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Renaud Camus - L'Amour l'Automne, chapitre 3, note 16 (creusement)

**************** Car en effet l’arc est immense des virtualités d’interprétation auxquels peut-être soumise, et de par son dépouillement même, la sculpture de Richard Serra. Personnellement je n’en dirais pas tout à fait autant, et même très au contraire, de celle d’Anthony Caro, que longtemps j’ai cru aimer beaucoup, et d’abord en ses manifestations les plus lourdes (littéralement), telles que cette pièce si massive, Palace, qui des mois durant fut au premier étage, en cette maison même (et je ne sais même pas comment on avait bien pu arriver à la hisser jusque là) ; mais cet artiste m’a déçu, à la longue, et tout spécialement à l’occasion de la petite exposition de Paris, cet automne, la prétendue confrontation avec Manet, autour du Déjeuner sur l’herbe — franchement je n’ai jamais rien vu de plus absurde. (AA, p.202-203)

"l’arc est immense des virtualités d’interprétation auxquels peut-être soumise" : rappelle pages 2001-201 "mais le soupçon nous vient qu’on en trouverait à la présence de n’importe quelle œuvre, le problème dès lors n’étant pas le défaut de raisons ou de liens, mais leur surabondance au contraire'' (voir ici, en fin de billet). On peut voir dans cette remarque de la distanciation, de l'auto-ironie ou de l'inquiétude (ce n'est pas incompatible).
L'appel de note semble se faire autour de race/arc/Serra.

Nous avons ici quelques notations personnelles, de critique d'art, qui change des montages de citations.
Anthony Caro fait partie des artistes exposés à Flaran en 1997.

Le Palace est également un livre de Claude Simon. Quelques lignes en ont été utilisées dans le deuxième fil, qui débute page 164: «moyennant quoi sans doute ils se consolent de cette malédiction qui les force à errer sans trêve d’un palace posé, ou plutôt hissé à dos d’homme sur les neiges étincelantes à un palace entouré de palmiers (puis de nouveau au sein des solitudes glacées, puis de nouveau sous le bruissement rêche des palmes balancées et cela sans espoir de fin ni de changement sinon de temps à autre»

Caro a produit/construit/créé une sculpture s'intitulant Le déjeuner sur l'herbe.
La «petite exposition» a eu lieu à Orsay du 7 octobre 2005 au 8 janvier 2006. Le nom de l'exposition était très églogale: Correspondance. On ne trouve pas trace de cette visite dans Le Royaume de Sobrarbe, le journal de 2005. Il faut supposer que Renaud Camus l'a vue en même temps que l'exposition sur les Russes.

  • arc, race, Manet, double, Caro/Caron/Charon, correspondance

« Et maintenant cela dépend de toi. (AA, p.202-203)

Non identifié. Apparaît p.199 sous la forme : « Et maintenant tout dépend de toi.»

  • variation

— Dieu a marqué les jours de ton règne, et il en a marqué la fin. » (AA, p.203)

C'est la signification de Mené, décrypté par Daniel (Daniel 5,26) (on trouve aussi Mané)

  • Mené, signe, interprétation (cf.les "virtualités d'interprétation" quelques phrases plus haut)

En fait Histoire d’Eugène a été réédité dans les années récentes, et de toute façon il doit être possible de se procurer, au prix de quelques recherches sur le net, un exemplaire de l’édition originale (1930). (AA, p.204)

Livre de Pierre Minet. Cette phrase corrige la phrase p.199, qui insinuait qu'il était très difficile de trouver ce livre.

  • Eugène, Minet (Minet/Mené/Manet), Pierre

L’élégant Acer Aspire 5670 est un étonnant concentré des toutes dernières technologies mobiles, qui intègre la puissance de pointe et la polyvalence de la Technologie Mobile Intel® Centrino ® Duo, offrant des performances continues. (AA, p.205)

Encore du spam? Phrase sans rapport avec le reste, sans doute un "accident", mais qui s'insère ici grâce à "acer" (arc) et duo (double). Et par le cocasse de la coïncidence qui tombe à pic.

  • acer, Serra, arc, double

Ou bien, « Miss Landon you are Miss No ». (AA, p.204)

Suite de la page 199 (marqué par le "Ou bien" qui laisse supposer que c'est encore le capitaine qui parle): «Miss Landon, you are a spy.»
Nous avons changé de fil, mais la "conversation" continue avec la page 199, en une sorte de commentaire ou dialogue.

  • Manet/Monet, Landon/ Roland/ Moran/ Morgan,...

Le docteur Morgan, qui a terminé ses préparatifs, émet une sorte de sifflement, assez faible, continu, à peine modulé. (AA, p.204)

Projet d'une révolution à New York, de Robbe-Grillet? à vérifier

  • Morgan

La richesse des distances, la profusion de la végétation, la délicatesse des passages : the civilisation, after India.(AA, p.204)

Peter Walsh dans Mrs Dalloways, évoquant l'Inde en marchant dans Londres. Toujours en écho à la page 199. On dirait que cette page suit le déroulement des thèmes de la page 199 (principe d'écriture qu'on a rencontré jusqu'ici avec des pages d' Été).

  • Peter (Pierre), Peter Walsh, W, Woolf, Indes, fin de la civilisation (la douceur de vivre), passage.

J’insisterai surtout sur cela. (AA, p.204-205)

Le Vice-Consul de Marguerite, page 179-180: «Peter Morgan parle du livre qu'il est en train d'écrire: — Elle marcherait, dit-il, j'insisterai surtout sur cela.»
En trois phrases successives, nous rencontrons Robbe-Grillet, Virginia Woolf, Marguerite Duras, balayant des sources primordiales (primitives et fondamentales) des Églogues.

  • Peter, Morgan, Duras, Inde

Je pensai à l’obole de Charon. (AA, p.205)

Le Zahir de Borgès. Déjà rencontré page 160 (neuvième note).
Nouvelle du recueil L'Aleph, qui est une lettre.
pièce de monnaie
Charon est le passeur et le meneur de barque.

  • monnaie (Monet, etc), Charon/Landon/ Roland/ Moran/ Morgan, bateau, thème marin ou nautique, lettre

Yo era en mis suenos, don Ramon, viajero / del aspero camino… (AA, p.205)

Antonio Machado. Langue espagnole, comme Borgès.

Le poème entier :
Yo era en mis sueños, don Ramón, viajero
del áspero camino, y tú, Caronte
de ojos de llama, el fúnebre barquero
de las revueltas aguas de Aqueronte.
Plúrima barba al pecho te caía.
(Yo quise ver tu manquedad en vano.)
Sobre la negra barca aparecía
tu verde senectud de dios pagano.
Habla, dijiste, y yo: cantar quisiera
loor de tu Don Juan y tu paisaje,
en esta hora de verdad sincera.
Porque faltó mi voz en tu homenaje,
permite que en la pálida ribera
te pague en áureo verso mi barcaje.

Nous trouverons une traduction tâtonnante, tâtonnée, du poème dans les chapitres courts.
A noter : "camino", le chemin.

  • Ramon, Charon, bateau, thème marin ou nautique, lettre

Jusqu’à « …au florin irréversible de Léopold Bloom ; au louis dont l’effigie trahit, près de Varennes, Louis XVI en fuite. Comme dans un rêve, la pensée selon laquelle etc. (AA, p.205)

Toujour "Le Zahir", cf. plus haut. Insistance sur la pièce de monnaie

  • monnaie/Monet, Charon/Landon/ Roland/ Moran/ Morgan, bateau, thème marin ou nautique, lettre

Il n’apprécie pas ma conversation qui commence toujours par « Yes, but… ». (AA, p.205)

S'agit-il du capitaine du Manet, qui n'apprécierait pas qu'Emmelene Landon commence ses phrases par «Oui, mais…»? (>Ou bien, « Miss Landon you are Miss No ». (AA p.199))

  • Landon, Manet, oui/non (=>opposition soit double en miroir), bateau, thème marin

Mille amitiés au capitaine Bartock. (AA, p.205)

Tintin. La déformation du nom du capitaine Haddock par Bianca Castafiore (in Les bijoux de la Castafiore? à vérifier)
homophonie avec Béla Bartók, musicien (toujours ce passage par les noms propres)

  • capitaine, bateau, thème marin, musicien

Les participants au colloque (mais tout cela est si loin !) se disputent à propos d’une photographie de l’hôtel Colon, que l’un d’entre eux a fait passer entre les travées : il s’agit de savoir si la lecture du roman serait affectée, oui ou non, par la présence de pareille image, entre ses pages. (AA, p.205-206)

Je ne sais de quel colloque il s'agit. Le seul dont j'ai retrouvé trace (dans la chronologie) s'intitule "Archives et Création". Il a eu lieu à Marbach, en Allemagne, en novembre 1997.
Je me souviens que Renaud Camus, invité à lire un chapitre de L'Amour l'Automne à Beaubourg en novembre 2006, a évoqué ce colloque. N'était-ce que parce que dans les deux cas, Marianne Alphant était la puissance invitante, ou cette réminiscence était-elle due à L'Amour l'Automne?

Hôtel Colon de Barcelone : voir la première partie de Palace, de Claude Simon. "Palace" est aussi une pièce de Caro, voir le début de ce fil.

  • colon (Colomb), palace, Claude Simon, Barcelone

There was always a woman dying of cancer even here. Même ici il y avait toujours une femme en train de mourir d'un cancer. (AA, p.206)

Promenade au phare. Cela nous ramène également à Anne Wiltsher.

  • Woolf, cancer, mort (de maladie), (Promenade au phare thème marin)

Et j’avais dû fuir, déjà blessé, entre les plates-bandes et les fausses colonnes romaines, à Barcelone, car on découvrit des traces de mon sang à travers toute la roseraie ; tandis qu’à Nauplie j’étais tranquillement assis sur un banc, la tête renversée en arrière comme un dormeur, mais les yeux grands ouverts encore. (AA, p.206)

Cela reprends Travers, p.240. Il me semble qu'on trouve également une variation sur ce thème dans Notes achriennes (à retrouver).
Je n'ai jamais compris à quoi cela faisait référence: un véritable récit de la part d'un amant (c'est ce que laisse présupposer l'appel de note dans Travers, qui se fait à partir de la phrase:«Il est question également de la soirée de la veille, qui semble-t-il était plus gaie sur la fin. Puis, je ne sais pourquoi, des parcs de Paris, de leurs activités nocturnes, et de l'aventure d'Antoine, qui, je peux bien le dire, aurait été laissé pour mort, près du Carrousel, en décembre dernier, si je n'étais intervenu à son secours»), un livre, un film, la poétisation de la condition fragile (pour dire le moins) de l'homosexualité?

