Billets qui ont 'lecteur' comme mot-clé.

Anthologie du tricot

9 septembre 1937,
Beverly Wilshire Hotel, Beverly Hills, Californie

Chère Lilishka,
[…]
Life a publié des photos de toi lors d'un week-end chez les Kaufman: l'une n'est pas très réussie, celle où tu joues au tennis, sur l'autre, celle où tu tricotes, tu es à ton avantage. J'en déduis donc, finalement, que tu as le profil de la femme au foyer.
[…]

Tendrement à toi,
Dash

Dashiell Hammett, La mort c'est bon pour les poires, Allia 2002, p.133

Lettre d'amour

26 novembre 1934,
18904 Malibu Road, Pacific Palisades, Californie

Ma chérie -
C'est moi trucmuche, et je t'aime vraiment très fort.
Je n'ai rien de plus à ajouter que ce que je t'ai raconté au téléphone, excepté que je t'aime toujours énormément et oserais-je demander que tu fasses de même; tu ne crains rien à essayer.
Je suis en train de lire le nouveau livre de Millay et un roman en français —Les Loups— et la dernière publication de Waldo Frank, et tout cela a été de lecture fort agréable sans être bouleversante et je t'aime très fort.
Alfred m'ennuie avec ses supplications concernant The Big Knockover, qu'il voudrait sortir sous forme de livre, avec un avant-propos la présentant comme une œuvre de jeunesse écrite il y a fort longtemps. Il prétend être harcelé par mes lecteurs — ah les chiens! — et moi je t'aime très fort, mais je ne pense pas le laisser faire.
A présent je vais retenter le coup — toujours en t'aimant très fort — et me remettre à l'écriture de lasuitedelintrouvable, ça n'avance pas vite en ce moment, mais je m'attends sous peu à être galvanisé par l'enthousiasme inconditionnel de Hunt Stromberg.

Je t'aime très fort.
Dash

Dashiell Hammett, La mort c'est bon pour les poires, Allia 2002, p.108

Commençons

Désespérant de résoudre ces questions, je les laisse en suspens. Naturellement, le lecteur perspicace a déjà deviné que tel était mon but dès le début, et il m'en veut de perdre un temps précieux en paroles inutiles. […] Voilà ma préface finie. Je conviens qu'elle est superflue; mais, puisqu'elle est écrite, gardons-la.
Et maintenant commençons.
L'auteur.
Dostoïevski, les frères Karamazov, Pléiade 1952, préface p.2

Tout à fait l'impression que j'ai désormais en lisant Renaud Camus

(Quand j'écris: "lire Renaud Camus", comprendre les "vrais" livres, pas les conférences données devant des auditoires d'extrême-droite ou les anthologies de communiqués du PI (en résumé, pas ce qui mène désormais RC à souhaiter avoir le succès de Dieudonné (cf l'entrée du journal du 6 mai 2013). Mon Dieu, que nous sommes loin du temps où les références étaient Chateaubriand, Nabokov ou Claude Simon.) (Et j'imagine déjà Renaud Camus s'exclamer: «Mais ce n'est pas du tout ce que j'ai écrit, ce que j'ai écrit, c'est que…». C'est toujours son excuse: nous déformons ses paroles, nous ne le comprenons pas (ce qui sous-entend que nous sommes soit stupides (hébétés), soit malveillants). Mais il est également possible que nous le comprenions mieux que lui-même (je songe à ce texte d'Emmanuel Carrère qui m'avait tant plu quand je l'avais découvert (c'était en août 2002, tout au début de ma lecture de RC): «Au fond, la limite de Renaud, c’est qu’il croit qu’il n’a pas d’inconscient». Or jamais l'inconscient n'a paru parler plus fort, crier presque: «Regardez-moi! Regardez-moi!»))).

J'en viens donc à cette impression annoncée en titre :
Le texte, orphelin de son père, l'auteur, devient l'enfant adoptif de la communauté des lecteurs. Incapable de se porter secours à lui-même, il trouve son pharmakon dans l'acte de lecture. Mais cela ne pas sans conflit, comme je vais l'esquisser trop brièvement. La conjonction entre écriture et lecture n'est pas une accolade tranquille.

Paul Ricœur, "Eloge de la lecture et de l'écriture", in Etudes théologiques et religieuses 64, 1989, P.403
Quand je "lis Renaud Camus" (les guillemets pour reprendre les parenthèses ci-dessus), j'ai l'impression désormais de prendre soin d'un enfant abandonné par son père parti courir la gueuse politique.

Serons-nous, lecteurs, assez forts pour défendre cet enfant contre son père? Je me sens démunie. Il va y falloir beaucoup de temps, d'efforts et de courage. Certains pensent me réconforter en me disant des choses du style «Mais non, on le lira encore, regarde, on lit Drieu La Rochelle».
Mais moi je ne rêvais pas de Drieu La Rochelle pour [l'œuvre de] Renaud Camus, mais de [la reconnaissance accordée à] Gide ou de Claude Simon (oui, surtout Claude Simon, à cause de l'invention d'un nouveau type non-narratif).

Les textes ont conservé leur valeur, mais qui les lira, et quand, et pour leur faire dire quoi ?

Un lecteur désespéré ou une interprétation un peu rapide?

Mais les livres des prophètes furent aussis lus et transmis à l'école, faute de quoi l'épilogue du livre d'Osée, dû à un lecteur désespéré par les difficultés grammaticales du texte, resterait incompréhensible (Os 14, 10: «Qui est suffisamment sage pour saisir tout ceci, qui est si intelligent pour le comprendre?»)

Ernst Axel Knauf, "Les milieux producteurs de la Bible", in Introduction à l'Ancien Testament, p.125

Renaud Camus - Kråkmo, marginalia VII

Reprise du commentaire de Kråkmo.

Page 174 : ne pas manquer le parasol pas Kronenbourg. «Mais je n'ai rien du tout contre l'idée du toit, et pas du tout l'intention de m'étendre là-haut sous des parasols Kronenbourg.»

Pages 175 et suivantes : pages très intéressantes sur Valéry Giscard d'Estaing, sur son discours lors de la visite traditionnelle des candidats à un fauteuil à l'Académie: son opinion sur l'évolution de la place des juifs en France, l'origine de leur mal-être en France depuis les années 60, une anecdote sur le cardinal Lustiger, (et la paranoïa de Renaud Camus: «Pourquoi rapporté à moi, out of the blue?»), l'absurdité de toutes les formes de gouvernement, sa passion pour sa propre généalogie:

Valéry Giscard d'Estaing, à mon avis, est atteint d'une folie très localisée, très bien circonscrite, qui ne mord pas du tout sur le reste de ses facultés intellectuelles et ne nuit en rien à sa belle intelligence quand elle s'exerce en d'autres domaines. Mais, dans ce domaine-là, il est fou: je pense aux questions généalogiques, à sa propre généalogie (et à celle de sa femme, je crois bien). Sur ce point il ressemble à Charlus quand il l'y amène, tirée par les cheveux comme Brunehaut: tout à coup, on a devant soi un dément qui est tout entier parlé par sa passion.
On s'est beaucoup moqué, lorsqu'il était président, de sa prétention à descendre de Louis XV des deux côtés (de son côté et celui de sa femme, peut-être). Ce thème est tellement associé, de façon assez caricaturale, à sa personne qu'on imaginerait qu'il ferait tout pour l'éviter. Or c'est tout le contraire. [...]

[...] Et pourquoi était-il tellement intéressé [par des détails sur un manoir qui aurait eu un lien avec Pascal]? Parce que Pascal, figurez-vous, je descends de lui des deux côtés.

