Billets qui ont 'fonctionnement des Eglogues' comme mot-clé.

Sortir du labyrinthe - Travers III, 3

Vendredi soir nous nous sommes retrouvés pour une séance des cruchons. Nous commençons à nous perdre en remontant dans les niveaux, passant et repassant sur les mêmes mots, sans plus savoir si nous les avons déjà lus dans un autre fil ou si c'est bien ce fil-là que nous sommes en train de lire deux fois.

J'ai donc tenté une carte, une table d'orientation.
En fait j'en ai construit deux.

L'une indique ce que nous faisons ici, c'est à dire le mouvement de plongée vers le fond de note en note, puis la remontée vers la surface.

Travers_III_descente_remontee.png


Chaque ligne représente un fil. Les nombres à l'extrême gauche et l'extrême droite sont les pages de début et fin de fil (le fil 1 va de la page 149 à 164, le fil 5 de la page 151 à 217, etc.)
Les nombres du milieu (identiques à droite et à gauche pour une ligne) sont le numéro de la page où apparaît l'appel de note.
Si l'on décide de lire "en suivant les étoiles" (en descendant lire la note à chaque appel de note), on descend peu à peu dans les profondeurs du texte par la droite de la table.
On commence p.149, on va jusqu'a l'appel de note 1 * page 149, on descend au fil 2 (p.149) jusqu'à l'appel 2 ** (p. 149) jusqu'à l'appel de note 3 *** p.149, puis on reste sur ce fil 3 jusqu'à la page 151, puis note 4 p.151, etc.
Quand on arrive à la dernière note (17), on remonte sur la droite de la table, lisant à chaque fois la fin d'un fil avant de remonter au précédent et de poursuivre à partir de l'appel de note qui avait interrompu notre lecture de ce fil lors de la lecture "descendante".

(Vendredi nous avons lu la deuxième partie de le fil 11 (à partir de la page 170) pour aller jusqu'à la fin du fil 8 (p.245). La prochaine fois nous reprendrons page 154, la deuxième partie de la note 6 (fil 7).

L'autre est une table des matières.

Travers_III_fils_par_page.png


(Si vous souhaitez obtenir les pdf des deux schémas, envoyez-moi un mail : vehesse at free.fr).

Il s'agit d'une description des fils trouvables sur chaque page.
A gauche se trouve le numéro des pages, puis le numéro des fils qui se trouvent sur la page (la numérotation des notes est décalée : la première note (note 1) donne naissance au fil 2).

Exemple de lecture:
P. 149 se trouvent les fils 1, 2, 3 (les notes 1 et 2).
Ils se poursuivent page 150.
P. 151 se trouvent les notes 3, 4 et 5 (***, ****, *****) qui commencent les fils 4, 5 et 6. La page contient six fils, les 1, 2, 3, 4, 5, 6.
Le fait de changer de fil à chaque fois qu'on rencontre une note implique de toujours rester à l'extrême droite de la table. Arrivés à la fin du fil 18 p.229, nous remontons pour reprendre la suite du fil 17 page 221, endroit où nous avions précédemment bifurqué vers le fil 18.

Nous nous sommes encore un peu trompés de fils "en remontant" vendredi dernier, mais je pense que c'était la dernière fois. Désormais nous avons un fil d'Ariane.

Renaud Camus - L'Amour l'Automne, chapitre 3, note 14

************** Or c’est précisément ce qui est en train d’arriver. (AA, p.194)

Voici l'ensemble de la citation, d'un fil à l'autre (fin du fil 13 avec appel de note du fil 14):

Mais revenons-en, si vous voulez bien, à l'article déjà cité paru dans L'Arche (à ne pas confondre avec L'Arc !). Or c'est précisément ce qui est en train d'arriver.

La première phrase affirme que l'article "déjà cité" (voir page 178 de L'Amour l'Automne) est paru dans L'Arche.
Or c'est faux, elle est parue dans L'Arc (article de Robert Misrahi paru dans le numéro de L'Arc consacré à Perec, cf. p.178).
Il est donc bien vrai qu'on est en train de confondre les deux; à cela près que la phrase "C'est précisément ce qui est en train de se passer", dans le contexte, insinue que c'est L'Arc qui serait la revue à ne pas retenir, alors que c'est l'inverse. Il y a double confusion: une confusion sur la revue, et une confusion naît de la phrase qui annonce la confusion.

(A quoi se réfère "en réalité" cette phrase: «Or c'est précisément ce qui est en train d'arriver.»? Faut-il imaginer que c'est une phrase de type "journal", Renaud Camus en cours de travail ayant confondu les deux revues et l'ayant noté ici, amusé par le double niveau de confusion qu'il allait produire, mentant dans le texte sans mentir sur ce qui lui était arrivé? Comment savoir?)

  • Perec, double, vérité/mensonge, Arc, Arche, a,r,c

Les avertissements ne servent à rien. Une loi grave préside… (il voit cette phrase, il…, il…, il… fleur sur le plancher ? (AA, p.195)

Les avertissements servent d'autant moins à rien qu'on avertit de façon trompeuse: oui les deux revues sont en train d'être confondues, non, ce n'est pas L'Arche la revue citée.

"Les avertissements ne servent à rien." : c'est une loi. => Une loi grave préside... : exposé de principe, rappel d'une loi élementaire, d'une règle générale.

Une loi grave préside…

Starobinski sur les anagrammes de Saussure. Les pages qui précèdent rappellent qu'il est extrêmement difficile de prendre connaissance d'un fait tel qu'il s'est produit; très naturellement, par manque de mémoire et par approximation, l'histoire glisse dans la légende:

Nul ne songe à supposer une parfaite coïncidence de la légende avec l'histoire, eussions-nous les preuves les plus certaines que c'est un groupe défini d'événements qui lui a donné naissance. Quoi qu'on fasse, et par évidence, ce n'est jamais qu'un certain degré d'approximation qui peut intervenir ici comme décisif et convaincant. (Les mots sous les mots, p.17)
Ce qui fait la noblesse de la légende comme de la langue, c'est que, condamnées l'une et l'autre à ne servie que d'éléments apportés devant elles et d'un sens quelconque, elles les réunissent et en tirent continuellement un sens nouveau. Une loi grave préside, qu'on ferait bien de méditer avant de conclure à la fausseté de cette conception de la légende: nous ne voyons nulle part fleurir une chose qui ne soit la combinaison d'éléments inertes, et nous ne voyons nulle part que la matière soit autre chose que l'aliment continuel que la pensée digère, ordonne, commande, mais sans pouvoir s'en passer. (Ibid, p.19.)

(il voit cette phrase, il…, il…, il… fleur sur le plancher ? (AA, p.195)

Voir page 186 de l'Amour l'Automne: Starobinski sur les anagrammes de Saussure.

"- A chaque instant, par défaut de mémoire des précédents ou autrement, le poète qui ramasse la légende ne recueille pour telle ou telle scène que les accessoires au sens le plus propre théâtral [sic ]; quand les acteurs ont quitté la scène il reste tel ou tel objet, une fleur sur le plancher, un [ ] [espace laissé blanc dans le texte] qui reste dans la mémoire, et qui dit plus ou moins ce qui s'est passé, mais qui, n'étant que partiel, laisse marge à - "
Saussure cité par Jean Starobinski dans Les Mots sous les mots, p.18

Rappelons que "la fleur sur le plancher" est un motif que l'on retrouve à travers toute l'œuvre camusienne, et que la (re)découverte de la source précise de cette référence en mars 2004 (référence alors oubliée) a été l'objet d'une recherche commune sur la SLRC, donnant lieu aux hypothèses les plus diverses: désormais lorsque je croise ce motif, j'y vois aussi un signe de reconnaissance (dans les deux sens du terme) à l'intention de ceux qui ont participé à cette course échevelée à travers les livres, les films et les opéras. («Les mots nous arrivent chargés de vésanies», phrase de Bachelard souvent citée par Camus.)

Notons que la phrase de Saussure se rapporte à une "vérité" ou une fausseté de la légende. (Le contraire de la vérité peut être un mensonge ou une erreur).

  • Starobinski, Saussure, anagramme, fleur, légende, vérité/fausseté

Star malgré elle, Diana Krall s’offre le luxe de célébrer Rowles, Renaud, James P. Johnson :

« Je ne peux le faire qu’à Paris, explique-t-elle. Partout ailleurs leurs noms ne disent rien à personne.» (AA, p.195)

Sans doute une citation de la presse de l'époque (2005, 2006?). Je n'ai pas réussi à retrouver l'article exact. Importance des noms, connus ici, inconnus ailleurs, ce n'est qu'une question d'appréciation, de publicité.

  • Star (stone, stein, stern), Diane, Krall (a,r,c, arc, cra...), Renaud, Johnson

Avec Notions de base, un autre registre est atteint. Sumeni briz — to si Roman prospevuje a vzpomina. (Pisen o krali Romanovi). (AA, p.195)

Article du monde des livres sur le livre de Petr Kral.
La traduction (via google traduction) donne à peu près: «Le Briz bouillonnant, que Roman se rappelle et chante» (in "La chanson du roi Roman") => Roman roi, bien sûr.

  • Kral, Petr (Peter, Pierre, stone, stein, star, stern), Roman

Peu de paysage. Un gros plan pour finir : un Monet vieilli (AA, p.195)

?? Un film, un téléfilm. Il y a sans doute des indices, mais je ne les reconnais pas.

  • Monet (motif + mon nez, money, etc)

tout au bas du jardin, comme sur une poupe à peine naufragée. (AA, p.196)

Est-ce que ce fragment concerne lui aussi Monet? Ce n'est pas certain.

bateau (thème marin), jardin (parc)


Dans le roman de ce titre, bizarrement , le nom Carus n’apparaît pas. L’action (si c’est bien le mot qui convient) se déroule toute entière entre la rue Jacob et la rue du Bac. (AA, p.196)

Roman de Quignard dans lesquels tous les personnages sont désignés par une initiale. Histoire dépréssive d'un personnage dépressif. Voir en lien quelques remarques.

  • Carus (car, a, r, c), lettre, Jacob, Bac (bax, Marx, Saxe, etc)

What’s the trouble in there, Nemo ? Go to sleep ! (AA, p.196)

La bande dessinée 'Little Nemo in Slumberland'.
(Je découvre avec effarement à propos du dessinateur :Winsor McCay les détails suivants: «Winsor McCay was born Zenas Winsor McKay in 1867, probably in Canada. He was named after his father's employer and he quickly dropped Zenas in favor of Winsor. [...]. McCay's father (who by now had dropped the "K" in favor of the "C") belonged to the latter group.»
Duane Michals a été nommé de la même façon, à partir du nom de l'enfant des employeurs de sa mère. Et le père échange le K pour un C. Importance des noms, toujours. Là encore, il s'agit d'un bonus offert par la réalité: Little Nemo aurait sans doute été retenu quoi qu'il arrive, à cause de son nom et de son rapport onirique à l'enfance. Mais on retrouve des parallèles biographiques, entre McCay et Michals, donc, comme on peut en établir entre les morts violentes et politiques des pères de Nabokov et de Perceval le fou.

