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La fête de l'alphabet

J'ai appris la langue française dans mon pays natal, la Bulgarie. Lorsque mon français s'est suffisamment amélioré pour que notre professeur puisse nous donner à lire des textes importants, j'ai découvert Proust à travers deux phrases: «Les beaux livres sont écrits dans une sorte de langue étrangère», et «Le devoir et la tâche d'un écrivain sont ceux d'un traducteur».

Ces propos ont étrangement résonné pour moi avec la Fête de l'alphabet qui est, dans mon pays natal, un événement unique au monde. Tous les 24 mai, les écoliers mais aussi les intellectuels, les professeurs, les écrivains manifestent en arborant une lettre. J'étais une lettre, puisque j'en portais une épinglée à mon chemisier, sur mon corps, dans mon corps. Le verbe s'était fait chair et la chair se faisait mots. Je me diluais dans les chansons, dans les parfums, dans la liesse de cette foule. En lisant ces mots de Proust, j'ai eu le sentiment qu'ils faisaient état de quelque chose que j'avais vécu: il s'agissait d'entrer au fond de moi-même comme dans un livre chiffré et charnel pour le traduire dans un autre, à faire lire et partager. Ce travail d'interprétation du texte allait devenir par la suite mon métier. J'ai essayé de l'appliquer à Mallarmé, à Céline et à d'autres écrivains dont Proust évidemment. Absolument.

Julia Kristeva, "Portrait de lecteur" in Un été avec Proust, p.123-124, éditions des Equateurs/France Inter 2014

Roland Barthes écrit à Claude Mauriac

30 mars 1974

Cher Claude Mauriac,
j'ai enfin reçu votre livre, et avec un très grand plaisir. Peut-être avez-vous quelquefois l'idée que nous sommes loins l'un de l'autre; mais par ce livre, je me sens très près de vous; je ne parle pas seulement de la conception, si proche du pouvoir que j'attibue à l'
agencement des fragments, agencement qui possède le don d'immobilité du temps — je dirai presque d'immortalité, car le sujet de votre livre est en somme l'immortalité (la dénégation de mort, de deuil), mais aussi tout votre passé, ici rappelé, est d'une certaine façon le mien; vos dates sont les miennes, votre pays, celui de votre père, est le mien (j'ai lu très tôt ses romans avec délices, le délice des noms propres du Sud-Ouest retrouvés), les écrivains dont vous parlez, ce sont en somme mes écrivains, jusqu'à Bataille que vous décrivez avec une vérité absolue; et je vous remercie, parce que j'en ai été très touché, de m'avoir placé au nombre de tous ceux que vous appelez.
J'ajoute à cette gratitude réelle mon remerciement à tous deux de m'avoir amené en auto l'autre jour, à travers la pluie et les encombrements, à ma gare du Luxembourg.

A bientôt j'espère,
bien amicalement
Roland Barthes



Claude Mauriac, Le rire des pères dans les yeux des enfants, p.406 - Grasset 1981

Renaud Camus - L'Amour l'Automne, chapitre 3, note 13 vers la surface

Il s'agit de la seconde partie du fil 14 note 13, de la page 194 à 229. (Par construction, le fil qui continue la deuxième partie d'une note est toujours l'avant-dernier fil en partant du bas de la page).

Mais revenons-en, si vous voulez bien, à l’article déjà cité paru dans L’Arche (à ne pas confondre avec _L’Arc_ !) **************: «Il est certain, tout d’abord, que le texte W fonctionne comme la symbolisation hyperbolique du texte P. : W est le discours d’interprétation de la trame P, tandis que P est le matériau événementiel symptomatique et non encore significatif, dont l’approfondissement et l’expression métaphorisante se déploieront en W. (AA, p.194-199)

=>Misrahi à propos de W ou le souvenir d'enfance de Perec. (W, P, lettre, île)
(en italique ce qui n'apparaît pas dans le texte mais est sous-entendu).

Le mort tient une pièce entre ses doigts. (AA, p.199)

=> La vie mode d'emploi de Perec. (W, lettre, X)

Le temps, qui atténue les souvenirs, aggrave celui du zahir. (AA, p.199-200)

=>"Le Zahir" dans L'Aleph de Borgès. Passage sur le mot "pièce". L'aleph est une lettre. (pièce/monnaie, lettre)

De sa main tendue, il me montra Cassioppée. (AA, p.200-201)

=>Russel parlant de Witggenstein à Cambridge. Cassiopée forme un W. (W, lettre, Wiggenstein)

Hi, God ! (AA, p.201)

=>Surnom donné à William Burke par Warhol (W, lettre, dieu)

Mais ce n’était pas incompatible : j’ai longtemps hésité avant d’entreprendre de bâtir une cité idéale. (AA, p.201-202)

Plusieurs tressages ici: «Mais ce n'était pas incompatible» est à rapprocher de «De sa main tendue»: il s'agit d'un groupe de statues dans L'année dernière à Marienbad.
«J'ai longtemps hésité avant d'entreprendre» : il s'agit des premières lignes de W ou le souvenir d'enfance, tandis que «bâtir une cité idéale» intervient lors de la description de la ville sur l'île, de la part d'un certain Wilson (Nemo ou gardien de phare? incompatible dans le détail, mais pas dans les sources qui viennent toutes deux de Jules Verne (le gardien de phare provient de Le Phare au bout du monde).
=> W, Jules Verne, Nemo, Robbe-Grillet, Perec

Le jeune homme — le jeune homme — le jeune homme — de retour vers ses quartiers. (AA, p.202-203)

=>Virginia Woolf, Jacob's room (W, Cambride/Wiggenstein)

It was a splendid mind. (AA, p.203-204)

=>Virginia Woolf, Mr Ramsay dans Promenade au phare.

J’étais entre mes rêves et toi le voyageur, don Ramon aux yeux de lama. (AA, p.204-205)

La citation exacte est «J’étais le voyageur et toi, don Ramon, le batelier funèbre aux yeux de flamme.» Antonio Machado, "à Don Ramon del Valle-Inclan" (Ramon, Charon, l'obole dans la main de Charon/monnaie/pièce)

Car si la pensée est semblable au clavier d’un piano, divisée en tant et tant de notes diverses, ou bien rangée comme l’alphabet en vingt-six lettres bien en ordre, then his splendid mind had no sort of difficulty in running over those letters one by one, firmly and accurately, until it had reached, say, the letter Q. (AA, p.205-209)

=>Voyage au phare, il s'agit de Mr. Ramsay. (Q, lettre)

Les archéologues et les chercheurs qui, à bord du Jacques-Cartier, se sont lancés une fois de plus sur les traces de l’expédition de La Pérouse n’ont guère découvert, aux abords de l’île où ses deux vaisseaux se sont échoués, à l’autre bout du monde, que la garde d’une épée, et surtout un crâne, difficile à identifier, bien qu’il soit encore muni de toutes ses dents. (AA, p.210-214)

=>cf. L'Amour l'Automne, p.187, c'est-à-dire le début du fil dont nous sommes en train de suivre la seconde partie. Il s'agit de l'île de Vanikoro, décrite dans Vingt mille lieues sous les mers. (Nemo, La Pérouse, dent).

C’est le temps de l’anti-humain. C’est le temps de l’anti-humain. (AA, p.215)

Toujours le début de la note 13: Celan écrit à Char au moment de la mort de Camus (cf. AA p.94 en note de bas de page). Passage à partir du mot "dent" ("penser avec les dents", Celan à Char dans la même lettre).

Or le personnage du vieux professeur, dont le petit-fils se tire devant lui, en pleine classe, une balle dans la tête, est un des plus émouvants des Faux-Monnayeurs. (AA, p.215-218)

Le professeur s'appelle La Pérouse, son petit-fils Boris. (mort violente, Boris/roi, La Pérouse)

Siméon II ne remonte pas sur le trône, non — mais, chose sans doute sans précédent dans les annales de l’histoire, après un exil de plus d’un demi-siècle il regagne le pays sur lequel il régnait déjà quand il n’avait même pas sept ans, et il en devient premier ministre. (AA, p.219-222)

Roi. Son second prénom est Boris. (un petit air de Caronie. Caron/Roman Roi). Encore un ministre.

La “station de lecture” du paysage, malgré sa dénomination pompeuse, n’est en fait qu’une grosse pierre fichée dans le cœur du Morvan, au-dessus des forêts que traverse la Cure, non loin de Quarré-les-tombes. (AA, p.222-225)

La grosse pierre s'appelle "le rocher La Pérouse" (cf. les commentaires)
Catherine Robbe-Grillet en parle dans ''Jeune mariée".

Un régicide est mon premier roman. (AA, p.225)

Robbe-Grillet. (Roi Boris, mort violente, Roman/roman)

Lors de l’enquête que la police fit un peu plus tard, on s’étonna de ne point retrouver le pistolet près de Boris — je veux dire : près de l’endroit où il était tombé, car on avait presque aussitôt transporté sur un lit le petit cadavre. (AA, p.225-227)

Les Faux-Monnayeurs. (Boris, mort violente, petit-fils de la Pérouse)

(Et Swann était déjà heureux comme s’il avait parlé d’—————.) (AA, p.228-229)

Proust pensant à Odette qui habite rue La Pérouse.


La note dans son intégralité est lisible ici

Renaud Camus - L'Amour l'Automne, chapitre 3 - note 17

Vers l'amont.

Cette note est la dernière: de note en note, nous sommes arrivés au niveau le plus profond. Les notes suivantes commencerons à remonter vers la surface.
Cette note la plus profonde oppose la permanence au changement: la vie est changement et usure, elle est vieillissement, mais la permanence et l'immobilité sont les caractéristiques de la mort. C'est la tragédie de l'homme dans le temps qui est esquissée ici, par petites touches, de façon impressionniste.


***************** On dirait toujours en effet qu’il suffit d’actionner quelque mystérieuse invisible manette pour que mécaniquement, implacablement, inévitablement les mêmes mots, les mêmes noms, les mêmes lettres, le même geste distrait de la main, la même fleur sur le plancher ramènent à la même blessure, au même regard, à la même plage, à la même blessure, à la même cicatrice sans cicatrice, à la même ouverture violente soudaine violente précipiteuse entre les phrases entre les mots et quelquefois entre les syllabes entre les lettres elles-mêmes entre les entre les entre les où est donc cet amour dont tu est-ce là tout ce faste où tu te disais que sont devenues ces saisons ces enfants ces rumeurs ces plages ces ces ces ces (AA, p.221-222)

. «qu’il suffit d’actionner quelque mystérieuse invisible manette pour que mécaniquement» : Robbe-Grillet, Projet d'une révolution à New York («Les mots, les gestes, se succèdent à présent d'une manière souple, continue, s'enchaînent sans à-coups les uns aux autres, comme les éléments nécessaires d'une machinerie bien huilée.» incipit) ou Renaud Camus Passage («— Et de nouveau: une table, une fenêtre, une table près d'une fenêtre, et la vue, les vues.»incipit)
. «le même geste distrait de la main, la même fleur sur le plancher» : Saussure cité par Starobinski dans Les Mots sous les mots

Description des automatismes, des associations d'idées, des habitudes qui nous empêchent d'échapper au souvenir, au regret, à la douleur.
Nous pouvons également y voir une illustration de la phrase de Woolf «la vie, au lieu d'être faite de petits incidents séparés, que l'on vit un par un en venait à former une boucle et un tout à la façon d'une vague qui vous transporte avec elle et vous jette sur la plage, où elle se brise avec fracas.»: les mêmes gestes, mots, phrases constituant les "incidents", «l'ouverture violente précipiteuse» la vague vous jetant sur la plage.
La répétition, et surtout mécanique, convoque aussi L'Invention de Morel.

