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Second manifeste camp de Patrick Mauriès

Le camp de Mauriès n'est pas celui de Sontag.
Il s'agit bien d'excès dans les deux cas, mais celui de Sontag porte vers l'extravagance, l'excès de folie, c'est le dandysme de Wilde; celui de Mauriès serait un excès de retenue, une certaine austérité, c'est le dandysme de Barthes. Il y aurait un camp de l'ajout et un camp de l'effacement.

A quoi attribuer cette différence, à l'époque (1964/1979), au sexe (une femme/un homme), à la nationalité (américaine/française)? Ou tout simplement à une différence de tempérament?

Patrick Mauriès donne une étymologie possible de camp: si kitsch serait allemand et viendrait de pacotille, bon marché, inauthentique, camp relèverait directement de la sphère homosexuelle:
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une définition, comme disent les mathématiques, «exacte» du camp semble destinée à rester pour toujours en souffrance. Il y a une géographie du camp: le terme est aussi indéfiniment extensible ou rétractile dans l'espace qu'il l'est dans le temps; cet incessant flottement est encore accentué par l'usage que font du mot les différents auteurs, qui ne cessent de le fléchir vers de nouveaux lieux.

«camp» est, ainsi en Australie, un synonyme strict pour «homosexuel», mais prend en Amérique une couleur beaucoup plus riche, désignant par exemple une esthétique fantaisiste, une ludique irresponsable. Si l'on poursuit une enquête sur les lexiques, presque sans tenir compte des réalités (essentiellement américaines) du «camp», et en se fondant comme toujours d'un rêve de livres, on trouvera que l'anglais n'utilise le mot, selon les uns, qu'à partir du XVIIIe siècle, selon les autres après 1900. Seul Partridge, dans son Dictionary of slang, le pointe à cette date (1909), mais il en dit l'origine inconnue. De l'argot des rues de Londres, le mot passerait à l'argot commun et se dirait pour «homosexuel», à partir du sens original de pleasantly ostentatious, pour être ensuite adoptés par ceux qu'il désigne dans les années cinquante. Camp a, dans le New English Dictionary de Murray, le sens de se battre, de participer à des combats d'athlètes, ou à des concours de beuverie, celui de se disputer, enfin de camper. Il est associé à un to kemp archaïque ((combattre), et à un cample: se chamailler, to enter on a wordy conflict, avec pour référence une citation de l'Anatomy of melancholy: «if they be incensed, angry, chid a little, their wives must not cample again but take it in good part». Bref, tout un relent de disputatio, de querelle de mots, de rivalité obscure, essentiel certes à une définition du camp, mais sans rien qui concerne l'esthétisme. Le Dictionnaire d'américanismes de Deak donne camp pour l'abréviation pure et simple de campus; a camp queen est une jeune fille dont la personnalité rayonne sur la classe. L'encyclopedia americana donne bien le sens voulu — le faisant remonter au pleasantly ostentatious cité —, mais c'est pour avoir lu Susan Sontag… Camp n'existe pas, jusqu'à présent, en français; mais il serait peut-être prudent de reprendre en l'adaptant, une vieille définition de grammaire; et de soutenir que le mot camp n'est pas autre chose qu'un «mot vicaire» — indiquant ainsi que le lieu rêvé du camp, c'est l'inadéquat.

Patrick Mauriès, Second manifeste camp, p.65-66 (Seuil, 1979)
Etonnant dans ce livre le nombre de noms cités oubliés aujourd'hui: relation du camp à la mode, le camp comme une trop grande actualité, aussitôt démodée. Être et avoir été camp, est-ce possible?
Le temps, l'Histoire, l'oubli: comment vivre l'effacement sans être oublié? Importance de la biographie, trace contre la mort.

