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Espoir

Wait before a door sometimes it will open.

James Joyces, Ulysses, p.82 (Penguin 1992)

Cosmas ou La Montagne du Nord, d'Arno Schmidt

«Il faut lire Arno Schmidt!», Michel et Elisabeth avaient été catégoriques. Et d'évoquer un auteur «qui a vraiment inventé un style», écrivant directement à partir des impressions («au bout de quelques pages on s'habitue», sic), usant d'un humour ravageur.

J'ai donc choisi un livre à la bibliothèque, je ne sais plus trop sur quels critères : un pas trop gros, un jamais lu (pour lui faire voir le monde, qu'il sorte des rayons), un qui date des œuvres anciennes de l'auteur, par souci de chronologie.

C'est effectivement un style. Si je n'avais pas été prévenue, j'aurais peut-être refermé le livre, ce qui aurait été dommage, car la difficulté du texte, autant par sa forme par son fond, s'accompagne d'une grande vivacité et d'une grande transparence: la syntaxe et le vocabulaire inhabituels ne gênent pas la compréhension.
Le livre est composé de courts paragraphes séparés par de simples retours à la ligne. Le point de vue se déduit du texte: qui parle, de quoi, n'est pas dit, ou indiqué entre parenthèse à la fin du paragraphe. Tout est à deviner.
Le vocabulaire est compliqué, si compliqué que l'auteur fournit un glossaire pour expliquer un certain nombre de termes latins qu'il utilise sans explication au cours du texte.

Il faut dire aussi que le contexte n'est pas ordinaire : l'an 541 après J-C. au nord de Byzance, en Thrace.
Pour le reste, la quatrième de couverture nous en dit presque trop.
Deux jeunes gens d'éducation opposée, un garçon et une fille, visitent ensemble maison, exploitation agricole, ville, et c'est à qui étonnera l'autre: «Sais-tu ce que c'est, connais-tu cela?» sont les questions récurrentes entre eux, mais aussi la question malicieuse de l'auteur au lecteur.

Exemple d'énigme :

«Tu ne connais pas non plus? — Vous ne savez vraiment pas grand chose!» (médisante); mais j'étais trop absorbé par la petite caisse capitonnée dans laquelle reposaient ces nouveaux animaux, 3 grands et 3 tout petits. «Non, ceux-là ne grandiront plus!» Elle sortit l'un d'eux, ramassa ses petites pattes dans son bras, lui flatta la fourrure (et un ronflement singulier vint du dedans de la bête, cependant qu'elle réduisait à une fente ses yeux verts et ouvrait avec aise une petite patte: tiens donc: un éventail de griffes s'était déployé!).
«Et ils sont mieux que les belettes?» : «Beaucoup mieux!» répliqua-t-elle en appuyant sur les mots, [...]
Arno Schmidt, Cosmas ou la Montagne du Nord, p.31

L'auteur dresse le panorama géographique, domestique et économique du lieu et de l'époque, sur fond d'intolérance religieuse. Nous assistons aux découvertes, à l'arpentage du monde et, inséparable de son arpentage, à son interprétation.

Le fond du livre est bien plus virulent qu'il n'y paraît: il s'agit de dénoncer l'obscurantisme exigé par la foi catholique en plaidant pour une science libre de ses observations et de ses conclusions:

«Celui qui aime la vérité, hait forcément Dieu — la réciproque, bien entendu, vaut aussi. / Pour des messieurs de cet acabit les éléments déterminants sont tout autres: par exemple ce que le "sagace" Augustin, le "grand" Cosmas ou même "Jésus en personne" ont dit — de Ptolémée ils en savent à peu près autant, qu'on dirait qu'il a vécu 100 ans après eux! / Quand j'ai la mathématique pour moi, je laisse volontiers à mon adversaire l'Eglise, les Pères et les deux Testaments! Oui: même tous les apocryphes et antilegomena, y compris Nicodème et le Pasteur d'Hermas! / La prière agit sur celui qui prie et non pas sur Dieu. Chacun s'injecte ce dont il a besoin. / Quand est-ce que cela s'améliorera?!: quand tout le monde sera obligé d'aller à l'école jusqu'à l'âge de 20 ans et qu'on aura supprimé les cours de religion! / — Pour mon imagination il n'y a rien de plus excitant que les nombres, les dates, les nomenclatures, les staistiques, les registres de lieux, les cartes.» Ibid, p. 78