Apparition du motif du "blanc entre les mots", «l'ouverture violente précipiteuse entre les phrases entres les mots et quelquefois entre les syllabes entres les lettres», motif et technique que j'aime tant: il faudra un jour analyser les mots manquants, les blancs, les retours à la ligne, le silence signifiant, la marque de l'indicible enfin écrit, marqué dans l'intervalle entre les signes à l'encre, le cœur qui déborde, le lyrisme exprimé par l'absence. (Ce que je préfère dans L'Amour l'Automne? les mots manquants, les blancs, comme dans L'Inauguration de la salle des Vents. Quand le trop plein nous submerge, quand les mots débordent, il ne reste rien: ce rien n'est visible, dicible, que par contraste, par le blanc entre les mots. Ellipse.)

. «est donc cet amour dont tu est-ce là tout ce faste où tu te disais» : phrase de Claudel: «Est-ce là tout ce faste où tu te disais prête?» (Anachronisme pour mémoire: c'est le vers qui vient à l'esprit de Renaud Camus quand il réfléchit sur la vie et la mort de sa mère dans Kråkmo.)

. «ces saisons ces enfants ces rumeurs ces plages» : Virgina Woolf, Promenade au phare et La chambre de Jacob.

. «que sont devenues ces saisons ces enfants ces rumeurs ces plages ces ces ces ces» : regrets, disparitions, tout ce qui nous échappe, ce que nous perdons sans ni oublier ni nous souvenir, tout ce que nous ne pouvons retenir tandis que nous-mêmes nous glissons, nous sommes engloutis dans le temps. (La littérature pour permettre de retenir ce qui échappe, ou pour constater que nous ne pouvons le retenir? La littérature (les mots, les phrases, les lettres) et le temps, la littérature et la mort.)

  • répétition, souvenir, regret, lettre, plage (thème marin), ellipse

Ombres de l’archer sur le pli de la lettre. (AA, p.222)

Dans La chambre de Jacob, l'ombre d'Archer, le fils aîné, tombe sur la lettre que sa mère est en train d'écrire sur la plage (chapitre I).

  • lettre, arc, ombre

Un compas dont la pointe déchire le papier mais dont le mouvement soigneusement calculé désigne très exactement le très exactement le. (AA, p.222)

??? Je penche pour Claude Simon, mais c'est à confirmer (ou Poe? rien trouvé).


Comment peut-on être amoureux d’un ? (AA, p.222)

"Comment peut-on être amoureux d'un nom" : question de l'héroïne de Breaking the waves dans l'église silencieuse.
Le lecteur entraîné peut maintenant compléter les phrases lui-même: apparition du blanc, il n'est plus nécessaire d'écrire, il devient possible de se comprendre à demi-mot, ou même sans mot: disparition de la lecture, apparition de la communion d'esprit.

  • nom, Ecosse, vague (thème marin), ellipse

Mais quelle horreur! Mais quelle horreur! Mais qu’est-ce que c’est que cette horreur? Lâchez cela immédiatement!

Variation sur La chambre de Jacob de Virginia Woolf. Betty Flanders retrouve son petit garçon Jacob qui a ramassé un crâne de mouton sur la plage. (Le texte original, au début du chapitre I: «"There he is!" cried Mrs. Flanders, coming round the rock and covering the whole space of the beach in a few seconds. "What has he got hold of? Put it down, Jacob! Drop it this moment! Something horrid, I know. Why didn’t you stay with us? Naughty little boy! Now put it down. Now come along both of you,” and she swept round, holding Archer by one hand and fumbling for Jacob’s arm with the other. »)

"Cette horreur", c'est un crâne de mouton. Là encore, le mot manque.

  • crâne, ellipse

Il regarda la lettre puis de nouveau moi puis : Êtes- vous sûr de vouloir quitter ? Êtes-vous sûr de vouloir quitter? (AA, p.223)

. «Il regarda la lettre puis de nouveau moi» : variation sur l'incipit de La route des Flandres, de Claude Simon. «Il tenait une lettre à la main, il leva les yeux me regarda puis de nouveau la lettre puis de nouveau moi».

. «Êtes-vous sûr de vouloir quitter? Êtes-vous sûr de vouloir quitter?» : Windows ou Word, message qui apparaît quand on quitte une application (un logiciel).

  • répétition, lettre, regard, Claude Simon, incipit

(Jaune, temps d’un battement de paupières, et puis jaune de nouveau) (AA, p.223)

Là encore, variation (ellipse: il manque des mots, et adjonction: virgules ajoutées) sur l'incipit d'un livre de Claude Simon, La bataille de Pharsale: «Jaune et puis noir temps d’un battement de paupières, et puis jaune de nouveau»
Il s'agit de la description de l'oeil d'un pigeon : là encore, le regard. Le clignement de paupière est le geste répétitif par excellence.

  • regard, répétition, Claude Simon, incipit

Elle adorait ces jardins. Elle avait une passion pour ces jardins. Je crois pouvoir dire que c’est ici, le long de ces allées, au milieu de ces jardins, sur ce banc, qui sait, sur ce banc lui-même exactement d’où le regard peut à la fois peut exactement à la fois peut en même temps (il regardait la lettre puis de nouveau moi puis de nouveau l’) (AA, p.223)

Accélération, ellipse, qui profite des connaissances acquises, accumulées par le lecteur parvenu jusqu'à ces lignes. Il y a une dimension pédagogique dans les Églogues, les livres guident leur lecteur dans la lecture (sans identifier les sources, il est possible à tout lecteur de repérer les répétitions, même si les fragments de phrase les indiquant deviennent de plus en plus court, jusqu'à se réduire à un mot, quelques lettres).

Anne Wiltsher (tout ce que l'on sait sur Anne Wiltsher remonte à l'esprit, en particulier qu'elle est morte jeune et que RC imagine que c'est d'un cancer) et incipit de La route des Frandres que l'on vient de voir (autre variation, ce ne sont pas les mêmes mots qui sont repris. Puzzle.)

  • mort, jardin, lettre, regard, répétition

À présent tu es mort. À présent tu es mort pour toujours (il regardait la lettre). (AA, p.224)

Je n'ai pas identifié le début (Virginia Woolf? Il y a dans le chapitre 6 des Vagues «You are dead now». Il s'agit des jours d'école, de la "terreur" des jours d'école («Now the terror is beginning» est une citation souvent reprise dans L'Amour l'Automne et qui concerne le cours de mathématique: qu'en conclure? Est-il possible d'avoir traduit ce "you" pluriel des jours d'école par un "tu", pour jouer sur l'amphibologie?) ou Bioy Casarès?).
Puis encore l'incipit de ""La route des Flandres"".

  • mort, répétition, lettre

Toute la partie supérieure du visage de la tête de la du crâne en somme d’autant plus qu’il n’a pour ainsi dire pas de cheveux que son crâne est soigneusement qu’aux endroits où il y a où il y aurait eu des cheveux son crâne est soigneusement rasé la peau bronzée la peau comme si les lettres au lieu d’être gravées dans le cuivre était gravées dans le il regardait la lettre il regardait la regardez le observez je vous prie la façon dont on peut parfaitement distinguer exactement les plis l’application le soin tellement il a dû mettre d’application à prendre ce à faire en sorte l’appareil tenu serré au-dessus de l’œil les doigts la main d’application (l’île en effet avait une forme de main la forme d’une feuille aux doigts bien ouverts écartés comme ce comme ce (AA, p.224-225)

Description de la photographie du banc dédié (dédicacé?) à Anne Wiltsher prise par Renaud Camus.
Insertion de quelques mots de La route des Flandres, avec utilisation de "lettre" dans un autre sens que quelques mots auparavant.
Puis variation sur Promenade au phare : l'île est décrite dans le livre comme ressemblant à une feuille (partie 3 chapitre 10), ce qui d'après Renaud Camus ressemble aussi à une main ouverte. (Dans l'île une femme meurt d'un cancer: écho à Anne Wiltsher (ainsi que le fait spontanément l'esprit, une idée ou image amenant toujours avec elle tout son arrière-plan)).
Le passage d'une allusion à l'autre se fait donc très simplement sur deux mots pivots: lettre et main.

  • mort, île, crâne, lettre

Oui. Puis de nouveau moi. (AA, p.225)


Petit prince danseur adolescent mort qui salue d’au-delà dont la silhouette gravée dans la pierre sur son paraît esquisser un pas de un salut un geste d’amitié aux vivants en avançant vers eux main levée paume ouverte doigts écartés une main énorme disproportionnée aussi grosse à même hauteur que son visage que la moitié de son corps comme si le comme si le sculpteur le graveur l’artiste d’un temps très ancien qui avait travaillé sur cette tombe avait voulu tenir compte malgré tout des lois encore à inventer de la perspective ou bien manifester signifier témoigner au passant au promeneur au voyageur égaré dans cette nécropole égarée reconnaître devant lui comme un hommage en guise d’hommage ou pour le rassurer lui prodiguer dans la pierre l’assurance lui permettre de croire qu’en effet de son côté du chez les tout est plus grand plus vif plus fort plus vivant... (AA, p.225-226)

Tombe décrite dans Notes sur les manières du temps (p.190), que l'on retrouve dans L'Inauguration de la salle des Vents (p.237). Souvenir d'un voyage avec Rodolfo, mort lui aussi.

Silhouette gravée dans la pierre comme les lettres étaient gravées dans le crâne par la photographie.

Le bégaiement ajoute des mots inutiles tandis que l'ellipse omet le mot indispensable. Le mot manquant est "morts", et son absence dans la phrase le rend plus présent (de même que tout est plus vif chez les morts que chez les vivants).

  • mort, vivant (vie)

Ombres, « que l’ombre efface ». (AA, p.226)

Variation sur Paul-Jean Toulet, Contrerimes «Ombre, que l'ombre efface». Nous assistons à une généralisation, une abstraction, par passage au pluriel: de l'ombre réelle d'une personne en particulier nous passons au sens métaphorique du mot: tous les morts.

