Billets qui ont 'liste' comme mot-clé.

Des listes

Entre décembre 2018 et avril 2019 un jeu a couru sur FB et Twitter : poster sept couvertures de livres sans commentaire.
J'ai relevé les listes d'amis à qui j'avais demandé de jouer ou qui m'avaient demandé de participer.

Emmanuel :
Gonçalo M. Tavares, Un voyage en Inde
Simenon, La chambre bleue
Didi-Huberman, Survivance des lucioles
Toby Barlow, Crocs
Thomas Bernhard, Maîtres anciens
Proust, À l'ombre des jeunes filles en fleurs
Gertrude Stein, The world is round
Jackson, Nous avons toujours habité au château
Celan, La rose de personne
Malcolm Lowry, Au-dessous du volcan

Maurice
Perec, La vie mode d'emploi
Mallarmé, œuvres complètes en classique garnier
Thomas Mann, L'élu
Kafka, La muraille de Chine
Gérard d'Houville, L'inconstante
Thieri Foulc, Le lunetier aveugle
Bodon, La Quimera (en occitan)

Patrick
Elizabeth Legros Chapuis, Regarder la Grèce
Lacarrière, L'été grec
Pausanias, Description de l'Attique
A t'Serstevens, Itinéraires de la Grèce continentale
Gail Holst, Road to Rembetika
Henri Miller, Le colosse de Maroussi
Patrick Leigh Fermor, Mani - Voyages dans le sud du Péloponnèse

Jack (américain)
A Woman in Berlin
Sir Thomas Malory Le morte d'Arthur
Thomas Babington Macaulay, The history of England
John Paul Russo, I.A. Richards - His life and Work
Ammiel Alcalay, Memories of our Future
Philip Ball, Critical Mass
Raymond Williams, Culture & Society 1780-1950
Michael Gottlieb, Memoir and Essay
Tom Weidlinger, Modernism, madness and the American Dream
The Canongate Burns

Aymeric
Harry Mulisch, La découverte du ciel
Hérodote- Thucydide dans la Pléiade
Sandor Marai, Confession d'un bourgeois
Léon Chestov, La philosophie de la tragédie
Ryszard Kapuscinski, Ébène
Albert O Hirschman, Un certain penchant à l'autosubversion
Harry G Frankfurt, On bullshit
Philippe Garnier, Honni soit qui Malibu
Christopher Mc Dougall, Born to run
Nicolas Bouvier, Routes & déroutes
Stanley Cavell, Le cinéma nous rend-il meilleurs?
Romain Gary, Les enchanteurs
Hilary Putnam, La philosophie juive comme guide de vie
Alex Ross, The rest is noise
Ismael Reed, Mumbo Jumbo
Saul Bellow, Ravelstein
Vaclav Havel, Audience; Vernissage; Pétition
Armand Robin, Audience de la fausse parole
Dostoïevski, Les Démons (les Possédés)
Tolstoï, Guerre et Paix
Quincy par Quincy Jones
Jean Gagnepain, Leçons d'introduction à la théorie de la médiation
Boulgakov, Le maître et Marguerite
Peter Manseau, Chanson pour la fille du boucher
Leo Strauss, Droit naturel et histoire
Marc-Alaing Ouaknin, Concerto pour quatre consonnes sans voyelles
Angré Agassi, Open

Valérie
Jean-Yves Pranchère et Justine lacroix, Le procès des droits de l'homme
Alfred Döblin, Voyage en Pologne
Ephraïm E Urbach, Les sages d'Israël
Hans Jonas, Souvenirs
Arnold Zweig, Un meurtre à Jérusalem
Françoise Frenkel, Rien où poser sa tête
Douglas Hofstadter, Le Ton beau de Marot
Mariusz Szczygiel, Gottland
Yitskhok Katzenelson, Le Chant du peuple juif assassiné
Cavafy
Auguste Diès, Autour de Platon
Lieutenant X., Langelot agent secret
Ryszard Kapuscinski & Hanna Krall, La mer dans une goutte d'eau
Renaud Camus, L'Inauguration de la salle des Vents

