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La logique

La pensée logique comme fondement de la morale, la représentation et l'opinion comme fondement de l'immoralité.

Friedrich Nietzsche, Introduction à la lecture des dialogues de Platon, p.41 (éditons de l'éclat, 2e édition, 1998)

La Décennie de François Cusset

J'ai ramené les références de ce livre d'un colloque sur la littérature en France dans les années quatre-vingts (la littérature in-tranquille, sur fond d'affiche de campagne mitterrandienne (non, je n'avais pas fait le rapprochement avec "la force tranquille")).

Ce livre est paru en 2006, il est sous-titré "Le cauchemar des années 1980". Il explique dix ans de mutations, la fin des années contestataires et l'avènement de la normalisation des esprits par le capitalisme (je dirais plutôt: par le marketing ou le marchandising).

C'est un livre à la fois amusant, désespérant et énervant: énervant par son style (trois cents pages dans le style Canard enchaîné, c'est lassant), désespérant par son constat (la fin de l'esprit critique et de la contestation sociale et politique, la disparition des intellectuels, Deleuze, Foucault, Sartre, etc), amusant parce que la bêtise est toujours réjouissante (enfin je trouve). C'est aussi ou surtout un livre en colère; il me semble y lire — mais c'est peut-être moi qui projette — «Qu'a fait la gauche de ses idéaux?»

Le plaisir de ce livre pour moi est aussi d'y relire mes années d'adolescence, d'y voir étalés et expliqués des phénomènes que j'ai détestés instinctivement, et de pouvoir soudain leur donner une forme (à ces phénomènes) et une raison (à cette détestation).

L’accumulation des formules-choc donne parfois l’impression d’être manipulé (le lecteur est appelé lui aussi à abandonner tout esprit critique pour abonder dans le sens de l’auteur), mais il faut convenir que c’est un travail très abondamment documenté (avec Le Nouvel Obs comme magazine représentatif de la décennie… Est-ce un bon choix, est-ce le bon choix ?) et que les arguments avancés sont toujours étayés par des sources. Chaque fois que l’on souhaite protester contre ce qui paraît une explication un peu trop simple et un peu trop rapide, quelques livres, quelques chansons, quelques événements de l’époque viennent soutenir la thèse de l’auteur (bien entendu, cette phrase n'est que le reflet de ma malveillance. En toute rigueur, l'auteur a procédé à l'inverse: il a déduit ses analyses des faits, et non cherché quelques faits à l’appui de ses idées préconçues (cette dernière méthode expliquerait que tout semble si bien concorder… mais justement, un peu trop bien, d’où mon malaise indéfinissable)).

La thèse du livre est la suivante : la génération quatre-vingts a voulu que le tout économique et le tout culturel remplacent l'esprit critique. Elle a écrasé la contestation sociale et politique en la rendant littéralement im-pensable.
Collant comme l’obligation d’être heureux, d’être entreprenant, d’être un individu. Ces refrains [T’as le look coco qui te colle à la peau] expriment mieux qu’autre chose la schizophrénie de la France de 1984, le décalage abyssal, mais gardé sous silence, entre ces enthousiasmes savamment orchestrés et la plus grande année de «casse» sociale de la décennie, sinon de la fin du siècle. Car c’est la mise en place du Plan Acier et ses dizaines de milliers de licenciements pour «sauver» la sidérurgie française, avec ces images, venues d’un autre temps, d’ouvriers lorrains affrontant les CRS vendredi 13 avril dans les rues de Paris. Ce sont aussi l’accélération de la croissance du chômage et le doublement des nouveaux cas de «détresse sociale», selon le Secours catholique, plus l’exclusion en dix-huit mois de 600 000 chômeurs des bénéfices de l’indemnisation suite aux décrets Bérégovoy signés avec patronat et syndicats. Et c’est l’essor, en conséquence, des jobs précaires et d’emplois de bureau d’une pénibilité nouvelle, depuis l’instauration des Travaux d’utilité collective (TUC) par le nouveau gouvernement Fabius jusqu’au boom soudain du télémarketing, où l’on place chaque télévendeur face à un miroir pour qu’il n’oublie pas … de sourire.

François Cusset, La décennie, p.98 (La Découverte, 2006)
Ce livre donne l’impression de voir naître notre aujourd’hui, album photo d'un aujourd’hui au berceau dont il était alors difficile d’imaginer l'adolescence.

Voici par exemple la naissance de l’antiracisme:
[…] le socialisme français troque alors l’ouvrier contre l’immigré dans le rôle du damné de référence1, de la figure fétiche à laquelle identifier un courant politique qui lui est historiquement étranger. Le choix de sacrifier des pans entiers de l’industrie française et jusqu’à la classe ouvrière elle-même comme enjeu électoral, n’a pas lieu par hasard au même moment.

A ces nouveaux labels unanimistes surgis en quelques mois dans la France de Mitterrand, il devient vite indispensable, pour la gauche des beaux quartiers, d’être associée d’une façon ou d’une autre, pour leur plus-value symbolique et leur bénéfice moral. Mais, une fois passés les disques et les concerts, SOS-Racisme et ses réseaux gardent une très faible représentativité dans les quartiers où le racisme est vécu au quotidien. Supplément d’âme invisible, et concrètement inutile, dans des zones urbaines de discrimination systématique (à l’embauche, au logement, au harcèlement policier), la nouvelle morale antiraciste constitue en revanche un atout non négligeable dans les dîners en ville et les comités de rédaction. Pestant contre un show business cocardier qui compte si peu d’Arabes, mais heureusement tant d’autres «immigrés» (d’Yves Montant à Léon Zitrone ou Sylvie Vartan), on met alors en avant le couturier en vogue Azzedine Alaïa, tunisien de naissance, ou l’Algérienne d’origine Isabelle Adjani. Un numéro de Globe annonçant en couverture «Beur is beautiful» invite même bientôt cette dernière à venir raconter à Harlem Désir «l’insulte, l’injure et l’insurrection2 de son enfance française, quand elle s’appelait Yasmina.