  • mort, ombre

Je dois admettre que je comprends pas du tout ceux qui se plaignent que tout change, tout ait changé, que les paysages se transforment, qu’il ne reste plus rien de ce qui fut familier à leur enfance, à leur jeunesse ou même aux années qui s’éloignent de leur âge mûr. Mille fois plus effrayants me paraissent au contraire ces sites où rien n’a bougé, ces vallées contemplées tout entières d’un rocher en surplomb et qui n’ont vu se bâtir une seule maison, pas un hangar, pas une étable neuve depuis un demi-siècle, ces parcs dont les allées sont les mêmes, les plates-bandes exactement semblables à ce qu’elles furent en un lointain jadis, les perspectives intactes comme si les arbres même avaient cessé de croître, comme si c’étaient les mêmes fleurs que les mêmes jardiniers soumettent aux mêmes motifs, les mêmes ombres, le même fleuve empêchant l’accès au même château, sur l’autre rive, et dès lors c’est nous-même qui pouvons constater à quel point nous avons été emportés loin de nous, écartés de ce que nous fûmes, rendus étrangers par le temps à celui ou à celle qui du même gazon se préparait à fouler le même sable, à fendre cet air inintelligible, à s’asseoir sur ce banc où sont gravées dans le cuivre les dates de notre propre histoire, de notre propre absence, de ce cri même que nous croyons pousser et qui parmi les promeneurs aux ombres à jamais immobiles ne fait se retourner personne et pour cause, toute chose étant inchangée, normale, ordinaire, immobile, inchangée. (AA, p.225-228)

Renaud Camus, qui se plaint toujours des changements (dégradations) dans les lieux qu'il a connus, explore ici la position inverse. Notons que pour lire ces quelques lignes qui s'oppose au courant dominant de la pensée camusienne, il faut avoir franchi deux cents pages: ces lignes se méritent.
Nous remarquons au fil du texte quelques motifs que nous venons de rencontrer. Nous sommes dans une méditation sur le temps, sur l'épaisseur d'une vie.

Retenir le temps, en marquer chaque heure, chaque minute, chaque seconde, semble d'ailleurs une obsession camusienne, que ce soit par les photos, par les dates marquées dans les disques ou les livres, retenant le moment de chaque audition, marquant la date sur la page quand la lecture s'arrête, ou plus classiquement par le journal. (Et pour le paraphraser, est-ce la disparition de Dieu dans sa vie (ou la non-apparition) qui lui fait ainsi tenir le compte de chacun de ses gestes, jusqu'à ce qu'on puisse reconstituer par une patiente enquête chacun de ses mouvement? Est-ce la conscience exacerbée de la dissolution dans la mort? Quelle insistance dans l'être pour quelqu'un souhaitant disparaître: disparaître, mais en laissant des traces.)

Ce n'est pas tant l'immobilité des sites qui seraient effrayantes, que le constat par contraste du temps en nous. Que tout change autour de nous peut nous donner l'illusion que nous restons les mêmes, mais si tout demeurait immobile, alors apparaîtrait violemment la vérité: nous sommes rongés par le temps.

Les dernières phrases pointent vers plusieurs références camusiennes (de la lecture camusienne comme apprentissage de réflexes pavloviens): le château sur l'autre rive, à tort ou à raison, m'évoque Construire un château de Misrahi, les sites où rien ne bouge Landor cottage.

  • temps, mort, vie

Pour dire quelque chose (« Comment, disais-je... »), j’ai parlé de la statue. Je vous ai raconté que l’homme voulait empêcher la jeune femme de s’avancer plus loin : il avait aperçu quelque chose — un danger sûrement — et il arrêtait d’un geste sa compagne. Vous m’avez répondu que c’était elle, plutôt, qui semblait avoir vu quelque chose — mais une chose, au contraire, merveilleuse — qu’elle désigne de sa main tendue. (AA, p.228)
Mais ça n’était pas incompatible : l’homme et la femme ont quitté leur pays, ont quitté leur pays, ont quitté leur pays, ont quitté leur pays, avançant depuis des jours, droit devant eux. Ils viennent d’arriver en haut d’une falaise abrupte. Ils viennent d’arriver en haut d’une falaise abrupte. Il retient sa compagne, pour qu’elle ne s’approche pas du bord, tandis qu’elle lui montre la mer, à leurs pieds, jusqu’à l’horizon.(AA, p.229)
Ensuite vous m’avez demandé le nom des personnages. J’ai répondu que ça n’avait pas d’importance. — Vous n’étiez pas de cet avis, et vous vous êtes mise à leur donner des noms, un peu au hasard, je crois.(AA, p.229)

L'Année dernière à Marienbad. Donner un sens à ce que nous voyons, raconter des histoires, rassurer, draguer. Les noms manquent: nous les donnons, au besoin nous les inventons.

  • regard, nom, Robbe-Grillet

Retour vers la surface, note 16.


Je copie le texte dans son entier maintenant, c'est-à-dire après les explications et non avant: la lecture devrait en être transformée et permettre d'atteindre la vitesse et les rêves nécessaires à la lecture des Églogues.

***************** On dirait toujours en effet qu’il suffit d’actionner quelque mystérieuse invisible manette pour que mécaniquement, implacablement, inévitablement les mêmes mots, les mêmes noms, les mêmes lettres, le même geste distrait de la main, la même fleur sur le plancher ramènent à la même blessure, au même regard, à la même plage, à la même blessure, à la même cicatrice sans cicatrice, à la même ouverture violente soudaine violente précipiteuse entre les phrases entre les mots et quelquefois entre les syllabes entre les lettres elles-mêmes entre les entre les entre les où est donc cet amour dont tu est-ce là tout ce faste où tu te disais que sont devenues ces saisons ces enfants ces rumeurs ces plages ces ces ces ces

Ombres de l’archer sur le pli de la lettre. Un compas dont la pointe déchire le papier mais dont le mouvement soigneusement calculé désigne très exactement le très exactement le. Comment peut-on être amoureux d’un ? Mais quelle horreur ! Mais quelle horreur ! Mais qu’est-ce que c’est que cette horreur ? Lâchez cela immédiatement ! Il regarda la lettre puis de nouveau moi puis : Êtes-vous sûr de vouloir quitter ? Êtes-vous sûr de vouloir quitter ?

(Jaune, temps d’un battement de paupières, et puis jaune de nouveau)

Elle adorait ces jardins. Elle avait une passion pour ces jardins. Je crois pouvoir dire que c’est ici, le long de ces allées, au milieu de ces jardins, sur ce banc, qui sait, sur ce banc lui-même exactement d’où le regard peut à la fois peut exactement à la fois peut en même temps (il regardait la lettre puis de nouveau moi puis de nouveau l’)

À présent tu es mort. À présent tu es mort pour toujours (il regardait la lettre).

Toute la partie supérieure du visage de la tête de la du crâne en somme d’autant plus qu’il n’a pour ainsi dire pas de cheveux que son crâne est soigneusement qu’aux endroits où il y a où il y aurait eu des cheveux son crâne est soigneusement rasé la peau bronzée la peau comme si les lettres au lieu d’être gravées dans le cuivre était gravées dans le il regardait la lettre il regardait la regardez le observez je vous prie la façon dont on peut parfaitement distinguer exactement les plis l’application le soin tellement il a dû mettre d’application à prendre ce à faire en sorte l’appareil tenu serré au-dessus de l’œil les doigts la main d’application ( l’île en effet avait une forme de main la forme d’une feuille aux doigts bien ouverts écartés comme ce comme ce

Oui. Puis de nouveau moi.

Petit prince danseur adolescent mort qui salue d’au-delà dont la silhouette gravée dans la pierre sur son paraît esquisser un pas de un salut un geste d’amitié aux vivants en avançant vers eux main levée paume ouverte doigts écartés une main énorme disproportionnée aussi grosse à même hauteur que son visage que la moitié de son corps comme si le comme si le sculpteur le graveur l’artiste d’un temps très ancien qui avait travaillé sur cette tombe avait voulu tenir compte malgré tout des lois encore à inventer de la perspective ou bien manifester signifier témoigner au passant au promeneur au voyageur égaré dans cette nécropole égarée reconnaître devant lui comme un hommage en guise d’hommage ou pour le rassurer lui prodiguer dans la pierre l’assurance lui permettre de croire qu’en effet de son côté du chez les tout est plus grand plus vif plus fort plus vivant…

Ombres, « que l’ombre efface ».

Je dois admettre que je comprends pas du tout ceux qui se plaignent que tout change, tout ait changé, que les paysages se transforment, qu’il ne reste plus rien de ce qui fut familier à leur enfance, à leur jeunesse ou même aux années qui s’éloignent de leur âge mûr. Mille fois plus effrayants me paraissent au contraire ces sites où rien n’a bougé, ces vallées contemplées tout entières d’un rocher en surplomb et qui n’ont vu se bâtir une seule maison, pas un hangar, pas une étable neuve depuis un demi-siècle, ces parcs dont les allées sont les mêmes, les plates-bandes exactement semblables à ce qu’elles furent en un lointain jadis, les perspectives intactes comme si les arbres même avaient cessé de croître, comme si c’étaient les mêmes fleurs que les mêmes jardiniers soumettent aux mêmes motifs, les mêmes ombres, le même fleuve empêchant l’accès au même château, sur l’autre rive, et dès lors c’est nous-même qui pouvons constater à quel point nous avons été emportés loin de nous, écartés de ce que nous fûmes, rendus étrangers par le temps à celui ou à celle qui du même gazon se préparait à fouler le même sable, à fendre cet air inintelligible, à s’asseoir sur ce banc où sont gravées dans le cuivre les dates de notre propre histoire, de notre propre absence, de ce cri même que nous croyons pousser et qui parmi les promeneurs aux ombres à jamais immobiles ne fait se retourner personne et pour cause, toute chose étant inchangée, normale, ordinaire, immobile, inchangée.

Pour dire quelque chose (« Comment, disais-je… »), j’ai parlé de la statue. Je vous ai raconté que l’homme voulait empêcher la jeune femme de s’avancer plus loin : il avait aperçu quelque chose — un danger sûrement — et il arrêtait d’un geste sa compagne. Vous m’avez répondu que c’était elle, plutôt, qui semblait avoir vu quelque chose — mais une chose, au contraire, merveilleuse — qu’elle désigne de sa main tendue.

Mais ça n’était pas incompatible : l’homme et la femme ont quitté leur pays, ont quitté leur pays, ont quitté leur pays, ont quitté leur pays, avançant depuis des jours, droit devant eux. Ils viennent d’arriver en haut d’une falaise abrupte. Ils viennent d’arriver en haut d’une falaise abrupte. Il retient sa compagne, pour qu’elle ne s’approche pas du bord, tandis qu’elle lui montre la mer, à leurs pieds, jusqu’à l’horizon.

Ensuite vous m’avez demandé le nom des personnages. J’ai répondu que ça n’avait pas d’importance. — Vous n’étiez pas de cet avis, et vous vous êtes mise à leur donner des noms, un peu au hasard, je crois…

Renaud Camus, L'Amour l'Automne, pp.221-229

W. H.

Or Hughie Wills. Mr William Himself. W. H.: who am I ?

James Joyce, Ulysses, chap.9

Travers III - 3 : les noms

Préambule(s) :

Nous parlons aussi des noms propres:
«Ils sont glissants comme les personnages, changeants, furtifs: ils se décomposent et se recomposent ailleurs en permanence.»
Renaud Camus, Journal de Travers, p.1059

Les noms, on ne s'en étonnera pas, tenaient une grande place dans nos conversations, moins d'ailleurs par leur prolifération et leur différence que par l'oubli qu'on avait d'eux, leurs ressemblances, et les confusions éternelles qu'elles engendraient. Ces confusions, ces échanges, faisaient se rejoindre, se chevaucher, se mélanger, dans un temps mythique sans avant ni après, un présent perpétuel et suspendu, les fragments les plus éloignés de la chronique.
Renaud Camus, Échange, p.29


Ce billet est consacré au premier fil du troisième chapitre de L'Amour l'Automne. Il est à lire (de préférence) avec le livre ouvert près de soi.