Philippe
Jean-Paul Kauffmann, La maison du retour
Pierre Jean Jouve, Les Noces
Thomas Bernhard, L'origine; La cave; Le souffle; Le froid; Un enfant
Renaud Camus, Journal romain
Michel Chaillou, La France fugitive
Hervé Guibert, L'incognito
Yves Bonnefoy, Ce qui fut sans lumière
Marguerite Yourcenar, Archives du Nord
Göran Tunström, L'oratorio de Noël
Sain-John Perse, Amers
Alexis Curvers, Tempo di Roma
Thomas Mann, Les Buddenbrook
Marguerite Duras, Les petits chevaux de Tarquinia
Jean Louis Schefer, Chardin

Laurent
Baudelaire, Les fleurs du mal
Claude Tannery, Le cavalier, la rivière et la berge
R.A. MacAvoy, A trio for Lute
David Lindsay, Un voyage en Arcturus
Raymond Guérin, L'apprenti
Charles Dickens, David Copperfield
L'empreinte de l'oméga (BD)

Guillaume
Stéphane Mallarmé, Pour un tombeau d'Anatole
Henry James, The sacret Fount
Yves Bonnefoy, Récits en rêve
Adalbert Stifter, Cristal de roche
Henri Michaux, Ecuador
Sagas islandaises
Jean Giono, Les récits de la demi-brigade
Richard Krautheimer, Rome portrait d'une ville
Henri Thomas, Poésies
Philippe Jaccottet, La seconde semaison
J M Coetzee, Youth
Stendhal, La chartreuse de Parme

Laurent C
Françoise Sagan, Bonjour Tristesse
Alexandre Soljénytsine, Une journée d'Ivan Dénissovitch
Gogol, Les âmes mortes
Simon Leys, Essai sur la Chine
Joseph Conrad, The Shadow-line
Julien Gracq, Le rivage des Syrtes
Kafka, La métamorphose (bilingue)

la souris
Claude Pujade-Renaud, Martha et La danse océane
Sarah l Kaufman, The art of Grace
Cynthia Voigt, Une fille im-pos-sible
Jennifer Homans, Apollo's Angels
Ariane Bavelier et Natacha Hofman, Itinéraires d'étoiles
Colette Masson, La danse vue par Maurice Béjart
David Hallberg, A body of work
Karen Kain, Movement never lies
Marie Glon, Isabelle Launay, Histoires de gestes

Florence
Stephan Zweig, Le monde d'hier
Yves Bonnefoy, Notre besoin de Rimbaud
Nathalie Azoulai, Titus n'aimait pas Bérénice
Nicolas Bouvier, L'usage du monde
Primo Levi, Poeti
Garcia Marquez, Cent ans de solitude
Paul Nizan, Aden
Jean Starobinski, La poésie et la guerre

La table de nuit

Plus sa table de nuit s'agrandit, plus elle s'encombra d'articles qui lui étaient absolument nécessaires pour la nuit: gouttes nasales, bonbons d'eucalyptus, boulettes de cire pour les oreilles, pilules digestives, somnifères, eau minérale, pommade de zinc en tube avec un bouchon de rechange pour le cas où le premier se perdrait sous le lit, et un grand mouchoir pour essuyer la sueur qui s'accumulait entre ses mâchoirs et clavicule droites, non encore habituées à l'empâtement nouveau des chairs et à son insistance à dormir sur le seul côté droit afin de ne pas entendre son cœur: il avait commis la faute, un soir de 1920, de calculer (en comptant sur un autre demi-siècle d'existence) combien il lui restait encore de battements, et maintenant l'absurde rapidité du compte à rebours l'irritait et accérait le rythme auquel il s'entendait mourir.