Et cette phrase merveilleuse, qui pensa me mettre à genoux:

«J'ai tout le sang de Pascal dans mes veines.»

Renaud Camus, Kråkmo, p.177-178

Renaud Camus continue sur le rachat possible ou probable, la rumeur de rachat, du château d'Estaing par Valérie Giscard d'Estaing:

Toute sa vie cet homme a été moqué pour ce nom d'Estaing qu'un arrêt de je ne sais quel tribunal, en 1923 si ma mémoire est bonne, autorisa son père à accoler à celui de Giscard. [...]

Or, au soir de sa vie, l'homme n'en démord pas. Il donnera raison à son père. Quel triomphe, à l'intérieur de son système (ce système que je crois fou, et je suis bien placé pour le juger tel), que de s'assurer la maîtrise de ce château dont les Estaing, les "vrais", tiraient leur nom! Quelle obstination il a dû falloir pour en arriver là, à ce triomphe qui n'en est un que pour quelques voisins de folie, et à tous les autres témoins paraît ridicule, ou seulement vain, inexistant (un peu comme pour l'Académie française)!

Et lui-même doit bien le savoir, que c'est fou. Mais peu importe, c'est toujours: je sais bien, mais quand même.

Ibid, p.178-179

Bien sûr, on peut se demander s'il est bien correct (poli, de bon ton, respectant les règles élémentaires de la discrétion) de raconter ainsi une conversation privée. Mais est-elle réellement privée si elle s'inscrit dans un processus officiel, et surtout, comment regretter un tel témoignage à la fois sur la façon dont se déroulent les visites pour l'élection à l'Académie française et sur un personnage de la vie politique française? Dans cinquante ans, ce sera très précieux. (Est-ce que cela justifie tout? Je ne sais pas. Il y a une certaine violence dans le journal, ce n'est pas la première fois que je le note. D'un autre côté... quelle importance, à moyen terme, à long terme, s'agissant de la durée d'une œuvre?)

Et c'est avec les lignes suivantes que j'ai pris conscience que selon la description que Renaud Camus donnait de la vie de grantécrivain, il était, d'après mes critères, ma définition venue de je ne sais où, un artiste, et non un intellectuel (et j'en suis restée toute étonnée, car pour moi la vie enviable est celle d'intellectuel, pas celle d'artiste): rien d'une austère rigueur, mais un certain faste, une certaine exposition aux regards, une certaine reconnaissance.

Je l'écrivais hier ou avant-hier, j'étais persuadé à vingt ans, et encore à trente, et encore à quarante, et peut-être même à cinquante (mais sans doute commençais-je à trouver que le destin prenait son temps...), que j'allais mener la vie de grand écrivain, telle qu'elle se concevait encore dans les années cinquante et telle qu'un Robbe-Grillet l'a plus ou moins menée, il me semble: voyages continuels, invitations universitaires, doctorats honoris causa, décorations, académies, intimités avec les autres grands écrivains du monde, avec les grands peintres fameux du moment, les compositeurs, les ministres, les chefs d'État férus d'art et de littérature.

Ibid, p.181

Et la folie, encore, mais cette fois-ci partagée, qui serait l'autre nom de l'illusion:

Si l'on tient compte de ceux [les lecteurs] de ceux qui ne se manifestent pas, peut-être peut-on en évaluer le nombre à une centaine — non, ce me semble beaucoup: car je parle ici des lecteurs qui semblent partager la folie dont je souffre souvent, celle de me prendre pour un grantécrivain. Certains parmi ces lecteurs-là sont même bien plus gravement atteints que moi de cette démence. Leur délire est dangereux, car il est terriblement communicatif: il renforce le mien et réentreprend chaque de le persuader qu'il n'est pas du tout un délire, puisqu'il est partagé (oui, mais par quinze personnes, cinquante, cent?).

Ibid, p.183

Journal d'un voyage en France : billets créés et billets mis à jour

Des billets mis à jour

Hypothèse de travail

[...] la naissance du lecteur doit se payer de la mort de l'auteur.

Roland Barthes, derniers mots de "La mort de l'auteur", in Le Bruissement de la langue, p.69

L'un des drames de Camus quand il a commencé à écrire (soit les trois premiers tomes des Églogues) pourrait être d'avoir tué l'auteur pour découvrir qu'il n'y avait pas de lecteur (puis Tricks, puis Journal d'un voyage en France: quoi de plus auteurisé? et lu, et vendu.)

Lire

Mais peut-être faut-il le rappeler: la lecture est un bonheur qui demande plus d'innocence et de liberté que de considération. Une lecture tourmentée, scrupuleuse, une lecture qui se célèbre comme les rites d'une cérémonie sacrée, pose par avance sur les livres les sceaux du respect qui le ferment lourdement. Le livre n'est pas fait pour être respecté et «le plus sublime chef-d'œuvre» trouve toujours dans le lecteur le plus humble la mesure juste qui le rend égal à lui-même. Mais, naturellement, la facilité de la lecture n'est pas elle-même d'un accès facile. La promptitude du livre à s'ouvrir et l'apparence qu'il garde d'être toujours disponible — lui qui n'est jamais là — ne signifie pas qu'il soit à notre disposition, signifie plutôt l'exigence de notre complète disponibilité.

Maurice Blanchot, Le Livre à venir

Le lecteur improbable

Au demeurant, les chances étaient minces pour que les livres abandonnés trouvassent un lecteur auquel ils pussent apporter quelque chose — si minces, même, qu'en entretenant l'espérance que s'opérât une telle transmission, on entrait dans la perspective du miracle.

Renaud Camus, Loin, p.156



A rapprocher de cela.

Le journal qui rend fou

«Cher Renaud,

«Permettez que je vous appelle Renaud; en fait, avec mon mari, on se sent tellement proche de vous de vos préoccupations et de vos pensées, que l'on se surprend à dire "oh, ça plairait à Renaud ça" ou le contraire, et mon mari m'a même avoué en riant hier soir qu'il ne pouvait plus croiser un brun moustachu et poilu sans penser à vous, c'est vous dire!;

Renaud Camus, L'Isolation, p.409

Dans d'autres journaux, Renaud Camus estime qu'il reçoit environ trois fois plus de courriers de lecteurs que les autres écrivains.

J'ai coutume de penser que le journal rend fou.
C'est une demie-plaisanterie : c'est un diagnostic que j'ai porté il y a longtemps sur les intervenants / interventions sur le forum de la SLRC, mais cela peut s'appliquer à de nombreux lecteurs du journal.

Le journal donne une impression de proximité, une impression d'identité sur certains points (si vous êtes gay, ou seul, ou amoureux, ou aimant les symphonies de Bax, ou Rome, ou les chiens, ou ayant mal aux dents, ou aux couilles, ou ayant un conjoint de trente ans de moins que vous, ou une mère âgée qui profite de vous, etc).
Les gens perdent alors toute mesure et viennent s'épancher soit sur le forum, soit par mail, et bien entendu commettent des bourdes en étant trop familiers, en manquant de tact, en oubliant que l'homme RC n'est pas tout entier dans son journal, et que même s'il y était tout entier, le fait même qu'il raconte son intimité oblige par réciprocité à encore plus de distance, plus de formalisme.