biographies lues :
on ne sait jamais ce qui importe le plus d'un point de vue camp, de l'œuvre elle-même ou de la biographie de son auteur: de l'œuvre ou de la vie de Pater, de l'œuvre ou de la vie de Strachey — exemple parfaitement approprié, puisque sa biographie compte à peu près autant, sinon plus, de pages que son œuvre écrite. Ni l'une ni l'autre (pas plus qu'une quelconque synthèse explicative) n'ont à porter l'accent, parce qu'elles sont pour le camp également fabuleuses, possibles objets d'un langage second.
fascination «culturelle» pour les vies de bibliothèques, pour la confusion de l'original et de la référence, du véridique et du romanesque, pour le jeu des interprétation gratuites, qui se retrouve dans la rhétorique de la question (quoi — de l'écrit ou de la vérité?) et anime le goût que le camp entretient pour la biographie. Sans doute faut-il y voir l'expression d'une (fausse) pulsion mimétique, cette pulsion qui entraîne avec passion toute biographie tant soit peu extravagante, et très précise, genre éminemment anglais qui, pour des raisons sans doute facile à déterminer, n'est jamais très bien accepté en France.
Ibid., p.36-37
biographies écrites :
Un personnage camp est toujours en train d'écrire sa biographie: récit très détaillé, comportant une foule de gestes et d'actes superbes, ponctué de coups de théâtre, de retours dramatiques, de départs définitifs, etc. Grevé aussi d'une immaîtrisable lassitude, et d'un désintérêt profond. Tout à fait exemplaire de cet état de choses, la phrase de Genet (qui est, notons-le, au passé simple): «Se regardant faire, il pensa: "il virevolta"…»
Ibid., p.88
Lire les vies superbes des autres, écrire la sienne sur un mode épique, mais en réalité pratiquer l'effacement, la dérobade:
il faut jouer, dit Gracian, du silence comme d'un pouvoir: laisser non seulement croire qu'il cache quelque chose, mais aussi et surtout qu'il masque une intransigeante maîtrise de soi; le camp peut se définir comme une esthétique du bluff («car de même qu'au jeu la meilleure règle est celle d'écarter, la meilleure règle dans la vie est celle de savoir se soustraire», lit-on dans el Discreto) qui s'appliquant à soi-même aussi bien qu'à l'autre, ne cherchant pas à le dominer, mais à l'entraîner dans un jeu (il est vrai non sans dangers): l'autre se trouble, se fait énigmatique, incertain, objet silencieux d'une «disposition» perverse… Le camp ne joue jamais que sur de l'implicite, sur une somme de présuppositions dans lesquelles finalement il se perd.
Ibid., p.97
Se dérober pour échapper au temps, écrire pour le retenir et entériner qu'il est déjà trop tard. Le camp selon Mauriès, c'est l'immense nostalgie de la perte, la nostalgie par anticipation de tout ce que l'on va perdre:
faire de la citation une écriture, ce serait donc écrire sans oublier (le savoir, comme l'on sait, est au contraire destiné par essence à l'oubli; et tout lecteur tant soit peu averti ne manquerait pas de voir dans ce désir frénétique de ne rien laisser perdre, la conviction — ou du moins le soupçon — que l'essentiel s'est déjà perdu): le ''camp'' s'imagine prendre de court la mort, en se bondant d'une information toujours plus contemporaine.
Ibid., paragraphe de la fin.
Le camp se définirait donc face à la mort. L'attitude d'un Wilde relèverait d'un léger mépris, du rire devant l'inévitable, celle d'un Barthes de l'effacement, du refus d'insister — non sans tenter dans les deux cas de sauver par l'écriture ce qu'il serait possible de sauver.

Le théâtre appartient au camp

Dès Travers, le théâtre est associé au kitsch ou au camp.
Amusée de trouver dans cet extrait le mot de patronage qui survient à l'improviste à la fin de la longue présentation des personnages de Théâtre ce soir.
Confortée dans ma lecture de la pièce comme un pastiche de kitsch (est-il vraiment possible de mettre le kitsch en scène, est-ce justement cela le camp?) entraîné inéluctablement vers le tragique (l'incapacité du joli et de l'affectation à étancher la soif d'une parole vraie, le théâtre étant le lieu par excellence de la parole "jouée").

[...] Correspondant, dans ce schéma, au second cercle à partir de l'extérieur, le deuxième degré, par exemple, est peut-être déjà, en France, majoritaire. Il fonctionnerait, en somme, comme idéologie dominante*******. Sous la forme de l'une ou l'autre de ses variantes, camp, kitsch, rétro, parodie, citation, distanciation, effet V, etc., il est partout, dans la publicité, à la télévision, au cinéma. Le théâtre lui appartient presque tout entier ; qui songe encore, sinon quelque patronage, à monter une pièce classique au premier degré ?

******* Encore faudrait-il s'entendre sur ce degré-là. Songeons à ce qu'il en serait de jouer Racine comme de son temps (les costumes, les gestes, l'élocution, les voix) ou, mieux, comme il en est question dans certain film américain, de tourner en décors naturels, et au pays nippon, une version cinématographique de Madame Butterfly.