  • Nemo (Monet), les rêves, l'enfance

Mais certes il leur arrive de déplorer, pour des raisons purement économiques et pratiques, d’ailleurs directement contraires à leurs convictions profondes (pour autant, celles-ci, qu’il soit possible de les connaître sous plusieurs couches alternées de pudeurs, prudences, scrupules, soupçons, délicatesses et sens du ridicule), que le pays (l’île, le royaume) soit resté fidèle à sa traditionnelle livre sterling, d’autant qu’elle ne s’échange contre leur propre monnaie qu’à un cours très élevé, qui ne facilite pas leur errance de White Hart en Cœur couronné, de Cygne noir en Enchanted Hunters. (AA, p.196)

Allusion au voyage en Ecosse qui devrait logiquement se trouver dans un tome de journal.
Jugement, regret, opinion.
Monnaie, livre.
Le nom des hôtels, plus ou moins réels, plus ou moins fantaisistes, évoque les voyages de "Lolita" (en particulier [le dernier nom). Glissement du réel dans la littérature, nappage (légende).
Renaud Camus fait l'aveu embarrassé et souriant d'une contradiction: lui, le champion de la préservation des identités via la conservation des origines, avoue qu'il aimerait bien parfois, pour des raisons purement pratiques, que l'Angleterre abandonne quelques traditions.

  • monnaie (Monet, Nemo, etc), livre, Lolita, noms, nappage, origine/tradition

Le vrai prénom de Crane est Harold. (AA, p.197)

Encore un écart entre un "vrai" nom et un nom d'usage. Personne ne se fait exactement appeler comme il le devrait. Les variations de noms sont l'un des aspects de la légende: «Si un nom est transposé, il peut s'ensuivre qu'une partie des actes sont transposés, et réciproquement, ou que le drame tout entier change par un accident de ce genre.» (Les mots sous les mots, p.16)

  • Crane (crâne, a,r,c), nom, vérité/fausseté

Il a fait irruption dans ma loge comme un des mille auditeurs rayonnants de joie. (AA, p.197)

Je ne sais pas exactement ce que c'est; sans doute une lettre de Mahler à Alma. (S'agit-il d'Hugo Wolf? ou de Schönberg?)


Commençons par l’intelligence des mots, puisqu’elle doit (selon tout bon ordre) précéder celle de la chose. (AA, p.197)

Locke ou Saussure? Pas retrouvé la source exacte.


Mais il y a des jours dans la vie, et qui se font plus nombreux avec l’âge qui vient, où, for the life of me, on ne voit plus du tout qui
was much possessed by death
And saw the skull under the skin.

Quelque faiseur de dictionnaires, il me semble — Johnson ? (AA, p.197-198)

Il s'agit de quelques vers de T.S. Eliot — et effectivement, le nom qui manque est bien celui d'un lexicographe, nom qui sera retrouvé plus tard:

T.S. Eliot: "Whispers of Immortality"

Webster was much possessed by death
And saw the skull beneath the skin;
And breastless creatures under ground
Leaned backward with a lipless grin.

  • Peau, crâne (skull), mort, nom sur le bout de la langue (le nom qui échappe), âge/temps qui passe/immortalité, mémoire (perte de), W

Nous avons jugé plus prudent de décrocher le Marcheschi, à cause du soleil. (AA, p.198)

Il s'agit de ce tableau, une Vanité. Ce tableau jouera un grand rôle dans le chapitre VI, le plus difficile. Voir page 156 de L'Amour l'Automne.
Vanité => temps qui passe, mort (Une vanité est destinée à nous rappeller que nous ne sommes pas immortels, justement).

  • mort, crâne, condition mortelle

Ce n’est pas que Sir Ralph fût un sot, mais il était là tout à fait hors de son élément. (AA, p.198)

Indiana de George Sand.
Intelligence (vue un peu plus haut/sottise)

  • Indiana, Ralph, (George Sand, travesti)

C’est un drôle de nom, pour un Portugais de Macao.

La Maison de rendez-vous de Robbe-Grillet.

  • Ralph, Indes, Macao, nom

En revanche, que Vaughan Williams n’ait pas été anobli est tout à fait surprenant, je vous l’accorde.
« Il a peut-être refusé.
— Il a peut-être refusé, vous avez raison, mais sa musique, elle… » (AA, p.198)

Le prénom de Vaughan Williams est Ralph.
Discussion entre Pierre et RC durant le voyage en Ecosse?
Cette mention de "l'annoblissement" renvoie à l'histoire anglaise (voir quelques lignes plus haut). Elle me fait également songer à la reine, et par libre association d'idée au film The Queen de Stephen Frears, évoqué dans un chapitre précédent, film qui évoque la mort de lady Diana (2006). (Le scénariste de ce film se nomme Peter Morgan.)
L'annoblissement est aussi une voie vers l'immortalité.
Le "En revanche" s'oppose à quoi? A un autre musicien annobli alors que cela ne se comprend pas vraiment, ou à un autre musicien lui non plus non annobli? S'agit-il de Bax, qui composa la musique d'une messe pour le couronnement d’Élisabeth II?

  • Ralph (annobli => reine? immortalité? Bax?), W

Il attend cette phrase, dont il connaît à l’avance chaque syllabe, chaque hésitation, les moindres inflexions de la voix. (AA, p.198)

La Maison de rendez-vous de Robbe-Grillet.

  • Ralph, répétition, double

Le Journal de Minet a été récemment édité (aux éditions Le bois d’Orion) mais trouver un exemplaire de La Porte Noire ou, a fortiori, d' Histoire d’Eugène, relève du tour de force. (AA, p.198-199)

Encore un Pierre (Peter).
Pierre Minet est l'un des fondateurs du Grand Jeu. Surtout, il a témoigné de son "échec" littéraire, de son échec à écrire, à de venir sérieusement un écrivain, nous rappelant deux autres écrivains décrits dans L'Amour l'Automne de ce point de vue particulier: Casimir Estène (Rémi Santerre) et Frédérik Tristan.
Il a été cité p.192-193 comme admirateur de Maurice Sachs. Et c'est un diariste. On a vu que son journal avait pour titre En mal d'aurore.

La Porte Noire renvoie à "porta nigra" et Joyce à Trieste.

  • Pierre, Orion, Eugène (Sachs, Aurore Dupin => George Sand, Joyce), journal

« Miss Landon, you are a spy ». Une blague du capitaine, mais qui traduit une certaine suspicion.

Emmelene Landon embarquée sur le cargo Manet pour un reportage au long cours, sorte de journal filmé).

Comment rattacher cela à ce qui l'entoure, comment se fait le passage? Je ne sais pas. thème du bateau, Manet/Monet, Landon/ Roland/ Moran/ Morgan,... tout cela est très lâche.

  • Manet, bateau

PROBABLEMENT C’ÉTAIT PALMYRE CONQUISE QUI EMPÊCHAIT SAINT-MARTIN DE DORMIR. (AA, p.199)

Biographie universelle (Michaud) ancienne et moderne, Volume 37, p.367. Il s'agit d'Antoine-Jean Saint-Martin, orientaliste, ayant entre autre affirmé l'existence d'Ozymandias. Saint-Martin fut spécialiste des Perses et des royaumes de Darius et Xerxès.

Je pense que cette phrase a été retenue avant tout pour sa beauté et son mystère. Cependant cela n'empêche pas quelques points d'accroche:
La phrase exacte est : «Probablement c'étaient les lauriers de Dorion et Palmyre conquise qui empêchait le jeune savant de dormir.»
A Palmyre, le dauphin devint un symbole d'immortalité marine.

Saint-Martin a déchiffré des écritures => langage, lettre, son, sens, signe.
Dorion / Orion

  • Orion, lettre, son, sens, signe, (dauphin, 'immortalité, navire'')

Perdidit antiquum littera prima sonum. (AA, p.199)

Il s'agit d'un passage du Double meurtre de la rue Morgue de Poe dans lequel Dupin explique le cheminement souterrain qui lui a permis de reconstituer le cheminement de la pensée de son ami, cheminement permettant de passer d'une idée à une autre paraissant très éloignée (c'est tout le fonctionnement des Eglogues):

Perdidit antiquum littera prima sonum. « Je vous avais dit qu’il avait trait à Orion, qui s’écrivait primitivement Urion ; et, à cause d’une certaine acrimonie mêlée à cette discussion, j’étais sûr que vous ne l’aviez pas oubliée. [...]»

La phrase signifie: il a perdu le son antique par la lettre nouvelle. (Le son et la lettre, deux mécanismes fondamentaux des Eglogues).

L'ensemble reprend la page 107 d' Été:

Je vous avais dit qu'il avait trait à Orion, qui s'écrivait primitivement Urion. La lettre est, selon Ramus, l'unité élémentaire de la grammaire et elle a trois aspects : le son, la figure et le nom. Ou encore : Nuit pure, le veilleur a signalé des dauphins. (Été, p.107)

  • Poe, Dupin, Orion, son, lettre

VOTRE SERVICE INFORMATIQUE N’EST PAS EN CAUSE. (AA, p.199)

Irruption du présent, de l'immédiateté: soit Renaud Camus a eu un problème informatique pendant qu'il travaillait et a noté ici une réponse exaspérante (en ce qu'elle n'apporte pas de solution), soit il a noté le contenu d'un spam ou le résultat d'une recherche sur internet.

  • nappage, informatique

PAYSAN, 39 ANS, BIEN MONTÉ, BIEN FOUTU, CH. PAYSAN, MÊME ÂGE, POUR S’ENCULER COMME DES FRÈRES. (AA, p.199)

Là encore, soit spam, soit recherche (site de rencontres).
"Frères" est ici amical , alors qu'il est souvent empli d'animosité ou de méfiance (Char et son frère Albert, le jumeau préféré par la mère, le double William Wilson).

  • nappage, P.A., frère/fraternité

Ses amis ont même dit qu’il s’occupa du zend, mais nous penchons à croire qu’il y a là un anachronisme — (AA, p.199)

Source : article sur Saint-Martin dans la biographie universelle Michaud, voir ci-dessus.
zend => zen, nez, etc.
un anachronisme : de la difficulté à reconstituer après coup ce qui a réellement été.

  • lettre, son, sens, signe, zend (zen), reconstitution faussée (l'erreur laisse des traces)

the softness of the distances ; the richness ; the greenness ; the civilisation, after India, he thought, strolling across the grass. (AA, p.199)

Peter Walsh dans Mrs Dalloways, évoquant l'Inde en marchant dans Londres.

  • Peter (Pierre), Peter Walsh, W, Indes, fin de la civilisation (la douceur de vivre)

(Et maintenant tout dépend de toi. (AA, p.199)

Non identifié.


Le veilleur a signalé des dauphins. (AA, p.199)

Gide, Le voyage d'Urien
Urien, Urion (cf Poe ci-dessus), Dorion et Orion.

  • dauphin, Orion, vue (sommeil/réveil)

Elle marche, écrit Peter Morgan. (AA, p.200)

Marguerite Duras, incipit du Vice-Consul. L'apparition ici de "Peter Morgan" renforce mon association d'idée avec The Queen quelques lignes plus haut.

