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Filiation

Callas, Delphin-Jules! Celui-là, on sait comment il était. Il s'était fait tirer le portrait avec Anselmie, sa femme, se tenant tous les deux par le petit doigt, à peine deux ans avant. Le portrait est ici, chez Honorius, je l'ai vu. Allez-y, vous le verrez. Les Honorius sont de Corps mais, la belle-sœur d'Honorius, enfin, je ne sais pas, des trucs de cousins germains, de, j'avoue que je ne sais pas très bien. D'habitude, ces choses-là, on doit les savoir; là c'est vague, je ne sais pas très bien. Ce qu'il y a de certain, c'est que la belle-sœur, la cousine, a hérité d'un Callas d'ici. Non. Je sais, attendez, voilà, ça m'a mis sur la voie. Ce n'est pas la belle-sœur ni la cousine, c'est la tante d'Honorius, la sœur de sa mère qui a hérité d'un Callas, qui était son beau-frère, le frère de son mari et le petit-fils du frère de Callas Delphin-Jules. Là, on y est. Je savais que je me souviendrais. J'ai suivi les filiations de tous ceux qui ont participé à la chose. Pour voir de quelle façon ils figurent maintenant dans les temps présents (mais, nous en parlerons plus tard). A la mort de la tante, il y a eu un arrangement et les Honorius de Corps ont eu en jouissance la maison d'ici et en propréité les meubles qu'elle contenait. La maison, c'est là où ils ont ouvert l'épicerie-mercerie, et les meubles c'est là où j'ai trouvé la photo de Callas Delphin-Jules et d'Anselmie.

Jean Giono, Un roi sans divertissement, p.46-47, Folio. 1948

L'auteur, réflexions de Lucien Dällenbach

En chemin, je lisais, comme d'habitude, dans le métro, la relation des débats de Cerisy sur Robbe-Grillet, y trouvant des réflexions intéressantes de Lucien Dällenbach sur le nom de l'"auteur".
Renaud Camus, ''Journal de Travers, p.1377

Dällenbach fait une communication ayant pour titre Faux portraits de personnes. Je ne recopie pas tout, mais la conclusion:

L'auteur abymé
A l'inverse du récit traditionnel qui cherche à se naturaliser en se donnant un père illusoire, le récit robbe-grilletien proclame sa condition verbale en s'attaquant à l'idée même de paternité. Il ne lui suffit pas de suggérer que la formule «c'est moi le patron» ne peut être qu'ironique dans la bouche d'un scripteur; il lui faut encore user de conjontions-disjonctions et de variantes pour démontrer par l'absurde que toute représentation auctoriale est un leurre — et abymer — au sens cette fois de causer des dégâts — l'image classique de l'Auteur-Créateur. Ce faisant, l'écriture se révèle a-causale, bâtarde et parricide. Aussi bien n'est-il pas pour surprendre que le dieu Thot, qui en est l'inventeur, soit «à la fois son père, son fils et lui. Il ne se laisse pas assigner une place fixe dans le jeu des différences. Rusé, insaisissable, comploteur, farceur, comme Hermès, ce n'est ni un roi, ni un valet; une sorte de joker plutôt, un signifiant disponible, un carte neutre, donnant du jeu au jeu.» Les doubles du premier Robbe-Grillet ne disent pas autre chose — et ceux qui les suivront, en le disant plus nettement encore, délivreront en acte, cette leçon: plus un texte est désoriginé, plus il est pluriel et donne du «jeu au jeu».
Lucien Dällenbach, Faux portraits de personnes in Robbe-Grillet: colloque de Cerisy, tome 1, p.128, 1976

On retrouve ici les obsessions voilées de Renaud Camus pour la bâtardise, la paternité, le nom, l'origine (la preuve en est que RC se réjouit que Ristat se soit aperçu que la bâtardise était l'un des thèmes souterrains qui organisent Échange).

L'écrivain n'a pas d'identité, par Jean Ristat

Bien sûr il n'est toujours pas question de ce qui tient le livre ensemble, de ses procédés de fabrication, du travail sur le signifiant (à force de ne pas vouloir que ce travail se voit trop, comme dans les romans de Ricardou, on finit par le rendre si discret, malgré son intensité, que plus personne ne s'en rend compte), mais l'article est presque tout entier consacré à un point non moins essentiel, et dont personne n'a rien dit jusqu'à présent, sinon des bêtises, à savoir le flottement d'identité de l'auteur. Autour de ce thème central Ristat réalise toutes sortes de variations brillantes, qui éclairent grandement un certain nombre de choses, y compris certaines, comme la bâtardise, et le fils «tard venu», qui n'affleure expressément nulle part dans le livre, et qu'il a su débusquer. J'étais enchanté [...].

