Billets qui ont 'humour' comme mot-clé.

Epiphanie

Comme je ne peux pas laisser de commentaire sur youtube et que je ne peux pas redescendre au 10 mars dans FB parce que ça plante, je poste ici l'image destinée à illustrer la traduction de Guillaume Cingal (et qui semble impliquer que "j'ai trouvé Jésus" est le début d'une blague récurrente):



(Magnet acheté à Stockholm en 2001, sur le frigo depuis. J'aime son double sens: bien sûr c'est une plaisanterie, mais sous un autre angle, celui de la foi, ce n'en est pas une. Et j'aime "the whole time" qui implique une plénitude, un plérôme).

Mémoires d'une Chaise Heureuse

Dans un autre genre que Grand-Father Chair d'Hawthorne…

Tu sais, dit Van. Je crois vraiment que tu ferais mieux de porter quelque chose sous ta robe dans les grandes occasions.
— Tes mains sont toutes froides. Les grandes occasions? Tu as dit toi-même qu'il s'agissait d'une soirée en famille.
— Et quand bien même… tu te trouves en situation périlleuse chaque fois que tu te pencenes ou que tu t'étales.
— Je ne m'"étale" jamais!
— Je suis tout à fait certain que ce n'est pas hygiénique. A moins qu'il ne s'agisse, de ma part, que d'une forme de jalousie. Mémoires d'une Chaise Heureuse. Oh, ma chérie.

Vladimir Nabokov, Ada ou l'Ardeur, 1969, (1975 pour la traduction française), Folio p.350 - traduction Gilles Chahine avec la collaboration de Jean-Bernard Blandenier

Les pères conciliaires font des calembours

Pendant Vatican II, deux bars avaient été installés pour permettre aux pères de se détendre entre deux votes.
Il y avait parfois plus du quart des Pères qui désertaient l'aula pour fréquenter les deux bars où les discussions allaient bon train. La verve conciliaire n'avait pas tardé à leur trouver deux noms, l'un se nommait Bar Jonas, l'autre Bar Abbas1!

Christine Pedotti, La bataille de Vatican II, p.141, Plon, 2012


Note
1 : L'apôtre Pierre est nommé dans l'Evangile Simon, Bar Jonas, «fils de Jonas». Barrabas est le nom du brigand dont la grâce est demandée à Pilate, plutôt que celle de Jésus. Selon certaines sources, le nom du second bar serait Bar-Mitzvah.

Le Mariage des enfants

Le Royaume et Soumission ayant aussitôt "disparu" du rayon des nouveautés de la bibliothèque de l'entreprise, il y restait une dizaine d'ouvrages dont un mince et totalement inconnu (mais que faisait-il là?): Le Mariage des enfants. Un feuilletage plus tard, il apparaissait qu'il ne s'agissait pas de sentiments mais d'une affaire de gros sous: comment financer le mariage de son fils quand une légère tendance à la paranoïa vous entraîne à la surenchère face au charmant futur beau-père de votre fils?

Tout commence par une incapacité à dire non, à ne pas vouloir être le premier à "se coucher" dans cette partie de poker menteur:
Qui pouvait comprendre que je m'obstinasse à refuser une bonne affaire? Les bonnes affaires, même ruineuses, ne se refusent pas, sauf par les imbéciles qui sont les seuls à penser que les bonnes affaires au-dessus de leurs moyens ruinent aussi sûrement que les mauvaises affaires hors de prix.

Michel Richard, Le Mariage des enfants, p.41-42, Fayard, 2014
Le narrateur se retrouve donc à devoir trouver une idée pour réunir rapidement l'équivalent de six mois de salaire. Comme il travaille dans un journal culturel, il va monter trois arnaques jouant sur les mécanismes médiatiques du monde contemporain.
L'auteur ne se donne pas la peine d'écrire un livre fouillé et puissant (ça manque de détails, ça manque de la patience d'écrire et de décrire), mais c'est amusant, enlevé; et lire un livre en une heure, cela fait du bien, parfois.

L'auteur, journaliste, connaît les ficelles et les condense, c'est même l'objet principal du livre. S'agissant des prix littéraires, il note :
Des prix, il y en avait en veux-tu en voilà. Je ne l'avais pas dit à mes interlocuteurs, manière de ne pas dévaloriser leur entrée sur le marché, mais la France était la plus grande productrice du monde de fromages et de prix littéraires, les seconds écrasant de loin les premiers. Internet, sur le site http:www.republique-des-lettres.com/topique/prix.shtml, m'avoit fourni le chiffre de 1150, sans compter les distinctions de concours lirréraires divers, auquel cas on parvenait au chiffre de 1850. Ça paraissait beaucoup, comme ça, mais ce n'était pas encore assez. les éditeurs et les auteurs raffolaient des prix. L'idéal serait presque qu'il y ait autant de prix à donner que de titres publiés. (Ibid, p.58)
L'auteur en profite pour donner le vocabulaire nécessaire à un générateur automatique de critiques littéraires, exercice bien rôdé toujours plaisant:
Une petite troupe [de jurés] qui dirait ou écrirait, partout où il le faudrait, le bien-fondé de leur choix final avec force injonctions raffinées du genre: «A lire absolument» ou «A lire d'urgence». L'urgence se faisait beaucoup, dans la critique littéraire. Tout était urgent: urgent, le besoin qu'avait eu l'écrivain d'écrire; urgente, la lecture que devait en faire le lecteur. Comme si ledit bouquin avait une date de péremption, une durée limite de consommation au-delà de laquelle sa lecture se ferait indigeste, voire toxique, comme les conserves.

[…] S'ils ne faisaient pas dans l'urgent, les critiques ne manquaient pas d'autres formules comme «Se dévore comme un thriller», «Se lit d'une traite», ou plus simplement «Superbe», «Fascinant». «Attention, chef-d'œuvre» faisait aussi l'affaire, on en comptait bein cinq ou six par saison. Sans parler des «On n'en sort pas indemne»: c'était fou, le nombre de bouquins dont on ne sortait pas indemne! Vous lisiez le livre et votre vie, après, n'était plus la même qu'avant. Pour un essai, le critique avait une prédilection pour «Dérangeant mais salutaire», qui ne mangeait pas de pain puisqu'on ne savait au juste ce qui, du bienvenu ou du contestable, l'emportait vraiment. A moins qu'il n'optât pour un tonique «Edifiant» ou un impérieux «Indispensable».(Ibid, p.92-93)
Plus mélancoliques, puisqu'il s'agit de souligner les travers du snobisme culturel et de la médiatisation, ces quelques mots prémonitoires sur l'islam, la "liberté d'expression", etc. (Le livre a été imprimé en octobre 2014):
Mon scandale, je l'avais trouvé. Ça n'avait pas été si facile. Le marché de l'art en était saturé. Religieuses ou sexuelles, toutes les transgressions avaient été osées. Seul encore le créneau de l'islam restait inexploré. Aucun artiste, aussi rebelle, destroy, anar, contestataire ou no future fût-il, ne s'y était risqué. Une fatwa sur Rushdie avait, mieux que toute indigation, marqué les limites de l'art transgressif. Inutile de dire que je ne m'y lancerais pas non plus: pas fou. (Ibid, p.132)
Le narrateur, journaliste culturel je le rappelle, écrit un papier pour démolir un peintre:
[…] Bref, je résume, ce Lermann-là était un jean foutre dont j'espérais qu'il serait traité comme tel par le public, c'est-à-dire purement et simplement ignoré.
La vivacité du ton me valu quelques reprises dans les revues de presse radio. L'appel au boycott d'un artiste étant présumé par nature fascitoïde, rien n'eût pu, mieux que lui, attirer l'attention d'abord, l'immédiate sympathie ensuite, l'inéluctable solidarité enfin vis-à-vis dudit artiste ainsi dénoncé. (p.156)
[…] Du reste il y avait foule. La police avait installé des barrières métalliques sur le trottoir et surveillait la galerie vingt-quatre heures sur vingt-quatre de peur que quelque extrémiste voulût s'en prendre à la liberté d'expression. (Ibid, p.157)
C'est presque la fin. Reste la composition idéale d'un plateau télé, les tics langagier du présentateur, la pluie à la sortie de la messe. J'ai oublié de parler de ma chère 17e chambre correctionnelle spécialisée dans les affaires de presse et les people (autant dire que si vous êtes un lamba, vous n'intéressez pas le président…).
Voilà. Une heure pour sourire en lisant un livre reposant. Ça change.

Une opinion tranchée

Extrait de la lettre de démission de l'Académie de langue et de littérature (de Darmstadt)
Si l'on songe à quel point, peu importent les circonstances, un seul poète ou écrivain est déjà ridicule et difficilement supportable à la communauté des hommes, on voit bien combien plus ridicule et intolérable encore est un troupeau entier d'écrivains et de poètes, sans compter ceux qui sont persuadés d'en être, entassés en un seul endroit! Au fond tous ces dignitaires ayant rallié Darmstadt aux frais de l'Etat ne s'y réunissent que dans le but, après une année stérile passée à se haïr à distance, de se raser mutuellement durant une semaine supplémentaire.

Thomas Bernhard, Mes prix littéraires, p.150, "A propos de ma démission", Gallimard, 2010

Gottland de Mariusz Szczygiel

A la bibliothèque Malraux, il y a une boîte en carton avec une affichette "déposez ici les livres que vous recommandez aux autres lecteurs". Il est beaucoup plus facile de les emprunter que de lire les livres recommandés par un ami, qu'on craint toujours de décevoir en n'aimant pas sa recommandation (ou pire d'être soi-même déçu en découvrant ce qu'apprécie cet ami). La recommandation anonyme comporte moins de risques.
Si j'ai pris ce livre, avouons-le, c'est à cause du nom imprononçable de l'auteur (Chtchiguiéou, à peu près).
Ce fut un coup à l'estomac.

Si vous devez lire un livre cette année, c'est celui-ci. Cela vous permettra, quand il sera connu de tous, d'avoir la satisfaction de l'avoir lu avant les autres, avant qu'il ne soit connu.

C'est un livre fascinant et glaçant. Si 1984 était la fiction théorique, il est l'expérimentation pratique. Quand vous l'aurez fini — ou même pendant votre lecture — je vous mets au défi de ne pas aller googeuliser quelques noms pour vérifier que rien n'est inventé. (Hélas, il semble bien que non).

La quatrième de couverture est stupide, elle parle de "petits contes cruels". Ce ne sont pas des contes, ce n'est pas petit (mais c'est cruel). Szczygieł est un journaliste polonais amoureux de la Tchécoslovaquie, comme Tabucchi du Portugal. Il a mené des enquêtes, et ce qu'il écrit, ce sont des articles, dans une langue claire, sans commentaire, allant à l'essentiel.

Le livre retrace la vie de quelques Tchèques, plus ou moins connus. Les articles sont classés par ordre chronologique des périodes historiques. Le premier récit raconte la vie des frères Bata (les chaussures), le second celui de la maîtresse de Goebbels, le troisième celle de la statue de Staline à Prague (construction et démolition), et ainsi de suite, jusqu'à l'immolation par le feu de Zdenek Adamek en 2003 dans un signe de protestation en miroir de celui de Jan Palach.

Humour, silence, résistance. Comment survivre? En pliant, en se taisant. S'ils veulent survivre en tant que peuple, les Tchèques sont trop peu nombreux pour se payer le luxe d'une résistance ouverte. Ce qui frappe, c'est qu'ils paraissent ne plus sortir de ce silence, même aujourd'hui. Ce qui frappe, c'est la capacité à supporter le malheur. Ce qui frappe, c'est que les victimes semblent prêtes à oublier et pardonner, tandis que les complices par passivité en veulent à leurs victimes, encore aujourd'hui. Ils doivent vivre avec eux-mêmes, et c'est difficile.

Voici quelques extraits, volontairement peu nombreux. Je ne voudrais pas vous gâcher le choc de la découverte.

L'humour:
Depuis quelques années, on dit à Prague: "Avec l'Union soviétique pour l'éternité, et pas une minute de plus."

Mariusz Szczygiel, Gottland, p.50 (Actes Sud, 2008)
Exemple de novlangue :
Mes observations de la langue tchèque me conduise à faire un constat. En effet dans la situation où quelqu'un dirait: "J'ai eu peur d'en parler", "Je n'ai pas osé le demander", "Je l'igorais totalement", un Tchèque dira plutôt:
ON N'EN PARLAIT PAS,
ON NE LE SAVAIT PAS,
ON NE LE DEMANDAIT PAS.

Ibid, p.113
L'impossibilité de trouver une place au cimetière pour le corps d'un homme s'étant opposé au régime en 1968:
Le cimetière du quartier de Motol a un air de campagne. Petit et coquet, il est situé en haut d'une colline, au milieu des arbres, et il suffit de tourner le dos à la petite chapelle pour oublier complètement la ville d'un million et demi d'habitants qui s'étale en bas.
Le directeur du cimetière, qui faisait également office de fossoyeur, était en train de dîner lorsque trois femmes et un homme frappèrent à la porte de sa maison, à peine plus grande qu'un tombeau. Il faisait nuit. Il devait être surpris: qui pouvait bien venir chercher une place au cimetière à une heure pareille?
— Je parcours la ville dans les sens et je ne trouve pas d'endroit pour enterrer mon mari, commença la plus âgée des femmes.
Ils avaient l'air fatigués. Depuis le matin, ils s'étaient rendus tous les cimetières, et partout on leur avait dit que la ville n'acceptait plus de morts.
Le fossoyeur les fixa des yeux:
— Comment ça, vous parcourez la ville?
Ils ne répondirent pas.
Comme s'il flairait une tension, le chien se mit à aboyer.
— Et il est mort de quoi, au juste? demanda le fossoyeur, dérouté par leur silence. ("Nous nous taisions, tels des enfants qui auraient commis une bêtise", se souveint aujourd'hui la plus jeune des femmes.)
L'homme qui les accompagnait sortit alors une feuille de sa poche. Le fossoyeur l'examina. Il lut le diagnostic, l'âge du patient (quarante-deux ans), puis porta son regard vers le nom écrit en lettres capitales et comprit le problème. Il aspira profondément, en sifflant:
— Je suis vraiment désolé, dit-il en leur rendant la feuille. Mon cimetière est rempli à ras bord…
— Mon Dieu, c'est le huitième… fit une des femmes.
Il la regarda.
— …mais j'ai ici une tombe. La mienne.
[…]
— Très volontiers, répondit-elle. Mais vous… comment allez-vous faire, plus tard?
— Ne vous inquiétez pas. Je me débrouillerai. Il y aura toujours une place ici pour un fossoyeur. C'est la seule consolation dans ce triste métier.
— Ecrire n'est pas un métier très réjouissant non plus, remarqua le visiteur.

Ibid, p.127-128
Le croque-mort, M.Vyborny, est mort dix ans après Prochazka. Il n'a jamais pu retrouver une place aussi belle.

Ibid, p.154

Altruisme

« C'est le genre de femme qui vit pour les autres — et ces autres, vous les reconnaissez facilement à leur air traqué.»

C.S. Lewis, Tactique du diable, p.117

Pessimisme et agitation

Sa maxime à elle, c'est que tout va au plus mal, et ce qui est pire: que tout doit être changé, et ce qui est encore pire: que tout doit être changé immédiatement.

Herman Melville, Moi et ma cheminée, p.48 (ouvrage hors commerce offert pour l'achat de trois Points Seuils - 1984) Traduction Armel Guerne

La légende de Sainte Patère

Pour Guillaume.
Or, un temps que je crois pouvoir situer aux environs de 1350, un prêtre séculier dont la postérité ne nous a point léguer le patronyme, faisait retraite en cette île durant la belle saison. Robinson d'avant la lettre, il vivait chichement dans une cahute par lui construite, et s'adonnait à de profondes et sévères méditations. Il ne dédaignait point, lorsque le temps était chaud, de s'aller livrer, dans les eaux de la rivière, à de dévotes ablutions. Peu d'humains vivaient en ce lieu ; et le prêtre à l'âme pure, n'ayant rien à cacher au Créateur, se baignait dans le plus simple appareil, en gardant toutefois, suprême déférence, son chapeau.
Des ronces, des broussailles formaient de touffus promontoires, et les rives de l'île étaient ainsi bordées de criques charmantes où l'on se sentait chez soi, dans l'intimité confiante des premiers âges.