139. — J'ai été assassiné, reprit-il d'une voix blanche, dans tous les jardins de l'Europe. En Arles, on m'a retrouvé mort, un matin, dans un long square triangulaire, en face de la Salle des Fêtes. À La Flèche, j'étais atrocement mutilé. Mon corps, à Athènes, avait été traîné sur le sable jusque dans un fourré, au pied du mur de la caserne des evzones. À La Tour-d'Auvergne, accroché à l'envers à la précaire balustrade de bois, il pendait dans le vide contre les orgues de basalte, tandis que commençaient à peine à se dissiper, à la pointe pâle d'un jour glacial, de longues traînées de brumes, régulières, blanchâtres. Il s'est passé près d'une semaine avant qu'on ne le retrouve, dans les jardins royaux de Caserte, dissimulé à la hâte parmi les broussailles. À Greenwich, j'étais crucifié. À San Severo, dans les Pouilles, ma bouche était pleine de terre. À Tours, près de l'archevêché, un canif de fausse nacre m'était resté entre les côtes. Et j'avais dû fuir, déjà blessé, entre les plates-bandes et les fausses colonnes romaines, à Barcelone, car on découvrit des traces de mon sang à travers toute la roseraie. Tandis qu'à Mytilène j'étais tranquillement assis sur un banc, la tête renversée en arrière comme un dormeur, mais les yeux grands ouverts encore. (Travers, p.240)

Le passage se fait sur Barcelone, et l'on observe que "Nauplie" remplace "Mytilène".

  • Barcelone, mort violente, variation

C’est donc un assassiné qui parle, et il dit : (AA, p.206)

Variation sur la première phrase de Fragments d'un discours amoureux de Barthes. Camus aime cette forme syntaxique (voir ici quelques exemples.)

  • variation, mort violente, Barthes

«L’usage que Mme Camusot fait de la métaphore, en disant à Blondet à propos de Diane : "Ce jeune homme est un fleur", nous paraît ne laisser aucun doute sur l’intention du romancier.» (AA, p.207)

Les guillemets signalent une citation, je ne sais de qui.
Diane de Maufrigneuse, Le Cabinet des antiques. Travesti, inversion.

  • Camusot, fleur, inversion, Diane

Il y avait là un garçon très beau qui ressemblait à Simon tel qu’il apparaît, en compagnie de deux autres personnages (dont l’un, celui de gauche, ressemble lui-même étonnamment, remarquons-le au passage, à Robbe-Grillet — un Robbe-Grillet qui serait garagiste, ou mécanicien, ou membre de quelque section anarchiste), et dans une pose (le garçon très beau), une tenue, un mélange de recherche et de simplicité, qui avaient représenté pour moi, des années durant, et aujourd’hui encore, au fond, l’image parfaite de l’idéale élégance, sur une photographie reproduite dans la revue Entretiens n° 31, au revers d’une autre montrant celle-là un mouvement de foule, une manifestation populaire, l’enterrement politique agité d’une leader anarchiste, dans les premiers mois de la Guerre civile. Une autre encore, quelques dizaines de pages plus loin, montre, celle-ci, diverses figures assemblées autour d’une table de fer, dans un jardin ("« L’Herbe »") : l’un de ces personnages est un enfant qui peut avoir sept ans, peut-être neuf — cependant il ne saurait s’agir de l’auteur lui-même, lequel est né en 1913, comme on sait (il est mort l’année dernière) ; alors que le cliché, si l’on en juge d’après les tenues des femmes, en particulier, doit être un peu antérieur à cette date, ou bien, selon la datation la plus tardive, coïncider à peu près avec elle. (AA, p.207 à 209)

13 est le chiffre de la mort.
Claude Simon est mort le 6 juillet 2005.

  • guerre, Barcelone, Claude Simon, Robbe-Grillet, mort

«La "sensation" de l’assemblage est somme toute commune aux deux œuvres », dit le catalogue. Et certes on le veut bien, mais, outre que la sensation de l’assemblage" pourrait être commune à n’importe quelles "deux œuvres" dès lors que la seconde se présente explicitement comme une variation formelle sur les thèmes fournis par la première (l’assemblée dans un parc, dans un bois, la nappe étalée, le repas de plaisir au creux d’une clairière), quel intérêt y a-t-il à transposer en des formes d’acier, au demeurant sans grâce particulière, à son avis, et même assez ingrates, les figures familières d’un tableau célèbre entre tous ? (AA, p.209-210)

Retour au thème du début du fil: l'exposition "Correspondance" au musée d'Orsay.
Peut se lire comme une critique des Églogues (ou tout simplement une interrogation sur le bien-fondé des Églogues, fabriquée finalement selon le même principe de correspondances.

  • double, variation, Manet, Caro, fonctionnement des Églogues

Le propre de la réalité est de nous paraître irréelle, incohérente, du fait qu’elle se présente comme un perpétuel défi à la logique, au bon sens, du moins tels que nous avons pris l’habitude de les voir régner dans les livres. (AA, p.210)

Citation de L'Herbe, de Claude Simon, dont on vient de parler.
Les Églogues ressembleraient donc davantage à la réalité…

  • Claude Simon

Manneret prend d’abord Johnson pour son fils, il le prend pour Georges Marchat, ou Marchant, il le prend pour monsieur Tchang, il le prend pour Sir Ralph, il le prend pour le roi Boris. (AA, p.210)

La maison de rendez-vous de Robbe-Grillet.
Tous les noms ont des résonances églogales (ce qui est normal puisque la trilogie de Robbe-Grillet est un pilier primitif des Églogues: il ne s'agit pas de coïncidences, mais de construction: ce sont les noms que l'on trouve dans Duras Le Vice-Consul et Robbe-Grillet Projet de révolution, La maison de rendez-vous et Souvenirs du triangle d'or qui ensuite ont amené à eux toux les autres par associations et déformations.

  • Manneret/Manet, Johnson, George (Georges), Tchang (Tintin), Ralph, le roi Boris, confusion sur l'identité, double

Dans un roman autobiographique au rythme échevelé, dit encore l’article du Monde, l’écrivain livre ses souvenirs d’enfance et de l’île, dans les années 1930. Le récit qu’il fait de la révolution castriste est précis et détaillé, d’autant que la structure narrative se modifie imperceptiblement. (AA, p.211)

Phrases extraites d'un article de Bruno Patino dans Le Monde du 7 mai 2004. Il s'agit du livre d'Eduardo Manet, Mes années Cuba.
(J'en profite pour citer une autre phrase camusienne fétiche: «Fidel Castro à mon enterrement? Plutôt mourir!»)

  • île, Eduardo, Manet, Castro

La structure narrative se modifie imperceptiblement. La structure se modifie. (AA, p.211)

Là encore, allusion au fonctionnement des Églogues. auto-référence.

  • fonctionnement des Églogues

Vite Nemo, debout ! (AA, p.211)

Le personnage de la bande dessinée qui rêve et tombe du lit.
Voir ici des précisions sur les échos supplémentaires associés à l'auteur Winsor McCay.
Les allusions se font de plus en plus courtes, comme si tout ce qui a été vu était désormais considéré acquis et qu'il était possible de sauter souplement d'une référence à l'autre.

  • Nemo

C’était une bibliothèque. (AA, p.211)

Jules Verne, Vingt mille lieues sous les mers, capitaine Nemo

  • Nemo, bibliothèque, thème marin

Les obsessions et les problèmes de Monnet se reflètent dans sa musique avec une sensibilité de sismographe, et il semble que cet homme aimable et gai se libère dans son art de son côté sombre et nocturne. (AA, p.211-212)

Texte d'une boîte de CD.

  • Monnet/Nemo

On a donc, si l’on veut, dans la partie I : W1 (la roman fictif), et P1 (l’histoire Perec), et, dans la partie II, W2 et P2 redoublant, en reflet, les deux éléments de la première partie. (AA, p.212)

Misrahi à propos de W ou les souvenirs d'enfance de Perec.

  • W, île, double, miroir, destruction des juifs, mort

Ce qui est important pour Duchamp, c’est le travestissement, et le jeu qu’il y a derrière lui. (AA, p.212)

Marcel Duchamp s'habille en femme et est photographié sous le nom de Rrose Sélavy par Man Ray.

  • rose (couleur), fleur, travesti, double, identité, inversion

Nous sommes ici parmi des amis. Nous sommes ici entre amis. Il n’y a ici que des amis. We are here among friends. (AA, p.212)

Phrase de Lance, nouvelle de Nabokov.
La phrase en son entier: «We are here among friends, the Browns and the Bensons, the Whites and the Wilsons, and when somebody goes out for a smoke, he hears the crickets, and a distant farm dog (who waits, between barks, to listen to what he cannot hear).» Nabokov, Lance fin de la partie 1, utilisé dans Été, p.263

  • Lance, variation, chien, Wilson, Brown, White (couleur)

Il n’en reste pas moins que le chien Wilson, malgré la cure analytique à laquelle il est soumis, a encore une fois montré les dents à son maître lui-même. Voilà du moins ce qu’écrit Ralph Sarkonak, de Victoria, sur l’île de Vancouver, où il est allé rendre visite à sa mère (étant bien entendu, n’est-ce pas, que Vancouver, la ville, ne se trouve nullement sur l’île de ce nom, mais en face). (AA, p.212-213)

Nous savons tout sur ce chien grâce à une réponse de Renaud Camus lui-même. Remarquons une fois de plus la cohérence du réel (Lauren est un nom de La maison de rendez-vous).

  • Wilson, folie, île, double, identité (un nom, une ville et une île)

De même il faudra bien se garder de confondre Nauman, ses écrans, ses images, ses néons, ses lettres échangées (None Sing Neon Sign, 1970), et Wegman, avec les grandes photographies de ses braques et ses petits dessins (Woman with two hairs, 1976). (AA, p.213)

Ce petit dessin est reproduit dans Été page 24: «Rencontré Morgan Paul et regardé avec lui des dessins de W., du genre (Woman with two hairs)». Wegman s'appelle William.

  • nom (-man), identité, double (faux doubles), lettre, chien, William

La découverte du rayogramme (voir chapitre 6) confirme, s’il en était besoin, que parmi les multiples découvertes, fussent-elles « accidentelles » qui se présentent à un artiste au cours de ses recherches, il ne retient que celles qui répondent à ses préoccupations propres. (AA, p.213)

Man Ray : composante "man" commun aux deux noms précédents.