Renaud Camus, Journal de Travers, p.1335


L'affaire Renaud Camus-Denis Duparc

Un écrivain n'a pas d'identité : ou bien il les a toutes. Ce qui revient au même: «J'ai été Isaie, Eschyle, Judas, Maccabée, Juvénal, d'autres poètes encore, plusieurs pein­tres et deux rois de Grèce dont l'ai oublié les noms», disait Victor Hugo à un hôte de passage à Guernesey. On sait, d'autre part, qu'il eut l'idée de se faire peindre en Christ par Louis Bou­langer.
Pourquoi M. Renaud Camus ne se prendrait-il pas pour M. Denis Duparc ? A nous autres, lec­teurs de passage, à qui il dédie son livre. Il peut bien, lui aussi, confier son désir d'être un autre pour rester le même. Evidemment, si je dis au policier qui m'ar­rête un soir au coin d'une rue que je n'ai pas d'identité ou que je les ai toutes, que se passera-t-il ? Il exigera que je lui montre mes papiers.
« Comment vous nommez-vous ? — Denis Duparc. — Et le Renaud Camus dont je regarde la photo in Passage «Hair parted in the middle», qui est-ce? Il est né en 1946 à Chamalières. — Chamalières ? Tiens, dit le policier, ça me rappelle quelque chose...
— Je suis le père de Renaud. Je suis né en 1950, dans le Centre.
— Profession du père ? — Consul. — Votre profession ? — Ecrivain, avec un livre qui porte le titre de Central Park. J'habite New-York.
— Pourquoi possédez-vous les papiers d'iden­tité de Renaud Camus ?
— Parce qu'il parle de moi dans son pre­mier livre, paru en 1974 : Passage. En fait, il n'est pas mon frère. Mon père peut-être? Ou ma sœur? Ou ma mère? Je ne sais pas. Nous jouions beaucoup au tennis autrefois, non loin de grands et beaux palmiers. Peut-être ai-je tué Renaud Camus?»
On a enfermé Denis Duparc, lequel a écrit son histoire dans Echange sur «une table face au mur, sous une grande carte de mon île... tout juste si je m'interromps, de loin en loin, au milieu d'une ligne, pour tourner la tête vers la fenêtre grillagée...»

La question de l'anonymat préoccupe la mo­dernité. On sait bien, maintenant, que la pratique de l'écriture efface le nom de l'auteur supposé. On a conquis le droit de n'avoir pas à rendre compte des citations, emprunts, autrefois pro­priétés de celui qui signait. Dans Passage, de Renaud Camus, il est dit que «de nombreux passages du livre sont empruntés, sans que cela soit indiqué, à Butor, Duras, Corbière, T.-.S. Elliot, Mallarmé, Melville, Mary Mac Carthy, Rimbaud, Proust, Roussel, Jacqueline Risset, Claude Si­mon, Woolf». J'en passe, et non des moindres : Denis Duparc, entre autres. De l'emprunt de Pas­sages sans nom d'auteur à l'appropriation d'un nom, il n'y avait qu'un échange à opérer. Songez à cette phrase d'Alfred de Musset, citée par Littré et plus tard par M. Sollers, en exergue de Parc: «Pour être proposés, ces illustres échanges veulent être signés d'un nom que je n'ai pas». Soit. Ainsi, je peux signer un livre du nom de Boileau, ou de Jules Verne, ou de Proust. Mais je peux également le faire d'un nom inventé, lequel est un personnage d'un premier livre.
Mais y a-t-il quelque chose qui ressemble à ce qu'on appelle un premier livre ? Comme on dit de Dieu qu'il fit le premier jour ? Y a-t-il donc un auteur ? Si oui, cherchez-le, car il s'est perdu dans le parc.