Un jour, le prêtre s'aventura un peu plus loin que n'eût dû lui permettre le rideau de feuillage. Il n'avait de l'eau que jusqu'à mi-cuisses. Et là, il se trouva nez à nez, si l'on peut ainsi dire, avec deux adorables naïades - comme si Ève eût eu une sœur jumelle. La surprise immobilisa, pour un temps, nos sirènes. Peut-être aussi je ne sais quelle curiosité... Les voies du Seigneur sont impénétrables. Cette vision à lui offerte n'était-elle point l'une des tentations contre quoi l'Évangile nous met en garde ?

Deux soucis assaillirent l'esprit du prêtre : celui de déférer aux liminaires préceptes de pudeur : celui aussi d'implorer Dieu qu'il ne le laissât point succomber et délivrât son esprit de tous ses désirs impurs.
Fortement troublé, il ôta son chapeau, qu'il plaça où le lui commandaient d'éternels principes, joignit les mains au-dessus de sa tête, et en toute humilité récita : Pater noster qui es in cœlis
Alors s'accomplit le miracle : ô l'ineffable vigilance du Seigneur omniprésent ! Le chapeau resta en place. Adveniat regnum tuum…

La merveilleuse action du Pater prononcé en d'aussi dramatiques circonstances confirma notre prêtre dans ses édifiantes convictions.
Dans l'île même, il bâtit, de ses mains, une chapelle dont il orna le fronton d'un visage féminin rayonnant de divine pureté. Et la chapelle fut dédiée à «Sainte Patère». Nul ne lui tint rigueur d'avoir improvisé, à l'intention de Sainte Nitouche, une sœur cadette…

Chez les Élus aussi, il doit y avoir une «Compagnie Hors-Rang»…
J'ai retrouvé, jusque dans les grimoires de la fin du XVIe siècle, mention des vestiges de la chapelle «Sainte-Patère». J'éprouve pour la petite sainte une tendre vénération. Vers elle vont mes pensées, chaque fois que j'accroche mon imperméable.

Jacques Yonnet, Rue des Maléfices, p.139 (Phébus, 1987)

Le fond de la langue : l'anglais et le français faciles

Le rapprochement m'a frappé.

Apprendre l'anglais en un mot
LE COMTE: Premièrement, tu ne sais pas l'anglais.
FIGARO: Je sais God-dam.
LE COMTE: Je n'entends pas.
FIGARO: Je dis que je sais God-dam.
LE COMTE: Eh bien?
FIGARO: Diable! c'est une belle langue que l'anglais il en faut peu pour aller loin. Avec God-dam en Angleterre, on ne manque de rien nulle part. Voulez-vous tâter d'un bon poulet gras? entrez dans une taverne, et faites seulement ce geste au garçon. (Il tourne la broche.) Goddam! on vous apporte un pied de boeuf salé sans pain. C'est admirable! Aimez-vous à boire un coup d'excellent bourgogne ou de clairet? rien que celui-ci. (Il débouche une bouteille.) God-dam! on vous sert un pot de bière, en bel étain, la mousse aux bords. Quelle satisfaction! Rencontrez-vous une de ces jolies personnes, qui vont trottant menu, les yeux baissés, coudes en arrière, et tortillant un peu des hanches? mettez mignardement tous les doigts unis sur la bouche. Ah! God-dam! elle vous sangle un soufflet de crocheteur. Preuve qu'elle entend. Les Anglais, à la vérité, ajoutent par-ci, par-là quelques autres mots en conversant; mais il est bien aisé de voir que God-dam est le fond de la langue; et si Monseigneur n'a pas d'autre motif de me laisser en Espagne…

Beaumarchais, Le Mariage de Figaro, acte III, scène 5


Apprendre le français en un mot



9 octobre 1906 : la fin du monde

L'accueil fait à ce livre [Le Miroir de la mer] par ses pairs ne manqua pas de toucher Joseph Conrad et de le surprendre quelque peu, car, depuis dix ans qu'il était entré dans la carrière littéraire, il n'avait pas connu pareille bonne fortune. Il en marquait son impression, à sa manière quelque peu sarcastique, dans une lettre à son ami John Galsworthy, dès octobre 1906:

«Kipling m'écrit une petite lettre enthousiaste. Voici venir l'âge des miracles. L'âge du "Times Book Club" aussi. La fin du Monde s'annonce.»

G. Jean-Aubry, préface du Miroir de la mer de Joseph Conrad, p.23, éd Sillage (2005)

Dilemme

La faim ou une vieille… pas facile de trancher !
Il est terrible d'avoir faim, il est pire de coucher.
Affamé il priait pour trouver une vieille; au lit
Phillis demandait la famine!… Tu vois d'ici
l'affreux partage du pauvre gars sans héritage !

Parménion de Macédoine, cité dans La Couronne de Philippe, coll. Orphée, édition La Différence

Renaud Camus, Parti pris - journal 2010.

La vérité, toute simple, est que je ne peux résister à quelqu'un capable d'écrire ce genre de choses :

Jeudi 4 novembre, minuit et quart. Après avoir, des années durant, dîné à onze heures du soir, nous étions passés à six ou sept heures, nous étant convertis au principe du high tea. Mais comme nous regardons le journal télévisé de huit heures, pour nous tenir un peu informés et voir la tête des gens, cela faisait, dans le travail, deux interruptions trop rapprochées, ou bien une seule trop longue. Nous avons donc, insensiblement, regroupé high tea et nouvelles de huit heures, de sorte que nous dînons à huit heures devant notre télévision, comme des caricatures de Français moyens. Par le biais d'excentricités successives et contradictoires, nous sommes arrivés au comble de la banalité et du conformisme. Mais bien entendu ça n'a rien à voir — n'importe quel bathmologue de première année en attestera. Dîner à huit heures devant la télévision, étant donné notre histoire, est le comble du comble de la liberté d'esprit (et d'autant que ça ne se voit pas).

Renaud Camus, Parti pris, p.449

J'ai un peu honte. Je serais censé aimer les passages les plus poétiques, ou les plus réfléchis. Et c'est vrai aussi, c'est vrai surtout, ce que je préfère est ailleurs, ce sont certains blancs, certains silences, c'est rapprocher la première et la dernière phrase du 19 août, ce sont les phrases interrompues, les associations, la rêverie et la précipitation, mais ce n'est pas principalement dans le journal que cela se trouve. Alors oui, dans le journal, ce qui me retient, c'est la façon dont aucune (mienne) exaspération ne peut tenir face à la drôlerie de l'auteur qui nous prend à contrepied en n'étant pas dupe de lui-même (en étant moins dupe de lui-même que nous ne le pensions et en se montrant conscient de ce que nous pensons, allons penser, en le lisant — et le prévoyant —, nous amène à penser que... (etc, cf. La lettre volée et le jeu de pair, impair)).

Reprenons. Le titre, Parti pris, ne le cachons pas, était inquiétant: allions-nous avoir droit à du parti (de l'In-nocence) et encore du parti? Fatigue anticipée de ces rengaines, «Le Chœur: Ça y est, v'la qu'ça l'reprend!» (p.535).
Mais non, finalement non, il n'y a que la quantité "habituelle" de petite-bourgeoisie et de déculturation, avec une note de tristesse peut-être plus appuyée, notamment à l'évocation de femmes voilées, «bâchées», jusqu'au fin fond de la Suède, et cette tristesse et cette inquiétude sont légitimes. Le reste du journal, malgré la fatigue et les soucis de Renaud Camus, est allègre, guilleret, peut-être à force de nervosité (de nerfs à bout) ou de détachement obligé (sous peine de laisser cours à l'épuisement, au burn out, comme on dit aujourd'hui).

La grande nouvelle, celle qui inquiète et navre, c'est l'abandon de Paul Otchakovsky-Laurens. Je le savais pourtant, Renaud Camus ayant murmuré en janvier: «Maintenant que je n'ai plus d'éditeur...», mais cela reste un choc.

Est nouveau également le nombre de fois où Renaud Camus note que le journaliste ou l'interviewer est poli et courtois durant l'entretien, et que son compte-rendu est plutôt fidèle, en tout cas écrit sans intention malveillante: entre les Demeures de l'esprit et l'annonce d'une (hypothétique) candidature à l'élection présidentielle, les articles et entretiens se multiplient et sont courtois : c'est un changement notable — et appréciable (même si je ne suis pas ravie que cela est lieu à cause du versant politique de Camus: désormais une recherche "Renaud Camus" dans Google ne fait "remonter" que des liens politiques et je le regrette. Mais bon... l'auteur a choisi ce qu'il préférait mettre en avant, ou ce qui lui semblait légitime de mettre en avant (dans la mesure où il est peu porté, et je le comprends, sur la promotion de ses propres ouvrages.)).

L'écriture des textes pour les Demeures est un grand moment (sont de grands moments) de plaisir, en particulier s'agissant de Lamartine ou de Léonie d'Aunet, plus connue comme étant la maîtresse de Victor Hugo jetée en prison pour adultère. Une partie de ces textes sont écrits pendant la traversée de la Suède et de la Norvège, et les descriptions sont à couper le souffle. Qu'il s'agisse de paysages, de lectures, de musiques, de peintures, Renaud Camus inspire le désir comme personne. Il donne envie de partir aussitôt, de tout lâcher, soudain le temps presse.

Les recherches généalogiques de Renaud Camus se poursuivent, avec toujours autant d'imprécision et de rêves ou fantasmes concernant son père biologique (Ici pourrait se glisser une allusion à Théâtre ce soir: qu'est-ce qui est le plus important, le père de convention ou le père biologique?) Il faudra réunir les notes de Kråkmo et de Parti pris sur le sujet et tenter de dessiner un arbre généalogique. Nous avons là beaucoup de notations importantes pour une reconstitution de la famille (à rapprocher également de Journal d'un voyage en France).

Nous disposons en fin de volume (p.555) d'une liste des projets de livres ou livres en cours (et le journal fait de nombreuses allusions aux Églogues en cours, allusion que je tâcherai de relever), je remarque un Roman couronné: voilà une information, je ne savais pas s'il fallait considérer Voyageur en automne comme le troisième tome de ce qui était annoncé comme une trilogie (apparemment, non, mais comme nous n'avions aucune information supplémentaire...).

Ce qui m'a finalement marquée, c'est un phénomène de répons à plusieurs pages d'intervalles.
J'avais été désagréablement impressionnée (inquiète, à dire vrai) dans Kråkmo par des répétitions qui n'étaient pas les habituelles variations camusiennes sur de mêmes thèmes, mais bien des phrases quasi à l'identique qui donnaient l'impression que l'auteur ne savait plus du tout ce qu'il avait écrit. (Je m'étais d'ailleurs demandé pourquoi cela n'avait pas été coupé à la relecture et nous en avons une explication p.420 de Parti pris, ce qui est bien la preuve qu'il ne s'agissait plus du procédé camusien coutumier de répétition/variation: «Il y a dans ce livre [Kråkmo] beaucoup de répétitions, de redites, selon le mot de mes deux censeurs, Claude Durand et M. Massuyeau, le correcteur officiel. [...] Les retraits sont difficiles à opérer parce que les passages qui devraient être enlevés sont en général mélangés de quelques éléments nouveaux, malgré tout. Je n'ai pas le temps de procéder à des ajustements méticuleux et je n'ai pas le cœur de trancher dans le vif, mais il faut absolument que je devienne plus conscient de ce problème.»)

Le journal 2010 présente une structure de répons, de variations, soit en reprenant des mêmes thèmes, soit en répondant, parfois malgré lui, à des questions posées quelques pages en amont, ou en illustrant des propositions.

Exemples: Soit Le Coz qui reproche à Camus son manque de charité (p.37)

Un exemple de mon manque de charité serait l'invisibilité des petites gens (sic), autour de moi. Ma «camériste», selon Le Coz, est dotée de transparence. (Parti pris, p.37)

Or Le Coz a choisi un très mauvais exemple pour étayer son reproche. Que Renaud Camus ne parle jamais de la vie privée de Céline me paraît tout simplement de la discrétion, l'inverse serait très désagréable. En revanche, et curieusement, le journal apporte de lui-même un bien meilleur argument pour soutenir ce reproche de manque de charité: il s'agit de la lettre d'un lecteur, p.395:

Vous jugez de l'extérieur [...] mais il serait bon que vous jugiez parfois de l'intérieur, que, plutôt que de vous isoler sans cesse et de "tomber du temps", vous vous frottiez un peu à lui, quitte à ce que cela génère en vous un surcroît de révolte. [...]
[...] vous vous privez aussi de la chance de rencontrer peut-être, parmi ces foules qui vous ont fait décamper, un regard, un sourire, un simple geste de la main donnés par celui ou celle que vous croyiez détester; vous vous privez de la joie de vivre de ces grosses Africaines (dont, certes, je me passerais bien au quotidien, tant il est vrai qu'elles ont envahi tout l'espace), cette joie de vivre qui éclate à votre insu en un gros rire sonore, intrinsèquement gai, naïf, spontané — touchant — qui vous donne envie de rire à votre tour [...] (etc). (Parti pris, p.398)

(Remarquons une fois de plus l'ambivalence du procédé qui consiste à copier dans le journal cette lettre, ce qui permet à la fois de l'accepter et de la refuser en la livrant sans commentaire au lecteur).

Une autre fois, Renaud Camus se demande quels hôtels les gens "bien élevés" peuvent-ils bien fréquenter (p.338), sans paraître se rendre compte qu'il donne la réponse quelques pages plus loin: les gens "bien élévés" au sens où il l'entend ne vont pas à l'hôtel, ils rendent visite à des amis ou de la famille :

La croisière le long des côtes de Norvège était déjà très à la mode au temps de Proust. Mais bien sûr elle n'était pas collective, ni commerciale: on voyageait sur des yachts aparenant à des amis, ou qu'ils louaient. [...] Les mêmes ne séjournaient guère à l'hôtel, je crois, mais seulement les uns chez les autres, ne descendant à l'auberge, comme Mme de Sévigné, qu'en dernier recours, en chemin, si vraiment il n'y avait pas quelques cousins cousins de cousins qui pussent les recevoir, à proximité. (Parti pris, p.345)

Ce qui m'amène à une autre phrase de Renaud Camus:

Non, non, non, ce n'est pas la misère qui crée cette chienlit. C'est la décivilisation, la prolétarisation, l'effondrement des exigences envers soi-même, la clochardisation, oui, mais pas du tout du fait de la pauvreté, du fait du dévergondage, dévergognage, de l'abdication de toute vergogne (Parti pris, p.305)

Soyons plus précis: ce n'est pas la pauvreté, c'est la richesse, non pas au sens richesse personnelle, mais au sens société d'abondance: à quoi bon se priver, puisque tout est disponible et remplaçable? A quoi bon maintenir une certaine tenue, une certaine discipline, une certaine austérité, puisque tout est là, que l'on peut casser, jeter, tout sera remplacé? La réponse est donnée par le journal lui-même:

L'histoire de la démocratisation, on l'oublie trop, est celle de la commercialisation. (Parti pris, p.345)

En d'autres termes, ce que nous vivons, ce sont les délices de Capoue à l'ère industrielle. Il ne peut y avoir de discipline dans un monde d'abondance, semble démontrer ce dernier siècle. Faut-il regretter l'abondance?



Pour le reste, j'ai relevé des rimes de thèmes ou de styles pour mon propre plaisir.

la charge de président de la République:

J'ai appris avec envie, récemment, à Colombey, que le gentil de Gaulle, si simple, si honnête, et qui payait son électricité, à l'Élysée, ou son téléphone, je ne sais plus, ou les deux, avait tout de même fait évacuer l'hôtel où il était aller se reposer en Irlande avec tante Yvonne, après sa démission: il ne voulait pas d'autres clients. Comme je le comprends! Il me tarde de démissionner de la présidence moi aussi, pour faire la même chose. (p.270)

Bref, il va absolument falloir que je sois élu à la présidence de la République, car c'est l'Élysée ou les ponts. Les ponts mènent d'une courte tête. (p.556)

A ce propos, j'ai été surprise de découvrir que la candidature à l'élection présidentielle aurait quasi été imposée (mettre des guillemets, des nuances, tous ce que vous voulez) à Renaud Camus par David Reinharc: en 2006, c'était bien Renaud Camus qui voulait créer une association pour recueillir des dons en vue de la campagne présidentielle de 2007. A cette époque j'avais beaucoup résisté, car il me semble que c'est un moyen assez sûr d'aller à la ruine (si on n'obtient pas 5% des voix, ce qui reste assez probable: ce sera les ponts plus vite que prévu (et je prends là la position décrite par Le Coz: lire le journal donne envie de donner des conseils)).

