Billets qui ont 'mort' comme mot-clé.

La supplication

Je me souviens d'un article décrivant le Déluge de Jérôme Bosch :«pour représenter l'inconcevable, Bosch a montré des poissons qui se noyaient.»
Dans La supplication, on enterre la terre.

L'héroïsme et la peur, l'ignorance et la lâcheté. La maladie, les animaux, l'alcool, la nature resplendissante. L'amour. La mort.

J'ai lu que les gens font un détour pour ne pas s'approcher trop des tombes des pompiers de Tchernobyl, enterrés au cimetière de Mitino. Et l'on évite d'enterrer d'autres morts près d'eux. Si les morts ont peur des morts, que dire des vivant ?

Svetlana Alexievitch, La supplication, p.248, J'ai lu (1998)

La Pologne - portrait (ébauche d'anthologie)

La description de la Pologne de Konwicki m'en a rappelé deux autres: Kapuściński et les rois bien-aimés, Szczygieł et le pays qui a besoin du malheur.
Chez nous, l'hiver se termine peu à peu. La neige fond, le vent d'ouest apporte le parfum lointain de la nouveauté. J'essaie de me remémorer les signes avant-coureurs de notre printemps plein d'attentes, de pressentiments, d'espoir. Je répète dans mes pensées ce mot court: «Pologne», et il s'éveille alors en moi une exaltation émue, quelque chose de clair, de libre, de consolant. Pologne, patrie de la liberté; Pologne, réserve naturelle de la tolérance; Pologne, grand jardin de l'individualisme exubérant. Où les gens se saluent d'un sourire, les policiers portent une rose au lieu d'une matraque, où l'air se compose d'oxygène et de vérité. Pologne, grand ange blanc au milieu de l'Europe.

Tadeusz Konwicki, Le complexe polonais, p.131, Robert Laffont, 1977

Les rois bien-aimés : Kapuściński explique pourquoi l'histoire du shah paraît si étonnante et si douloureuse à un Polonais:
D'après mon interlocuteur, ce qui s'est passé après avec le shah est, en fait, typiquement iranien. Depuis la nuit des temps, tous les shahs sont terminé leur règne de manière lamentable et infâme. Les uns se sont fait couper la tête, les autres ont pris un couteau dans le dos, ou, avec un peu de chance, ils ont échappé à la mort mais ont dû fuir le pays pour aller mourir en exil dans la solitude et l'oubli. Il ne se souvient pas d'un seul shah mort de sa belle mort, sur son trône, et ayant passé son existence entouré du respect et de l'amour de ses sujets. Il ne se souvient pas d'un seul shah regretté et porté en terre par son peuple, les larmes aux yeux. Tous les shahs du siècle dernier — et ils sont nombreux — ont perdu leur courronne et leur vie dans des conditions atroces. Le peuple les considérait comme des despotes cruels, leur reprochait leur vielenie, accompagnait leur départ d'injures et de maléditions et accueillait la nouvelle de leur mort dans des débordements d'allégresse.

[(Je lui dis que pour nous, Polonais, cette attitude est inconcevable, car une tradition fondamentalement différente nous sépare. Loin d'être des sanguinaires, les rois polonais qui se sont succédé sont pour la plupart des hommes qui ont laissé derrière eux un bon souvenir. À son acession au trône, l'un d'eux a trouvé un pays avec des maisons en bois et l'a quitté avec des bâtisses en pierre, un autre a proclamé un décret sur la tolérance et a interdit d'allumer des bûchers, un autre encore nous a défendus contre une invasion barbare. Nous avons eu un roi qui récompensait les savants, un autre qui avait des amis poètes. D'ailleurs, les surnoms qui leur ont été donnés — le Restaurateur, le Généreux, le Juste, le Pieux — montrent qu'on pensait à eux avec reconnaissance et sympathie. Aussi, quand un Polonais apprend qu'un momarque a connu un destin cruel, il transfère inconsciemment sur lui des émotions nées d'une culture et d'une expérience tout à fait autres et gratifie le roi maudit des sentiments qu'il voue traditionnellement à ses Restaurateur, Généreux et Juste en plaignant du fond du cœur le pauvre souverain si impitoyablement découronné!)

Mon interlocuteur poursuit son récit: «Nous, les Iraniens, avons du mal à comprendre qu'ailleurs l'histoire puisse être différente. Le régicide est considéré par eux comme l'issue la plus souhaitable ou tout bonnement comme un ordre divin.] Certes, nous avons eu des shahs merveilleux comme Cyrus et Abbas, mais c'était il y a longtemps. […]

Ryszard Kapuściński, Le shah, p.70-71, Champs Flammarion 2010 (1982. traduction Véronique Patte)
Comprendre les autres en comparant leurs expériences à la nôtre, se définir par différence face à leur façons de réagir: ce que Kapuściński met en œuvre face aux Iraniens, Szczygieł l'accomplit face aux Tchèques au moment où l'avion du président polonais Lech Kaczyński et quatre-vingt-quinze autres personnalités à bord s'est écrasé en Russie. En répondant aux question d'un journaliste tchèque, il tente de définir le "pathos" polonais, l'âme de la nation (et c'est pour "nous", si loin de la Pologne, la Russie, l'Ukraine, peut-être l'occasion de comprendre que la réconciliation entre ses peuples si souvent réunis à travers des frontières mouvantes ne sera ni simple ni rapide.)
A la question de savoir si l'on assistait à la résurgence dans la société polonaise du fameux pathos national, j'ai répondu qu'un des évêques disait déjà à propos du président Kaczyński qu'il "était tombé" à Smolensk. Le verbe "tomber" est d'ordinaire employé pour désigner une mort sur le champ de bataille, ou bien une mort glorieuse les armes à la main. Pourquoi donc ce vocable? Sans doute parce que le prêtre considérait que, de son vivant, le président était en lutte permanente contre ses adversaires. De surcroît, il survolait le territoire de l'ennemi.

Un autre prêtre n'hésite pas à dire à la télévision que notre président est mort "en héros". Est-ce qu'une mort dans un accident d'avion peut être considérée comme héroïque? Du reste, nous éprouvons une certaine difficulté à reconnaître qu'il puisse s'agir d'une erreur humaine, d'une faute, ou d'un accident. Dans ce pays, nous sommes tout des élus de Dieu, c'est Lui qui a choisi pour notre président une mort héroïque. Bien entendu, je comprends parfaitement les tentatives désespérées de mes semblables pour donner du sens à la réalité. S'il n'arrive pas à donner un sens précis aux choses, l'homme se perd, dépérit (peut-être est-ce la raison pour laquelle la peinture abstraite ne sera jamais autant appréciée par l'humanité que la peinture figurative).

[…] Invité récemment dans un talk-show de la télévision tchèque, j'ai cité le poète polonais Norwid — "la Pologne, ce n'est que de la mémoire et des tombes" —, ce qui a provoqué un éclat de rire ches le public praguois du Théâtre Semafor, où l'émission était enregistrée, comme s'il s'agissait d'une bonne blague. On croyait sans doute que j'avais préparé cette plaisanterie pour la fin. or il s'agit d'un vraie citation, et qui en dit long sur les Polonais.

Tu pense à quoi concrètement? voulais savoir Denis. Je lui ai répondu par un exemple concret: pour vivre, notre nation n'a pas besoin d'autoroutes, et elle n'en a presque pas. Pour vivre, notre nation a besoin de malheur. C'est seulement lorsque le malheur frappe — une insurrection ratée, ou autre cataclysme — que nous nous sentons importants et fiers. Le préjudice subi nous élève au-dessus des autres nations. La culture polonaise est une culture nécophile. La mort est considérée comme un facteur qui grandit l'homme. Durant les siècles de l'histoire polonaise, nous avons passé le plus clair de notre temps à lutter pour notre liberté, à défendre notre patrie en mourant par milliers. Par conséquent, les Polonais sont bien meilleurs pour célébrer les enterrements et les défaites que pour fêter les succès. Comme il était impensable que toutes ces vies sacrifiées ne servent à rien, qu'on les oublie tout naturellement, nous avons appris à les glorifier, à les célébrer, à leur donner une belle parure de patriotisme. Souvenez-vous, lorsque, en novembre 1989, les Tchèques faisaient résonner leur clefs sur la place Wenceslas pour manifester leur joie après la chute du communisme, les Polonais ont quant à eux esprimé peu de sentiments d'allégresse (en juin 1989, car le communisme est tombé un peu plus tôt chez nous). Il n'y a pas eu de liesse générale alors que la Pologne populaire tant détestée avait enfin cessé d'exister. Pas d'explosion de joie. Les Polonais savent pourtant très bien s'unir, mais seulement dans le malheur. Et puisque le monde ne sait pas apprécier notre malheur à sa juste valeur, nous voulons attirer désespérément son attention: regardez, dans la célébration de la mort et de latragédie, nosu sommes de loin les meilleurs!

Mais pour quoi faire?! s'écrie Denis, stupéfait.
Pour que le monde le reconnaisse enfin: Mais oui! Ce sont eux qui ont le plus souffert. Plus encore que les juifs. Déjà, on entend ça et là: "Personne ne sait souffrit aussi bien que nous".

Denis me demande alors de trouver à ce tragique accident d'avion un élément positif qui pourrait, par exemple, engendrer un début de réconciliation avec les Russes. Pour lui répondre, je me sers d'une comparaison: les Russes à Varsovie et les Russes à Prague. Cela n'a strictement rien à voir. Un Russe à Prague ne cache pas le fait d'être russe. Il m'arrive parfois de dire exprès en Pologne: "Figurez-vous que, dans un café de la place Wenceslas, j'ai entendu des Russes parler à haute voix. — Comment ça? Les Russes parlent normalement?" s'étonnent les Polonais. A Varsovie, des années durant, il était impossible d'entendre les Russes, alors qu'ils y vivaient. Aujourd'hui encore, ils parlent bas, ne lèvent la voix que lorsqu'ils se retrouvent entre eux, dans leurs hôtels ou appartements de location. Qu'un Russe se comporte naturellement dans un café, impossible! Il rase les murs dans la rue, faisant tout ce qui est en son pouvoir pour ne pas attirer l'attention sur lui. Il sent bien notre aversion. L'aversion des anciens esclaves, puisque nous sommes restés sous occupation russe durant plusieurs siècles. Et puisque nos deux peuples se ressemblent, car les Russes et les Polonais sont de grands sentimentaux, je dirais que leurs sentiments pour nous ont tout d'un amour blessé. Sauf que cet amour rappelle celui d'un éléphant pour une colombe: il veut la garder rien que pour lui dans une vieille cage rouillée. Aussi je doute fort qu'une réconciliation en bloc* soit possible.

Sur ce, Denis a voulu connaître l'histoire de ma famille, car il est de notoriété publique que chaque famille polonaise a eu des démêlés tragiques avec des Russes ou des Ukrainiens. Je lui ai raconté (en version raccourcie) une histoire fabuleuse que ma mère me racontait dans mon enfance. Un jour, mon grand-père était tombé d'une échelle et s'était cassé une jambe. Il était cloué au lit lorsque les Ukrainiens firent irruption, lui ordonnèrent de s'habiller et, sans se soucier de sa jambe cassée, le conduisirent dans la forêt. Une fois sur place, grand-père dut creuser lui-même une fosse; alors ils lui ligotèrent les mains avec un morceau de fil barbelé, le tuèrent et jetèrent son corps dans le trou. Pendant plusieurs jours, personne n'eut le droit d'approcher cet endroit, mais grand-mère s'y rendit quand même, et elle trouva un bout de la manche de ma chemise bleue du grand-père. Cette histoire, je l'aimais bien, et je n'ai pas arrêté de demander à maman de me la raconter. Je voulais l'écouter, encore et encore.