Renaud Camus et Tony Duparc, Travers (1978), p.67

Patrick Mauriès

J'ai entendu parler pour la première de Patrick Mauriès dans les commentaires quand j'ai parlé de Susan Sontag.

Je l'aurai rencontré moins d'un mois après, au cours du colloque Kitsch et arts scéniques.




toujours une photo de téléphone : Marie Pecorari, Patrick Mauriès, Isabelle Barbéris.

Nous avons assisté à une lecture par David Christoffel d'extraits du Second manifeste Camp, puis d'un court film de Benjamin Bodi et Laurent Charpentier présentant également des citations de ce livre.

Voici quelques notes prises lors de la table "ronde" (cf. photo ci-dessus) qui a suivi. Je vois peu à peu se dessiner une génération d'auteurs ou d'intellectuels que j'appelle "les enfants de Barthes", "les orphelins de Barthes" serait plus exact. Dieu que cet homme aura été et est encore aimé. J'espère qu'il le savait, qu'il l'aura su.



Comme d'habitude je renarrativise: il ne s'agit pas des mots exacts de Patrick Mauriès, mais de ce que j'en ai retenu, avec toutes les inexactitudes qui peuvent s'y être glissées.

L'idée de ce livre est venue à Patrick Mauriès lorsque celui-ci a découvert Candy darling, l'ami trans de Wahrol. C'était un être non assignable.

Pourquoi ce livre: pour garder une distance, pour restituer l'esprit du temps (le livre date de 1979), c'est-à-dire une jubilation, une ironie, une distance, et enfin pour appliquer la sémiologie (l'analyse du signe), qui était la culture du moment.

Ce livre n'est pas une satire, mais c'est malgré tout un jeu. Il développe cette idée devenue commune d'un artiste sans œuvre. Il s'appuie sur un texte de Susan Sontag. Il s'agissait d'un hommage à Susan Sontag, mais elle l'a très mal pris, sans doute parce qu'elle était en train de devenir très sérieuse en se tournant vers la politique. Ça s'est très mal passé (sourire embarrassé et rieur de Patrick Mauriès).

Selon Edward Gorey, le Camp est un vieux mot qui vient de l'argot de théâtre juif new yorkais.

Patrick Mauriès a bricolé son petit meccano (sic) sans intention de le publier et l'a donné à lire à Barthes. Celui-ci a donné le manuscrit aux éditions du Seuil sans même demander son avis à Mauriès.
C'était étonnant car Barthes était sérieux, pétri de culture classique, il n'était pas du tout dans cet esprit camp. Il a apprécié cette remise en cause.

remarque de Marie Pecorari: Pour moi le kitsch est moins ironique et le camp, davantage.

Patrick Mauriès mettrait le kitsh plutôt du côté du sublime, de l'excessif. Si le camp échoue, souvent cet échec est dû à une ambition trop grande.

Pour Isabelle Barbéris: le camp est une construction de l'éthos. Ce serait un très vieux mot français utilisée chez les anglo-saxons avant de revenir sur le continent. Le camp est plus politique que le kitsch. Le kitsch neutralisé glisse vers le dandysme.

Mauriès s'oppose à Sontag puisque pour elle le camp doit être naïf tandis que pour Mauriès il n'est jamais naïf. C'est peut-être une des raisons du mécontentement de Sontag, parce que d'une certaine façon Mauriès la traitait de naïve. Elle prenait tout cela très au sérieux.
Patrick Mauriès en a été très surpris, car les deux livres étaient différents, très liés à l'esprit du temps (1965 pour Sontag et 1979 pour Mauriès.)
Le livre a fait peur à Angelo Rinaldi. Il s'agissait d'une pseudo-philosophie se référant à la sémiologie, développant une idée, celle de la vie comme œuvre (// de l'artiste sans œuvre).

question d'Isabelle Barbéris: quelle place tient ce livre dans votre œuvre?
Patrick Mauriès — Je viens de sortir un tout petit livre Nietzsche à Nice. Il y a des choses qui reviennent, mais l'effet parodique est moins exploité.
Le second manifeste s'intéressait à des objets ordinaires.

remarque de Patrick Cardon: La revue FMR, ce n'était pas vraiment ordinaire !
Mauriès: oui... mais qui se serait intéressé à Capucci, etc ?