  • Peter Morgan, Peter, Morgan, Indes

C’était émouvant les deux ou trois premières fois qu’il a cité Matthieu Arnold, mais quand va-t-il se décider à se citer lui-même ?) (AA, p.200)

?? Est-ce censé représenter ce que s'est dit RC en lisant certaines biographies, ou ce que se dit le lecteur (nous) en lisant L'Amour l'Automne?


Lors d’un passage à Londres, Colin Wilson invita Charlotte Bach à dîner : il fit la connaissance d’une femme colossale, à large carrure, avec une voix grave, très masculine, et un fort accent d’Europe centrale. (AA, p.200)

Phrase extraite et traduite d'un article de Francis Wheen paru dans The Guardian le 28 septembre 2002.

  • Charlotte (Charles, Carl, arc, etc), Bach (bac, Bax, etc), Wilson, travesti

On rencontre bien un tableau de Monsu Desiderio, à l’exposition sur la Mélancolie, mais l’on n’est pas sûr de distinguer très nettement les motifs de sa présence là — non qu’il n’y en ait aucun, bien entendu (ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit), et que l’on n’en trouve pas du tout lorsque l’on en recherche : mais le soupçon nous vient qu’on en trouverait à la présence de n’importe quelle œuvre, le problème dès lors n’étant pas le défaut de raisons ou de liens, mais leur surabondance au contraire, leur omniprésence comme en suspens dans l’air : de sorte que c’est plutôt de l’exclusion qu’il deviendrait difficile de rendre compte avec rigueur, et qu’il n’y a plus aucune espèce de filtre qui puisse se prévaloir d’une quelconque légitimité. (AA, p.200-201)

Problème des Eglogues: il y a tant de coïncidences qu'au bout d'un certain temps tout semble admissible: voir un entretien radiophonique de Camus: «Tout système s'il est bien construit finit par fonctionner tout seul. Pourquoi les Eglogues ont-elles pris de telles proportions malgré les contraintes très fortes auxquelles elles sont soumises, c'est parce qu'à partir du moment où ces contraintes sont appliquées suffisamment longtemps, elles autorisent de plus en plus de choses. S'appliquant sur des quantités de texte sans cesse croissantes, tout devient possible.».

  • fonctionnement des Eglogues

Très rapidement, donc se trouve encore une fois posée la question des frontières, et de leur pertinence ; et très rapidement s’affiche avec évidence la réponse, encore une fois : à savoir que rien ne les justifie. C’est au point que l’individu non seulement semble parfaitement fondé à les ignorer, dans toute la mesure de ses possibilités (il y a là, à son profit, le droit le plus strict), mais qu’il ne saurait trop s’imposer de les transcender et de les dépasser par tous les moyens à sa disposition, légaux ou illégaux, en vue de l’accomplissement nécessaire de sa personnalité spirituelle (il s’agit pour lui d’un véritable devoir, au regard duquel les limitations et empêchements auxquels les États *************** prétendent le soumettre sont véritablement de peu de poids). (AA, p.201-202)

A partir de cette interrogation se pose celle, plus générale, de la limite ou de la frontière.
Renaud Camus adopte ici la position inverse de celle qu'il affiche le plus souvent: il adopte ici le point de vue de l'individu qui pense son propre développement plus important que la préservation d'Etats clairement délimités. La frontière devient non-sens, absurdité, au vu de l'importance de la réalisation personnelle.

Le fonctionnement des Eglogues expliqué par l'auteur

Les commentaires suite au billet précédent me laissent perplexe. Il est difficile d'expliquer le fonctionnement des Eglogues à l'oral, sans un exemple précis, un texte à commenter. Il y a des jeux sur les lettres (les anagrammes), des jeux sur le son, des jeux sur le sens, parfois des jeux de mots introuvables (comment deviner que le titre d'un livre d'Emmanuel Hocquard doit nous renvoyer au calembour "Emmanuel au quart de tour", ce qui justifie dans les lignes suivantes la présence de... Germaine Lubin, qui posséda un château près de Tours?[1] (heureusement, nous avons des informateurs...))
Bref, Swann, Odette et La Pérouse ne sont qu'un motif illustrant la façon dont la pensée saute d'un sujet à un autre (et dans le cas de Swann, avec une intention précise), ce qui ne représente pas à soi seul le fonctionnement des Eglogues. D'ailleurs Renaud Camus a évoqué "la poésie de Proust" après avoir parlé de Léopardi et Dante: le contexte n'était pas particulièrement "technique", il s'agissait plutôt de parler des phrases aimées... en en profitant au passage pour souligner l'un de ces cadeaux qu'offre le réel, nommant à la fin du XVIIIe siècle le bateau partant au secours de La Pérouse La Recherche, coïncidence bénie pour quelqu'un qui souhaite écrire Les Églogues (et nous sommes en équilibre en ce point précis entre le rire et l'irrationnel, quelque chose qui ressemble à la satisfaction d'une bonne farce et l'impression d'être favorisé par le destin. Tout cela n'est pas très raisonnable, avouons-le), ce qui nous fit rebondir, naturellement, vers "C'est tout un ensemble" (et cela aussi est un cadeau, du réel ou de la littérature, comme on veut: c'est tout un ensemble (d'où le "nappage", glissements entre la littérature et la vie jusqu'à les rendre indiscernables, ce qui est également l'un des enjeux du journal)).

Le fonctionnement des Églogues est expliqué à plusieurs reprises, notamment dans Été, qui fournit également une bibliographie.


On s'appuiera avec profit, pour la lecture des Églogues, sur :
— Les Églogues.
— L'ensemble de l'œuvre de Roland Barthes, et particulièrement Roland Barthes par Roland Barthes, S/Z, ou encore la préface à un roman de Loti[2], parue d'abord en italien et reprise dans les Nouveaux Essais critiques.
[...]
— L'ensemble de l'œuvre de Robbe-Grillet, et particulièrement La Jalousie, L'Année dernière à Marienbad, La Maison de rendez-vous, Projet pour une révolution à New York, Souvenirs du Triangle d'or.
— L'ensemble de l'œuvre de Simon, et particulièrement La Bataille de Pharsale, Orion aveugle ou Les Corps conducteurs.
— Les travaux théoriques de Jean Ricardou, Problèmes du Nouveau Roman, Pour une théorie du Nouveau Roman, etc., ainsi que, par exemple, L'Observatoire de Cannes ou Révolutions minuscules.
— Les textes des différents colloques de Cerisy, tels qu'ils ont été publiés dans la collection 10/18, sur le Nouveau Roman en général, Simon, Robbe-Grillet ou Roland Barthes.
— Le « cycle indien » de Duras : Le Vice-consul, India Song, La Femme du Gange, etc., et Le Ravissement de Lol V. Stein.
— Les biographies de Proust, de Roussel, de Mallarmé, de Joyce, de James, de Pessoa, de Loti, de George Sand, de Levet, de Mahler, de Matisse, de Wagner, de Duparc, d'Hugo Wolf) etc., etc.[3]
Pale Fire, Lolita, Ada, Indiana, Bouvard et Pécuchet, À la Recherche du temps perdu, Ulysse, Le Mariage de Loti, Le Journal d'un fou, Le Nez, Lionnerie, William Wilson, La Mort à Venise, Tristan, Le Horla, L'Aleph, Le Sentiment géographique, Journal d'un Voyage en France, Buena Vista Park, etc.
— Des textes et essais critiques tels que Le Schizo et les langues, de Wolfson, La Tour de Babil, de Michel Pierssens, La Seconde main, d'Antoine Compagnon, La Fourche, Le Récit spéculaire, Prénoms de Personne, Le Nom et le corps, Glas, Scribble, Folle vérité, Chercher le monstre, etc.
[...]
— Les différents rapports d'Amnesty International sur la torture dans le monde.
— Tout ce qui a été écrit sur les crimes politiques dont les États-Unis ont été le théâtre depuis 1963.
— Les films noirs américains des années trente ou quarante tels que Dark Passage ou Key Largo ; Histoire immortelle, L'Immortelle, Prima della Rivoluzione, Senso, La Mort à Venise, Ludwig, Les Trois jours du Condor, etc.
Il Ritorno d'Ulysse in patria, Orfeo, Orlando, Rinaldo, Tristan et Isolde, Parsifal, etc., et la littérature les concernant.
Etc. On pourra s'appuyer sur Les Églogues pour lire, voir ou entendre Les Églogues et toutes les œuvres ci-dessus mentionnées, feuilleter journaux et magazines, regarder la télévision, rêver, écouter sa famille, ses amis, les gens de la rue, les hommes politiques ou « l'inconnu que le hasard a placé à côté de vous ».


  • Un dessin pour illustrer la dérivation des noms (ce qu'on retrouve entre crochets dans Journal de Travers):



  • Une explication reprise dans Journal de Travers, journal de l'année 1976. Attention, l'auteur écrit pour lui-même (à l'origine ce journal ne devait pas être publié, il ne l'a été qu'en 2007). Il décrit en 1976 sa déconvenue de découvrir après son premier livre que les lecteurs ne sont pas armés pour lire les Églogues. (D'ailleurs, la bibliographie et le schéma ci-dessus datent de 1982: Renaud Camus avait décidé d'aider les lecteurs. Mais il était tard (dans le siècle), Barthes était mort, Sollers allait écrire Femmes...)