Denis porte le nom du lieu où il a égaré Renaud Camus. Voici ce que je lis quand j'ouvre le livre: «Il y eut d'abord le parc. Et ainsi la littérature, car nous ne parlions jamais, entre nous, que du jardin». Autant dire, on l'avait compris, qu'il n'y avait pas de première phrase. De Passage à Echange, on se renvoie la balle. Comme au tennis. Superbement, avec une même somptuosité d'écriture, un égal souci de la des­cription précise. «La chambre est au premier étage, la première à droite de la dernière marche. Mais elle se trouve sur le côté gauche de la maison pour un observateur placé à l'extérieur et la regardant.» Cette géométrie impeccable désarçonne le lecteur. Et il lui arrive de tomber après un paragraphe dont il avait, allègrement et sûr de lui, enfourché les phrases. Il se dit soudain, à un détour d'une ailée, dans ce parc si familier, si rêveuse bourgeoisie: N'ai-je pas déjà lu cette phrase quelque part ? Il feuillette le livre à rebours, et, en effet, il retrouve une phrase qui parait ressembler à celle qu'il a lue un peu plus loin. Presque. Il suffit d'un adjectif ou d'un substantif qui en remplace un autre, et le tour est joué. Mais le décor s'en trouve changé, une intrigue différente se noue. Le passé est le lieu de la répétition incertaine, du «comme si» : autant dire du roman et des généalogies réinventées.

Le lecteur, en ouvrant le livre, pouvait se croire dans un paysage familier. Au fond, se disait-il, l'auteur décrit les maisons de son enfance, un parc. «Et c'est toujours une image du parc... le grand bassin, toujours vert sous son immense tilleul; le cèdre de mes voltiges; le sapin où je me cachais, et ne me trouvais jamais; la rigole où mon père m'a construit un moulin à aubes; le petit bassin de rocailles entre la maison et la grille... Il y avait des arbres étranges, exotiques, plantés trois générations avant moi pour distraire la langueur d'une femme rêveuse et triste.» Décidément ce Denis Duparc sait merveilleusement décrire les lilas, l'odeur des tilleuls, les jeux de la lumière, la mélancolie d'une société décadente et qui s'ennuie, impa­tiente du passage, de la fin. Il fait défiler devant nos yeux des cartes postales ou des photogra­phies jaunies et l'on se prend soudain, les regar­dant, à refaire l'histoire. Son parc est, de ce point de vue, comme celui du vizir Mustapha dont parle Voltaire: «Il y avait des bains, des jardins, des fontaines : on y voyait partout l'excès du luxe, avant-coureur de la ruine.»

Il y a, quelque part dans ces pages, le goût amer de l'enfance resongée, une nostalgie qui pourrait tourner au tragique si Duparc ne savait interrompre le lamento ou simplement l'adagio pour passer à autre chose avec une désinvolture feinte. C'est-à-dire, en réalité, revenir, parce qu'il est comme halluciné, aux mêmes paysages, aux mêmes lieux, aux mêmes situations.
Je crois que l'étrangeté indiscutable qui se dégage d' Echange provient d'un mouvement quasi immobile de l'écriture qui se reprend sans cesse, phrase après phrase, paragraphe après paragraphe, une sorte de tremblement immobile du temps. Comme si la main qui tient la pho­tographie s'affolait au souvenir de ce qui fut et de ce qui sera. Car telle est sans doute la pratique corrosive de l'écriture qui fait du pré­sent et de l'avenir un passé; du passé, un présent. Je veux dire que l'écriture nous rend à la mort.

Jean Ristat, Le Monde, 21/01/1977

Cette date que j'ai notée au crayon de papier sur la feuille imprimée à partir de microfiches est très étrange car elle ne correspond pas du tout au Journal de Travers. Il faudrait effectuer des vérifications.
Le Parc de Sollers est une autre piste à explorer pour les incipits de Passage.

Symbolique

Un mot par ligne dans cette sous-boule, à l'exception de POE ERRE; deux mots par ligne là où la séparation est opérée, sauf pour TIRE, BON PERE, délibérément préféré à REPORTE BIEN. C'est le fils qui donne le signal de la rupture, et c'est au père qu'échoit la tâche, dans le passage au trois, à la trinité, de reconstruire la famille éclatée — en utilisant l'unique signe de ponctuation du texte, la virgule phallique.

Roland Brasseur, Le cinquante-quatrième jour, p.114

L'Elégie de Chamalières: le nom comme carrefour

Mais pourquoi lire L'Elégie de Chamalières? Quelle étrange idée, me suis-je entendue opposer, lorsqu'on a encore tous les journaux à découvrir!

Oui, mais L'Elégie est éditée (pardonnez-moi, P.O.L.) aux éditions Sables, qui déjà ont épuisé leurs exemplaires d'Eloge moral du paraître. Alors oui, vite, se procurer L'Elégie de Chamalières, pendant qu'il est encore temps. Et bonheur inattendu, les pages ne sont pas coupées, l'exemplaire est numéroté... Petits plaisirs...


Ici se mêlent dans le poème lyrique la perte et l'absence, à partir des deux piliers de l'identité, le sang et le sol, le nom et la patrie.

