Billets qui ont 'chronologie' comme mot-clé.

Les procès de Juan Asensio

Un commentaire à la suite du précédent billet me fait penser qu'il est temps de donner quelques explications factuelles. Je vais essayer de faire court et chronologique, de donner quelques lignes directrices pour comprendre les divers billets concernant les procès contre Juan Asensio.


1/ La plainte au pénal pour accès frauduleux dans un STAD[1] et atteinte au secret des correspondances

La plainte a été déposée début septembre 2009 par Jean-Yves Pranchère.
J'ai été appelée à témoigner le 15 septembre 2009.
Le 21 septembre 2009, l'hébergeur Blogspirit a mis quatre billets de Juan Asensio hors ligne. Celui-ci a aussitôt été persuadé que j'étais à l'origine de la plainte. Il m'a écrit dans son style habituel et a écrit à des proches non blogueurs.
Le 21 septembre, nous avons découvert l'une des fausses identités d'Asensio, Pierre Seintisse, dont il se sert pour espionner les profils FB[2].
Le 10 octobre 2009, je porte plainte à mon tour, devant me rendre à l'évidence: Juan Asensio est si aveuglé par son ressentiment à mon égard qu'il ne peut concevoir que je ne sois pas à l'origine de la plainte contre lui et la mise hors ligne de ses billets.

Notre plainte est reçue: le parquet poursuit Juan Asensio. Cela devient une affaire pénale.
Le 18 juin 2010, Asensio fait l'objet d'un rappel à la loi. Le tribunal lui propose d'en rester là s'il reconnaît ses torts. Juan Asensio refuse.
L'audition a lieu le 6 octobre 2011, il est reconnu coupable le 17 novembre 2011.

Juan Asensio fait appel, nous attendons la prochaine audition (date non fixée pour l'instant).


2/ La plainte pour injures et diffamation

En mars 2010, Emmanuel Regniez publie une phrase sibylline (une citation de Lautréamont) sur son mur FB pour désapprouver que des amis/connaissances (je ne sais) publient sur leur blog une interview d'Asensio.
Juan Asensio furieux pond un billet violent et s'en prend au passage à Jean-Yves Pranchère et moi-même puisque nous sommes des amis de Régniez (c'est notre seul tort dans cette affaire).
Il tente d'entraîner dans sa querelle Pierre Jourde.
Bref, tout cela nous paraît bel et bien une tentative d'intimidation internautique envers nous suite à notre plainte de l'automne précédent.
Emmanuel Régniez, Jean-Yves Pranchère et moi-même décidons de porter plainte pour injures et diffamation.

Malheureusement, nous manquerons de précision et serons déboutés sur la forme, pour ne pas avoir distingué les injures de la diffamation. L'affaire ne sera pas jugée sur le fond.
Voir ici les arguments de l'avocat de Juan Asensio, qui permettent de se faire une idée assez juste du style d'Asensio et des raisons de notre plainte.


3/ La plainte pour usage abusif de tags (métabalises)

Juan Asensio prend l'habitude de taguer les billets les plus divers avec nos noms, ce qui fait que Google associe nos noms aux mots et images les plus désagréables.
Je cite comme exemple, parce qu'il est représentatif et parlant, celui d'un billet sur Matzneff contenant un panneau de signalisation avec deux personnages en position obscène ou érotique (à votre guise). Lorsqu'on tape mon nom dans Google, cette image y est associée. La preuve ici.

Le but de Juan Asensio est bien de faire remonter nos noms associés à des insultes en tête de Google (agir sur le Google rank), c'est une stratégie qu'il a souvent employée en s'en vantant (voir le passage Valérie Scigala publiquement ridiculisée, son blog relégué, etc, etc).
Il s'agit de "google bombing", pour ceux qui connaissent le terme.