C’est dans un esprit comparable que sera porté aux nues en 1988, en enfant miraculé d’une famille de Kabyles pauvres de Lorraine, le major cette année-là du concours d’entrée à l’Ecole normale supérieure, Djamel Oubechou. L’arbre de tel parcours d’exception, pour cacher la forêt des discriminations; les confessions tremblantes de l’assimilé(e), pour couvrir le silence forcé des inassimilables. Car il en suffit d’un(e) pour mettre un peu de couleur, et que résonne le chœur nouveau de la diversité. L’année 1985 n’est pas par hasard celle où la marque de prêt-à-porter Benetton adopte pour devise «United Colors», suite à la visite d’un cadre de l’UNESCO frappé par la diversité ethnique des salariés du siège, d’après la mythologie de la maison. L’année-charnière de la décennie voit en effet en France, au-delà de la petite main jaune, médias, politiques et producteurs culturels entonner d’une seule voix un éloge lyrique du métissage, un cantique des contrastes et de l’hybridité, une sarabande inlassable en faveur de la diversité des couleurs et des cultures, en des termes assez naïfs, et assez creux, pour inspirer bientôt à certains, dans les mêmes rangs, une critique féroce de l’angélisme anti-raciste — de Jean-François Bizot dans Actuel à l’historien du racisme Pierre-André Taguieff3.
[…]
[…] Mais c’est en musique, une fois encore, qu’est célébré avec le plus de succès pareille réconciliation des cultures, pareille richesse de la diversité, donc aussi bien de la variété. Ce sont, d’un côté, les première percées en France de la musique noire venue d’Arique francophone, d’Alpha Blondy à Dibongo, mais goûtée encore surtout par les connaisseurs. Et de l’autre, plus consensuelle, explose une variété française qui égrène les déclarations d’amour à la différence et à la diversité, de Daniel Balavoine avec L’Aziza («que tu sois d’ici ou là-bas») à Laurent Voulzy en pleine tentation tropicale («le soleil donne la même couleur aux gens»), de Maxime Le Forestier («être né quelque part») à Bernard Lavilliers («de n’importe quel pays, de n’importe quelle couleur»), et de Jean-Jacques Goldman bien sûr («je te donne toutes mes différences») aux métisses chantées par Julien Clerc, dont «un quart de sang noir» a fait le premier à savoir que «le métissage sauvera le monde». […]

Tout paraît alors contribuer à dessiner en France cette figure compatissante de l’Autre, dans son infranchissable mais si enrichissante «différence».

Ibid, p.104 à 106

Les prémices de l’indignation institutionalisée:
C'est en se déchaînant aussi bien contre les politiques et leur «lâcheté infâme» que contre ce peuple de téléspectateurs repus, indifférents aux guerres terribles qui déchirent le monde, que les nouveaux intellectuels pétitionnaires promeuvent leur courageuse action — vrais «signeurs de la guerre», comme les appelait Félix Guattari. L'argument de l'indifférence coupable fera même le succès de la liste électorale «L'Europe commence à Sarajevo». Créée avant les élections européennes de juin 1994 par BHL, André Glucksmann, Pascal Bruckner, le cinéaste Romain Goupil et le cancérologue Léon Schwartzenberg, elle se saborde à quelques jours du scrutin, après avoir réuni quand même près de 12% des intentions de vote. Le but, assurent-ils, était d'imposer la guerre de Bosnie au cœur du débat ouest-européen et, plus naïvement, de faire lever l'embargo sur les armes en faveur des musulmans de Bosnie. Mais aussi, selon le mot de BHL, de permettre à cette occasion à Michel Rocard, suel homme politique qui ait manifesté de l'intérêt (et soit même venu au débat houleux qui lançait le projet, le 17 mai, à la Mutualité), de «consommer enfin son parricide» contre François Mitterrand.

Ce dernier, directement mis en cause par la «liste», évoque le 16 mai «des voix sincères mais \[que] la passion égare», tandis qu’avec moins d’indulgence son ancien ministre Jean-Pierre Chevènement assène que «la politique étrangère de la France et la guerre sont des choses trop sérieuses pour être laissées à Bernard-Henry Lévy4». L’aventure exemplaire de la liste Sarajevo aura montré en tout cas jusqu’où peuvent aller, en France, non seulement l’influence sur la scène politique des intellectuels les plus en vue, mais aussi leur certitude morale et leur candeur stratégique.

Car la dénonciation du mal est plus une posture qu’un argument, davantage un élan, fiévreux et lyrique, qu’un projet. Peu importent ses causes et son processus exact, la violence, estiment-ils, est toujours nue, elle est ce mal en soi reconnaissable entre tous — soif de sang et goût pervers du combat que s’essaient même à éradiquer de La Marseillaise Jean Toulat et l’Abbé Pierre, en montant en février 1992 un comité pour modifier les paroles «trop belliqueuses» de l’hymne national. L’indignation morale envahit médias et librairies, elle devient la forme a priori du débat politique.