  • nom, Man, visible/invisible, lumière/ombre

Ils n’ont croisé personne le long du fameux "Chemin de campagne", ce jour-là, mais la brume était si dense, comme je l’ai déjà dit, que du champ qu’ils longeaient ils ne distinguaient rien, de sorte qu’un homme qui n’aurait pas voulu être vu aurait pu sans mal se soustraire à leurs regards. (AA, p.214)

Heidegger. Faut-il supposer que le passage se fait sur "chemin", par Weg-man ?
L'ombre et la brume, l'indistinction, sont un peu ce que produisent les rayogrammes.
Visible/invisible
Faut-il supposer que Camus a fait un détour par les "prairies d'Ehnried" lorsqu'il assistait au colloque à Marbach? Nous trouvons dans le journal de cette année une allusion à une "escalade de Todtnauberg" (Derniers jours, page 392), le chalet de Heidegger ("Todtnauberg" étant également un poème de Celan faisant un partie du recueil Lichtzwang, Contrainte de lumière).
homme = Man

  • man, chemin, brume, visible/invisible, brume/lumière

La vie, en effet, au lieu d’être faite de petits moments séparés qu’on éprouve l’un après l’autre, paraissait s’étendre devant nous comme une terre de rêve, tellement variée, si nouvelle, si belle, qu’aucune certitude ne semblait pouvoir jamais introduire de douleur, de joie, d’amour ni de lumière au sein de cette paix. (AA, p.214)

Fusion des deux citations qui nous ont été présentées au début du chapitre deux (aboutissement de la sonate).
- «La vie, en effet, au lieu d’être faite de petits moments séparés qu’on éprouve l’un après l’autre» : Virginia Woolf, Promenade au phare
- « paraissait s’étendre devant nous comme une terre de rêve, tellement variée, si nouvelle, si belle,» Dover beach, Matthew Arnold
La dernière partie de la phrase en revanche est la contraposée des vers du poème d'Arnold: «qu’aucune certitude ne semblait pouvoir jamais introduire de douleur, de joie, d’amour ni de lumière au sein de cette paix» célèbre la sérénité tandis que le poème d'Arnold proclame la confusion, le chagrin et la mort: «Hath really neither joy, nor love, nor light, / Nor certitude, nor peace, nor help for pain»

Cette thématique de joie et de lumière vient en contrepoint de la phrase précédente évoquant la brume, mais aussi par allusion, à condition de se reporter au journal Derniers Jours, à Celan, à la mort et à la lumière tout à la fois.

inversion, Woolf, Arnold, vie/mort, brume/lumière, semblant et faux-semblant


En revanche, pour Max de Bade (le dernier chancelier de Guillaume II), il faut chercher à Max, dans le dictionnaire, ou bien à Maximilien, bien qu’à la vérité il n’ait jamais régné sur rien, et n’ait fait aux affaires, même, que le passage le plus bref (en octobre et novembre 1918). Dans le Grand Larousse encyclopédique, par exemple, au-dessus de la photographie détourée qui le montre marchant en uniforme strict, les mains dans les poches, un bandeau noir à la manche gauche de son long manteau militaire, on voit la reproduction de la toile bien connue qui représente, elle, la mort par exécution, cinquante ans plus tôt, à des milliers de kilomètres de là, de son impérial homonyme, l’infortuné mari de l’impératrice Charlotte, ou Carlotta.
De ce tableau il existe plusieurs versions, le peintre ayant modifié plusieurs détails de sa composition au fur et à mesure que lui arrivaient par les journaux des précisions inédites sur les circonstances du drame. Il semble que son intention ait été de mettre en cause aussi clairement que possible celui qu’il tenait pour le véritable responsable de ce désastre, en l’occurrence nul autre que son propre souverain, l’empereur des Français. C’est ainsi que dans la version ultime les soldats chargés d’ouvrir le feu ont des tenues tout à fait voisines de celles des soldats français. Le dictionnaire commet d’ailleurs une erreur, à ce propos : car si c’est bien cette version-là qu’il reproduit en effet, la légende, au-dessous de l’image, prétend tout à fait à tort qu’il s’agit du tableau conservé en Amérique, en Nouvelle-Angleterre, tableau qui n’est qu’une première ébauche du sujet, tout à fait magnifique, sans doute, mais bien différente de l’œuvre achevée. (AA, p.216-217)

Cet "En revanche" s'oppose peut-être au précédent grand duc de Bade que nous ayons rencontré à propos de la condamnation à mord de Karl Sand, page 193, et qui se nomme à priori Louis 1er de Bade.
Max de Bade proposera la paix à Wilson à la fin de la première guerre mondiale.
Exemple d'erreur dans une légende… (c'est arrivé également pour une photo de Passage, à propos d'un hôtel de Cannes

  • Max, Bade, Wilson, Charlotte, Karl, mort violente, Manet, variation, double, confusion, légende

Justement Miss Landon est peintre. Elle tient son "journal". Elle s’embarque à bord d’un cargo dans l’intention de faire le tour du monde : son dessein est de produire en route des toiles et des pages, et de tirer de cette expérience un peu rude, sans doute, la matière d’un livre, d’un film et d’une exposition. (AA, p.217)

Emmelene Landon s'est embarqué sur le Manet cf. p.199. On peut supposer que les phrases entre guillements pages 204 et 205 sont des citations de son journal.

  • Landon, Manet, journal, thème marin

La longue mélodie du mouvement lent, Lento moderato, qui contient d’incontestables réminiscences de la "Romance" pour piano de 1918, est introduite par les bois. C’est une nouvelle évocation de la mer, paisible, puis agitée. Et il n’est certainement pas abusif d’y reconnaître des traces, une influence, une imprégnation du lieu de la composition, en l’occurrence Morar, donc, et le Station Hotel, avec ses vues sur le large et les îles.
Revenez cette après-midi. Onze et neuf dix-sept. (AA, p.217-218)

Croisement entre la critique musicale et les souvenirs personnels de Renaud Camus dans Rannoch Moor. Relire les pages 31, 33 à 35 de L'Amour l'Automne. Ces quelques lignes en sont la suite, ou l'écho.

  • Arnold Bax, mer, thème marin

Cependant il n’est pas douteux qu’Arnold, nourri comme il l’était de culture classique (serait-ce seulement par son père, un éducateur de renom), lorsqu’il évoque, au tout dernier vers de Dover Beach, des armées aveugles s’affrontant dans la nuit, songe à une bataille précise, un épisode de l’expédition de Sicile, une mêlée au cours de laquelle la confusion entre les combattants était encore aggravée, au moins, par la connaissance, de la part des uns, du mot de passe et de reconnaissance des autres : de sorte qu’il était tout à fait impossible, dans l’obscurité totale, de distinguer les amis des ennemis. (AA, p.218)

Voir Le Royaume de Sobrarbre, p.307-308. (Le traducteur de Thucydide est Denis Roussel…)

  • Matthew Arnold, Dover Beach, thème marin

Le changement de nom s’explique sans doute par le désir, de la part de la direction de l'hôtel, de ne pas trop insister sur l’extrême proximité de la gare, qui pourrait alarmer certains clients potentiels ; il ne faut pas oublier toutefois que du temps de Bax il était possible pour lui, dans ces solitudes qui nous semblent si marquées, de prendre un train de l’autre côté de la rue, ou de la route, et d’être à Londres neuf ou dix heures plus tard, sans avoir seulement à se soucier de "correspondances". (AA, p.219)

cf. toujours les pages 31, 33 à 35.

  • nom, Arnold, Bax, correspondance

Car la vie, au lieu d’être faite de petits moments isolés que Ouane est amené à vivre tour à tour, lui donnait soudain la sensation de former un grand tout, oui, comme une énorme vague qui allait l’emporter et viendrait avec lui se briser sur la plage, en contrebas, parmi les tombes fictives de l’équipe de tournage. Comment peut-on être amoureux d’un nom ? (AA, p.219)

Le début est une variation sur une phrase de Promenade au phare chapitre 9, partie 1: «how life, from being made up of little separate incidents which one lived one by one, became curled and whole like a wave which bore one up and threw one down with it, there, with a dash on the beach.»
La suite reprend la page 24 de L'Amour l'Automne. Il s'agit d'une anecdote concernant le film Breaking the waves, qui a été tourné sur la plage, à Morar: «La scène qui a été tournée sur la plage est celle de l'enterrement. De petites plaques de pierre avaient été dressées dans le sable pour figurer les sépultures des gens du village. Et comme il avait bien fallu graver des noms, sur ces plaques, on avait pris ceux de l'équipe de tournage.»

«Comment peut-on être amoureux d’un nom?» est une phrase que prononce l'héroïne, dans l'église, voir page 30 de L'Amour l'Automne.

  • variation, nom, Morar, sable, mort, Virginia Woolf, Promenade au phare, thème marin

Et maintenant, cela ne dépend que de toi : (AA, p.219)

  • variation. cf p. 199 et 202

« Hier soir je pensais à elle ; je parlais avec elle, comme je faisais souvent, plus aisément en imagination qu’en sa présence réelle ; lorsque soudain je me suis dit : mais elle est morte…» (AA, p.220)

En un certain sens (un sens un peu décharné, soit), on peut dire qu’il n’aima jamais qu’elle.

La citation entre guillemets est tirée du journal d'André Gide, Et Nunc Manet in Te - Journal 1939-1949, Pléiade 1959, pp.1123. Gide évoque sa femme Madeleine. La phrase suivante est un commentaire de Renaud Camus (du moins je suppose).

  • mort, journal, réalité/imagination

L’auteur apprécierait qu’on ne lise pas ces pages comme un roman. (AA, p.220)

Phrase de Virginia Woolf au dos de la première page du manuscrit des Vagues. voir page 25 de L'Amour l'Automne, soit à la suite de la page racontant l'anecdote des tombes. Les pages 24 et 25 de L'Amour l'Automne organisent ces pages, servent de fil directeur des thèmes.



Phrase qu'on peut imaginer Renaud Camus prononcer à propos des Églogues.

  • Woolf, The Waves, les Vagues

Ainsi que pourra vous le dire n’importe quel spécialiste des reptiles, le fer-de-lance est parmi les plus redoutables serpents connus de l’homme. Lorsque Nero Wolf s’en voit offrir un, Archie, son bras droit, sait qu’il est à deux pas de résoudre les crimes diaboliquement intelligents qui l’occupent à ce moment-là.

Phrase citée en anglais page 25. Ce thème continue sur la page 26.

Fer-de-Lance est le premier roman de Rex Stout à introduire le couple de personnages Nero Wolfe et Archie Goodwin.
Rex Stout est né dans l'Indiana, il a écrit The President vanishes, ce qui rappelle A Lady vanishes, film d'Hitchcock que Renaud Camus a toujours désigné comme étant le seul à montre la Caronie, dont le roi (rex) est Roman (cf. Roman Roi).

Notons que "Wolf" ici apparaît sans "e": erreur ou choix? Archie => a, r, c; Nero => noir, thématique des noms reprenant une couleur.
Le détective reste le symbole du lecteur déchiffrant les signes (voir Dupin et Le double assassinat dans la rue Morgue et La lettre volée de Poe.
Fer-de-Lance : Lance, chevalier, Percival, personnage des Vagues de Virginia Woolf.
reptile, serpent, snake => utilisation des lettres a, k (cf. l'exergue à la lettre).