Décidés à ne pas nous laisser intimider, nous portons plainte de nouveau.
Ce fut jugé une première fois en octobre 2010, les juges nous avaient alors déboutés sans donner d'explication réelle.
Nous sommes allés en appel, c'est à cet appel que ce rapporte le jugement rendu le 21 novembre 2012 qui nous condamne aux frais irrépétibles (les frais d'avocat engagés par Juan Asensio et Blogspirit).
Les juges n'ont pas donné de réponse sur le fond (pour le dire en terme geek, ils n'ont pas jugé de la légalité d'un google bombing pour une personne privée, autrement dit quelqu'un qui n'est pas un personnage public).

Il reste à décider si nous allons en cassation.


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PS: concernant la haine de Juan Asensio à mon égard, vous trouverez ici un point de vue extérieur qui vous permettra de comprendre également la haine d'Asensio envers Renaud Camus.


PPS: En repensant aux dernières péripéties / gesticulations asensiennes, je me demandais pourquoi cela m'affectait si peu.

Je crois que j'ai compris, j'ai saisi le moment cathartique: c'est le moment des dépositions au tribunal, cette après-midi où Juan Asensio a menti froidement à diverses reprises sur divers sujets.

Il est très différent de mentir devant quelqu'un qui ne sait pas la vérité, chez qui vous faites naître l'impossibilité de décider ou en qui vous implantez une fausse certitude; ou de mentir devant quelqu'un qui sait que ce que vous dites est faux, que vous êtes en train de mentir devant lui et qui sait que vous savez qu'il le sait.

Nous sommes en général sans défense devant un menteur, parce que notre éducation nous a appris qu'il ne fallait pas mentir — ce qui ne nous empêche pas de le faire, mais alors si possible de façon indiscernable, en espérant que la personne en face ne l'apprendra jamais. Nous envisageons rarement le cas de quelqu'un qui mente frontalement, en sachant que nous le savons et que (espère-t-il, c'est son pari) nous ne pourrons rien prouver.

Parole contre parole. Cette fourberie frontale peut rendre fous ceux qui ne supportent pas de ne pas avoir l'occasion de démontrer ce qu'ils avancent, ceux qui de façon plus romantique que juridique supposent que la bonne foi est un argument suffisant devant un tribunal.

Moi, cette fourberie m'a soulagée. Ce mensonge, ces mensonges, étaient la preuve que Juan Asensio savait parfaitement qu'il avait tort. C'était un aveu.
Sinon, pourquoi mentir?

Notes

[1] système de traitement automatisé de données (en l'occurrence un groupe fermé sur FB)

[2] Voir ici. Remarquez l'adresse mail utilisée: c'est celle de Ludivine Cissé que "Pierre Seintisse" s'est appropriée.

Suivre les étoiles

J'ai parlé de la difficulté de lire le chapitre III, non qu'il soit difficile (le seul chapitre réellement difficile est le sixième, parce qu'il est compact), mais il faut trouver une méthode, et l'on hésite perpétuellement entre lire par page ou lire par fil.

Nous avons vu un exposé intégral du premier fil; et nous avons commencé une lecture par page, ou plutôt par "feuille", en prenant en considération l'ensemble de ce qui se présentait sous nos yeux lorsque le livre était ouvert (page 149, pages 150-151, pages 152-153).

Sur une remarque de Philippe, je tente une autre approche : « suivre les étoiles ». Il s’agit de suivre un fil jusqu’à la première note * que l’on rencontre, descendre alors lire cette note *, qui elle-même contient une note **, descendre lire cette note **, et ainsi de suite.
A la fin d’une note, la lecture normale consiste à revenir à la note précédente. Cette façon de lire est la plus naturelle à l’écran (pour passer au fil suivant il faut cliquer sur l'étoile ou les étoiles: quand il n'y en a qu'une, c'est peu visible).