Vivre (reprise):

Et il n'y avait rien de plus joyeux que de plus joyeux que de traverser ce grand baquet de lumière verte jeté sur vous par le printemps. C'était l'un de ces moments où n'être pas mort paraît une chance inouïe. (Parti pris, p.216)

Il est vrai que ce pauvre garçon est mort à vingt-cinq ans. Ce doit être bien contrariant, quand les soirs et les lacs sont si beaux. Je suis extrêmement satisfait de n'être pas mort à vingt-cinq ans (p.284)

Lire les Demeures élairé par le souvenir du lieu où le texte a été écrit:

Nous n'avions pas d'idée très précise pour un lieu d'étape (et de travail, car j'ai toujours six ou sept textes en retard (À Colombo ou à Nagasaki je lis des Baedeker / De l'Espagne ou de l'Autriche-Hongrie[1]). (Parti pris, p.267)

J'ai expédié ce matin pour le Journal des arts mon texte sur Thorvalsen à Nysø, et ce soir je suis passé, pour Demeures 6, à Racine à la Ferté-Milon (entre parenthèses, je me demande si qui que ce soit à Kiruna s'est jamais soucié de Racine, même superficiellement comme je le fais). (Parti pris, p.335)

Après Racine à Lakkselv, voici Saint-Just à Alta: je m'occupe ici de cette maison de Blérancourt, dans l'Aisne, où vécut le jeune conventionnel et qui fut au centre de son activité politique locale. (Parti pris, p.240)

Sans doute peut-on penser que ce n'est pas très sérieux (et «faire le kéké» (p.83), oui, restera dans les annales). Mais si l'on se reporte aux Demeures - France Nord-Est, il faut convenir que les textes ne souffrent pas de cet éloignement géographique et temportel (il faut dire que la voiture est transformée en une impressionnante bibliothèque).
Pour moi, il s'ajoute désormais à la lecture de ces textes la lumière du nord et une dimension de performance lamartinienne («mais pourquoi doit-il écrire sur son genou?» (p.196)).

Ce que j'appelle in petto "l'atmosphère d'Échange:

Je le trouvais plutôt laid et bêta, ce château, jadis, mais, avec les années, 1860 devient presque aimable, et la belle situation compense ce que l'architecture peut avoir d'un peu bourgeois, malgré les tourelles pointues, ou à cause d'elles. Les Malheurs de Sophie sauvent tout. Landiran est un château tout à fait Les Vacances. Et le joli jardin potager appelle les petites filles à crinoline, les arrosoirs, les jardiniers à chapeaux de paille, les rigoles qu'on détourne pour y planter des moulins à aube de contreplaqué, pas plus hauts qu'une bottine d'enfant. Il a même son chient et son chat d'époque, en biscuit, au sommet des montants d'un portail affaissé. (Parti pris, p.425)

J'aime cette voix.
Et puis il est devenu impossible de me parler de petite fille dans un jardin potager sans que je pense à Proust, à la première rencontre du narrateur et de Gilberte.

Maintenant je vois le pays en relief, le relief du temps; et 1992 semble une autre époque. Pourtant, de très vieilles femmes qu'on croyait depuis longtemps dans un monde meilleur marchent encore, au bras de leur gouvernante, sur les levées de terre qui retiennent les eaux de réservoirs paisibles, dans le soleil pâle du grand âge et de l'été indien. (p.465)

Le relief du temps, les ruines, le temps qui passe et ne passe pas, une métaphore possible des Églogues.

Je vais terminer en évoquant la profonde émotion à lire les quelques lignes me concernant fin décembre. Il y avait eu des compliments dans le journal 2009, et même en amont de celui-ci, mais ils m'avaient effrayée de plusieurs manières: peur d'être redevable, culpabilité de ne pas montrer de gratitude, conscience aiguë de ne pas travailler assez, ni assez vite, ni de comprendre assez de choses, conscience de tout ce qui manque, de ce qui me manque, de ce que j'oublie, de ce que je ne vois pas... J'aimerais tellement faire mieux, trouver une méthode de mise en page, une disposition, etc.
Mais les cerfs-volants... Au loin les nuages, les merveilleux nuages. J'ai été profondément émue, merci beaucoup.

Notes

[1] note personnelle: Valery Larbaud, poème de A.O. Barabooth, extrait de Europe.

Un combat avec l'ange

Lire un texte est toujours un combat avec l'ange.

Renaud Camus, Été p.127, L'Amour l'Automne p.187

Cette phrase m'avait beaucoup plu, et j'en cherchais en vain la trace dans Les Faux-Monnayeurs, au moment du combat avec l'ange, parce que la phrase précédente dans Été y faisait référence, sans avoir compris qu'inversement, c'est parce que les deux textes avaient ces mots en commun qu'ils étaient ainsi contigus: cela ne signifiait pas que la citation venait du livre cité:

Ou bien parce que c'est impossible, justement : une fleur abandonnée, une main au-dessus des yeux, quelques larmes, une intonation singulière, toujours la même, toujours au même endroit. On trouve un La Pérouse dans Les Faux-Monnayeurs, et bien sûr un Boris. Lire un texte est toujours un combat avec l'ange.

Renaud Camus, Été, p.127

En fait il s'agit d'une phrase d'un article de Guido Almansi paru dans Poétique n°36, en novembre 1978: «L'affaire mystérieuse de l'abominable tongue-in-cheek» (ce qui évoque tout aussi bien L'affreux pastis de la rue Merle que L'affaire mystérieuse de Marie Roget de Poe ou La mystérieuse affaire de Styles d'Agatha Christie (en partant bien sûr du principe que Claude Béguin, le traducteur, avait ces titres en tête au moment de traduire le titre, qu'il a d'ailleurs choisi de ne pas traduire totalement)).

J'ai trouvé cette source grâce à Google books. Cependant elle existe dans le corpus camusien (cela pour répondre à une question que je me pose toujours: «Aurait-il été possible de trouver cette source avant internet?»): elle apparaît dans Journal d'un voyage en France (1981), p.431. Je l'avais relevée parce que la note de bas de page rappelait S/Z et la question de Barthes: «Que pourrait être une parodie qui ne s'afficherait pas comme telle?», question qui à mon avis organise la structure de Travers, parodie secrète, tue, de Bouvard et Pécuchet.
Que Renaud Camus ait donné cette indication dans Journal d'un voyage en France me conforte d'ailleurs dans cette lecture de Travers, dans la mesure où Voyage en France recèle de multiples clés concernant les trois Églogues alors parues.

Je cite le paragraphe de l'article dans lequel apparait la phrase «Lire est toujours un combat avec l'ange.» Il évoque Aristote à propos de l'ironie, ce qui nous ramène aussi au Nom de la rose. Cet article a un parfum "Pierre Bayard". Tout livre serait une mascarade, un jeu de faux-semblants. La vérité n'est pas un critère pertinent pour lire la littérature (ce qui nous rappelle "la sincérité" qui horripilait Nabokov, qui riait aussi de l'idée de "réalité" (je ne l'écris jamais sans guillemets, disait-il).

Nous savons tous que, dans un certain sens, le lecteur est le plus proche complice du malfaiteur qui écrit le livre. Certains textes récents ont mis un accent particulier sur cette étroite coopération entre l'hypocrite auteur et l'hypocrite lecteur. Cependant, d'un autre côté, le lecteur est aussi complètement dupe. Lire un texte est toujours un combat avec l'ange, dont nous sortons forcément vaincus. Lire, c'est accepter le risque d'être tourné en bourrique, de se faire prendre à hocher gravement du chef en accord avec ce que prétend la page, entraîné par le pouvoir de la rhétorique, tandis que l'écrivain, vivant ou mort, ricane et pouffe aux dépens du lecteur, car à un moment du passé, la langue autoriale était fermement engagée dans un creux de sa bouche tandis qu'il écrivait: «Le prince d'Aquitaine à la tour abolie» ou «Mon triste cœur bave à la poupe».

Cependant, rien n'est plus absurde que de proposer une théorie de l'universalité du mensonge comme si on voulait engager les lecteurs à créer des milices privées de surveillance chargées de vérifier l'identité des livres. On a dit que rien d'important n'a été découvert en esthétique depuis Aristote, qui n'y a rien compris de toute façon. Dans le champ particulier de l'esthétique traitant de l'ironie et de la détection de l'ironie, nous ne disposons pas même d'un texte aussi éloigné que la Poétique, auquel nous puissions faire appel en dernier recours. Ce domaine de recherche est resté vierge, et le restera probablement toujours. Que nous utilisions une méthode historique ou une approche stylistique, nous aurons beau fouiller, décortiquer, nous épuiser en exégèses, utiliser tout notre discernement herméneutique, nous n'en serons pas plus capables de décider si un texte est sérieux ou parodique. Prenons la scène des comédiens (Hamlet, III, 2) où Hamlet et le premier comédien essaient laborieusement de reconstituer la longue tirade décrivant le meurtre du roi Priam et le chagrin d'Hécube. Trois cent soixante-dix ans après le premier quarto, cinq mille livres et un million de pages plus tard, nous nous trouvons encore dans le même doute que les spectateurs privilégiés qui ont assisté à la première d' Hamlet. S'agit-il d'un simple passage d'écriture dramatique, ou de la parodie d'un type de versification démodée? La même incertitude plane sur la scène du meurtre de Gonzague. Il est impossible d'établir la vérité, parce que le concept même de vérité est absent de ce contexte. A côté de tous ses autres contenus possibles, le texte transmet un message d'ambiguïté. Il communique l'information suivante: «Je suis ambigu.» Peut-être que dans quelque joue, une langue agit secrètement. Ce pourrait être celle de Shakespeare, lançant en tapinois des pointes à des poètes rivaux, tout comme dans la même scène, il pourfend ouvertement des acteurs concurrents. Ou peut-être l'auteur entendait-il avoir un personnage, Hamlet, qui était censé parler tongue-in-cheek aux autres personnages, les comédiens. On pourrait aussi penser que Shakespeare croyait à ce qu'il écrivait, et Hamlet à ce qu'il récitait. Une seule chose est absolument certaine: le lecteur est sûr d'être berné en fin de compte. Lorsque je lis le texte, et que je me trouve dans l'incapacité de décider quelle sorte de décodage stylistique on attend de moi, je sais que je me suis laissé avoir. Même si je consacrais le reste de mon existence de chercheur littéraire à la solution de ce casse-tête esthétique, je ne trouverais finalement que la confirmation de mes préjugés initiaux. Aucune preuve irréfutable ne peut m'attendre au bout de ce pénible voyage.

Guido Almansi, «L'affaire mystérieuse de l'abominable "tongue-in-cheek"», Poétique n°36, novembre 1978 p.419-420

Et je pense aussi à «VOTRE PROBLÈME, C’EST QUE VOUS VOULEZ ÊTRE AMBIGU, MAIS EN MÊME TEMPS COMPRIS.» Travers, p.276, qui est sans doute une citation de Robbe-Grillet à Cerisy (à vérifier).

Ferdinand Thrän

Il n'est pas douteux que l'un de mes principaux maîtres et modèles (je l'imitais avant de connaître son existence, c'est dire...) est ce Ferdinand Thrän, "l'archiviste des vilenies", architecte et restaurateur de la cathédrale d'Ulm, qui apparaît dans le ''Danube'' de Claudio Magris : Thrän a passé toute sa vie à tenir un grand registre des diverses avanies qu'il avait à subir, sans en oublier une.

Renaud Camus, Une chance pour le temps, journal 2007, p.339

Mieux vaut préciser

«Vous voulez dire que quand vous citez un texte il n'est pas de vous?
— Oui, c'est exactement cela, je veux dire que quand je cite un texte il n'est pas de moi.»

Renaud Camus, Kråkmo, p.32

L'ange et le réservoir de liquide à freins par Alix de Saint-André

Cela ressemble un peu à un roman policier, à un roman sur l'enfance, à une ode à la Loire, à une critique de Vatican II qui serait moins une critique que la description de l'accueil des réformes par les fidèles, le clergé et les congrégations religieuses (la réception de Vatican II). Ce n'est ni amer ni nostalgique, ce n'est ni lourd (comme peut l'être une charge systématique) ni même véritablement moqueur, mais plein d'humour, et pour reprendre le mot de Barthes, bienveillant.

Un livre pour les amoureux de la Loire et du ciel au-dessus de la Loire, et pour ceux qui n'ont pas tout à fait abandonné l'espoir de voir un jour un ange.

L'énigme :
Affaire du meurtre de Mère Adélaïde et de sœur Marie-Claire (souligné trois fois).
Suspects vivants: les Francs-Maçons, les Communistes, les Protestants, et les gens du lycée (en rouge).
Suspecte morte: sœur Marie-Claire (en noir).
Résolution abandonnée: interroger les témoins Marchand (absent) et Périgault (bec-de-lièvre), de toute façon Saulnier Henri nous a tout dit (en vert).
Résolution adoptée: interroger les Protestants, les Communistes et les gens du lycée. Moyen: leur vendre des coupons pour le Sahel (en bleu).
Problème n°1: Marie-Claire. A) Aurait-elle voulu tuer Adélaïde sachant qu'elle y risquait sa vie? B) Pourquoi faisait-elle mine d'apprendre à conduire? (en noir).
Problème n°2: Les Francs-Maçons. Qui sont-ils? Où et comment les trouve-t-on? (souligné).

Alix de Saint-André, L'ange et le réservoir de liquide à freins, p.92
La Loire :
Le derrière sur un banc, le dos contre le mur de leurs petites maisons de tendre tuffeau blanc, sans fin, les yeux plissés par la lumière dans un sourire permanent, ils regardent la Loire qui regarde le ciel, et ils en causent, du ciel et de la Loire, de la Loire et du ciel, benoîtement persuadés, quoi qu’il arrive, que Dieu les aime d’un amour doux et acidulé comme une fillette de vin rosé.

Le ciel qui coule dans la Loire est la seule passion qu’on leur connaisse, avec ses deux versants, la météorologie et la théologie.
Ibid, p.12
J'aime ce ciel sous deux espèces, comme le temps et l'amour. Et encore :
La Loire, fleuve des rois de France, débordait comme le Nil des pharaons dorés, avec une lenteur majestueuse. Les gens qui croient la connaître disent que c'est une traîtresse. C'est faux. La Loire est franche, mais farouche; sous ses allures excessivement polies, son orgueil est infini. Elle aime qu'on l'aime — mais seulement d'amour. Il faut lui faire la cour. Se donner le mal de la contempler, de mesurer avec des baguettes ses pas sur le sable, d'ausculter le moindre remous de ses eaux par lesquels elle signale les tourbillons fatals, où, mante religieuse, elle ne manquera pas d'engloutir ses vaniteux petits sauteurs du dimanche qu'elle charriera ju'à la mer avec les rats et les chats crevés. Ça demande une science et une patience infinie, comme de jouer à la boule de fort. Dieu merci, on avait su la prévoir, et toutes les bêtes étaient encore sur le coteau? Parce qu'elle est finaude et fantasque, en plus, la belle ogresse, et ses victimes se comptent par colonies de vacances entières.
Ibid, p.112
Des descriptions popularisées par La vie est un long fleuve tranquille, mais qui ici ne sont qu'un constat, la tentative de montrer comment les prêtres de bonne volonté tentèrent d'imaginer et d'appliquer Vatican II de leur mieux — en en faisant trop, naturellement. (Il n'y eut pas de retour):
À la fin de cette épreuve, Monsieur l'archiprêtre dit sur le ton de monsieur Loyal: Première station: Jésus condamné à mort. Les scouts recommencèrent à gratter (c'était encore en Do majeur, très allegretto)
Le premier qui dit la vé-ri-té
Il doit être exé-tchoung, tchoung-cuté (bis)

Par dessus les banderolles bringuebalantes de la Miséricorde, la tête de Séraphin émergea d'un col romain. En tenue de clergyman, il avait, comme l'archiprêtre, une grand étiquette pendue sur la poitrine: "Jésus-Martin-Luther-King". Des chaînes de papier kraft, comme ces guirlandes qu'on fait pour Noël dans les maternelles, lui entravaient les pieds. Ses mains étaient attachées par une ficelle dont chaque exrémité était tenue par un enfant de chœur déguisé en soldat avec une veste de treillis dont les manches, trop longues, avaient été retournées. L'un avait un vrai casque de vrai soldat qui lui tombait sur le nez, l'autre un casque d'Astérix en plastique, trop petit, et qui ne battait plus que d'une aile.
Ibid, p.172-173
Et des remarques plus discrètes (Stella, quatorze ans, est élevée par ses vieilles tantes):
En prenant l'enveloppe de papier bulle, cachetée, où le nom et l'adresse étaient écrits au stylo-bille, Stella soupira, heurtée par cette triple grossièreté. Et c'était prof…
Ibid, p.225
Les causes de cette déliquescence sont résumées en une phrase:
Elles étaient quatre, et Mère Adélaïde qui n'ignorait rien le savait très bien, à avoir redoublé leur sixième, dont Hélène, par force, et Stella par faiblesse. Quatre à avoir bénéficié un an de l'enseignement de l'ancien catéchisme, du latin et des mathématiques traditionnelles, ces trois piliers de la sagesse disparus d'un coup sous les effets conjugués, quoique non concertés, d'Edgar Faure, de Mai 68 et du Concile.
Ibid, p.261
Ce n'est pas un roman à thèse, et les citations ci-dessus, pittoresques, donnent une mauvaise idée de l'ensemble (mais donner une idée juste serait beaucoup plus long…): c'est l'histoire d'une petite fille un peu seule qui ne sait pas clairement qu'elle est malheureuse même si elle en connaît les causes, qui enquête dans une école catholique en interprétant tous les indices de travers.