  • Woolf, Wolfe, Wolf, Lance, Archie, Nero (noir, couleur) Wolf, détective/enquête,

On peut s’avancer soi-même entre les rayonnages, marcher, renoncer à des directions qui s’offrent interminablement de part et d’autre, s’aventurer au hasard, fermer les yeux, laisser aller la main sur les pans de livres, sur le plat des reliures : après quoi les choses, jamais, ne pourront plus être les mêmes. (AA, p.220-221)

Page 161, on avait déjà «Dans la bibliothèque vide il faudrait donc s’avancer soi-même entre les rayons, marcher, renoncer à des directions qui s’ouvrent interminablement de part et d’autre, s’aventurer au hasard —», phrase qui se poursuivait sans solution de continuité par une citation de Palace de Claude Simon:

Dans la bibliothèque vide il faudrait donc s’avancer soi-même entre les rayons, marcher, renoncer à des directions qui s’ouvrent interminablement de part et d’autre, s’aventurer au hasard — moyennant quoi sans doute ils se consolent de cette malédiction qui les force à errer sans trêve d’un palace posé, ou plutôt hissé à dos d’homme sur les neiges étincelantes à un palace entouré de palmiers (puis de nouveau au sein des solitudes glacées, puis de nouveau sous le bruissement rêche des palmes balancées et cela sans espoir de fin ni de changement sinon de temps à autre (AA, pp.161 à 169)

Il s'agit sans doute de la bibliothèque souterraine construite dans l'Arkansas par Philip Johnson, bibliothèque déjà rencontrée p.43 de L'Amour l'Automne et souvent citée dans Passage:

Dans la bibliothèque, pas un lecteur. On peut s'avancer soi-même entre les rayonnages, marcher, renoncer à des directions qui s'offrent interminablement de part et d'autre, s'aventurer au hasard, fermer les yeux, laisser aller la main sur les pans de livres, sur le plat des reliures. Un récit de voyage s'orne de la photographie d'un kiosque chinois, dans le jardin public de Para, après quoi les choses, jamais, ne pourront plus être les mêmes. (Passage, p.29)

La bibliothèque est clairement identifiée dans Le Royaume de Sobrarbe:

Pour des raisons églogales, j'ai acheté un livre sur Otto Wagner et un autre sur Philip Johnson ou plus exactement, car je n'ai pas trouvé sur lui de monographie générale telle que j'en cherchais sans trop y croire, un livre sur sa fameuse "maison de verre", à New Canaan, dans le Connecticut. C'est là qu'il nous a reçus, William Burke et moi, un jour de 1969 ou 1970. William l'avait rencontré quelques années plus tôt sur le campus de Hendrix College, dans l'Arkansas, où Johnson construisait une vaste bibliothèque universitaire souterraine, que j'ai beaucoup pratiquée moi-même, justement en 1970. Par des recherches internettiques, j'ai appris que cette bibliothèque avait été détruite, ce qui m'étonne et m'intrigue beaucoup. (Le Royaume de Sobrarbe, p.484)

  • bibliothèque, Arkansas, Philip Johnson

Cependant la mère de Celan, pour lupin, ne disait pas Lupine, qui est pourtant le mot le plus courant : elle disait Wolfsbohne, grain de loup (ou bien graine). "Wolf’s Bean" is one of several poems excised by [le poète] from his collection Die Niemandsrose of 1963, but carefully preserved by him. Il y a des roses dans la maison. Il y a sept roses dans la maison. Here the overshadowing past — the parenthesis **************** that takes up most of the poem — is framed in the spare reiterated evocation of survival’s present and future, embodied in the sleeping child… minimal words, halting speech rhythms, the bare bones of Celan’s art. (AA, p.220-221)

Il s'agit d'un poème que Celan n'a pas retenu pour le recueil de poèmes La Rose de personne. Ces quelques phrases mélangent des vers du poème et les explications du critique et traducteur Michael Hamburger.
Cette traduction et présentation de Hamburger date de 1997. Je ne sais à quelle date le poème Wolfsbohne a été connu du public (en existait-il une version allemande publiée? et si oui, à quelle date, depuis quelle date?
Toujours est-il qu'apparemment, si l'on en croit Été p.211, la grand-mère de Renaud Camus appelait son petit-fils "mon lupin":

— Ah, voilà mon lupin! disait ma grand-mère lorsque j'allais lui rendre visite, au Bon Pasteur, où elle allait mourir. (Été (1982), p.211'')

Cette citation nous ramène à Ralph Sarkonak, vu plus haut dans ce fil. En effet, en 2005 Sarkonak a posé une série de questions à Renaud Camus:

«Page... le narrateur dit que sa grand-mère que sa grand-mère l'appelle volontiers "mon lupin", c'est-à-dire, n'est-ce pas, mon petit loup. Et dès la page suivante vous informez le lecteur que Winifred Wagner appelait Hitler familièrement "Wolf", c'est-à-dire Loup, bien sûr. Pourquoi ce rapprochement? Quel rapport y a-t-il entre petit loup et le loup? (Le Royaume de Sobrarbe (2008), p.197)

  • rose (couleur), mort, loup, Celan, mémoire, destruction des juifs, grand-mère, Sarkonak



Je place après les explications le texte en lecture continue, dans l'espoir que vous puissiez percevoir la rapidité acquise à la lecture, l'impression de dévoilement, de course, d'écho, le plaisir de "passer" sans être arrêté.

**************** Car en effet l’arc est immense des virtualités d’interprétation auxquels peut-être soumise, et de par son dépouillement même, la sculpture de Richard Serra. Personnellement je n’en dirais pas tout à fait autant, et même très au contraire, de celle d’Anthony Caro, que longtemps j’ai cru aimer beaucoup, et d’abord en ses manifestations les plus lourdes (littéralement), telles que cette pièce si massive, Palace, qui des mois durant fut au premier étage, en cette maison même (et je ne sais même pas comment on avait bien pu arriver à la hisser jusque là) ; mais cet artiste m’a déçu, à la longue, et tout spécialement à l’occasion de la petite exposition de Paris, cet automne, la prétendue confrontation avec Manet, autour du Déjeuner sur l’herbe — franchement je n’ai jamais rien vu de plus absurde.

« Et maintenant cela dépend de toi.

— Dieu a marqué les jours de ton règne, et il en a marqué la fin. »

En fait Histoire d’Eugène a été réédité dans les années récentes, et de toute façon il doit être possible de se procurer, au prix de quelques recherches sur le net, un exemplaire de l’édition originale (1930). L’élégant Acer Aspire 5670 est un étonnant concentré des toutes dernières technologies mobiles, qui intègre la puissance de pointe et la polyvalence de la Technologie Mobile Intel® Centrino ® Duo, offrant des performances continues. Ou bien, « Miss Landon you are Miss No ». Le docteur Morgan, qui a terminé ses préparatifs, émet une sorte de sifflement, assez faible, continu, à peine modulé. La richesse des distances, la profusion de la végétation, la délicatesse des passages : the _civilisation_, after India. J’insisterai surtout sur cela. Je pensai à l’obole de Charon. Yo era en mis suenos, don Ramon, viajero / del aspero camino… Jusqu’à «…au florin irréversible de Léopold Bloom ; au louis dont l’effigie trahit, près de Varennes, Louis XVI en fuite. Comme dans un rêve, la pensée selon laquelle etc.

Il n’apprécie pas ma conversation qui commence toujours par « Yes, but… ». Mille amitiés au capitaine Bartock.

Les participants au colloque (mais tout cela est si loin !) se disputent à propos d’une photographie de l’hôtel Colon, que l’un d’entre eux a fait passer entre les travées : il s’agit de savoir si la lecture du roman serait affectée, oui ou non, par la présence de pareille image, entre ses pages. There was always a woman dying of cancer even here. Et j’avais dû fuir, déjà blessé, entre les plates-bandes et les fausses colonnes romaines, à Barcelone, car on découvrit des traces de mon sang à travers toute la roseraie ; tandis qu’à Nauplie j’étais tranquillement assis sur un banc, la tête renversée en arrière comme un dormeur, mais les yeux grands ouverts encore.

C’est donc un assassiné qui parle, et il dit :

«L’usage que Mme Camusot fait de la métaphore, en disant à Blondet à propos de Diane : "Ce jeune homme est un fleur", nous paraît ne laisser aucun doute sur l’intention du romancier.»

Il y avait là un garçon très beau qui ressemblait à Simon tel qu’il apparaît, en compagnie de deux autres personnages (dont l’un, celui de gauche, ressemble lui-même étonnamment, remarquons-le au passage, à Robbe-Grillet — un Robbe-Grillet qui serait garagiste, ou mécanicien, ou membre de quelque section anarchiste), et dans une pose (le garçon très beau), une tenue, un mélange de recherche et de simplicité, qui avaient représenté pour moi, des années durant, et aujourd’hui encore, au fond, l’image parfaite de l’idéale élégance, sur une photographie reproduite dans la revue Entretiens n° 31, au revers d’une autre montrant celle-là un mouvement de foule, une manifestation populaire, l’enterrement politique agité d’une leader anarchiste, dans les premiers mois de la Guerre civile.

Une autre encore, quelques dizaines de pages plus loin, montre, celle-ci, diverses figures assemblées autour d’une table de fer, dans un jardin («L’Herbe») : l’un de ces personnages est un enfant qui peut avoir sept ans, peut-être neuf — cependant il ne saurait s’agir de l’auteur lui-même, lequel est né en 1913, comme on sait (il est mort l’année dernière) ; alors que le cliché, si l’on en juge d’après les tenues des femmes, en particulier, doit être un peu antérieur à cette date, ou bien, selon la datation la plus tardive, coïncider à peu près avec elle. «La sensation de l’assemblage est somme toute commune aux deux œuvres», dit le catalogue. Et certes on le veut bien, mais, outre que la "sensation de l’assemblage" pourrait être commune à n’importe quelles "deux œuvres" dès lors que la seconde se présente explicitement comme une variation formelle sur les thèmes fournis par la première (l’assemblée dans un parc, dans un bois, la nappe étalée, le repas de plaisir au creux d’une clairière), quel intérêt y a-t-il à transposer en des formes d’acier, au demeurant sans grâce particulière, à son avis, et même assez ingrates, les figures familières d’un tableau célèbre entre tous?

Le propre de la réalité est de nous paraître irréelle, incohérente, du fait qu’elle se présente comme un perpétuel défi à la logique, au bon sens, du moins tels que nous avons pris l’habitude de les voir régner dans les livres. Manneret prend d’abord Johnson pour son fils, il le prend pour Georges Marchat, ou Marchant, il le prend pour monsieur Tchang, il le prend pour Sir Ralph, il le prend pour le roi Boris. Dans un roman autobiographique au rythme échevelé, dit encore l’article du Monde, l’écrivain livre ses souvenirs d’enfance et de l’île, dans les années 1930. Le récit qu’il fait de la révolution castriste est précis et détaillé, d’autant que la structure narrative se modifie imperceptiblement.

La structure narrative se modifie imperceptiblement. La structure se modifie. Vite Nemo, debout! C’était une bibliothèque. Les obsessions et les problèmes de Monnet se reflètent dans sa musique avec une sensibilité de sismographe, et il semble que cet homme aimable et gai se libère dans son art de son côté sombre et nocturne. On a donc, si l’on veut, dans la partie I : W1 (la roman fictif), et P1 (l’histoire Perec), et, dans la partie II, W2 et P2 redoublant, en reflet, les deux éléments de la première partie. Ce qui est important pour Duchamp, c’est le travestissement, et le jeu qu’il y a derrière lui.

Nous sommes ici parmi des amis. Nous sommes ici entre amis. Il n’y a ici que des amis. We are here among friends. Il n’en reste pas moins que le chien Wilson, malgré la cure analytique à laquelle il est soumis, a encore une fois montré les dents à son maître lui-même. Voilà du moins ce qu’écrit Ralph Sarkonak, de Victoria, sur l’île de Vancouver, où il est allé rendre visite à sa mère (étant bien entendu, n’est-ce pas, que Vancouver, la ville, ne se trouve nullement sur l’île de ce nom, mais en face).

De même il faudra bien se garder de confondre Nauman, ses écrans, ses images, ses néons, ses lettres échangées (None Sing Neon Sign, 1970), et Wegman, avec les grandes photographies de ses braques et ses petits dessins (Woman with two hairs, 1976). La découverte du rayogramme (voir chapitre 6) confirme, s’il en était besoin, que parmi les multiples découvertes, fussent-elles « accidentelles » qui se présentent à un artiste au cours de ses recherches, il ne retient que celles qui répondent à ses préoccupations propres. Ils n’ont croisé personne le long du fameux "Chemin de campagne", ce jour-là, mais la brume était si dense, comme je l’ai déjà dit, que du champ qu’ils longeaient ils ne distinguaient rien, de sorte qu’un homme qui n’aurait pas voulu être vu aurait pu sans mal se soustraire à leurs regards. La vie, en effet, au lieu d’être faite de petits moments séparés qu’on éprouve l’un après l’autre, paraissait s’étendre devant nous comme une terre de rêve, tellement variée, si nouvelle, si belle, qu’aucune certitude ne semblait pouvoir jamais introduire de douleur, de joie, d’amour ni de lumière au sein de cette paix.