Je vais donc créer autant de billets que de notes de bas de page déjà analysées jusqu'en novembre, en copiant/collant les extraits des précédents billets correspondant aux extraits du texte suivi d'étoiles en étoiles (de note de bas de page en note de bas de page). (En d'autres termes, il est inutile que vous lisiez les cinq billets suivants si vous avez lu les précédents.)
Cela permettra de mettre en évidence la façon dont la lecture (le lecteur) s'enfonce dans le texte, le creusant, descendant de niveau en niveau.

- écrire un billet qui sera le compte rendu de la lecture du 3 décembre (en reprenant un peu plus haut, à la sixième note, pour assurer la transition).


Le texte :

Il s’est produit dans le monde, durant leur voyage (et tandis que, logés chez les uns ou les autres aux États-Unis, toujours entre deux trains, entre deux avions, entre deux occasions de voiture ou de camion, ils n’avaient guère l’occasion de voir la télévision, de lire les journaux ou d’écouter la radio), toute sorte d’événements petits ou grands dont ils prennent connaissance en vrac, à leur retour, et sans avoir la possibilité, bien souvent, d’en reconstituer l’ordre chronologique, ni d’en apprécier correctement l’importance relative. Ainsi Harold Wilson, le Premier Ministre anglais, a-t-il surpris tous les commentateurs, et plus encore les électeurs, en annonçant qu’il quittait le pouvoir *.
J.R.G. Le Camus et Antoine du Parc, L'Amour l'Automne, p.149


Quelques pistes d'analyse :

Il s’est produit dans le monde, durant leur voyage (et tandis que, logés chez les uns ou les autres aux États-Unis, toujours entre deux trains, entre deux avions, entre deux occasions de voiture ou de camion, ils n’avaient guère l’occasion de voir la télévision, de lire les journaux ou d’écouter la radio), toute sorte d’événements petits ou grands dont ils prennent connaissance en vrac, à leur retour, et sans avoir la possibilité, bien souvent, d’en reconstituer l’ordre chronologique, ni d’en apprécier correctement l’importance relative. (L’Amour l’Automne, p.149)

Référence sans doute (en pratique, « sans doute » est toujours présupposé) au voyage aux Etats-Unis en 1976. voir Journal de Travers p.1050 ainsi que L’Amour l’Automne (noté AA dans le reste de ce billet) p.113 :«Et à Paris, qu'est-ce qui se passe?»

Reconstituer l’ordre chronologique : problème des Eglogues… Qu'est-ce qui renvoie à quoi? La même remarque —il s'est produit pendant leur voyage — peut renvoyer à avril 2004, au retour de Corée (cf. Corée l'absente (pourquoi ce voyage-là? parce qu'il s'est accompli en avion et que le chapitre II fait de nombreuses références à l'Angleterre vue d'avion)).
Cependant, et malicieusement, n'oublions pas le reproche: «Vous attachez sans doute trop d'importance, dans votre analyse, aux dates et aux éléments biographiques.» Echange p.200.

Ainsi Harold Wilson, le Premier Ministre anglais, a-t-il surpris tous les commentateurs, et plus encore les électeurs, en annonçant qu’il quittait le pouvoir *. (AA, p.149)

Harold Wilson : annonce de son départ le 16 mars 1976, départ effectif le 5 avril. Permet de dater précisément "le voyage", sauf que naturellement, le régime de la vérité dans les Églogues est celui de la fiction. Néanmoins, Journal de Travers permet de savoir qu'il y a réellement eu un voyage aux États-Unis à ce moment-là (leur voyage: William Burke + Renaud Camus). (Hypothèse de travail: le journal dit la vérité (il ne ment que par omission, parfois...) Il s'agit ici de deux événement réellement survenus aux mêmes dates, le voyage et l'annonce de la démission.)