Ibid, p.177 et 178

Le chantage au sens:
Trois traits de ce moralisme du Mal en disent toute l’arrogance. D’abord un certain «biographisme», à l’évidence narcissique, qui leur fait oublier les textes, et leur autonomie, au profit des seuls faits et gestes de l’auteur. Même si certains d’entre eux ont alors défendu le philosophe allemand, c’est bien cette vision du travail intellectuel qui a rendu possible l’étonnante «affaire Heiddegger» de 1987, apparition soudaine de ce nom lointain dans le débat public, le temps de fustiger les compromissions nazies d’un professeur bien suspect. Ensuite, leur dogme des Lumières ressemble plutôt à un spiritualisme du Bien et du Mal. Ils prêchent un christianisme laïcisé où tout se résout, en dernier ressort, à l’affrontement de la haine et de l’amour, celui-ci surplombant de ses promesses de réconciliation générale les métaphysiques bon marché d’un Comte-Sponville ou d’un Ferry — un peu à la façon dont le chanteur Sting cherchait alors à nous rassurer sur l’humanité des Soviétiques : «Russians love their children too5». Enfin, leur harangue est une façon involontaire, mais diablement efficace, d’entériner ce qu’ils dénoncent, en substituant la pitié au dialogue, la conscience noble à la riposte politique, et l’éloge de l’engagement à l’action effective. […]

Pour être plus discret, le deuxième chantage des moralistes n’en est que plus pernicieux. Le «retour au sens» dont se réclament Ferry et Renaut, avec tant d’autres, est pour la pensée le pire des chantages. Il identifie toute difficulté théorique (qui est en général la difficulté de ce qu’ ''il y a'' à penser) à un snobisme de l’abscons, et associe le «vrai» questionnement philosophique, sur un mode démagogique, à une médecine de l’âme révélant aux mortels le sens des choses — que ça fasse sens, qu’on donne du sens, qu’on trouve le Sens de la vie grâce aux grands auteurs. Cette approche thérapeutique, et mensongère, du travail théorique accouchera finalement de quelques best-sellers, traités moraux de Comte-Sponville ou théodicées humanistes de Ferry6, et d’une vague submergeant les années 1990: celle des «cafés philo» inaugurés à la Bastille par Marc Sauter et d’une «philo pour vivre» enfin ''utile'', depuis le retour très biographique à Socrate (deux récits de sa vie paraissent en 1987) jusqu’au triomphe du roman philosophique de l’écrivain norvégien Jostein Faarder, Le Monde de Sophie (1995).

Le chantage au Sens est un chantage est un chantage à la transcendance, à une présignification donnée hors du monde, qui empêche de saisir les liens, les strates, les trous faisant et défaisant le monde. Le retour à l’approche herméneutique, celle des réflexions extérieures sur telle ou telle question, pose ce Sens comme antérieur à tout le reste, vieil idéalisme qu’avaient combattu trente ans de soupçon théorique devant nos fausses évidences, de Deleuze à Foucault et Lacan. Le «sens commun» que prônent les moralistes, en nouveaux amis du peuple, est surtout un Sens prédéfini organisant le commun à son insu. Il est ce Sens dont se méfiait Freud dans les années 1910, lorsqu’il répétait que le rapport au désir ne se réduit pas à son «sens» culturel ou religieux, mais constitue à chaque fois une énigme singulière. Et il y a du mépris dans cet appel à un Sens accessible, transparent, transitif. Car la question des troubles du sens, de ses glissements et de ses illusions, aurait été tout aussi accessible au grand public, et beaucoup plus féconde. Mais elle aurait eu l’inconvénient de l’émanciper de la tutelle de ses nouveaux maîtres qui, sous prétexte de faire penser chacun «par lui-même», ont organisé la discussion à leur guise, au nom d’une philosophie de l’épanouissement personnel. La décennie 1980 consacre ainsi l’empire du Sens, qui réduit une à une, par la force de ses brigades médiatiques et académiques, les dernières poches de résistance, héritées du structuralisme ou de la pensée critique, où l’on ose encore douter que le sens — des mots, des concepts, du monde — aille de soi.

Enfin, avec le chantage au Réel, on n’est plus seulement sur le pré carré des moralistes, mais sur le terrain plus large où triomphent, pendant les années 1980, les stratèges de l’empirisme. Experts, spécialistes, conseillers expliquent tous doctement ce qu’est le Réel, et qu’il serait périlleux de s’en écarter. Le «réalisme», ou plutôt son illusion, procède à la fois d’un cynisme assumé, en faisant de l’assentiment à ce qui est (le «réel ») l’unique règle de pensée, et d’un rappel à l’ordre : cantonnez-vous au possible, au réalisable, que nous délimiterons pour vous, et nous pourrons discuter. Le Réel, chez nos moralistes des années 1980, fut ce qu’ils éprouvèrent dix ans auparavant comme un réveil salutaire, quand Soljenitsyne, Pol Pot ou le « bateau pour le bateau pour le Vietnam » les tirèrent soudain de leur sommeil dogmatique. D’un tel réveil, ils conclurent alors à une claire séparation du monde entre utopies et réalité, fantasmes et empirie, rêve et urgence — Mal et Bien.

Ibid, p.231 et 232
J'ai déjà longuement cité, je vais donc faire l'impasse sur la description de l'envahissement du tout culturel (je retrouve en feuilletant le rapprochement entre la mort de Coluche et celle de Borgès à quelques heures d'intervalle). Je note ici pour mémoire deux ou trois titres afin de les retrouver en temps utiles (ils apparaissent en note de bas de page: c'est un peu ce qui manque à cette étude, une reprise des livres cités dans une bibliographie en fin de volume. Comme je le disais, le livre fourmille de références. L'un des auteurs encore vivants aujourd'hui qui reçoit l'approbation de François Cusset est Jacques Rancière).