Denis m'a demandé si tout cela s'était vraiment produit, et je lui ai dit que oui, dans un village de la région montagneuse de l'Est de la Pologne. Aujourd'hui, je sais tout ce qu'on n'a pas pu dire à un enfant. Je sais qu'ils lui ont arraché la peau des mains. On disait qu'ils le faisaient avec précision, pour en faire des gants. Je sais qu'ils ont aussi assassiné le frère de ma grand-mère, ainsi que sa femme, et que celle-ci avait pris dans ses bras son bébé, un petit garçon, en déclarant qu'elle n'abandonnerait pas son mari. Ce bébé, ils le lui ont renfoncé dans le ventre, comme le disait ma mère. Les membres de ma famille ont été assassinés par leurs voisins. Les gens de leur village. Ils faisaient partie de l'Armée insurrectionnelle ukrainienne, une force armée nationaliste ayant pour objectif de créer un pays totalement indépendant, sans ingérence de l'URSS, ni de la Pologne. Par conséquent, ils éliminaient les Polonais de leur territoire. Ma grand-mère maternelle, Anna, était issue de la noblesse, de la famille Stadnicki, tandis que son mari Richard faisait du négoce de sel dans la région de Cracovie. Elle était la seule de son village à savoir lire et écrire, et ce aussi bien en polonais qu'en ukrainien.

A la question de savoir si, en tant que Polonais, j'ai ressenti de la satisfaction en apprenant que le premier programme de la télévision russe avait diffusé à l'heure de grande écoute le film Katyn d'Andrzej Wajda, j'ai répondu que je n'en avais pas ressenti. Ma philosophie de la vie, c'est de ne jamais rien attendre.


Une fois imprimée, l'interview s'est révélée légèrement plus longue. A la fin, il y avait un rajout. Une petite anecdote qui ne venait pas de moi.
En effet, Denis m'a écrit dans un mail que l'entretien plaisait beaucoup à l'ensemble de la rédaction, cependant ses chefs déploraient sa lourdeur et sa morosité. Je lui ai répondu qu'il était tout simplement difficile d'être léger quatre jours après la catastrophe.
Il ma dit de ne pas m'en faire, car il avait ajouté une petite histoire amusante (sur une erreur de langage que j'ai commise et dont j'ai parlé à la télévision). Selon lui, cela donnait au texte une chute vraiment drôle.

Lundi, c'est-à-dire quatre jours avant la publication de l'interview dans Mlada fronta, j'ai demandé à Denis de m'indiquer la date de la parution. Il m'a répondu sans tarder que c'était prévu pour le jeudi, tout en précisant (et c'est la dernière phrase qu'il m'a adressée):
"Pour faire rire Dieu, parle-Lui de tes projets."
Mercredi, j'ai reçu la nouvelle de sa mort. Le matin même. Dans la rue.

Mariusz Szczygieł, Chacun son paradis, p.206-2012, Actes Sud 2012 (traduction Margot Carlier. 2010 en Pologne)


Note
* : En français dans le texte. (N.d.T.)
Et tout cela m'a rappelé la discrète ironie de Pale Fire dont les premières lignes nous apprennent la date de la mort du poète Shade («John Francis Shade (born July 5, 1898, died July 21, 1959)») tandis que Shade écrit dans l'avant-dernier couplet de son poème:
l'm reasonably sure that we survive
And that my darling somewhere is alive,
As I am reasonably sure that I
Shall wake at six tomorrow, on July
The twenty-second, nineteen fifty-nine, […]
Nabokov est russe et tout cela n'est pas raisonnable.

Incommensurable

Une discussion sur FB à propos de la différence homme/femme (différence incommensurable ou pas?) m'a rappelé quelques réflexions lors de ma lecture de Taubes durant l'été 2013, réflexions ébauchées et mal assurées que je n'avais pas alors pris la peine de mettre par écrit.
Je vais donc les livrer maintenant, après avoir au préalable cité Taubes puisque ma réflexion s'appuie sur la sienne.

Il s'agit d'un texte qui apparaît dans les annexes du livre La théologie politique de Paul qui est lui-même un livre posthume, transcription de conférences données par Jacob Taubes dans le cadre d'un colloque en février 1987, peu avant sa mort.

Ce texte s'intitule «La religion et l'avenir de la psychanalyse»1. Les passages en italique sont des citations de Freud. J'ajoute des sauts de lignes entre les paragraphes pour faciliter la lecture à l'écran.
[…] Et dans la mesure où la généalogie de la culpabilité représente aussi l'histoire de l'origine de la société humaine, Freud se voit obligé, contre sa propre idéologie, de décrire le rôle décisif joué par la religion dans les origines de la société et ses formes historiques. La structure de la société se fonde sur un crime originel et sur la pérennité de rites et de coutumes qui en symbolisent l'expiation. «Le totem passa d'une part pour l'ancêtre physique et l'esprit protecteur du clan, il devait être vénéré et ménagé; d'autre part, il fut institué un jour de fête où on lui réserva le destin qu'avait trouvé le père primitif. Il fut tué et dévoré en commun par tous les membres du clan (repas totémique, selon Robertson Smith). Ce grand jour de fête était en réalité une célébration triomphale de la victoire des fils associés sur le père2

Même si le destin originel du Père primitif a bien été oublié au cours des milliers de siècles, l'acte originel survit encore, selon Freud, dans l'inconscient de l'humanité sous des formes déguisées et réprimées. Depuis que cet acte originel a été commis, l'homme est hanté par la culpabilité, et «qu'on ait mis à mort le père ou qu'on se soit abstenu de l'acte, cela n'est vraiment pas décisif, dans les deux cas on ne peut que se trouver coupable3». Ainsi, l'histoire de l'humanité apparaît-elle comme une histoire de la «culpabilité originelle» de l'homme. La société doit susciter et cultiver un sentiment de plus en plus grand de culpabilité. «Ce qui fut commencé avec le père s'achève avec la masse. Si la culture est le parcours de développement nécessaire menant de la famille à l'humanité, alors est indissolublement lié à elle, comme une conséquence du conflit d'ambivalence inné, comme conséquence de l'éternel désaccord entre amour et tendance à la mort, l'accroissement du sentiment de culpabilité, porté peut-être à des hauteurs que l'individu trouve difficilement supportable4

III


Depuis Paul et Augustin, jamais un théologien n'avait défendu une théorie du péché originel aussi radicale que celle de Freud. Depuis Paul, personne n'a poursuivi plus clairement ni souligné plus fortement que Freud la nécessité d'expier le péché originel.

Ce n'est pas de la spécultation que de dire que Freud a élaboré son œuvre, sa théorie et sa thérapie par analogie avec le message que Paul a délivré aux païens. «Paul, juif romain de Tarse, s'empara de ce sentiment de culpabilité et le ramena correctement à sa source historique primitive. Il nomma celle-ci le "péché originel"; c'était un crime contre Dieu qui ne pouvait être expié que par la mort. Par le péché originel, la mort était entrée dans le monde. En réalité, ce crime digne de mort avait été le meurtre du père primitif, plus tard divinisé. Mais on ne rappela pas l'acte du meurtre; à sa place on fantasma son expiation, et c'est pourquoi ce fantasme pouvait être salué comme une nouvelle de rédemption (évangile)5

Freud pénètre profondément la dialectique entre faute et expiation, qui constitue l'un des motifs centraux de la théologie de Paul. Selon Freud, Paul était «au sens le plus propre du mot, un homme religieux; les traces obscurs du passé guettaient dans son âme, prêtes à faire une percée dans des régions plus conscientes6».

Alors que la religion mosaïque n'allait guère au-delà de la reconnaissance du Père ancestral, Paul, en poursuivant le développement de la religion mosaïque, est devenu son destructeur. La religion mosaïque avait été une religion du Père, alors que Paul a été le fondateur d'une religion du Fils. «Il dut certainement son succès en premier lieu au fait que, par l'idée de rédemption, il conjura le sentiment de culpabilité de l'humanité7».

Ce n'est sans doute pas par hasard que Freud, chaque fois qu'il discute le message de Paul, se place du côté de l'apôtre en «justifiant» son message de rédemption. Dans la religion de Moïse (qui, pour Freud, représente le cas typique de la religion en tant qu'autorité), il n'y a nulle place pour «une expression directe de la haine meurtrière du père8».

C'est la raison pour laquelle la religion de Moïse et des prophètes n'a fait qu'accroître la culpabilité de la communauté. «La Loi et les prophètes» ont chargé l'homme du sentiment de culpabilité. Ce que Freud trouvait significatif, c'était donc que l'éclairage du poids de la culpabilité procède d'un juif. «Si nous laissons de côté toutes les approximations et préparations qui eurent lieu ça et là, ce fut quand même un homme juif, Saul de Tarse, qui se nommait Paul en tant que citoyen romain, dans l'esprit duquel la découverte se fraya un chemin pour la première fois: " Nous sommes si malheureux parce que nous avons tué Dieu le Père." Et on comprend sans peine qu'il ne put appréhender cette part de vérité autrement que sous le déguisement illusoire de la Bonne Nouvelle […]. Cette formulation ne mentionnait bien entendu pas la mise à mort de Dieu, mais un crime qui devait être expié par le sacrifice d'une vie ne pouvait avoir été qu'un meurtre. Et l'assurance que la victime avait été le fils de Dieu constituait le chaînon intermédiaire entre l'illusion et la vérité historique, cette foi nouvelle renversa tous les obstacles9».

Ce qui fascinait Freud dans le message de Paul, c'est l'aveu implicite de culpabilité contenu dans la Bonne Nouvelle. L'Evangile était en même temps un dysangile, la mauvaise nouvelle du crime originel commis par l'homme. […]

Jacob Taubes, La théologie politique de Paul, Seuil 1999, trad. Mira Köller et Dominique Séglard, p.183-185.

D'autre part en 1928 Freud écrit un article, Dostojewski und die Vatertötung, soutenant que les plus grandes œuvres de la littérature occidentale traitent de parricide: Œdipe, Hamlet, Les frères Karamazov.

Ma thèse est que si l'on accepte l'hypothèse freudienne — et paulinienne? — d'un homme tenu par la culpabilité originelle du meurtre du père, alors la femme n'est tenue par aucune culpabilité originelle.
(Remarque: il n'est pas possible dans le contexte antique ou juif de soutenir que "homme" vaut pour "homme et femme".)

«Si le destin originel du Père primitif a bien été oublié au cours des milliers de siècles, l'acte originel survit encore, selon Freud, dans l'inconscient de l'humanité», et dans ce cas, ce qui survit également dans les inconscients, c'est que la femme n'est coupable originellement de rien, ce qui expliquerait le ressentiment de l'homme à son égard, ressentiment qui s'apparenterait à de la jalousie: en se retirant des enjeux de pouvoir, la femme s'est également retiré du lieu du crime. Nul besoin pour elle de tuer le père, elle n'était pas concernée.

Cependant, si elle n'est pas originellement coupable, elle peut le devenir, et cela, non dans une responsabilité par rapport au Père, mais par rapport au Fils (ou aux enfants — puisque sa condition est toujours au présent, il est possible de l'actualiser selon les modalités contemporaines): c'est en donnant naissance que la femme devient coupable, coupable d'apporter la mort en même temps que la vie, coupable de donner la vie à un être condamné à mourir. Notons que cette responsabilité écrasante se vit au quotidien et non plus sur le mode fantasmatique, contrairement au meurtre du père: si la femme n'est pas originellement coupable, en devenant mère elle devient réellement coupable, contrairement à l'homme dont la culpabilité originelle demeure virtuelle.

Incommensurabilité des culpabilités: l'homme originellement coupable du meurtre fanstasmé du père, la femme conjoncturellement coupable de la naissance réelle de l'enfant.