Vladimir Nabokov, Ada ou l'Ardeur, 1969, (1975 pour la traduction française), Folio p.350 - traduction Gilles Chahine avec la collaboration de Jean-Bernard Blandenier
Le plaisir de ce passage est multiple.
Raisonnement par l'absurde d'abord: si sa table de nuit ne s'était pas agrandie, aurait-il été moins malade? Absurde, crie la voix du bon sens, c'est parce qu'il y avait besoin de place qu'elle s'est agrandie. Pas sûr, répond la voix de l'expérience, les objets tendent à occupper toute la place qu'on leur laisse, quand il y a eu plus de place, il y a eu plus d'objets.

Plaisir de l'autobiographie et de l'autodérision, ensuite: il me paraît évident (même si je peux avoir tort) qu'il s'agit de la description, au moins en partie, de la table de nuit de Nabokov, qui se moque de son propre vieillissement (il publie Ada à soixante-dix ans).

Plaisir de l'ambiguïté et de l'hésitation, enfin: Nabokov avait-il fait le compte de ses battements de cœur (le genre de calcul que je pourrais faire, sachant que j'ai un cœur qui bat très vite et des ancêtres féminines centenaires) ou s'agit-il déjà de nouveau de l'imperceptible glissement vers la fantaisie et la folie qui caractérise le livre à tout moment?

Lectures conseillées en classe de seconde et première

Lectures conseillées pour l’entrée en (et pour l’année de) seconde
Liste conseillée par Madame X (je complèterai), professeur à l'école alsacienne.
Remarque: les listes pour le collège sont ici.


L’enseignement de la littérature en seconde est organisé en «objets d’étude» qui correspondent aux grands genres littéraires, c’est le classement que l’on a choisi d’adopter ici.

* Théâtre

- BEAUMARCHAIS, Le Barbier de Séville
- CAMUS A. Caligula
- COCTEAU, La Machine infernale, Les Parents terribles
- CORNEILLE, L’Illusion comique, Horace, Le Menteur, Cinna
- HUGO, Hernani, Ruy Blas
- JARRY A., Ubu-Roi
- MARIVAUX, L’Ile des esclaves, Le Jeu de l’amour et du hasard
- MOLIERE, Tartuffe, Dom Juan
- MUSSET, Les Caprices de Marianne, Lorenzaccio
- RACINE, Bajazet, Phèdre, Andromaque, Bérénice, Britannicus
- SHAKESPEARE W., Hamlet, Romeo et Juliette
- SOPHOCLE, Antigone, Œdipe Roi

*Poésie

Le mieux est peut-être de travailler à partir d’une anthologie (il en existe beaucoup, à vous de choisir celle qui vous plaît…). On peut aussi conseiller :

BAUDELAIRE, Les Fleurs du Mal
ELUARD, Capitale de la douleur, L’Amour la poésie
HUGO, Châtiments, Contemplations (livre IV)
LAMARTINE, Méditations poétiques
PREVERT, Paroles
RIMBAUD, Poésies
RONSARD, Amours
VERLAINE, Poèmes saturniens, Fêtes galantes

*Roman

XVIe siècle
RABELAIS, Pantagruel, Gargantua

XVIIe siècle
LA FAYETTE Mme de, La Princesse de Clèves

XVIIIe siècle
PREVOST, Manon Lescaut
ROUSSEAU, Confessions (Les quatre premiers livres)