C'est une étrange impression que de serrer la main à quelqu'un dont vous connaissez les détails de la vie sexuelle et médicale (par exemple) alors qu'il ne sait rien de vous (expérience que j'ai renouvelée depuis avec des blogueurs). Cela demande beaucoup de retenue, il me semble; cela demande de faire comme si on ne savait rien, ne pas demander des nouvelles de la santé de son interlocuteur, de sa chaudière ou de sa mère, et ce d'autant plus que ce qu'on vient de lire qui suscite curiosité ou empathie date de deux ou trois ans au moins. (Un ami me racontait qu'un lecteur avait coutume de réagir au journal comme si les faits relatés dataient de la veille ou du jour même, et par exemple d'envoyer un chèque du montant des impôts à payer tandis que ceux-ci avaient dû être réglés depuis deux ans).
Plus quelqu'un se dévoile, plus il me paraît naturel de se montrer discret.

Pour le critique se pose un problème éthique: peut-on utiliser contre un homme les mauvaises pensées ou actions qu'il expose dans son journal pour porter sur lui un jugement moral? D'une part le procédé est désagréable (puisqu'il consiste à profiter d'aveux librement consentis, d'une confiance accordée), d'autre part le journal est déséquilibré: le journal est toujours un portrait à charge, l'auteur dépeint ses mauvaises actions, ses mauvaises pensées (met-il une joie perverse à se décrire sous son mauvais jour?), ce qui l'attriste, ce qui l'énerve, ce qu'il aime, ce qui le rend joyeux, ou heureux, mais omet systématiquement — ce qui va de soi naturellement — ses bons mouvements ou ses actes de générosité (je suis persuadée par exemple que nous n'aurions rien su des parts de gâteaux achetées aux jeunes filles pour financer leur voyage en Grèce si Renaud Camus n'avait pas souhaité récriminer contre elles (L'Isolation, p.520)).
Oui, bien sûr, il ne faut pas éviter ce type de lecture et de critique. Cependant ce genre d'analyses n'a pas sa place sur des forums et doit être réservé à des articles ou à des livres.

Les livres sont des bouteilles à la mer

Il me semble, si vous permettez, que la littérature, qui est toute pétrie de perte, dont la perte est la matière même, doit s'accommoder de ces pertes postales, ou du moins de leur possibilité. Les livres sont des bouteilles à la mer. Qu'ils se perdent, dans un monde où tout est fait pour qu'ils n'atteignent jamais la moindre plage ni ne trouvent leur chemin, c'est de très loin le plus prévisible de leurs sorts envisageables. Le miracle est qu'ils atteignent un jour quelque lecteur.

Renaud Camus, Le Royaume de Sobrarbe, p.321

24 février 2009 : Le lecteur comme chasseur

Il m'a semblé retrouver un peu du Compagnon que j'aimais, celui qui défrichait de grands pans de territoires et ouvrait des perspectives en nous emmenant en promenade.
Ce sont toujours des notes jetées, sans tentative de reconstitution de liens logiques et enchaînements. Voir le travail enrichi de références de sejan.

Ah si: un peu choquée d'apprendre qu'un auditeur a demandé à Compagnon le sens d'
aporie. Il existe encore quelques bons dictionnaires.


Lacan, pour définir le rapport signifié/signifiant, autrement dit le rapport sens/son, parlait de deux surfaces mobiles instables, reliées par des chevilles qui limiteraient ce flottement représentant la relativité générale de l'objet et du sujet. Cette représentation suffit à définir le symbolique.

On se souvient de Montaigne:
Le monde n'est qu'une branloire perenne : Toutes choses y branlent sans cesse, la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d'Ægypte : et du branle public, et du leur. La constance mesme n'est autre chose qu'un branle plus languissant. Je ne puis asseurer mon object : il va trouble et chancelant, d'une yvresse naturelle. Je le prens en ce poinct, comme il est, en l'instant que je m'amuse à luy. Je ne peinds pas l'estre, je peinds le passage : non un passage d'aage en autre, ou comme dict le peuple, de sept en sept ans, mais de jour en jour, de minute en minute. Il faut accommoder mon histoire à l'heure.

Montaigne, Essais, tome III, chapitre 2, Du repentir.
Cependant, un peu plus bas, Montaigne ajoute que chaque homme porte en l'humanité entière en lui.
Un discours sur soi est possible car quelques points d'attache existent, et c'est suffisant (au sens "juste ce qu'il faut").
Lacan appelait ces points d'attache d'un terme de broderie, les points de capiton.
(Ici, citation de Gide parlant dans son autobiographie du fauteuil dans lequel il lisait enfant: «l'intumescence des capitons»).


Stendhal. Nous avons qu'il y avait peu de honte en lui puisqu'à chaque instant il était un autre homme. Il n'y a que dans la chasse du bonheur que Stendhal se reconnaît (je n'ai pris que des notes, et je suis en train de les résumer: il ne se dit vraiment pas grand chose).

Stendhal n'écrit que des épisodes, des tentatives d'autobiographies sous différents pseudonymes.

Helvétius : «Chaque homme recherche son intérêt.»
devient chez Stendhal : «Chaque homme recherche son plaisir.»
Hyppolite Babou, un ami de Baudelaire qui a décrit le caractère de Stendhal, attribue cet aphorisme à Stendhal: «Chaque être intelligent jeté sur cette terre s’en va chaque matin à la recherche du bonheur».
Cet aphorisme est confirmé par Stendhal dans des brouillons de réponse à l'article de Balzac sur La Chartreuse de Parme.
On se souvient de Virgile dans les Églogues : «Trahit quemque sua voluptas.» (Chacun est entraîné par son penchant) ou Proust dans Sodome et Gomorrhe: «Tout être suit son plaisir».
Ainsi donc, nous aimons toujours de la même manière, comme le montre par exemple l'histoire de Manon Lescaut.
Thibaudet remarquait que dans la chansons de gestes, il n'y avait pas développement, mais insistance: les laisses répétaient les mêmes motifs.
Même remarque à propos de Proust: le narrateur découvre qu'il a poursuivi toutes les femmes de la même manière avec la même fin malheureuse, le modèle de cette femme étant d'ailleurs imaginaire:
[…] mon sort était de ne poursuivre que des fantômes, des êtres dont la réalité, pour une bonne part, était dans mon imagination ; il y a des êtres en effet – et ç’avait été, dès la jeunesse, mon cas – pour qui tout ce qui a une valeur fixe, constatable par d’autres, la fortune, le succès, les hautes situations, ne comptent pas ; ce qu’il leur faut, ce sont des fantômes.

Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe, Pléiade (1957) tome II, p.1012
Proust suivant la duchesse de Guermantes dans les rues fait la même chose que Stendhal poursuivant Mlle Kubly (dans Vie d'Henry Brulard).


Pour certains théoriciens du récit, l'ancêtre du récit, c'est le récit de chasse.
C'est l'idée de Terence Cave, dans Recognitions, qui signifie "reconnaissance". C'est la figure de tout récit, celui qu'Aristote appelle anagnorisis, le moment où l'on se dit «C'était donc ça».
Le paradigme cynégétique du récit a été utilisé par Carlos Guinzburg dans un articles, "Traces", en 1979. Pour lui, tout lecteur est un chasseur. Le modèle de la lecture, c'est la chasse. Il y a un territoire, des indices, des signes à déchiffrer (on rejoint le cours d'il y a deux ans).
La variante moderne du chasseur est le détective.
Ulysse est le modèle du chasseur/lecteur/détective. Il a l'art de la détection à partir d'un détail.

Ainsi, dit Compagnon, on raconte une vie de la même façon: en se mettant à la chasse aux indices pour donner du sens.

Pour Guinzburg, le chasseur fut le premier à raconter une histoire car le premier capable de déchiffrer les signes.