Cela expliquerait aussi l'empressement des hommes, pour ne pas dire la nécessité pour eux, que la femme ait des enfants: il s'agira pour eux de la rendre à son tour coupable afin de "l'alourdir", de ne pas lui laisser sa légèreté; il s'agira d'une revanche (vengeance?)
Car une femme sans enfant (c'est-à-dire dans les sociétés pré-contraceptives, une vierge, ou à la limite une femme stérile) est une femme libre, que ni les lois de la société ni les lois de la nature ne peuvent entraver, et cela aussi la littérature, lieu des résurgences inconscientes, le montre à de nombreuses reprises.

Je choisis pour exemple ces quelques lignes de L'Alouette d'Anouilh:
Warwick : — Et moi qui venez vous féliciter! Heureuse issue en somme de ce procès. Je le disais à Cauchon, je suis très heureux que vous ayez coupé au bûcher. Ma symapthie personnelle pour vous, mise à part — on souffre horriblement, vous savez, et c'est toujours inutile la souffrance, et inélégant — je crois que nous avons tous intérêt à vous avoir évité le martyre. Je vous félicite bien sincèrement. Malgré votre petite extraction, vous avez eu un réflexe de classe. Un gentleman est toujours prêt à mourir, quand il le faut, pour son honneur ou pour son roi, mais il n'y a que les gens du petit peuple qui se font tuer pour rien. Et puis, cela m'amusait de vous voir damer le pion à cet inquisiteur. Sinistre figure! Ces intellectuels sont ce que je déteste le plus au monde. Ces gens sans chair, quels animaux répugnants! Vous êtes vraiment vierge?
Jeanne : — Oui.
Warwick : — Oui, bien sûr. Une femme n'aurait pas parlé comme vous. Ma fiancée, en Angleterre, qui est une fille très pure, raisonne tout à fait comme un garçon elle aussi. Elle est indomptable comme vous. Savez-vous qu'un proverbe indien dit qu'une fille peut marcher sur l'eau?
Il rit un peu.
Quand elle sera Lady Warwick, nous verrons si elle continuera! C'est un état de grâce d'être pucelle. Nous adorons cela et, malheureusement, dès que nous en rencontrons une, nous nous dépêchons d'en faire une femme — et nous voudrions que le miracle continue… Nous sommes des fous!

Jean Anouilh, L'Alouette, p.211-212, La Table ronde, 1953.




1 : Publié d'abord en anglais, Religion and the Future of Psychoanalysis, in B. Nelson (éd.), Psychoaanalysis and the Future. A Centenary of the Birth of Sigmund Freud, Psychonalanysis 4, nos 4-5, New York, p.136-142, et en allemand in E Nase, J.Scharfenberg (éd.), Psychoanalyse und Religion, Darmstadt, 1977 et repris in J.Taubes, Vom Kult zur Kultur, Fink, 1996, p.371-378. Nous remercions les éditions Fink de nous avoir autorisés à publier une traduction de ce texte.

2 : Freud, L'Homme Moïse et la Religion monothéiste, p.173, trad. fr. C. Heim, Gallimard, 1986

3 : Id., Malaise dans la culture, in Œuvres complètes, PUF, t.XVIII, p.320

4 : Ibid.

5 : Freud, L'Homme Moïse…, op.cit., p.177-178

6 : Ibid., p.178

7 : Ibid., p.180

8 : Ibid., p.240

9 : Ibid., p.241-242

Sage précaution

Samedi 27 janvier 1945.

[…] La menace qui pesait sur la vie de mon père et qui la hantait depuis des semaines s'écartait. Inutiles les verrous de sûreté de la porte, et l'ange gardien, si gênant qu'on omettait malgré tout de faire appel à lui. Notre voisin du dessous allait pouvoir enlever la prudente pancarte épinglée sur sa porte et portant, en lettres bien lisibles, ses noms et qualités afin que les assassins ne pussent se tromper d'étage et de victime… Nous savons par la cuisine que ces bruits de représailles en cas de condamnation à mort de Maurras étaient venus jusqu'à lui et qu'il avait jugé bon de prendre cette mesure de précaution.

Claude Mauriac, Aimer de Gaulle, p.125 (Grasset, 1978)

La religion comme terreur : Epicure

C'est en cherchant comment éviter la peur qu'Epicure fut conduit à la philosophie théorique. Il soutenait que les deux grandes sources de la peur étaient la religion et la terreur de la mort qui étaient liées puisque la religion encourage la croyance que les morts sont malheureux. Il rechercha donc une métaphysique qui prouverait que les dieux ne se mêlent pas des affaires humaines et que l'âme périt avec le corps. La plupart des hommes modernes pensent à la religion comme à une consolation mais, pour Epicure, c'était le contraire. Le surnatuel intervenant dans le cours naturel des choses lui paraissait une source de terreur et il considérait l'immortalité comme fatale à l'espoir d'être soulagé de la souffrance.
[…]
La haine de la religion exprimée par Epicure et Lucrèce n'est pas très aisée à comprendre si l'on fait crédit aux rapports conventionnels qui insistent sur l'allégresse qui émanait de la religion et des rites grecs. […]
Jane Harrisson a montré d'une manière convaincante que les Grecs avaient, à côté du culte officiel rendu à Zeus et à sa famille, d'autres croyances plus primitives et plus ou moins associées à des rites barbares. Ceux-ci furent en partie incorporés dans l'orphisme qui devint la religion dominante des hommes de tempérament religieux. On a parfois supposé que l'Enfer était une invention chrétienne, mais c'est une erreur. Le christianisme n'a fait que systématiser les croyances populaires. Dès le début de la République de Platon il est visible que la crainte de la punition après la mort était déjà communément ressentie à Athènes au Ve siècle, et il n'est guère probable qu'elle ait pu diminuer dans l'intervalle qui sépare Socrate d'Epicure. […] Pour ma part, je crois que la littérature et l'art grecs donnent une fausse idée des croyances populaires. Que saurions-nous du méthodisme de la fin du XVIIIe si aucune relation de cette époque ne nous était parvenue en dehors des livres et des descriptions émanant des classes cultivées? L'influence du méthodisme, comme celle de la religion de l'âge hellénistique, s'est développée par le bas. Il était déjà puissant au temps de Boswell et de Sir Joshua Reynolds et pourtant les allusions qu'ils en font ne rendent pas compte de l'étendue de son influence. Nous ne devons donc pas juger de la religion de la masse en Grèce, d'après les descriptions que nous en trouvons dans l'Urne grecque ou d'après les œuvres des poètes et des philosophes de l'aristocratie. Epicure n'était pas un aristocrate, ni de naissance, ni dans ses amitiés; peut-être ce fait explique-t-il son hostilité exceptionnelle contre la religion.

C'est grâce aux poèmes de Lucrèce que la philosophie d'Epicure a été révélée aux lecteurs depuis la Renaissance. Ce qui a le plus impressionnés, du moins ceux d'entre eux qui n'étaient pas philosophes de profession, c'est le contraste qu'ils présentent avec la croyance chrétienne sur le matérialisme, la négation de la Providence, le rejet de l'immortalité. Ce qui frappe surtout le lecteur moderne c'est le fait que ces idées, qui sont à présent généralement regardées comme tristes et déprimantes, ont pu être présentées alors comme un évangile de libération, le salut devant le pesant fardeau de la peur.

Bertrand Russel, Histoire de la philosophie occidentale, p.302-304 tome 1 (Les Belles Lettres 2011)

Témoin (passage du)

Je me souviens de ce jour [août 1992] avec une grande netteté. J'achetai le matin un quotidien de la ville et je lus la notice annonçant qu'un vieux journaliste était décédé à l'Ospital de Santa Maria de Lisbonne, et que sa dépouille était visible pour un dernier hommage dans la chapelle dudit hôpital. Par discrétion, je ne désire pas révéler le nom de cette personne. Je dirai simplement que c'était une personne que j'avais brièbement connue à Paris, à la fin des années soixante, quand il écrivait dans un journal parisien en tant qu'exilé portugais. C'était un homme qui avait exercé son métier de journaliste dans les années quarante et cinquante au Portugal, sous la dictature de Salazar. Et il avait réussi à jouer un bon tour à la dictature salazariste en publiant dans un journal portugais un article féroce contre le régime. Ensuite, il avait naturellement eu de sérieux problèmes avec la police et il avait dû choisir la voie de l'exil. Je savais qu'après les événements de soixante-quatorze, quand le Portugal retrouva la Démocratie, il était retourné dans son pays, mais je ne l'avais plus rencontré. Il n'écrivait plus, il était à la retraite, je ne sais comment il vivait, il avait été malheureusement oublié. A cette époque, le Portugal vivait la vie convulsive et agitée d'un pays qui retrouvait la démocratie après cinquante ans de dictature. C'était un pays jeune dirigé par des gens jeunes. Personne ne se souvenait plus d'un vieux journaliste qui, à la fin des années quarante, s'était opposé avec détermination à la dictature salazariste.
[…]
En septembre, comme je l'ai dit, Pereira me visita à son tour. Sur le moment je ne sus quoi lui dire, et pourtant je compris confusément que cette vague apparition qui se présentait sous l'aspect d'un personnage littéraire était un symbole et une métaphore: d'une certaine façon, c'était la transposition fantasmatique du vieux journaliste à qui j'étaits allé rendre un dernier hommage. Je me sentis embarrassé, mais je l'accueillis avec affection. Par cette soirée de septembre, je compris vaguement qu'une âme en train de voyager dans l'air avait besoin de moi pour se raconter, pour décrire un choix, un tourment, une vie.


Antonio Tabucchi, postface à Pereira prétend, p.215 à 217 (Folio)
Je regrette de ne pas connaître le nom de ce journaliste. (A-t-il vraiment existé? C'est étange de rendre hommage à quelqu'un sans donner son nom.) Les quelques recherches que j'ai effectuées dans Google n'ont rien donné, il faudrait peut-être essayer en italien ou en portugais. Le premier chapitre de Lilith de Primo Levi s'acquitte lui aussi de la tâche de témoigner pour les morts (deux Italiens. «Nous sommes les yeux des morts» disait Pirandello, un autre Italien. Et leur mémoire, et leur parole):
Donc, dans la regrettable éventualité où l'un de vous me survivrait, vous pourrez raconter que Leon Rappoport a eu sa part, qu'il n'a laissé ni dettes ni créances, qu'il n'a pas pleuré et n'a pas demandé pitié. Si dans l'autre monde je rencontre Hitler, je lui cracherai à la figure de plein droit…
Une bombe tomba non loin de là, suivie d'un grondement d'avalanche: un des entrepôts avaient dû s'effondrer. Rappoport dut presque crier:
— … parce qu'il ne m'a pas eu !
[…]
Deux jours plus tard, le camp[d'Auschwitz] fut évacué, dans les effroyables circonstances que l'on sait. J'ai des raisons de penser que Rappoport n'a pas survécu; aussi ai-je cru bon de m'acquitter de mon mieux de la misssion qui m'avait été confiée.