Nous sommes définis, légalement au moins, si ce n'est psychiquement, par un nom et un lieu de naissance. Retour donc au lieu de naissance. Mais c'est un "non-lieu", un nulle part (p 22), aux contours imprécis qui se perdent dans les deux villes voisines. Chamalières a avant tout une fonction de passage, en quoi finalement elle remplit bien son office d'origine par rapport à l'auteur... Et déjà se perd l'identité, le double apparaît, "je" devient "il" (p 23). Tout est chimère "cet intense commerce de riens" p 26, seule la mort est certitude, par les catacombes retrouvées sous l'hôtel de ville : «la mort seule y fait preuve de profondes assises...»

Le texte se poursuit par la magie des noms. Les noms sont le fil d'Ariane, à travers le temps (l'histoire) et l'espace (la géographie). Une homonymie permettra de passer d'un nom à un autre (Angelica de Roland furieux à Angelica mère d'Apollinaire, d'Apollinaire à Sidoine Apollinaire, évêque de Clermont, La Tour d'Auvergne à Tour et Taxis), ou un point commun permettra ce passage, de Tour et Taxis à Rilke, de Rilke à Tibulle, etc. Variations : un même nom pour plusieurs personnes, Thalès, Camus, une même personne aux noms multiples, Guillaume Kostrowitzhy, Maurice de la Tour, un enfant sans nom ni origine, Kaspar Hauser, un peuple perdu dont il ne reste que le nom, les Khazars, de même un dieu au nom incertain, Bordo ou Borvo... Le nom est passage, carrefour, et étant carrefour, il est renoncement, renoncement à tous les chemins qu'on ne choisit pas : «Que de mirages, sur le chemin de l'explorateur des noms! Combien de chausse-trappes, de vertiges et d'hésitations aux carrefours (...) Et pour quel résultat? Pour devoir renoncer, sans cesse, à mille chemins ouverts (...)» p 96

Regret et nostalgie, la musique de l'élégie se déploie, tresse à trois ou quatre fils, née avec la question "Vous êtes d'ici?" et la réponse "non" ("Ici n'est pas de moi", mais qu'est-ce donc qu'appartenir?), et le motif de la maison natale, prétexte initial à ce retour à l'origine, motif qui revient, qui insiste. L'auteur se dévoile vers la fin : «On le verra, le roman est familial (...)», et la phrase continue, ô joie et stupeur «cela pour partir en passage, d'échange en échange et, dès le début, de travers : un dire du fou s'opposant à la ligne droite des tours masives». Chaque phrase comme un clin d'œil et un nouveau carrefour, vers d'autres textes et d'autres références. Le temps de l'élégie, étrangement, est le présent, point de l'espace d'où l'on évoque et se lamente, point de l'espace nous maintenant d'où nous pouvons constater l'absence et la perte, pire l'effacement et la disparition.

Car la question "familiale", personnelle de l'auteur, est celle-ci : pourquoi, comment, moi, dont les racines sont attestées, à l'inverse de neuf personnes sur dix de Chamalières qui n'y sont pas nées, pourquoi, donc, ne me sentè-je pas d'ici? Pourquoi me sentè-je de nulle part? Où s'inscrit ce défaut d'origine, d'où vient-il?

Pour moi, si je m'attache à tout, si m'obsèdent les correspondances, si je cherche à chacun de mes mots et de mes désirs des reflets, des anagrammes, des envers et des symétries, si je ne me penche sur les fleuves, les lèvres, les pages et les heures, qu'à la recherche de signes, fussent-ils très bêtes, d'intelligence, c'est peut-être que rien, de naissance, ne m'attachait à rien. (p 88)

Et ce cheminement parmi les noms et les territoires, cette poétique réflexion sur l'origine se termine en établissant la prééminence de la littérature sur les faits, et sa fonction consolatrice et réconciliatrice de nous-mêmes avec nous-mêmes, dans notre absence :

Mais à quoi servirait la littérature, is what we want to know, si ce n'est à corriger les généalogies déplaisantes? (...) retourner le passé, faire, et l'inverse, que ce ne fut pas ce qui fut, transmuer l'origine en conséquence, réduire la douleur à des stances, en élégie la faille, en un mythe efficace autant qu'harmonieux la terreur initiale ou la honte, la seule alchimie des lettres en est capable, et de redistribuer les cartes, de nous corriger, de nous recréer, de nous offrir un autre jeu, d'autres îles, et la page blanche, encore, sous la tache et sous la rature de cet éternel brouillon que nous sommes de nous-même, ou d'un autre. (p 98)

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