Je songeais à l’article de Ristat. Il cite très justement la phrase selon laquelle le parc était «le garant de notre nom». Il parle aussi de Malraux, qui me fait chercher, dans Échange, les passages où il est question de lui : par exemple p.226 et p.236. Mais quatre-vingt-dix-neuf pour cent des lecteurs ne comprennent rien à ce genre d'allusions, et ils ne les aperçoivent même pas, ou bien, s'ils les repèrent, ils ne voient pas comment elles se rattachent au reste. P.226 il est question des «envols lyriques d’un autre âge » d’une «grande figure ravagée du régime» sur la tombe de Le Corbusier. P. 236 il est dit, au sujet de l'enterrement de Joyce, qu'« aucune grande figure ne prononce, avec des effets de manches, d'éloge d'un autre âge». Cela désigne encore Malraux, bien entendu, et déclenche la phrase sur une histoire de vols, ou de détournements, « au cours de sa jeunesse, en Indochine» ; laquelle entraîne à son tour une nouvelle apparition de la phrase sur la phrase de Barthes à propos du «nom propre comme voie royale du désir» (je simplifie). Mais personne ne semble apercevoir ni même soupçonner de tels enchaînements, non plus que ceux que suscite une phrase sur Norma, p.234, juste après qu’il a été question de l’ Osservatore Romano. Pourtant il a été rappelé expressément, pour ceux qui l'auraient oublié, que Romani est l'auteur du livret de Norma. L'un et l'autre noms, bien sûr, sont pris dans une grande série qui a son origine en roman, et ou s'inscrivent entre autres choses et personnes les Romanov, les romanichels et Romanni, ville du Maroc dont l'ancien nom est Marchand [ARC, CAR, ARCH, MARCH, MARC, CHAR, CHAR, MARCHAND, COMMANDANT MARCHAND (=> MORAND (ANECDOTE DANS JOURNAL D'UN ATTACHÉ D'AMBASSADE)), MARCHANDS DU TEMPLE, COMMERCE, ÉCHANGE]. La mention de Norma va entraîner des allusions à Bellini (non nommé, non plus que Malraux, par défaut de "rime" suffisante) qui «meurt à Puteaux à trente-trois ans», et dont le sort est mis en parallèle, ainsi qu'il est assez traditionnel, avec celui de Donizetti (non nommé non plus, évidemment), «le compositeur bergamasque [BERG / MASQUE (=>DEBUSSY, SZYMANOWSKI)] » dont il est question, entre autres, p.232. Bien entendu il n'est pas une seule de ces phrases qui, si l’on tient compte des multiples possibilités d'associations que présente chacun, ou presque, de ses éléments constitutifs, ne pourrait susciter presque aussi légitimement bien d'autres phrases que celle qui la suit. En effet, chaque lien est léger : Romano / Romani, Norma / Bellini, etc. Mais, comme le dit le texte lui-même, «plus nombreux les liens, plus légers chacun». Ce qui a donné la préférence à telle ou telle phrase sur telle ou telle autre, à cette direction-ci plutôt qu'à celle-là, c'est que l’élue présentait, de la même manière toujours superficielle, des liens plus nombreux avec un plus grand nombre d'autres éléments du texte (c’est la fameuse «surdétermination» ceriso-ricardolienne).
Celui-ci, le texte, très littéralement, s’affole du nombre de possibilités qui à tout moment lui sont offertes par un tel système. Tandis que l’enchaînement narratif ou logique traditionnel ne désigne jamais qu’une direction possible, avec quelques embranchements et quelques possibilités de choix ici et là, on se trouve là, au contraire, dans une situation où chaque mot est un carrefour. C'est celle du schizo, ou de l’hystérique : il refuse la succession raisonnable des idées, des actions ou des images parce que, malgré les apparences, elle est l'empire de la coupure. Le discours narratif ordinaire sectionne, au profit de la logique ou de la progression dramatique, ou diégétique, tous les autres fils qui font du texte un tissu vivant. W., rendu hystérique par les excitations de sa vie en ce moment, et peut-être bien par quelques substances dont il userait sans discrimination, tout à coup ne cesse de faire référence à Travers, comme par hasard. L'espèce de folie qui très soudainement a envahi sa façon de parler vient de ce qu’il veut tout dire en même temps, et de ce que, du fait de la brusque profusion de son existence, chaque mot, chaque phrase suscite de sa part des gloses interminables qui le rendent totalement incohérent, en quelque sorte par excès de cohérence. La cohérence (comme la forme) est un massacre, un grand sacrifice permanent, un holocauste, une castration généralisée, indéfiniment répétée (donc "symbolique", comme la messe - mais alors que la messe dit: «Ceci est mon corps, ceci est mon sang», elle dit au contraire : «Ceci n'est pas mon corps, ceci n'est pas mon sang, ceci n'est pas une pipe, etc.»). La textualité est une passion dévorante de l’ un, du tout comme un, absolument prête à sacrifier la stricte cohérence du discours à la «cohérence échevelée du monde». Elle dit comme tous les pères, et comme celui du petit Marcel: «C'est tout un ensemble», avec tout ce que ce mot peut impliquer d'inquiétant pour les Fils «par l'imprécision et l'immensité des réformes dont il semblait annoncer l'imminente introduction dans ma si douce vie».

Renaud Camus, Journal de Travers, p.1336 à 1338

Notes

[1] p.45 de L'Amour l'Automne.

[2] "Aziyadé", note de la blogueuse.

[3] voir d'abord la revue L'Arc, et plus près de nous, la revue Europe (pour Celan, par exemple).

Allusions à Travers III dans Le Royaume de Sobrarbe

Je note ici les références à Travers III que l'on voit apparaître dans Le Royaume de Sobrarbre.
Cette indexation permet de (re)constituer une bibliographie, de réunir une liste de sources et d'apercevoir la méthode de travail de Renaud Camus.

On notera au passage que si écrire une page de Travers III prend trois heures, il est finalement rapide d'en lire cinq pages dans le même temps (performance réalisée lors de la dernière lecture en commun de L'Amour l'Automne, vendredi dernier (auxquelles vous êtes invités, il suffit de s'inscrire en commentaire ou de m'écrire)).
Je crois que cette difficulté d'écrire devrait rassurer tous les lecteurs sur leur difficulté à lire: rien de plus normal.

Pour des raisons de mises en page, je ne suis pas complètement l'ordre des pages, mais regroupent citations courtes et citations longues.

. «Cette bibliographie de Woolf (par Hermione Lee), que je lis le soir, est passionnante.» p.36 - le jardin - couple uni.

. «[...] ou de relire Poe parce que j'en ai besoin pour les Églogues.» p.107

. «[...] mais du coup c'est Travers III qui a souffert, et de ce côté-là je n'ai progressé que d' une ligne. Il arrive qu'un seul mot me demande trois heures de recherches...» p.111

. «Pour des raisons essentiellement églogales et "signifiantes", (Bax, Dax, Max, Sachs, Saxe, etc.), j'ai acheté à Toulouse, la semaine dernière, le petit livre de Thomas Clerc sur Maurice Sachs, Le Désœuvré.» p.203

. «Vendredi, à la bibliothèque du Centre Pompidou, où j'étais allé reprendre de vieilles recherches sur Canaletto à Londres, pour les Églogues, [...].» p.304

. «Mes efforts principaux ces temps-ci portent sur le deuxième chapitre Travers III. Il n'est pas rare que toute l'entreprise me semble désespérée, absurde, catastrophique. Mais une nuit là-dessus et parfois moins encore, et voilà que je brûle d'impatience de me colleter à neuf, une fois de plus, avec le monstre (même si je suis horrifié par le temps qu'il dévore).» p.367

. «[...] avec ces maudites Égloguesoù l'on peut avoir à passer trois heures à la seule recherche frénétique d'un seul mot, d'une image, d'un lien, d'un passage. C'est ce qui m'est encore arrivé aujourd'hui, et c'est ce qui arrive pratiquement tous les jours.» p.386

. «Je travaille donc avec plaisir aux Églogues, ces temps-ci [20 août 2005], j'ai commencé le troisième chapitre de Travers III, je dois mettre en forme le journal de l'année 2003.» p.433 - Hussein de Jordanie, son frère.

. «Nous fîmes un petit détour en faveur du hameau de Moran, où notre présence surprit beaucoup; elle eût bien davantage étonné si j'avais pu en exposer les motifs anagrammatiques et pour moi "églogaux".» p.443

. «La lecture de Maurice Sachs (je suis passé du Sabbat, que je n'avais pas lu depuis trente ans, à La Chasse à courre, que je n'avais jamais lu) [...] .» p.489

. «Je m'étais constitué au début de l'année une bibliothèque dans la bibliothèque, "la bibliothèque de Travers", qui réunissait tous les ouvrages, de Poe à Vingt mille lieues sous les mers, de Niemandrose à Wittgenstein, qui se trouvent en résonance avec les Églogues, leur offrent des échos ou constituent la matière même dont elles sont l'écho.» p.513


J'avais oublié que c'était tant de travail, les Églogues. C'est un labeur qui ne me déplaît pas, loin de là, il est parfois très amusant, ou même excitant, mais il demande beaucoup de minutie, et surtout énormément de temps. Hier j'ai passé deux ou trois heures à chercher, dans les précédents volumes, des références à L'Ombre d'un doute, de Hitchcock. S'il y en a, elles sont extrêmement allusives. Georges Raillard me racontait, en 1976 (j'ai retrouvé cela dans le Journal de Travers), que Maurice Roche lui demandait s'il ne trouvait pas que lui, Roche, avait tapé trop fort sur Maurice Nadeau, dans un de ses livres, que Raillard venait de lire :
«Qu'est-ce que je lui ai mis! disait Roche. Tu penses que je suis allé trop loin?»
Raillard ne s'était aperçu de rien. C'est que la violence agressive de Roche à l'égard de Nadeau, qui, à Roche, paraissait frénétique et peut-être exagérée, tout de même, se traduisait en fait, dans son texte, par deux ou trois anagrammes et allitérations - du genre : il n'a d'autre ressource que... etc. -, dont le pauvre Raillard n'avait pas perçu la moindre. Je crains que nos clins d'œil à L'Ombre d'un doute ne soient à peu près du même ordre. Même moi je ne les ai pas retrouvés...
p.27


Décidément, j'avais oublié les conditions de travail très spéciales qu'impliquent les Églogues. Le nombre de contraintes est tel que la progression est d'une lenteur effrayante. Quatre ou cinq heures de travail, hier, m'ont fait avancer d'à peine autant de lignes. Aujourd'hui c'était à peine mieux. Et le comble est que la moitié de ces lignes, plus parfois, ne sont pas de moi, que je ne fais que les chercher dans des livres pour les placer ici et là - mais pas au hasard, Dieu sait !
Nous sommes dans un nœud tristanesque, ces jours-ci : il implique Tristano muore, de Tabucchi, la Tristana de Pérez Galdos (une vieille amie), la vie et les œuvres de Flora Tristan, le Tristan de Béroul, le Tristan de Thomas, la Folie de Berne, la Folie d'Oxford, le Tristan de Mann (avec sorties ou débordements vers La Mort à Venise d'un côté, vers L'île noire et son docteur Müller de l'autre), le Venise de Frederick Tristan, Les Aventures de l'homme sans nom du même, le Tristan de Wagner bien entendu, Venise, Celan, Les Ailes de la colombe, Jacob's Room, etc. Je ne me plains pas, ce travail me passionne, et même il m'amuse. Je pourrais lui donner bien plus d'heures quotidiennes si je les avais, et je le ferais avec plaisir. Mais je suis effrayé que celles que je lui consacre soient si peu productives, en quantité. Pas étonnant qu'il y ait eu un trou de deux ans entre le deuxième et le troisième volume des Eglogues, puis un trou de quatre ans entre le troisième et le quatrième (trou partiellement occupé par Tricks, il est vrai, Buena Vista Park et Journal d'un voyage en France) ! Entre le quatrième et le cinquième volume, nous en sommes déjà à vingt-trois ans d'écart.
Autre contrainte que la pratique me rappelle durement : on ne peut pas voyager, quand on travaille aux Églogues (en revanche il est très nécessaire d'avoir voyagé). Loin de chez soi on peut se relire, on peut se corriger, on peut à la rigueur déplacer certaines phrases, mais on ne peut pas en produire de nouvelles, et surtout on ne peut pas en copier. Le travail impliqué ne peut se faire que dans une bibliothèque, et en l'occurrence ce doit être celle-ci, la mienne.
Du coup je n'ai pas envie de m'éloigner. Il ne faut pas d'interruptions trop longues car la conscience des liens possibles et nécessaires se distend si la mémoire n'est pas réactivée en permanence, si les chemins de traverse, les coursières et les passages souterrains ne sont pas entretenus sans relâche, ne serait-ce qu'en étant empruntés.
p.34 [1]