Primo Levi, Lilith, p.13 et 14 (Liana Levi, 1987)

Un art de transitions infimes

Il y a aussi, sur cette image, un bureau, une table de travail avec tous les instruments de l'écriture: un paquet de Player's; une carte postale (on imagine que c'est une carte postale) posée sur un épais dossier renversé et qui reproduit un détail de La Bataille d'Éraclée de Piero della Francesca, dans l'église San Francesco; une coquille Saint-Jacques destinée à recevoir des cendres; et, au-delà de tout cela, au-delà surtout de la main munie d'un stylographe qui au premier plan s'apprête à ajouter des lignes nouvelles aux petits caractères noirs plus ou moins réguliers qui occupent la partie supérieure d'une page blanche étalée là, un peu de travers sur celle qu'elle recouvre, une fenêtre largement ouverte laissant clairement apercevoir, par-dessus les lys renversés, les ramures ou les palmes de l'appui, la perspective d'une rue certainement parisienne et clairement identifiable, ne serait-ce qu'au premier édifice, de style curieusement florentin, que rencontre l'œil en s'élevant à partir des lignes de petits caractères noirs, réguliers, d'où il pourrait tout aussi bien remonter jusqu'à la main qui tient la qui tient le et pourquoi pas jusqu'à lui-m (et cesse de te plaindre) (la compagnie de Pompes funèbres m'avait remis une urne blanche, que je transportais avec moi dans la montagne, donc, et que j'ai bien cru ne jamais pouvoir ouvrir, une fois parvenu à l'endroit qui me paraissait le plus adéquat, un rocher gris dans la lumière, tavelé de lichen) (Mme de R. déplorait le remembrement, les champs vastes comme des pistes d'aérodromes, la disparition des haies; et elle impressionnait beaucoup Gabriel parce qu'elle prononçait maï et cheni)

J.R.-G. du Parc & Denise Camus, Travers Coda, Index & Divers, p.83-84

Quelques certitudes et quelques hypothèses.

- «Il y a aussi, sur cette image, […] apercevoir,» : illustration de la première page d' Orion aveugle de Claude Simon.

- «aux petits caractères noirs plus ou moins réguliers» : leitmotiv récurrent de Passage que l'on retrouve dans tous les tomes des Églogues, cf. l'index de Travers Coda.

- «par-dessus les lys renversés, les ramures ou les palmes de l'appui,» : les balcons sont multiples dans RC, il faut ensuite s'entendre sur la définitions des lys renversés. Il peut s'agir du balcon de l'illustration dont on vient de parler (Orion aveugle), du balcon à Nice par Paul Nash (Passage, premier tome des Eglogues), de la balustrade du Bocal aux poissons rouges (en considérant que la plante est une "palme": «Une plante, incolore, disproportionnée à son pot minuscule, suggère et rejoint l'arche d'un pont.» (Été, p.219-220)), du balcon des Garnaudes, "lys" et "ramures":

[…] l'on distingue, depuis ses balustrades, entre les branches bleues d'un grand cèdre, les flèches noires, au loin, de la cathédrale de Clermont […] (Roman Furieux, p.62)
Les branches du cèdre, chacune un grand triangle bleu gris à la base très allongée, superposées comme les toits d'un pavillon d'Asie, atteignaient presque les volutes et les lys renversés de la rampe ajourée. (Ibid, p.70)

"lys" et "balcon" sont des entrées de Travers Coda (il conviendrait dès lors de se reporter à chaque page pour faire le relever du contexte des mots — note pour un travail futur (ou pour des volontaires)).

- «la perspective d'une rue certainement parisienne et clairement identifiable, ne serait-ce qu'au premier édifice, de style curieusement florentin»: je fais l'hypothèse qu'il s'agit ici du quai des Orfèvres que l'on voit à l'arrière-plan du Bocal aux poissons rouges, en particulier parce qu'il est fait allusion au «bureau de l'inspecteur Pater, dans l'île de la Cité, à Paris.» page 88 de Travers Coda. Mais est-ce que le quai des Orfèvres a quelque chose de florentin?

- «ne serait-ce qu'au premier édifice, de style curieusement florentin, que rencontre l'œil en s'élevant à partir des lignes de petits caractères noirs, réguliers,»: ou s'agit-il encore du dessin de Claude Simon? Le bâtiment au premier plan est-il clairement identifiable (pas par moi quoi qu'il en soit), et de style florentin?

- «d'où il pourrait tout aussi bien remonter jusqu'à la main qui tient la qui tient le et pourquoi pas jusqu'à lui-m»: l'auteur qui était en train de décrire le dessin passe de la main dessinée qui tient la plume à sa propre main qui tient le livre (l'autre main écrit et tient une plume, elle aussi (du moins potentiellement, théoriquement, puisque nous savons que RC tape sur un clavier)).

- «(et cesse de te plaindre)»: de la main de l'écrivant (de son corps) nous passons à ses pensées — à rapprocher de la suite du texte: complainte du fils qui a perdu sa mère et qui s'admoneste pour ne pas s'apitoyer sur lui-même (ceci est une hypothèse).

- «(la compagnie de Pompes funèbres m'avait remis une urne blanche, que je transportais avec moi dans la montagne, donc, et que j'ai bien cru ne jamais pouvoir ouvrir, une fois parvenu à l'endroit qui me paraissait le plus adéquat, un rocher gris dans la lumière, tavelé de lichen)»: passage au "je", aux souvenirs.
Le livre est illustré par les albums Flickr, il y a complémentarité, mais aussi preuve: la photo permet de faire la part entre la fiction et les souvenirs. «Ce qui a eu lieu», disait Barthes de la photographie dans La chambre claire (citation de mémoire).

- «(Mme de R. déplorait le remembrement, les champs vastes comme des pistes d'aérodromes, la disparition des haies;»: il faut supposer que RC se fait cette réflexion en traversant les prés pour trouver l'endroit propice pour disperser les cendres de sa mère; nous pouvons supposer sans grand risque que Camus partage les regrets de Mme de R., morte elle aussi (et la marche ou la promenade permet d'associer un paysage à un autre, de passer d'une morte à l'autre).
Il me semble trouver une description de ces montagnes dans Roman Furieux:

[…] car on l'atteint sans quitter le plateau, par des chemins de vaches et de chars à foin, où s'accrochent aux buissons, en traînées beiges, la laine des moutons. Ils [Roman et Diane] traversent un petit bois, ils contournent un champ de blé, ils s'ouvrent un passage en écrasant quelques ronces jusqu'au roc arrondi, grisâtre, où ils s'assoient. (Roman Furieux, p.107)

- «et elle impressionnait beaucoup Gabriel parce qu'elle prononçait maï et cheni)»: il s'agit de Mme de Rigaud (Gabriel étant l'un des prénoms de Renaud Camus). Renaud Camus se souvient d'elle au moment de sa mort, en 2003:

Elle était venue dans la région en 1938, au moment de son mariage. Elle disait qu'on n'a plus aucune idée aujourd'hui de l'attrait ancien du paysage gascon, quand il y avait des haies partout, et que les champs étaient pleins de coquelicots. Elle regrettait surtout les coquelicots.

C'est elle qui prononçait maï pour maïs. Elle m'avait aussi beaucoup impressionnée en me félicitant pour mon cheni (pour chenil) […] (Rannoch Moor, p.59)

Dans une ultime hypothèse, ou extrapolation, il serait possible de lier l'idée (ou l'image) des balustrades, de la vue à partir d'une fenêtre sur une rue parisienne, d'un tableau ou d'une illustration et le souvenir de Mme de Rigaud:

De bon matin Mme de Rigaud sortait sa petite chienne dans le parc de la chartreuse, ou bien elle allait surveiller je ne sais quelle plantation dont l'essor lui tenait à cœur. Longtemps elle arbora, pour cette rituelle promenade de l'aube entre les murs de son parc, un peignoir rose. Tandis que je rasais dans ma tour, je la voyais, à travers la fenêtre de la salle de bain, passer très en contrebas, un peu comme en ces tableaux de Vuillard, ou de Bonnard, mais surtout de Vuillard, où l'action, dans un square parisien, est observée de très haut, du cinquième étage d'un immeuble. Et j'aimais beaucoup cette silhouette rose entre les arbres dénudés, dans la brume des matins d'hiver. (Ibid, p.60)

Ainsi le cercle se referme sur «La vue, les vues».

L'ABC du gothique d'Emmanuel Régniez

Il ne s'agit ni des églises ni des post-punks maquillés et percés. Il s'agit du roman gothique.

Il pourrait s'agir d'une anthologie, d'une micro-anthologie (p.151) avec citations pirates et index fantasque, mais aussi de souvenirs d'enfance, d'invitations amoureuses et sensuelles, et plus mystérieusement d'hommage à un ami suicidé.
L'abécédaire présenté ici est la mise en forme de fiches parvenus à l'auteur après le suicide d'un ami très cher. (Vrai ou faux? Journal ou fiction? Que croire? )
Il parcourt les clichés du gothique, ses recettes, ses auteurs, son histoire. Il raconte l'ami, il raconte l'amour et il raconte l'enfance. Et il parle de la mort.

Tout est toujours un peu faux, un peu décalé. Par exemple, vous pouvez croire l'index, ce qu'il dit est vrai. Mais il est percé, il va tout de travers, il ne dit qu'une partie de la vérité (manquent par exemple Raymond Roussel p.12, La Fontaine p.123, Brecht est cité p.40 mais L'Opéra de quat' sous n'apparaît pas dans les œuvres citées, (R.R., B.B., on attend H.H., c'est inéluctable, et Nabokov apparaît comme prévu quelques pages plus loin) etc, etc), à vous de mettre des pages en face les noms et les titres repris dans l'index.

À l'image du — du livre ou du roman gothique? —, tout est bancal, irrémédiablement:
175 - Peut-être parviendrai-je à persuader mon lecteur que rien n'est plus fantastique et plus fou que la vie réelle, et que le poète se borne à en recueillir un reflet confus comme un miroir mal poli.

176 - De la représentation hors du temps d'une identité immortelle à la représentation d'un passé perdu.

177 - Miroir et boiterie: une même dissymétrie malheureuse.

Emmanuel Régnier, L'ABC du gothique, p.116, édition du Quartanier
Le grand charme de ce livre, c'est son intense poésie construite à partir du cliché, son humour aussi, et son goût de la liste et son goût des échos. Cut-up, collages, mais aussi rêveries.
Alors je reprends: «Il y a terriblement d'années», c'est le début. Et ensuite tout est de la même mouture, comme un duel auquel on se rend, parapluie à la main, car on veut bien être tué, oui, d'accord, mais pas mouillé, ça non, on n'est pas d'accord. Qu'une balle fracasse les os, oui, mais que la pluie les glace, non. Pas question d'être mouillé jusqu'aux os, pas question que les os blanchissent recouverts du duvet de la pluie, pas question d'être frigorifié par la pluie. Claquer des dents, certes, mais de peur, peut-être, de peur que la balle ne pénètre dans la boîte crânienne, certainement pas claquer des dents parce que les pieds sont mouillés, les pieds sont faits pour danser, en boots roses, en rangers noirs, en sandales ou Converse de couleur (musique d'Iggy Pop, The Passenger) —, mais pas pour être mouillés, pas un jour de duel, pas un jour où la tragédie va s'écrire; on accepte de tuer ou d'être tué pour une partie de cartes où l'adversaire, ou nous-mêmes, avons triché, car c'est grâce à des gaillards comme nous que s'écrivent les tragédies, les légendes, les histoires fabuleuses, les fabula et les fantaisies. Mais les gaillards ne sont pas mouillés de la tête aux pieds, le jour de leur mort. Ils sont secs, de haut en bas. (p.96)
Il ne s'agit pas que d'anthologie ou de citations ou de souvenirs ou de rêves et fantasmes. C'est aussi, au fur à mesure qu'on se rapproche des dernières pages, quelques réflexions en passant, sans y appuyer, sur la littérature.
L'un des buts du roman gothique, et ensuite de toute la littérature, est d'abandonner au lecteur le secret à partir duquel il pourra explorer son imaginaire propre. L'art de la fiction est de préserver ce secret dans la forme, et c'est dans l'écriture, comme le regard dans un verre dépoli, que le lecteur peut aller au plus loin de soi. (p.156)
Le texte ouvre la porte aux fantômes, aux zombies, aux morts-vivants, il ne nous encourage pas à les suivre, mais à ne pas craindre de vivre avec eux.
La frontière n'est-elle pas tremblante?