J'entreprends une explication "à la volée" (listes des références, sources, associations, que nous trouvons ou imaginons lorsque nous nous rencontrons lors de nos lectures suivies, dites "des cruchons"). Il s'agit d'une forme possible des compte rendus toujours promis, jamais réellement fournis, à mes compagnons de lecture.

Je mets ici nos réflexions sur le chapitre III pour deux raisons: d'une part parce qu'il est disponible sur le site des lecteurs et que par conséquent je me sens déliée du respect des droits d'auteur; d'autre part parce que cela fait la troisième fois que nous reprenons ces lignes (en juin, septembre et octobre: visiblement nous avons du mal à dépasser ces premières pages). J'espère ainsi arrêter et clarifier un premier état de la lecture du début de ce chapitre.
Il y en a plus dans ce billet que lors de nos rencontres, d'une part parce que je n'ose pas exprimer oralement toutes mes associations (par exemple, plus bas, tous les noms autrichiens), d'autre part parce que j'arrive aux réunions sans avoir fait toutes les recherches que je souhaitais entreprendre.

Pourquoi avoir tant de mal à dépasser le début de ce chapitre (une fois écartées les excuses de la fatigue de fin d'année et de la coupure des vacances)?
C'est que ce chapitre se présente bizarrement, chaque page coupée par un certain nombre de lignes horizontales qui partitionnent la page en autant de cases plus ou moins hautes, obligeant une phrase à courir sur de nombreuses pages successives quand elle apparaît dans une case d'une seule ligne de hauteur, case que pour ma part j'appelle "fil" — comme un fil d'Ariane que l'on suivrait de page en page, mais aussi comme un filet de voix; l'une des explications symboliques possibles de cette disposition étant une représentation, une spatialisation sur la page de multiples voix, comme une présentation simultanée des voix successives des Vagues par exemple. (Mais cet exemple n'est pas choisi au hasard: la mer et l'univers marin ont une place prédominante dans L'Amour l'Automne.)

Le lecteur est donc tiraillé entre deux stratégies de lecture: suivre chaque fil jusqu'au bout pour descendre au suivant quand il a fini le précédent, remontant alors de plusieurs pages dans le livre; ou tenter de lire chaque page comme une unité.
En pratique, il tend vers une voie moyenne, suivant un fil le temps d'une phrase ou d'une idée, puis reprenant le fil suivant, afin d'avancer si possible dans les pages de la façon la plus régulière possible (autrement dit, à remonter du moins de pages possible à chaque fois qu'il descend d'un fil).

Nous avons tenté les deux stratégies.

Dans ce billet je présente la première, qui consiste à lire les fils comme des paragraphes autonomes.
Le premier fil du chapitre III court de la page 149 à la page 164, en une seule ligne en haut de chaque page. Il est présenté ici en un paragraphe compact, ainsi qu'il est mis en ligne sur le site de la Société des Lecteurs.
Grossièrement nous entreprenons deux tâches, avec plus ou moins de succès: identifier les sources, identifier les associations ou échos qui permettent le passage d'une phrase à l'autre.

Je voudrais montrer comment le passage d’une référence à l’autre se fait par les noms, ou inversement comment les noms sont des pistes pour retrouver les sources. Il s'agit finalement de l'application de la contrainte définie dans Eté: «[...], PAR UN MINIMUM ONOMASTIQUE SERVANT INDIFFÉREMMENT À UN MAXIMUM DE «PERSONNAGES». LE NOM SERA ALORS MOBILE PAR RAPPORT À SON RÉFÉRENT, MAIS IL NE SE DISLOQUERA PAS.». (Eté p.57 - C'est moi qui souligne. Citation issue de l'intervention de Jean-Pierre Vidal sur Robbe-Grillet à Cerisy).

Il s’est produit dans le monde, durant leur voyage (et tandis que, logés chez les uns ou les autres aux États-Unis, toujours entre deux trains, entre deux avions, entre deux occasions de voiture ou de camion, ils n’avaient guère l’occasion de voir la télévision, de lire les journaux ou d’écouter la radio), toute sorte d’événements petits ou grands dont ils prennent connaissance en vrac, à leur retour, et sans avoir la possibilité, bien souvent, d’en reconstituer l’ordre chronologique, ni d’en apprécier correctement l’importance relative. Ainsi Harold Wilson, le Premier Ministre anglais, a-t-il surpris tous les commentateurs, et plus encore les électeurs, en annonçant qu’il quittait le pouvoir*. Bloom a beau citer Dover Beach, dans son anthologie (le moyen de faire autrement ?), on sent bien qu’il ne fait pas grand cas du pauvre Arnold: sa véritable idole, c’est Hart Crane. Le point culminant a donc été atteint hier, juste avant Tristan. Il a caché dans ses pièces son propre nom, un beau nom, William. Le coup partit. Le coup partit. Un revolver à la main, il débouche dans le hall du théâtre. Qu’il est facile et agréable de mourir ! L’ennui c’est qu’il n’y a pas de fauteuil roulant, dans Les 39 Marches — ce n’est pas la seule approximation des Derniers Jours de Roland B.

The tracks of which I speak were but faintly perceptible — having been impressed upon the firm yet pleasantly moist surface of — what looked more like green genoese velvet than anything else. D’ignorantes armées s’affrontent dans la nuit. Certains admirateurs exaltés de Sir Malcolm vont jusqu’à comparer sa neuvième symphonie (ou du moins son Lento final) avec celle de Mahler. Qu’un film ait été projeté dans l’avion, toutefois, c’est ce qu’on a quelque peine à croire: eux en effet ne volaient guère qu’en charter, à cette époque-là.

Renaud Camus, L'Amour l'Automne, p.149 à 164

Reprenons phrase à phrase, ou par unité de sens.

Il s’est produit dans le monde, durant leur voyage (et tandis que, logés chez les uns ou les autres aux États-Unis, toujours entre deux trains, entre deux avions, entre deux occasions de voiture ou de camion, ils n’avaient guère l’occasion de voir la télévision, de lire les journaux ou d’écouter la radio), toute sorte d’événements petits ou grands dont ils prennent connaissance en vrac, à leur retour, et sans avoir la possibilité, bien souvent, d’en reconstituer l’ordre chronologique, ni d’en apprécier correctement l’importance relative. (L’Amour l’Automne, p.149)

Référence sans doute (en pratique, « sans doute » est toujours présupposé, d'autant plus que j'élucubre à pleins tubes, comme dirait GC. Toutes ses hypothèses peuvent être sinon démenties, du moins enrichies. Elles s’additionnent; il est rare que l’une d’entre elles doive être complètement abandonnée, pour une raison tautologique : si l’on y a pensé, c’est que c’était pensable, or le principe des Eglogues est l’association d’idées, le glissement) — référence sans doute, disais-je, au voyage aux Etats-Unis en 1976. voir Journal de Travers p.1050 ainsi que L’Amour l’Automne (noté AA dans le reste de ce billet) p.113 :«Et à Paris, qu'est-ce qui se passe?»

Reconstituer l’ordre chronologique : problème des Eglogues… Qu'est-ce qui renvoie à quoi? La même remarque — «il s'est produit pendant leur voyage…» — peut renvoyer à avril 2004, au retour de Corée (cf. Corée l'absente (pourquoi ce voyage-là? parce qu'il s'est accompli en avion et que le chapitre II fait de nombreuses références à l'Angleterre vue d'avion)).
Cependant, et malicieusement, n'oublions pas le reproche: «Vous attachez sans doute trop d'importance, dans votre analyse, aux dates et aux éléments biographiques.» Echange p.200.

Ainsi Harold Wilson, le Premier Ministre anglais, a-t-il surpris tous les commentateurs, et plus encore les électeurs, en annonçant qu’il quittait le pouvoir *. (AA, p.149)

Harold Wilson : annonce de son départ le 16 mars 1976, départ effectif le 5 avril. Permet de dater précisément "le voyage", sauf que naturellement, le voyage pourrait avoir eu lieu a une autre date: l'important est d'avoir trouvé un élément réel, de la vraie vie (par opposition à la littérature) liant Harold, Wilson, 1976, cancer (crabe), folie (maladie mentale), mort: autrement dit tout ce qu'aurait pu inventer Renaud Camus dans une fiction pour faire tenir ensemble différents mots leitmotiv de ses Eglogues. Et cependant le voyage de William Burke et de Renaud Camus a bien eu lieu en mars 1976: coïncidence.

Evidemment, cela fonctionne aussi à l'inverse: c'est parce que Harold Wilson a démissionné que Renaud Camus a choisi Harold et Wilson... Oui et non: William Burke (amant américain de Renaud Camus durant les années 1970) s'appelait William indépendamment des Eglogues, et Poe a écrit une nouvelle sur le double intitulée William Wilson et c'est un Harold qui a écrit sur Crane, et il existe bien deux auteurs du nom de Crane, dont l'un s'appelle Stephen, tandis que le Harold biographe s'appelle Bloom, Bloom et Stephen appellent Shakespeare, soit un autre William...
Ici intervient la fascination des Eglogues: que le réel fournisse obligeamment du matériau, des phrases, qui prennent place sans effort dans la fiction. Il y a réellement (en tout cas pour moi) existence ou création d'un entre-deux, la possibilité d'une vie entre les pages.

récapitulatif: Harold, Wilson.

Bloom a beau citer Dover Beach, dans son anthologie (le moyen de faire autrement ?), on sent bien qu’il ne fait pas grand cas du pauvre Arnold : sa véritable idole, c’est Hart Crane.(AA, p.149-150-151)

Il s'agit d'Harold Bloom (encore un Harold), auteur d'une anthologie The Best Poems of the English Language (2004), qui proclame avoir découvert la poésie à dix ans en lisant Hart Crane.
Hart Crane: apparaît également Stephen Crane. Thème du double. Et "crâne": contient "arc", peut facilement mener à "dent" (autres mots générateurs).
Stephen+Bloom = James Joyce, Ulysses. Bloom introduit une thématique de fleurs (dont Flora Tristan).
«Ne fait pas grand cas» : voir AA p.147: «(D'Arnold, Harold Bloom, avec son ssurance habituelle, dit assez drôlement que, longtemps admiré et pour sa poésie et pour son oeuvre de critique littéraire, il n'était très bon ni à l'un ni à l'autre.)».
Matthew Arnold : auteur de Dover Beach, qui a une grande importance dans L'Amour l'Automne (encore un Arnold).

récapitulatif: Harold, Arnold, Bloom, Stephen, Crane.