Concision

At the head of a fresh sheet of paper he wrote Chapter 97 in the same immaculate hand with wich he had inscribed Chapter 1 nearly forty years ago. Sometimes he looked back a trifle ruefully at his chosen title, A Brief History of the Phoenician People, but a delicate sense of irony prevented him from changing it.

Reginald Hill, The Woodcutter, p.377

Discipline olympique

They removed the outer brown paper with a synchronicity that would have got them into an Olympic synchronized paper-removing team, only to find themselves confronted by a substantial layer of clear plastic wrapping.

Reginald Hill, The Woodcutter, p.334

Débordé

Je pense que Dieu n'a jamais eu complètement le temps de finir l'ornithorynque, parce qu'il lui manque des ailes et une hélice.

Hervé Le Tellier, Les amnésiques n'ont rien vécu d'inoubliable, p.69

La pomposité archaïque du style et la trivialité des situations

En fait, lire Renaud Camus est assez facile. Il suffit de le lire suffisamment longtemps, tout finit par s'expliquer, se répondre, s'illustrer.

HUMOUR. L'humour relève de la cocasserie, il procède d'une soumission affectueuse et narquoise au réel, il est très éloigné de la farce. Il n'est pas rare qu'il naisse d'un contraste entre la pomposité archaïque du style et la trivialité des situations.

Renaud Camus, Etc. (1998), p.100



Les voici collés l'un à l'autre, bouche contre bouche. Et dans ma main, je n'ai plus que ma propre queue.

Elle reste bandée, cette idiote, sans s'aviser que ce n'est plus dans l'air du temps, et que personne ne réclame ses services ou son attention. Je n'ai pas voulu la désobliger. Puisqu'elle se montrait prête à jouir je l'ai fait jouir en regardant l'infidèle et ses nouvelles amours. How is that for humiliation?

Ô vie, combien rudes tes enseignements, et comme tu mets à les prodiguer peu de pitié! Si vraiment nous ne devenons pas des saints, à ce régime, ou des philosophes, ou des masochistes complets, c'est que, vraiment, nous n'avons pas l'étoffe de ces nobles emplois, vers quoi nous sommes jetés par l'opprobre et le ridicule.

Renaud Camus, Hommage au Carré (journal 1998 publié en 2002), p.398

(Ces deux passages se répondent si bien que je me demande s'ils n'ont pas été écrits à peu près au même moment (mais lequel des deux aurait précédé, déclenché, l'autre?))

Le point d'ironie

Ah, et Pascal Sevran, au milieu de force compliments, me reproche tout de même, très gentiment, de me permettre, dans mon journal à moi, ce qu'il appelle des colucheries, qui dépare mon beau style. Comment puis-je écrire en voilà une histoire qu'elle est pas claire, par exemple, veut-il savoir. Et en effet, comment je le puis, je ne sais pas trop... «J'essaie de montrer que je pourrais si je voulais», dis-je faiblement. Mais je vois bien qu'il n'est pas convaincu.

Renaud Camus, Rannoch Moor, (journal 2003 publié en 2006), p.605

(L'élève Camus baissant la tête devant l'instituteur Sevran ... Ça me réjouit.)


D'autre part je me débats avec la correctrice de Comment massacrer, qui chaque fois que j'écris hors de pair corrige en hors pair. Or, Joseph Hanse, Dictionnaire des difficultés grammaticales et lexicologiques, 35, p.495 :
«Bien qu'on rencontre, sous la plume d'écrivains français, l'expression hors pair, la locution adverbiale correcte est hors de pair ("au dessus de ses égaux").»
Et Dupré, Encyclopédie du bon français dans l'usage contemporain, tome III, p.1823, article pair:
«Hors du pair mentionné par Littré dans la citation de Bussy-Rabutin est complètement sorti de l'usage. Hors pair, en revanche, se rencontre fréquemment mais hors de pair est préférable.»
Cette personne ne supporte pas non plus qu'on écrive en de certaines occasions: le de est systématiquemement barré. Bref il faudrait ne s'exprimer jamais que de la façon la plus plate qui soit, sans un archaïsme, sans un tour pittoresque, sans la moindre fantaisie ou allusion littéraire.

Renaud Camus, Le Royaume de Sobrarbe (journal 2005 publié en 2008), p.384

Je ne sais plus si c'est dans ce journal-ci ou dans Corée l'absente que Renaud Camus n'ose plus utiliser de passés simples fantaisistes car certains lecteurs lui écrivent gravement pour lui signaler ses erreurs.


(La grande déculturation va finir par rendre indispensable le point d'ironie, qu'avait proposé jadis je ne sais plus qui et qui fut rejeté comme le bel oxymore qu'il est (car si l'ironie est signalée comme telle par celui qui en use, ce n'est plus de l'ironie).[1].
[...]
Bientôt il ne faudra plus faire aucune plaisanterie, ou amplement répertoriée comme telle.)

Renaud Camus, Au nom de Vancouver (journal 2008 publié en 2010), p.433

Rappelons pour première piste de recherche que l'une des sources constantes de l'humour camusien est le jeu sur les niveaux de langage, le décalage entre le niveau de langage et la situation relatée, la réactivation de syntagmes figés par une utilisation au sens propre.

Notes

[1] Bizarre, cette parenthèse, presque une contradiction logique. Claude Durand aurait-il écrit "Expliquez" dans la marge? (Note de la blogueuse) J'ajoute suite à la lecture de Journal d'un voyage en France: «Guido Almansi, L'affaire mystérieuse de l'abominable tongue-in-cheek, Poétique, n°36, novembre 1978, Seuil. Qu'en serait-il d'une parodie qui ne se donnerait pas comme telle?» note en bas de page 431. Cette phrase sur la parodie vient elle-même de S/Z de Barthes, et est abondamment illustré par le système mis en place dans Travers.

Petite liste de mots

(dédié à Sejan, un peu malicieusement — mais pas beaucoup).

in Au nom de Vancouver, de Renaud Camus :

tardivo-hippie (p.156); massacrisation (196); maléficier (276); chicosité (369); mauvaiseté (346); luciférienne (353); dépeindre (408); phthoraphore (416); sexyté (461).

[...] les aléas en sont jactés [...] (p.439)

— ce n'est pas pour mes compétences botaniques qu'on m'aime. (p.391)

qui me rappelle

Apparemment ce n'est même pas pour notre brioche qu'il [un rouge-gorge] nous aime.
Renaud Camus, Sommeil de personne, p.547

(et aussitôt de me demander, maintenant que deux phrases semblent construites sur un même modèle, s'il existe une phrase-source, une référence externe).

Madame le garde des Sceaux court.

Cocasse, inexplicable, incompréhensible :

Il me faut le répéter aux mânes du garçon de vingt ans que je fus : Madame le garde des Sceaux fait son jogging en écoutant en boucle Sylvie Vartan, Madame le garde des Sceaux fait son jogging en écoutant en boucle Sylvie Vartan.

Renaud Camus, Au nom de Vancouver, p.233



Pur plaisir du rythme :

Madame le garde des Sceaux fait son jogging en écoutant Sylvie Vartan.

A rapprocher de :

les Kirghizes lisaient Fénelon en sanglotant.

Antoine Blondin cité par Renaud Camus in Demeures de l'esprit - Sud-Ouest - France I (p.159)

Parmi les phrases préférées

Georges Marchais et moi n'avons pas la même idée de la poésie : j'en avais toujours eu le vague soupçon.

Renaud Camus, Chroniques achriennes, p.56

P.A.

CHERCHE UN HOMME QUI ARTICULE

Cherche un homme
Ayant sérieux pécule
Et qui, de plus, articule.
AR-TI-CULE
Because, j'en deviens dingue
Qu'il m'arrive d'être sourdingue.

Qui articule
Qui roucoule qui hulule
Qui vocalise
Qui, dès le matin, me dise :

- Ma chérie, reste au lit
Je vais préparer le café
Et te l'apporter
Avec des tartines grillées
Du saumon fumé
Des tranches de lard
Des œufs brouillés
Et un pot de caviar

CA-VIAR
Qui rime avec JA-GUAR — enfin presque
Si l'on veut être chevaleresque.
CA-VIAR.

Vraiment, je deviens sourdingue !
Avant d'aller au burlingue
(Il a déjà mis son manteau
Son chapeau)

Qu'il me dise
D'une voix exquise
Mais tout à fait précise :
— Je te laisse la voiture
(La marche à pied c'est bon pour ma cure)
Comme ça tu pourras faire les magasins
T'acheter ce dont tu as besoin.

CE-DONT-TU-AS-BESOIN. BESOIN

Sac en crocodile, escarpins
Des collants
Un manteau d'astrakan
Robes, sous-vêtements…
Enfin, tu vois
Tu sais mieux que moi, mon petit lutin
Ce qui convient à ton tempérament.
Je te laisse un chèque en blanc.

CHÈ-QUE EN… BLANC
Bien articuler
Pas chèque en PLAN
CHÈ-QUE-EN-BLANC.

Parfois l'oreille gauche me fourche
Et j'ai la droite qui louche
Mais si je m'applique à ouïr
Je puis entendre sans déplaisir :
— Ma chérie, c'est toi la plus belle
Si tu veux, cet été, je t'emmène aux Seychelles
SEY-CHELLES. Chelles comme la ville de Chelles
Mais avec SEY, devant. SEY-CHELLES

Ou si tu préfères
Tant qu'à faire
A Honolulu.
Lulu comme Lulu mais avec Hono devant
Bien laisser filtrer l'air entre tes dents
HO-NO-LU-LU.

Si je suis quelquefois de la feuille un peu dure
Certains mots, par nature
Bruissent avec bonheur à travers ma ramure.

En bref, un homme qui sait parler aux femmes
Belle âme
Bon pécule
Et qui articule.

AR-TI-CULE.

René de Obaldia, Fantasmes de demoiselles, femmes faites ou défaites cherchant l'âme sœur

Le fonctionnement des Eglogues expliqué par l'auteur

Les commentaires suite au billet précédent me laissent perplexe. Il est difficile d'expliquer le fonctionnement des Eglogues à l'oral, sans un exemple précis, un texte à commenter. Il y a des jeux sur les lettres (les anagrammes), des jeux sur le son, des jeux sur le sens, parfois des jeux de mots introuvables (comment deviner que le titre d'un livre d'Emmanuel Hocquard doit nous renvoyer au calembour "Emmanuel au quart de tour", ce qui justifie dans les lignes suivantes la présence de... Germaine Lubin, qui posséda un château près de Tours?[1] (heureusement, nous avons des informateurs...))
Bref, Swann, Odette et La Pérouse ne sont qu'un motif illustrant la façon dont la pensée saute d'un sujet à un autre (et dans le cas de Swann, avec une intention précise), ce qui ne représente pas à soi seul le fonctionnement des Eglogues. D'ailleurs Renaud Camus a évoqué "la poésie de Proust" après avoir parlé de Léopardi et Dante: le contexte n'était pas particulièrement "technique", il s'agissait plutôt de parler des phrases aimées... en en profitant au passage pour souligner l'un de ces cadeaux qu'offre le réel, nommant à la fin du XVIIIe siècle le bateau partant au secours de La Pérouse La Recherche, coïncidence bénie pour quelqu'un qui souhaite écrire Les Églogues (et nous sommes en équilibre en ce point précis entre le rire et l'irrationnel, quelque chose qui ressemble à la satisfaction d'une bonne farce et l'impression d'être favorisé par le destin. Tout cela n'est pas très raisonnable, avouons-le), ce qui nous fit rebondir, naturellement, vers "C'est tout un ensemble" (et cela aussi est un cadeau, du réel ou de la littérature, comme on veut: c'est tout un ensemble (d'où le "nappage", glissements entre la littérature et la vie jusqu'à les rendre indiscernables, ce qui est également l'un des enjeux du journal)).

Le fonctionnement des Églogues est expliqué à plusieurs reprises, notamment dans Été, qui fournit également une bibliographie.


On s'appuiera avec profit, pour la lecture des Églogues, sur :
— Les Églogues.
— L'ensemble de l'œuvre de Roland Barthes, et particulièrement Roland Barthes par Roland Barthes, S/Z, ou encore la préface à un roman de Loti[2], parue d'abord en italien et reprise dans les Nouveaux Essais critiques.
[...]
— L'ensemble de l'œuvre de Robbe-Grillet, et particulièrement La Jalousie, L'Année dernière à Marienbad, La Maison de rendez-vous, Projet pour une révolution à New York, Souvenirs du Triangle d'or.
— L'ensemble de l'œuvre de Simon, et particulièrement La Bataille de Pharsale, Orion aveugle ou Les Corps conducteurs.
— Les travaux théoriques de Jean Ricardou, Problèmes du Nouveau Roman, Pour une théorie du Nouveau Roman, etc., ainsi que, par exemple, L'Observatoire de Cannes ou Révolutions minuscules.
— Les textes des différents colloques de Cerisy, tels qu'ils ont été publiés dans la collection 10/18, sur le Nouveau Roman en général, Simon, Robbe-Grillet ou Roland Barthes.
— Le « cycle indien » de Duras : Le Vice-consul, India Song, La Femme du Gange, etc., et Le Ravissement de Lol V. Stein.
— Les biographies de Proust, de Roussel, de Mallarmé, de Joyce, de James, de Pessoa, de Loti, de George Sand, de Levet, de Mahler, de Matisse, de Wagner, de Duparc, d'Hugo Wolf) etc., etc.[3]
Pale Fire, Lolita, Ada, Indiana, Bouvard et Pécuchet, À la Recherche du temps perdu, Ulysse, Le Mariage de Loti, Le Journal d'un fou, Le Nez, Lionnerie, William Wilson, La Mort à Venise, Tristan, Le Horla, L'Aleph, Le Sentiment géographique, Journal d'un Voyage en France, Buena Vista Park, etc.
— Des textes et essais critiques tels que Le Schizo et les langues, de Wolfson, La Tour de Babil, de Michel Pierssens, La Seconde main, d'Antoine Compagnon, La Fourche, Le Récit spéculaire, Prénoms de Personne, Le Nom et le corps, Glas, Scribble, Folle vérité, Chercher le monstre, etc.
[...]
— Les différents rapports d'Amnesty International sur la torture dans le monde.
— Tout ce qui a été écrit sur les crimes politiques dont les États-Unis ont été le théâtre depuis 1963.
— Les films noirs américains des années trente ou quarante tels que Dark Passage ou Key Largo ; Histoire immortelle, L'Immortelle, Prima della Rivoluzione, Senso, La Mort à Venise, Ludwig, Les Trois jours du Condor, etc.
Il Ritorno d'Ulysse in patria, Orfeo, Orlando, Rinaldo, Tristan et Isolde, Parsifal, etc., et la littérature les concernant.
Etc. On pourra s'appuyer sur Les Églogues pour lire, voir ou entendre Les Églogues et toutes les œuvres ci-dessus mentionnées, feuilleter journaux et magazines, regarder la télévision, rêver, écouter sa famille, ses amis, les gens de la rue, les hommes politiques ou « l'inconnu que le hasard a placé à côté de vous ».