Renaud Camus - L'Amour l'Automne, chapitre 3, note 13 vers la surface

Il s'agit de la seconde partie du fil 14 note 13, de la page 194 à 229. (Par construction, le fil qui continue la deuxième partie d'une note est toujours l'avant-dernier fil en partant du bas de la page).

Mais revenons-en, si vous voulez bien, à l’article déjà cité paru dans L’Arche (à ne pas confondre avec _L’Arc_ !) **************: «Il est certain, tout d’abord, que le texte W fonctionne comme la symbolisation hyperbolique du texte P. : W est le discours d’interprétation de la trame P, tandis que P est le matériau événementiel symptomatique et non encore significatif, dont l’approfondissement et l’expression métaphorisante se déploieront en W. (AA, p.194-199)

=>Misrahi à propos de W ou le souvenir d'enfance de Perec. (W, P, lettre, île)
(en italique ce qui n'apparaît pas dans le texte mais est sous-entendu).

Le mort tient une pièce entre ses doigts. (AA, p.199)

=> La vie mode d'emploi de Perec. (W, lettre, X)

Le temps, qui atténue les souvenirs, aggrave celui du zahir. (AA, p.199-200)

=>"Le Zahir" dans L'Aleph de Borgès. Passage sur le mot "pièce". L'aleph est une lettre. (pièce/monnaie, lettre)

De sa main tendue, il me montra Cassioppée. (AA, p.200-201)

=>Russel parlant de Witggenstein à Cambridge. Cassiopée forme un W. (W, lettre, Wiggenstein)

Hi, God ! (AA, p.201)

=>Surnom donné à William Burke par Warhol (W, lettre, dieu)

Mais ce n’était pas incompatible : j’ai longtemps hésité avant d’entreprendre de bâtir une cité idéale. (AA, p.201-202)

Plusieurs tressages ici: «Mais ce n'était pas incompatible» est à rapprocher de «De sa main tendue»: il s'agit d'un groupe de statues dans L'année dernière à Marienbad.
«J'ai longtemps hésité avant d'entreprendre» : il s'agit des premières lignes de W ou le souvenir d'enfance, tandis que «bâtir une cité idéale» intervient lors de la description de la ville sur l'île, de la part d'un certain Wilson (Nemo ou gardien de phare? incompatible dans le détail, mais pas dans les sources qui viennent toutes deux de Jules Verne (le gardien de phare provient de Le Phare au bout du monde).
=> W, Jules Verne, Nemo, Robbe-Grillet, Perec

Le jeune homme — le jeune homme — le jeune homme — de retour vers ses quartiers. (AA, p.202-203)

=>Virginia Woolf, Jacob's room (W, Cambride/Wiggenstein)

It was a splendid mind. (AA, p.203-204)

=>Virginia Woolf, Mr Ramsay dans Promenade au phare.

J’étais entre mes rêves et toi le voyageur, don Ramon aux yeux de lama. (AA, p.204-205)

La citation exacte est «J’étais le voyageur et toi, don Ramon, le batelier funèbre aux yeux de flamme.» Antonio Machado, "à Don Ramon del Valle-Inclan" (Ramon, Charon, l'obole dans la main de Charon/monnaie/pièce)

Car si la pensée est semblable au clavier d’un piano, divisée en tant et tant de notes diverses, ou bien rangée comme l’alphabet en vingt-six lettres bien en ordre, then his splendid mind had no sort of difficulty in running over those letters one by one, firmly and accurately, until it had reached, say, the letter Q. (AA, p.205-209)

=>Voyage au phare, il s'agit de Mr. Ramsay. (Q, lettre)

Les archéologues et les chercheurs qui, à bord du Jacques-Cartier, se sont lancés une fois de plus sur les traces de l’expédition de La Pérouse n’ont guère découvert, aux abords de l’île où ses deux vaisseaux se sont échoués, à l’autre bout du monde, que la garde d’une épée, et surtout un crâne, difficile à identifier, bien qu’il soit encore muni de toutes ses dents. (AA, p.210-214)

=>cf. L'Amour l'Automne, p.187, c'est-à-dire le début du fil dont nous sommes en train de suivre la seconde partie. Il s'agit de l'île de Vanikoro, décrite dans Vingt mille lieues sous les mers. (Nemo, La Pérouse, dent).

C’est le temps de l’anti-humain. C’est le temps de l’anti-humain. (AA, p.215)

Toujours le début de la note 13: Celan écrit à Char au moment de la mort de Camus (cf. AA p.94 en note de bas de page). Passage à partir du mot "dent" ("penser avec les dents", Celan à Char dans la même lettre).

Or le personnage du vieux professeur, dont le petit-fils se tire devant lui, en pleine classe, une balle dans la tête, est un des plus émouvants des Faux-Monnayeurs. (AA, p.215-218)

Le professeur s'appelle La Pérouse, son petit-fils Boris. (mort violente, Boris/roi, La Pérouse)

Siméon II ne remonte pas sur le trône, non — mais, chose sans doute sans précédent dans les annales de l’histoire, après un exil de plus d’un demi-siècle il regagne le pays sur lequel il régnait déjà quand il n’avait même pas sept ans, et il en devient premier ministre. (AA, p.219-222)

Roi. Son second prénom est Boris. (un petit air de Caronie. Caron/Roman Roi). Encore un ministre.

La “station de lecture” du paysage, malgré sa dénomination pompeuse, n’est en fait qu’une grosse pierre fichée dans le cœur du Morvan, au-dessus des forêts que traverse la Cure, non loin de Quarré-les-tombes. (AA, p.222-225)

La grosse pierre s'appelle "le rocher La Pérouse" (cf. les commentaires)
Catherine Robbe-Grillet en parle dans ''Jeune mariée".

Un régicide est mon premier roman. (AA, p.225)

Robbe-Grillet. (Roi Boris, mort violente, Roman/roman)

Lors de l’enquête que la police fit un peu plus tard, on s’étonna de ne point retrouver le pistolet près de Boris — je veux dire : près de l’endroit où il était tombé, car on avait presque aussitôt transporté sur un lit le petit cadavre. (AA, p.225-227)

Les Faux-Monnayeurs. (Boris, mort violente, petit-fils de la Pérouse)

(Et Swann était déjà heureux comme s’il avait parlé d’—————.) (AA, p.228-229)

Proust pensant à Odette qui habite rue La Pérouse.


La note dans son intégralité est lisible ici

Renaud Camus - L'Amour l'Automne, chapitre 3, note 14 (vers la surface)

Cette seconde partie de la note 14 (voir ici la première partie) s'inscrit dans le droit fil de ce que nous venons de lire dans la seconde partie de la note 15. Elle se lit sans solution de continuité.

Les références se font plus brèves et plus rapides. A ce stade, le lecteur a normalement accumulé suffisamment de souvenirs de lecture dans les pages précédentes (même sans avoir identifié les sources) pour que les phrases lui "parlent", évoquent un écho.

La seule citoyenneté qui vaille, le seul lien réaliste, profond, superficiel et fécond d’un être avec une terre, un moment, un objet, une phrase, une idée, un autre être, la vie, c’est l’étrangèreté. Les anciens mystiques l’avaient bien compris, de même que les plus simples des croyants d’ancien temps, dont les prières disaient, au plus profond des Landes ou du Gers : Ne soum pas d’aci. (AA, 203-209)

On retrouve l'idée d'arrachement à la vie sociale, matérielle (cf. Outrepas p.143). L'étrangèreté se définit comme la non appartenance, l'inverse de l'enracinement. Il est le titre d'un livre d'entretien conduit avec Finkielkraut et Emmanuel Carrère.
Ne soum pas d’aci est utilisé dans les premières pages de L'Élégie de Chamalières et Le département du Gers (voir §586).


Où qu’il soit en effet, l’homme n’est pas d’ici. C’est lorsqu’il en a le plus clairement conscience (quelles que soient les blessures, les atteintes à sa dignité, les mortifications qui le lui rappellent), c’est alors qu’il est le plus éminemment vivant. (AA, 209-212)

Dimension métaphysique voire mystique de la réflexion. Prendre conscience de son appartenance à un ailleurs non physique, à un hors sol est souvent le résultat d'une violence: l'arrachement se produit matériellement, au sens propre. C'est alors que l'homme atteint sa vraie dimension (je commenterais à titre personnelle: C'est quitte ou double: soit l'épreuve anéantit l'homme ("un" homme), soit elle le sublime. C'est l'expérience des mystiques ou des camps.)


Foin de ces peuples sédentaires, et de ces individus, de ces groupes, qui prétendent tirer gloire, ou supériorité quelconque, de leurs "racines", comme ils disent, de l’ancienneté supposée ou fantasmée de leur présence sur un sol donné, de la coïncidence topographique des événements, des rites et du train-train de leur vie avec les événements, les rites et les routines de la vie de leurs ancêtres. (AA, 212-218)

«de ces individus, de ces groupes, qui prétendent tirer gloire, ou supériorité quelconque, de leurs “racines”,» : groupe dans lequel il serait facile d'inclure Renaud Camus, ou tout au moins les partisans de son parti de l'In-nocence.
Je l'entends d'ici protester. Je corrige donc: la phrase précédente ressemble plutôt à ce que les adversaires de Renaud Camus lui reprochent (en d'autres termes il s'agit d'une simplification, d'une caricature), celui-ci n'a jamais revendiqué quelque "supériorité" que ce soit. "Tirer gloire" serait déjà plus proche, mais le mot exact serait "tirer saveur": de la même façon que certains ne jurent que par les produits du terroir, Renaud Camus a la conviction que son appartenance à un territoire, à une langue, à une histoire, donne sa saveur à un homme, à chaque homme, et qu'il est donc important, pour un monde de goûts, que chacun sache d'où il vient et sache ce qu'il doit à ses origines.

Foin de ces peuples sédentaires, et de ces individus, de ces groupes, qui prétendent tirer gloire, ou supériorité quelconque, de leurs "racines", comme ils disent, de l’ancienneté supposée ou fantasmée de leur présence sur un sol donné, de la coïncidence topographique des événements, des rites et du train-train de leur vie avec les événements, les rites et les routines de la vie de leurs ancêtres. Plus ou moins biens logés, nous sommes tous à l’hôtel. Mieux vaut le savoir, s’en réjouir, et choisir si l’on peut tous les jours sa chambre aussi bien qu’on le peut. (AA, 212-220)

D'une phrase à l'autre il y a glissement, sans solution de continuité (ce sont ces glissements qui exigent toujours une lecture attentive; «je voudrais que mon art soit un art de la transition», phrase de Wagner revenant à plusieurs reprises dans L'Amour l'Automne).
La première fait d'abord entendre en écho la voix des contradicteurs de Renaud Camus («prétendent tirer gloire, ou supériorité quelconque»), puis celle des partisans du déracinement, de la fantaisie, de l'errance, contre la répétition perpétuelle d'une tradition qui s'apparente à un emprisonnement («des rites et du train-train de leur vie avec les événements, les rites et les routines de la vie de leurs ancêtres»).
La suite («Plus ou moins biens logés, nous sommes tous à l’hôtel.» etc) est davantage le regard camusien métaphysique, presque fataliste.
Cette allusion à l'hôtel était apparue dans le fil précédent, p.225 et 233 (fil "plus bas" puisque qu'il s'agit de la note 15, mais "plus haut" puisque nous l'avons lu avant: amont et aval se confondent, ces dénominations ne conviennent plus).