XIXe siècle
- AUSTEN J. Orgueil et Préjugés ; Raison et sentiments
- BALZAC H. de, Eugénie Grandet ; Le Bal de Sceaux ; Ferragus ; La Peau de Chagrin ; Le Père Goriot
- BARBEY D’AUREVILLY, Les Diaboliques
- BRONTË C., Jane Eyre
- BRONTE E., Les Hauts de Hurlevent
- CHATEAUBRIAND, ''Atala ou les Amours de deux sauvages dans le désert
- DOSTOIEVSKY F., Souvenirs de la maison des morts ; Crimes et Châtiments; L’Idiot; Le Joueur
- DUMAS A., Les Trois Mousquetaires ; Pauline
- DUMAS A. fils, La Dame aux camélias
- FLAUBERT G., Madame Bovary; L’Education sentimentale
- FROMENTIN E., Dominique
- GAUTIER T., Le capitaine Fracasse ; Le Roman de la Momie
- HUGO V., Le Dernier Jour d’un condamné; Claude Gueux; Notre-Dame de Paris; Quatre-vingt-treize; Les Travailleurs de la mer; Les Misérables
- MAUPASSANT, Une Vie, Pierre et Jean, Bel-Ami
- MUSSET, La Confession d’un enfant du siècle
- POE E.A., Histoires Extraordinaires
- SCOTT W., Ivanhoé; Quentin Durward
- SHELLEY M., Frankenstein
- STENDHAL, Le Rouge et le Noir; Chroniques italiennes
- TOLSTOI L., Guerre et paix; Anna Karénine
- TOURGUENIEV, Premier Amour
- VILLIERS De L’ISLE-ADAM, Contes cruels
- WILDE, Le Portrait de Dorian Gray
- ZOLA, Thérèse Raquin, La Curée, La Bête humaine, Germinal

XXe siècle les auteurs confirmés
- ALAIN-FOURNIER, Le Grand Meaulnes
- BUZZATI D., Le Désert des Tartares
- CAMUS A., L’Étranger, Le Premier Homme ; La Peste
- COHEN, Le Livre de ma mère
- DU MAURIER D., Rebecca
- GARY R., La Vie devant soi ; La Promessse de l’aube
- GIONO J., Le Hussard sur le toit, Batailles dans la montagne, Le Grand Troupeau
- GUILLAUMIN E., La Vie d’un simple
- HUXLEY A., Le Meilleur des mondes
- KAFKA F., La Métamorphose, Le Château
- MAURIAC F., Le Sagouin ; Thérèse Desqueyroux
- ORWELL G., La ferme des animaux ; 1984
- SARRAUTE, Enfance
- VIAN B., L’Écume des jours, L’Arrache-coeur
- YOURCENAR M., Nouvelles orientales
- VERCORS, Les Animaux dénaturés ; Le Silence de la mer
- ZWEIG S., Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, La Confusion des sentiments, Amok, Le Joueur d’échec

XXe-XXIe siècle, les auteurs récents
- AUSTER, P., Cité de verre, M. Vertigo
- CALVINO, Le Baron perché, Le Vicomte pourfendu, Le Chevalier inexistant
- CHÂTEAUREYNAUD O.-G., Le Château de verre
- CHESBRO G., Bone
- CRICHTON M., Un train d’or pour la Crimée
- DAENINCKX D., Meurtres pour mémoire; Play back; Cannibales
- DUGAIN M., La Chambre des officiers
- ERNAUX, Une Femme, La Place
- GAUDE, Cris
- IZZO J.C., Total Khéops
- JAPRISOT, Compartiment tueur, Piège pour Cendrillon
- JONQUET T., La Vie de ma mère, Les Orpailleurs, Moloch
- KEYES D., Des Fleurs pour Algernon
- LE CLEZIO, Onitsha; Désert
- LEWIS R., Pourquoi j’ai mangé mon père
- LIGNY J.-M., La Mort peut danser
- LINDON M., Champion du monde
- MAALOUF A., Léon l’Africain
- MAKINE, Le Testament français
- MERLE R., Le Propre de l’homme
- MODIANO, Dora Bruder
- PAVLOFF F., Matin brun
- PEROL J., Un été mémorable
- PIGNERO B., Les mêmes étoiles
- PONTI J.-C., Les Pieds-bleus
- POUY J.-B., L’Homme à l’oreille croquée
- PUJADE-RENAUD C., Le Jardin forteresse
- SEPULVEDA L., Le Vieux qui lisait des romans d’amour
- TOURNIER M., Vendredi ou les limbes du Pacifique
- UHLMAN F., L’Ami retrouvé
- VAN CAUWELAERT D., Un aller simple