Le premier lecteur de lui-même, à la recherche de signes, fut Montaigne.
Le modèle de l'individu moderne, c'est le lecteur solitaire et silencieux qui interprètent les signes couchés sur le papier.

On n'a pas encore mesuré quelle sera la conséquence de la fin du livre sur la subjectivité.

(Mais de quoi parle-t-il? Du cinéma, de la BD? d'internet? Toute personne ayant lu The Watchmen sait que la BD ne signifie pas la fin de la chasse, et toute personne pratiquant internet sait que le territoire de chasse est désormais en expansion d'heure en heure, et que c'est l'habileté à s'y déplacer qui fait les meilleurs chasseurs. Quelles conséquences sur la subjectivité?)

Edgar Allan Poe

« Avec lui commence l'histoire de la littérature policière. Edgar Allan Poe a non seulement créé le récit policier mais aussi le lecteur de récit, c'est-à-dire méfiant, soupçonneux à l'égard de ce que l'auteur écrit. »

Jorge Luis Borges

Cruauté du diariste

A l'origine, je déposai un message qui se voulait humoristique sur le site de la SLRC. RC y répondit sous un faux nom (transparent à mon avis, mais pas pour tout le monde visiblement). Il faut dire qu'il avait eu la femme de Finkiekraut en larmes au téléphone, suite au passage notamment sur la note de restaurant trop salée. La discussion s'envenima, avec comme toujours Rémi dans le rôle du procureur et moi dans celui-ci de l'avocat de la défense.


Il faut maintenant l'avouer : la Slurp avait soudoyé L. afin qu'il envoie Renaud Camus consulter la neurologue au Jérusalem en cuivre martelé, avec pour seul objectif de permettre à l'assistante de placer cette phrase impérissable : «Il devrait écrire sur lui-même, puisqu'il dit qu'il est écrivain.»
Elle s'est parfaitement acquittée de sa tâche, nous pouvons enfin le vérifier (trois ans dans l'angoisse de savoir si le canular porterait ses fruits.)
A propos, je me demande si la Slurp a bien pensé à offrir, comme promis, un exemplaire du Sommeil de personne à la neurologue. Il fera bon effet dans sa salle d'attente.

Quant à l'attitude d'Agnès Pébereau, elle s'explique très simplement : imaginons Superman en train de lire Les trois mousquetaires. Volerait-il au secours de d'Artagnan? Non, n'est-ce pas, cela lui gâcherait tout son plaisir.

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Message de Arsène du Pin-Chambly (RC) déposé le 31/03/2004 à 09h05 (UTC)

Pauvre L… Heureusement qu'il ne lit pas vraiment…

Sujets de dissertation : Quels sont les personnages du Sommeil qui ont le plus de motifs d'être fâchés ? Lesquels le sont en effet ? Le livre est-il cruel ? L'auteur est-il ingrat ?

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Message de VS déposé le 31/03/2004 à 10h10 (UTC)

Je pense que les yaourts seront furieux.

Quels sont les remords de l'auteur qui nous paraissent les moins fondés? Les regrets qui nous paraissent les plus douloureux? Les scrupules que nous partagerions?
Oh cette phrase «Et je crains que dans le cas de Marcheschi, ce qu'il ait pu faire de plus funeste à sa carrière, c'est précisément de prendre ma défense.»

Il y a des phrases qui n'ont l'air de rien, mais qui doivent faire mal quand on les lit, ainsi la remarque sur le succès de librairie du père de Christian Combaz.

«Je dois être le seul écrivain à gagner trente mille francs par mois pour des livres qui se vendent à quelques centaines exemplaires.» A Plieux, j'ai entendu que ce genre de phrases suscitait pas mal de rancœur chez les autres écrivains de l'écurie POL, ceux en particulier dont le succès, mathématiquement, financent Renaud Camus. D'où cette conclusion: Camus n'aide pas beaucoup son éditeur. Mais bon. N'en faire qu'à sa tête.

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Message de VS déposé le 04/04/2004 à 04h50 (UTC)

Quels sont les personnages du Sommeil qui ont le plus de motifs d'être fâchés ? Lesquels le sont en effet ?

A bien y réfléchir, ces questions peuvent être lues selon deux points de vues opposés (et comme souvent, non incompatibles): s'agit-il pour l'auteur de se demander avec angoisse quelles connaissances, quels amis, il aura réussi à s'aliéner cette fois encore dans son projet fou de tout noter, ou s'agit-il d'une épreuve, ou d'un piège, pour les-dits amis et connaissances de l'auteur, dont celui-ci observe maintenant —avec amusement, curiosité, angoisse? — lesquels la surmonteront, lesquels succomberont? (Et s'il s'agit de la deuxième partie de l'alternative, nous pouvons dire : oui le livre est cruel.)

Cette réflexion m'évoque irrésistiblement: «[…] voué à une solitude qui le définit aussi comme écrivain, ne consentant à être lu que par qui lui ressemble, testant et décourageant sans relâche les candidats ("Ah, vous croyez être un lecteur fidèle ? Et si je vous balançais L'ombre gagne entre les dents ?"), élevant autour des livres où il persévère dans son être un cordon sanitaire de private-jokes et de précautions dissuasives […]»


L'ambiguïté, la terrible ambiguïté, réside en ceci : il semble bien que sont protégés par l'anonymat, le déplacement topographique et patronymique, les personnes qui ne le lisent pas, ou que l'auteur ne fait que croiser: L., son amie neurologue, etc. Mais dès que vous entrez dans le cercle des habitués, des fréquentations, des intimes, l'auteur vous éclaire de la même lumière qu'il s'éclaire lui-même.

Si l'on refuse ce jeu, que reste-t-il comme choix? Ne pas approcher l'auteur, ne pas lire les Journaux, écrire un contre-journal? Le livre est cruel, et l'auteur joue sans doute davantage au chat et à la souris qu'il n'accepte de le reconnaître. Nous lui accorderons la circonstance atténuante suivante: c'est que son entourage sait ce qu'il risque, et que certains, parfois, sont eux-mêmes étrangement fascinés par les journaux et ce qu'ils recèlent et dévoilent de "mauvaises pensées".

Ce jeu à mon sens n'est possible qu'à une condition, morale : accepter et comprendre que les gens se fâchent. Ils n'ont pas failli à l'épreuve, ils ont tout simplement une conception de la vie qui fait passer l'amitié, la courtoisie, le droit au secret, devant les exigences d'un journal absolu dans lequel après tout ils n'ont pas demandé à paraître.
La preuve est faite, en tout cas, qu'au moment de l'"affaire Camus" la question n'était pas du tout de décider si ce que j'avais noté à propos du "Panorama" était juste ou ne l'était pas; mais seulement d'établir s'il était opportun, ou non, de le noter.
Renaud Camus, Sommeil de personne, p.457


La loi selon laquelle les attitudes des uns et des autres pendant l'"affaire" était exactement dépendante de ce que j'avais pu dire d'eux dans mon journal ou ailleurs n'a connu pratiquement aucune exception.
Ibid, p.479


[…] je veux tenir ma liberté d'expression de la parfaite innocence de ce que j'ai écrit et de ce que je puis avoir à écrire, et non pas du droit d'écrire tout et n'importe quoi.
Ibid, p.525


Autre nœud : si ce qui est écrit est vrai, cette vérité devrait être éternelle, indépendamment de qui l'énonce.
Or la façon dont les uns et les autres ont choisi leur camp n'a pas dépendu de la vérité de la phrase (est-elle juste, est-elle fausse), mais de la façon dont ils avaient été traités par l'auteur de la phrase dans ses précédents journaux ou ailleurs.