Pour les Églogues il faudrait acheter encore des livres, beaucoup de livres, une infinité de livres - à commencer par le Tristano muore en italien et le Tristan de Mann en allemand, qui m'ont manqué aujourd'hui même, ainsi qu'un lexique anglo-gaélique (j'ai dû avoir le Mann en allemand, car il y en a des traces dans Travers II; mais je ne sais pas ce qu'il a bien pu devenir). Or ces achats sont impossibles.
p.35


Quatrièmement je ne suis pas content de Travers III. Je rêverais d'un livre qui ressemblerait page après page, sinon au Coup de dés, du moins à de l'Emily Dickinson (quant à la disposition, veux-je dire) — au lieu de quoi on dirait La Phénoménologie de l'esprit (toujours quant à la disposition).
p.104


[...] je voulais absolument envoyer à la P.O.L aujourd'hui, dernier jour de février, pour un "tirage sur papier", le premier "chapitre" de Travers III. Personne ne m'a rien demandé, bien entendu; mais je m'étais moi-même imposé cette contrainte, d'une part afin de montrer à la P.O.L que je travaille pour elle et ne l'oublie pas, en dépit des apparences ; d'autre part par sincère désir et besoin d'observer ce texte touffu autrement que sur un écran d'ordinateur, de pouvoir l'étaler, d'en confronter certains passages, les mettre côte à côte; et troisièmement par affolement de le voir me prendre tant de temps, puisque nous voici à la sixième fin de mois que j'ai cru pouvoir être un terme, pour le travail sur ce chapitre.
Celle-ci n'en sera pas un, pas plus que les précédentes. Au contraire, j'ai l'impression de reculer. Je voulais reprendre entièrement la masse d'écriture existante avant de l'envoyer à Paris, mais je n'y suis pas arrivé. J'ai tout relu jusqu'à la fin, sans doute, mais sans changer grand-chose à la seconde moitié, et rien du tout au dernier tiers, même, sauf quelques fautes d'orthographe. Non que la nécessité d'une refonte ne me soit pas apparue, bien au contraire : mais je n'avais pas le temps de l'entreprendre. Elle devra être massive : rarement pages de moi m'auront-elles fait plus mauvaise impression. C'est elles qui sont massives jusqu'à présent — mille fois trop lourdes, comme une affreusement indigeste pâtisserie. Et quand je dis que la refonte devra être massive, je veux dire qu'elle devra être radicale pour démassifier cet ensemble trop compact.
Je souffre du syndrome inverse à celui de la page blanche : syndrome de la page bouffie, trop pleine, trop serrée, trop dense — non pas trop dense de sens ou de style, hélas, seulement trop dense de mots, de phrases, de signes qui se font signe mais qui sont tellement occupes a cet exercice qu'ils ne sont plus signes de rien. Or leur nombre s'élève déjà à cent trente mille ! Et ces cent trente mille signes ne sont qu' un chapitre sur sept d' un volume sur sept des Églogues! À ce rythme ce volume-ci aurait un million de signes, presque autant que Du sens. C'est une absurdité. Thierry Fourreau m'a dit cette après-midi qu'un roman, de trois cent quatre-vingts pages, qu'il achevait de mettre en page, comptait cinq cent quatre-vingt-dix mille signes. Travers III ne peut pas avoir huit cents pages ! Et surtout pas huit cents pages cette eau, ou plus exactement de cette purée, de cette bouillie.

Le problème est exactement celui auquel nous nous étions trouvés confrontés il y a vingt-cinq ans. Ce texte fonctionne tout seul. Il prolifère de son propre chef, par l'effet de ses propres mécanismes. Par le jeu des associations, des liens, des surdéterminations, toute phrase en appelle trois autres, et bientôt dix autres, cinquante - d'où ce gâteau à étouffer tous les ultimes chrétiens.

Mardi 1er mars, neuf heures du soir. Aujourd'hui j'ai retiré une impression un peu moins mauvaise d'un bref ferraillage avec Travers III. Il m'a semblé qu'il était possible d'alléger cette masse sans la diminuer, par des procédés de mise en page, principalement : beaucoup plus de paragraphes, beaucoup plus de marges, beaucoup plus de blancs, beaucoup de phrases et même de mots isolés ; plus large recours, aussi, à des changements de "styles", au sens informatique de l'expression — changements de "corps", changements de "polices", changements de "règles"...
Mais enfin tout cela, tout cet espace perdu inoculé, ne fait qu'allonger le livre, épaissir le volume... D'autre part je ne me suis battu qu'avec les premières pages, déjà très affinées en comparaison avec les autres - ce ne sont pas elles qui hier et avant-hier m'avaient paru si indigestes.
p.130 - 131


Alors que le temps me manque si cruellement, je viens de perdre trois heures à chercher dans le livre de Catherine Robbe-Grillet, Jeune mariée, une référence aux Gommes qui se trouvait en fait dans le catalogue Alain Robbe-Grillet, le voyageur du Nouveau Roman. C'est une citation du maître lui-même, tirée des Derniers Jours de Corinthe : «Et l'on se demande encore aujourd'hui, près de quarante ans plus tard, quelle raison il peut y avoir pour que le livre se trouve composé en égyptienne... »
C'était le mot égyptienne qui m'échappait - pour Travers III, bien entendu, où Les Gommes a fait soudain une entrée en force. Le même roman était déjà présent en filigrane dans Travers I et II (dans II, en tout cas; pour ce qui est de I, je ne suis pas sûr).
Le travail sur les Églogues obéit à une économie aberrante (que seuls Paul Otchakovsky et la P.O.L peuvent me permettre) : pour écrire ce livre que liront cinquante personnes (et encore, si elles le lisent), il faut passer parfois une demi-journée sur deux ou trois mots, ou même sur un seul, quand il est un lien (égyptienne était un peu décevant, à cet égard).
p.148


[...] j'ai grand besoin d'avoir sous les yeux une version mise sur papier de ce texte de plus en plus compliqué, difficile à envisager dans son ensemble. Thierry Fourreau s'est prêté très complaisamment à l'exercice, la dernière fois (pour le même texte d'ailleurs, mais il s'agissait d'une version plus courte, assez différente). [...]
Je m'aperçois à l'instant que le premier chapitre de Travers III compte à présent plus de cent soixante-dix mille signes, ce qui est tout à fait déraisonnable. Dans la disposition actuelle il s'étalerait sur cent six pages imprimées, et c'est à peine moins fou. Ainsi que je l'ai déjà noté plus haut, et comme je le remarquais il y a vingt ans et plus, le procédé fonctionne trop bien, voilà le problème : il engendre trop de texte, il convoque trop de phrases, il lie ensemble trop d'images, de thèmes, de tropismes, d'inflexions de voix et de sens. Ce volume-ci devant absolument avoir sept chapitres, il compterait, au même rythme, plus d'un million de signes et près de mille pages. Pour tâcher d'empêcher cette prolifération désastreuse, j'ai décidé que les chapitres pairs, deux, quatre et six, seraient traités d'une façon beaucoup plus aérée, et selon une disposition à la Coup de dés. Mais je ne sais pas encore très bien comment cela pourra être réalisé. Je compte faire la semaine prochaine de premiers essais dans ce sens.

En effet, si je ne suis pas parvenu à disposer d'une version complète du chapitre I assez tôt pour l'envoyer à Thierry cette après-midi, je suis tout de même arrivé à ce résultat-là en début de soirée. Bien entendu il s'agit d'une décision un peu artificielle : on décide que c'est fini, voilà tout. À la vérité ce n'est jamais fini. Mais puisque tout travail supplémentaire ne fait jamais qu'allonger le texte, il faut se l'interdire.

Allonger, ou plus exactement augmenter (ce qui a pour conséquence d'allonger) — les interventions ne se situent pas à la fin, mais dans le corps du texte, tout au long de lui : elles ne le prolongent pas, elles le gonflent. Si le travail a été bien fait, on ne peut absolument rien enlever, parce que tout élément présent est porteur, dirais-je, et son retrait entraînerait de gros ou de petits effondrements — lesquels, à leur tour, rendraient la liaison impossible entre certaines parties de l'énorme bâtiment. En revanche tout ajout entraîne des ajouts, parce qu'il doit recevoir toutes les justifications dont il a besoin; et ces justifications sont forcément du texte, des phrases, des mots, des lettres, des signes....
Le schéma le plus courant est celui-ci : une phrase exige (ou du moins je me persuade qu'elle exige) un ajout, qui vient s'inscrire très naturellement à sa suite. Mais cet ajout, justifié en amont, doit l'être aussi en aval — sans compter qu'il a introduit une rupture dans le tissu, et qu'il faut donc rapiécer. De rapiècement en rapiècement on arrive à plus de cent pages pour un seul chapitre, autant dire à la folie.

Du sens compte un million deux cent mille signes. Mais Du sens est extrêmement compact en sa disposition, ce qui fait que ce million deux cent mille signes tient en cinq cent cinquante pages, et c'est déjà beaucoup. Travers III est beaucoup plus aéré : de sorte qu'un nombre inférieur ou comparable de signes implique un nombre très supérieur de pages — or c'est d'autant moins admissible qu'il s'agit ici d'un seul volume dans une série de sept.
p.194-195


La magnifique grande serre aux palmiers, où nous avons longuement marché avant-hier, fait quelques apparitions dans Passage, treize ou quatorze ans après première visite, et trente ans avant la seconde. Celle-ci a pleinement confirmé l'enthousiasme de mes impressions d'adolescence. Nous avons passé dans le parc deux ou trois heures délicieuses, par un temps splendide, marchant de la serre aux palmiers jusqu'à la "Syon Vista", le point de vue sur Syon House, de l'autre côté du fleuve : une perspective et une image dont je me souvenais avec une grande netteté (Canaletto aidant, justement), à quarante-quatre ans d'intervalle ; et de là à la haute pagode chinoise bâtie en 1762 par William Chambers, Ecossais qui était allé à la Chine pour la Compagnie suédoise des Indes orientales et qui était devenu, après son installation à Londres, le maître d'architecture du prince de Galles, futur George III; avec retour (nous, pas Chambers) à la Palm House par la Temperate House", dans le magnifique soir de mai - tout cela parsemé de détours pour voir des rhododendrons ou des canards, des azalées ou des faisans dorés.[2]

Il y eut aussi des stations sur des bancs, au bord du fleuve, et de longues conversations avec des paons. Nous nous sommes trouvés beaucoup de points communs. Les bancs sont encore plus éloquents que les paons, toutefois, car la plupart d'entre eux portent des plaques à la mémoire d'habitués morts, qui pendant cinquante ans et davantage ont aimé ces jardins. La plus émouvante est celle-ci :
In loving memory
ANNE WILTSHER
20.05.51 - 21.02.04
Free to enjoy these gardens forever
Sur la photographie que j'en ai prise, on voit se refléter dans le cuivre poli, tant je me suis appliqué, mon propre crâne.
***
Lundi 9 mai, une heure moins le quart, l'après-midi. J'ai eu la curiosité de regarder sur le Net, par Google, s'il y avait quelque chose à propos d'Anne Wiltsher, qui aimait les jardins de Kew et dont quelqu'un espère qu'elle est désormais libre de les hanter à loisir. Il y a beaucoup. C'était apparemment une historienne féministe, dont le livre le plus souvent cité, paru en 1985, était consacré aux femmes pacifistes au temps de la Première Guerre mondiale : Most Dangerous Women : Feminist Campaigners ofthe Great War. Il est possible qu'elle ait été également l'auteur d'un ouvrage sur la cuisine italienne. Je me demande si le banc où l'on peut lire son nom occupe un emplacement qui lui était particulièrement cher, ou si la plaque a été placée là au hasard.
p.241-243 (Le relevé des allusions dans L'Amour l'Automne est ici.)