Lectures conseillées pour l’entrée en (et pour l’année de) première
La base recommandée est la liste que nous avons préconisée pour les secondes, à laquelle on peut ajouter :

* Théâtre

BEAUMARCHAIS, Le Mariage de Figaro
BECKETT, Fin de partie, En attendant Godot, Oh les beaux jours
CLAUDEL, Partage de midi, L’Annonce faite à Marie
MARIVAUX, La Fausse Suivante, Les Fausses Confidences, La Double inconstance
MOLIERE, Le Misanthrope
SARTRE, Huis-Clos, Les Mouches

* Poésie

Lautréamont, Mallarmé, Paul Valéry, Apollinaire, René Char, Henri Michaux, Supervielle, Bonnefoy, Jacottet…

* Roman et essais

XVIIIe
DIDEROT, Jacques le Fataliste et son maître
LACLOS, Les Liaisons dangereuses
MARIVAUX, La Vie de Marianne, Le Paysan parvenu
MONTESQUIEU, Lettres persanes
VOLTAIRE, Candide, L’Ingénu

XIXe
BALZAC, Le Lys dans la vallée ; Illusions perdues ; Splendeurs et misères des courtisanes
HUGO, L’Homme qui rit
STENDHAL, La Chartreuse de Parme
ZOLA, L’Assommoir, La Joie de vivre, Nana, L’œuvre, La Terre

XXe
ANTELME, L’espèce humaine
ARAGON, Aurélien
BRETON, Nadja
CAMUS, La Chute, La Peste
CELINE, Voyage au bout de la nuit
DURAS, Le Ravissement de Lol V. Stein, La Douleur
LEVI, Si c’est un homme
MALRAUX, La Condition humaine
PEREC, W ou le souvenir d’enfance, Les Choses
PROUST, Un Amour de Swann
YOURCENAR, Mémoires d’Hadrien

Classification des livres

Dans la vitrine de la librairie, tu as aussitôt repéré la couverture et le titre que tu cherchais. Sur la trace de ce repère visuel, tu t'es aussitôt frayé chemin dans la boutique, sous le tir de barrage nourri des livres-que-tu-n'as-pas-lus, qui, sur les tables et les rayons, te jetaient des regards noirs pour t'intimider. Mais tu sais que tu ne dois pas te laisser impressionner. Que sur des hectares et des hectares s'étendent les livres-que-tu-peux-te-passer-de-lire, les livres-faits-pour-d'autres-usages-que-la-lecture, les livres-qu'on-a-déjà-lus-sans-avoir-besoin-de-les-ouvrir-parce-qu'ils-appartiennent-à-la-catégorie-du-déjà-lus-avant-d'avoir-été-écrits. Tu franchis donc la première rangée de murailles : mais voilà que te tombe dessus l'infanterie des livres-que-tu-lirais-volontiers-si-tu-avais-plusieurs-vies-à-vivre-mais-malheureusement-les-jours-qui-te-restent-à-vivre-sont-ce-qu'ils-sont. Tu les escalades rapidement, et tu fends la phalange des livres-que-tu-as-l'intention-de-lire-mais-il-faudrait-d'abord-en-lire-d'autres, des livres-trop-chers-que-tu-achèteras-quand-ils-seront-revendus-à-moitié-prix, des livres-idem-voir-ci-dessus-quand-ils-seront-repris-en-poche, des livres-que-tu-pourrais-demander-à-quelqu'un-de-te-prêter, des livres-que-tout-le-monde-a-lus-et-c'est-comme-si-tu-les-avais-lus-toi-même. Esquivant leurs assauts, tu te retrouves sous les tours du fortin, face aux efforts d'interception des livres-que-depuis-longtemps-tu-as-l'intention-de-lire, des livres-que-tu-as-cherchés-des-années-sans-les-trouver, des livres-qui-concernent-justement-un-sujet-qui-t'intéresse-en-ce-moment, des livres-que-tu-veux-avoir-à-ta-portée-en-toute-circonstance, des livres-que-tu-pourrais-mettre-de-côté-pour-les-lire-peut-être-cet-été, des livres-dont-tu-as-besoin-pour-les-aligner-avec-d'autres-sur-un-rayonnage, des livres-qui-t'inspirent-une-curiosité-soudaine-frénétique-et-peu-justifiable.
Bon. Tu as au moins réussi à réduire l'effectif illimité des forces adverses à un ensemble considérable, certes, mais cependant calculable, d'éléments en nombre fini, même si ce relatif soulagement est mis en péril par les embuscades des livres-que-tu-as-lus-il-y-a-si-longtemps-qu'il-serait-temps-de-les-relire et des livres-que-tu-as-toujours-fait-semblant-d'avoir-lus-et-qu'il-faudrait-aujourd'hui-te-décider-à-lire-pour-de-bon.