Patrick Cardon : Il y a un souci de rester victorien, un attrait pour cette période... La revue Le Promeneur ne s'intéressait quasiment qu'à des Victoriens...
Mauriès: oui... La période victorienne est une période de répression. La sexualité réprimée transparaît dans les lettres.

dans la salle: Y a-t-il eu des critiques qui n'ont pas vu l'ironie?
— Oui, Angelo Rinaldi, par exemple. Il y a eu une bonne réception dans les milieux de la Mode. Karl Lagersfeld commençait à créer. La Mode était en train de devenir un objet culturel, avec Kenzo, Chloé...
Ce sont des années qui ont été jubilatoires. C'était la création en s'amusant.


Le Second manifeste Camp est disponible dans deux ou trois bibliothèques en France et est introuvable. Patrick Mauriès n'a pas semblé opposé à la proposition de Patrick Cardon de le rééditer.

Le style Camp par Susan Sontag

En 1964, Susan Sontag publia un article sur le "Camp" appelé à devenir la référence pour cette notion. Elle n'en donne pas de définitions, ou plutôt elle en donne plusieurs, évoluant entre mauvais goût, farce, plaisir de l'exagération, définissant le "Camp" avant tout comme une attitude esthétique. Le "Camp" s'explique finalement davantage par des exemples que par des explications, étant la jouissance "d'en faire trop" ou le rire intérieur devant celui qui en "fait trop" avec un imperturbable sérieux (car celui qui jouit du "Camp" ne se départit jamais d'une invisible ironie, d'un indécelable recul, d'une certaine cruauté finalement, tandis que celui qui en est l'origine involontaire produit naïvement ce qu'il pense être la Beauté ou l'Art: aux premiers le "Camp", aux seconds le kitsch, le "Camp" devenant la jouissance d'un kitsch TROP kitsch pour être vrai).

A l'usage, il se trouve que j'apprécie énormément le "camp". Je faisais du "camp" sans le savoir.

L'article de Sontag prend la forme de cinquante-huit notes comme autant de fragments, dédiées à Oscar Wilde.

Le "Camp" est fondamentalement ennemi du naturel, porté vers l'artifice et l'exagération.
Susan Sontag, L'œuvre parle, p.307

1. Pour commencer par des généralités: "Camp" est un certain modèle d'esthétisme. C'est une façon de voir le monde comme un phénomène esthétique. Dans ce sens — celui du Camp — l'idéal ne sera pas la beauté; mais un certain degré d'artifice, de stylisation.
ibid, p.309

2. Il n'y a pas seulement une vision "camp", une manière "camp" de voir les choses. Le "Camp" est une qualité qui se découvre également dans les objets ou la conduite de diverses personnes. Il y a des films, des meubles, des vêtements, des chansons populaires, des romans, des personnes,des immeubles, porteurs de la qualité "camp"... Cette distinction a une grande importance. Le regard "camp" peut transformer entièrement telle ou telle expérience; mais on ne saurait voir sous un aspect "camp" n'importe quoi. La qualité "camp" ne se trouve pas exclusivement dans le regard du spectateur.
ibid, p.309

5. [...] L'art "camp" est, le plus souvent, un art décoratif qui met plus particulièrement en relief la forme, la surface sensible, le style, au détriment du contenu.
ibid, p.310

6. En un sens il est tout à fait correct de dire: "C'est trop bon pour que ce soit "camp", ou "c'est trop important", c'est-à-dire pas assez en marge. (il nous faudra revenir sur ce point.) Ainsi sera "camp" la personnalité et la plupart des ouvrages de Jean Cocteau, mais pas ceux d'André Gide; les opéras de Richard Strauss, mais pas ceux de Wagner; les mélanges conçus à Liverpool et Tin Pan Alley, mais pas le jazz. D'un point de vue sérieux, de nombreux exemples de "Camp" sont, soit des œuvres ratées, soit des fusmisteries. Pas tous néanmoins. Ce qui est "camp" n'est pas nécessairement l'œuvre ratée, l'art à son niveau inférieur; mais certaines formes d'art gagnent à être vues sous l'angle du "Camp" — les meilleurs films de Louis Feuillade, par exemple, qui méritent très sérieusement admirés.
ibid, p.310