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«Pour une fois, les dates coïncident» Passage p.86

Je me suis donc procuré La Salle des Pierres, que j'ai parcouru à partir de l’entrée du 15 juin. Et j'ai fait diverses observations :

- tout d'abord, coquille ou volonté, le jeudi 22 juin apparaît comme «jeudi 23 juin» dans La Salle des Pierres, p.136. Or c'est exactement à propos de cette date que l'on voit, dans L'inauguration de la salle des Vents, la phrase suivante, p.185 : «pour une fois les dates coïncident parfaitement».
Que s'est-il passé au juste, ne s'agit-il que d'un hasard, d'une coïncidence justement, comme je tends à en voir (en trouver, en créer) dans et entre tous les textes que je lis, ou Renaud Camus, relevant la coquille, s'est-il amusé à un clin d'œil (sachant que la non-coïncidence, le glissement, est d'une part un thème camusien classique que l'on trouve dès Passage, d'autre part un thème spécifique de L'inauguration de la salle des Vents, illustrée dès l'abord par la fausse symétrie des parties, 11x12, 12x11)?

- Ensuite, on remarque qu'il n'y a pas d'entrée concernant les journées du vendredi 23 et samedi 24 juin. L'entrée du dimanche 25 juin (p.138) commente simplement «Des trois ou quatre derniers jours je peux dire qu'ils feront ou qu'ils pourraient faire un jour un excellent roman, tant la vie a le sens des constructions savantes et efficaces». (Quand prédire (sept ans à l'avance) et tenir parole se font synonymes...) Et nous n'avons aucun renseignement sur ce qui s'est passé au château le 23 au soir. (Indication trompeuse p.239 de L'inauguration de la salle des Vents : «ces différentes scènes et leur enchaînement seraient décrits, ou plutôt mentionnés, en quelques mots, dans le volume intitulé La Salle des Pierres, p.138 sq..» Le conditionnel aurait dû éveiller notre méfiance, concernant un livre déjà paru, dont le texte, par conséquent, est connu, arrêté : les «différentes scènes » ne sont que celles de l'inauguration au sens le plus strict. Fausse piste, donc.

- Plus tard, cependant, on trouve de réelles indications qui permettent de reconstituer exactement les dates, en recoupant les indications données p.239 de L'Inauguration et le récit de l'enterrement de Maurice, p.155 et suivantes, dans La Salle des Pierres (allée des bouleaux fastigiés, Guillaume). C'est à cet endroit du journal, à l'entrée du 1er août, que l'on trouve le récit sommaire des événements du 23 et 24 juin. Décalage, brouillage des pistes, émotion(s) trop forte(s) pour être relatées aussitôt?

- Enfin, je note le nom d'Elisabeth, p.190. S'agit-il de la même amie que celle qui figure dans Tricks, p.228 ? Si oui, le nom de Tony se confirme.


Toute cette enquête a-t-elle un sens littéraire, un autre sens que le jeu, la dimension ludique relevée par Lavoia ? Dois-je avoir vaguement honte de vouloir ainsi (r)établir une vérité, la vérité des dates, peut-être celles des noms, dans une œuvre qui se dit roman, et donc fiction, et cette question elle-même n’est-elle pas épouvantablement vieillie ?

Mais les glissements de la vie à la fiction, de la fiction à la fiction, sont au cœur de l'œuvre toute entière, et je vois dans les indications disséminées tout au long des pages de L'Inauguration autant d'invitations à mener l'enquête.

                                    ************

réponse de lavoia

Si vous permettez, je crois que vous vous éparpillez à la surface du texte, alors que c’est le creuser davantage qu’il faudrait. Vous-mêmes vous le remarquez fort pertinemment : « les glissements de la vie à la fiction sont au cœur de l’œuvre ». Pourquoi vouloir remonter le temps, à la recherche de je ne sais quelle vérité des noms, des personnages et des événements, quand l’œuvre entière nous prévient justement que le temps est à l’œuvre partout qui fait, défait, refait inlassablement sa trame, de sorte que la coïncidence tant cherchée n’a jamais lieu, est impossible même : d’où la blessure, l’écriture.