  • Un dessin pour illustrer la dérivation des noms (ce qu'on retrouve entre crochets dans Journal de Travers):



  • Une explication reprise dans Journal de Travers, journal de l'année 1976. Attention, l'auteur écrit pour lui-même (à l'origine ce journal ne devait pas être publié, il ne l'a été qu'en 2007). Il décrit en 1976 sa déconvenue de découvrir après son premier livre que les lecteurs ne sont pas armés pour lire les Églogues. (D'ailleurs, la bibliographie et le schéma ci-dessus datent de 1982: Renaud Camus avait décidé d'aider les lecteurs. Mais il était tard (dans le siècle), Barthes était mort, Sollers allait écrire Femmes...)

Je songeais à l’article de Ristat. Il cite très justement la phrase selon laquelle le parc était «le garant de notre nom». Il parle aussi de Malraux, qui me fait chercher, dans Échange, les passages où il est question de lui : par exemple p.226 et p.236. Mais quatre-vingt-dix-neuf pour cent des lecteurs ne comprennent rien à ce genre d'allusions, et ils ne les aperçoivent même pas, ou bien, s'ils les repèrent, ils ne voient pas comment elles se rattachent au reste. P.226 il est question des «envols lyriques d’un autre âge » d’une «grande figure ravagée du régime» sur la tombe de Le Corbusier. P. 236 il est dit, au sujet de l'enterrement de Joyce, qu'« aucune grande figure ne prononce, avec des effets de manches, d'éloge d'un autre âge». Cela désigne encore Malraux, bien entendu, et déclenche la phrase sur une histoire de vols, ou de détournements, « au cours de sa jeunesse, en Indochine» ; laquelle entraîne à son tour une nouvelle apparition de la phrase sur la phrase de Barthes à propos du «nom propre comme voie royale du désir» (je simplifie). Mais personne ne semble apercevoir ni même soupçonner de tels enchaînements, non plus que ceux que suscite une phrase sur Norma, p.234, juste après qu’il a été question de l’ Osservatore Romano. Pourtant il a été rappelé expressément, pour ceux qui l'auraient oublié, que Romani est l'auteur du livret de Norma. L'un et l'autre noms, bien sûr, sont pris dans une grande série qui a son origine en roman, et ou s'inscrivent entre autres choses et personnes les Romanov, les romanichels et Romanni, ville du Maroc dont l'ancien nom est Marchand [ARC, CAR, ARCH, MARCH, MARC, CHAR, CHAR, MARCHAND, COMMANDANT MARCHAND (=> MORAND (ANECDOTE DANS JOURNAL D'UN ATTACHÉ D'AMBASSADE)), MARCHANDS DU TEMPLE, COMMERCE, ÉCHANGE]. La mention de Norma va entraîner des allusions à Bellini (non nommé, non plus que Malraux, par défaut de "rime" suffisante) qui «meurt à Puteaux à trente-trois ans», et dont le sort est mis en parallèle, ainsi qu'il est assez traditionnel, avec celui de Donizetti (non nommé non plus, évidemment), «le compositeur bergamasque [BERG / MASQUE (=>DEBUSSY, SZYMANOWSKI)] » dont il est question, entre autres, p.232. Bien entendu il n'est pas une seule de ces phrases qui, si l’on tient compte des multiples possibilités d'associations que présente chacun, ou presque, de ses éléments constitutifs, ne pourrait susciter presque aussi légitimement bien d'autres phrases que celle qui la suit. En effet, chaque lien est léger : Romano / Romani, Norma / Bellini, etc. Mais, comme le dit le texte lui-même, «plus nombreux les liens, plus légers chacun». Ce qui a donné la préférence à telle ou telle phrase sur telle ou telle autre, à cette direction-ci plutôt qu'à celle-là, c'est que l’élue présentait, de la même manière toujours superficielle, des liens plus nombreux avec un plus grand nombre d'autres éléments du texte (c’est la fameuse «surdétermination» ceriso-ricardolienne).
Celui-ci, le texte, très littéralement, s’affole du nombre de possibilités qui à tout moment lui sont offertes par un tel système. Tandis que l’enchaînement narratif ou logique traditionnel ne désigne jamais qu’une direction possible, avec quelques embranchements et quelques possibilités de choix ici et là, on se trouve là, au contraire, dans une situation où chaque mot est un carrefour. C'est celle du schizo, ou de l’hystérique : il refuse la succession raisonnable des idées, des actions ou des images parce que, malgré les apparences, elle est l'empire de la coupure. Le discours narratif ordinaire sectionne, au profit de la logique ou de la progression dramatique, ou diégétique, tous les autres fils qui font du texte un tissu vivant. W., rendu hystérique par les excitations de sa vie en ce moment, et peut-être bien par quelques substances dont il userait sans discrimination, tout à coup ne cesse de faire référence à Travers, comme par hasard. L'espèce de folie qui très soudainement a envahi sa façon de parler vient de ce qu’il veut tout dire en même temps, et de ce que, du fait de la brusque profusion de son existence, chaque mot, chaque phrase suscite de sa part des gloses interminables qui le rendent totalement incohérent, en quelque sorte par excès de cohérence. La cohérence (comme la forme) est un massacre, un grand sacrifice permanent, un holocauste, une castration généralisée, indéfiniment répétée (donc "symbolique", comme la messe - mais alors que la messe dit: «Ceci est mon corps, ceci est mon sang», elle dit au contraire : «Ceci n'est pas mon corps, ceci n'est pas mon sang, ceci n'est pas une pipe, etc.»). La textualité est une passion dévorante de l’ un, du tout comme un, absolument prête à sacrifier la stricte cohérence du discours à la «cohérence échevelée du monde». Elle dit comme tous les pères, et comme celui du petit Marcel: «C'est tout un ensemble», avec tout ce que ce mot peut impliquer d'inquiétant pour les Fils «par l'imprécision et l'immensité des réformes dont il semblait annoncer l'imminente introduction dans ma si douce vie».

Renaud Camus, Journal de Travers, p.1336 à 1338

Notes

[1] p.45 de L'Amour l'Automne.

[2] "Aziyadé", note de la blogueuse.

[3] voir d'abord la revue L'Arc, et plus près de nous, la revue Europe (pour Celan, par exemple).

Economies

Il faudra rabioter sur les bonzes.

Gérard Pesson, Cran d'arrêt du beau temps, p.212

Cri du cœur

Je ne peux plus supporter l'humanité. Je ne peux plus supporter l'humanité ! C'est embêtant, parce qu'il y en a vraiment beaucoup.

Renaud Camus, Une chance pour le temps, p.318



Et comme j'ai mauvais esprit, j'ai envie d'ajouter que la mort n'y changera rien.

Malabar prédit

[…] Malabar prédit (exemple de 1959: «Vous vous noyez dans les complications, soyez plus simple».)

Roland Brasseur, Je me souviens encore mieux de je me souviens, p.66

La vache qui rit

La société Grosjean, de Lons-le-Saunier, exploite depuis 1926 un fromage fondu, La Vache sérieuse. La concurrence devient agressive:
«Le rire est le propre de l'homme, le sérieux celui de la vache».

Roland Brasseur, Je me souviens encore mieux de je me souviens, p.157

Promesse

Leo Strauss vient d'apprendre qu'il est invité un an par l'université de Jérusalem. Il écrit à Scholem:
C'est magnifique! J'ai reçu l'invitation et je l'accepte avec joie et gratitude. Je promets d'être très sage et correct, et de ne faire aucun scandale.

Cabale et philosophie, le 19 mai 1953

Loin

— [...] Vous avez toujours l'air d'vous foutre de la gueule des gens.
— On a toujours l'air d'se foutre de la gueule des gens?
— Ben oui, quand même, pas mal.
— Ah bon ?
— Oh, arrête !
— Lui, peut-être, mais moi, non.
— Si, si, pareil. Ouais, bon, toi c'est p'têt plus discret, pa'ce que t'oses pas, t'as moins les moyens, ou alors t'es plus malin, t'es plus... putain, comment qu'on dit, déjà?
— Mais je ne sais pas, moi...
— Mais si, plus... Plus tordu quoi, plus... qui fait des détours. Mais en fait c'est pareil: on ne sait jamais si vous êtes sérieux ou quoi...

Renaud Camus, Loin, p.128

C'est un peu le principe de ce livre: jusqu'où Renaud Camus se moque-t-il de nous, ou à partir de quand? Suppose-t-il une complicité des "vieux" lecteurs, des lecteurs avertis, pour ne se moquer que de ceux qui le liront sans arrière-pensée? Et pourtant, tout peut être lu au sens littéral, au ras du sens, et pourtant, tout peut (ou doit?) être mis en perspective...
Par moments, impossible de ne pas penser "il exagère tout de même", "et dire que certains vont gober ça tout rond" [1]; mais ailleurs, quelle douceur, toute de lyrisme champêtre dans une langue qu'on ne parle plus.

Esquisse à grands traits

Alternance des chapitres de descriptions et de dialogues. Grande aisance dans les dialogues courts, plus de lourdeur dans les dialogues longs, qui se font démonstrations.
Alternance de visions courtes, dans la pièce, et de visions larges, embrassant l'horizon. De même, alternances de situations/actions et de dialogues/réflexions politiques, psychologiques. Passages de dialogue indirect libre, un peu ampoulé, délibérément artificiel, pas désagréable mais surprenant, désuet.
Fragments, lambeaux, morceaux, d'affiches, de phrases (les graffitis), de discours (la radio, la publicité), de musiques, d'objets, de détritus, perte et accumulation d'un même mouvement. Décomposition et rumeur du monde. Laideur, beauté, inversion (cas du réservoir devenant romantique par la magie des mots (p.77)).
Les noms, les villes, les routes, les carrefours, les noms comme carrefours. Des choix à faire, l’irréversibilité des choix, les lieux et les actes comme si c’était la dernière fois, l'espace d'une vie temps trop court, le temps dans un seul sens abolissant la mémoire.
Parfois invraisemblances (Ono ne peut demander à utiliser "la salle d'eau" (p.52), le vocabulaire et le style du prêtre sont improbables, sans doute extrapolés à partir des affiches et bannières exposées dans nos jours dans les églises. Or les uns ne se déduisent pas des autres).
Solitude, agacement, mais aussi jubilation, amusement, "sourire dans la moustache". Une sorte de bienveillance, de curiosité. Il n'y a pas, ou peu, attaque, mais désengagement, retrait. Cf. Le Royaume de Sobrarbe, p.79 : « Je ne comprends rien au monde (sauf qu'il n'a jamais l'air d'avoir prévu mon cas).»
Plus le voyageur monte vers le nord, plus les descriptions de paysage se font peintures à la manière de Constable.

Lecture à la manière de Kinbote

Quelques mots à la manière de Kinbote, parlant davantage de moi que du texte, peut-être, et de toutes mes associations et sensations de lecture.
D’une certaine façon, je ne peux plus lire, en tout cas lire Renaud Camus, sans aussitôt entendre des échos, sans que se présentent à moi d'autres textes. Je tente ici l’identification précise de ces impressions de déjà lu ou entendu ou ressenti.
Rien de synthétique, donc, mais des impressions au fil des pages.

Impressions décousues pour un livre sans autre unité que le désir de retrait, patchwork assemblé, certains diront «maladroitement», je pense pour ma part «malicieusement».

Le début ressemble à un scénario et m’évoque les lignes de Journal de Travers sur Un flic, film de Melville (p.1006), qui sont reprises dans L’Amour l’Automne. Je songe aussi au début de L’Inauguration de la salle des vents, à la façon d’arriver vers le château de Plieux, puis à toutes les descriptions trop précises, géométriques, du Nouveau Roman (Robbe-Grillet dans La jalousie, en particulier).
Je pense à du Claude Simon avec virgules; j’attends (en vain) de voir surgir la machine agricole rouillée de La bataille de Pharsale.
La maison encombrée de livres: l'homme qui s'installa à l'hôtel un beau jour, abandonnant sa chambre aux livres (dans le journal 2004 ou 2005).

Grande douceur des dialogues avec la jeune fille, due à la politesse des réponses, à leur bienveillance. Sorte de démonstration par l'exemple de la douceur instaurée par la forme, qui n'empêche pas l'humour camusien (ou plutôt l'inverse : qui permet, qui soutient, l'humour camusien):

— Oh ben quand même... Vous avez pas d'portable, vous?
— Non.
— On vous l'a piqué?
— Non, je n'ai jamais eu de portable.
Jamais eu de portable? Mais comment vous faites, alors?
— Comment je fais quoi?
— Ben j'sais pas: si on veut vous appeler, ou ben pour appeler vos copains, vot' copine, je sais pas...
— Personne ne veut m'appeler. Enfin je ne crois pas...
— Ben oui, comment vous pouvez savoir si on voudrait pas, si on pouvait?
— Vous avez raison. Je suis peut-être beaucoup plus populaire que je ne le pense. [...]
Ibid. p.33

Et la façon de tourner autour de Chalmont (p.44) me fait songer au labyrinthe circulaire des Gommes.

Au passage, noter les changements de temps, de points de vue. Le lecteur est soudainement tenu à distance, le texte glisse par instants dans l'intemporel. (Exemple: «... ne demeureront à la fin du repas...», «On apprend...» (p.64)) Discours indirect libre. Anecdotes qui serrent le cœur traitées banalement, racontées d'une voix égales par la jeune fille: plus de hiérarchie des valeurs, pas d'indignation devant l'inacceptable, aucune notion de l'inacceptable.

La visite au cousin est l'occasion de brasser quelques thèmes chers à Renaud Camus, de faire une exposition de ses désirs et du monde comme il lui échappe. Le problème de l'origine (le père de Jacques, le mariage mal assorti, la différence de fortune entre les conjoints: les parents de Renaud Camus?), le problème de l'argent, la nécessité pour gagner beaucoup d'argent, non pas de beaucoup travailler, mais d'être obsédé par l'argent, d'y accorder tous ses soins, etc.

Avec l'arrivée de Matto, glissement vers le roman de gare, connivence de l'argent et du vice, du politique et du pipole. Ou Robbe-Grillet, Projet de révolution à New York, etc. Qui détient le pouvoir, où sont les lieux de pouvoir? Théories politique et économique, le parti de l'in-nocence n'est pas loin.

p.150: scène tout droit tirée des discussions sur le forum du parti de l'in-nocence.

Puis abandon des livres p.152. (p.155: correspond à la mort du père de Renaud Camus. Cf La salle des Pierres, p.106). Dessaisissement, éloignement, allègement.

Les églises fermées «Il aimait profondément les églises» (p.170), le dialogue avec le curé p.175 (et c'est Fénelon qui a été abandonné...) [2].

Le retour d'Ono. L'affaire de Jacques : l'affaire du banquier Stern, également utilisée dans L'Amour l'Automne (expliquée plus loin: autour des pages 252).

La scène du tunnel : mille pompons, plutôt que ce soit Didier Goux qui imite Renaud Camus, c'est Renaud Camus qui imite Didier Goux! Ou plus exactement, c'est La dictature de la petite bourgeoisie transposée dans un Brigade mondaine!
Renaud Camus vient d'essayer une nouvelle méthode de persuasion du lecteur en utilisant un style tout ce qu'il y a de kitsch! Mdr!
Plus classiquement on songe à Robbe-Grillet, toujours, et à cette scène du Journal de Travers p.1161, dans laquelle le diariste répond au téléphone un sexe dans la bouche («— Won, ju dihhh : deuwwwou ?»)
Je songe aussi à la nomination de Loin pour le Grand Prix du roman de l'Académie française. Si Renaud Camus l'obtenait, avec un livre contenant ce genre de passage, ce serait vraiment la confirmation de tout ce qu'il pense de l'époque, une espèce de démonstration par l'absurde... j'en ris à l'avance.
Je songe à S/Z, «que pourrait être une parodie qui ne s'afficherait pas comme telle?», et à sa dernière phrase, «et la marquise resta pensive»...