- Jean Baudrillard, L'Autre par lui-même Galilée, Paris, 1987 (le signe est-il encore signe de quelque chose, ou comment trop de signes tue le signe);
- Serge Daney, Devant la recrudescence des vols de sacs à main, Aléas, Paris, 1993 (pour les époux Ceaucescu et parce que le titre me plaît);
- Félix Guattari, Les années d'hiver, Paris, Galilée, 1989.


Notes
1 : C'est moi qui souligne.
2 : «SOS la vie», Globe, n°10, octobre 1986.
3 : Pierre-André Taguieff, La force du préjugé. Essai sur le racisme et ses doubles, La Découverte, Paris 1987.
4 : Cités in Pierre Favier et Michel-André Rolland, La décennie Mitterrand, vol.4, Seuil, Paris, 1999, pp 539 et 541.
5 : «Les Russes aussi aiment leurs enfants.»
6 : Luc Ferry, L'Homme-Dieu ou le Sens de la vie (Grasset, Paris, 1996) et André Comte-Sponville, Petit Traité des grands vertus (Albin Michel, Paris 1995)

Histoire de la philosophie occidentale, de Bertand Russell

Remarque étonnée: Le nom de Wittgenstein n'apparaît pas dans l'index.

Deux tomes, dont l'un, le plus gros, est presque entièrement consacré à la philosophie antique.

C'est une histoire philosophique intime, ou intimiste, commentée avec irrespect selon des angles inhabituels en philosophie, mais qui sont ma pente:

Il y a, chez Aristote, une absence complète de ce qui pourrait être appelé bienveillance ou philanthropie. Les souffrances de l'humanité, pour autant qu'il les remarque, ne l'impressionnent pas; il les tient, intellectuellement, pour un mal mais il n'y a aucune raison de croire qu'elles l'émeuvent, sauf lorsque ceux qui souffrent sont ses amis.
On remarque aussi souvent, chez Aristote, un manque de sensibilité qui ne se retrouve pas au même degré chez les premiers. Il y a quelque chose de par trop confortable et satisfait dans ses spéculations sur les affaires humaines. Tout ce qui peut éveiller chez l'homme un vif intérêt pour autrui paraît oublié. Même son étude sur l'amitié est froide; il ne paraît avoir fait aucune des expériences qui rendent difficile de conserver un jugement impartial. De plus, il paraît ignorer tous les aspects profonds de la vie morale; il laisse de côté tout le domaine de l'expérience qui touche à la religion. Ce qu'il a à dire serait utile à des hommes jouissant de tous les biens terrestres et n'ayant que peu de passions. Mais il n'a rien à dire à ceux qui sont possédés par un dieu ou un démon, ni à ceux que le malheur entraîne au désespoir. Pour toutes ces raisons, à mon avis, la morale d'Aristote, malgré sa grande réputation, manque de pénétration.

Bertrand Russel, Histoire de la philosophie occidentale, "la morale d'Aristote", p.229

La morale perd pied

Les bas blancs bien tirés et à coins verts, les jupes courtes, les mules pointues et à talons hauts du règne de Louis XV ont peut-être un peu contribué à démoraliser l'Europe et le clergé.

Honoré de Balzac, Sarrasine, cité par Barthes dans S/Z, p.135

Pas de Littérature sans Morale du langage

Ce qu'on veut ici, c'est esquisser cette liaison; c'est affirmer l'existence d'une réalité formelle indépendante de la langue et du style; c'est essayer de montrer que cette troisième dimension de la Forme attache elle aussi, non sans un tragique supplémentaire, l'écrivain à sa société; c'est enfin faire sentir qu'il n'y a pas de Littérature sans une Morale du langage.

Roland Barthes, fin de la préface au Degré zéro de l'écriture

A la recherche du bien

Allan Bloom explore les vices de raisonnement qui sous-tendent les changements de l'éducation des jeunes Américains à partir des années 60 : une volonté de tolérance à tout prix et l'abandon de la recherche du bien commun.
[…] Ainsi le refus de distinguer devient-il un impératif moral, parce qu'il s'oppose à la discrimination. Cette idée délirante signifie qu'il n'est pas permis à l'homme de rechercher ce qui est naturellement bon pour lui et de l'admirer quand il l'aura trouvé, car une telle recherche aboutit à la découverte de ce qui est mauvais et débouche sur le mépris.

Allan Bloom, L'âme désarmée, p.29

Dangereuse vérité

Allan Bloom explore les vices de raisonnement qui sous-tendent les changements de l'éducation des jeunes Américains à partir des années 60 : une volonté de tolérance à tout prix et l'abandon de la recherche du bien commun.
Autrefois le monde entier était aliéné; les hommes croyaient toujours avoir raison et cela a conduit aux guerres, aux persécutions, à l'esclavage, à la xénophobie, au chauvinisme et au racisme. L'objectif n'est pas de corriger ces erreurs et d'avoir vraiment raison, mais de ne pas s'imaginer qu'on a raison. Celui qui croit à la vérité représente un danger.

Allan Bloom, L'âme désarmée, p.24

Opportun ou non de le noter, ultime variation

Soient les phrases: «Ils nous avaient d'abord invités chez eux, à Bourg-la-Reine, mais finalement ils ont préféré le restaurant Benkay de l'hôtel Nikko, à côté de ma tour. Je crains qu'ils ne s'en soient mordu les doigts, car Sylvie Topaloff était horrifiée par les prix.» p.57, Sommeil de personne

Etait-il opportun de la part de Sylvie Topaloff de faire cette remarque (vraie, sans aucun doute)? Etait-il opportun de la part de Renaud Camus de la noter dans son journal?