Il faut dire que la pensée libre d'Arno Schmidt lui a valu bien des déboires. Ainsi, nous apprend la postface de Jörg Drews, «En 1955, Schmidt faillit être cité en justice pour blasphème et pornographie, sur plainte du «Volkswartbund» de Cologne, une ligue catholique de surveillance des mœurs, à propos de son récit Paysage lacustre avec Pocahontas. »

Le cinquante-quatrième jour, de Roland Brasseur

Je me suis bien amusée.

Il s'agit d'un roman paru aux éditions Baleine, éditeur du Poulpe: il s'agit donc a priori d'un roman policier. Cependant, s'il y a mystère, il n'y a pas meurtre, ni même crime. C'est un roman du doute, deux questions se posent:
- le maître secret de Georges Perec (sans e accent aigu) est-il Pierre Benoit (sans i circonflexe)?
- Claude François lisait-il Perec avant d'écrire ses chansons?


La première partie du livre donne des éléments biographiques sur Pierre Benoit, la façon dont il est perçu par Proust («Léon Daudet écrit de temps en temps que je suis le premier écrivain français, ce qui me fait un certain plaisir, et qu'après moi c'est Pierre Benoit, ce qui détruit le plaisir.»1 p.68 du Cinquante-quatrième jour), elle analyse et résume les romans de Pierre Benoit et démontre que celui-ci a largement puisé dans les classiques pour trouver des sources d'inspiration et les noms de ses personnages.
Puis le héros-narrateur, Pierre de Gondol (PdG), libraire de son état, découvre des inédits de Perec et une plaquette de poèmes de jeunesse de Benoit qui font vaciller ses convictions et sa raison. Il cherche alors alors des certitudes auprès des amateurs de Georges Perec, amateurs éclairés et universitaires fous.
La progression des faits avérés vérifiables aux faits imaginaires invérifiables est insensible et parfaite, j'ai regretté que l'auteur prenne la peine de démonter sa belle mécanique. J'aurais préféré qu'il laisse le lecteur se débrouiller seul, le moment où la logique bascule n'étant pas si difficile à repérer.


Mais ce qui fait le véritable intérêt du livre n'est pas là. C'est une mine de petits faits vrais ou moins vrais sur Pierre Benoit et Georges Perec (il faudrait tout vérifier, mais connaissant Roland Brasseur, 95% des renseignements doivent être vrais), un roman à clé concernant l'univers perecquien, une ode à la littérature.

Deux mouvements antagonistes parcourent le roman: d'une part le héros est un fou de littérature, il est persuadé par exemple que W. ou le souvenir d'enfance est écrit à partir de Jules Verne et tente de le prouver. Il reprend Vingt mille lieues sous les mers:
Une phrase avait attiré particulièrement mon attention: «En effet, là, sous mes yeux, ruinée, abîmée, jetée bas, apparaissait une ville détruite, ses toits effondrés, ses temples abattus, ses arcs disloqués, ses colonnes gisant à terre.»
J'étais persuadé de l'avoir lue dans W. Je vérifiai. Presque tous les mots étaient là, mais disséminés dans le texte. La phrase de Jules Verne était absente.
''Ibid.'', p.30
Dans la même lignée, le héros fait la liste impressionnante des sources de Pierre Benoit: toute la littérature y passe (p.64). Saussure voyait des anagrammes partout, Gondol voit des centons partout. Que les mêmes lettres et les mêmes mots soient les os et la chair de tout texte ne paraît pas l'effleurer.