Italo Calvino, Si par une nuit un voyageur, Points seuil, (impression 2005), p.11 et 12


Note à moi-même :

  • livres-que-tu-lirais-volontiers-si-tu-avais-plusieurs-vies-à-vivre-mais-malheureusement-les-jours-qui-te-restent-à-vivre-sont-ce-qu'ils-sont
  • livres-que-tu-as-l'intention-de-lire-mais-il-faudrait-d'abord-en-lire-d'autres
  • livres-que-depuis-longtemps-tu-as-l'intention-de-lire
  • livres-que-tu-as-cherchés-des-années-sans-les-trouver
  • livres-que-tu-veux-avoir-à-ta-portée-en-toute-circonstance


(C'est bon, il y en a déjà moins.)

Le département du Gers

J'ai entrepris de lire Le Département du Gers dans sa version papier[1], et comme cela se produit en ce moment que je sors un peu des Eglogues, je m'en suis beaucoup voulu de ne pas l'avoir fait plus tôt.
Je l'avais lu au hasard dans sa version électronique, et ce qui manque justement dans les lectures électroniques, c'est la systématie: il se présente des embranchements, on s'engouffre, on ne sait plus par où l'on est passé, ni si l'on a tout lu. Ou alors, il y faudrait encore davantage de systématie.
Surtout, on perd la progression du livre, progression dont on ne sait si elle est totalement volontaire ou si elle est due aux différents états d'esprit de l'auteur chaque fois qu'il en reprend l'écriture. J'ai l'impression pour ma part, à chaque livre camusien que je lis, qu'ils sont meilleurs vers la fin, comme si la parole se faisait plus libre, plus rêveuse, moins retenue, après une certaine épaisseur de texte, quand les lecteurs les moins convaincus ont abandonné.

Le Département du Gers traite donc du département du Gers. On peut l'utiliser pour visiter le Gers, je conseillerais malgré tout de le lire avant de partir en voyage, car sur place, il risque de susciter bien des frustrations: il évoque tant de sujets, de familles, d'histoire et d'histoires, qu'on ressent le besoin de chercher, de creuser quelques points, avant de se lancer sur les routes. C'est une espèce de cabinet de curiosités, mêlant toutes les époques au gré des châteaux ou des noms rencontrés — mais les deux sont indissociablement liés, bien sûr.