Les réflexions que font naître cette phrase dans le contexte du projet du Journal ne s'immobilisent jamais . Ici plus que jamais le sens change selon le point de vue.

1- Quel effet produit cette réflexion sur le lecteur?
Le lecteur peut être soit choqué de ce qu'il considèrera comme une impolitesse ou une grossièreté, soit amusé de ce qu'il considèrera comme une légèreté de la part d'une "tête folle": spontanéité de Sylvie Topaloff dans le cadre privé, quand on peut supposer que sa profession lui impose une grande retenue. En un sens, on pourrait interpréter cela comme un compliment: Renaud Camus est considéré comme un intime devant qui on ne se surveille pas.
D'autre part, le lecteur peut être choqué de ce que RC note ce détail, qui peut ternir l'image de S. Topaloff, quand on sait les services que lui a rendu le foyer Finkielkraut (sans compter les services à venir dans la suite du Journal): ingratitude de l'auteur, qui aurait pu éviter cela à quelqu'un à qui il est redevable d'un tel engagement en sa faveur. Et donc c'est l'image de l'auteur qui est ternie par cette notation…

2- Pourquoi RC a-t-il noté la réflexion de Sylvie Topaloff?
— parce qu'il y avait eu réflexion et que le Journal est une chambre d'enregistrement. Mais cela ne résiste pas à l'examen, parce qu'il est impossible de tout noter, et que quoi qu'il arrive l'auteur joue comme un filtre. C'est malgré tout lui qui choisit ce qu'il note.
— parce qu'il a été blessé par l'impolitesse de son hôtesse. Il la note comme exemple de cette disparition du paraître qu'il déplore régulièrement.
Cependant, en la notant, il devient lui-même discourtois envers quelqu'un qui lui a rendu des services bien plus importants, et qui à ce titre mériterait plus d'indulgence. C'est sans doute ici qu'intervient l'interprétation de Rémi Pellet: "Renaud Camus ne paie pas ses dettes". Il y aurait fuite en avant, tout service rendu serait payé d'ingratitude en retour, soit pour échapper au fardeau de la dette et à l'obligation de remercier, soit plus violemment, pour blesser celui qui a aidé (Est-ce ici qu'il faudrait parler de "jouissance de la rupture"?). Dans ce contexte, la question "l'auteur est-il ingrat?" est une question amusée, satisfaite.
— retour à la première possibilité: Renaud Camus note la réflexion de Sylvie Topaloff parce qu'elle a eu lieu. On peut imaginer qu'il préfèrerait ne pas la noter, mais que le fait d'imaginer ne pas noter quelque chose sous prétexte qu'il ne désire pas la noter provoque aussitôt le mouvement inverse: notons tout, que cela nous plaise ou non, et surtout si cela ne nous plaît pas et que nous n'avons pas envie de le noter.
C'est en ce sens que je parlerais plutôt de souffrance du journal et douleur du risque. L'auteur est prisonnier de son projet, et en applique la règle au risque de blesser et de perdre à qui il tient. Ici, la question "l'auteur est-il ingrat?" est la question angoissée de qui voudrait obtenir d'autrui réassurance sur lui-même.

Toute personne qui applique obstinément des règles une fois pour toutes définies quelles que doivent en être les conséquences suscite des sentiments ambivalents: admiration devant une telle fermeté d'âme, désarroi ou mépris devant une telle incapacité à se plier aux exigences communes et à faire passer le vivre en commun avant cette-dite règle.

Evidemment, tout cela est une question de lecture. Peu de choses nous permettent objectivement, dans le texte, de choisir l'une ou l'autre des interprétations. Le choix que nous ferons dépendra de qui nous sommes, des gens et des situations que nous avons rencontrés dans notre vie, de notre façon de lier l'ensemble les indices épars dans le reste de l'œuvre, et pour certains d'entre nous, de la connaissance personnelle de l'auteur (mais cette dernière possibilité dépasse le cadre de l'analyse littéraire, et à ce titre, il me semble qu'elle ne devrait pas être utilisée).

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Message de TM déposé le 27/04/2004 à 10h50 (UTC)

Peu de choses nous permettent objectivement, dans le texte, de choisir l'une ou l'autre des interprétations.

Dans ce cas particulier, en effet.

Dans le cas de "la vérité de" X ", c'est " (suit une faute de goût dans le choix de la décoration ou du conjoint) - il me semble que l'interprétation est plus simple (surtout, circonstance aggravante, après digressions bathmologiques).

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Ma réponse

Dans le cas de "la vérité de" X ", c'est

Mais avez-vous réellement rencontré cette tournure, et où? (Je n'ai lu que deux Journaux…)

Elle ne m'évoque que ce passage de Vaisseaux brûlés: «Jean-François Revel est un homme très brillant […] Claude Sarraute, […] les vérités conjugales […] »

Arrive-t-il qu'il y ait jugement péremptoire et définitif sur des proches (car il y a bien jugement sur la doctoresse au Jérusalem martelé, par exemple, mais cela n'a pas grande importance, puisqu'elle ne le saura jamais, et qu'elle joue ici un rôle d'archétype, ce qui n'est pas le cas lorsque la personne a lié des liens personnels avec l'auteur), et non une simple notation, qui renvoie le lecteur à ses interprétations et contradictions?
Je serais curieuse, par exemple, de reprendre l'ensemble des notations sur vingt ans concernant Paul Otchakovsky-Laurens, fidèle parmi les fidèles: qu'est-ce qu'il en est dit exactement? Quelle part d'exaspération, quelle part de reconnaissance, sachant que les deux sentiments peuvent tout à fait être justifiés?