Le passage suivant donne des informations sur un poème "maître" de L'Amour l'Automne. Je les copie à titre de culture générale, ces informations n'entrant pas directement dans la composition des Églogues.

Ou bien de m'intéresser de plus près à cet Arthur Hugh Clough dont j'ai découvert grâce au Net des vers que je trouve magnifiques (Children of Circumstance are we to be?), extraits d'une "pastorale de longues vacances", The Bothie of Tober-Na-Vuolich: d'aucuns voient en eux une possible source d'inspiration pour la fameuse évocation des deux armées s'affrontant dans la nuit, à la dernière strophe de Dover Beach. En fait il est plus probable qu'Arnold et Clough, qui étaient de grands amis et avaient été élevés ensemble à Rugby - Arnold pleura Clough dans l'élégie Thyrsis -, tiraient l'un et l'autre leur image de Thucydide, lequel fut traduit en anglais par nobody but Mr Arnold père, Thomas, le fameux recteur de Rugby.
Matthew Arnold :
And we are here as on a darkling plain
Swept with confuses alarms of struggle and flight,
Where ignorant armies clash by night

Arthur Hugh Clough :
l am sorry to say your Providence puzzles me sadly;
Children of Circumstance are we to be? you answer, On no wise!
Where does Circumstance end, and Providence where begins it?
In the revolving sphere which is uppery which is under ?
What are we to resist, and what are we to befriends with ?
If there is battle, 'tis battle by night : I stand in the darkness,
Here in the mêlée of men, Ionian and Dorian on both sides,
Signal and password known; which is friend and which is foeman ?

Thucydide :
«A ceux qui ont participé à une bataille de jour, les choses apparaissent sans doute plus claires et pourtant, loin de connaître tous les détails, ils ne sont guère au courant que de ce qui s'est passé dans leur secteur particulier. Alors, pour un combat nocturne comme celui-ci — et ce fut le seul qui, au cours de cette guerre, mît aux prises deux grandes armées —, comment pourrait-on savoir quelque chose avec certitude ? La lune brillait, il est vrai, et les hommes se voyaient, miais seulement comme on peut se voir au clair de lune, c'est-à-dire qu'ils distinguaient des silhouettes, mais n'étaient jamais sûrs d'avoir affaire à un ami ou un ennemi.»
(Traduction de Denis Roussel, «Bibliothèque de la Pléiade»: il s'agit de la bataille d'Epipoles, pendant la guerre du Péloponnèse.)
p.307-308 Le relevé des allusions dans L'Amour l'Automne est ici.


Dans l'agenda pour 1970, où sont notés rétrospectivement certains des "événements" de 1969 - ce qui laisse une certaine place à l'erreur —, je retrouve à l'instant une feuille arrachée d'un carnet à spirale, que j'ai beaucoup cherchée ces jours derniers dans toute sorte de livres. Elle porte, de la main de W., les trois premiers vers de la fameuse dernière strophe de Dover Beach, d'Arnold :
Ah, love, let us be true
To one another! For the world, which seems
To lie before us like a land of dreams...
Coïncidence, je citais la fin de la même strophe ici même, il y a deux ou trois jours. Tout ce passage m'occupe beaucoup ces temps-ci, en relation avec le deuxième chapitre de Travers III.
p.312


Un septième attentat, un peu après les autres, a eu lieu dans un autobus sur Russell Square, que les Églogues hantent tous les jours ces temps-ci à la suite les "Woolves", entre le bureau d'Eliot et la De Morgan Society.
*
Non seulement il faut aux Égloguesque trente ou quarante livres soient ensemble sur mon bureau, il convient encore que tous demeurent ouverts, sans quoi une phrase précieuse, une inflexion, une référence, un mot qu'il a fallu des heures pour retrouver, risquent de se perdre à nouveau. J'ai renoncé à établir l'ordre : sans doute serait-il très profitable à terme, mais en attendant il coûterait trop cher, il ferait perdre trop de temps et de pistes. C'est pourquoi j'écris à présent sur un très épais terreau de volumes béants, de manuscrits éparpillés, de textes ventre à l'air, de cartes, de dépliants, d'encyclopédies, d'atlas, de littérature et de "littérature", de phrases, de lettres, de lettres, de lettres. Il n'y a plus que le hasard, ou le besoin pressant, pour déterminer, en ce tumulus (comme disait Jean Puyaubert), ce qui monte ou descend.
p.357-358 (Remarque: l'en-tête de ce blog est une photo de ces couches superposées.)


Chez le Mr Ramsay de La Promenade au phare, il y a un côté très "Walter Mitty", le héros de James Thurber, qui passe son temps, tandis qu'il accompagne sa femme au drugstore, à piloter dans sa tête des B52 au milieu des pires attaques d'un ennemi supérieur en nombre, ou bien à opérer avec succès, contre l'avis de tous ses confrères chirurgiens, des patients en situation désespérée. Mr Ramsay, lui, tout en faisant les cent pas sur la terrasse de la maison de vacances de la famille, à Skye, devant la fenêtre où se tiennent sa femme et son fils, mène la charge de la brigade légère, ou bien parvient le premier au pôle Sud :
« Qualifies that in a desolate expédition across the icy solitudes ofthe Polar région would hâve made him the leader, the guide, the counsellor, whose temper, neither sanguine nor despondent, surveys with equanimity what is to be and faces it, came to his help again. (...)
« Feelings that would not have disgraced a leader who, now that the snow has begun tofall and the mountain-top is covered in mist, knows that he must lay himself down and die before morning come, stole upon him, paling the color ofhis eyes, giving him, even in the two minutes of his turn on the terrace, the bleachedlook ofwithered old age. Yet he would not die lying down; he wouldftndsome crag ofrock, and there, his eyes ftxed on the storm, trying to the end to pierce the darkness, he would die standing. »
p.360


Cette page écrite au moment de la mort de Claude Simon n'est pas directement églogale (sauf la dernière phrase), mais totalement églogale indirectement: dès Passage, la référence à Simon était importante, Travers II en particulier s'articule entièrement autour d' Orion aveugle dont la préface décrit le fonctionnement camuso-églogal.

J'ai dû le [Claude Simon] lire très tôt, car beaucoup de souvenirs de lecture de ses livres sont étroitement liés pour moi à des souvenirs de Landogne, et de promenades autour de Landogne. La fameuse description d'un broc gisant au fond d'une rivière — est-ce dans Histoire ou dans La Bataille de Pharsale? — est pour moi comme le compte rendu méticuleux d'un tableau mille fois observé du haut d'un pont de bois sur la Saunade. Oh, il faudrait que je refasse ces promenades! Ma mère m'a appris hier que le château de Landogne était à vendre de nouveau. Mais, pour sa part, elle n'aurait pas le courage d'y revenir...
La non moins fameuse machine agricole de Pharsale, la moissonneuse-lieuse qui devait tellement servir à Ricardou, je la rencontrais sans aucun étonnement, abandonnée, quand je parcourais à cheval l'autre versant de la petite vallée, non loin de la route de Pontaumur à Saint-Avit, c'est-à-dire de Clermont à Aubusson. Très tôt j'ai mis une détermination perverse à lire Simon comme un écrivain régionaliste et familialiste (du "roman familial"), topomaniaque et... géorgique. C'est ce biais profond qui m'a attaché à lui, et qui aujourd'hui me chagrine dans sa mort. Mais il est difficile de démêler, comme en tout deuil, ce qui est pleur sur lui et pleur sur moi, sur ma jeunesse, les lieux quittés, les visages qui reviennent, les objets qui s'obstinent, les phrases qui m'ont toujours accompagné:
«Jaune et puis noir temps d'un battement de paupières et puis jaune de nouveau... »
p.362


Les romanciers réalistes du passé se plaignaient que leurs personnages leur échappent, mais moi c'est toutes les Églogues qui n'en font qu'à leur tête ! Les mécanismes de production sont si bien réglés que les machines tournent toutes seules et accouchent en bout de chaîne des objets les plus inattendus. Travers III devait s'appeler L'Amour l'Automne (et doit encore). C'était dans mon esprit un livre gai, à tonalité sentimentale et joyeuse. Au lieu de quoi — car, cran, écran, carence, crâne, cancer —, il a été gagné par une prolifération métastasique on ne peut plus grave et inquiétante, multipliant les méchants crabes et les têtes de mort.
Je voudrais envoyer lundi prochain le deuxième chapitre à la P.O.L, pour préimpression. Autant le premier est compact, et plus long qu'il n'est raisonnable, autant je souhaiterais que le deuxième fut fluide, aéré, plein de trous et de blancs. Toute la matière est déjà réunie. Il ne reste plus qu'à l'élaguer.
p.374


Le travail sur le chapitre deux de Travers III relève plus de la peinture ou du dessin que de la littérature : il s'agit surtout de répartir des masses, de les affiner, de les creuser, d'agencer des pages à la façon des compositeurs d'imprimerie plus qu'à celle des romanciers et des stylistes. Cela dit, cette après-midi j'ai perdu deux heures pour avancer d'une ligne et demie - il s'agissait de Bertrand Russell (à partir de Russell Square, théâtre d'un des attentats londoniens de la semaine dernière).
p.381


J'ai fini, dans le Journal de Travers, mes lectures préliminaires à l'écriture du troisième chapitre de Travers III, auquel j'ai donc pu me mettre aujourd'hui.[10 août 2005].
J'ai fini une relecture enchantée de To the Lighthouse. Si j'en crois les annotations manuscrites du volume acheté ou volé chez Blackwell, à Oxford, en décembre 1965 ou janvier-février 1966, ma plus ancienne lecture remonte a presque quarante ans [...].
p.421


L'après-midi, malgré "l'avance" que j'avais su m'assurer, j'ai peu progressé dans Travers III, 3 (le troisième "chapitre" de Travers III) — non que je me sois laissé distraire par d'autres occupations, mais j'ai passé de longs moments sur le Net à la recherche de renseignements relatifs au film Bad, de Jed Johnson, et aussi à Allen Midgette, l'Agostino de Prima della Rivoluzione, qui fut envoyé par Warhol tenir certaines conférences à sa place, dans l'Oregon et ailleurs (cette découverte à elle seule est précieuse, de sorte que je n'ai tout de même pas complètement perdu mon temps ; mais j'ai peu avancé mes travaux).
p.454


Pour des raisons églogales, j'ai acheté un livre sur Otto Wagner et un autre sur Philip Johnson ou plus exactement, car je n'ai pas trouvé sur lui de monographie générale telle que j'en cherchais sans trop y croire, un livre sur sa fameuse "maison de verre", à New Canaan, dans le Connecticut. C'est là qu'il nous a reçus, William Burke et moi, un jour de 1969 ou 1970. William l'avait rencontré quelques années plus tôt sur le campus de Hendrix Collège, dans l'Arkansas, où Johnson construisait une vaste bibliothèque universitaire souterraine, que j'ai beaucoup pratiquée moi-même, justement en 1970. Par des recherches internettiques, j'ai appris que cette bibliothèque avait été détruite, ce qui m'étonne et m'intrigue beaucoup.
p.484 (grand rôle dès Passage)