En revanche, pour Max de Bade (le dernier chancelier de Guillaume II), il faut chercher à Max, dans le dictionnaire, ou bien à Maximilien, bien qu’à la vérité il n’ait jamais régné sur rien, et n’ait fait aux affaires, même, que le passage le plus bref (en octobre et novembre 1918). Dans le _Grand Larousse encyclopédique_, par exemple, au-dessus de la photographie détourée qui le montre marchant en uniforme strict, les mains dans les poches, un bandeau noir à la manche gauche de son long manteau militaire, on voit la reproduction de la toile bien connue qui représente, elle, la mort par exécution, cinquante ans plus tôt, à des milliers de kilomètres de là, de son impérial homonyme, l’infortuné mari de l’impératrice Charlotte, ou Carlotta.

De ce tableau il existe plusieurs versions, le peintre ayant modifié plusieurs détails de sa composition au fur et à mesure que lui arrivaient par les journaux des précisions inédites sur les circonstances du drame. Il semble que son intention ait été de mettre en cause aussi clairement que possible celui qu’il tenait pour le véritable responsable de ce désastre, en l’occurrence nul autre que son propre souverain, l’empereur des Français. C’est ainsi que dans la version ultime les soldats chargés d’ouvrir le feu ont des tenues tout à fait voisines de celles des soldats français. Le dictionnaire commet d’ailleurs une erreur, à ce propos : car si c’est bien cette version-là qu’il reproduit en effet, la légende, au-dessous de l’image, prétend tout à fait à tort qu’il s’agit du tableau conservé en Amérique, en Nouvelle-Angleterre, tableau qui n’est qu’une première ébauche du sujet, tout à fait magnifique, sans doute, mais bien différente de l’œuvre achevée.

Justement Miss Landon est peintre. Elle tient son journal. Elle s’embarque à bord d’un cargo dans l’intention de faire le tour du monde: son dessein est de produire en route des toiles et des pages, et de tirer de cette expérience un peu rude, sans doute, la matière d’un livre, d’un film et d’une exposition. La longue mélodie du mouvement lent, Lento moderato, qui contient d’incontestables réminiscences de la Romance pour piano de 1918, est introduite par les bois. C’est une nouvelle évocation de la mer, paisible, puis agitée. Et il n’est certainement pas abusif d’y reconnaître des traces, une influence, une imprégnation du lieu de la composition, en l’occurrence Morar, donc, et le Station Hotel, avec ses vues sur le large et les îles.

Revenez cette après-midi. Onze et neuf dix-sept. Cependant il n’est pas douteux qu’Arnold, nourri comme il l’était de culture classique (serait-ce seulement par son père, un éducateur de renom), lorsqu’il évoque, au tout dernier vers de Dover Beach, des armées aveugles s’affrontant dans la nuit, songe à une bataille précise, un épisode de l’expédition de Sicile, une mêlée au cours de laquelle la confusion entre les combattants était encore aggravée, au moins, par la connaissance, de la part des uns, du mot de passe et de reconnaissance des autres : de sorte qu’il était tout à fait impossible, dans l’obscurité totale, de distinguer les amis des ennemis.

Le changement de nom s’explique sans doute par le désir, de la part de la direction de l’hôtel, de ne pas trop insister sur l’extrême proximité de la gare, qui pourrait alarmer certains clients potentiels ; il ne faut pas oublier toutefois que du temps de Bax il était possible pour lui, dans ces solitudes qui nous semblent si marquées, de prendre un train de l’autre côté de la rue, ou de la route, et d’être à Londres neuf ou dix heures plus tard, sans avoir seulement à se soucier de "correspondances". Car la vie, au lieu d’être faite de petits moments isolés que Ouane est amené à vivre tour à tour, lui donnait soudain la sensation de former un grand tout, oui, comme une énorme vague qui allait l’emporter et viendrait avec lui se briser sur la plage, en contrebas, parmi les tombes fictives de l’équipe de tournage. Comment peut-on être amoureux d’un nom ?

Et maintenant, cela ne dépend que de toi :

«Hier soir je pensais à elle ; je parlais avec elle, comme je faisais souvent, plus aisément en imagination qu’en sa présence réelle ; lorsque soudain je me suis dit : mais elle est morte…»

En un certain sens (un sens un peu décharné, soit), on peut dire qu’il n’aima jamais qu’elle. L’auteur apprécierait qu’on ne lise pas ces pages comme un roman. Ainsi que pourra vous le dire n’importe quel spécialiste des reptiles, le fer-de-lance est parmi les plus redoutables serpents connus de l’homme. Lorsque Nero Wolf s’en voit offrir un, Archie, son bras droit, sait qu’il est à deux pas de résoudre les crimes diaboliquement intelligents qui l’occupent à ce moment-là. On peut s’avancer soi-même entre les rayonnages, marcher, renoncer à des directions qui s’offrent interminablement de part et d’autre, s’aventurer au hasard, fermer les yeux, laisser aller la main sur les pans de livres, sur le plat des reliures : après quoi les choses, jamais, ne pourront plus être les mêmes.

Cependant la mère de Celan, pour lupin, ne disait pas Lupine, qui est pourtant le mot le plus courant : elle disait Wolfsbohne, grain de loup (ou bien graine). "Wolf’s Bean" is one of several poems excised by le poète from his collection Die Niemandsrose of 1963, but carefully preserved by him. Il y a des roses dans la maison. Il y a sept roses dans la maison. Here the overshadowing past — the parenthesis ***************** that takes up most of the poem — is framed in the spare reiterated evocation of survival’s present and future, embodied in the sleeping child… minimal words, halting speech rhythms, the bare bones of Celan’s art."

La peinture et la mort

Jean-Paul Marcheschi a écrit un tout petit livre, Camille morte, sous-titré Notes sur les Nymphéas.

Il me semble en lisant Marcheschi entendre Barthes. Rarement un style m'aura autant rappelé la voix de Barthes : «Le deuil est un effondrement du temps». (p.35) ou «Les Nymphéas font l'objet d'un réglage extraordinairement savant du point de distance. Ni élévation, ni sublime, ni abaissement en direction du cloqaue, c'est le neutre qui préside à la composition de l'ensemble.» (p.45).

(Il est possible que je sois influencée par mes rares rencontres avec Marcheschi. Je crois que pas une fois il ne m'a pas parlé de Barthes.)


Jean-Paul Marcheschi reprend le parcours pictural de Monet, de la mort de sa femme Camille à ses toutes dernières œuvres, conservées à Marmottan. Travail sur la mort, travail du deuil, travail de dessaisissement. Le peintre regarde la mort en face.

[confidence de Monet à Clemenceau]: « Un jour, me trouvant au chevet d'une morte qui m'avait été, et m'était toujours très chère, je me surpris, les yeux fixés sur la tempe tragique, dans l'acte de chercher machinalement1 la succession, l'appropriation des dégradations des coloris que la mort venait d'imposer à l'immobile visage. Des tons de bleu, de gris, de jaune, que sais-je? Voilà où j'en était venu. Bien naturel, le désir de reproduire la dernière image de celle qui allait nous quitter pour toujours2.» Le mot clé dans ce récit est machinalement. C'est là que s'engouffre toute la déprise qui s'ensuit.
Jean-Paul Marcheschi, Camille morte, p.17
Peindre, —et quel que soit l'objet à peindre—, c'est faire l'expérience d'un certain dessaisissement. Aucun des langages fournis par la communauté — l'école, la société, la culture — ne préparent à affronter une telle épreuve. Tout peintre, dès lors qu'il se saisit de son pinceau, entre dans ce vertige, cette fente au sein de la pensée — ruinant nom, mot, langue—, défait instantanément la carte psychique, identitaire, essentiellement verbale qui nous constitue. Le peintre a à affronter cet arasement. Il lui faut se débrouiller avec ça! Cette pauvreté: des pigments, du liant, de l'eau.
Ibid, p.21
Et tandis que je lisais Marcheschi nous parler de Monet, j'entendais Marcheschi nous parler de lui-même, d'un futur lui-même, d'une évolution inévitable et redoutée:
Mais ce qu'il y a à affronter aussi, en cette année 1911 de grande solitude, c'est une autre tragédie, bien peu glorieuse, mal étudiée dans l'art et pourtant tellement riche en expérience et en chefs-d'œuvre: et cette dernière épreuve est celle du vieillir. Dans le vieillir, l'ennemi principal c'est le corps. Sa lente dégradation jusqu'à la chute. C'est l'irrémédiable de la mort. Beuys a bein raison de rappeler — il connaît lui-même à la fin de sa vie un étrange affaiblissement — que, ce que l'art a à sauvegarder, à travailler, à saisir, c'est l'interminable «mourir des lignes de vie». Et son cortège, sinistre, illustré par la lente et inévitable défradation de ces organes que rien ne semble prédisposer à une trop longue vie. Pour ceux que la mort ne consent pas à emporter tout de suite, c'est une microscopique, mais lancinante et industrieuse démolition, qu'il va falloir affronter? Dossier immense à rouvrir d'urgence: celui des effets de styles suscités par le vieillir.
Ibid, p.47-48
D'où vient cet ensauvagement de la touche qui s'empare du vieux Monet dans l'œuvre de Marmottan? Plutôt que des tableaux, ce ne sont plus que départs de tableaux, fragments arrachés, chemins égarés qui ne mènent nulle part, couleurs irradiées, dé-situées, dénaturalisées. Plus l'esseulement augmente, plus le jour tombe, plus le voile s'épaissit, et plus la vue et la matière se solarisent et se désincarcèrent.
C'est sous le spectre de l'extinction, dans la diminution progressive des raisons de vivre et des objets du désir, que se peignent les derniers tableaux du vieux Monet. Lorsque tout alentour meurt et s'éteint, lorsque peindre et mourir finissent par se confondre, vers quel objet peut encore se tourner le langage?
Ibid, p.50



La peinture et la mort. Je songeais à notre désarroi à voir Renaud Camus peindre (et Jean-Paul Marcheschi écrire, mais sans doute dans une moindre mesure, puisque ce n'est pas la première fois). Que se passe-t-il?
La lecture de Camille morte me paraît apporter un élément de réponse: Camus et Marcheschi tentent de regarder la mort et d'appréhender la vieillesse, chacun à leur manière, en sortant de leur domaine traditionnel, en s'aventurant dans des contrées nouvelles: «lorsque peindre et mourir finissent par se confondre, vers quel objet peut encore se tourner le langage?»


Comment ne pas avoir remarqué que Renaud Camus a commencé à peindre après la mort de sa mère? (premier tableau photographié le 27 janvier 2010).
Faut-il interpréter cela comme un travail intérieur sur la douleur, sur l'aphasie, comme le besoin de se battre avec la matière? Ou faut-il y voir une libération, une liberté?
(Dernières phrases de Kråkmo : «Sans doute conviendrait-il d'écrire ici un mot sur ma mère, mais je ne m'en sens pas la liberté. […] Paix à son âme inquiète et déçue.»)