Il y a un problème relié aux « journaux » de RC : c’est que les lecteurs sont obnubilés par eux, comme s’il s’agissait de la source de référence à consulter, une sorte de puits de vérité pour vérifier si l’auteur se trompe, triche ou se contredit. Ne jamais oublier (la liste « du même auteur » en fait foi, très révélatrice à cet égard) que les « journaux » ne sont qu’un genre littéraire, au même degré que les « églogues », les « chroniques », les « élégies » et autres « miscellanées » : une façon, parmi tant d’autres, une manière, chacune avec son langage propre, d’approcher tant soit peu la réalité, tenter du moins de la cerner, ne serait-ce que pour se perdre dans sa diversité.

Ainsi pour « l’Inauguration… » : c’est une œuvre totale, complète en soi, qui contient son propre univers, établit ses propres règles en créant, à un autre niveau et sous un éclairage différent, d’autres relations, de nouvelles concordances entre les faits et les événements, tissant ainsi d’autres fils qui renouvellent la perception du monde et l’approfondissent, quitte à en rendre la matière encore plus complexe et riche qu’on ne croyait au début (au risque même que la vérité une fois de plus nous échappe). Avouez que nous sommes loin ici de la simple chronologie. Encore une fois, l’œuvre ne démontre rien, elle montre tout.

Où sont donc les trois propositions, allez-vous me dire ? Nulle part ailleurs que dans ce texte que vous venez de lire.

                                    ************

Ah mais oui, ah mais non…

vous vous éparpillez à la surface du texte: bien pire, je m'amuse. Voyez-vous, j'ai fait quelque chose que je n'aurais pas dû faire, j'ai écrit durant ma lecture, sans avoir fini le livre. Trop tôt, dès lors pour creuser, ou à l'inverse, prendre du recul. Si j'ai ainsi contrevenu à une règle qu'ordinairement je respecte, c'est-à-dire, non seulement avoir fini un livre avant d'en parler, mais même attendre quelques semaines pour en parler, afin de laisser sa matière se décanter naturellement dans mon esprit (et donc tout le contraire d'un commentaire à chaud), c'est que l'activité est bien faible en ce moment sur le site, et qu'il m'a amusé de tenir une sorte de "journal de lecture". Curiosité, également : comment évolue la vision d'un lecteur au fur à mesure qu'il avance dans un texte? Si l'œuvre s'explique par la fin, quelle est la validité de nos réflexions avant cette fin?

Voyez-vous, je me sens peu concernée par "l'obnubilation par les Journaux". Je dois avouer, avec un peu de gêne, que depuis dix-huit mois que je lis RC, je n'en ai lu qu'un, qui est Retour à Canossa. (Ce qui m'impressionne dans les Journaux, c'est moins leur contenu que la discipline qu'ils imposent, cette règle de vie maintenue durant tant d'années, la volonté qu'elle implique (et je pense à Joseph de Maistre et aux exercices spirituels.) Mais ce n'est pas le(s) sujet(s) que je veux traiter.))

Et si j'ai ainsi consulté La Salle des Pierres, c'est que j'ai eu l'impression que l'auteur m'y engageait. Quelle insistance en effet sur les dates, sur l'écart entre les dates, quelle insistance et quel flou : pas de date pour l'enterrement, mais l'indication de fin juillet-début août, et le nom de la fête juive, de sorte que quelqu'un féru de culture juive trouverait sans doute cette date, indication de la fête de la musique, dont on sait qu'elle se tient le 21 juin, indication du solstice, dont la date est mouvante, mais là aussi se retrouve à l'aide d'un almanach… De l'exactitude dans le flou, une précision qui ne va pas jusqu'au bout… . (Avouez que nous sommes loin ici de la simple chronologie. Oui, justement). Impossible pour moi de ne pas jouer dans le sens où j'ai l'impression (et ce n'est que mon impression, puisque que ce n'est que ma lecture (impossible de savoir si l'impression est exacte, si c'est effectivement ce que souhaitait l'auteur (et souhaitait-il quelque chose?), (quoiqu'ici, sur ce site, on rajoute un niveau de complexité dans le jeu, puisqu'il arrive que l'auteur intervienne (mais jamais à propos de ses livres, il est vrai)))) qu'on m'engage à jouer.