Cependant lorsque ce sont les universitaires, les «herméneutes délirants» (p.199), qui font le même genre d'extrapolations, Gondol se rend compte de l'aspect outré des démonstrations qu'il expose platement. C'est en fait le charme profond du livre pour tout lecteur qui connaît lui-même le vertige de l'interprétation (ce que j'appelle le syndrome Kinbote) : on a beau savoir qu'on exagère, cependant, cependant, une intime conviction, un désir de croire, un tel désir que le texte nous révèle ce qu'il a caché à tous les autres…

La disparition sous la forme de la non-apparition, de la non-advenue, hante les personnages du livre; ce qui n'a pas eu lieu les obsèdent:
- Pourquoi Perec n'a-t-il jamais évoqué le millefeuille?
L'intervention du jeune chercheur andorran part d'un constat. Dans la tentative d'inventaire des aliments liquides et solides que j'ai ingurgités au cours de l'année mille neuf cent soixante quatorze», Perec mentionne soixante-quinze pâtisseries, si l'on compte les clafoutis qu'il classe à part. Dans cette liste, pas de millefeuille. L'orateur analyse longuement l'absence de millefeuille dans La Vie mode d'emploi, remarquant a contrario la relative abondance de gâteaux et sucreries (mousseline aux fraises, charlottes aux myrtilles, mint cake, tarte aux compotes, etc), abondance d'ailleurs prévue dans le «Cahier des charges» rédigé par Perec avant l'écriture du roman. Cette absence est le masque d'une présence obtuse, pour reprendre un terme utilisé par Roland Barthes dans sa «Note de recherche sur quelques photogrammes d'Eisenstein», Cahiers du cinéma, numéro 222, juillet 1970, pages 12-19: au chapitre XXIII, page 134, «une lourde table à quatre feuilles et à piétement central» et, au chapitre LXXIX, p.472, la ville de Milwaukee permettent, selon une technique oulipienne plagiée par anticipation dans la page «Jeux» du numéro 121 de Fripounet et Marinette, la recomposition MIL-waukee + quatre-FEUILLEs=MILLEFEUILLE.
Ibid., p.124
- Pourquoi Perec, dans son lipogramme en e des Chats de Baudelaire n'a-t-il utilisé aucun des mots du même lipogramme composé par Benoit dans sa jeunesse?
Que l'un des 37 poèmes de Dalby [Benoit] soit un lipogramme en e n'a rien d'étonnant. Ce qui en revanche est proprement stupéfiant, c'est que, à l'exception des insignifiants «nos» et «mais», aucun des mots du texte de Dalby ne se retouve dans celui de Perec.
Ibid., p.191
- Quels sont les livres que Pierre Benoit n'a pas écrits? (p.196)

Etc. (Que dire du jeune Coréen qui commence par traduire les cases noires des mots-croisés de Perec? et des anagrammes du nom de l'auteur dissimulé dans le texte? (j'en ai repéré trois, j'en donne un: blond à rassurer) et des citations glissées ça et là dans le texte, Proust, Flaubert, les paroles de My way? et des jeux sur les chiffres?)

Le chapitre 26 est un fantastique exercice de style sur le sonnets Les chats de Baudelaire (Les amoureux fervents et les savants austères). Il en propose 37 variations. Je donne quelques premiers vers et leur contrainte:
vers monosyllabique: Le gros bouc en plein rut et le clerc un peu terne
le synonymique: Les dévots passionnés et les lettrés blafards
le canino-antonymique: L'esseulé négligent, le cancre rigolard

Enfin, à un autre niveau, il apparaît que ce livre a aussi pour objectif (secondaire? Il me semblait que oui, mais finalement, ça pourrait être l'inverse… comment savoir?) de soutenir la biographie de Perec par Vlad Bodelis («La plupart des perecquiens patentés font mine de la dédaigner, tout en la gardant à portée de la main. Il lui arrive d'avoir trop d'imagination, mais il a recueilli un nombre incalculable de témoignages et je crois qu'il pourrait t'être utile» (p.79)) et de se moquer de Brenda Mergan («D'abord vérifier l'exactitude des anagrammes, et de leur transposition en prose; à le négliger pour Alphabets, une Brenda dont je tairai charitablement le nom patronymique a perdu quelques peu de sa crédibilité, si mes renseignements sont exacts.» (p.90) Les coups de griffe se multiplieront, tant et si bien qu'à ma grande surprise, j'ai trouvé une réponse sur le net).