Hier, en cherchant une référence pour commenter L'Amour l'Automne, j'ai ouvert Vie du chien Horla et retrouvé cette page:
Il faut dire un mot de l'excrément, hélas. On sait bien que c'est un sujet désagréable, mais ceci n'est pas une hagiographie, encore moins un roman édifiant. Le maître pour sa part trouvait la matière insupportable. Son sentiment sur ce point était peut-être un peu trop fort, même. Il avait un ami peintre qui l'assurait, en ne plaisantant qu'à moitié, que son dégoût exagéré, dans ce domaine, l'empêchait non seulement d'être peintre, ce à quoi il ne songeait guère, mais même d'apprécier tout à fait la peinture pour ce qu'elle est, un art de la sécrétion, des humeurs, des fluides, de la pourriture, des déchets.
Le peintre donnait pour emblème par excellence ce que c'est que de peindre, selon lui, l'exemple de Monet scrutant indéfiniment, le pinceau à la main, le visage et le corps de son épouse morte; et changeant les couleurs sur la toile, en vertu des changements qu'apportait, sur la peau, le travail de la putréfaction. En cette attitude qui a scandalisé, cette manière d'habiter le deuil sur le motif, so to speak, l'ami du maître voyait le geste le plus pieux qui soit sans préciser tout à fait à qui, de la morte ou de la peinture, allait piété si scrupuleuse.
Renaud Camus, Vie du chien Horla, p.37-38
«… ce à quoi il ne songeait guère…» Aurons-nous quelques explications dans le prochain journal?



Notes
1 : C'est nous qui soulignons.
2 : Claude Monet cité par Marianne Alphant, Claude Monet, une vie dans le paysage, Paris, Hazan, 2010.

La mort des chiens

— Don't worry, Malaparte - diceva Jack - non te ne avère a male.
Renaud Camus, L'Amour l'Automne, p.38
Malaparte, La Peau, p.104 (Denoël, 2008)

Lecture de La Peau, donc. (Poe, peau, Peau d'âne, George Sand, Malaparte, la peau du ventre du garçon de Tours, etc).

Comme souvent, la lecture intégrale d'un ouvrage clairement identifié révèle en lui bien plus de résonnances avec le livre camusien que le seul lien apparent qui lui permettait d'être retenu pour les Eglogues.
Ici, par exemple, c'est ce mot de "peau" qui semblait faire le lien, mais le livre tout entier résonne : la mort, les morts, la mémoire, les noms, la guerre, la peste (peste des âmes, ici, fin de la dignité), nombreux sont les thèmes qui rattachent ce livre aux Eglogues qui sont aussi, ou tout au moins leur dernier tome paru à ce jour, un vaste tombeau.

Ici je vais parler d'autre chose, hors Eglogues. Il s'agit de la mort du chien Horla, précédée de sa disparition. Le chien Horla est épileptique, il perd la tête, ne reconnaît personne, il fait des fugues, il n'est plus propre, se fait battre et doit dormir dehors. Un jour il ne rentre pas et Renaud Camus est dévoré d'inquiétude :

La première disparition du Horla m'avait tant chagriné parce qu'elle était survenue à la suite d'une querelle entre nous. Je l'avais chassé de la maison, j'avais crié contre lui, je lui avais même donné une tape, alors qu'il était vieux et malade, et ne savait plus ce qu'il faisait. C'est aussi à cause de ce malentendu que j'avais été si heureux quand Pierre l'avait retrouvé, et que je l'avais alors couvert de caresses.

A sa deuxième disparition, qui dure encore, je n'avais pas à me reprocher des reproches que je lui aurait faits plus ou moins rudement; mais tout de même de lui avoir imposé de coucher dehors, en plein hiver, alors qu'il était habitué depuis des années à passer la nuit à l'intérieur de la maison. Surtout, ce qui me terrorisait, et continue de me hanter, c'est l'image des laboratoires et des supplices qu'ils font subir aux chiens. Est-ce que ce chien a pu se dire: ainsi voici à quoi tout cela menait? Voilà comment tout cela se termine? Tout cet amour dont m'assurait mon maître, et tout celui que je lui ai donné, voilà donc ce qu'ils préparaient? C'est cela, le sens de la vie?

Qu'il soit mort, j'en serais très triste car je l'aime et l'aimais beaucoup. Cependant je m'en accommoderais. j'ai fait des progrès dans l'insensibilité, depuis le temps de ma chienne Vania. Ce pauvre Horla, secoué qu'il était par ses crises affreuses, et ne reconnaissant plus rien ni personne (sauf moi, plus ou moins), je crois qu'il n'avait plus beaucoup de joie à retirer de cette terre. J'aurais certes préférer qu'il meure doucement dans la maison, ou dans le jardin; mais je pourrais m'habituer à l'idée, plus cruelle, qu'il soit allé mourir seul, dans quelque fourré, ayant quitté ses lieux familiers quand il aurait senti son heure venue, ainsi qu'on le voit faire à beaucoup d'animaux, dans les histoires. Cependant cette horreur dont j'ose à peine écrire le nom, la vivisection, me fait dresser dans mon lit au milieu de la nuit, ou fondre en larmes au milieu d'un dîner, comme l'autre soir avec Pierre.

La veille — c'était dans la nuit de dimanche à lundi — le Horla m'était apparu en rêve. Rêve est un bien grand mot, peut-être, pour ce qui n'était qu'une seule image. J'ouvrais la porte de la tour, en bas de l'escalier, comme je le fais tous les matins, et je le voyais en face de moi, lui, assis au milieu de la cour, me regardant avec une intensité extraordinaire, comme s'il avait des yeux de verre.

J'éprouvais une joie très intense — le Horla était de retour — mais elle ne durait qu'une seconde, ou moins encore. Par son intensité elle me réveillait, et ma déception luui était à proportion: ce n'était qu'un rêve. Depuis ce regard extraordinaire ne me quitte plus, alors que je ne sais pas exactement comment l'interpréter. Parmi ce qu'on peut en comprendre, j'hésite surtout entre le reproche à mon égard, la surprise et l'interrogation. Mais je crois que le plus probable est une combinaison des trois. Le regard disait: on me torture, que fais-tu, où es-tu, comment se fait-il que tu ne sois pas encore venu?

Peut-être que le Sort a choisi les chiens, et tout spécialement ce chien-là, pour me faire ressentir, à moi qui ai le cœur si dur, la souffrance de tout ce qui est vivant?

Renaud Camus, Outrepas, p.30-31

Outrepas est un journal tenu en 2002, relu et révisé pendant l'été 2004, finalement publié en avril 2005. Je trouve une mention de Malaparte et de Kaputt dans K.310, journal tenu en 2000, paru en juin 2003.
Quand Renaud Camus a-t-il lu La Peau? S'agit-il d'une ancienne lecture, dont le souvenir serait remonté au moment de la disparition du Horla, où le livre a-t-il été lu pour les Églogues, en 2004-2005, après que la référence au prince Eugène dans Kaputt (cf. K.310) eut fait de Malaparte un auteur éligible aux Églogues?
Le premier cas serait le plus logique, bien que je ne trouve nulle mention de cette lecture dans les tomes de journaux que je possède, ni dans la chronologie.

Dans La Peau, le narrateur raconte la mort de son chien, un chien très aimé («Jamais je n'ai aimé une femme, un frère, un ami comme j'ai aimé Febo.» p.199), qui l'a suivi de prisons en prisons puis en exil, l'attendant parfois des semaines. Un matin, ce chien a disparu. Malaparte court la ville à sa recherche. Enfin il songe à la clinique vétérinaire de l'Université où l'on fait des expériences. Un médecin le fait entrer, il parcourt les pièces dans lesquelles sont étendus les chiens torturés.
En lisant ces lignes, je n'ai pu décider s'il était davantage poignant d'imaginer que Renaud Camus les avait lues avant ou après la mort du Horla.

[...] Tout à coup je vis Febo.
Il était étendu sur le dos, le ventre ouvert, une sonde plongée dans le foie. Il me regardait fixement, les yeux pleins de larmes. Il avait dans le regard une merveilleuse douceur. Il respirait légèrement, la bouche entrouverte, secoué par un tremblement horrible. Il me regardait fixement, et une douleur atroce me creusait la poitrine. «Febo», dis-je à voix basse. Et Febo me regardait avec dans les yeux une merveilleuse douceur. je vis Jésus-Christ en lui, je vis Jésus-Christ en lui crucifié, je vis Jésus-Christ qui me regardait avec les yeux pleins d'une douceur merveilleuse. «Febo», dis-je à voix basse, en me penchant sur lui, en caressant son front. Febo baisa ma main sans pousser le moindre gémissement.
Le médecin s'approcha, toucha mon bras.
— Je ne devrais pas interrompre l'expérience, dit-il, c'est défendu. Mais pour vous... Je vais lui faire une piqûre. Il ne souffrira pas.
Je pris la main du médecin entre mes mains, et lui dis, tandis que les larmes coulaient sur mon visage:
— Jurez-moi qu'il ne souffrira pas.
— Il s'endormira pour toujours, dit le médecin, je voudrais que ma mort fût aussi douce que la sienne.
— Je fermerai les yeux, dis-je, je ne veux pas le voir mourir. Mais faites vite, vite!
— Juste un instant, dit le médecin, et il s'éloigna sans bruit, glissant sur le tapis de linoléum.
Il alla au fond de la pièce, ouvrit une armoire. Je restai debout devant Febo, secoué d'un tremblement horrible, le visage sillonné de larmes. Febo me regardait fixement, pas un gémissement ne sortait de sa bouche. Il avait dans les yeux une merveilleuse douceur. Les autres chiens aussi étendus sur le dos dans leurs berceaux me regardaient fixement. Pas un gémissement ne sortait de leurs lèvres. Tous avaient dans les yeux une merveilleuse douceur.
Tout à coup, je poussai un cri de frayeur:
— Pourquoi ce silence? m'écriai-je, que signifie ce silence?
C'était un silence horrible, un silence immense, glacial, mort, un silence de neige.
Le médecin s'approcha, une seringue à la main.
— Avant de les opérer, dit-il, nous leur coupons les cordes vocales.

Curzio Malaparte, La Peau, p.207-208

(Le Horla fut retrouvé mort plusieurs jours après. Il avait été heurté par une voiture.)

Des souvenirs, de Joseph Conrad

J'ai lu Joseph Conrad pour la première fois en 1995. Heart of Darkness faisait partie d'une liste des cinq livres devant illustrer les caractéristiques du genre "le roman d'aventure".[1]
Au fur à mesure que je le lisais, j'avais l'étrange impression de comprendre chaque phrase sans comprendre le dessein général, ce que j'attribuais, comme lors de la lecture de The turn of the screw, à ma connaissance insuffisante de l'anglais, tout en sachant que c'était faux: ce livre était délibérément écrit pour ne pas être compris "de face". Ce qui m'a sans doute le plus gênée, c'est l'écart entre ce que je lisais et ressentais et les commentaires lus et entendus ici et là. Pourquoi parlait-on de ce livre à voix basse avec des mines mystiques (ce qui aurait davantage convenu à Aguire ou la colère de Dieu, par exemple)? C'était pourtant un livre simple, les souvenirs d'un homme, sur un bateau amarré dans la nuit anglaise (et quelque chose du Horla dans cette nuit scintillante), l'armateur, la chaleur, l'Afrique, un fleuve, des sauvages, un homme malade et incompréhensible, le retour : pourquoi parler de cette œuvre de façon quasi religieuse, en baissant la voix avec une mine inspirée (ou en agitant les bras en criant "le Mal, le Mal", comme j'en connais un)? Je sentais là une distorsion de lecture que je n'osais mettre sur le tapis.