La note de p.239 de L'Inauguration de la salle des Vents : «ces différentes scènes et leur enchaînement seraient décrits, ou plutôt mentionnés, en quelques mots, dans le volume intitulé La Salle des Pierres, p.138 sq..» m'incite malgré tout à penser que nous sommes explicitement invités à nous référer au journal (et que de choses à dire sur ce mode conditionnel). Et j'y vois une intention malicieuse de l'auteur, car la référence qui nous est donnée concerne… l'inauguration de la salle des Vents, la vraie, la bouteille de champagne bue à quatre, après une courte nuit et une journée d'accrochage… Gros plan sur le titre. Mais l'auteur pouvait-il vraiment croire que si nous ouvrions La salle des Pierres, nous ne lirions que la page 138?

Il existait un autre niveau à ma curiosité, je l'avoue. J'ai commencé ma lecture de RC avec Du Sens, continué par deux élégies, Eloge du paraître, Roman Roi, Buena Vista Park. Et la fréquentation régulière de Vaisseaux brûlés (dès que je m'ennuie, ce qui hélas…). Et j'ai été stupéfaite de l'extrême cohérence dans le temps de l'œuvre toute entière. En vingt-cinq, trente ans d'écriture, pas de divergence, uniquement un approfondissement, des reprises, un creusement de l'intérieur. Dans les idées, bien sûr, mais également dans les "motifs", même les plus humbles, les plus discrets, quelle surprise par exemple de retrouver dans Passage le «Marcel n'y va pas» de Retour à Canossa, ou dans Echange La Sorcière des trois-Islets, rencontré(e) dans Roman Roi. Aucun doute, il n'y a pas de hasard dans cette œuvre, pas de hasard dans les livres, dans la chair des textes. Tout est posé à dessein. Et donc j'ai pris La Salle des Pierres pour répondre à cette question : comment avait été traité le sujet dans le journal? Réponse, non neutre à mon avis : il n'avait pas été traité. Nuance, non neutre toujours : il a été traité à l'entrée du 1er août.
Que faut-il en penser? Eh bien, je n'en sais rien, ma lecture finit-elle par mettre trop de sens ou d'intention sur les mots? ("Stardust Memories", de Woody Allen. Dialogue du film entre deux spectateurs qui viennent de voir un film : — A ton avis, que représente la Rolls? — Je ne sais pas, une voiture, peut-être?)
(Enfin, si, tout de même : cela prouve au moins, comme j'en suis persuadée, la cohérence vertigineuse (si cohérent que cela en devient irréel) des livres entre eux).

Pourquoi vouloir remonter le temps, à la recherche de je ne sais quelle vérité des noms, des personnages et des événements, En partie pour me moquer de moi-même. Lorsque j'ai écrit ce message sur la coïncidence des dates, je lisais justement la page 229 de L'inauguration «ils parlent du roman qu'ils viennent de lire tout à fait comme si les personnages appartenaient à la» et plus loin «comme si ce ruisseau décidément n'était rien». Tentation d'en faire autant, dans un tour supplémentaire… (d'où le "vaguement honte" de mon message). A cela près que dans L'Inauguration, les personnages ont existé… Où est l'exacte distance, dès lors? Comment ne pas se prendre les pieds dans le tapis?

