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Renaud Camus appelle à voter Marine Le Pen

En lisant ce passage, j'imaginais RC en train de regretter de navrer une partie de son lectorat (mais peut-être pas. Peut-être que ça lui est complètement égal, c'est tout à fait possible.)

Le plus dur est toujours la peine qu'on cause. Il faut la voir aussi, hélas, comme le chantage le plus cruel, et se souvenir qu'elle n'a d'autre origine que l'erreur ou préjugé. La vérité c'est qu'il est vain, dans quelque situation qu'on soit, d'espérer faire l'économie d'un moment de courage.
Je m'étonne toujours du nombre d'achriens qui acceptent de vivre dans le secret: à l'égard de leurs parents, passe encore, mais de leurs amis? Comment peut-on avoir pour amis des gens dont on craint qu'ils ne vous rejettent s'ils connaissaient de vous un secret dont vous n'avez pas honte? Ou bien avez vous honte?

Renaud Camus, Journal d'un voyage en France, p.266

Pour ma part, j'ai honte. Ou du moins, je n'assume pas face à ma famille ou mes amis les engagements de mon écrivain favori. Comment supporter leur incompréhension, leur indignation? Il ne s'agit pas de défendre un choix de vie qui ne regarde que les intéressés, comme l'est l'homosexualité, il s'agit de ne pas protester contre un choix de société manquant totalement de générosité.

A l'extrait précédent j'opposerai ceci, toujours à développer par analogie :

J'ai souvent remarqué que les garçons qui se plaignent le plus que tels et tels endroits sont sinistres sont les plus tristes, que ceux qui déplorent le mieux le manque de chaleur dans les rapports sexuels sont les plus froids. Ils déprécient de toutes leurs forces ce qui dès lors ne peut plus être que ce qu'ils ont prédit. Leur amertume ni leur aigreur n'incite à l'affection, à l'abandon ni à la tendresse, et ils ont chaque fois le mélancolique bonheur de voir dûment vérifiées leurs sombres convictions.

Journal d'un voyage en France, p.302

La nouvelle me navre, oui, elle me fait de la peine, mais d'une certaine façon, sans plus.

Ce qui m'a le plus choquée, c'est que ne soit pas repris en 2006 dans Corée l'absente les excuses vaguement balbutiées par RC («Je suis bien conscient que cette position (ici très résumée, bien sûr) ne coïncide pas avec celle qu'a exprimée à cette époque, avec mon accord, la Société des lecteurs, etc» : ce ne sont pas des excuses, mais au moins la reconnaissance d'un silence trompeur) sur le site de la SLRC lorsqu'il y a dévoilé en 2004 ses réelles pensées de 2002, sans les avoir fait connaître en 2002 quand on lui demandait son avis sur un texte qui citait son nom en refrain. A mes yeux, c'est avoir trompé des "amis", ou tout au moins des soutiens fidèles dans l'adversité (j'en parle d'autant plus à mon aise que je n'en faisais pas partie, ne connaissant pas votre existence tandis que se déroulait "l'Affaire"). Eux auraient tout de même pu avoir droit à la franchise de Renaud Camus en mai 2002, sans devoir attendre l'automne 2004 pour découvrir sa véritable opinion.

Depuis cela, je ne me fais guère d'illusions.
Pour le reste, je vais me débrouiller avec mon propre inconfort qui consiste à défendre un auteur dont je ne partage pas les opinions.

Renaud Camus reste le seul à pouvoir m'émerveiller d'un mot (par le choix de ce mot, sa position, que sais-je), mais avouons que cela arrive bien rarement dans les textes politiques, qui présentent peu de pensée insaisissable et de fantaisie.

17 février : la honte, la mort, l'amour

Toujours des notes. Le compte-rendu est chez sejan, infidèle dans l'excès inverse: tandis que je retranche, il ajoute. Vous trouverez de longues citations chez lui.

L'homme cherche à vivre sa vie comme s'il la racontait => Moi narratif.
Roquentin: tient cette disposition pour amorale.

Galen Strawson n'est pas d'accord non plus. Car:
1/ On peut se créer une identité autrement qu'en racontant sa vie.
2/ On peut vivre bien sans se raconter.