Hypothèses:
1. Les personnes égratignées ou maltraitées par le journal en ont profité pour se venger de ce sale type (l'auteur).
2. En toute bonne foi, les personnes égratignées, se sentant victimes d'une injustice, et considérant que l'auteur a dit n'importe quoi à leur sujet, ont considéré qu'il était probable qu'il soit également en train de dire n'importe quoi à propos du "Panorama".

La vérité a été trahie au profit de l'amour-propre. La grande vérité et le petit amour-propre.
Mais il est bien difficile de faire passer la vérité avant son amour-propre.

Jeu croisé de trahisons : l'entourage se sent trahi par les égragnitures, non par ce que ces égragnitures ont de juste ou de faux, mais par leur caractère public, accordant dans le même mouvement le statut d'arbitre du bon goût à Renaud Camus. En retour, l'auteur est trahi à son tour dans la confiance qu'il portait à son entourage, et plus grave, dans la confiance qu'il accorde à la vérité de toujours triompher (mais la vieille taupe creuse toujours…). Un même jeu, mais aux conséquences sans commune mesure.

Je suis souvent étonnée, et un peu gênée, par l'espèce de terreur qui semble régner autour de Renaud Camus. L'inviter chez soi? Et s'il allait trouver la soupe trop salée, et le Nu bleu de Magritte d'une banalité affligeante? Sans compter les erreurs de syntaxe…
Et pourtant. Sans parler de ma propre expérience, je pourrais citer différents témoignages portant sur sa gentillesse, son attention… Alors que se passe-t-il dans l'alchimie du journal?

Ou faudrait-il afficher, à titre préventif, son mauvais goût, son inculture, son manque d'éducation? Tiens, c'est une idée. Une sorte de vaccin: écrivez ce que vous voulez, ça m'est égal, je suis pire.
Ou encore (et plutôt, tout de même), reconnaître (reconnaître pour dépasser, bien sûr. Mais peut-on faire l'économie du premier mouvement, reconnaître, admettre? N'est-ce pas précisément ici que va se nouer le désir, sur le manque?) son mauvais goût, son inculture, son manque d'éducation? Dépasser le complexe. Je suis cela. Dépasser, c'est-à-dire, d'abord, rester en deça du paraître. Revenir à l'être, l'accepter, pour pouvoir ensuite, seulement ensuite, le travailler. Ici il faudrait parler du snobisme. Je n'ai plus le temps.

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Ma réponse à RP (en italique, ses phrases)

Et si j'écrivais : "la question n'était pas du tout de décider si ce que j'avais noté à propos de Renaud Camus était juste ou ne l'était pas; mais seulement d'établir s'il était opportun, ou non, de le noter"?

Il me semble que c’est exactement ce que certains ont essayé de vous dire. La vérité est invivable. D’une certaine façon, Renaud Camus en est la preuve. Il paie le prix fort son exigence de vérité («Cette haine ne finira-t-elle jamais?», quelque part dans Sommeil de personne).

Et donc pour répondre à "était-il opportun de le noter", je vous rappellerais les mots de Jacqueline, il y a presque un an: "Il me semble que tout cela manquait de bienveillance.
La forme, donc. Votre style est si naturellement emporté qu'il faut un peu d'habitude pour passer outre. (Et si naturellement provocant: ce message, par exemple… Que faites-vous? Me mettriez-vous à l’épreuve, à l’épreuve de la parole qui tient bon, qui ne se dérobe pas ? Vous sous-estimez mon inconscience et mon goût du défi. (Ou si l’inverse ? Joueriez-vous de cela ? Manipulation ?))

D'autre part, je ne sais pas exactement à quoi vous faites référence lorsque vous écrivez "ce que j'avais noté": s'agit-il du parti en général, de la fiscalité en particulier? A l'époque (mais je n'ai pas vécu le débat en direct, je suis arrivée sur le site peu après), il m’a semblé que vous preniez ce parti comme une offense personnelle: mais pourquoi donc? Ou que vous étiez vexé que l'on traite avec tant de légèreté un sujet qui était votre domaine d'excellence (les finances publiques): cela en valait-il vraiment la peine?

Encore un peu de courage belle VS et vous oserez peut être évoquer l'hypothèse du Journal comme jouissance de la rupture, et de vous interroger sur son origine, son sens.
Courage, lâcheté, trahison… Que l'œuvre de Renaud Camus oblige à peser ces mots si peu employés de nos jours n'est pas le moindre de mes étonnements, et l'une des sources de son charme (sens fort: sortilège et enchantement).
Encore beaucoup de méditation, de réflexions, d'articulations… Pondération, dans tous les sens du terme. Avouons-le, j'ai du mal avec le Journal, le principe du Journal. J'ai du mal à trouver la bonne distance. Qu'est-ce qu'un journal écrit pour être lu, quand moi-même n'ai jamais pu en tenir un de peur d'être lue? (Insiste en moi l'idée, ces derniers temps, que ce site pourrait bien me servir de journal. Quand je pense que certains prennent la peine de tenir un blog…)

«Jouissance de la rupture». Je ne le ressens pas comme cela. Je parlerais de jouissance du risque. Prise du risque de ne plus plaire, de dé-plaire. Et non pas jouissance, à la réflexion, douleur du risque qu’on ne peut s’empêcher de prendre, tentation irrésistible, pour savoir, savoir, oui ou zut, ce qu’il en est exactement de soi-même et des autres.
(Ici, je noterais une évolution. Dans Retour à Canossa, le journal était noté comme une enquête sur ce que c’est que vivre. Ici, après l’«affaire », ce n’est pas vivre, mais la vérité et les autres, qui deviennent l’interrogation.)

Ce n’est qu’une hypothèse.
Il y a cette question de la condition de l’amour, et de l’amour inconditionnel : à quelle condition m’aime-t-on, jusqu’où puis-je aller, à partir de quand ne m’aimera-t-on plus ? Quelle confiance faire à la parole de l’autre, et à ses promesses ?
Ce sont des questions qui remontent à l’enfance, effectivement (ne m’accablez pas de psychanalyse, je ne sais pas me débattre avec ces concepts). Le petit garçon sur la branche de cèdre «Regardez-moi, regardez-moi»1, l’exaspération et le découragement, peut-être l’amusement, de ne pas avoir dépassé ce stade (avril, Corbeaux), mais aussi, de mémoire, la phrase sur le rouge-gorge, dans Sommeil de personne «Ce n’est même pas pour notre brioche que nous sommes aimés».
Tout cela prend une forme parfois brutale, dans le journal, sur le site, ailleurs. Je ne sais pas ce qu’il en est. Mais vous parlez de rupture, je parlerais de blessure. Je suis très douée pour le ressenti des blessures, les miennes et celles des autres. Une blessure de l'origine, du défaut de l'origine? Il est trop tôt pour que je puisse (pour que je sache) penser cela.

"M'interroger sur le sens" : vous allez me vexer, je pensais ne faire que cela. Cela ne se voit pas?

***************


Message de VS

déposé le 08/04/2004 à 03h48 (UTC) toujours en répondant à RP (ses phrases en italique)

Merci de votre titre. Je savais que ces mots vous plairaient.