Des souvenirs m'aura décomplexée: j'ai maintenant la certitude que Conrad aurait ri qu'on parlât ainsi de son livre — mais dans son fors intérieur, extérieurement il serait resté d'une parfaite courtoisie.
Dans Des souvenirs, Conrad est censé écrire une autobiographie. Son fil conducteur est l'écriture de La Folie Almayer, les voyages du manuscrit toute la durée de l'écriture de La Folie. La structure très exactement calculée de ces souvenirs que l'on pourrait croire écrits au fil de la plume, par pures associations d'idées (mais la structure est aussi l'écriture par association d'idées), nous amène de Rouen à Marseille en passant par la Pologne et la Malaisie, sans jamais traverser l'Atlantique (détail étonnant: Conrad n'a jamais traversé l'Atlantique). Trois thèmes sont principalement évoqués: la famille de Conrad, sa vocation de marin, le dur métier d'écrivain (bien que jamais Conrad ne s'abaisserait à se plaindre ainsi: c'est moi qui résume). Il parle d'autre part de son attachement à la langue anglaise, mot faible puisqu'il évoque un coup de foudre, et cette évocation commence et clôt le livre, de façon théorique dans les premières pages, fort concrète dans la dernière.

L'œil et la mémoire de Conrad sont un véritable appareil photographique, photographies qu'il excelle à rendre sur le papier, en y mêlant aussitôt des réflexions et des songes. Que ce soit le chien mangé par l'oncle durant la retraite de Russie ou le poney d'Almayer, chaque anecdote est décrite, commentée, soupesée, pour elle-même et pour l'impression qu'elle a laissée chez l'auteur, et pour ses conséquences (Conrad serait-il devenu écrivain s'il n'avait pas rencontré Alamayer? Non, sans doute pas.)
L'écriture se caractérise par un humour profond, si profond qu'il ne produit que des effets de moirage à la surface, des envies de rires que l'on réprime et qui nous font, incrédules, relire la page; et par un esprit d'observation qui ne recherche pas l'objectivité, mais plutôt la justice: rendre à chacun ce qui lui revient. Comme il est impossible à un humain de savoir exactement ce qui revient à chacun, l'esprit le plus exact, le plus droit, comme semble être celui de Conrad (caractéristique sans doute encore augmentée par une vie de marin: le mot "responsabilité" et "irresponsabilité" apparaissent deux fois, fondamentaux) doit admettre une part de doute, d'indécidable, ce que Conrad appelle l'indulgence. Ces deux caractéristiques produisent un texte toujours ambigu; chaque phrase a plusieurs sens selon différents plans. Le texte est parcouru de courants souterrains: un rire feuilleté de gravité ou l'inverse, un grand moment de lecture.


Contexte de cet extrait: Conrad était en train d'évoquer les jours exténuants passés à écrire les derniers chapitres de Nostromo. Une voisine, fille de général, vint l'interrompre de façon fort impolie et sans s'excuser, et qualifia en toute inconscience ces journées de souffrance de moments «délicieux» (et Conrad rend hommage à l'école de la marine anglaise qui lui permit de faire face à cette intrusion violente avec une politesse imperturbable). Les pages continuent alors par un hommage à Stephen Crane, puis par l'évocation du chien offert par Stephen Crane au fils aîné de Conrad:

Mais le chien est là : un vieux chien maintenant. [...]. Quand il est couché près du feu, la tête droite et le regard fixé vers les ombres de la pièce, il atteint à une noblesse d'attitude frappante dans la calme conscience d'une vie sans tache. Il a contribué à élever un bébé et maintenant, après avoir vu partir pour l'école l'enfant commis à sa charge, il en élève un autre avec le même dévouement consciencieux, mais avec une plus grande gravité d'allure, indice d'une plus grande sagesse et d'une plus mûre expérience, mais indice aussi, je le crains bien, de rhumatismes. Depuis le bain du matin jusqu'au cérémonial du berceau du soir, tu assistes, mon vieil ami, le petit être à deux jambes que tu as adopté, et dans l'exercice de tes fonctions toute la maisonnée te traite avec tous les égards possibles, avec une infinie considération — aussi bien que lorqu'il s'agit de moi, seulement tu le mérites davantage. La fille du général te dirait que ce doit être «tout à fait délicieux».
Ah ! mon pauvre chien ! Elle ne t'a jamais entendu hurler de douleur (c'est cette pauvre oreille gauche!) tandis qu'au prix d'une incroyable contrainte tu conserves une immobilité rigide de peur de renverser la petite créature à deux jambes. Elle n'a jamais vu ton sourire résigné lorsque ce même petit être à qui l'on demande sévèrement: «Qu'est-ce que tu fais encore à ce pauvre chien?» répond avec un grand et innocent regard: «Rien. Je l'aime seulement, Maman chérie!»
La fille du général ignore les conditions secrètes des tâches qu'on s'impose à soi-même, mon bon chien, la souffrance que renferme la récompense même d'une ferme contrainte. Mais nous avons vécu ensemble bien des années, nous avons vieilli aussi; et , quoique notre tâche ne soit pas encore terminée, nous pouvons nous permettre de temps à autre de rêver un peu au coin du feu, de méditer sur l'art d'élever les enfants et sur le parfait délice d'écrire des romans, où tant de vies s'agitent aux dépens d'une vie qui, imperceptiblement, s'épuise.

Joseph Conrad, Des souvenirs, p.198, édition Sillage

Notes

[1] Les quatre autres: Treasure Islan de Stevenson, King Solomon's Mines de H. R. Haggard (à mon grand plaisir, puisque c'est l'auteur préféré de Wield dans la série des Pascoe et Dalziel de Reginald Hill), The Man Who Would Be King de Kipling et The Lost World de Conan Doyle.

Petit plaisir

Ce que j'aime profondément dans les Eglogues, c'est que chaque phrase évoque un monde, un sens plus global n'est pas à construire en fonction des phrases autour d'une phrase (en fonction du paragraphe dans lequel se trouve la phrase), mais en fonction de ses souvenirs, souvenirs personnels, souvenirs de lecture, souvenirs de quelques pages ou quelques lignes plus haut. Il n'y a pas un sens, il y a celui que l'on construit, ou qui s'offre. J'entends parfois «je ne comprends rien», mais chaque phrase a un sens unitaire, pourquoi dépendre à ce point d'un paragraphe pour lire une phrase?

Je m'amuse bien, j'admire par exemple les constructions qui permettent de placer stratégiquement "manquer" et "râler" de façon à ce qu'ils prennent à la fois deux significations.

Une phrase m'intrigue :

L'assistante de Ralph Sarkonak, Lauren, est convaincue que certains des articles de presse qui figurent au dossier de l'"affaire" sont des faux. Renaud Camus, L'Amour l'Automne, p.83

Je suis curieuse de savoir si ce sont des pièces à charge ou à décharge que se méfie l'assistante. J'espère qu'on le saura dans le journal 2004.
Je trouve extraordinaire que le professeur qui travaille sur La Campagne de France s'appelle Ralph Sarkonak, son assistante Lauren, son chien Wilson... C'est presque trop beau pour être vrai.


réponse de Renaud Camus

C'est parfaitement vrai — à ceci près que Wilson le chien névrotique n'est pas celui du Professeur mais de voisins à lui. Le chien du professeur s'appelle Sophie et n'a pu être retenu(e) dans le casting.
Les pièces que l'assistante du professeur, Lauren, soupçonne d'être des faux sont je crois des pièces tardives et pas directement liées à l'"affaire" : des articles de Laurent Garnaud ou de Josette Savignac.


NB: Ce sont des faux, effectivement. Ils ont été rédigés au printemps 2003 (de mémoire), c'est indiqué dans Rannoch Moor.

Les journaux comme notes de bas de page

J'ai parcouru en diagonale La Salle des Pierres en y cherchant des traces, des indices, concernant L'Inauguration de la salle des Vents. J'en découvre page après page dans Outrepas. Comme toujours, il a fallu par hasard un écho que je n'attendais pas (ce fut ici Un thé au Sahara), pour qu'ensuite tout devienne écho.

[...] le moment où l'un des personnages, qu'on a cru mort, et qui lui-même a cru être mort, revient plus ou moins à la vie et décrit ce qu'il a vécu, ce qu'il a mouru — un pays froid, très froid et sans aucune couleur, où l'on se sent seul, très seul, abominablement seul [...]
Renaud Camus, Outrepas p.384

[...] ils guettent ses il revient du pays de la il dit qu'il y fait très froid et surtout qu'on s'y sent très seul mais d'une solitude inimaginable d'ailleurs il n'y manque rien elle n'a rien à voir avec l'absence [...]
Renaud Camus, L'Inauguration de la salle des Vents, p.234


«rectifier le cours du ruisseau prétendu» L'Inauguration p.284

Des branches et des brindilles sont prises entre les pierres, l'eau se fraie péniblement un chemin à travers elle, elle ruse, elle dévie, elle se fait souterraine, elle s'insinue humblement par les bords. Lorsque à l'aide d'un fort bâton on dégage les voies principales, presque aussitôt on obtient de belles chutes bien nettes et bien blanches, les bras morts se remettent à revivre, et toute une carte reprend sens, [...] Outrepas p.200

(Est-ce que je force le rapprochement? Il me plaît, à moi, d'imaginer que le cours de ce peu profond ruisseau puisse être rectifié de la main de l'homme).


il se lève rarement tout juste fait-il dans l'après-midi une petite visite de courtoisie de digestion de politesse à la voisine qui d'ailleurs ne manque jamais de lui donner deux ou trois biscuits et de célébrer justement sa courtoisie son amabilité sa gentillesse l'éloquence de son regard au point qu'elle se promet bien si un jour elle a un chien mais elle-même n'est pas si de prendre un chien précisément de cette race-là de cette espèce exactement comme celui-là le plus semblable pos
L'Inauguration p.309

Ses dernières excursions sont pour aller rendre visite à la voisine, Mme Trikovsky, qui le tient en haute estime, lui donne deux ou trois biscuits, et déclare que si un jour elle a un chien elle n'en veut qu'un de cette race-là, et le plus semblable possible à celui-ci.
Outrepas, p.214


Et s'éclaire par la page 408 d' Outrepas l'allusion à Saint Vincent de Paul en même temps qu'apparaît le nom de Chalosse dans L'Inauguration p.12, 13, 14, tandis que le brouillard de ces mêmes pages fait furieusement penser au brouillard des pages 401 et 402 d' Outrepas.

Maintenant c'en est fait, je me retrouve dans la forêt des associations: «un septième éditorial, pour faire un compte “rond”» (Outrepas p.370), «sept années de son existence» (L'Inauguration p.322), «sept années plus tard» (L'Inauguration p.269), entre l'installation de la Carte des Vents et la rédaction du livre, «sept ans» (L'Inauguration p.27).