Je me demande si le biais du journal n'est pas justement celui-là: l'auteur dépeint ses mauvaises actions, ses mauvaises pensées (et met-il une joie perverse à se décrire sous son mauvais jour?), ce qui l'attriste, ce qui l'énerve, ce qu'il aime, ce qui le rend joyeux, ou heureux, mais omet systématiquement, ce qui se comprend (car ce serait écoeurant, à la façon de trop de sucre, à lire) ses bons mouvements, ou ses actes de générosité (si ce n'est la brioche au rouge-gorge (et il faut lire L'Inauguration pour apprendre à mi-mots qu'il a accepté de recevoir un groupe de jeunes en réinsertion…))

Ainsi le Journal pencherait, déséquilibré, du côté sombre de l'auteur.

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Message de TM déposé le 29/04/2004 à 09h21 (UTC)

Mais avez-vous réellement rencontré cette tournure, et où?

Si en plus il faut lire Renaud Camus pour pouvoir le critiquer, alors là, vraiment…

Je pensais effectivement à Xenakis mias je me souvenais d'une phrase beaucoup plus péremptoire. Le fait qu'il ne soit pas (il était encore vivant) un lecteur du journal rend-elle la chose moins cruelle ?

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Ma réponse

Je ne parlerais pas de cruauté, mais de brutalité: la vérité en pleine face, non pas la vérité de ce qui est dit (car après tout cela n'est jamais que l'opinion de l'auteur, sa vérité, un point de vue parmi les points de vue possibles (et en faisant des recherches pour ce message je trouve dans Du sens, p.41 « C’est pourquoi le conditionnel lui va si bien. J’ai souvent rêvé d’un livre écrit au conditionnel. »)), mais les pensées de l'autre, celui qui est en face, pensées le plus souvent cachées dans la vie courante, et heureusement.

J'ai essayé d'établir une typologie des possibles.
Le journal parle, schématiquement, de trois sortes de personnes, les types pouvant se recouvrir:
- les parfaits inconnus, les lambdas, qui le plus souvent, à ce que je comprends, seront protégés par des déplacements de nom et de lieu, comme la doctoresse au Jérusalem de cuivre;
- les personnes "publiques", celles dont on entend parler ailleurs que dans les journaux de Renaud Camus, qui sont des personnalités médiatiques, tels Xenakis ou Revel;
- les proches, les connaissances, les amants et les amis de Renaud Camus: ceux qui le connaissent ou l'ont connu dans la sphère privée (Valerio, Farid Tali, Sylvie Topalof, par exemple).
Il me semble que les éventuels "dégâts" causés sur les personnes citées par les pensées de l'auteur telles qu'il les dévoile ("la vérité") ne seront pas les mêmes, au niveau de la nature et de l'intensité, selon le groupe auquel elles appartiendront.

Les personnes citées qui ne lisent pas, quel que soit le groupe auquel elles appartiennent, sont à peine concernées par les réflexions qui suivent : elles sont protégées par leur ignorance. Tout au plus peut-il se produire un étrange décalage lorsqu’un lecteur de journal rencontre l’une de ces personnes, et sait sur elle quelque chose qu’elle ne sait pas qu’il sait... (sentiment désagréable s’il en est, sentiment étrange, aussi, qui donne l’impression de croiser dans la vraie vie un personnage de roman). Mais cela concerne le lecteur, et non la personne citée.
Il faut ensuite distinguer au sein de chaque groupe l’effet produit sur les personnes citées qui lisent et l'effet sur le lecteur extérieur, qui ne fait que lire sans être cité. Celui-ci n'est pas partie prenante, il va juger, consciemment ou inconsciemment, ce qu'il lit, c'est-à-dire que sa lecture fera spontanément naître en lui des sentiments d'adhésion ou de rejet à ce qu'il lit.


Reprenons chaque groupe.
1- Les lambdas.
Les lambdas ne lisent pas, ou ne se reconnaissent pas. (S’ils lisent et se reconnaissent, ils font alors partie du troisième groupe). Ils jouent comme des archétypes. Je reprends encore l'exemple de la doctoresse dans Sommeil de personne, on pourrait parler de l'infirmière de la grand-mère de Renaud Camus dans Retour à Canossa, de Miss Pays de Loire dans La guerre de Transylvanie, ou du chef des gendarmes ou du vétérinaire et sa femme dans L'Inauguration: ce sont davantage des personnages que des personnes, ils sont représentatifs d'un type, dont nous pouvons reconnaître des exemples autour de nous.
Que peut en penser le lecteur extérieur ? Cela dépendra de son empathie (ainsi mon pincement au coeur pour Miss Pays de Loire, que je n'éprouve pas pour la doctoresse ou la femme du vétérinaire, qui elles me font sourire. Ainsi que le dit Gab, "Et comme toujours, le jugement qu'il émet en dit autant sur lui-même (le lecteur) que sur la dame..."