Le point culminant a donc été atteint hier, juste avant Tristan. (AA, p.151-152)

Mahler à sa femme à propos d'Arnold Schönberg. Cette phrase/cette scène est un leitmotiv des Eglogues depuis Passage.
Tristan et Parsifal sont les deux opéras de Wagner très largement utilisés dans les Eglogues; d'une part à cause de la thématique du nom[1] d'autre part à cause des différentes variantes disponibles de la légende de Tristan: la Folie Tristan de Berne, d'Oxford, etc.
Cela renvoie à l'utilisation de la légende selon Saussure: «Les deux genres de modifications historiques de la légende qui peuvent passer probablement pour les plus difficiles à faire admettre sont 1° La substitution de noms. 2° Une action restant la même, le déplacement de son motif (ou but)» dans Les mots sous les mots p.18 de Starobinski.
Parsifal permettra de glisser vers Perceval, Percival (Les Vagues de Virginia Woolf) et Lancelot (Lance de Nabokov, Lenz de Brüchner).
Enfin, Tristan, c'est l'anagramme de transit (= passage...).

De façon générale, noter l'importance de Vienne et des écoles de Vienne, l'importance de l'Autriche (deux pays: l'Autriche et les Etats-Unis).
Non, cela ne se déduit pas de cette phrase: cette phrase le rappelle à ceux qui ont lu les quatre tomes précédents et L'Amour l'Automne en son entier: Gustav Mahler, Hugo Wolf, Arnold Schönberg, Alban Berg, Ludwig Wittgenstein, Georg Trakl, Sigmund Freud, qui appelleront à leur tour Bertrand Russell, Albert Einstein, Paul Celan, par le biais des correspondances (les lettres échangées aussi bien que les coïncidences).
Ici je décris ce qui se passe quand on lit en reconnaissant les motifs: tout cela est su, on y pense à peine, on n'analyse pas, c'est présent. D'une certaine façon, savoir, c'est ne pas être conscient de ce qu'on sait. Ainsi la lecture est rapide (cette précision pour tous ceux qui me disent effarés: "mais quel est l'intérêt de lire en pensant à tout ça?" Eh bien justement, on n'y pense pas, on sait, on passe dans les mots comme dans des paysages. Ou encore, cela fonctionne comme L'Art de la mémoire: un mot pour ramener à soi tout un univers, une époque, des conversations, une littérature; un nom pour coaguler des noms.)

récapitulatif: Tristan, Wagner, Arnold, Mahler.

Il a caché dans ses pièces son propre nom, un beau nom, William. (AA, p.152-153)

source: James Joyce, Ulysses. Stephen Dedalus parle de William Shakespeare.
Un peu plus haut dans ce neuvième chapitre d' 'Ulysses' apparaît le "What's in a name?", également shakespearien, repris par Joyce. Encore le thème des noms, comme dans Parsifal.
Et Ulysse = Personne, Ulysse qui se cache (hidden) sous le nom de Personne...

Se souvenir de l'exergue: le livre tout entier est consacré à la magie et le mystère des noms : «Names we have, even, to clap on the wind; / But we must die, as you, to understand.» (poème de Hart Crane). soit à peu près: «Nous avons des noms, de même, pour les faire claquer au vent / mais nous devons mourir, comme toi, pour comprendre.» (le "toi" est un insecte.) Et le poème continue: j'ai rêvé que tous les hommes abandonnaient leur nom.

récapitulatif: William, Stephen.

Le coup partit. Le coup partit. (AA, p.153)

Gide. Les faux-monnayeurs. Boris vient de se suicider (Hart Crane aussi s'est suicidé. Et Woolf, et Trakl => autre thème, la mort, avec un sous-thème, le suicide.)
Boris est un nom qui servira souvent (qui a souvent servi dans Travers I et II), c'est un nom de roi fou chez Robbe-Grillet (La Maison de rendez-vous et Projet pour une révolution à New York), ce qui nous amène au fou qui se prend pour un roi chez Nabokov (Feu Pale).
Stephen (Dedalus ou Crane) permet de passer à Boris par le thème du roi: Stéphane veut dire couronné (voir L'élégie de Budapest: Stéphane=Etienne=couronne).

Rentré ici j'ai souligné les passages qui m'avaient intéressé sur le "double" idéologique de Robbe-Grillet tel que décrit par Lucien Dällenbach[2] et bien sûr contesté par Robbe-Grillet lui-même:
«Il ne s'agit pas du tout de doubles de l'auteur, mais de doubles de la narration.»
C'est bien néanmoins une espèce assez incarnée de double qui multiplie les efforts pour faciliter la diffusion des livres et des films du maître, quitte à attirer lecteurs et spectateurs par des pièges et dans des pièges.
Robbe-Grillet fait aussi part, à ma vive satisfaction, de sa fascination pour Nabokov, et particulièrement pour Pale Fire, celle-ci d'autant plus prévisible qu'il a parlé très éloquemment de la figure du roi fou, personnage double par excellence, «car il est à la fois le meilleur représentant de l'ordre et le meilleur représentant du désordre»; et le roi fou le plus représentatif c'est le Boris Goudounov de Pouchkine, «le roi_fou-assassin qui a supprimé le vrai roi pour se mettre à sa place, etc? et qui est à l'origine du prénom Boris qu'on trouve à de nombreuses reprises dans mes petits travaux.
Renaud Camus, Journal de Travers, p.1281

récapitulatif: Boris.

Un revolver à la main, il débouche dans le hall du théâtre. (AA, p.153-154)

Pas encore clairement identifié. La phrase apparaît généralement dans le contexte suivant:

Et toujours la succession interminable des portes, dont le nombre semble encore avoir augmenté depuis la dernière fois... Un revolver à la main, il dévale quelques marches, et débouche essoufflé dans le hall du théâtre. Elle est en train de le traverser en oblique, se dirigeant vers la sortie, au bras d'un inconnu qu'il ne reconnaît pas (sic).
Renaud Camus, Eté p.247

D'après Renaud Camus, ce pourrait être un roman de Robbe-Grillet qui se passe dans un théâtre ou dans lequel se déroule une pièce de théâtre. Suite à ce que je viens d'écrire, je vais feuilleter Un régicide et Dans le labyrinthe.

Qu’il est facile et agréable de mourir ! (AA, p.154-155)

La phrase est tronquée, elle apparaît en son entier dans Eté p.81: «— Orlando! Orlando! s'écrie Roussel en riant, les veines ouvertes, comme il est facile et agréable de mourir!»
Cette phrase apparaît telle quel dans Vie de Raymond Roussel, de François Caradec, mais une source plus "classique" de Renaud Camus est Actes relatifs à la mort de Raymond Roussel, de Léonardo Sciascia - Cahier de L'Herne, 1972.
Source possible, L'Arc n°68 («Il est le premier, à l'exception d'un court texte de présentation, en italiques, du numéro 67 de L'Arc. Structurellement à la même place, dans le numéro suivant, se trouve un article sur La mort de Raymond Roussel.» (Eté, p.129-130)). A vérifier.
Orlando : permet de bifurquer vers Virginia Woolf, (dont le mari s'appelle Léonard (anagramme approximatif de Roland) (+Léonardo Sciascia)); vers Orlando furioso, soit Roland et Renaud, mais aussi Antoine, Tony, etc. via Antonio Vivaldi et à nouveau vers Les faux-Monnayeurs de Gide.
Roussel : suicide. A fourni certains des procédés de Passage, qui se poursuivent ensuite dans les Eglogues, notamment le jeu sur les homonymes et les homophonies. Permettra de passer vers Michèle Morgan (de son vrai nom Simone Roussel), et de Morgan à la marque de voiture, au docteur Morgan de Robbe-Grillet dans Projet d'une révolution à New York, Souvenirs du Triangle d'or, sans oublier les dérivations vers Morvan, roman, etc.

récapitulatif: Orlando, Roland, Woolf, Roussel (Antonio, Léonard, Morgan). (Entre parenthèses, les "secondaires", qui se déduisent moins immédiatement de la lecture de la phrase. Vous remarquerez que je ne liste pas Gide parmi "nom", car il ne fournit aucun dérivé, aucun jeu: de même Joyce ou Nabokov ou Proust.)

L’ennui c’est qu’il n’y a pas de fauteuil roulant, dans Les 39 Marches — ce n’est pas la seule approximation des Derniers Jours de Roland B. (AA, p.155-156)

Auteur : Hervé Algalarrondo => Orlando. Roland Barthes. (L'allusion au fauteuil roulant est expliquée un peu plus loin dans le livre). Le film les 39 Marches se déroule en Ecosse (comme une partie de L'Amour l'Automne); les deux acteurs principaux y tiennent plusieurs rôles (thème du double).
A noter: l'initiale "B". Il y aura ainsi beaucoup de lettres seules dans la suite des pages (cf. la dédicace du livre: "A la lettre").

récapitulatif: Orlando, Roland.

A la fin de la phrase page 55, une flèche -> apparaît sur la page, indiquant que le fil se continue au même niveau (sur la page 156, la première ligne correspond toujours au fil 1, il ne s'agit pas du fil 2 par extinction du fil 1), mais qu'il y a changement de... de sujet, de noms, de paradigmes. Quand le fil est présenté en paragraphe comme ci-dessus ou sur le site de la Société des lecteurs, ce changement est matérialisé par un saut de ligne.

The tracks of which I speak were but faintly perceptible — having been impressed upon the firm yet pleasantly moist surface of — what looked more like green genoese velvet than anything else. (AA, p.157-159)

Landor's Cottage d'Edgar Poe, auteur de William Wilson, nouvelle sur le double et le mal.
Landor = anagramme de Roland.
the tracks : les traces, la trace: le signe, le déchiffrage des signes.
green genoese velvet: déjà rencontré p.82 dans une version étendue (un peu à la façon dont un morceau de musique commence par nous faire entendre toute une phrase avant d'en utiliser quelques mesures): «Les traces dont je parle n'étaient que faiblement visibles — having been impressed upon the firm yet pleasantly moist surface of — ce qui ressemblait, plus qu'à n'importe quoi d'autre, à du velours de Gênes du plus beau vert.» (AA, p.82)
et p.134 : «perspectives gazonnées semblables à du velours de Gênes».
Page 134, la phrase apparaissait dans un contexte de mort, il s'agissait de décrire le parc ou le jardin public où étaient installés des bancs portant le nom de promeneurs morts:

La plupart des bancs, virgule, dans le parc, virgule, arborent de petites plaques de cuivre fixées dans le dossier, virgule, indiquant le nom des personnes qui les ont offerts, point-virgule ; et mentionnant aussi, souvent, celui d'hommes et de femmes dont ils ont (elles ont) [ils ont] pour mission d'honorer la mémoire : promeneurs morts, habitués disparus de ces jardins, familiers en-allés de ces gardénias, de ces arums ou de ces perspectives gazonnées semblables à du velours de Gênes, ombres à venir, spectres en puissance, fantômes alors inachevés [...] (AA, p.134)

Le mot vert n'apparaît pas p.134, mais la mort est omniprésente, tandis qu'il apparaît p.159 ("green") alors que la mort n'est pas citée. Or le vert est la couleur de la mort («C'est Gérald Emerald, de vert vêtu, qui transporte la Mort dans sa voiture. [...] Le vert semble être la couleur de la mort; le rouge celle de la vie» préface de Mary McCarthy à Feu pâle).
D'autre part, Renaud Camus commence par se tromper et à attribuer la plaque où se reflète son crâne (mot générateur déjà vu) à la De Morgan Society sur Russel Square (Morgan, Russell) (voir ici).

récapitulatif: Poe, Landor (William, Wilson) (Poe est si important dans les Eglogues qu'à chaque fois qu'il apparaît il faut penser à Dupin (l'enquêteur, l'interpréteur des signes, celui qui retrace les cheminements de pensée. Passage vers Aurore Dupin, ie George Sand), à William Wilson (le double, la mort, le diable), à Lionnerie (le nez).)

