Billets qui ont 'humiliation' comme mot-clé.

Les réticences vaines

— Oh ! vous savez, c'est comme les cochons de l'abattoir de Chicago, dont quelqu'un parlait: pleins d'orgueil et de réticences, mais qui sortent bel et bien en boîtes à conserve à la fin de l'opération.

Claude Mauriac, Aimer de Gaulle, p.375 - Grasset, 1978

Renaud Camus - Kråkmo, marginalia VI

Je reprends, il faut que je me dépêche un peu si je veux avoir fini avant le journal suivant.
Je rappelle le principe: mes réflexions et associations d'idées, sans rime ni raison, un prétexte pour dire "moi je", j'en ai bien peur.

Page 117, le cultissime :

«Il y a des intellectuels juifs très estimables, comme Finkielkraut, Renaud Camus, mais ils sont traités comme des pestiférés et désignés à la vindicte publique comme des gens plus que douteux.»

(Je suis un peu déçue, je pensais que ça venait de la presse; mais non, c'est tiré d'un blog. Il s'agit d'une bonne illustration de la déformation de l'information, en tout cas: L'erreur laisse des traces.)

En bas de cette page commence le texte "Les Tontons églogueurs" (p.117 de Kråkmo et suivantes). J'étais vraiment ravie de voir ce texte repris dans le journal, parce que je l'aime beaucoup [ce texte] et que cela lui assure une pérennité.
Je ne sais pas si j'ai jamais dit ce qui me réjouissais secrètement dans le début de la scène. La phrase du dialogue véritable est celle-ci:
— J'ai connu une Polonaise qu'en prenait au petit déjeuner...
Celle de Didier Goux celle-là:
— J’ai connu une certaine Madame de Véhesse qui en lisait au petit-déjeuner, alors…
Ce qui me fait rire, c'est que je suis à moitié polonaise... (la forêt des associations et des coïncidences.)

Page 125 : «D'Ormesson est allé jusqu'à me dire que, de tous les candidats en lice, j'étais le meilleur écrivain. Je n'ai pas eu l'impression que cela impliquât qu'il avait l'intention de voter pour moi.»
(Je rappelle qu'il s'agit d'élire un académicien. Tout commentaire ne peut qu'enlever de l'effet à la lecture littérale de ses deux phrases: est-il possible de les lire sans être interloqué?)

Page 125 : Après avoir fait la liste des avantages qu'il attendait de son élection, Renaud Camus, fidèle à lui-même (bathmologie, "je n'y tiens pas", "ils sont trop verts") fait la liste des avantages de ne pas être élu et en particulier:
«Songer qu'on peut passer toutes ces semaines tranquillement chez soir, auprès de son brun, sans avoir à faire huit cents kilomètres dans les deux sens, ni à s'interrompre dans ses bien-aimés petits travaux!»
Auprès de mon brun? Auprès de ma blonde, il fait bon dormir.

Page 162 : visite à Valéry Giscard d'Estaing à Varvasse, dans le cadre des visites pour l'élection à l'Académie française. Renaud Camus lui transmet un message de sa mère:

Eh bien il a paru très touché de ce message, sincèrement. Et il m'a dit que les marques de sympathie ou d'affection venant de la région l'émouvaient beaucoup parce qu'il avait été très traumatisé — je ne suis pas sûr que ç'ait été son mot, mais c'était bien le sens — par sa défaite électorale et celle des siens aux élections régionales de 2004:
«On avait tout fait pour la région, on lui avait donné Vulcania et [ici quelque chose d'autre que j'ai oublié, un établissement d'enseignement, il me semble], et on a eu trente-quatre pour cent. Ça m'a beaucoup affecté.»

Ce genre d'histoire me rappelle toujours Churchill après la seconde guerre et son incompréhensible non-réélection. Je me souviens encore de mon professeur d'histoire de terminale en train de dire: «C'est ça, la démocratie». (Ce n'était pas ironique: pour lui, cela illustrait la façon dont les hommes comptaient moins que la Constitution, ou que la grandeur des hommes d'Etat étaient de se plier à la loi qu'ils servaient.)

Page 169 : Moi, je ne reconnaîtrais pas Marc Lavoine. (Ce Renaud Camus est tout de même très people.)

Page 172 : prière de ne pas mourir (après avoir expliqué que se présenter à l'Académie perd son sens si sa mère n'est plus là pour assister à son élection).

Ceux qui m'ont humilié, pareillement, et Dieu sait qu'ils sont légion (curieusement je pense par exemple à Jean Daniel, qui en veut à un être aussi insignifiant que moi d'oser porter le même nom que son idole...), sont priés de ne pas mourir avant que le destin et mon génie les aient forcés à assister à mon triomphe. Mais ils sont sourds à mes objurgations muettes, et meurent comme si de rien n'était, insensibles à mes «Attendez, voyons, Attendez, je vous assure que ce n'est pas fini!»

Ils se disent que c'est bel et bien fini, et très certainement ils ont raison. Le plus vraisemblable est surtout qu'ils se disent rien du tout. Leur mort est plus importante à leurs yeux que la révélation éclatante de ma gloire. A-t-on idée d'un narcissisme pareil?

Sauver son âme / sauver sa peau

Avant la libération, les peuples d'Europe souffraient avec une merveilleuse dignité. Ils luttaient le front haut. Ils luttaient pour ne pas mourir. Et les hommes, quand ils luttent pour ne pas mourir, s'accrochent avec la force du désespoir à tout ce qui constitue la partie vivante, éternelle, de la vie humaine, l'essence, l'élément le plus noble et le plus pur de la vie: la dignité, la fierté, la liberté de leur conscience. Ils luttent pour sauver leur âme.

Mais, après la libération, les hommes avaient dû lutter pour vivre. C'est une chose humiliante, horrible, c'est une nécessité honteuse que de lutter pour vivre, pour sauver sa peau. Ce n'est plus la lutte contre l'esclavage, la lutte pour la liberté, pour la dignité humaine, pour l'honneur. C'est la lutte contre la faim.

Curzio Malaparte, La Peau, p.58

Le petit Chose ou l'humiliation

Ce sentiment est très lié à l'humiliation. C'est ce fond de bâtardise humiliée, de bâtardise pauvre, qui m'a conduit dans un château et qui exige de moi de grosses voitures, lesquelles pensé-je, m'éviteront le mépris des portiers d'hôtel.

Renaud Camus, Retour à Canossa, p 311

Ce genre de réflexions, que je retrouve éparses dans Vaisseaux brûlés, (les leçons d'équitation impayées ou payées avec retard, par exemple) me donnent à penser qu'il y a beaucoup à comprendre dans la description de l'enfance d'Homen, le narrateur de la deuxième partie de Roman Roi.

De même, la description trois pages plus loin dans Canossa du je "plus avancé" et des je "du rang" m'évoque les personnages de Roman et d'Homen, personnages si différents, l'un audacieux et digne dans l'adversité, l'autre sombre et timoré.

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