Bax, nous l’avons vu, n’en jugeait pas autrement. Jamais il n’eut de maison. Plus il reçut d’honneurs, moins il eut de résidence. (AA, p.221-222)

Je ne suis pas bien certaine que "nous l'ayons vu" de façon claire. Il me semble même que non. Ce que nous savons, c'est que Renaud Camus et Pierre sont sur les traces de Bax au Station Hotel de Morar, et que Bax résidait chez son frère quand il composa November Woods, ainsi que le précise le bas de note 15 (p.236): en fait, cette phrase p.222 est plutôt l'explication rétroactive de l'apparition de la mention de Bax p.236 dans la note 15, où nous passions abruptement d'un développement sur l'identité et la vie à l'hôtel à une allusion à Bax, sa musique et ses maîtresses.

Bax, nous l’avons vu, n’en jugeait pas autrement. Jamais il n’eut de maison. Plus il reçut d’honneurs, moins il eut de résidence. Anobli, chevalier de toute sorte d’ordres, compositeur officiel de la cour, chef de la musique du roi, puis de la reine, auteur de la marche solennelle du sacre, il habitait dans la campagne anglaise des auberges au nom interchangeable, Cerf d’or, Cygne noir, Cœur couronné, Cheval blanc. Et il mourut chez des amis, près de Cork, après une promenade où l’avait bouleversé la beauté du coucher du soleil. (AA, pp.221-228)

Le nom des hôtels reprend ceux de la page 196 (note 14 "vers le fond", donc lu avant). Il "manque" le nom de l'hôtel nabokovien (présence en creux). Il s'agissait alors d'évoquer les hôtels que Renaud Camus et Pierre utilisaient durant leur voyage en Ecosse: passage d'une vie à l'autre.
Ces quelques phrases sont informatives, biographiques.


Finalement nous n’avons jamais vu sa chambre, à l’ancien hôtel de la Gare. Il aurait fallu revenir l’après-midi, nous n’avions pas le temps. Le temps manque tout le temps, comme l’argent ; et cela en toute indépendance des quantités dont on dispose, qu’il s’agisse de l’un ou de l’autre. Le sens coule des mots à mesure qu’ils passent de main en main, de bouche en bouche, de page en page, de livre en livre, de jour en jour. C’est à croire que la perte est leur valeur d’échange, la dépense leur signification, leur contenu l’abandon, le départ, le double. Il n’est que de céder, mon amour : des noms sont bien gravés dans la pierre, sur la plage, mais ce sont ceux d’acteurs, d’éclairagistes, de perchmen, de responsables du casting — a super here, a clown there, as a painter of old Italy set his face in a dark corner of his canvas. Qu’y a-t-il dans un nom, et comment peut-on en être amoureux ? (AA, p.229-236)

. Suite (conclusion) des premières pages de L'Amour l'Automne, qui nous avaient menés du Station Hotel à Morar à sa propriétaire précédente (hôtel p.14 et suivantes, ancienne propriétaire page 33 et suivantes). Ces détails n'apparaissent pas dans le journal 2003, Rannoch Moor: une fois de plus il y a tranfert d'informations d'un livre à l'autre.
Il y a renoncement: «nous n'avons jamais vu» (les phrases suivantes jouent sur la thématique de la perte).

. Glissement entre le temps, l'argent, le sens: ce qui manque, ce qui se dévalue, ce qui coule et échappe. Cette perte se fait dans l'échange, par la circulation.

. «Enfance mon amour ! Il n’est que de céder…» : Eloges, Saint-John Perse
Céder, perdre, se dévaluer, couler vers la fin, la disparition : la mort

. «des noms sont bien gravés dans la pierre, sur la plage, mais ce sont ceux d’acteurs, d’éclairagistes, de perchmen, de responsables du casting»: les tombes du village dans Breaking the Waves. Cf. L'Amour l'Automne page 24:

Breaking the Waves devait d'abord s'appeler Amor Omnie. Mais le producteur a failli se trouver mal, paraît-il, quand on lui a proposé ce titre-là. La scène qui a été tournée sur la plage est celle de l'enterrement. De petites plaques de pierre avaient été dressées dans le sable pour figurer les sépultures des gens du village. Et comme il avait bien fallu graver des noms, sur ces plaques, on avait pris ceux de l'équipe de tournage. (AA p.24, chapitre I)

.a super here, a clown there, as a painter of old Italy set his face in a dark corner of his canvas Stephen parlant de Shakespeare dans Ulysses de Joyce. Déjà vu page 230-231 de L'Amour l'Automne (note 16 vers la surface), reprise d' Été, pp.324-325). Ce qui a disparu, c'est l'allusion au nom, William. (Nous avons donc de faux noms sur les tombes, un nom disparu dans une citation, comme plus haut manquait le nom de l'hôtel).

. «Qu’y a-t-il dans un nom, et comment peut-on en être amoureux ?»
What's in a name est une question de Shakespeare reprise par Joyce, comment peut-on en être amoureux est la question que l'héroïne de Breaking the Waves, folle de douleur, pose dans l'église vide du village.
Le nom propre, l'un des axes de l'Amour l'Automne. Quelle signification, quel rapport avec le signifié? Qu'est-ce que nommer, qu'est-ce que le sens? Voir le poème de Crane en exergue: names we have, even, to clap on the wind; / But we must die, as you, to understand.

  • nom, perte, mort, William, argent/monnaie

Je te piloterai dans Rome à distance, ô bien-aimé vivant : je serai ton ombre et ton chien, ton plan, ton guide et ton petit carnet — une liste entre tes doigts, deux ou trois adresses mal transcrites, une encre qui s’efface ; tu seras mes jambes et mes yeux, mon regard et le bruit de mes pas, mon ambassadeur chez les morts sous les pins.

??? Cela rappelle "nous sommes les yeux des morts" de Pirandello, mais il y a autre chose, je ne sais pas quoi. Rome, la pluie de Robert Harrison? un quart d'heure de feuilletage ne m'a rien permis de trouver.

  • Rome, mort/vie, effacement/perte, yeux/vue

L’île, je crois l’avoir déjà indiqué (« ¡ Ah de la vida ! » ¿ Nadie me responde ? »), a la propriété singulière d’apparaître et de disparaître — j’allais écrire à volonté; tantôt elle consent à se laisser capter par la photographie et tantôt non, selon ce qui semble un caprice.

L'île de Rum, dont nous avons parlé plus haut. Il s'agit d'une particularité constatée tandis que des couples enquêteurs marchent sur les traces d'Arnold Bax.

  • Rome/Rum, visible/invisible => yeux, vie/mort/effacement/perte

C’est la carte postale inattendue d’un ami d’enfance qui me l’a remise en mémoire et qui, à son égard, a relancé en moi, si j’ose m’exprimer ainsi, la vieille machine à désirer.

C'est dans Sommeil de personne, le journal de 2001:

Mon ami Alain G., que j'aimais quand j'avais quinze ans, est en Écosse, d'où il m'envoie une carte postale merveilleuse, d'un long format horizontal, montrant le château de Kinloch, sur l'île de Rum. […]
[…] Je me souviens toutefois que pris d'un accès fébrile, provoqué par la carte postale d'Alain G., qui ne saura jamais dans quelle agitation de l'esprit il m'a plongé, j'ai passé une bonne partie de cette nuit-là à consulter des cartes, des atlas, et surtout un libre de photographies que sans doute j'ai acheté à Perth ou à Édimbourg il y a quarante ans, et qui sappelle Scotland's Spendour — non, erreur, je vois que la première édition de ce livre date de 1960 mais que le volume que je possède est un reprint de 1964: j'ai donc dû l'acheter (ou le voler'', j'en ai peur) chez Blackwell's, à Oxford, en 1965 ou 66.
Renaud Camus, Sommeil de personne, août 2001, p.414-415

  • Rum, souvenirs, carte postale

J’avoue que je m’embrouille un peu, cela dit, entre tous les Wilson anglais du dernier demi-siècle : en tout cas ce n’est pas l’auteur d’Anglo-Saxon Attitudes (même s’il m’est arrivé, le croiriez-vous, de marcher sur ces traces dans Merano, ou Meran, au-dessus du lac de Garde), mais bien celui d’Outsider, Colin, qui un beau jour de 1971 reçut l’énorme manuscrit de notre héroïne, Homo Mutens, Homo Luminens.

Wilson, via William Wilson de Poe, est l'archétype de l'homonyme.
Angus Wilson fut un célèbre homosexuel. Meran/Moran, etc.
Colin Wilson reçoit le manuscrit de Charlotte Bach.

  • Wilson, double, Meran/Moran, Charlotte/Charles/Karl, Bach/Bax.

L’impératrice Charlotte (la Carlotta du film) perd la raison un peu après l’exécution de son mari (ou même un peu avant, semblerait-il) et, comme le roi Othon, le frère de Louis II, elle passe ce qui lui reste à vivre dans une obscure folie, en l’occurrence à Miramar, près de Trieste, puis au Bouchout.

  • Charlotte, impératrice, folie

Ach, alles ist hin…
Le maître est là. Signum est enim res. Moravia, à l’époque où il écrivait Agostino, était le mari de Morante. Comment faites-vous pour ne pas comprendre ? Il ne cesse de tomber. Mentre l’amore… (nous cherchions aux confins de Parme un petit hôtel pas trop cher).

. La citation exact est «Ach, du lieber Augustin»: début d'une chanson entendu dans la rue par Mahler un jour qu'il fuyait les disputes de ses parents. Là encore, ce qui manque, c'est le prénom, c'est le nom.
Mahler raconte à Jones une séance avec Freud. Extrait de l'article :

Dans le cours de la conversation, Mahler dit soudainement qu'il comprenait maintenant pourquoi sa musique n'avait jamais pu atteindre le niveau le plus élevé, même dans ses plus nobles passages, inspirés par les émotions les plus profondes, gâtée qu'elle était par l'intrusion de quelque mélodie vulgaire. Son père, personnage apparemment brutal, traitait fort mal sa mère et quand Mahler était petit, il y eut entre ses parents une scène particulièrement pénible. L'enfant ne put le supporter et se précipita hors de la maison. A ce moment un orgue de barbarie, dans la rue, égrenait l'air populaire viennois: «Ach, du lieber Augustin...» De l'avis de Mahler, la conjonction inextricable de la tragédie et de la légèreté était depuis lors fixée dans son esprit; l'une amenait inévitablement l'autre avec elle.
Ernest Jones, Sigmund Freud - Life and work, Hogarth Press, London 1955, vol.2 p.89. cité par Jacqueline Rousseau dans son article «Ach, du lieber Augustin...», article de L'Arc n°67 consacré à Mahler.

L'article se termine ainsi: «Ach, du lieber Augustin, alles ist hin... (Ah! cher Augustin, tout est foutu...)».

. Augustin ou le maître est là de Joseph Malègue, roman catholique.
. Citation de Saint Augustin dans De doctrina christiana: «on a pu parler, notamment à propos des cinq premiers chapitres de De doctrina christiana, d'une théorie générale des signes» (Fabio Leidi, Le signe de Jonas: étude phénoménologique sur le signe sacramentel)
. Augustin -> Agostino, qui est le nom du personnage qui tombe de bicyclette dans Prima della Rivoluzione.
. Mentre l’amore : citation du Jardin des Finzi-Contini (L'amour est un jeu plus cruel que le tennis).
. «nous cherchions aux confins de Parme» : voyage avec Pierre, en 1999. Retour à Canossa, p.380-381. La vie à l'hôtel.

Variation sur le nom d'Augustin. Accélération du passage d'un référence à l'autre, de plus en plus courtes. Ce ne sont plus que des signes, des traces de traces.