Je vais répondre plus extensivement que vous, car vous trichez un peu, vous ne répondez qu'à ce que vous voulez. Mais c'est la loi du genre. Pour ma part, je vais essayer de serrer au plus près, ''as usual''.

contrainte de réfléchir à la cruauté de RC pour ses proches (« le livre est cruel ») à la suite d’une intervention masquée dudit sur le présent site (message qui a troublé les meilleurs, à ce que je crois savoir2)
1. Je maintiens que l'intervention n'était pas masquée. Qui d'autre aurait pu écrire "Pauvre L., etc"? Mais suis-je donc la seule à jouer au Cluedo, ici?

2. On me contraint très peu, vous savez. Il est notoire que je ne fais que ce que je veux. Le trouble "des meilleurs" m'a fait de la peine. (Chaque fois que j'écris quelque chose de ce genre, j’imagine votre œil devenir moqueur. Tant pis. Je l'écris.)

3. Ce qui m’étonne, c’est que cette cruauté surprenne des « lecteurs de vingt ans », alors que pour moi, elle va de soi. Elle ne me choque pas, pour la simple raison que je l’ai acceptée dès le début, avec les autres présupposés de l’œuvre.
Contrairement à ce que pourraient croire certains, je n'idéalise pas RC, l'homme. Je vénère l'auteur et l'œuvre, nuance. Il n'est pas neutre d'arriver sur un site d'où viennent de s'effacer le président et le vice-président pour désaccord avec Renaud Camus, et où une jeune fille vient d'être l'objet —l’un des objets— d'un éditorial mordant. Je suis surprise que les meilleurs, comme vous dites, n'aient pas conscience de cela.
Je disais que cette cruauté n'est pas une découverte. Je dirais même que je l'ai toujours connue, pour avoir commencé par Du sens: la phrase sur Miss Pays de Loire est cruelle, pour moi. Elle me choque bien davantage que celle sur les Juifs du Panorama (qui d'ailleurs ne me choque pas du tout, dans son contexte), qui concerne des journalistes connus, qui peuvent répondre. Mais pauvre Miss Pays de Loire, qui n'a fait que se présenter à un concours, qui a fait montre d'un certain désir d'intégration, et qui se retrouve ainsi épinglée…
Cruauté, donc, il me semble. Je ne comprends pas que vous réagissiez comme s'il s'agissait d'une découverte.

4. Publier un journal en disant tout ce que l'on pense est obligatoirement dévastateur. C'est impossible autrement, à moins d'être un saint (un vrai, genre St François). Pourquoi publier cela? A plusieurs reprises, ici et là, le journal est qualifié de laboratoire de l'œuvre. Je n'ai pas encore assez lu pour comprendre exactement ce que cela veut dire. Mais je vais chercher, faites-moi confiance.
Mais il y a un point qui me séduit profondément : c’est le courage de se regarder en face, de ne pas chercher à mettre en avant le meilleur de soi, mais de prendre le risque d’exposer la face sombre, celle qu’habituellement nous camouflons avec plus ou moins de soin. %%%Evidemment, on peut considérer cela comme une pose, ou penser que ce courage-là a moins d’importance que le fait de ne pas blesser son entourage. C’est une vraie question morale.

vous concluez évidemment à… mon « manque de bienveillance » (c’est la flemme ou l’habitude ?) pour avoir osé avant vous, mais après Emmanuel Carrère (qui a été ostracisé pour cela, fort logiquement, par RC), m’interroger publiquement sur l’origine de cette cruauté (« Le petit garçon sur la branche de cèdre », serait-il possible qu’il prenne du plaisir à arracher les ailes des … rouges-gorges, par exemple ?).
Là, vous me perdez. Je ne conclus à rien du tout, je vous parle de la forme. Exemple : « C’est la flemme ou l’habitude ? » Ce qu’il faut de patience pour vous répondre tranquillement. Je me souviens avoir demandé à un voisin, lors donc de cette assemblée des lecteurs il y a un an, « mais pourquoi s’énerve-t-il comme ça ? » Réponse « Mais il n’est pas énervé ». Ah bon.

Alors reprenons. L’origine de la cruauté. Rien à faire, je n’ai pas les mêmes obsessions que vous (vous allez pouvoir sauver un peu d’altérité), je ne m’interroge pas sur l’origine de la cruauté. Pour deux raisons. D’une part nous en avons tous en nous, constitutivement. Je ne ressens pas le besoin de chercher une origine spécifique. «Que nous sommes tous des monstres», cette phrase de Marcheschi, reprise dans L’inauguration, est une phrase à laquelle je souscris totalement. Le plus grand danger, pour moi, est de refuser de le reconnaître.
D’autre part, ce n’est pas pour moi une question littéraire. (Bon, il y a « pour moi » tous les trois mots. Je ne suis pas en train de faire une crise de l’ego, mais je veux simplement souligner que ce que j’écris est un point de vue parmi les points de vue possibles). M’intéresse le texte, comment il est écrit, construit, comment il joue, comment naissent les émotions, et éventuellement de juger de la pertinence des idées. Je ne suis pas là pour analyser l’auteur, mais le texte.

Et comme les obsessions des autres sont toujours mystérieuses vues de l’extérieur, je me demande pourquoi cette origine de la cruauté vous travaille autant. Quel est l’enjeu, trouver le moteur des actions de RC ? Mais il y a des milliers de gens qui souffrent peu ou prou «du défaut d’origine», «d’une mère abusive», et de je ne sais plus trop quoi. Ce n’est pas pour cela qu’ils deviennent RC. Je ne comprends pas ce que vous cherchez. Vous qui lisez Gotlib, lisez-vous Lucky Luke ? «Garçon, du gras, et surtout, pas de steack avec mon gras» (La guérison des Dalton).

Et comme vous me prêtez toujours une grande hauteur de vue,
Vous êtes vraiment un râleur, n’est-ce pas. Vous voulez que je vous prête une toute petite hauteur de vue ?

vous arguez de mes compétences supposées sur un sujet complexe pour transformer le (grave) reproche de légèreté intellectuelle et, surtout, «sociale» que j’adressais alors à RC (grief que justifie tous les jours l’état des débats sur le site du Parti (ses honorables membres ont découvert hier que les pauvres paient la CSG et que l’impôt progressif comporte des tranches de revenus soumises à des taux croissants…)) en revendication minable de défense d’un pré-carré professionnel.

revendication minable de défense d’un pré-carré professionnel:
bon, vous aurais-je blessé, ou n’est-ce que l’effet de votre style inimitable ? Dans le premier cas, ce n’était pas le but. Mais ce n’est pas moi qui ai écrit minable.