2- Les personnes publiques.
Elles appartiennent au domaine public. A ce titre, elles sont en but aux jugements divers qu'émettent sur elles les journalistes, les écrivains, et plus généralement le public. C'est le prix à payer lorsqu'on est ainsi exposé.
"Le fait qu'il [Xenakis] ne soit pas (il était encore vivant) un lecteur du journal rend-elle la chose moins cruelle ?", demandez-vous. Pour lui, sans aucun doute. Pour lui, non lecteur, la réflexion de Camus (via Flatters, rappelons-le tout de même) est totalement neutre. (J’ajouterais qu’ici précisément, il s’agit d’illustrer par l’exemple un des mystères de la vie, une question qui se pose régulièrement : « Mais pourquoi Untel et Untel sont-ils ensemble ? ». Mais bon. Il n’est peut-être pas nécessaire de l’écrire, et encore moins de l’illustrer...)
Si des personnes publiques lisent le journal et s’en offusquent, elles ont tout au moins les moyens matériels de répondre, si elles le souhaitent, par des canaux publics également. Je citerais Jourde dans La littérature sans estomac p.31 aux Presses pocket : «Celui qui accuse, en nommant, s’expose. Il donne au moins à l’auteur mis en cause la possibilité de répondre. C’est la moindre des choses. Qui juge doit se placer en position d’être jugé.» Je souscris à cette citation avec tous les bémols qu’il faudra lui apporter pour l’adapter à la situation qui nous occupe : Renaud Camus ne fait pas de la critique littéraire, il ne juge pas, il réfléchit à haute voix. Mais il se place dès lors en position d’être jugé.
(J’ajouterais que j’ai la conviction, sans preuve, qu’il attend d’ailleurs ce jugement, et que les questions « Le journal est-il cruel ? L’auteur est-il ingrat ? » étaient un appel au jugement).
Qu'en pensera le lecteur extérieur ? Le jeu du journal est désarçonnant. Il s’oppose au reste des textes, qui plébiscitent le moins d’être au profit du paraître et plaident inconditionnellement pour la forme. La forme c’est l’autre. Respecter la forme, c’est faire une place à l’autre. Pas de place pour l’autre dans le journal qui dit je. Le journal, c’est la matière brute du monde. C’est la bêtise de l’auteur, «cet immense continent, la bêtise, qui est peut-être la vérité du sens, si ce n’est la vérité tout court » (Du sens, p.194 (N’oublions pas que Bouvard et Pécuchet sont dits «mes maîtres» dans Sommeil de personne)). C’est l’être de l’auteur avant qu’il ne l’habille de paraître. Peut-être est-ce ainsi qu’il faut comprendre l’expression « le journal, c’est l’atelier de l’œuvre ». C’est la matière brute, sur laquelle on va travailler. Une phrase comme «Je lui fais remarquer, un peu vexé, qu’il était assez facile de tenir le lecteur en haleine dans un journal, quand on peut écrire tous les jours «Le roi m’a pris à part, hier et m’a dit…» p.248, me ravit : elle est drôle, elle est vraie, elle est bête. Il est bête de la noter parce qu’elle est vraie. Elle est drôle parce qu’elle est bête. La vexation reconnue par l’auteur est comique. Victor Hugo ou rien… C’est touchant de sincérité, c’est admirable de clairvoyance envers soi-même. Reconnaissons-le : le portrait le plus chargé par le journal est celui de l’auteur. Et c’est pour cela que celui-ci obtient toute mon indulgence, alors que je suis naturellement peu portée sur les récriminations concernant les hangars en tôle ondulée (moches, je n’en disconviens pas. Mais c’est si évident.) et le niveau du service dans les restaurants (en baisse, c’est exact, au point que je préfère rester chez moi (j’ai des accès de snobisme)). Si l’auteur n’épargne personne, mais que la personne la moins épargnée, c’est lui-même, cela me convient.

3- Les personnes de la sphère privée.
C’est ici que la réflexion se fait douloureuse. Les mêmes règles appliquées aux personnes connues intimement qu’aux deux premiers types auront une violence bien plus grande, parce qu’on s’attend toujours à être protégé par l’intimité, et d’autant plus par une personne, Renaud Camus, qui met si haut des valeurs « vieille France », la courtoisie, le savoir-vivre, la discrétion, etc. Ici joue à plein « la bêtise », la vérité brute, non médiatisée par le paraître, ici est dit, publié, ce qui ne le devrait pas selon les conventions communément admises du vivre ensemble. Ici il y a ou il peut y avoir sentiment de trahison, et le ressentiment peut être profond. Cela, l’auteur le sait depuis longtemps, dès Tricks, où la réédition complétée du livre nous vaut des commentaires comme « Depuis la parution de la première édition de ce livre, il ne me dit plus bonjour » p.40.
Dans un sens, le procédé ne me gêne pas. D’une part, comme le fait remarquer Luc, il fait parti du contrat de lecture, et nous savons à quoi nous attendre en ouvrant le journal. Disons-le : tous les lecteurs ne sont pas candides, et certains aiment et recherchent les notations assassines : «Jean Puyaubert […] soutenait, en ne plaisantant qu’à moitié, que le potin était l’essence de la littérature.» (Du sens p.160). D’autre part, comme je l’ai écrit plus haut, la première personne que dessert ce comportement, c’est l’auteur : s’il advient qu’il choque ses lecteurs par ce qu’il note, parce qu’ «il n’aurait pas dû», selon les règles de l’intimité et de la courtoisie, le noter, c’est lui dont l’image est atteinte, et il le sait pertinemment (ce n’est pas pour rien que je lis «l’auteur est-il ingrat ?» comme une demande d’absolution).
Ce qui m’ennuie, en fait, dans ces cas-là, c’est l’inégalité auteur/personne citée : cette dernière n’a aucun moyen de répondre, de donner sa version des faits et d’argumenter. Elle ne pourra protester qu’en privé, tandis que les faits auront été exposés publiquement. Certes, nous pouvons compter sur Renaud Camus pour nous relater les réactions des uns et des autres, mais même cela est ambigu : car celui qui se plaint alors que les faits relatés sont vrais est un peu ridicule.
Lorsqu’il arrive qu’une personne de l'entourage tienne elle-même un journal publié, Renaud Camus est soumis au lot commun des personnages passifs de journaux, et il avoue ne pas être très rassuré (« aïe », « ouf ».)
Il y a fondamentalement inégalité. Vivre dans la sphère de l’auteur, faire partie de son monde, c’est devenir chair à littérature, faire partie de la matière brute qu’il va utiliser.
On peut le refuser, mais il faut alors soit s’en éloigner, soit cesser de le lire. On peut l’accepter, et se dire que, finalement, c’est une façon comme une autre de passer à la postérité. (Combien de modèles des personnages proustiens qui seraient aujourd’hui totalement tombés dans l’oubli, combien de courtisans qui ne survivent que par Saint-Simon ?)