D’ignorantes armées s’affrontent dans la nuit. (AA, p.159-160)

Dover Beach, Matthew Arnold

récapitulatif: Arnold.

Certains admirateurs exaltés de Sir Malcolm vont jusqu’à comparer sa neuvième symphonie (ou du moins son Lento final) avec celle de Mahler. (AA, p.160-162)

Il s'agit de Malcom Arnold.

L'ensemble de ses trois ou quatre phrases reprend un passage des pages 81-82:

Le coup partit. La loge, les couloirs, l'entrée du théâtre. Bax peut être qualifié de génie, évidemment, si on le compare à Arnold. Elle se retourna : ignorantes armées. Les traces dont je parle n'étaient que faiblement visibles — having been impressed upon the firm yet pleasantly moist surface of — ce qui ressemblait, plus qu'à n'importe quoi d'autre, à du velours de Gênes du plus beau vert. (It was grass, clearly.) Orlando, Orlando, comme il est facile et agréable de. Le coup partit : ci-gît Red. (AA, p.81-82)

Malcom Arnold et Arnold Bax p.82, Malcom Arnold et Gustav Mahler p.161: tout se ressemble, mais rien n'est totalement identique.
On remarquera la construction parallèle de Bax, un génie comparé à (Malcolm) Arnold (p.82); et Crane, un génie comparé à (Matthew) Arnold (p.149).
Red = jeu sur raide (mort) , mais aussi «La couleur complémentaire du vert est le rouge.» Mary McCarthy opus cité. (Le rouge est présent dans Passage sous les espèces de Marnie, le rouge est alors couleur de l'hystérie et de la mort.)

récapitulatif: Arnold, Bax, Mahler.

Qu’un film ait été projeté dans l’avion, toutefois, c’est ce qu’on a quelque peine à croire : eux en effet ne volaient guère qu’en charter, à cette époque-là. (AA, p.162-164)

Retour sur l'hésitation du départ: 1976 ou 2004? 1976, car nous sommes sûrs qu'un film a été projeté dans l'avion en 2004 au retour de Corée (au moins Troy avec Orlando Bloom, je le sais par confidence).
Cette dernière phrase permet à la fois de faire un lien vers la fin du chapitre II «sous-titré _ _ _ _ _ mais à cause de la lumière qui afflue à présent à travers un nombre croissant de _ _ _ _ _ les lettres sur l'écran sont de plus en plus» (AA, p.148) qui décrit l'effacement du sous-titrage du film au fur à mesure que le soleil se lève et envahit la carlingue et de boucler sur le début du paragraphe (qui est aussi le début du chapitre): «Il s’est produit dans le monde, durant leur voyage...»
Cette dernière phrase permet à la fois d'inscrire le passage dans la continuité du livre et d'en faire une unité cohérente, close sur elle-même.


Synthèse et conclusion, a demandé un cruchon. Je ne sais que dire. Nous avons là une liste, un catalogue, de la plupart des noms générateurs dans L'Amour l'Automne (il manque au moins les composés autour de stein, berg, stern, gold (pierre, montagne, étoile, or (dérivé en monnaie)), composés à connotation juive autant qu'allemande).
Sans parler des allusions souterraines, nous obtenons directement Arnold, Bax, Bloom, Boris, Crane, Harold, Mahler, Orlando, Roland, Stephen, Tristan, Wagner, William, Wilson. Les auteurs de référence sont Poe, Gide, Nabokov, Virginia Woolf.

Une hypothèse serait que la disposition des phrases sur la page, une ligne en haut de chaque page, irrigue, commande, oriente, les autres lignes et thèmes de la page. Cette idée provient de la lecture de Journal de Travers: quand Renaud Camus reçoit les épreuves d' Echange, il apporte des corrections afin que le haut et bas de pages de la fin, partitionnées elles aussi (mais en deux seulement), se correspondent comme il l'entend: le haut et le bas se répondent, il y a des rapports, des échos, entre l'un et l'autre.

Puis je me suis relevé, tandis qu'il dormait, pour inspecter d'un peu plus près les nouvelles épreuves. Hélas, les deux textes, dans les cinquante dernières pages, ne coïncident toujours pas. La dernière fois, celui du bas était en avance sur celui du haut — une dizaine de lignes ont été ajoutées à ce dernier: c'était trop, et maintenant c'est lui qui est en avant sur l'autre. Mais, à ce stade, on ne peut plus rien faire. (Journal de Travers, 8 juillet 1976, p.681).

Puis j'ai parlé plusieurs fois au téléphone avec René Hess au sujet des épreuves d' Echange, et nous avons décidé finalement de supprimer six lignes au texte d'en haut afin de tenter une nouvelle fois de rétablir l'équilibre entre celui du haut et celui du bas, renonçant par là même aux lignes rajoutées en bas trois jours plus tôt, selon une correction modeste qui portait seulement sur les deux dernières pages. (Journal de Travers, 12 juillet 1976, p.696).

Les exemplaires d' Echange était là, je pouvais passer les prendre. [...] sur la dernière page figure bien les trois textes. Malheureusement cette dernière page est une page de gauche, ce qui fait paraître un peu bizarre que le texte du milieu s'interrompe brusquement — plus bizarre, en tout cas, moins heureux, plus contrived que s'il s'agissait d'une page de droite. La page de droite, en l'occurrence, n'est même pas blanche: on peut y lire l'avertissement quant à la provenance de certaines parties du texte, ce n'est pas très joli. Mais les dégâts auraient pu être plus graves. (Journal de Travers, 24 août 1976, p.932).

Or lors de ma lecture d' Echange, je n'ai rien remarqué de tel (lecture en 2003, j'en savais tout de même moins qu'aujourd'hui). Donc il est tout à fait possible que ce même phénomène, cette même construction, doive être cherchée dans ce chapitre III.
Ce sera l'objet des deux billets suivants.

Notes

[1] A la suite de la remarque de Philippe[s] dans les commentaires, j'ajoute les dérivations trouvées dans Journal de Travers: «Après la création de Parsifal [FOL PARSI, PERCEVAL (LE PREMIER MINISTRE ASSASSINÉ, SON FILS LE FOU DE BATESON)], PERCIVAL (DES VAGUES), «GONE TO INDIA», LES PERCY (DE SYON HOUSE, DUCS DE NORTHUMBERLAND -> KEW, CANALETTO, ETC. /// LOHENGRIN (SON FILS)] (1882), Wagner [VAGUES, LES VAGUES (-> PERCIVAL), NERF(S)) / AGEN, ANGER(S), DANGER, VENGER, WRANGLER('S) / OTTO WAGNER ->OTTO], n'envisage plus d'écrite d'autres opéras. Son fils, Siegfried veut être architecte.» (Journal de Travers, p.1214)

[2] voir ici.

Manuscrits du Moyen-Âge et manuscrits littéraires modernes

Il y a à peu près un an, j'ai découvert qu'il existait une "Société des manuscrits des assureurs français" (SMAF). Comme je devais avoir l'air vivement intéressée, on me proposa un catalogue de l'exposition des manuscrits qui s'est tenue en 2001 à la Bibliothèque nationale.

Les assureurs français présentent aujourd'hui le catalogue des collections de la "Société des manuscrits des assureurs français". C'est une première. Cette publication accompagne l'exposition de ces manuscrits - pour la seconde fois cette fois-ci après celle de 1979 - à la Bibliothèque nationale de France.

Créée en 1978 à l'initiative de Guy Verdeil alors Président du GAN et en étroite concertation avec Messieurs Georges Le Rider, Administrateur de la Bibliothèque nationale et Pierrot, Directeur des Manuscrits de cette même institution, la SMAF rassemble dans son capital une grande partie des sociétés et mutuelles d'assurance de la place. Elle constitue un prototype intéressant de coopération Etat-industrie au service d'une politique nationale de gestion et de défense du patrimoine national des manuscrits anciens et modernes.

Notre souci est aujourd'hui de faire connaître le fonds de la SMAF aux assureurs, à leurs clients, aux bibliophiles et au grand public, et de leur faire prendre conscience du type de contribution que la profession des assureurs a apporté et est susceptible encore d'apporter à la conservation et à la recherche sur le patrimoine littéraire national, au service de la politique que souhaitent mener la Bibliothèque nationale et la Direction des Manuscrits.

Extrait repris en quatrième de couverture de l'introduction de Jean-Jacques Bonnaud, Président de la SMAF.

Je m'attendais à une brochure souple d'une centaine de pages, c'est en fait un livre magnifique de 350 pages emplies de photographies d'enluminure et de pages de cahiers, décrivant l'histoire de chaque manuscrit médiéval présenté et offrant des extraits des manuscrits modernes (un important fond Céline, Colette, Claudel, etc).

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A titre d'exemple, la SMAF possède les lettres inédites de Gide à Francis Jammes :
139 LETTRES, BILLETS ET CARTES AUTOGRAPHES SIGNÉES. Les lettres sont montées sur des feuillets de papier crème montés sur onglets en 3 volumes in-4 (230 x 180 mm) demi-maroquin bleu turquoise avec coins, étuis (Devauchelle).

TRÈS IMPORTANTE CORRESPONDANCE INÉDITE qui dresse un passionnant tableau de la vie littéraire au tournant du siècle.
Elle retrace l'amitié de toute une vie entre les deux écrivains, quelque divergents que soient leur esprit et leurs idées. Leurs œuvres littéraires respectives tiennent une grande place dans leurs propos.
Cette correspondance commence en 1895 et durera en dépit de quelques brouilles jusqu'à la mort de Jammes en 1938. Gide et Jammes, tous deux âgés de vingt-cinq ans, devinrent amis en 1893 mais ne se rencontreront pour la première fois qu'en avril 1896 à Alger ; ils ne s'étaient vus auparavant qu'en photographies mais se tutoyaient déjà. Leur longue amitié subira des périodes de troubles et des ruptures, notamment vers 1916 lorsque Jammes eut connaissance des mœurs scandaleuses de Gide, qui heurtaient profondément ses convictions chrétiennes, et en 1925 lorsque Gide vendit à Drouot sa bibliothèque, y compris des manuscrits de Jammes que celui-ci lui avait dédicacés (la partie Jammes comprend 33 numéros : éditions originales dédicacées, grands papiers, quelques lettres et manuscrits). Notons ici que Jammes ne fut pas le seul à être choqué et l'on cite volontiers l'anecdote de Régnier envoyant un ouvrage à Gide avec cette dédicace : ''Pour votre prochaine vente''.
La dernière lettre datée est écrite à la suite d'une lettre de condoléances de Mathilde Roberty du 9 juillet 1938 (Madeleine est morte le 17 avril 1938).