Quelques oppositions, quelques variations de vocabulaire pour désigner les mêmes concepts.

Il existe deux genres de personnes:
- les diachroniques, qui fournissent un récit narratif, dans le tens de la durée. Leur vie prend la forme d'un récit cohérent et suivie.
- les épisodiques, qui fournissent un récit non-narratif. Leur vie est un patchworck de morceaux détachés.

Antoine Compagnon reprend cette distinction en variant un peu le vocabulaire. Il distingue deux types de récit:
- les récits organiques, présentant un Moi cohérent (Chateaubriand, par exemple). C'est ce que Michel Beaujour, spécialiste de l'autobiographie (Miroirs d'encre, 1980) appelle les autobiographies.
- et les récits épisodiques, présentant un Moi fragmentaire, ce que Michel Beaujour appelle l'autoportrait de soi (Montaigne, Leiris). Ces récits présentent des moments, des incidents. Chaque moment est l'occasion d'une plongée narrative. (Gide leur reprochait d'être des tranches toujours coupées dans le même sens).

C'est l'organic principle, selon le terme de Coleridge qui l'a volé à Schlegel.
Les récits organiques poussent comme un arbre1. Les récits mécaniques sont des romans d'ingénieur, des romans scientifiques, raisonnés. C'est Poe, Baudelaire, etc.

Selon ces différentes définitions, Montaigne, Stendhal, Proust (MSP) sont des écrivains épisodiques (un écrivain diachronique: Dostoïevski).

Stendhal a l'ambition d'écrire un récit, mais ses romans sont des successions d'épisodes (sauf Armance, mais dans Armance il y a un secret). C'est pour cela qu'ils sont si difficiles à suivre, on ne trouve pas la cohérence de Julien ou de Fabrice.

La honte, la mort, l'amour

La semaine dernière, le cours s'était terminé par les trois événements susceptibles d'assurer la cohérence du Moi, au-delà de la fragmentation: la honte, la mort, l'amour. Ces trois événements rappelle qu'on est toujours dans la même histoire.
  • la honte

    Le ruban de Rousseau. La honte arrête le temps. Il n'y a pas de prescription (La prescription suppose qu'on n'est pas identique à ses actes au bout d'un certain temps (Cela rappelle ses écrivains qui ne se reconnaissent plus dans les livres qu'ils ont écrits.)).
    Un livre serait comme un crime qui ne vous lâcherait pas: y a-t-il prescription?

    Chez Stendhal, il y a peu de honte et jamais de remords. Il n'y a pas de reconnaissance d'un Moi permanent.
    Exemple donné la semaine dernière des fautes d'orthographe qui ne font pas honte: Stendhal considère qu'il n'est plus celui qui les a écrites, il est un autre homme.
    Autre exemple: le fiasco avec Alexandrine: absence de honte. Etonné et rien de plus.>


  • la mort

    Montaigne. Les morts permettent de juger la vie. La mort est le bout, pas le but. Quid de l'écriture de vie: un but ou un bout?

    On meurt petit à petit, on perd des dents, des cheveux, etc, ce qui fait que quand on finit par mourir, il ne reste que la moitié ou le quart de soi-même qui doit mourir.

    La mort est aussi l'occasion de montrer qu'on n'a pas changé. Exemple de Stendhal dans Vie d'Henri Brulard. Pendant des années, Stendhal a buté contre le récit de la mort de sa mère.


  • l'amour

    Le temps n'a pas passé, l'amour et la mort indissociablement liés.
    En 1790 (mort de sa mère) comme en 1828 (amoureux), il y a une constante, Stendhal aime de la même manière. Sa ''chasse du bonheur'' n'a pas changé.
    De même, il s'est profondément réjoui à la mort de Louis XVI (il avait dix ans). Ainsi, entre ses dix ans et ses cinquante-deux ans, il n'a pas changé, il est identique dans la chasse du bonheur: l'amour permet une stabilité du moi.




1 : Cela m'a rappelé l'intervention de Christelle Reggiani sur les oulipiens: du framentaire parcouru souterrainement par de l'organique.
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