Dès qu'on se remet aux Églogues on entre dans un temps qui n'a plus rien à voir avec le temps des horloges. Il est d'ailleurs incontrôlable : trois pages peuvent prendre un quart d'heure (c'est rare), trois mots une après-midi (c'est ce qui est arrivé cette après-midi — mais il fallait compter avec la remise en marche, justement : les interruptions sont catastrophiques, dans la mémoire les sentiers non frayés se referment, c'est pour cela que j'avais essayé de ne pas m'arrêter.
p.489


Il s'agit de Travers III. Travers III, comme Travers et Travers II doit compter sept chapitres, ou parties. L'intention est de faire alterner chapitres longs et chapitres courts. Mais, un peu par l'effet de l'inadvertance, le premier chapitre est très long (cent soixante mille signes) ; de sorte que le deuxième est bref et le troisième (celui qui fait l'objet de mes travaux actuels), long de nouveau. On se trouve donc avec la structure suivante :
long court long court long court long
Or mieux aurait valu celle-ci :
court long court long court long court
D'abord elle est plus courte. Pour des raisons d'équilibre, en effet, toutes les parties longues doivent avoir à peu près la même longueur (cent soixante mille signes) et toutes les parties courtes aussi (quarante mille signes). En commençant par une partie courte on a quatre parties courtes et trois longues, six cent quarante mille signes. En commençant par une partie longue ainsi qu'il a été fait, on a quatre parties longues et trois courtes, sept cent soixante mille signes. C'est beaucoup de toute façon, mais mieux eût valu la formule la plus basse, mieux voisine de la taille d'un livre à peu près normal.
D'autre part, en commençant comme il a été fait par un chapitre long, on se trouve avec une partie centrale qui est brève. Si, comme il est tentant et presque inévitable pour si vaste entreprise, on a dans la tête la métaphore d'une cathédrale, la cathédrale en question aura une nef centrale étroite, ce qui est absurde pour un monument de cette importance.
Evidemment, dans un livre, on entre en général, malgré tout, au moins la première fois, par la première page, ce qui, si la métaphore de la cathédrale est gardée, signifie qu'on pénètre dans l'édifice par le côté, c'est-à-dire par la nef gauche extrême. Mais peut-être la métaphore de la cathédrale, pour tentante qu'elle soit, n'est-elle pas pertinente. Un livre se présente moins de face, avec son milieu au milieu de la première image qu'il donne de lui, qu'en enfilade, en perspective, en profondeur, avec son milieu à mi-parcours. Selon ce point de vue, l'image de la symphonie est plus juste que celle de la cathédrale. Ou bien, si l'on tient à la cathédrale, il faut l'envisager dans sa longueur et dans le cheminement qu'elle implique. Dès lors ce n'est pas : une nef large, une nef étroite, une nef large, etc. (de toute façon, à ma connaissance, il y a peu de cathédrales qui ont sept nefs ! (des mosquées, peut-être)); c'est, pour toutes les nefs parallèles : une travée longue, une travée brève, une travée longue, une travée brève, etc.
Si en revanche on a en tête une symphonie (et les symphonies en sept mouvements ne sont pas tout à fait sans exemples - du côté de Mahler, par exemple), le modèle mouvement long, mouvement bref, mouvement long, mouvement bref mouvement long, mouvement bref mouvement long me semble préférable à l'autre, à celui où les mouvements brefs sont placés aux extrêmes - courte ouverture, bref finale).
De toute façon, maintenant, il n'est plus possible de revenir en arrière: les mouvements ne sont pas seulement de longueurs différentes, ils sont de styles différents, et bien sûr il y a un lien entre les styles et les longueurs. Non seulement il n'est pas envisageable, bien sûr, de faire s'échanger les positions entre le chapitre I et le chapitre II tels quels, il n'est pas envisageable non plus de tailler dans le chapitre I un court chapitre traité dans le style du chapitre II, et de faire glisser tout ce qui reste dans le chapitre II. Il faut s'y résigner, changer est désormais exclu. Mais après cette petite "méditation" écrite, je ne suis pas sûr que ce soit à regretter.
p.497-499


Je me demande bien où, au temps des premières Églogues, j'avais rencontré le cas de John Thomas Perceval, "Perceval le fou", qui fait quelques apparitions dans les Travers, ainsi d'ailleurs que son père, Spencer Perceval, Premier Ministre de Georges III, assassiné à la Chambre des communes le 11 mai 1812. Le père est dans tous les dictionnaires, évidemment. Mais le fils, je ne vois pas comment il était arrivé jusqu'à nous, nous des Églogues, vers le milieu des années soixante-dix. Gregory Bateson lui a consacré un livre, et a publié une grande partie de ses écrits, sous le titre Perceval le fou, traduit en 1976. Ce livre n'est pas dans ma bibliothèque et je suis sûr de ne l'avoir jamais eu entre les mains. J'ai écumé hier La Tour de Babil, la fiction du signe, de Michel Pierssens, où il est beaucoup question de Roussel, Brisset et même de Mallarmé, parmi les "fous littéraires"; et Folle vérité, vérité et semblance du texte psychotique, ouvrage collectif que j'ai beaucoup pratiqué il y a vingt-cinq ans et plus (il m'est dédicacé par Jean-Michel Ribettes, l'un des auteurs) — pas trace de Perceval jeune... [suit deux pages biographiques sur Perceval le jeune].
p.520


J'espérais terminer le troisième chapitre de Travers III à la fin de ce mois de novembre. Il est peu vraisemblable que j'y parvienne. Plusieurs jours de suite j'ai avancé de deux lignes, de trois lignes — non pas faute de labeur, bien sûr, mais parce que souvent sont nécessaires plusieurs heures de recherche pour trouver le lien qui assure à lui tout seul toutes les liaisons souhaitées. Aujourd'hui je me suis battu surtout avec Grant (Ulysses); ou autour d Grant, à partir de Grant, voire grâce à Grant, car chaque mot, chaque nom, se présente immanquablement avec toute une batterie de signalisation, pointant dans toutes les directions: il n'en est que plus difficile, souvent, de choisir la meilleure voie.
p.525-526 [3]


Si la mariée était presque trop belle, c'est que j'avais demandé à Paul s'il jugeait possible de publier d'une part Travers III à l'automne prochain mais aussi, en même temps, de nouvelles éditions des quatre premiers volumes des Églogues, Passage, Échange, Travers et Travers II, sans lesquels Travers III est presque impossible à lire.
p.522 [4]


La Pérouse tient en effet une grande place dans la série des Travers, par exemple à cause de Swann et de l'état où le met toute mention de la rue La Pérouse (où habite Odette); ou bien du vieux Lapérouse des Faux-Monnayeurs, le malheureux grand-père et professeur du petit Boris, l'enfant qui se suicide d'un coup de feu à la tempe au milieu de sa classe. Je résistais à la tentation de passer encore deux heures devant l'écran à un moment où je devrais être à "travailler" sur cet écran à ceci même, mais, m'occupant hier de Travers III en fin d'après-midi comme tous les jours, et revenant sur des passages déjà corrigés, j'ai par hasard fermé la session, à huit heures, au moment d'aller voir le journal télévisé, sur le nom... La Pérouse. J'y ai vu, bien sûr, un signe du ciel: il ne fallait pas renoncer à suivre "Thalassa", même pour les meilleures raisons de la terre (qui ne sont pas pertinentes en l'occurrence). Et je n'ai pas regretté d'avoir pour La Pérouse délaissé ce journal, car l'émission, très longue, n'était pas seulement très instructive, elle abondait en éléments très utiles à nos petits travaux, à Duparc, du Parc, du Vert, Denise Camus et moi.
p.626-627

Notes

[1] Cela me rappelle Flaubert, refusant de quitter son cabinet de travail pour aller voir Sand, de peur d'être distrait.

[2] envie de couper... mais comment être sûre que cela n'est pas utilisé dans Travers III?

[3] On remarque que dans sa recherche de liens, RC postule qu'il y a nécessairement une solution, un lien qui comblera ses désirs.

[4] Journal de Travers me paraît plus important pour une première approche de Travers III que les précédentes Églogues. Passage et Échange sont disponibles. Travers et Travers II, épuisés, sont en ligne sur la SLRC.

pourquoi Indiana

Après tout, c'est sa tante. (Passage)

Epouse en 1912 Mme Dudevant, née Indiana de Serrans, veuve du président de la cour d'Appel. Celui du court séjour à Pondichéry, d'une part, celui des récits voilés de sa grand-mère, qui lui sont bien sûr antérieurs. Une fille, Guillemette, née aux îles Marquises en 1913. (Passage, p.38)

Puis, sans qu'il y ait de lien apparent, la femme répond qu'un de ses amis fait à l'université un cours sur Indiana. Il a choisi ce roman, dit-elle, en souvenir d'une grand-tante morte depuis longtemps, et qui portait ce prénom. (Passage, p.171)

Les Lasserre viennent d'avoir une fille, que sa grand-mère, admiratrice de Sand jusqu'à faire tous les ans le voyage de Nohant, dans l'Indre, désire qu'on l'appelle Indiana. C'est une famille venue des îles. (Passage, p.176)

Sans doute était-ce à cause de ma mère, disait-elle, qu'on avait toujours comparée à une créole. Elle était à l'origine, parmi les femmes de la famille, d'une tradition de la sieste et du transatlantique, encore vivace un demi-siècle après sa mort. (Échange, p.36)

Ai-je raison ou tort de lier ces phrases?

                                         *************

Message de Le fou de Ginette (RC) déposé le 19/05/2004 à 06h27 (UTC)

Objet : Pourquoi Indiana comme pivot de Passage

Diana, hein, Diana, Diana, la déesse à l'arc, Pierre Cardin, Dyna, Dyane (deux chevaux), l'Indiana, T-shirt aux armes de l'université d'Indiana, Indianapolis (préface à Levet), Inde, Indre, Nohant, Sand, Ralph, Sir Ralph, "notre chaumière indienne", Émorentienne de Gaudin de Lagrange (avocat au barreau de Clermont-Ferrand et auteur immortel de "Louis XVII aux îles Seychelles"), Montbrison (salle "La Diana"), Levet, Boulez, Guyotat, "Intervalles", "Le Sentiment géographique", indice, nid, "Passage to India", "La Comtesse de Rudolsdtatt" (spell.?), police, l'ambassadeur Carindberg (ttt ttt ttt...), "La Maison de rendez-vous" (via Ralph), Réunion, France, Bourbon, néant,

                                         *************

Ma question

Mais tout cela n'est-il pas davantage des conséquences que la cause? Dans quel sens se fait le choix? Choisit-on une œuvre, Indiana par exemple, pour ensuite, rendu sensible aux rimes et aux passages possibles, lui lier toutes sortes de désinences et consonnances, ou par amour de certains mots ou noms ou assonnances (Diane, les îles, etc) cherche-t-on l'œuvre qui permettra de les fédérer en une cohérence?