Une correspondance de 280 lettres échangées par Gide et Jammes fut publiée par Robert Mallet, chez Gallimard en 1948. Aucune des lettres ici présentes n'y figurant, nous sommes donc en présence de lettres restées inconnues de Robert Mallet ou qu'il avait écartées pour des raisons de discrétion, d'opportunité ou de contrainte éditoriale. Robert Mallet n'avait pas eu connaissance d'une lettre de Gide à madame Victor Jammes (8 avril 1900) et n'en avait pu citer qu'un extrait recopié par Mme Jammes (elle se trouve ici sous le numéro 67).
Entre juillet 1895 et l'automne 1897, de nombreuses lettres sont écrites sur papier de deuil encadré de noir (Gide a perdu sa mère le 31 mai 1895). Il n'est cependant pas fait mention de ce décès dans les lettres ; dans l'une d'elle Gide évoque en revanche le récent mariage de sa sœur.

Cher Monsieur, qui dorénavant m'appellerez cher ami tel est le début de cette correspondance qui allait durer un quart de siècle et dans laquelle les travaux littéraires des deux écrivains tiennent une grande place. Au fur et à mesure de leur relation, les termes par les quels Gide s'adresse à son ami évoluent: Cher monsieur (une seule fois au début - puis cher ami (assez souvent) puis cher vieux, cher faune, mon faune préféré, très cher et grand, etc…

extrait du catalogue p.235 et 236

Exemple de lettre de Gide à Jammes.

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Liste des acquisitions des manuscrits modernes :

Law. Lettres au prince deTingry. Hôtel Drouot, 21 juin 1979.
Voltaire. Lettre à M. Delille. Hôtel Drouot, 7 mai 1981.
Voltaire. Lettre à d'Alembert. Hôtel Drouot, 6 mai 1981.
Voltaire. Lettre à sa nièce. Hôtel Drouot, 6 mai 1981.
Restif de la Bretonne. L'Enclos et les oiseaux. Librairie Valette, 20 août 1981.
Napoléon. Expédition d'Egypte. Hôtel Drouot, 13 décembre 1982.
Bernadotte. Lettres militaires. Hôtel Drouot, 8 décembre 1980.
Dietrichstein. Lettres au comte de Niepperg. Hôtel Drouot, 28 février 1979.
Musset. Lettre à madame Joubert. Hôtel Drouot, 9 novembre 1979.
Sand. Lettre à Louis Blanc. Hôtel Drouot, 6 avril 1981.
Flaubert. Littérature-Esthétique. Hôtel Drouot, 12 décembre 1985.
Apollinaire. Les Peintres cubistes. Librairie Jean Hugues, bibliothèque Renaud Gillet, 5 novembre 1981.
Apollinaire. La Femme assise. Hôtel Drouot, bibliothèque Jacques Guérin,4 juin 1986.
Aragon.Traité du style. Librairie Jean Hugues, bibliothèque Renaud Gillet, 5 novembre 1981.
Aragon. L'Entrée des succubes. Librairie de l'Abbaye, 4 décembre 1980.
Breton. Les Vases communicants. Hôtel Drouot, bibliothèque Sickles, 23-24 mars 1981.
Breton. Autobiographie. Hôtel Drouot, bibliothèque Sickles, 23-24 mars 1981.
Camus. L'Etat de siège. Hôtel Drouot, 28-29 février 1979.
Céline. Guignol's band. Hôtel Drouot, 28 février 1979 et 28 juin 1985.
Céline. Guignol's band II, Le Pont de Londres. Hôtel Drouot, 9 juin 1980.
Céline. Féerie pour une autre fois II, Normance. Hôtel Drouot, 19 juin 1984.
Céline. Guignol's band II et Féerie pour une autre fois. Madame Destouches, 6 décembre 1985.
Céline. D'un château l'autre. Hôtel Drouot, bibliothèque Sickles, 13-15 juin 1983.
Claudel. Œuvres et correspondances dont l'Echange, Connaissance de l'Est, L'Homme et son désir, famille Claudel, janvier 1980.
Cocteau. Le Cap de Bonne-Espérance. Hôtel Drouot, 12 juin 1987.
Cocteau. Opium. Hôtel Drouot, bibliothèque Sickles, 13-15 juin 1983.
Colette. Lettres à Germaine Patat. Hôtel Drouot, bibliothèque Sickles, 13-15 juin 1983.
Colette. Lettres à Maurice Goudeket. Madame Goudeket, 8 mai 1981.
Eluard. L'Amour la poésie. Libraire Jean Hugues, bibliothèque Renaud Gillet, 5 novembre 1980.
Gide. Lettres à Francis Jammes. Hôtel Drouot, 24 novembre 1981.
Giono. Correspondance avec Simone Tery. Hôtel Drouot, 9 juin 1980.
Jacob. Le Cornet à dés. Librairie Jean Hugues, bibliothèque Renaud Gillet, 5 novembre 1980.
Jacob. Cahier de méditations. Hôtel Drouot, bibliothèque Sickles, 23-24 mars 1981.
Jarry. Messaline. Hôtel Drouot, bibliothèque Sickles, 13-15 juin 1983.
Maeterlinck. Lettres à Florence Perkins. Londres, Sotheby's, 23 mars 1981.
Montherlant. Lettres à Jeanne Sandelion. Hôtel Drouot, 12 décembre 1985.
Montherlant. Lettres à Alice Poirier. Hôtel Drouot, 12 juin 1984.
Montherlant. Don Juan. Hôtel Drouot, 12 juin 1984.
Pagnol. Cinématurgie. Hôtel Drouot, bibliothèque Sickles, 13-15 juin 1983.
Péguy. Les Récentes œuvres de Zola. Hôtel Drouot, bibliothèque Sickles, 13-15 juin 1983.
Pieyre de Mandiargues. Cartolines. Hôtel Drouot, bibliothèque Sickles, 23-24 mars 1981.
Prévert. Souvenirs de famille. Hôtel Drouot, bibliothèque Sickles, 23-24 mars 1981.
Renard. Lettres à Maurice Pottecher. Hôtel Drouot, 12 juin 1984.
Rolland. Lettres à Frans Masereel. Hôtel Drouot, 12 juin 1984.
Saint-Exupéry. Lettres à Consuelo. Hôtel Drouot, 6 juillet 1984.
Sartre. La Putain respectueuse. Librairie de l'Abbaye, 29 avril 1981.
Sartre. Notes pour la morale. Hôtel Drouot, 7 mai 1981.
Sartre. Notes autobiographiques et sur le théâtre. Hôtel Drouot, 7 mai 1981.
Sartre. La Mort dans l'âme. Hôtel Drouot, 12 juin 1984.
Sartre. Les Mots. Hôtel Drouot, 7 mai 1981.
Surréalisme. Au grand jour. Hôtel Drouot, bibliothèque Sickles, 23-24 mars 1981.

W., collages

Il me vient des tentations absurdes, par exemple d'arrêter de recopier des extraits des œuvres camusiennes et ne donner plus que leurs références, puis de coder ces références, enfin de ne publier que des lettres et des chiffres: Inaug 287; AA 404; JdT 367, 650,711,736; AA 376, PA 133, Inaug 21, JdT 726; Tricks 381.
Ce serait plus court et m'éviterait d'avoir l'impression de n'écrire que des évidences.

La parution du Journal de Travers est une anomalie temporelle. Nous arrivons au milieu de l'histoire avec W., alors que nous en connaissons la fin par L'Inauguration de la salle des Vents. Nous connaissons quelques autres détails par la chronologie (de 1969 à 1982), par Tricks de façon allusive et en faisant quelques hypothèses, par P.A. qui est peut-être finalement la plus complète des autobiographies camusiennes (mise à jour: Vaisseaux brûlés), et c'est quelque chose de terrible de connaître la fin tandis qu'on lit les déchirements de Journal de Travers:

Ouais, tant qu'ça t'fait mal, c'est qu'i reste quèque chose, c'est sûr, p'isque c'est justement ça qui fait mal, c'qui reste, ça d'accord : et putain, ça peut durer une paie, y en a qui dise une plombe ou deux, mais t'en a ça va plutôt chercher dans les six-sept, et encore quand c'est pas toute la vie — mais moi c'que j'suis pas sûr du tout, quèque part, c'qu'après, tu vois, même après, quand t'as p'u mal, quand tu r'ssens p'u rien, quand tu peux r'penser à tout ça en t'en foutant mais alors royalement, ben c'que moi je suis pas sûr, mais alors là pas sûr du tout, c'est qu'ça continue pas, putain ch'ais pas comment t'dire, pas d'exister, ça non, p'isque justement c'est fini, mais alors fini d'chez fini, mais comment qu'j'pourrais t'dire, putain merde c'est pas hévident, d'avoir existé, si tu veux, enfin j'te parle pas d'l'amour, enfin si, quèque part ouais, mais non, mais de..., enfin qui, c'qu'on disait, c'que j'te parlais, là quand t'as l'idée que putain ça y est, qu't'es bon, qu't'es vraiment là, quoi, merde, qu'tu vis, comment qu'j'pourrais t'dire, qu'i s'passe quèque chose mais vraiment pour de bon, sérieux quoi, quèque chose entre vous, mais pas seulement entre vous, c'est qu'ça qu'j'te parle, enfin qu'pa'ce qu'i s'passe quèque chose de vraiment vrai entre vous i s'passe quèque chose de vraiment vrai dans ta vie, quoi, ch'ais pas si tu vois, enfin pas dans ta vie, plutôt que ta vie elle-même elle se passe, quoi, ou que justement elle se passe pas, oui plutôt, enfin j'veux dire elle passe pas, elle est là, quoi, elle est vraiment là, quoi, mais si dix-quinze plombes après tu t'rends compte que non, qu'en fait i s'est rien passé du tout, et la preuve c'est qu'quand t'y penses t'as même pas mal, tu t'en fous, rien à cirer, alors c'que tu t'rends compte, c'est quoi c'que tu t'rends compte, ben putain c'qu'tu t'rends compte à c'moment-là c'est qu'y avait rien, c'est qu'en fait y a rien eu du tout, et pourquoi c'est qu'tu souffrais, après, ben tu souffrais pa'ce que tant qu'tu souffrais tu r'grettais quèque chose, c'est ben qu'y avait quèque chose à r'gretter, tandis que là putain si t'as plus mal c'est qu'tu r'grettes rien, et si tu r'grettes rien c'est qu'y avait rien, c'est qu'y a rien eu, niente, nada, ouallou, que dalle (et ça putain c'est ça qui fait mal…).