Dernière partie, la plus lyrique, ou plus exactement dans laquelle Renaud Camus laisse pour une fois libre cours à sa pente, le lyrisme du paysage, peignant de Constable à Füssli, selon la saison et la brume:

L'avancée se fait à présent vers l'ouest. Tout est touffu, moutonneux, rebondi, somnolent, et comme ouaté par l'hiver. De hauteurs molles et veloutées on domine de longues traînées de brume, qui parfois s'épaississent en de vastes mers blanches dont les grosses vagues laiteuses viennent battre en silence contre des haies, des barrières, les sabots et le chanfrein d'un épais cheval blanc dont le souffle bruyant, soudain, la surprend au-dessus de sa tête, une fois qu'elle s'est accroupie au coin d'un champ, près de la route minuscule, et que lui fait quelques pas sur l'herbe blanche, en se frottant les mains pour se réchauffer.
L'animal n'est pas effrayé par le geste d'effroi ou de surprise de la femme, et l'homme qui se rapproche ne le trouble pas non plus. Il n'est ni apeuré ni menaçant. Il est seulement là, très là, très présent, large de front et de poitrail, naseaux fumants dans le froid, et cheval on ne peut davantage, bien que son corps même soit englouti par le brouillard dès son musculeux garrot, et qu'on ne distingue même pas sa croupe blanche, avalée par la blancheur.
Ibid., p.237

Le cheval tel de la brume solidifée. La présence, l'évidence d'être là, les italiques signalant l' equus equus, l'essence du cheval, l'idée de cheval, selon un procédé que nous connaissons bien: caminus caminus).
On voit ici quelques tableaux et précisions qui n'ont pas pris place dans les journaux: les routes sur lesquelles on ne peut se croiser, la brume, les milliers de moutons, la poupée barbie [3]... Ce sera peut-être dans des journaux à venir.
Le frère et la sœur poètes pré-romantiques : sans doute William et Dorothy Wordsworth (p.278).
La nature, la solitude, comme des drogues fortes, dont il faut des doses de plus en plus fortes.
Claude Simon, La bataille de Pharsale: «jaunes, et puis vertes, le temps d'un retournement de la bourrasque, et puis jaunes de nouveau...» (p.291).
Cette façon de partir sur les traces de la sœur diariste: m'évoque Pound sur les traces de Bertan de Born.
«Et il comprend à merveille l'attachement passionné du poète et de sa sœur pour ce morceau de province escarpé et lacustre, qu'on croirait un vestige oublié du monde d'avant la chute.» (p.287), un monde d'avant Paradise Lost (p.52).
Cette fin m'évoque deux images : celle des Aventures de Gordon Pym, disparaissant dans la blancheur sans explication, et la vie idéale de W. Thoreau dans la nature intouchée du Nouveau monde.

Testament aussi que ce livre, comment ne pas y penser? Même s'il était écrit avant la mort de Mme Camus, comment ne pas penser: «Que va-t-il se passer?», quelle part de fiction, de souvenirs, de rêve, de projet, contient Loin?

Notes

[1] Mais évidemment, impossible d'être sûr de ces moments: simple intuition, simple sensation que "quelque chose ne colle pas".

[2] Je confirme, Rosenzweig, c'est bien. (p.190).

[3] ce qui nous donne une date: 3 août 2007, un lieu, et le nom de Robbe-Grillet

L'amitié

Gide se retire à l'écart du monde pour écrire son premier livre. Il demande à Pierre Louÿs de lui donner des nouvelles, mais sans le troubler moralement:

C'est aussi pourquoi, tout en te demandant instamment de m’écrire (très intrigué de ce que tu fais), je te prie aussi instamment de n’insinuer dans tes lettres aucune cause de trouble moral pour moi, ni de discussion — à savoir des opinions de toi sur les choses ou sur d’autres que moi, des exhortations autres que celles qui peuvent m’encourager dans ma besogne… enfin, tu me comprends, n’est-ce pas?

Réponse de Pierre Louÿs

[Dizy] Mercredi 16 [avril 1890]

Mon cher ami,
Le thermomètre de la vérandah marquait:
à 7 du matin _ _ _ _ 6°
à 11 h _ _ _ _ _ _ _ 11°
à 1 h _ _ _ _ _ _ _ _17°
Le baromètre, hier si bas, et qui inquiétaient nos populations, est remonté peu à peu à 751mm.
On annonce une dépression dans la mer du Nord, qui aurait son centre non loin d’Aberdeen et dont les effets se feraient sentir jusqu’à Drontheim.
J’ai dîné hier chez mon oncle. Le menu était ainsi composé:
Potage
Hors d’œuvre
Vol au vent
Filet Soubise
New potatoes
Poulet à l’estragon
Salade
Haricots panachés
Biscuit-crème Sarah-Bernhart
Dessert varié

Mademoiselle Alice Parigot vient de se marier. Elle épouse un notaire, sérieux et honnête. Trente-neuf ans.
On nous écrit de Château-Thierry que Tototte Thoraillier est assez souffrante. La pauvre petite «aura sans doute attrapé un chaud et froid». A cet âge, il suffit de si peu de chose.
Germaine Dubois vient de perdre une dent de lait.
Le petit chat est mort.
Hier, à deux heures et demie, Marecco a avalé un morceau de sucre qu’on lui avait posé sur le nez, au lieu d’attendre qu’un signe de la main lui permît de le faire sauter. Pareil fait ne s’était jamais produit. C’est un scandale dans Epernay.
Anna s’en va, parce qu’elle ne peut pas sentir Zoé. Et Zoé sanglote en disant à ma cousine: «Si Anna s’en va à cause de moi, qu’est-ce que Madame va penser de moi?»
On construit en ce moment dans notre ville un hôpital et une chapelle. La chapelle est très grande! C’est ce qui fait dire au docteur C…: «Ce n’est pas la chapelle de l’hôpital, c’est l’hôpital de la chapelle.» Ce mot plein d’humour prouve que les Parisiens n’ont pas le monopole de la plaisanterie, comme il s’en vante.
Dans l’espoir qu’aucun des paragraphes de cette lettres n’aura soulevé de discussions entre nous, et que ton état d’esprit n’est pas ébranlé, je reste ton serviteur.

Pierre

André Gide à Pierre Louÿs

[Paris] Jeudi [C.P. 17 avril 1890]

Ah! mon ami, que de choses se sont donc passées depuis que nous nous sommes vus. Ta lettre était si pleine de nouvelles que j’en suis encore tout ému.
Alors c’est fini! elle s’est mariée, celle qu’une douce habitude nous laissait appeler «Mademoiselle Alice». Mademoiselle Alice! que de souvenirs envolés! finis tous les beaux rêves! et avec qui? un notaire, dis-tu? Précise, je t’en prie; j’attends en hâte des détails.
Encore une fin: le petit chat! Ah ! mon ami, que de tristes nouvelles!
N’est-ce pas de Marecco qu’on pourrait dire «l’esprit est prompt mais la chair est faible»?
Eh bien! sais-tu? je suis presque content qu’il [ait] avalé sa friandise bien vite avant l’ordre. Ce morceau de sucre sur le nez le faisait affreusement loucher.
La dent de lait de Germaine! Si ma cousine Jonquet était là, elle se serait écriée de sa voix de reine, avec le geste que tu lui connais : « Qu’on me la garde.»
Elle porte encore le collier où elle a fait monter les siennes; Monsieur Brunot s’approchait d’elle l’autre soir et lui disait en manière de plaisanterie: «Les belles perles, madame!» Cela fit beaucoup sourire.
Alors c’est la brouille, entre Anna et Zoé — la brouille complète ? Tu sais, entre nous, je crois qu’Anna a beaucoup de torts.
Je garde pour la fin les meilleures choses. «New potatoes»!!! ah! mon ami, pour une affection qui sait lire entre les lignes, que de choses je vois dans ce simple menu. Alors tu en as fait! envoie-les moi, je t’en prie. Mais l’aimable façon de m’annoncer cela, j’y reconnais bien là ton esprit et ta délicate pudeur qui cache sous un symbole opaque aux yeux des autres ce que tu veux que mes yeux seuls voient. Pourtant je m’inquiète de cette phrase «une dépression dans la mer du Nord».
Quoi donc qu’est-ce qui ne va pas ? A ! Pierre ! tu me caches quelque chose… Prends garde, on peut aller très loin quand la définace commence d’entrer en jeu : il n’y a même plus de raison pour qu’on s’arrête. Souviens-toi de ce que dit Ponsard: «Quand la borne est franchit, il n’y a plus de limites[1]

Allons, au revoir.
Bien à toi,

André

P.S. Envoie-moi des nouvelles de Tototte. Je suis assez inquiet.

André Gide, Pierre Louÿs, Paul Valéry, Correspondances à trois voix, p.166sq.



Notes

[1] Citation attribuée par Flaubert, sous la rubrique «Jocrisses», dans les «Spécimens de tous les styles» de Bouvard et Pécuchet, à l’auteur dramatique et académicien François Ponsard (1814-1867), chef de ce qu’on appelait « l’école du Bon Sens ». C’est dans sa comédie L’Honneur et l’argent (1853), III, 5, que figurent les vers : «Quand la règle est franchie, il n’est plus de limite / Et la première faute aux fautes nous invite.»

La narration et la diégèse

Contexte: Renaud Camus décrit des planches de BD porno à un ami au téléphone. Il y en a beaucoup, l'action (les actions) est compliquée:

Tu te branles toujours ?
Ah non, merde, j'ai oublié. J'ai été pris par la narration aux dépens de la diégèse, comme dirait Ricardou.

Renaud Camus, Journal de Travers, p.1545

La rumeur

Il semblerait d'ailleurs que circule à mon propos une rumeur favorable au moins sur un point. «Il paraît qu'tu es un disc-jockey super», m'a-t-on dit l'autre soir en arrivant ici. Il faut apprendre à se contenter de gloires modestes.

Renaud Camus, Fendre l'air, p.237

L'art de la déception

Elle se souvenait, pensa-t-elle en franchissant le seuil de sa maison, comment Lord Chesterfield avait dit... mais elle dut couper court. Le hall d'entrée sans ostentation du XVIIIe siècle, où elle revoyait Lord Chesterfield déposer, ici, son chapeau et, là, son manteau, avec une élégance dans le maintien qui faisait plaisir à voir, était complètement envahi de paquets. Tandis qu'elle se trouvait à Hyde Park, le libraire avait livré sa commande et la maison croulait (des paquets dévalaient l'escalier) sous l'assaut de la littérature victorienne, tout entière enveloppée dans du papier gris et soigneusement ficelée. Elle emporta dans sa chambre le plus grand nombre possible de paquets, elle ordonna aux valets de monter les autres et, se hâtant de couper d'innombrables ficelles, elle fut bientôt environnée d'innombrables volumes.

Habituée aux œuvres minces des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, Orlando était consternée par les retombées de sa commande. Bien entendu, pour les Victoriens eux-mêmes, la littérature victorienne ne signifiait pas simplement quatre grands noms, distincts et séparés, mais quatre grands noms enfouis et enchâssés dans la masse compacte des Alexander Smith, Dixon, Black, Milman, Buckle, Taine, Payne, Tupper, Jameson, tous éminents et réclamant autant d'attention que n'importe qui, avec force cris et vociférations. Étant donné son respect pour la chose imprimée, Orlando avait une rude besogne en perspective mais, tirant son fauteuil devant la fenêtre afin de bénéficier du peu de lumière qui réussissait à s'infiltrer entre les hautes maison de Mayfair, elle tenta de se faire une opinion concluante.

Or il est clair qu'il n'y a que deux manières de se faire une opinion concluante sur la littérature victorienne: l'une, c'est d'en remplir soixante volumes in-octavo; l'autre c'est de la faire tenir en six lignes pas plus longues que celle-ci. Entre ces deux solutions, le sens de l'économie — car le temps commence à manquer — nous engage à choisir la seconde; en avant donc! Orlando conclut d'abord (en ouvrant une demi-douzaine de livres) que c'était très étrange de ne pas en trouver un seul dédicacé à un gentilhomme; ensuite (elle feuilleta une énorme pile de Mémoires) que plusieurs de ces écrivains avaient des arbres généalogiques moitié moins grands que le sien; ensuite qu'il serait fort malavisé d'envelopper la pince à sucre dans un billet de dix livres si Miss Christina Rossetti venait prendre le thé; ensuite (elle considéra une demi-douzaine d'invitation à des dîners commémorant des centenaires) que la littérature, à force d'absorber tous ces dîners, devait être bien obèse; ensuite (on l'invitait à une vingtaine de conférences sur l'influence de ceci sur cela; sur la renaissance classique; la survivance romantique; et autres sujets tout aussi engageants) que la littérature, à force d'écouter toutes ces conférences, devait être bien aride; ensuite (elle assista à une réception donnée par une pairesse) que la littérature, à force de porter toutes ces étoles de fourrure, devait être bien respectable; ensuite (elle visitait la chambre insonorisée de Carlyle à Chelsea) que le génie, s'il avait besoin d'être tant choyé, devait être bien fragile; elle parvint enfin à sa conclusion dernière, qui était de la plus haute importance mais que, ayant déjà beaucoup outrepassé notre limite de six lignes, nous sommes forcés d'omettre.

Orlando, s'étant fait une opinion concluante, regarda par la fenêtre et resta immobile un temps considérable.

Virginia Woolf, Orlando, chapitre VI - traduction de Catherine Pappo-Musard pour le Livre de poche, coll. "Classiques modernes"

Aux origines du fantastique

— Voilà encore une de vos idées bizarres, dit le préfet qui avait la manie d'appeler bizarres toutes les choses situées au-delà de sa compréhension, et qui vivait ainsi au milieu d'une immense légion de bizarreries.

dans les deux premières pages de La lettre volée, d'Edgar Poe, traduit par Baudelaire

Ce qu'on apprend à nos enfants pendant que nous avons le dos tourné

— Mon fils est devenu fou !
— Ce sont les pauvres qui sont fous ! Les riches sont excentriques !
— Balthazar est excentrique à lier !

Picsou hors-série, avril 1998 (la graisse est d'origine.)


(Je sais, je sais. Ça traînait dans les WC.)

Poûme

Nous arrivûmes; nous parlûmes;
nous contemplûmes; nous photographiâmes, nous déposûmes; nous couchûmes, nous allûmes, nous cherchûmes, je notois; nous repassûmes, ils choisûssent.


sources

Outrepas, 158, 184
Rannoch Moor, 445, 457, 465, 466, 468

Avec indulgence et tristesse

Comme elle ne pouvait emmener son chien Dick, affreux bâtard de caniche et de barbet, Dundas en accepta gravement la garde. Il aimait les chiens avec une ardeur sentimentale qu'il refusait aux hommes. Leurs idées l'intéressaient, leur philosophie était la sienne, et il leur parlait pendant des heures entières dans un langage semblables à celui des nourrices.
Le général et le colonel Parker ne s'étonnèrent pas quand il présenta Dick au mess : ils l'avaient blâmé de s'attacher à une maîtresse, mais l'approuvaient d'adopter un chien.
Dick, voyou des rues abbevilloises, fut donc admis à la table polie du général : populaire et rude, il aboya quand le soldat Brommit parut avec un plat de viande.
Behave your self, sir, lui dit Dundas choqué : tenez-vous bien, monsieur, un chien bien élevé ne fait jamais, jamais cela... Jamais un chien n'aboie dans une maison, jamais, jamais...
Le fils de Germaine, froissé, disparut pendant trois jours. Les ordonnances le virent dans les campagnes avec des chiennes inconnues. Il revint enfin, l'oreille déchirée, l'œil en sang, débraillé, joyeux, cynique, et demanda la porte en aboyant joyeusement.
— Vous êtes un très mauvais chien, sir, lui dit Dundas, tout en le pansant avec adresse, un très méchant, très méchant petit chien.
Puis, se tournant, vers le général :
— Je crains bien, sir, dit-il, que ce fellow Dick ne soit pas tout à fait un gentleman.
— C'est un chien français, dit le général Bramble avec indulgence et tristesse.