Le thème du bock, en effet, fait l’objet cette année-là d’assez nombreuses variations, peintures et dessins dont les débuts dans le monde sont heureusement éclairés, comme d’habitude, par les carnets de Mme Manet — je pense en particulier au précieux registre de comptes conservé aujourd’hui à la Morgan Library. (AA, p.238)

Manet a peint l'exécution de Maximilien, époux de l'impératrice Charlotte. Il existe également plusieurs versions de ce tableau.

  • Bock/bac/Bax, variation, Manet/Monet/mon nez, etc, Morgan, variation

Pourquoi est-ce que vous lisez le Coran ? demande Emmelene au capitaine. (AA, p.238)

La première référence à Emmelene Landon dans le chapitre III quand on lit "en suivant les étoiles" apparaît p.199 (note 14 "vers le fond"). Les suivantes appartiennent à la note 16 en lisant "vers le fond": p.204, 205, 217. La page 217 donne l'explication la plus claire: «Justement Miss Landon est peintre. Elle tient son journal Elle s'embarque à bord d'un cargo dans l'intention de faire le tour du monde». Le cargo sur lequel est embarqué Emmelene Landon est le Manet.

Assonnances présentes : Coran, Morgan.
Assonnances "en absence" (les mots ne sont pas imprimés, ils ne sont là que par allusions, si le lecteur les repère): Landon, cargo. Echos vers le silence. Une fois encore, c'est le nom qui disparaît…

  • Manet, Landon/Morgan/Coran/cargo, bateau (thème marin)

Ce rêve est trop fort pour moi. Je pensai qu’il n’y a point de pièce de monnaie qui ne soit un symbole de celles qui resplendissent sans fin dans l’histoire et la fable. Jamais je n’avais vu Londres à ce point enchanteur. J’étais le voyageur et toi, don Ramon, le batelier funèbre aux yeux de flamme. Owen en uniforme, avec sa casquette (en 1917), ressemble à s’y méprendre à un acteur qui (en 1937, mettons) interprèterait le rôle d’Owen. Le Zaïre a repris son ancien nom. Maintenant tout dépend de toi. Dieu a compté les jours de ton règne, et il en a marqué la fin. (AA, p.238)

D'une phrase à l'autre la référence change. Nous suivons d'assez près le déroulé des références dans la note 16 en direction du fond vers la page 204.

Ce rêve est trop fort pour moi.

Little Nemo, peut-être. Ou Duane Michals. Ou HG Welles…

Je pensai qu’il n’y a point de pièce de monnaie qui ne soit un symbole de celles qui resplendissent sans fin dans l’histoire et la fable.

"Le Zahir" in L'Aleph, de Borgès

Jamais je n’avais vu Londres à ce point enchanteur.

Virginia Woolf, Mrs Dalloway.

J’étais le voyageur et toi, don Ramon, le batelier funèbre aux yeux de flamme.

Antonio Machado, "à Don Ramon del Valle-Inclan" Le nom de Charon n'apparaît pas ici.

Owen en uniforme, avec sa casquette (en 1917), ressemble à s’y méprendre à un acteur qui (en 1937, mettons) interprèterait le rôle d’Owen.

cf p.160 dans L'Amour l'Automne. La personne ressemble à l'acteur qui doit lui ressembler… Miroir sans fin.

Le Zaïre a repris son ancien nom.

Zaïre/Zahir. devenu la république du Congo. Lointain écho vers Binger/Niger et le voyage en Afrique à partir du Niger raconté dans Journal de Travers et dont on trouve une trace pages 37-38, 53, 74, 96, par exemple

Maintenant tout dépend de toi.

Et nunc manet in te (sur une indication de RC sur la SLRC): Il s'agit donc du titre de l'ouvrage dans lequel Gide raconte sa vie conjugale avec sa femme Madeleine. La citation exacte, tronquée, provient du Culex, vers 269:
«Poenaque respectus et nunc manet Orpheos, in te.»
Gide a donc fait disparaître un nom propre, usage que l'on retrouve très souvent dans L'Amour l'Automne, et ce nom propre est Orphée, nom de poids dans les Églogues.

  • Owen/Nemo/Monet/Manet/monnaie (Zahir) Zahir/Zaïre/Congo/Niger

Dieu a compté les jours de ton règne, et il en a marqué la fin.

Daniel 5,26


Onuma Nemon a collaboré à de nombreuses revues, dont L’Infini, Perpendiculaire, La Main de singe. C’est une belle tombe pour un marin. Hier soir je pensais à elle. Je parlais avec elle, comme je faisais souvent, plus aisément en imagination qu’en sa présence réelle. Ne quittez pas, me dit-elle, je vous passe Monsieur Lindon, président-directeur-général des Éditions de Minuit. (AA, p.238-239)

. Onuma Nemon : nom riche en assonances et résonances. A écrit un livre intitulé Roman.

. C’est une belle tombe pour un marin. : phrase détournée de Vingt mille lieues sous les mers : « Ah, c'est une belle mort pour un marin», dit le capitaine Nemo.

. Hier soir je pensais à elle ... présence réelle : Gide. Et Nunc Manet in Te - Journal 1939-1949, Pléiade 1959, pp.1123 (cf. p.220 de L'Amour l'Automne'')

. Ne quittez pas, … de Minuit. : fragment biographique. Lindon/Landon

  • Nemo/Nemon, Charon/Ramon/Roman/Landon/Lindon, Manet/Minuit, mort/tombe

Quant au médecin, on l’aura cependant reconnu sans difficulté, bien que ce passage le concernant ait disparu du rapport, pour une raison qui reste à éclaircir : il s’agit certainement du personnage rencontré tout au début de l’enquête, dans le long couloir de l’établissement thermal.

Hum, je m'y perds. Je ne sais pas. Cette phrase m'évoque le docteur Morgan, Projet d'une révolution à New York, L'Île noire (Tintin), Tristan de Thomas Mann (la clinique).

Serait-ce seulement à cause de l’actrice choisie, la Nelly du film de Carné est assez éloignée, il faut le remarquer, de celle de Mac Orlan.

. Le film de Carné est Quai des Brumes, Nelly est joué par Michèle Morgan, nom de scène de Simone Roussel.

  • Roussel, Morgan

Je suis littéralement fou de toi. Pero sigo mi destino; estoy desprovisto de todo, confinado al lugar más escaso, menos habitable de la isla; a pantanos que el mar suprime una vez por semana.

Traduction : «Mais je subis mon destin : démuni de tout, je me trouve confiné dans l’endroit le plus étroit, le moins habitable de l’île, dans des marécages que la mer recouvre une fois par semaine.» Appartien à l'incipit de L'Invention de Morel. Thème de la maladie et de la mort.

Je ne sais plus si nous avons identifié une source pour la première phrase, «Je suis littéralement fou de toi.»

  • Morel, île (thème marin)

Le titre fait filialement allusion à un autre inventeur insulaire, à Moreau. Avez-vous remarqué le moment où la mèche se détache ? Mais la mémoire humaine est si bizarre (but so odd is the human memory) que je ne pus alors rien me rappeler (that I could not then recall) de ce qui concernait ce nom bien connu (that well-known name in its proper connection).

. L'Invention de Morel fait référence à Moreau (L'Île du docteur Moreau, de H.G. Wells.).
. Proust, il s'agit du violoniste Morel
. citation de L'Île du docteur Moreau.

  • Moreau, Morel, île

Quiconque, au demeurant, a jamais fait la navette entre une traduction et son original est conscient des abîmes qui séparent la vie d’une œuvre dans une certaine langue et son existence dans une autre. Il convient toutefois de préciser que l’ex-Michael Karoly (Karoly était en fait son prénom, à l’origine), l’ex-“baron”, l’ex-“Monsieur Karl” (le dandy des premières années londoniennes), devenu comme par enchantement, donc (encore qu’on ait sauté quelques étapes, pas toujours très reluisantes), Mme le Professeur Bach, indiquait tranquillement à son correspondant, dans sa lettre d’accompagnement, que les quelques centaines de pages qu’elle lui faisait parvenir n’étaient que les «prolégomènes à un travail futur de près de trois mille pages qui démontrerait, sans aucune ambiguïté, que la déviation sexuelle était le moteur de l’évolution». Enfin il est essentiel de se souvenir également que le tireur d’élite était Wilson, pas Evans.

. La première phrase est-elle une citation? L'interlocuteur de Charlotte Bach était Colin Wilson.
«prolégomènes à un travail futur de près de trois mille pages»: c'est le genre de phrases et de projet que RC lui-même adore. Par exemple, «Je devrais ne faire plus qu'un énorme unique livre, philosophique et moral, qui serait la somme de tout ce que je ne comprends pas… Quelques points qui m'échappent (en cinquante-deux volumes).» (Parti pris, p.339)

.Enfin il est essentiel de se souvenir également que le tireur d’élite était Wilson, pas Evans. : Willie Wilson et Bob Evans, voir la référence chez Bruce Chatwin. Confusion dans les noms

  • langue/sens, Charles/Karl, travesti/sexe, Wilson, Bob

Voir ici la note 14 dans sa continuité, à lire d'un seul élan.

Nous remontons vers la surface, note 13.

Renaud Camus - L'Amour l'Automne, chapitre 3 - note 17

Vers l'amont.

Cette note est la dernière: de note en note, nous sommes arrivés au niveau le plus profond. Les notes suivantes commencerons à remonter vers la surface.
Cette note la plus profonde oppose la permanence au changement: la vie est changement et usure, elle est vieillissement, mais la permanence et l'immobilité sont les caractéristiques de la mort. C'est la tragédie de l'homme dans le temps qui est esquissée ici, par petites touches, de façon impressionniste.


***************** On dirait toujours en effet qu’il suffit d’actionner quelque mystérieuse invisible manette pour que mécaniquement, implacablement, inévitablement les mêmes mots, les mêmes noms, les mêmes lettres, le même geste distrait de la main, la même fleur sur le plancher ramènent à la même blessure, au même regard, à la même plage, à la même blessure, à la même cicatrice sans cicatrice, à la même ouverture violente soudaine violente précipiteuse entre les phrases entre les mots et quelquefois entre les syllabes entre les lettres elles-mêmes entre les entre les entre les où est donc cet amour dont tu est-ce là tout ce faste où tu te disais que sont devenues ces saisons ces enfants ces rumeurs ces plages ces ces ces ces (AA, p.221-222)

. «qu’il suffit d’actionner quelque mystérieuse invisible manette pour que mécaniquement» : Robbe-Grillet, Projet d'une révolution à New York («Les mots, les gestes, se succèdent à présent d'une manière souple, continue, s'enchaînent sans à-coups les uns aux autres, comme les éléments nécessaires d'une machinerie bien huilée.» incipit) ou Renaud Camus Passage («— Et de nouveau: une table, une fenêtre, une table près d'une fenêtre, et la vue, les vues.»incipit)
. «le même geste distrait de la main, la même fleur sur le plancher» : Saussure cité par Starobinski dans Les Mots sous les mots

Description des automatismes, des associations d'idées, des habitudes qui nous empêchent d'échapper au souvenir, au regret, à la douleur.
Nous pouvons également y voir une illustration de la phrase de Woolf «la vie, au lieu d'être faite de petits incidents séparés, que l'on vit un par un en venait à former une boucle et un tout à la façon d'une vague qui vous transporte avec elle et vous jette sur la plage, où elle se brise avec fracas.»: les mêmes gestes, mots, phrases constituant les "incidents", «l'ouverture violente précipiteuse» la vague vous jetant sur la plage.
La répétition, et surtout mécanique, convoque aussi L'Invention de Morel.