Tout cela donne un nouveau relief à ce que j'ai entendu pendant une semaine, (la moitié des personnages du livre étaient présents à Cerisy), cela me permet de comprendre deux ou trois allusions de-ci de-là. (Et je bénis le ciel de ne pas avoir su à ce moment-là avec qui je me trouvais. Cela m'aurait beaucoup trop impressionnée, tant de spécialistes d'un coup).



Note
1 : tome XXI de la Correspondance de Marcel Proust. lettre à Sir Vidal Sassoon

Comme chien et chat

le le le enfin peu importe était tout à fait à l'image de la vie si vif si agité si animé dans sa jeunesse sautant cabriolant puis évoluant lentement vers l'immobilité la raideur l'impossibilité ou simplement le manque d'envie de bouger eh bien oui il a suivi exactement ce processus à présent hélas très avancé de sorte que de sorte que il reste dans la cour il se lève rarement tout juste fait-il dans l'après-midi une petite visite de courtoisie de digestion de politesse à la voisine qui d'ailleurs ne manque jamais de lui donner deux ou trois biscuits et de célébrer justement sa courtoisie son amabilité sa gentillesse l'éloquence de son regard au point qu'elle se promet bien si un jour elle a un chien mais elle-même n'est pas si de prendre un chien précisément de cette race-là de cette espèce exactement comme celui-là le plus semblable pos mais ça ne sera pas facile parce qu'elle a déjà trois ou quatre chats et ils pourraient bien ne pas faire très bon ne pas voir d'un très bon mais bon maintenant à présent même les chats ces chats de la de cette que pourtant il a poursuivis toute sa vie durant comme par l'effet d'un pacte d'un automatisme d'un parce qu'il le fallait bien parce que c'est l'usage la convention l'usage sans d'ailleurs jamais il aurait d'ailleurs été bien at il n'est pas sûr du tout qu'il aurait eu le dessus le dernier le ne le ne lui ne se donnent même pas la peine de restent tranquillement immobiles eux aussi quand ils le voient paraître sachant bien qu'il ne va pas qu'il ne va certes pas qu'il ne risque pas de et c'est un spectacle assez curieux

Renaud Camus, L'Inauguration de la salle des Vent, p309

La joie

J'ai dit : «Tu ne me crois pas, Thomas ; ils ont tellement meurtri ton âme qu'elle est sortie de toi ; comment pourrais-tu donc penser à la joie ? Mais la joie existe, Thomas, c'est seulement maintenant que j'essaie d'en médire en disant qu'elle n'existe pas et qu'elle n'a jamais existé. Mais souviens-toi, Thomas, peut-être que toi aussi tu t'es roulé dans la mousse, peut-être que toi aussi tu as eu un pelage de velours et que tu n'as pas toujours été obligé de chercher des déchets sur des champs de ruines. »
Je me suis retourné brusquement, Thomas a sursauté, mais il ne s'est pas enfui.
« Tu vois, Thomas, je ne te harcèle pas, tu commences un peu à me croire. Mais seulement à moitié, comment est-ce que je dois m'y prendre pour t'expliquer ce que c'est que la joie. Une petite assiette de lait pour toi, Thomas, où la crème surnage, un petit pain tartiné de beurre, du foie cru, se coucher au soleil et se dorer en paix. C'est tout cela, la joie, tu dois me croire.»

Jiri Weil, Vivre avec une étoile, p 70

NB : Thomas est un chat, le narrateur un Juif tchèque en 1942

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