André Maurois, Les Discours du docteur O'Grady, chap.III

Travers : analyse

A été évoqué le jugement des livres par l'effet qu'il produisait en nous. Quel effet produit Travers?

Les premières phrases font sourire, on reconnaît Bouvard et Pécuchet, on rouvre ce dernier livre, pour essayer d'établir des parallèles, faire le compte du semblable et du différent, pour trouver un sens dans les différences, bien sûr. Mais les textes divergent trop vite. On abandonne. On continue la lecture, écriture froide, Nouveau Roman sans aucun doute, Butor ou Robbe-Grillet, ces descriptions du long de la route, précises à en devenir absurdes («[...] les longues allées droites, parallèles, des entrepôts de Bercy. Elles sont ponctuées, à distances régulières, par des arbres très élevés, d'essences communes, mais variées, où commençait à poindre, parfois, le vert très pâle, tendre et précaire, du feuillage nouveau. Les branches dépassent [...]» p.12), qui produisent toujours cet effet étrange de gêner la représentation plutôt que la permettre, de cacher plutôt que montrer ce qu'on connaît pourtant parfaitement, des platanes ou des peupliers le long de la route un premier jour de printemps.
Premières pages, scénario de film d'espionnage, trois hommes en imperméable de serge dans un taxi, revers relevés contre leur visage, il faut, à l'inverse, peu de mots pour faire naître des images et les associer à un univers.
Trois pages donc, pour maintenir l'illusion que cette fois-ci, il s’agira peut-être d’un roman. A la quatrième page, c'est fini. Celle-ci est partagée en cinq, par des lignes, et un système de renvoi à base d'astérisque (un des plaisirs inavouables de Travers: compter les astérisques... jusqu'à dix-sept p.136, même si l'on sait que c'est absurde (parce qu'on sait que c'est absurde et qu'on trouve ça drôle), que tant d'étoiles sont destinées à nous perdre, sinon les notes seraient numérotées en chiffre arabe, et que donc il suffit d'accepter d'être perdu, et non de compter les étoiles avec son doigt (ce plaisir de faire ce qu'on attend de nous en sachant qu'on attendait qu'on ne le fasse pas, ou l'inverse... Bref, était-on, oui ou non, destiné à compter les étoiles avec son doigt? Mais quelle question bête, sans intérêt, et réjouissante.)
Et la première note, un appel au lecteur, casse le style froid et lointain, ce style "Nouveau Roman", que j'apprécie si peu (qui me déplaît tant, ce style affecté de qui aurait avalé un parapluie et se prendrait terriblement au sérieux «Regardez-moi, je n’écris pas de la littérature "populaire"»), par son ton humoristique, son côté "such a crap, ne croyez pas tout ce qu'on vous raconte": «*Je défie le lecteur objectif, si indulgentes que soient ses dispositions, de rien trouver de «comoréen»** aux entrepôts de Bercy.» p.14.

Et ainsi le livre prend son essor, avec des styles et des tons très différents, naturel et souple, drôle, sérieux, mécontent, descriptif et froid, des sujets ou des thème extrêmement variés : souvenirs, fiction (impossible bien sûr de faire le départ entre l’un et l’autre), théorie littéraire, explications concernant Passage et Échange, appréciation sur la peinture, l’architecture, les mœurs, etc. Il est très étonnant, même si anachronique, de retrouver dans Travers l’annonce d’à peu près tous les livres à venir. Seul peut-être Qu’il n’y a pas de problème de l’emploi y échappe, et encore, la problématique des chantiers navals de Lorient dans le contexte de l’appartheid sud-africain pourrait s’y rattacher.

Apparaissent la tentation du journal (amorce de journal p.73, et p.76 : «DÈS LORS LE BUT DE TOUT CECI N’EST-IL PAS DE SE DONNER LE DROIT D’ÉCRIRE UN «JOURNAL»?[1], ce qui est savoureux puisqu’on sait que Journal de Travers devrait paraître bientôt, et que donc de fait, il y avait bel et bien journal (mais que cependant écrire —et (surtout?) publier— un journal n’allait pas de soi. Problème moral, ou de théorie littéraire? p.50: «SON JOURNAL [de Marek Halter], PAR CONSÉQUENT, N’EST PAS HISTORIQUEMENT JUSTE NI UN SIMPLE RÉCIT, IL N’EST PAS RÉDIGÉ AU MODE INDICATIF, MAIS AU MODE SUBJECTIF.» ou p.225: «Nous voyons aussi que ce journal ne peut s’écrire qu’en devenant imaginaire et en s’immergeant ainsi, comme celui qui l’écrit, dans l’irréalité de la fiction.[2]») ), les topographies, les écrits sur l’art, la structure des annonces (loué soit internet), Tricks, Buena Vista Park, Répertoire des délicatesses, Est-ce que tu me souviens? (théorie et application) et les Notes sur les manières du temps, le restaurant le Caronia au I de la Cinquième Avenue (!?) et de façon plus diffuse, peut-être parce que Travers est peu ou pas mélancolique, les élégies.

Bien sûr, dire cela, c’est lire le livre vingt-cinq ans après, et le sortir de son contexte, pratique que lui-même récuse. Nous sommes ici résolument dans une explication "par la fin" («Le début des livres ne s'éclaire que par leur fin, le début des œuvres ne prend tout son sens (tout son sens pour nous, tout son sens compréhensible, appréhensible, tout ce que nous pouvons tenir de son sens dans notre esprit) que par les opus ultimes». Du sens p.543)

Le sens et les signes sont justement l’un des thèmes récurrents de Travers. L’atmosphère de tournage de film d’espionnage, qui permet de tout garder à distance, puisqu’il y aurait mise en scène et observation

LE DEUXIÈME DEGRÉ, C’EST CE CONSTANT DÉCALAGE, SYMPTÔME DE NOTRE CIVILISATION DE L’IMAGE, LORSQUE LE SANG NE COULE PLUS ROUGE MAIS PRÉSENTE L’ASPECT D’UNE PETITE TACHE GRISE SUR UNE PHOTOGRAPHIE, QUAND LES YEUX NE PARVIENNENT PLUS À VOIR QU’À TRAVERS DES VITRES, LORSQUE LES MAINS NE PARVIENNENT PLUS À SAISIR QU’À TRAVERS DES NOTIONS, C’EST TOUJOURS «À TRAVERS», PAS DE RACINES NATURELLES, JAMAIS DE VRAI CONTACT. (p.218)

d’enquête, de complot, de docteur Mabuse dans des sous-sols blancs, outre le plaisir de référer à des films et des acteurs aimés, permet toute une thématique de prises de notes, d’interrogatoires, de cryptage et de décryptage de codes, dont l’obsession entraîne la folie :

«Il dévore des milliers de livres, convaincu que chaque paragraphe, chaque phrase, chaque nom propre, chaque mot, à la limite, doit se décrypter» p.215,

ou

UN MALADE DE DENYS ET CAMUS, RAPPORTENT LES AUTEURS, A APPRIS PAR CŒUR UN LIVRE ANALOGUE À LA CLEF DES SONGES POUR CONNAÎTRE LA SIGNIFICATION DES OBJETS. (p.224)

Le complot et la théorie du complot sont en eux-mêmes porteurs de sens : quoi de mieux qu’un complot pour organiser les faits inexplicables, les lier entre eux et les faire converger vers un objectif unique, «un sens à l’action» ?

Car toute l’entreprise reste un combat contre le sens : comment écrire sans asséner, comment ne pas immobiliser le sens, comment faire circuler le sens sans se l’approprier, avec les deux extrémités de la réflexion,

JE M'APERÇOIS DONC QUE LE GRAND ENNEMI POUR MOI, LE SEUL ENNEMI PEUT-ÊTRE, ET SANS DOUTE DEPUIS TOUJOURS, C'EST, D'UNE FAÇON GÉNÉRALE, LE SENS.» (p.71)[3] VOTRE PROBLÈME, C’EST QUE VOUS VOULEZ ÊTRE AMBIGU, MAIS EN MÊME TEMPS COMPRIS. (p.276)

Le livre est théorique, bien plus que les deux premiers. Il se préoccupe de trois notions, le locuteur, le rapport entre fiction et littérature, et le contexte : destruction du locuteur, refus d’une littérature expressionniste, qui peindrait un réel existant à part, ou créerait des fictions à la manière de, réhabilitation du contexte. La multiplicité des voix et la partition des pages permet l’éclatement de l’auteur et du discours. Le texte du livre ne serait que la mise en page par les éditeurs de soixante-et-onze cahiers et carnets écrits par dix-neuf mains différentes... («Sur trois feuillets successifs, on ne relève pas moins de dix-neuf mains différentes.» p.22), éclatement et morcellement du sujet repris dans l’éclatement et le morcellement des pages. Le discours n’est plus assumé, on ne sait plus qui parle, et d’ailleurs il s’agit bien souvent déjà de citations, que l’on peut dès lors attribuer à Travers, en en citant la page, mais certainement pas aux auteurs, puisqu’il s’agit de phrases voyageuses, qui viennent d’ailleurs : MAIS SAVEZ-VOUS QUE LE BEY D’ALGER A UNE VERRUE JUSTE SOUS LE NEZ[4] ? LES MOTS ET LES CHIFFRES EN CARACTÈRES ROMAINS RENVOIENT À DES MENTIONS EXPRESSES, ET CEUX QUI SONT EN ITALIQUE À DES ALLUSIONS, ÉVENTUELLES OU AVÉRÉES, D’AUTRES DÉNOMINATIONS, DES CITATIONS, ETC. etc.

La lecture n’est cependant pas pesante, car chaque note est constituée comme un tout cohérent, comme une sphère de sens qui peut se lire pour elle-même. En cela, le livre est finalement plus «facile» que les deux précédents, car il offre des unités de sens, du sol ferme, et non un perpétuel glissement : ici on ne glisse pas, on saute de pierre en pierre au milieu du torrent.
Le fil principal, toujours en haut des pages, qui ne s’interrompt jamais, serait sept jours à travers Manhattan, de galeries d’art en musées en visites chez des amis ou en clinique psychiatrique (N’imaginez pas pourtant que ce soit «traditionnel»: la voiture blanche est verte trois pages plus loin, trois garçons montent l’escalier, mais deux seulement sont présentés à la maîtresse de maison, etc). Chaque note s’y raccroche, ou se raccroche à une autre, et constitue une unité à part entière, d’une facture classique, et abordant tous les thèmes, de l’analyse politique ou sociale au synopsis d’un film à la façon Télérama (grand éclat de rire (p.244 et suivantes) : Renaud Camus aurait fait une merveilleuse Barbara Cartland s’il s’était pris un peu plus au sérieux) en passant par des souvenirs et des descriptions. Une même note se poursuit sur plusieurs pages, puis s’éteint d’elle-même, ce qui permet de remonter au fil principal quelques pages plus haut.
C’est dans ce fil principal qu’abonde la méfiance pour un locuteur, un sujet constitué par avance :

IL SE SENT SOLIDAIRE DE TOUT ÉCRIT DONT LE PRINCIPE EST QUE LE SUJET N’EST QU’UN EFFET DE LANGAGE» p.277 [5]

ou

MAIS IL FAUT CONTINUER À S’ATTAQUER À CE MYTHE QUI PLACE D’UN CÔTÉ ANTÉRIEUREMENT À SON ŒUVRE, UN SUJET CONSTITUÉ, UN MOI, UNE PERSONNE, QUI DEVIENT LE PÈRE ET LE PROPRIÉTAIRE DU PRODUIT, L’ŒUVRE, ET DE L’AUTRE CÔTÉ CETTE ŒUVRE, CETTE MARCHANDISE» p.78 [6]

Ici résonnent malgré tout des motifs plus personnels «PEUT-ON —OU DU MOINS POUVAIT-ON AUTREFOIS— COMMENCER À ÉCRIRE SANS SE PRENDRE POUR UN AUTRE?» p.255[7] et «Ma mère me parlait sans cesse d’un frère jumeau disparu, enlevé par les romanichels, qui s’appelait Albert ... p.248» ou encore «ENTRE DEUX CAMUS JE CHOISIS CELUI-CI». p.188 et des motifs plus politiques «LE MYTHE LITTÉRAIRE D’UN SUJET RIGIDEMENT ORGANISÉ CONTRIBUE À UNE IDÉOLOGIE CULTURELLE DOMINANTE DU SUJET QUI EST AU SERVICE DE L’ORDRE SOCIAL ÉTABLI.» p.207 De même, les phrases remettant en cause la possibilité d’une réalité que la littérature se contenterait de peindre abondent. Pour en citer quelques-unes: «ATTENDRE D’UNE FICTION QU’ELLE CESSE D’ÊTRE FICTION POUR ACCUEILLIR, TOUT CRUS, D’ENTIERS FRAGMENTS DU QUOTIDIEN, C’EST PERPÉTUER UN VIEIL OBSCURANTISME.» p.186, «PRATIQUER L’ÉCRITURE, C’EST PRATIQUER SUR LA VIE UNE OUVERTURE PAR LAQUELLE LA VIE SE FERA TEXTE.[8]» p.187
(Evidemment, lu ainsi, c’est plutôt indigeste. Mais tout cela intervient au milieu de la description d’un film porno donné dans l’une des cabines d’un sex-shop : «Un autre garçon, qui joue dans un autre film le rôle d’un réparateur de télévision [...] A la main, il tient un verre légèrement incliné, aux trois quarts plein d’un liquide incolore. Le sexe de Bruno, dont le volume va croissant, est juste en face de sa bouche.» p.189)

La question qui se pose aujourd’hui est la suivante : Travers est-il démodé? La pertinence des questions qu’il pose demeure, et la réflexion du lectorat (dont les chroniqueurs littéraires) n’a sans doute pas beaucoup avancé, voire même reculé. Mais il s’est produit une désaffection pour la théorie et sa mise en application, un vaste «à quoi bon», pour revenir à des textes plus simples, le roman pour le récit, qui à mon avis suintent l’ennui du déjà-lu, sans le plaisir d’un surplus de style (je ne donnerai pas de noms, mais bon).

Donc : peut-on lire Travers aujourd’hui (si on le trouve)?

Je verrais deux angles d’attaque pour répondre à cette question.

Le premier est donné par le livre lui-même : un livre se lit par rapport à son contexte historique. «Je crois d’ailleurs que ceux-là confondent, comme si souvent, matérialité et matérialisme, qui soutiennent qu’une œuvre quelconque doit être envisagée ex abrupto, coupée de tout ce qui n’est pas elle, comme si cela était seulement possible, comme si n’importe quel tableau, n’importe quel roman n’était pas inscrit dans toute l’histoire de la peinture, de la littérature, liés à tous les autres romans, à tous les autres tableaux, par une infinités d’attaches contradictoires et ténues, de rapports positifs et négatifs qui font précisément sa richesse et notre plaisir.» p.163 ou «Toute esthétique qui s’obstine à considérer les œuvres d’art en elles-mêmes, indépendamment de leur contexte, de leur date, se coupe de cette vérité selon laquelle un roman, une toile, une sonate, sont, comme un coup dans une partie d’échecs, soumis, quant à leur valeur, à tout ce qui les précède. Une phrase insignifiante de Séverac serait admirable chez Liszt, ce vers d’une bluette disco bouleversant comme fragment d’un poète antique. D’où la fascination qu’ont toujours exercée sur notre ami les supercheries littéraires picturales [...]» p.249.
On peut donc lire Travers dans son contexte comme un témoignage de l’état des questions littéraires en France en 1978, et des positions adoptées par Renaud Camus dans ce débat. On peut y chercher le troisième livre de l’auteur, l’apprécier par rapport aux deux précédents : prédominance de la phrase dans Passage et composition en échos, anagrammes et déformations, même principe dans Échange, l’unité n’étant plus la phrase, mais un court récit, une légende, souvent familiale, prédominance des notes dans Travers, avec multiplicités des thèmes abordés. Et toujours, dans les trois livres, la citation non citée ou la référence surgit à tout instant. On peut également lire Travers comme un mode d’emploi des deux textes précédents: de nombreuses pistes sont données concernant leur fonctionnement. On peut également le considérer comme un plan des livres à venir (et cela, vraiment, est inévitable et impressionnant).