Pourquoi : c'est la grande question (et là je reconnais que je m'éloigne franchement des questions que vous avez abordées. Mais je serais très intéressée de savoir ce que vous (tous) en pensez). Qu'est-ce qu'un commentaire de lecture (pour ne pas parler de critique)? Qu'est-ce que parler d'un texte, pourquoi, avec quelle légitimité? La grande peur, aujourd'hui, l'horriblement démodé, est d'en parler "comme Lagarde et Michard". Lorsque j'étais au lycée, il importait de présenter un livre en lui-même, pour lui-même, sans référence au contexte historique ou à la vie de l'auteur. On est allé jusqu'à faire des programmes thématiques, au baccalauréat (le vent, la liberté, la ville). Puis retour au contexte, quand on s'est aperçu que les élèves n'avait aucune référence culturelle ou historique. (Les Châtiments, pour étudier la désarticulation de l'alexandrin et la rime, certes, mais tout de même…) Puis on lit que le formalisme russe est né entre autres de la volonté d'échapper à la censure. Puis on commence S/Z et les lexies…
Traumatisée par l'ennui des questions, toujours les mêmes, année après année, en français : le roman est-il mort? Qu'est-ce qu'un roman? Qu'est-ce que la fiction? Qu'est-ce qu'un personnage? Bof bof bof. Et pourtant. Je lis aussi chaque livre de RC parce que j'y retrouve ces questions, que là soudain elles ne m'ennuient plus, elles me fascinent, elles m'amusent.

Revenons à L'inauguration, pour finir. Je conçois que cette obstination à vouloir identifier X. soit agaçante, et puérile. Quelle importance, il est vrai. Cependant, il me semble que la nostalgie que j'éprouve, l'espèce de tristesse poignante qui naît à lire la description de cette communion qui n'a pas lieu, dans le flamboiement du soleil couchant, et l'évocation du procès, ensuite, est bien plus grande à savoir qu'il s'agit d'un véritable amant, longtemps aimé, longtemps perdu de vue, avec qui les relations ont toujours été conflictuelles, que s'il s'agissait d'une simple fiction. Il est inutile d'avoir lu Tricks, c'est vrai. La description de la bagarre jusqu'à rouler au bord de la mer, des agacements (ce besoin de charmer, ces retards perpétuels), des souvenirs doux (le menton sur l'épaule à mobylette), de l'intervention de la police rue du Bac, suffisent à comprendre. Et vous avez tout à fait raison, L'Inauguration est un livre qui fonctionne seul, sans avoir besoin d'apports extérieurs. Mais ce qui m'émeut, ici, dans ma recherche absurde, c'est le temps écoulé, le temps à rebours: lorsque Tricks fut écrit, en 1978, rien ne pouvait permettre de savoir qu'il y aurait L'Inauguration (et la chute) en 2003. Mais maintenant qu'il y a eu L'Inauguration, sera-t-il jamais possible de relire Tricks — et les Eglogues — comme avant?

Mais il faut que je m'arrête, je sens poindre un autre thème, ici souvent abordé : par quel livre commencer la lecture de Renaud Camus? Car chaque livre que nous lisons transforme la lecture du livre suivant, même si ce livre suivant a en réalité été écrit avant. Il n'y a pas de retour possible. La chronologie de la lecture —l'ordre dans lequel on lit les livres— bouleverse le sens des écrits. Quelle responsabilité, dès lors, pour le lecteur.
Et ma tentative de lire les livres "dans l'ordre" est déjà un échec. J'en sais déjà trop. (Quel accès de jalousie quand je croise un lecteur "des origines", qui a lu les livres au fur à mesure de leur parution.)

Et je reprends vos mots, très justes : l’œuvre entière nous prévient justement que le temps est à l’œuvre partout qui fait, défait, refait inlassablement sa trame, de sorte que la coïncidence tant cherchée n’a jamais lieu, est impossible même : d’où la blessure, l’écriture.



PS: «le menton sur l'épaule à mobylette» c'était Rodolpho, pas Tony (cf. Notes sur les manières du temps)

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