16. Ainsi la sensibilité "camp" est-elle à la fois aiguë et révélatrice que certains éléments peuvent être pris dans un double sens. Mais il ne s'agit pas des deux étages bien connus de la signification, celui d'un sens littéral qui se distingue parfaitement d'un sens symbolique. Il s'agit plutôt de la distinction entre le sens, sens quelconque, de l'objet en lui-même, et le sens de l'objet conçu comme pur artifice.
ibid, p.314

23. L'élément essentiel du "Camp", naïf ou pur, c'est le sérieux, un sérieux qui n'atteind pas son but. Il ne suffit pas évidemment que le sérieux manque son but pour recevoir la consécration du "Camp". Seul peut y prétendre un mélange approprié d'outrance, de passion, de fantastique et de naïveté.
ibid, p.316

25. La marque distinctive du "Camp" c'est l'esprit d'extravagance. [...] Le "Camp", c'est souvent la marque du démesuré dans l'ambition de l'artiste, et pas simplement dans le style même de l'œuvre. [...]
ibid, p.317

26."Camp", c'est un art qui se prend au sérieux, mais qui ne peut être pris tout à fait au sérieux, car il "en fait trop". Titus Andronicus et Strange interlude sont presque "camp", ou pourraient être interprétés comme tels. Pur "Camp", fréquemment, les morceaux d'éloquence, les attitudes publiques de de Gaulle.
ibid, p.317

27. Une œuvre qui aurait pu être "camp" ne l'est pas du fait qu'elle a atteint son but. Les films d'Eisenstein sont rarement "camp" car, en dépit de l'outrance, il atteignent pleinement la réussite dramatique. Il aurait suffit d'en "faire" un peu plus pour que ce soient de grands morceaux de "Camp" — en particulier, les époques I et II d'Ivan le Terrible. [...]
ibid, p.317

37. La première forme de sensibilité, celle de la grande culture, se fonde solidement sur la morale. La seconde, sensibilité de l'excès, qui inspire souvent l'art "d'avant-garde" contemporain, tire avantage d'une perpétuelle tension entre l'esthétique et la morale. La troisième, le "Camp", n'a que des préoccupations esthétiques.
ibid, p.322

38. Le "Camp", c'est une expérience du monde vu sous l'angle de l'esthétique. Il représente une victoire du "style" sur le "contenu", de l'esthétique sur la moralité, de l'ironie sur le tragique.
ibid, p.322

41. Le "Camp" vise à détrôner le sérieux, le "Camp" est enjoué, à l'opposé du sérieux. Plus exactement, le "Camp" découvre une forme de relation nouvelle, et plus complexe, avec le sérieux. On peut se moquer du sérieux et prendre la frivolité au sérieux.
ibid, p.323

42. On est séduit par le "Camp" quand on s'aperçoit que la sincérité ne suffit pas. La sincérité peut être ignorante, et prétentieuse, et d'esprit étroit.
ibid, p.323

44. Le "Camp" nous propose une vision comique du monde. Une comédie, ni amère, ni satirique. Si la tragédie est une expérience d'engagement poussée à l'extrême, la comédie est une expérience de désengagement, ou de détachement.
ibid, p.323

55. Le goût "camp" est avant tout une façon de goûter, de trouver son plaisir sans s'embarrasser d'un jugement de valeur. Le "Camp" est généreux. Son but: la jouissance. Le cynisme, la malice: purs artifices (Ou, s'il s'agit de cynisme, parlons d'un cynisme mou.) Le goût "camp" ne propose pas de prendre au sérieux ce qui est de mauvais goût: il ne se moque pas de l'œuvre achevée, du drame authentique. Mais il parvient à apprécier, à trouver un goût de réussite à des tentatives passionnées qui ont abouti à l'échec.
ibid, p.327

56. Il y a de l'amour dans le goût "camp", de l'amour de la nature humaine. Il goûte, sans vouloir s'ériger en juge, les menus triomphes et les outrances abusives de la "personnalité"... Le goût "camp" valorise chaque objet de son plaisir. Ceux qui sont pourvus de cette forme de sensibilité ne cherchent pas à se moquer de l'objet qu'ils nomment "camp". Ils en jouissent. Le "Camp", c'est de la sensiblerie.
(Il faudrait ici faire une comparaison entre le "Camp" et une bonne partie du "Pop Art". Le "Pop Art", quand ce n'est pas simplement du "Camp", procède d'un état d'esprit à la fois comparable et fort différent. Le "Pop Art" est plus sec et plus plat, plus sérieux, plus détaché de son objet, nihiliste en fin de compte.)
ibid, p.327

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