Et puis il y a le rire, bien sûr, et jamais loin, la poésie, ou l'inverse.
Exemple: liste de tout ce qu'il n'y a pas dans le Gers:

27. Dans le Gers il n'y a pas de foules (sauf peut-être à Marciac durant Jazz in Marciac; à Mirande pendant le festival de country music; à Nogaro au moment de Grands Prix; à Vic-Fezensac pour Tempo Latino et durant la feria mais ce sont toujours des occasions spéciales). Dans le Gers il n'y a pas de précipitation collective (physiquement observable dans les rues d'une ville, en tout cas). Dans le Gers il n'y a pas beaucoup de plaisirs faciles et impromptus de la chair (que je sache). Il n'y a pas beaucoup de cinémas (encore que l'association Ciné 32 soit très active pour que beaucoup de films arrivent le plus vite possible dans le département, et même qu'ils y sortent en avant-première, quelquefois; mais enfin pour un boulimique de celluloïd, ce n'est pas précisément le paradis). Dans le Gers il n'y a guère de théâtre, de théâtre original en tout cas. Il n'y a pour ainsi dire pas d'art contemporain (sauf à Plieux et quelquefois à l'abbaye de Flaran (435-438, 449-456, 460-466); et d'ailleurs très peu d'art classique de très haut niveau (le musée de Mirande nonobstant (380-386)). Il y n'y a pas vraiment d'université, très peu de hauts débats d'idées, guère d'innovation scientifique et technique. Dans le Gers il y a peu de grandes et bonnes librairies, peu de jolis magasins de mode, pas une vraie pâtisserie fine, pas un bon marchand de fromage. Un précieux mode de vivre se maintient plus ou moins, certes, que libre à qui veut, ou presque, de rejoindre. Mais ce n'est pas dans ce département que vivre s'invente, au moins collectivement; ni ne se vit à son plus intense, sauf peut-être intérieurement. Soyons clairs : choisir d'habiter le Gers, ou d'y rester, c'est faire une croix sur beaucoup de choses.

Renaud Camus, Le département du Gers, §.27

Liste de tout ce qu'on pourrait faire "pendant ce temps", dont le contenu autant que le principe m'évoque Gvgvsse:

30. Pendant ce temps-là...vous pourriez être en train de vous garer du flot des voitures, en traversant la Cinquième avenue pour gagner le Gotham Book Mart, la Pierpont Morgan Library ou même le Metropolitan. Pendant ce temps-là vous pourriez être assis sur une banquette, dans l'une des salles du musée, à comparer trois ou quatre Cézanne côte à côte, ou bien trois Velasquez au Prado. Vous pourriez marcher en rêvant, et regarder les corps dénudés sur le sable, le long de la plage de Bottafogo, à Rio. Vous pourriez lire Milosz ou John Cowper Powys devant un granito di limone et la fontaine des Fleuves, à la terrasse d'un café de la place Navone. Vous pourriez, qui sait, si vous étiez quelqu'un d'autre, ou dans une autre vie, mais vous pourriez maintenant, à ce moment précis, participer au comité de rédaction d'un grand journal parisien, acheter une chemise dans Saville Row ou dans Carnaby Street, assister au séminaire de Lyotard ou de Pierre Bourdieu, vous endormir parmi la vapeur et l'eau clapotante dans un bain turc de Budapest, faire à Kyoto une conférence sur Mallarmé, suivre un concert de la Philharmonie de Berlin, participer à une manifestation entre la République et la Bastille, choisir des disques parmi des centaines de milliers à la Fnac Forum ou sous l'Opéra, écrire des articles de science politique pour une encyclopédie canadienne, vous embarquer pour Paros, vous pencher sur la corbeille de la Bourse, faire du trekking mystique au Tibet, mener une campagne électorale aux Batignolles, donner le premier tour de manivelle de votre grand film d'aventures, L'Etre et le Temps.
Ibid, §30

Dès lors, pourquoi choisir le Gers? Par goût du manque, par défi, par dépit, pour ses si aimables habitants, pour sa lumière, ses chemins, ses ciels, ses Pyrénées attendues et imprévisibles, absentes-présentes.