(grief que justifie tous les jours l’état des débats sur le site du Parti (ses honorables membres ont découvert hier que les pauvres paient la CSG et que l’impôt progressif comporte des tranches de revenus soumises à des taux croissants… ) Ça, je dois avouer que par instants je suis un peu surprise…

pour transformer le (grave) reproche de légèreté intellectuelle et, surtout, « sociale » que j’adressais alors à RC
Bien. Nous voici donc au cœur.
Légèreté intellectuelle, effectivement. Légèreté revendiquée, à l’époque, à la fois dans les messages et les éditoriaux (je ne vais pas chercher les sources, je cite de mémoire) : « vous [vous, RP] n’êtes pas amusant», «ne soyons pas chiraquien, ayons le courage du ridicule» (celle-ci, je m’en sers souvent. Le courage du ridicule, c’est bien utile sur un site), «certains paraissent craindre que nous n'arrivions trop vite au pouvoir, ». Ces phrases vous énervent, elles me ravissent. (Lorsque vous aurez fini de chercher « l’origine de la cruauté », cherchez donc l’origine de votre urticaire : pourquoi ne pouvez-vous pas rire ?).
Obscénité de traiter avec tant de légèreté la misère sociale des autres, avez-vous écrit dans un message sur le site. Certes. Je comprends tout à fait ce que vous voulez dire. Cette façon d’effacer le problème d’un geste de la main, « ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche » est effectivement affligeante.
Mais ce n’est pas exactement ce que j’ai lu. Je ne viens pas d’un milieu aisé, vous savez. Je revois mon grand-père en train de raconter qu’il arrivait qu’il n’ait pas trois sous pour acheter du tabac. Je suis ce que je suis (où je suis, je veux dire) grâce à l’école républicaine. Le célèbre ascenseur social. Trois générations, effectivement. Je suis la troisième génération. Ne pas se plaindre et travailler était en gros le leitmotiv familial. Dureté mentale, dignité morale. Un peu la Françoise de Proust, si vous voulez (il n’y a pas que le faubourg St Germain, dans Proust).
Dites ce que vous voulez, mais l’ascenseur ne fonctionne plus. Les grandes écoles littéraires n’ont pas baissé leur niveau, moralité, les admis proviennent désormais de deux ou trois lycées parisiens, il n’y a plus de recrutement en province. C’est devenu un recrutement purement de classe, qui ne dit pas son nom. Le seul fait que Sciences-Po ait instauré ce recrutement d’exception pour les élèves de banlieues difficiles entérine que l’école ne remplit plus son office. Cela je ne peux l’accepter. Pour moi, le grand mépris (mot que je préfère à obscénité) actuel, en place, réside dans le fait de faire croire aux gens qu’avec le bac, ils seront sauvés. Et qu’on va leur donner le bac. Et après, que deviennent-ils ? Tout le monde s’en fout. Ce n’est pas des gens, de leur vie, qu’on se préoccupe, mais de l’allure des statistiques. Trouvez-vous cela moins obscène ? Je fais tout découler de l’école, par histoire familiale (mais je crois, si je me souviens bien, que c’est également plus ou moins votre cas). L’école doit sélectionner les meilleurs, et entraîner les moins bons à faire mieux. Cela vous a un petit côté téléfilm américain, mais je n’y peux rien.

Il y a la question de l’impôt. Ne pas faire payer excessivement les riches ne me choque pas. Vous savez que c’est un pari (gagné, il me semble) qu’ont fait d’autres pays. Honnêtement, je préfère un château habité par des gens qui ont les moyens de l’entretenir plutôt qu’une ruine. Le charme romantique de l’anachronisme.
Ne me dites pas que c’est obscène. L’exigence que j’aurais envers les riches serait la dignité et l’honnêteté. Je ne serais pas contre une justice inégale, qui fasse payer plus cher aux riches leurs exactions. Je n’ai pas de jalousie de classe, mais j’attends de ceux qui ont reçu le plus un comportement exemplaire. Et je pourrais être sauvage dans cette intransigeance. Je hais l'indignité. Mais bon.

Bien. Il y a différentes façons de considérer le parti. Il est difficile de trouver la juste distance. Pochade, jeu, espoir réel… Un peu tout cela, je pense. Tentative de prise sur la réalité, tentative d’action. Ne pas laisser faire sans rien faire. Cela ne manque pas de panache, n’y êtes-vous pas sensible ? Il y a cette question, aussi, de savoir combien de Français partagent cette tristesse de voir une certaine France disparaître. J’ai trop aimé les ciels de mon enfance pour ne pas comprendre de quoi on parle. Même si à mon sens il est trop tard. Mais cela n’empêche pas d’essayer.

La vision du parti est romantique. Le romantisme est-il obscène?


Vous concluez : «Je suis très douée pour le ressenti des blessures, les miennes et celles des autres». C’est dire alors qu’il ne me reste même plus l’altérité… Dur.
Mais non, vous êtes unique, pas de souci, c’est juste mon côté St Sébastien. (C'est amusant, j'aurais pensé que vous moqueriez de moi plus durement au sujet de cette phrase. Comme on se trompe, parfois).

Dernier point : je ne vous réponds pas pour prouver que j’ai raison. J’expose un point de vue, en contrepoint du vôtre. Je peux avoir tort. Je n’en fais pas un enjeu.


Note
1: Bonnefoy, à l'origine
2: Luc Charcellay ne pouvait pas croire que c'était RC lui-même qui avait posé la question. C'est ainsi qu'a enflé ce fil de discussion. Luc avait l'air catastrophé que RC ait pu dire cela, il répétait «Mais cela change tout!». Je ne voyais pas bien ce que cela changeait, mais mes messages tentent autant de répondre à Luc qu'à Rémi.

Retour à Canossa (Journal 1999) : conte moral

Retour à Canossa est un journal. Il suit donc le cours d'une vie. Et pourtant, ce qui m'a frappée, c'est à quel point sa structure et son contenu pourraient correspondre à une œuvre fictionnelle.

Premier élément de type fictionnel, le livre pourrait facilement être découpé en chapitres : l'amour pour Farid, le voyage à Venise, l'élection à l'académie, la rencontre de Pierre, l'été en Italie, les tribulations du (dans le) monde éditorial, l'amour heureux.
A première vue, cela paraît surprenant. Pourquoi, comment, des chapitres sont-ils possibles dans un texte qui suit le cours d'une existence? Vivrions-nous par chapitres?
Mais n'est-ce pas finalement que le reflet de la façon dont nous découpons subjectivement le temps, obsédés par périodes par un sujet, une rencontre, un voyage, événements qui donnent leur couleur à un moment de notre vie, événements qui d'ailleurs serviront de balises à notre mémoire, et nous situerons plus tard tel ou tel fait mineur en fonction de ces plus grands événements : «Je me souviens, c'était avant..., c'était au moment où...».

J'ai ensuite été surprise — amusée — de retouver dans ces pages des illustrations de la sagesse populaire, comme si cette vie racontée par Renaud Camus avait pour but (parmi d'autres) d'illustrer des moralités de contes ou de fables, comme si de son expérience nous pouvions (devions) tirer des leçons. Là encore, surprise de trouver cela dans un texte qui n'est pas une fiction, c'est-à-dire ici, un texte qui n'a pas été construit dans ce but d'aboutir à l'illustration d'une moralité.
Tout d'abord, bien sûr, le thème de l'amour et de l'âge. Comment ne pas penser à Ronsard

Cueillez, cueillez votre jeunesse :
Comme à cette fleur la vieillesse
Fera ternir votre beauté.

tout au long de ces pages où l'auteur se lamente ou s'interroge, est-il trop tard, c'en est-il fini de l'amour, aurait-il dû en profiter davantage, en a-t-il assez profité?

Ensuite, étroitement lié à ce premier thème, on trouve des variations sur l'adage "ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas ce qu'on fasse à toi- même", transformé en "pourquoi n'ai-je pas donné jeune homme ce que je voudrais tant qu'un jeune homme me donne aujourd'hui". (Et les évocations d'Aragon, de Barthes, de Jean Puyaubert ne voulant pas partir en voyage, ou à l'inverse ce si beau souvenir de Flatters concernant "un antique magistrat" (p 96)).
Autres adages, mêlés : «pour vivre heureux vivons caché», et «les gens heureux n'ont pas d'histoire» : des pages et des pages pour nous parler de Farid, de l'amour porté à Farid, de l'impossibilité de se faire aimer de Farid, sur comment cesser d'aimer, de penser à Farid, et quelques lignes, quelques paragraphes, ce simple pronom "nous", ça et là, pour nous parler de Pierre, Pierre arrive, il est moins timide, se pourrait-il que, nous nous sommes endormis, nous nous promenons, nous visitons... Grande sobriété, grande discrétion du récit concernant cet amour naissant.
Enfin, la fin du journal, avec ses réussites, financière et amoureuse, m'a rappelé un livre de Ray Bradbury, La solitude est un cercueil de verre, où le héros, apprenant une trop bonne nouvelle, sort dans la rue pour crier "Mauvais riz", afin de détourner l'attention des dieux de son bonheur. Hélas hélas, Renaud Camus n'a pas crié assez fort (mais bien sûr, cette dernière réflexion n'est possible que parce que nous connaissons, lecteurs, l'année 2000 et l'affaire), et les dieux ont décidé de ternir tout cela...