Avec indulgence et tristesse

Comme elle ne pouvait emmener son chien Dick, affreux bâtard de caniche et de barbet, Dundas en accepta gravement la garde. Il aimait les chiens avec une ardeur sentimentale qu'il refusait aux hommes. Leurs idées l'intéressaient, leur philosophie était la sienne, et il leur parlait pendant des heures entières dans un langage semblables à celui des nourrices.
Le général et le colonel Parker ne s'étonnèrent pas quand il présenta Dick au mess : ils l'avaient blâmé de s'attacher à une maîtresse, mais l'approuvaient d'adopter un chien.
Dick, voyou des rues abbevilloises, fut donc admis à la table polie du général : populaire et rude, il aboya quand le soldat Brommit parut avec un plat de viande.
Behave your self, sir, lui dit Dundas choqué : tenez-vous bien, monsieur, un chien bien élevé ne fait jamais, jamais cela... Jamais un chien n'aboie dans une maison, jamais, jamais...
Le fils de Germaine, froissé, disparut pendant trois jours. Les ordonnances le virent dans les campagnes avec des chiennes inconnues. Il revint enfin, l'oreille déchirée, l'œil en sang, débraillé, joyeux, cynique, et demanda la porte en aboyant joyeusement.
— Vous êtes un très mauvais chien, sir, lui dit Dundas, tout en le pansant avec adresse, un très méchant, très méchant petit chien.
Puis, se tournant, vers le général :
— Je crains bien, sir, dit-il, que ce fellow Dick ne soit pas tout à fait un gentleman.
— C'est un chien français, dit le général Bramble avec indulgence et tristesse.

André Maurois, Les Discours du docteur O'Grady, chap.III

Un mot

D'ailleurs ma chienne mourut.

Renaud Camus, Du sens, p.55

Il faudrait que je parvienne à dire toutes les impressions que font naître en moi ce d'ailleurs, ce désespoir de devoir, après avoir cru avoir trouvé un moyen de vaincre la mort, reconnaître qu'on a perdu et qu'elle a gagné et que sans doute on n'a pas été à la hauteur du combat, et en même temps ce sourire un peu triste, parce qu'on sait bien que cette formule est fausse, que quelle que soit la vaillance au combat on avait perdu d'avance, mais qu'on refuse de l'admettre tout en le sachant...
Ce d'ailleurs survenant comme la preuve logique d'une faute, alors que l'événement était inévitable, ce d'ailleurs discret et incongru, m'émerveille.

Amour d'enfance

Mardi 8 mars 1960. Mort de sa chienne Vania, épagneul breton. Il note dans son petit dictionnaire grec, sans doute sur le modèle de Louise de Vaudémont à Chenonceau : « Rien ne m'est plus, plus ne m'est rien».
Renaud Camus, Le jour ni l'heure

Les chiens, c'était surtout Vania, ma chienne blanche et dorée, suivie d'éventuels prétendants, et de ses rejetons du moment, quand ils étaient assez grands pour courir plusieurs heures, et n'avaient pas été noyés, dans le plus grand des bassins, ni déjà donnés.
Echange (1976), p 9

Voisine est la tombe de Vania, ma chienne bien-aimée. Sa mort a été la plus grande douleur de mon enfance. Depuis des mois je la savais prochaine. Je faisais moi-même, tous les jours, des piqûres à la pauvre bête, qui gémissait doucement. Je me réjouissais presque d'aller en classe, à cette époque, pour m'éloigner un moment du champ clos d'un drame imminent, inéluctable. Pourtant j'avais passé avec le Ciel un contrat. neuf neuvaines achetaient à Vania une semaine de vie. Mais il ne suffisait pas de réciter les paroles des pater et des ave, il fallait en comprendre, au sens le plus fort, en habiter chacune à chaque fois. Je passais mes nuits en prières, à genoux, dans une concentration fébrile. Quand Vania est morte, je n'ai pas perdu la foi mais ma confiance en Dieu. Je n'ai pas su retrouver avec certitude, là-haut, le coin de terre que mon père avait creusé pour elle.
Journal d'un voyage en France (1981), p.94

Une troisième est pour Roman la plus cruelle. Elle paraîtra futile et ne devoir même pas, peut-être, figurer ici; c'est pourtant celle qui l'affecte le plus: la longue agonie, qui dure presque deux ans, de Vanya, son épagneule tant aimée. La reine Louise, qui comprend l'angoisse de son petit-fils, fait venir de Back, à plusieurs reprises, un célèbre vétérinaire. Roman fait lui-même, des mois durant, de quotidiennes piqûres à la pauvre vête, qui gémit et le regarde d'un air de surprise plus que de reproche, sans comprendre pourquoi son jeune maître la fait souffrir. Le mal qui la ronge l'agite de soubresauts, lui fait pousser de soudains cris de douleur. Elle est devenue aveugle et se cogne à tous les meubles. Roman s'échappe de la maison et fait d'immenses promenades dans la forêt pour fuir l'imminence de la fin. Partir pour la capitale et les heures de classe au Palais le soulage, s'éloigner du domaine où la mort tisse ses filets. Mais si Vanya allait mourir pendant qu'il n'est pas auprès d'elle? Il obtient de son père qu'elle vienne à Back abec lui. Mais elle est trop âgée pour un si grand changement. Elle n'est pas heureuse dans l'appartement du Grand Voïvode, dépaysée parmi des objets qu'elle ne connaît pas, trop loin du jardin où ses pauvres pattes ne peuvent plus la mener à travers les escaliers de marbre. On la réinstalle au manoir. Lorsqu'il est loin d'elle, Roman téléphone tous les jours pour avoir de ses nouvelles. Cet appel même lui fait peur. Il en voit s'approcher l'heure avec terreur. L'idée lui vient souvent qu'une fois survenu ce qu'il craint tant, chaque minute l'en éloignera tandis que chaque minute aujourd'hui l'y mène inexorablement: il la chasse.
Roman Roi (1983), p.165-166

Pourtant Roman n'hésite pas un instant sur l'emplacement de la tombe de la chienne Vanya, que rien ne signale, sinon peut-être la proximité d'un petit rocher rond, sur lequel Diane et moi nous appuyons, les yeux sur les toits et le clocher à bulbe de Hörst, très loin en-dessous de nous.
Roman Roi, p.352

Lorsque j'étais enfant, j'aimais tellement une chienne, devenue vieille et malade, que j'avais passé avec Dieu un contrat pour sa protection : Il la maintiendrait en vie aussi longtemps que je dirais chaque nuit neuf neuvaines. Mais il ne s'agissait pas de prononcer automatiquement et à toute vitesse les mots du Notre Père et du Je vous salue. Il fallait au contraire se pénétrer de chacun d'eux, s'interroger sur son sens, je dirais presque le réaliser, au sens même dont s'accommodent les puristes, c'est-à-dire le rendre réel, le citer à comparaître, l'examiner en chacun de ses tenants et de ses aboutissants, sous tous ses angles et tous ses aspects, en la moindre de ses possibles hypostases. Tâche épuisante, on s'en doute, et qui ne saurait être menée à bien. À sonder seulement le Notre de Notre Père, une vie ne suffirait pas. Ne parlons pas du Je de Je vous salue.
D'ailleurs ma chienne mourut.
Du sens (2002), p 55

Comme chien et chat

le le le enfin peu importe était tout à fait à l'image de la vie si vif si agité si animé dans sa jeunesse sautant cabriolant puis évoluant lentement vers l'immobilité la raideur l'impossibilité ou simplement le manque d'envie de bouger eh bien oui il a suivi exactement ce processus à présent hélas très avancé de sorte que de sorte que il reste dans la cour il se lève rarement tout juste fait-il dans l'après-midi une petite visite de courtoisie de digestion de politesse à la voisine qui d'ailleurs ne manque jamais de lui donner deux ou trois biscuits et de célébrer justement sa courtoisie son amabilité sa gentillesse l'éloquence de son regard au point qu'elle se promet bien si un jour elle a un chien mais elle-même n'est pas si de prendre un chien précisément de cette race-là de cette espèce exactement comme celui-là le plus semblable pos mais ça ne sera pas facile parce qu'elle a déjà trois ou quatre chats et ils pourraient bien ne pas faire très bon ne pas voir d'un très bon mais bon maintenant à présent même les chats ces chats de la de cette que pourtant il a poursuivis toute sa vie durant comme par l'effet d'un pacte d'un automatisme d'un parce qu'il le fallait bien parce que c'est l'usage la convention l'usage sans d'ailleurs jamais il aurait d'ailleurs été bien at il n'est pas sûr du tout qu'il aurait eu le dessus le dernier le ne le ne lui ne se donnent même pas la peine de restent tranquillement immobiles eux aussi quand ils le voient paraître sachant bien qu'il ne va pas qu'il ne va certes pas qu'il ne risque pas de et c'est un spectacle assez curieux

Renaud Camus, L'Inauguration de la salle des Vent, p309

Lecture in progress

Suite à vos avertissements, j'ai commencé la lecture de L'Inauguration de la salle des Vents par une exploration de la table des matières (la quatrième de couverture nous y incite, d'ailleurs. "Table des matières, avec titres", se termine-t-elle : trop énimagtique pour être honnête. Ainsi que la note de bas de page, dès la première page.)

J'ai donc consciencieusement construit un premier tableau de onze lignes et douze colonnes, et inscrit les titres dans les cases selon les coordonnées données par la table des matières.

Maintenant je lis. Concernant la première partie, les styles se trouvent dans les lignes, les thèmes dans les colonnes : ainsi, tous les titres dont les coordonnées commencent par 5 (la barque des ombres 5/3, les leçons de la carte 5/9, etc) ont pour style ce que j'appelle "le style RC". Les thèmes se trouvent en colonnes : par exemple, tous les titres dont les coordonnées se terminent par 7 parlent du chien (rigor mortis 7/7, l'impatience de la terre 8/7, etc).

Vous ne pouvez, dans ce système, avoir la satisfaction de lire votre thème préféré dans votre style préféré plus d'une fois (là encore, la quatrième de couverture nous prévient). Si vous souhaitez remettre les paragraphe dans un autre ordre, il va falloir choisir : allez-vous privilégier le style ou le thème? Frustration...

L'exercice est-il totalement gratuit? Ou s'essaie-t-il à cette vieille quadrature du cercle littéraire, la séparation du fond et de la forme?

L'inconvénient de tout cela, c'est que mes livres ne sont plus prêtables : gribouillis dans les marges, mots soulignés, annotation de la table des matières, post-it,...


Bon, je vais continuer ma lecture en abandonnant mon tableau, afin de goûter le texte en me détachant de la structure. J'en suis vraiment au tout début, et il me semble baigner dans une atmosphère de roman policier. Avez-vous ressenti cela? Est-ce à cause du vocabulaire (le témoin, l'inspection, le rapport de police, la mise en cause, la responsabilité, l'impression de ne pas vraiment comprendre ce qui se passe, mais qu'il s'est passé quelque chose, et que cela va nous être progressivement dévoilé) ?
Je vois apparaître le brouillard, la brume, la vapeur, comme motif inattendu, étant plutôt habituée à la transparence. Omniprésence du chiffre sept (sept ans, sept mètres, etc), du champ lexical de la hauteur, du nom, de la rupture et de l'absence, du temps, du souvenir et de l'oubli, du lieu et de la distance, voilà pour les premières impressions à la volée.

Pourquoi lire Renaud Camus ?

Si les écrivains savaient vraiment pour quelles raisons bizarres ils intéressent les trois quart de leurs lecteurs, ils seraient horrifiés : «J'vois j'ai la fille à ma belle-mère elle a un labrador, elle aussi — alors forcément...

Renaud Camus, Retour à Canossa, p 219

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