Le livre suit un chemin souvent double, le haut et le bas de la page n'avançant pas du même pas.
Palmier, forteresse de poche, épaulettes, hôtel particulier (§406) de référence (voir le "il est vrai" malicieux), plumes, motifs pour cafetières en émail, histoires familiales, châteaux, cheminées de châteaux, papiers peints de châteaux, places, rochers, toponymies, tout est vu, décrit, évoqué d'un mot, avec précision, délicatesse et coup de griffe à l'occasion.
Mais justement, le coup de griffe est rare, et c'est très reposant. Moi qui redoute les pages assassines et les jérémiades camusiennes dont trop de lecteurs (à mon goût) se repaissent, je préfère ce livre d'amoureux, qui, à l'occasion, fait part de ses craintes pour le futur, en s'appuyant sur les laideurs déjà avérées.

Ce que je préfèrerai, toujours, ce sont les abîmes inattendus. Jamais on ne sait si un mot va nous faire basculer dans la grande histoire, dans la petite, (et l'une ramène à l'autre, souvent, le temps aidant), dans les querelles de voisinages, dans les réceptions mondaines, contemporaines ou lointaines, ou si l'on va se retrouver dans la profondeur des livres, et l'on se rend compte combien finalement, aussi étroit soit le sujet choisi, le réel nous submerge: nous avons perdu d'avance, mais il ne convient pas de s'en attrister:

180. Si le lecteur n'y comprend rien, qu'il veuille bien se dire bien que c'est précisément à cette fin que lui est soumis cet indigeste exposé d'ailleurs ignominieusement simplifié. On entend lui montrer combien les mots sont traîtres, et plus que tous les noms de pays. Ce qui fait le caractère (potentiellement) métaphysique de l'érudition, c'est que son objet même se dérobe indéfiniment à elle, par dilution continue. Elle est aussi profondément réaliste, si l'on veut bien appeler réelle (et l'expérience ne manque pas de nous y contraindre) cette incapacité radicale où nous sommes d'appréhender le réel, non seulement dans sa totalité, mais d'abord dans sa consistance. J'écris un Département du Gers alors que je serais bien incapable, déjà, d'épuiser mon sujet, si je consacrais ma vie entière à rédiger plutôt un Bref Supplément (en vingt-trois volumes) à l'histoire du comté de Gaure...

181. Certes je m'épuiserais moi, en revanche. L'érudition épuise le sujet qui la pratique, ou plus exactement elle le dilue, lui aussi. Elle fait penser au verset de Rilke que cite Claude Simon en exergue à Histoire : Cela nous submerge. Nous l'organisons. Cela tombe en morceaux. Nous l'organisons de nouveau et tombons nous-mêmes en morceaux. Les mots, les noms surtout, se dérobent et se creusent à mesure même qu'ils se présentent à nous. Il faudrait définir chacun, avec une prudence méthodologique renouvelée de Descartes ou de Wittgenstein, avant que d'oser l'utiliser.

182. [...]

183. Mon modèle, c'est ce personnage de l'Aleph, justement, Carlos Argentini Daneri (« Il abonde en analogies inutilisables et en scrupules oiseux ») qui a entrepris une description exhaustive de la planète , en vers : « En 1941, il avait déjà terminé les passages concernant quelques hectares de l'Etat du Queensland, plus d'un kilomètre du cours de l'Ob, un gazomètre au nord de Veracruz, les principales maisons de commerce de la paroisse de la Concepcion, la villa de Mariana Cambaceres de Alvear dans la rue du 11-Septembre, à Belgrano, et un établissement de bains turcs non loin de l'aquarium renommé de Brighton. » Grands dieux, ô dieux gascons ! Pourvu que j'arrive au moins à Faget-Abbatial !

Ibid, §180 et suivants

Notes

[1] Note: aujourd'hui, 5 février 2013, la version en ligne n'est plus disponible.

Les billets et commentaires du blog vehesse.free.fr sont utilisables sous licence Creatives Commons : citation de la source, pas d'utilisation commerciale ni de modification.