Cela m'amène tout naturellement à parler du destin, pris dans le sens de "ce qui survient", et à quoi nous devons faire face, bon ou mauvais.

Le journal illustre à plusieurs reprises ce fait bien connu, attesté, qu'un malheur n'arrive jamais seul, de même qu'un bonheur. Et dans le journal, ces périodes où tout semble se lier contre l'auteur, et ces périodes où tout semble s'éclaircir. Et ces moments où tout semble perdu, pour que toujours (espérons-le tout au moins) tout soit sauvé, in extremis, de façon inattendue.
Et c'est comme s'il ne s'agissait que de tenir, dans les périodes de détresse, en attendant les jours meilleurs (et Saint Ignace conseillait, aux jours meilleurs, de s'observer, d'analyser ses sensations et sentiments, pour s'en souvenir dans les moments sombres. Cette recommandation m'a toujours impressionnée, car elle pose clairement que ni l'un ni l'autre des états (bonheur ou malheur) n'est destiné à durer).

Et puis cette impression étrange que le destin, contrairement à ce que l'on dit, n'est pas imprévisible. Mais nous refusons de voir les choses en face lorsqu'il s'agit de malheurs, et nous n'osons y croire lorsqu'il s'agit de bonheurs : très tôt, les phrases du journal nous font part des doutes concernant la possibilité d'une issue heureuse s'agissant de l'amour pour Farid («Marcel, y va pas!» p 106), dès 1999 "l'affaire" se profile, avec les réticences de POL, la lettre de l'avocat, la réflexion même de Renaud Camus («Il [journal 1994] marque également une étape, il me semble [...] Le discours s'y fait plus libre, certainement, ou plus fou.» p 391). A l'inverse, quand l'amour se présente, il tarde à être nettement reconnu comme tel, il y a une hésitation à croire...

Comment le journal parle-t-il de lui même? Que dit-il de lui?

Tout d'abord, il s'agit d'un journal qui n'est pas intime, dans le sens où il est destiné à être lu.
Cependant, les lecteurs sont absents des pages, si l'on excepte le «Je ris en pensant aux éventuels lecteurs de ce journal, dans quelques d'années d'ici, qui parvenus à ce passage s'écrieront tous en chœur, certainement : «Marcel, y va pas ! Marcel, y va pas!» p 106.
Autre allusion aux lecteurs, sous forme d'autocensure, lorsque l'auteur évoque la relecture du journal de 1994: «Certaines [pages] devront être retirées, peut-être. J'en ai déjà effacé deux ou trois [...]» p.391.

Et c'est tout. Le lecteur est absent de l'écriture quotidienne. Ce n'est pas d'abord à lui qu'on s'adresse, même si on sait que c'est lui qui lira au final (et on se préoccupera du lecteur lors de la relecture du journal (comme c'est le cas pour le journal de 1994), non lors de son écriture (mais on entre alors dans un jeu vertigineux, car ce même journal 1999 que l'on est en train de lire s'écrivant, en 1999, dont le lecteur est absent, a lui-même été relu en 2002, avec alors, on peut le supposer, le souci du lecteur...)

A quoi sert le journal à l'auteur? Il peut fonctionner exceptionnellement comme interlocuteur («Imagine, journal,...» p.282) ou comme double de l'auteur «(je ne sais plus comment l'appelle ce journal, en amont)» p 285.
Mais ce que paraît principalement chercher l'auteur pour son propre compte à travers le journal est l'apaisement et la mise à distance de la vie au quotidien : «A quoi je lui fais remarquer que le journal a justement pour fonction de permettre un accommodement avec les perturbations, si douloureuses soient-elles.» p 149.
Cependant cet objectif n'est pas toujours atteint : p 174 : « (Ce journal est génial. Peut-être pas génial en soi, mais génial en son effet sur moi : il parvient à me faire me réjouir de mon imbécillité [...])». Mais hélas, cette joie est de courte durée; quelques lignes plus bas on trouve «Zut, c'est reparti.»
De même, page 218, suite à une visite éprouvante, l'auteur note : «Et en plus, pour me calmer avant de reprendre le travail, je suis obligé de noter tout ça dans le journal [...]» pour constater une page plus loin que la méthode est finalement inefficace : «(En plus, ça ne marche pas du tout, cette opération cathartique : au lieu de me calmer je m'exaspère.)»
Force est donc de constater, soit que le journal, ressenti ou espéré comme apaisant, ne l'est pas, ou pas toujours.

D'ailleurs, la tenue du journal fait parfois l'objet de doutes, de découragement : «Un moment, hier soir, j'ai été tenté d'abandonner ce journal, qui n'a jamais à relater que des catastrophes et des désillusions de plus en plus cruelles.» p.129, ou p.281 « On se demande, je me demande, s'il y a une raison quelconque à noter indéfiniment ces expériences plutôt fades, et qui sont fatalement d'un intérêt réduit.»
Mais ces moments ne durent pas, ou plus exactement, il me semble que malgré le découragement, il y a "l'ardente obligation" de continuer, sans goût, en attendant que le goût revienne. Car le projet est supérieur au dégoût ou désir que l'on peut en éprouver d'un jour à l'autre. Ainsi, aussitôt, suite à la remarque citée page 129, Renaud Camus corrige : «Mais ce serait une bouderie ridicule à l'égard de la vie.» De même, page 281 est aussitôt réaffirmée la conviction que l'important est de tout noter «D'un autre côté je me dis qu'il faut tout noter, d'une part, s'en tenir étroitement à la charge de documentaliste précis de la vie, de ce-que-c'est-que-de-vivre; et d'autre part que les expériences intéressantes n'ont de relief, elles, que sur le fond des inintéressantes; et que si l'on relevait seulement des premières, le tableau serait très abusivement enjolivé.»
Déjà page 263 ce souci d'exhaustivité avait été relevé comme l'une des conditions de la pertinence de la tenue (et de la publication) d'un tel journal : «Au fond la forme journal, à moins qu'on en fasse un recueil de pensées, de réflexions et d'aphorismes, ce qui est parfaitement possible, n'a d'intérêt véritable, sans doute, qu'à condition de tendre à l'exhaustivité, et de s'en approcher sérieusement.»

Car «Ceci est une enquête sur la vie, ne l'oublions pas.» p 277. A ceci près que dans le contexte de cette phrase, on ne sait plus très bien si c'est le journal, qui serait une enquête, ou l'œuvre de Renaud Camus, ou la littérature elle-même...

Pourquoi lire Renaud Camus ?

Si les écrivains savaient vraiment pour quelles raisons bizarres ils intéressent les trois quart de leurs lecteurs, ils seraient horrifiés : «J'vois j'ai la fille à ma belle-mère elle a un labrador, elle aussi — alors forcément...

Renaud Camus, Retour à Canossa, p 219

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