la même chose. L'accord est souterrain et profond, les signes en surface sont décousus et n'importent pas. Ils sont heureux d'un même bonheur dans leur livre.

A.C. : je remarque qu'il est fait allusion aux catacombes. Avant la Révolution, celle de 1830 je crois, on disait qu'on "dansait sur un volcan".
Il y a tout de même des expressions étonnantes, «les yeux seuls mangent le blé en herbe»...
C'est curieux ce rôle de Proust dans la spécialisation de Sodome...

J-Y. T. : Il a repris des vers de Vigny, qui nourrissait des soupçons envers les pratiques de sa maîtresse Marie Dorcival.

A.C. : j'ai accompagné un jour une thèse sur Pompéi au XIXe siècle. C'est impressionnant, tout le XIXe siècle parle de Pompéi. Je me demande s'il a beaucoup été fait allusion à Pompéi pendant la première guerre mondiale.

J-Y. T. : il y a ce livre d'Edward Bulwer-Lytton, Les derniers jours de Pompéi. Ce n'est pas un grand livre, mais tout le monde l'a lu, et il est probable que Proust l'a lu quand il était jeune. Il faudrait savoir tout ce que Proust a lu.
Il s'agissait de l'un des premiers bombardements touchant Paris. Les Allemands bombardaient Londres, j'allais dire "comme d'habitude" [rires], mais ils ont hésité à bombarder Paris, un évêque a même prêché que ce serait un péché. Là, il s'agit d'un bombardement de représailles, les Français ayant bombardé une ville allemande le soir de Noël. Mais cela, bien sûr, n'est pas précisé dans les journaux de l'époque.

A.C. : il y a également une allusion au Titanic, première grande catastrophe moderne.

J-Y. T. : Oui, mais aujourd'hui il n'y a plus d'iceberg... [rires]
A la fin du Temps retrouvé, nous sommes libérés de la fin du monde. En effet, la fin du monde ne signifie pas la fin de l'œuvre. L'art vit au-delà de l'histoire.
La section centrale parisienne du Temps retrouvé est peu connue et peu étudiée. Pourtant elle est pleine de révélations.

A.C. : On peut également y lire une allusion à Baudelaire.

Je n'ai plus rien noté, mais cela s'est terminé quasiment aussi abruptement.

PS : La version de sejan

Notes

[1] Le Temps retrouvé p.833 (t3-Clarac)

[2] lettre à madame Strauss du 13 février 1918 (merci à Tlön)

[3] Le Temps retrouvé p.806 (t3-Clarac)/p.395 (t4-Tadié)

[4] Du côté de Guermantes, p.87 (t2-Clarac)/p.386 (t2-Tadié)

[5] p.285. Merci à Etienne

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