Renaud Camus, L'Inauguration de la salle des Vents (2003), p.287

Cette fin dissoute dans l'absolue indifférence est reprise dans L'Amour l'Automne:

Ils étaient jeunes, ils étaient beaux, ils éprouvaient l'un pour l'autre une passion qui les consumait tout entiers, et lorsque après l'amour ils retombaient en sueur sur les draps froissés, et restaient côte à côte, le bout de leur doigts se touchant à peine, à regarder au plafond de la chambre les ombres de la rue, ou de tel petit port de Grèce, s'agiter à travers les persiennes à demi closes, comme si la vie était une terre de rêve, si variée, si belle, si neuve, ils étaient bien loin de se douter — à vrai dire ils ne se posaient même pas la question, tant pareille durée leur était peu concevable — que trente ou quarante ans plus tard le sort de l'autre, pour chacun d'entre eux, non seulement serait depuis longtemps complètement inconnu, à quelques lambeaux près, quelques fragments d'information douteuse, quelques images tronquées, mais même constituerait un objet de complète indifférence, et de tranquille incuriosité.

Renaud Camus, L'Amour l'Automne (2007), p.407


J'ai un peu de mal à comprendre les affres de Renaud Camus dans le Journal de Travers. Si je résume, RC est terriblement jaloux, il fait la tête si W. ne lui dit pas ce qu'il fait, ce qu'il va faire, où, avec qui, etc, et il fait la tête si W. fait une allusion devant lui (RC) à quelque chose qu'il a fait sans lui (RC) en avoir parlé. Bref, il faut que RC sache tout, comme dirait W (p.726). Entretemps chacun semble baiser "à couilles rabattues" (sic), ce qui fait qu'on ne comprend plus très bien où est le problème. Le problème serait entièrement dans la parole, une parole non partagée, le besoin d'être pris en considération, d'être reconnu. Le problème, c'est une parole à laquelle on puisse faire aveuglément confiance: «Toi, tu ne fais jamais ce que tu dis, jamais. Tu es supposé passé l'après-midi à la galerie, des gens me téléphonent toutes les cinq minutes pour me dire qu'ils te cherchent, qu'ils t'ont appelé là-bas, que tu n'y es pas. Naturellement, le soir, j'ai tendance à demander où tu étais, comme n'importe qui le ferait. Ça t'exaspère, tu ne réponds pas. Évidemment, ça me rend nerveux. N'importe qui deviendrait un peu soupçonneux.» (p.726) Mais soupçonneux de quoi, c'est ce que j'ai du mal à saisir: RC redouterait-il une infidélité? Mais qui prendrait quelle forme, si l'on songe aux siennes liaisons (si c'est bien le mot) avec Christian ou Gianni? Les conventions paraissent si compliquées, cartographie d'interdits et d'autorisations en fonction des lieux et des personnes présentes... (Heureusement que RC nous répète que c'est plus compliqué d'être hétéro...).
Comme malgré tout j'ai une certaine pratique des journaux, je me dis que Renaud Camus doit déséquilibrer le journal et nous montrer davantage ses torts ou son incohérence que ceux de W. De temps en temps, une phrase prononcée par l'un de ses interlocuteurs semble prouver qu'il est communément admis dans l'entourage de RC que W. exagère. Mais est-ce parce que c'est vrai ou parce que les amis de RC veulent se montrer compréhensifs?:

Il [Patrick Miller] me demandait:
«Mais comment peux-tu partager la vie de quelqu'un avec qui tu ne peux pas parler, discuter, avoir une conversation sur vos propres relations?»

Renaud Camus, Journal de Travers (2007), p.367 (déjà noté dans P.A, voir infra)

«Ça va ?
— Non.
— Pourquoi ?
— Je suis triste.
— Tu es seul?
— Oui.
— Où est W.?
— Je ne sais pas.
— Il est à Paris ?
— Oui.
— Ah, je vois : il fait encore des siennes.
— Probablement.»

Ibid., p.650


— J'ai parlé à W., il m'a appelé pour une histoire de Matisse qu'Aragon veut vendre. Il m'a dit que tu étais fou, que tu ne voulais vivre que dans les drames, qu'il en avait assez, qu'il voulait quelqu'un de doux.
— De doux? Ça, c'est le comble...
— Je crois que ce qu'il dit entend par doux, c'est calme, facile, qui ne pose pas de problèmes. Il pense au Sud-Américain qu'il a rencontré l'autre soir. Je lui ai dit qu'il était sadique. Il a dit qu'il ne téléphonait pas pour parler de ça.

Ibid., p.711


Et puis, bien sûr, il y a le "coup de la lettre", que RC écrit pour exposer ses sentiments et ressentiments (suppose-t-on) et que W. refuse de lire:

«Le coup de la lettre, ça c'est trop, vraiment...
— Je pourrais être amoureux de toi...
— Oui, bien sûr, maintenant que tu es sûr que je suis amoureux de quelqu'un d'autre...»
Il me raccompagne jusqu'à ma porte et m'invite à prendre un verre à l'Escurial. Non. je veux rentrer.
«Mais W. n'est sans doute pas là ?
— Ça ne fait rien.
— Il suffit que tu t'approches de cette maison pour que tu deviennes sombre... Au revoir.»
En fait W. est là, à regarder la retransmission des Jeux olympiques. La lettre est toujours au même endroit, intouchée. Il me caresse assez gentiment, distraitement. Mais il n'est pas question de la lettre. Puis nous nous couchons en silence.

Ibid., p.736

Cet épisode est repris de façon ramassé dans L'Amour l'Automne:

La rupture — ou peut-être conviendrait-il plutôt de lire l'une des ruptures, car il y en eut toute une série, et de toute espèce, à telle enseigne qu'on pourrait soutenir, en exagérant à peine, que cette liaison ne fut en fait que ruptures, succession presque ininterrompue d'interruptions, aglomérat de failles, de cassures, de déliaisons — semble avoir été provoquée par certaine lettre que Tony écrivit à W., avec le plus grand soin, dans le dessein de mettre entre eux les choses au net une fois pour toutes; et que celui-ci, bien que tous deux partageassent alors, rue du Bac, un appartement minuscule, s'obstina non seulement à ne pas lire, à ne pas toucher, mais même à ne pas voir, à ne pas remarquer, en quelque évidence qu'elle fût disposée sur l'unique table, sur le lit ou la cheminée : c'est au point que Carlo, leur ami italien, suggérait qu'elle fût suspendue, par un fil invisible, au beau milieu de l'unique pièce.

L'Amour l'Automne, p.376


Cette liaison si orageuse avait déjà été décrite dans P.A. et dans L'Inauguration de la salle des Vents:

297. l'amant qui m'a fait le plus souffrir: incontestablement X., je suis tenté d'écrire les doigts dans le nez. Mais peut-être serait-il plus juste de dire : l'amant auprès duquel j'ai le plus souffert. Lui aussi en a vu de toutes les couleurs, probablement, à mes côtés. D'ailleurs à peine nous étions-nous quittés, il a fait un séjour dans un asile psychiatrique. A moins que l'histoire ne doive s'écrire en sens inverse : peut-être nous entendions-nous si mal, et nous sommes-nous finalement quittés, parce qu'il avait des prédispositions aux asiles psychiatriques ? Tout à fait au début de nos amours, lors de l'une de nos premières brouilles (il y en eut des centaines : le mode normal de fonctionnement de cette liaison, c'était la brouille; l'état le plus habituel de ce "mariage", le "divorce"; le climat coutumier de cette passion, la guerre au couteau (il y eut tout de même quelques jolis moments d'entente heureuse (248))), un ami commun, un psychanalyste, m'avait dit pour me consoler de ce que nous envisagions tous les deux comme une séparation définitive, qu'il ne voyait pas, de toute façon, comment il était possible de vivre avec quelqu'un qui ne vous entendait pas, qui ne pouvait pas vous entendre, qui ne voulait pas vous comprendre, sur qui le langage semblait sans prise ce qui correspondait parfaitement à la situation en effet; mais qui ne nous a pas empêchés de passer ensemble douze années de notre vie (à ces périodes près où nous étions brouillés, justement.) (Le même personnage pourrait aussi être rangé sous la rubrique : amant que j'ai le plus aimé, certainement).

Renaud Camus, P.A. (1995), 297, p.133

(Notons cependant que sur le forum, RC ramène cet internement à une cure de désintoxication).

Et pourtant ce serait une grave erreur de croire qu'à aucun moment ils n'avaient été heureux ("je" et "lui", je veux dire — X. et moi, si vous voulez, le visiteur et l'hôte, l'hôte et l'auteur, l'hôteur, etc): il fallait au contraire qu'ils eussent connu ensemble des heures (ou peut-être seulement des quart d'heure, soit) d'une intensité de bonheur incomparable pour que cette vie d'enfer ait continué sans se rompre et que même, cette liaison s'étant rompue cent fois (eux-mêms ayant "rompu", comme on dit), elle reprenne et reprenne encore, reprenne et rompe de nouveau, rompe et reprenne, au point que la rupture, la séparation, le divorce, la scène, l'interruption, deviennent son mode le plus habituel de durer.

L'Inauguration de la salle des Vents (2003), p.21


Dans le Journal de Travers, c'est d'indifférence que se plaint RC :

Tout ce que tu as pu montrer, jour après jour, c'est l'indifférence la plus totale: que tu t'en foutais complètement, de moi, de nous, de cette relation; que tu n'étais pas disposé à bouger le petit doigt pour tâcher d'arranger les choses.

Journal de Travers (2007), p.726

Cela me fait considérer Tricks sous un autre angle. Je me demande... je me demande si consciemment ou inconsciemment cela n'a pas été une mise à l'épreuve de l'indifférence de W. : «Ah tu t'en fous? On va voir.»
Etait-ce une revanche, une façon de guérir un complexe? (W parle: «[...] essayer de voir combien tu peux avoir d'amants en une semaine, ça ne m'intéresse pas: on ne fait pas un concours, comment est-ce que je peux te mettre ça dans la tête?» p.341) une façon de devenir aussi dur que l'autre? (RC: «La seule façon d'avoir une relation avec toi, c'est d'être comme toi: aussi dur, aussi fermé, aussi méchant.» p.726 (Mais Renaud Camus poursuit: «Ça ne m'intéresse pas.»))

Ces interrogations sont provoquées par la phrase soulignée (par moi) dans le passage suivant qui intervient dans la seconde édition de Tricks, édition revue et augmentée en 1982:

[Récit transcrit à Paris le vendredi 12 mars 1982, après une nuit d'horreur et de violence, passée à monter la garde, de taxis en salles d'urgence d'hôpitaux, près d'un délire tout en cris de douleur, en accès de nostalgie et en insultes, où ce livre, justement, tenait une grande place.] Comme je n'ai pour ainsi dire rien noté pendant mon séjour aux Etats-Unis, et que j'ai maintenant près de deux mois de retard par rapport aux événements que je relate ici [Interruption. Coup de téléphone. Léger mieux. Invitation presque «mondaine» à passer là-bas un moment. Mais je dois remettre lundi, le 15, à son éditeur la version «complétée» de ce livre, et le même jour faire une lecture «commentée» d'un autre à une assemblée de bibliothécaires... «It is closing time in the gardens of the West.»]

Renaud Camus, Tricks (1982 et 1988), p.381


La dernière mention de W. dans la chronologie date de juillet 1982, Rodolfo apparaît au Portugal en août 1981 et à Paris en janvier 1982. L'entrée qui suit la dernière mention de W. en 1982 voit l'apparition de Jean Puyaubert.

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