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Message de TM déposé le 03/05/2004 à 13h19 (UTC)

Vous semblez adopter un point de vue conséquentialiste (merci Google, le terme existe en franglais).

J'aurais tendance à inverser les catégories. Les proches sont fair game, d'abord parce qu'ils peuvent se défendre, ensuite parce que la fréquentation de l'auteur leur permet de relativiser le propos.

Evidemment, cela suppose accepter de subir le même traitement en retour :
— May hell seize my soul if I give you quarter or take any from you
— I expect no quarter from you, nor shall I give any


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Ma réponse

Que voulez-vous dire? Que je m'attache aux conséquences sur les personnes, sans juger de si les phrases sont cruelles dans l'absolu? Mais c'est bien le mal que l'on risque de causer qui compte, non?

Donc:
Jean-François Revel est un homme très brillant, d'évidence, et ses analyses sont très fines mais comment peut-il être le mari de Claude Sarraute, alors ? Est-ce là sa vérité à lui, et celle de son esprit, comme Françoise Xenakis serait la vérité de Xenakis, et celle de sa musique, à en croire une fois de plus un Flatters très porté sur les vérités conjugales de toutes les moins habitables, peut-être…?
Où se situerait la cruauté?
- Dire à un homme que sa femme est indigne de lui
- Dire d'un homme que sa vérité est à la mesure de sa femme, celle-ci étant jugée médiocre.
Est-ce cela que vous voulez juger?

Concernant la première possibilité, je ne la juge pas cruelle, mais, à nouveau, bête: personne n'a à s'arroger le droit de ce genre de jugement (les belles-mères, peut-être?), et il revient à toute personne qui se choisit un conjoint de l'assumer. Elle n'a pas à se justifier aux yeux des tiers, et un jugement de ce type doit attirer un haussement d'épaule ou, à la rigueur, en d'autres temps, une provocation en duel pour laver l'honneur de sa femme.

Concernant la deuxième possibilité, la proposition me semble nulle et non avenue: la vérité d'une personne n'est pas dans sa femme ou sa musique ou son intelligence, mais dans son courage ou sa lâcheté, dans la hiérarchie de ses valeurs et sa capacité à les mettre en pratique.
Ou: la vérité d'une personne est peut-être lisible à travers le conjoint qu'il se choisit, à condition de juger la vérité de ce conjoint (selon les critères que je viens de décrire), et non son niveau intellectuel (ce qui est peu ou prou le cas dans les exemples cités).

Affreusement moralisateur, n'est-ce pas?


Il reste que considérées dans leur ensemble, ces phrases ont un sens, elles évoquent le mystère de ce qui lie deux personnes, lien incompréhensible le plus souvent.
(Et j'ajouterais méchamment: et ce genre de question est souvent posé par des célibataires, la vérité de leur question étant qu'ils recherchent une recette pour leur cas personnel.)

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Message de TM déposé le 04/05/2004 à 23h22 (UTC)
Que voulez-vous dire? Que je m'attache aux conséquences sur les personnes, sans juger de si les phrases sont cruelles dans l'absolu?
que vous jugez de la moralité d'une action par ses conséquences - ici en tout cas.

Où se situerait la cruauté?
Dans les deux points que vous énumérez.


D'un côté, nous (bathmologues amateurs) savons que des personnes peuvent aimer la même chose pour des raisons différentes (le peuple et les sages par ex. pour reprendre Pascal, plagiaire par anticipation). D'un autre côté, nous prenons un plaisir certain à relever les fautes de goût de gens par ailleurs respectables (je ne sais plus qui disait avoir perdu tout respect pour Wittgenstein après avoir appris qu'il aimai les westerns (ce qui me parait d'ailleurs très improbable et sans doute inventé : John Wayne serait la vérité de Wittgenstein ?)).

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Ma réponse

que vous jugez de la moralité d'une action par ses conséquences

C'est amusant, énoncée ainsi, la formulation me déplaît, même si je ne cerne pas exactement pourquoi (pourquoi me fait-elle penser à "pas vu, pas pris"?)

Moralité des phrases énoncées plus haut:
- sur ce qu'elles disent, elles ne sont en soi ni morales ni amorales. Elles sont une opinion. Elles peuvent être justes ou fausses.
- sur le fait de les dire et les publier. C'est moral dans le contexte, puisqu'elles correspondent au projet de l'auteur d'exposer sans relâche ce qu'il pense, sans travestir sa pensée pour plaire, ou paraître bien-pensant, ou ne pas blesser. L'auteur tient parole, même si cela doit lui porter tort, même si cela doit choquer, même si cela doit blesser.


Ce projet est-il moral? Dire la vérité est une règle d'éducation. La vérité est considérée comme l'une des grandes valeurs morales. Mais on se rend compte à l'usage que la société n'est possible que parce que nous ne disons pas la vérité, ne serait-ce que par gentillesse.
Le projet de l'auteur met en pleine lumière cette contradiction de la société.
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