Qu'est-ce qui point, comme dirait Barthes.

En retrouvant la trace de cette grand-tante, je faisais l'hypothèse de l'ancrage des premières œuvres directement dans ce que la mythologie familiale avait de plus littéraire.

                                         *************

Message de Ralph de Serrans (RC) déposé le 20/05/2004 à 09h59 (UTC)

Objet : Ce qui vient d'abord, c'est la perte

Est-ce que tout le système ne consisterait pas, justement, à faire en sorte que rien ne soit "premier"? A parasiter l'"origine"? A souligner l'amont de tout amont (ce ne serait pas mal, comme titre, "L'Amont" (de préférence "chez Minuit", comme on dit à France Culture...))? A subsituer le cercle à la ligne ? A faire des conséquences des causes? (C'est une hypothèse).

Je crois avoir relevé une arrière grand-mère Serrans, ou Sarrans, ou Sarran, épouse du "beau Léon", et "fameuse" pour avoir ouvert le bal, à la sous-préfecture de Riom, avec Napoléon III (1869? - elle meurt vers 1926, dans la maison japonaise, les Hautes-Roches).

Son fils André épouse en secondes noces (c. 1923) une femme qui quarante plus tard lit beaucoup George Sand et fait grand cas d"Indiana" et surtout de "Consuelo", suivi de "La Comtesse de Rudolstatt" (plus difficile à intégrer, et d'ailleurs je ne sais même pas comment cela s'écrit)

Je pense que peu de choses sont plus proches d'être "premières", justement, que l'Inde, que le désir d'écrire un roman qui se passerait en Inde - mais il s'agit d'une Inde déjà toute imaginaire, une Inde où les vrais "Indiens" ont peu de part, une Inde des "Compoirs des Indes", et donc de la perte ("On a perdu l'Indo-Chine"). A cet égard Virginia Woolf et Marguerite Duras sont très "opératoires" : "Perceval had gone to India" (Les Vagues), et bien sûr Le Vice-Consul, archi-présent dans Passage (l'Inde du Vice-Consul correspond assez bien au type d'Inde" d'emblée "romanesque" que je désignais plus haut). Denis Duparc est autant fils des Indes, bien entendu, que du "parc".

L'Indiana de Sand permet un passage lui aussi très "opératoire", je veux dire très attesté, non seulement avec La Maison de Rendez-Vous, en particulier via Ralph, Sir Ralph, présent ici et là, mais aussi avec La Jalousie, à travers certaines dispositions des lieux, de la galerie autour de la maison ("Que va un tremblement du principal pilier / Précipiter avec le manque de mémoire"[1]).

Pardon, tout cela est bien flou, et nécessairement décevant. C'est sans doute cette déception qui est au centre. Toute origine est incertaine. (P., le grand critique néo-freudien, insisterait certainement sur le thème de la "bâtardise"). Et cet autre P., l'Auvergnat : « Donc toutes choses étant causées et causantes, aidées et aidantes, médiates et immédiates, et toutes s'entretenant par un lien naturel et insensible qui lie les plus éloignées et les plus différentes, je tiens impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus que de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties.» [355]

Je ne saurais trop recommander l'article de Mary Mccarty dans le numéro de L'Arc sur Nabokov[2] (et, encore une fois, Lolita ("This is royal fun"), spécialement dans l'édition The Annotated Lolita).

                                         *************

Ma réponse

Non ce n'est pas décevant. Je ne croyais pas réellement à un début ou une origine saisissable, nommable. Ce n'était qu'une invitation, à laquelle je suis bien heureuse que vous ayez répondu.
Il n'y a pas d'origine, mais un désir qui germe, dont ne sait ce qu'il lie, et ce qui l'a lié. Nostalgie d'un paradis perdu.

Cette énigmatique source, à la fin de Passage, p.207: «Le reste est constitué, pour la moitié au moins, de citations tirées d'écrits antérieurs de l'auteur.» Perdus?
Car il reste ce mystère d'un auteur qui à à peine trente ans publie directement un livre comme Passage.


Pour le plaisir, je profite du début de votre réponse pour citer ces phrases qui m'enchantent (et qui à la réflexion, éclairent bien ce qu'est une origine...):

D'autant moins que la redoutable Blandine est toujours de ce monde, à jamais insupportable pour avoir ouvert le bal, à 18 ans, dans les salons de l'hôtel-de-ville, avec l'empereur en visite officielle. Elle est très fière de ses origines, et parle volontiers des croisades. Un Serrans se fait effectivement au siège de Saint-Jean d'Acre, où il semblerait, d'après certains obscurs récits de l'époque, avoir à lui seul retourné la situation. Ce rôle est d'ailleurs controversé. Mais l'annuaire des familles nobles de la province, consulté à son nom de jeune fille, indique que la maison de Sarrans est éteinte depuis 1033. Lorsqu'un neveu enchanté de sa découverte le lui signalera, elle ne se laissera aucunement démonter, et elle ira répétant, au contraire: mes ancêtres avaient déjà disparu trois siècles avant que le premier clerc de notaire, parmi les vôtres, n'ait appris à écrire.
Renaud Camus, Echange p.60

                                         *************

Message de Le Jeune Homme de Perth (RC) déposé le 20/05/2004 à 13h46 (UTC)

Le "n'" final est bien fâcheux, mais bon... Isabelle Aguillon de Sarran, voilà, ça me revient... (De façon assez voisine, Saint-John Perse, accusé d'avoir forgé ses prétendues "Lettres d'Asie", ou du moins de les avoir immensément antidatées, puisque dans l'une d'entre elles il prend position contre Lénine en janvier 1917, répond : «J'étais déjà antiléniniste au lycée!»)

Complément le 04/01/2008
Toutes ces pages s'éclairent par la lecture de Journal d'un voyage en France, explications reprises par L'Amour l'Automne. Concernant Angèle, explication dans le début du tome II du Journal de Travers.''


Notes

[1] et Mallarmé, comme il est précisé ailleurs

[2] repris en préface de Feu pâle dans Folio

Enquête

Tout ceci, il n'est nullement nécessaire, bien entendu, que le lecteur le sache avant de lire les Églogues. C'est dans le texte ; où, comme dans un classique roman policier, il n'est rien qui ne puisse servir, qui ne doive servir, plus tard, ou plus tôt ; où il n'est rien qui n'agence ou n'organise un passage lointain ou proche, dix, cent, tous. C'est pourquoi, mon cher Marc, parti pour commenter les pages choisies par la Chronique, je n'ai pu en éclairer que deux ou trois, trop longuement à la fois et très partiellement. Commenter un extrait c'est nécessairement paraphraser l'ensemble, le recomposer, le réécrire, puisque cet ensemble n'est qu'un gigantesque commentaire de chacun de ses détails. À tirer jusqu'au bout le moindre fil de la moindre phrase, il faudrait un livre, ou sept, une vie ou toutes les vies.
Chemins de fin d'été par Renaud Camus pour Chronique des écrits en cours.


Ces phrases sont extraordinairement pertinentes. (Je sais, c'est vraiment bête de dire d'un écrivain que ce qu'il dit sur ce qu'il écrit est juste! Mais tant pis, je ne peux pas ne pas le dire, tant cette justesse est grande, tant cette clairvoyance me laisse admirative dans ce qu'elle suppose de conscience de ce qu'on est en train d'écrire (à croiser avec «Or sommés de nous expliquer, nous allons devoir mettre de l'ordre dans nos pensées, conceptualiser tout cela, qui, à l'épreuve, risque de s'exposer au grand jour comme n'étant rien. [...].» Sommeil de personne, p.217))

Quelle méthode de travail?
- Repérer ce dont on est sûr, tout ce qui est daté, retrouver les dates de tous les événémements historiques.
- Lire toutes les sources citées, dont les revues de L'Arc.
- Croiser abondamment avec le reste des livres écrits à ce jour. Ne pas oublier les recherches dans VB, facilitées par le moteur de recherche.
- Réunir les phrases qui semblent parler de la même chose.

Le plus difficile à traiter, ce sont les prénoms: on sait qu'ils sont faux, mais en plus ils se redoublent: comment savoir si un même prénom recouvre une seule personne ou plusieurs, et quand on le sait (plusieurs Paul, par exemple), comment choisir?

Avec cela, on devrait élucider 50 à 70% d'Échange. La part familiale est bien sûr inatteignable, quoi qu'en allant sur place, et en faisant appel aux archives départementales...

Lire et voir et écouter: cinéma, photographies, opéras, ...



À partir d'avril 2007 : Journal de Travers.

Les vues - façons de voir

Les premières pages du premier livre expose les façons de voir et de donner à voir.

Passage p.11 : «C'est l'heure où les carreaux passe de la transparence au reflet.» : le moment où l'Histoire rejoint les histoires, le moment où la vision du monde renvoie à soi-même.

Passage p.14 : «De la porte du compartiment, le paysage apparaît divisé par la ligne horizontale médiane où se joignent les deux pans coulissants, rectangulaires, égaux, de la fenêtre.» : mise en page de la fin d'Échange. J'apprécie que les pans coulissent.

Passage p.20 : «L'image parfoit disparaît, ou bien plusieurs se superposent.»: motifs récurrents entre réalité et réalité, réalité et littérature, littérature et littérature.

Passage p.20 : «Ces photographies sont nombreuses, mais les mêmes reviennent à plusieurs reprises. On ne les retrouve d'ailleurs pas toujours, vous l'avez remarqué, dans la bande définitive: un cadrage différent a été finalement préféré lors du découpage, un plan a été éliminé, quand ce n'est pas un épisode entier qui a été retranché. Son enchaînement au nouveau récit en change la lecture, la vision.» : tout à la fois la matière et la manière des Eglogues, et la théorie de toute fiction: que va-ton mettre dans le cadre, hors cadre, dans quel contexte. Qu'est-ce qui donne sens?

Passage p.23 : «De n'importe où, grâce aux jeux des diagonales, les perspectives sont innombrables. N'importe quel point peut s'observer d'une infinité d'autres» : exploitation des règles du golf-langage, étendues aux autres domaines, histoire, géographie, érudition la plus folle, «tous les signes de la cohérence échevelée du monde»[1]

Notes

[1] «Le texte de Mary McCarthy est paru dans l'Arc, numéro 24.» (Échange p.102), c'est-à-dire la préface à Feu pâle).

Folie

[…] le maniaque de la surdétermination s'aperçoit avec terreur, à mesure que s'accroissent les pages admises par lui comme champ de résonance à chaque éventuel signifiant nouveau, que sa folie, ou son travail, si l'on veut, cesse de fonctionner comme filtre entre lui et le "réel". Presque chaque mot paraît alors admissible, soit que sa décomposition de ses syllabes fasse apparaître d'autres mots déjà installés, soit que ses possibilités anagrammatiques établissent avec divers lieux du texte des correspondances avérées et solides, soit encore que sa richesse sémantique, par rapport au corpus considéré, compense le faible degré de son inscription textuelle.

Tony Duparc et Renaud Camus, Travers, p.95
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