Mais en soi, Travers est-il démodé? Est-il «horriblement années 70»? La question se pose pour le fil principal du texte où sont traitées le plus souvent les questions de théorie littéraire. Tout dépend de ce que l’on pense du sérieux de l’auteur, ou de son degré d’auto-dérision. («Qui parle, où, quand, avec quel degré de sérieux?» p.265) Si l’auteur est sérieux, de bout en bout, le livre est démodé, un peu bêta et pontifiant. Il n’était possible qu’à un instant t. Sérieusement, ces questions n’intéressent plus, ou en tout cas, pas comme cela. Mais s’il y a recul, auto-dérision, pastiche, alors il y a jeu avec le lecteur, alors le texte fonctionne, à tout moment il y a appréciation du niveau, tâtonnement, voyons, est-ce que cette phrase doit être acceptée telle quelle, ou doit-elle être mise en doute ? Il y a jeu entre la bêtise de l’auteur et celle du lecteur, qu’est-ce qui doit être lu sérieusement, qu’est-ce qui doit faire sourire, sachant que le lecteur choisit, au jugé, ce à quoi il accorde de l’importance et ce qu’il met en doute, sans même être sûr d’avoir le même jugement d’une fois à l’autre, et le texte peut être relu indéfiniment, pour peser le pour et le contre.

Et ce jeu est présent. Sans arrêt le texte met en doute ses propres certitudes. La phrase suivante peut être transposée à Travers : «Dès qu’un discours à leur [G & G] sujet commence à croire un peu en lui-même, à devenir discours, si tu veux (il relève la mèche blonde qui lui barre le front), il devient faux, et même pas faux, c’est encore trop dire, faussé, forcé, bête en tout cas.» p.45
Et c’est exactement pour cela que, bien que les citations suivantes (par exemple) soient assenées sans commentaire, de sang-froid, je ne puis croire qu’elles soient destinées à être lues entièrement sérieusement, qu’il n’y ait pas une volonté de pastiche, ou de dérision : «LA MATIÈRE CONSTITUANTE QUE SUPPOSE LA DIMENSION RÉFÉRENTIELLE OFFRE UNE PROFUSION SI EXUBÉRANTE QUE LA DIMENSION LITTÉRALE SE TROUVE NÉCESSAIREMENT INFESTÉE D’ENDOXÈNES, BREF DE BRISURES INTRINSÈQUES.» p.77, ou «LA MÉTHODE QUANTITATIVE APPLIQUÉE PAR GREENBERG À LA TYPOLOGIE DIACHRONIQUE EST PROMETTEUSE, SI L’ON VEUT EXAMINER LE CARACTÈRE RELATIVEMENT SYSTÉMATIQUE DANS LA TENDANCE ET LA DIRECTION DES CHANGEMENTS, OU LA PROPORTION ET LA DISTRIBUTION DE LA MUTATION ET L’IMMUTABILITÉ.» p.189 : comment ne pas avoir envie de rire, surtout quand le texte est mis si explicitement sous le patronage de Bouvard et Pécuchet? Et la question vient, p.238 : « «Le réel est un effet de texte», I mean really won’t they ever get bored with that kind of cute nonsense?».

Car au-delà de la théorie littéraire, l’écriture reste nécessaire («L’écriture sert à conjurer une abominable tristesse» p.274) et la littérature, finalement, quand on s’autorise à ne plus traquer malicieusement la bêtise, est le lieu de la douceur dans laquelle on peut se perdre : «SA VIE A ÉTÉ UN ESSAI POUR RÉALISER LA TÂCHE DE VIVRE POÉTIQUEMENT. DISCOURS, Ô VIEUX DISCOURS, VIEUX LANGAGES MORTS ET CLASSÉS, VIEILLES PHRASES RIDICULES ET LASSES, VIEUX SENTIMENTS QUI NE TROMPEREZ PLUS PERSONNE, DE QUEL CHARME ENCORE TROUBLEZ-VOUS PARFOIS NOTRE CŒUR, DE QUELLE VAGUE LANGUEUR NOTRE ESPRIT MODERNE, ET QUI SAIT?» p.278

L'avant-dernière phrase de Travers énonce: «J'ai pris moi-même le Second volume, comme l'appelle, non sans quelque abus, Denoël, son éditeur, de Bouvard, et je me suis couché.» J'ai donc pris le Second volume.

J'ai désormais des arguments autres que mes simples soupçons pour soutenir que tout Travers ne doit pas être lu au pied de la lettre. Il est pour une part une mystification, j’irai jusqu’à soutenir que le fil principal, celui qui ne s’interrompt jamais et fait une place importante aux passages en lettres capitales, pour la plupart des citations collées, serait en partie (en partie seulement, cette part reste à évaluer) « la copie vingtième siècle », voire « la copie années 70 » des Bouvard et Pécuchet contemporains, j’ai nommé Camus et Duparc. Cette copie interviendrait au milieu d'un roman à la manière de Robbe-Grillet (cf la remarque de Sjef Houppermans dans Les mois d'été), et elle prendrait à parti les poncifs (mais était-ce déjà des poncifs à l'époque) de la "nouvelle critique", "les idées reçues" sur la littérature (cute nonsense).
La toute dernière phrase du livre est «Nous avons donc lu un long moment, tous les deux, dans nos lits jumeaux, sans relever ni tourner la tête, et sans un mot.», ce qui m'évoque la phase littéraire de Bouvard et Pécuchet (chapitre V) : «Leur déjeuner fini, ils s'installaient dans la petite salle, aux deux bouts de la cheminée;— et en face l'un de l'autre, avec un livre à la main, il lisaient silencieusement.»

Concernant "la copie" de Bouvard et Pécuchet, on dispose de différents scénarios, dont une note de Flaubert qui précise: «Avant la copie, après l'introduction, mettre en italique, ou en note: on a retrouvé par hasard leur copie, l'Éditeur la donne afin de grossir le présent ouvrage» (manuscrit gg 10 f°32 r, avant dernier scénario d'ensemble du dernier volume). Or Travers est présenté à plusieurs reprises comme un travail éditorial à partir de manuscrits retrouvés et déchiffrés tant bien que mal, et la première mention du fait apparaît en italiques: «Des sections entières sont rayées, des ajouts remplissent les marges, de longs développement eux-mêmes interrompus, la plupart du temps, sont portés tout entiers en travers de la page.», etc. p.22. La description des manuscrits de Travers et du travail éditorial qu'ils représentent «Le désordre dont témoignent la plupart des pages de ces cahiers, le nombre d'écritures qu'on peut y relever, les ratures, retouches et renvois de toutes sortes, tout ceci a déjà été décrit. Mais la situation est plus confuse encore dans les petits carnets de taille et d'épaisseur variables qui s'ajoutent à cet ensemble, ou bien sur les feuilles volantes, pliées, toutes quadrillées, intercalées de loin en loin. On comprendra dans ces conditions que le texte rapporté ici, malgré les efforts que nous avons déployés tous les trois pour le rendre présentable, ne soit pas sûr.» p.115 rappelle la perplexité et le travail de ceux qui ont voulu faire une édition de "la copie" de Bouvard et Pécuchet à partir des manuscrits de Flaubert: que retenir, comment classer et présenter?

Dès lors, puisque Bouvard et Pécuchet est une exposition sérieuse de la bêtise, l'un des angles de lecture possible de Travers est bel et bien une exposition pastichant Bouvard et Pécuchet à propos de l'état de la littérature et de ses commentaires en France, ou plus généralement de l'art et du discours sur l'art.

Force: «It is fairly easy to give a critical account of Camus's work, since most of the information necessary for such a purpose is already contained in the work itself. In that respect, a key to Camus's idea of literature can be found in the now canonical chapter 21 of Barthes's S/Z (Irony, parody) ; although this particular chapter is not mentioned, one other chapter to which it is intimately related (chapter 59 on Flaubert's irony) is quoted in Eté. In chapter 21, Roland Barthes, stating that irony acknowledges the origin of quoted sentences, defines modern writing as an attempt to go one step beyond ironical discourse. On the contrary, "Ecriture refuses all claims to property and, therefore, can never be ironical". According to Barthes, the quick obsolescence of literary forms leads literature to parody ; forms are reused in an ironical manner. Previous authors are quoted ironically. Since nothing new can be invented, the modern text cannot avoid being a sequence of quotations from existing literature. The task left to the modern writer is "to abolish quotation marks." This is exactly what Renaud Camus does in a work like Été.».

Après avoir lu cela, j'ai ouvert S/Z.
Force cite: "Ecriture refuses all claims to property and, therefore, can never be ironical". Mais la phrase de Barthes ne s'arrête pas là:

celle-ci [l'écriture] refuse toute désignation de propriété et par conséquent ne peut jamais être ironique; ou du moins son ironie n'est jamais sûre[9] (incertitude qui marque quelques grands textes Sade, Fourier, Flaubert). Menée au nom d'un sujet qui met son imaginaire dans la distance qu'il feint de prendre vis-à-vis du langage des autres, et se constitue par là d'autant plus sûrement sujet du discours, la parodie, qui est en quelque sorte l'ironie au travail, est toujours une parole classique. Que pourrait être une parodie qui ne s'afficherait pas comme telle? C'est le problème posé à l'écriture moderne: comment forcer le mur de l'énonciation, le mur de l'origine, le mur de la propriété?%% Roland Barthes, S/Z, p.47, Points seuil 1976

Voilà qui va au-delà de mes espérances. Donc après avoir soutenu que Travers était une parodie de "la copie" de Bouvard et Pécuchet, ou "la copie" elle-même de Camus et Duparc, (dans le premier cas c'est un hommage à Flaubert, dans le second c'est une charge contre la bêtise (non incompatible as usual)), je vais maintenant soutenir que Travers a voulu répondre à la question de Barthes: «Que pourrait être une parodie qui ne s'afficherait pas comme telle?»

1er moment: lecture sérieuse, qui accepte tout le texte comme sérieux, citations sur la théorie littéraire incluses.
2ième moment: lecture qui doute, certaines citations sont un peu trop... hum, exagérées, y a-t-il parodie, ou non?
3ième moment: il y a bien parodie, les renvois à Bouvard et Pécuchet sont parfaitement explicites, ouvrant et clôturant le livre et à la lecture, le début du Second volume apparaît comme une révélation.
4ième moment: cependant, on sait que l'auteur a beaucoup réfléchi sur la théorie littéraire, beaucoup lu Ricardou et Barthes, et qu'une note de Travers évoque la possibilité (la nécessité) d'un au-delà du Nouveau Roman. Doute sur le doute. Après tout, des pans entiers sont sérieux, sur le locuteur et la disparition du sujet. Alors? ironie ou pas, parodie, ou pas?
5ième moment: lecture du chapitre sur l'ironie dans S/Z, qui permet d'avancer l'hypothèse suivante: Travers est une parodie qui ne s'affiche pas comme telle. Travers relève le défi lancé par Barthes.

Le chapitre 59 de S/Z est cité dans Été, nous dit Force. Je cite ce qui m'arrête:

Flaubert cependant (on l'a suggéré), en maniant une ironie frappée d'incertitude, opère un malaise salutaire de l'écriture: il n'arrête pas le jeu des codes (ou l'arrête mal), en sorte que (c'est là sans doute la preuve de l'écriture) on ne sait jamais s'il est responsable de ce qu'il écrit (s'il y a un sujet derrière son langage); car l'être de l'écriture (le sens du travail qui la constitue) est d'empêcher de jamais répondre à cette question: Qui parle?
Ibid, p.134

Travers: écrire classiquement après le Nouveau Roman, pas dans un pâle en-deça, mais dans un vertigineux au-delà.

QUE POURAIT ÊTRE UNE PARODIE QUI NE S'AFFICHERAIT PAS COMME TELLE ?
Renaud Camus, Été, p.130

                                   ************

ajout le 12 août 2007

Le journal de l'année 1976 est paru fin mars 2007. A l'origine non destiné à la publication, il fournit les références d'un certains nombres de phrases qu'on retrouve dans les Églogues. Il donne aussi quelques explications; en particulier il confirme mon intuition:

— [...] C'est d'une ironie qui ne s'affiche pas, presque secrète.
— Mais c'est ça, ne vous gênez pas: volez toutes mes plus chères théories!

Renaud Camus, Journal de Travers, p.605

                                   ************

Quelques années plus tard, Roland Barthes par Roland Barthes s'est avéré une source importante de citations.

Notes

[1] En fait, citation de RB par RB, p.90

[2] Maurice Blanchot, Le Livre à venir

[3] En 2010, je sais qu'il s'agit d'une phrase de Robbe-Grillet à Cerisy.

[4] Gogol, Journal d'un fou

[5] RB par RB

[6] RB par RB

[7] RB par RB

[8] Edmond Jabès, Le soupçon, le désert

[9] C'est moi qui souligne

Identité d'identités : ça me rappelle quelque chose

Mais nous n'en sommes pas à ce degré d'intimité, M. le sous-préfet et moi : c'est un farouche lecteur de Saint-Simon, et il est intraitable sur les question d'étiquette. Accessoirement, à la suite d'une confusion entre deux château de Plieux dans son arrondissement, il est persuadé que je suis l'ancien mari de Raquel Welch.
[...]
[11] A la suite de la même confusion (source inépuisable de pataquès), et tandis qu'on les attendait ici, l'année dernière (747), trente tableaux et sculptures de Miró ont été livrés dans un château qui ne s'attendait à rien moins. Je n'ose imaginer de qui, par ma faute, le propriétaire de ce château passe pour être l'époux, ou l'ancien mari, auprès de M. le sous-préfet et d'autres...

Vaisseaux brûlés 337 et note 11

L'affaire de la pochette

Voici, extrait du site de Renaud Camus, la réponse d'un journaliste de "Têtu" expliquant le refus de publication d'un entretien avec RC :

La fin de cet entretien ne peut pas être publiée dans Têtu. Je cite : «Avez-vous voté Le Pen aux dernières élections présidentielles ? – Absolument pas. Je n'approuve pas du tout ses pochettes de veston. Vous me direz que c'est un détail, mais tout de même...»
C'est moi qui souligne "c'est un détail", car dans votre bouche et en réponse à une question sur Jean-Marie Le Pen, ce "détail" produit un effet de sens totalement obscène, puisqu'on pense immédiatement à Le Pen lui-même, qui juge que l'existence des chambres à gaz est un détail de l'histoire de la seconde guerre mondiale (ce qu'elle n'est pas, contrairement à ses pochettes, qui sont infiniment moins importantes que ses idées, dont vous ne dites rien).


J'ai découvert cet entretien avec étonnement en août 2002. Je venais de finir Buena Vista Park, livre épuisé emprunté à la bibliothèque de Paris. Or dans ce livre ce trouve ces quelques lignes:

  • Hypocrisie

Imaginez le contexte et les explications nécessaires pour rendre tolérable, si c'est possible, l'affirmation suivante: qu'Untel a des cravates trop monstrueuses pour gouverner la France.

Renaud Camus, Buena Vista Park, p.30

  • Sainteté

Ne pas donner de signe, ne rien expliquer, renoncer à paraître, refuser de se justifier, ces abstentions vont de pair avec la plus grande maîtrise bathmologique (mais elle n'en sont pas la marque, ce serait trop facile, de sorte qu' on ne sait jamais.
Rapprocher cela de certaines sagesses orientales; ou de la tradition héroïque : le héros, ou simplement le gentleman, ou même l'épouse vertueuse, accusés de félonie refusent de se justifier. Etc.

Une sainteté bathmologique?

Ibid., p.22

Ainsi donc, Renaud Camus s'était trouvé dans un contexte tel qu'il avait pu mener son expérience à bien... J'étais partagée entre le rire et l'étonnement: aucun "vieux" lecteur ne s'en était-il aperçu?
(A leur décharge, précisons que Buena Vista Park était alors difficile à trouver. Aujourd'hui, il est (plus ou moins légalement, mais Hachette/P.O.L ayant disparu, il est difficile de savoir qui disposent des droits) en ligne.


De cette expérience je tirai deux conclusions : Renaud Camus était capable de se taire, de faire des private jokes sans jamais les partager. Prétention ou humour ou goût pour la victimisation, il n'avancerait aucune explication à décharge.
D'autre part il fallait tout lire et ne compter sur personne : les recoins recélaient des explications, il fallait les trouver, les comprendre, les lier.

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