Apparition du motif du "blanc entre les mots", «l'ouverture violente précipiteuse entre les phrases entres les mots et quelquefois entre les syllabes entres les lettres», motif et technique que j'aime tant: il faudra un jour analyser les mots manquants, les blancs, les retours à la ligne, le silence signifiant, la marque de l'indicible enfin écrit, marqué dans l'intervalle entre les signes à l'encre, le cœur qui déborde, le lyrisme exprimé par l'absence. (Ce que je préfère dans L'Amour l'Automne? les mots manquants, les blancs, comme dans L'Inauguration de la salle des Vents. Quand le trop plein nous submerge, quand les mots débordent, il ne reste rien: ce rien n'est visible, dicible, que par contraste, par le blanc entre les mots. Ellipse.)

. «est donc cet amour dont tu est-ce là tout ce faste où tu te disais» : phrase de Claudel: «Est-ce là tout ce faste où tu te disais prête?» (Anachronisme pour mémoire: c'est le vers qui vient à l'esprit de Renaud Camus quand il réfléchit sur la vie et la mort de sa mère dans Kråkmo.)

. «ces saisons ces enfants ces rumeurs ces plages» : Virgina Woolf, Promenade au phare et La chambre de Jacob.

. «que sont devenues ces saisons ces enfants ces rumeurs ces plages ces ces ces ces» : regrets, disparitions, tout ce qui nous échappe, ce que nous perdons sans ni oublier ni nous souvenir, tout ce que nous ne pouvons retenir tandis que nous-mêmes nous glissons, nous sommes engloutis dans le temps. (La littérature pour permettre de retenir ce qui échappe, ou pour constater que nous ne pouvons le retenir? La littérature (les mots, les phrases, les lettres) et le temps, la littérature et la mort.)

  • répétition, souvenir, regret, lettre, plage (thème marin), ellipse

Ombres de l’archer sur le pli de la lettre. (AA, p.222)

Dans La chambre de Jacob, l'ombre d'Archer, le fils aîné, tombe sur la lettre que sa mère est en train d'écrire sur la plage (chapitre I).

  • lettre, arc, ombre

Un compas dont la pointe déchire le papier mais dont le mouvement soigneusement calculé désigne très exactement le très exactement le. (AA, p.222)

??? Je penche pour Claude Simon, mais c'est à confirmer (ou Poe? rien trouvé).


Comment peut-on être amoureux d’un ? (AA, p.222)

"Comment peut-on être amoureux d'un nom" : question de l'héroïne de Breaking the waves dans l'église silencieuse.
Le lecteur entraîné peut maintenant compléter les phrases lui-même: apparition du blanc, il n'est plus nécessaire d'écrire, il devient possible de se comprendre à demi-mot, ou même sans mot: disparition de la lecture, apparition de la communion d'esprit.

  • nom, Ecosse, vague (thème marin), ellipse

Mais quelle horreur! Mais quelle horreur! Mais qu’est-ce que c’est que cette horreur? Lâchez cela immédiatement!

Variation sur La chambre de Jacob de Virginia Woolf. Betty Flanders retrouve son petit garçon Jacob qui a ramassé un crâne de mouton sur la plage. (Le texte original, au début du chapitre I: «"There he is!" cried Mrs. Flanders, coming round the rock and covering the whole space of the beach in a few seconds. "What has he got hold of? Put it down, Jacob! Drop it this moment! Something horrid, I know. Why didn’t you stay with us? Naughty little boy! Now put it down. Now come along both of you,” and she swept round, holding Archer by one hand and fumbling for Jacob’s arm with the other. »)

"Cette horreur", c'est un crâne de mouton. Là encore, le mot manque.

  • crâne, ellipse

Il regarda la lettre puis de nouveau moi puis : Êtes- vous sûr de vouloir quitter ? Êtes-vous sûr de vouloir quitter? (AA, p.223)

. «Il regarda la lettre puis de nouveau moi» : variation sur l'incipit de La route des Flandres, de Claude Simon. «Il tenait une lettre à la main, il leva les yeux me regarda puis de nouveau la lettre puis de nouveau moi».

. «Êtes-vous sûr de vouloir quitter? Êtes-vous sûr de vouloir quitter?» : Windows ou Word, message qui apparaît quand on quitte une application (un logiciel).

  • répétition, lettre, regard, Claude Simon, incipit

(Jaune, temps d’un battement de paupières, et puis jaune de nouveau) (AA, p.223)

Là encore, variation (ellipse: il manque des mots, et adjonction: virgules ajoutées) sur l'incipit d'un livre de Claude Simon, La bataille de Pharsale: «Jaune et puis noir temps d’un battement de paupières, et puis jaune de nouveau»
Il s'agit de la description de l'oeil d'un pigeon : là encore, le regard. Le clignement de paupière est le geste répétitif par excellence.

  • regard, répétition, Claude Simon, incipit

Elle adorait ces jardins. Elle avait une passion pour ces jardins. Je crois pouvoir dire que c’est ici, le long de ces allées, au milieu de ces jardins, sur ce banc, qui sait, sur ce banc lui-même exactement d’où le regard peut à la fois peut exactement à la fois peut en même temps (il regardait la lettre puis de nouveau moi puis de nouveau l’) (AA, p.223)

Accélération, ellipse, qui profite des connaissances acquises, accumulées par le lecteur parvenu jusqu'à ces lignes. Il y a une dimension pédagogique dans les Églogues, les livres guident leur lecteur dans la lecture (sans identifier les sources, il est possible à tout lecteur de repérer les répétitions, même si les fragments de phrase les indiquant deviennent de plus en plus court, jusqu'à se réduire à un mot, quelques lettres).

Anne Wiltsher (tout ce que l'on sait sur Anne Wiltsher remonte à l'esprit, en particulier qu'elle est morte jeune et que RC imagine que c'est d'un cancer) et incipit de La route des Frandres que l'on vient de voir (autre variation, ce ne sont pas les mêmes mots qui sont repris. Puzzle.)

  • mort, jardin, lettre, regard, répétition

À présent tu es mort. À présent tu es mort pour toujours (il regardait la lettre). (AA, p.224)

Je n'ai pas identifié le début (Virginia Woolf? Il y a dans le chapitre 6 des Vagues «You are dead now». Il s'agit des jours d'école, de la "terreur" des jours d'école («Now the terror is beginning» est une citation souvent reprise dans L'Amour l'Automne et qui concerne le cours de mathématique: qu'en conclure? Est-il possible d'avoir traduit ce "you" pluriel des jours d'école par un "tu", pour jouer sur l'amphibologie?) ou Bioy Casarès?).
Puis encore l'incipit de ""La route des Flandres"".

  • mort, répétition, lettre

Toute la partie supérieure du visage de la tête de la du crâne en somme d’autant plus qu’il n’a pour ainsi dire pas de cheveux que son crâne est soigneusement qu’aux endroits où il y a où il y aurait eu des cheveux son crâne est soigneusement rasé la peau bronzée la peau comme si les lettres au lieu d’être gravées dans le cuivre était gravées dans le il regardait la lettre il regardait la regardez le observez je vous prie la façon dont on peut parfaitement distinguer exactement les plis l’application le soin tellement il a dû mettre d’application à prendre ce à faire en sorte l’appareil tenu serré au-dessus de l’œil les doigts la main d’application (l’île en effet avait une forme de main la forme d’une feuille aux doigts bien ouverts écartés comme ce comme ce (AA, p.224-225)

Description de la photographie du banc dédié (dédicacé?) à Anne Wiltsher prise par Renaud Camus.
Insertion de quelques mots de La route des Flandres, avec utilisation de "lettre" dans un autre sens que quelques mots auparavant.
Puis variation sur Promenade au phare : l'île est décrite dans le livre comme ressemblant à une feuille (partie 3 chapitre 10), ce qui d'après Renaud Camus ressemble aussi à une main ouverte. (Dans l'île une femme meurt d'un cancer: écho à Anne Wiltsher (ainsi que le fait spontanément l'esprit, une idée ou image amenant toujours avec elle tout son arrière-plan)).
Le passage d'une allusion à l'autre se fait donc très simplement sur deux mots pivots: lettre et main.

  • mort, île, crâne, lettre

Oui. Puis de nouveau moi. (AA, p.225)


Petit prince danseur adolescent mort qui salue d’au-delà dont la silhouette gravée dans la pierre sur son paraît esquisser un pas de un salut un geste d’amitié aux vivants en avançant vers eux main levée paume ouverte doigts écartés une main énorme disproportionnée aussi grosse à même hauteur que son visage que la moitié de son corps comme si le comme si le sculpteur le graveur l’artiste d’un temps très ancien qui avait travaillé sur cette tombe avait voulu tenir compte malgré tout des lois encore à inventer de la perspective ou bien manifester signifier témoigner au passant au promeneur au voyageur égaré dans cette nécropole égarée reconnaître devant lui comme un hommage en guise d’hommage ou pour le rassurer lui prodiguer dans la pierre l’assurance lui permettre de croire qu’en effet de son côté du chez les tout est plus grand plus vif plus fort plus vivant... (AA, p.225-226)

Tombe décrite dans Notes sur les manières du temps (p.190), que l'on retrouve dans L'Inauguration de la salle des Vents (p.237). Souvenir d'un voyage avec Rodolfo, mort lui aussi.

Silhouette gravée dans la pierre comme les lettres étaient gravées dans le crâne par la photographie.

Le bégaiement ajoute des mots inutiles tandis que l'ellipse omet le mot indispensable. Le mot manquant est "morts", et son absence dans la phrase le rend plus présent (de même que tout est plus vif chez les morts que chez les vivants).

  • mort, vivant (vie)

Ombres, « que l’ombre efface ». (AA, p.226)

Variation sur Paul-Jean Toulet, Contrerimes «Ombre, que l'ombre efface». Nous assistons à une généralisation, une abstraction, par passage au pluriel: de l'ombre réelle d'une personne en particulier nous passons au sens métaphorique du mot: tous les morts.

  • mort, ombre

Je dois admettre que je comprends pas du tout ceux qui se plaignent que tout change, tout ait changé, que les paysages se transforment, qu’il ne reste plus rien de ce qui fut familier à leur enfance, à leur jeunesse ou même aux années qui s’éloignent de leur âge mûr. Mille fois plus effrayants me paraissent au contraire ces sites où rien n’a bougé, ces vallées contemplées tout entières d’un rocher en surplomb et qui n’ont vu se bâtir une seule maison, pas un hangar, pas une étable neuve depuis un demi-siècle, ces parcs dont les allées sont les mêmes, les plates-bandes exactement semblables à ce qu’elles furent en un lointain jadis, les perspectives intactes comme si les arbres même avaient cessé de croître, comme si c’étaient les mêmes fleurs que les mêmes jardiniers soumettent aux mêmes motifs, les mêmes ombres, le même fleuve empêchant l’accès au même château, sur l’autre rive, et dès lors c’est nous-même qui pouvons constater à quel point nous avons été emportés loin de nous, écartés de ce que nous fûmes, rendus étrangers par le temps à celui ou à celle qui du même gazon se préparait à fouler le même sable, à fendre cet air inintelligible, à s’asseoir sur ce banc où sont gravées dans le cuivre les dates de notre propre histoire, de notre propre absence, de ce cri même que nous croyons pousser et qui parmi les promeneurs aux ombres à jamais immobiles ne fait se retourner personne et pour cause, toute chose étant inchangée, normale, ordinaire, immobile, inchangée. (AA, p.225-228)

Renaud Camus, qui se plaint toujours des changements (dégradations) dans les lieux qu'il a connus, explore ici la position inverse. Notons que pour lire ces quelques lignes qui s'oppose au courant dominant de la pensée camusienne, il faut avoir franchi deux cents pages: ces lignes se méritent.
Nous remarquons au fil du texte quelques motifs que nous venons de rencontrer. Nous sommes dans une méditation sur le temps, sur l'épaisseur d'une vie.

Retenir le temps, en marquer chaque heure, chaque minute, chaque seconde, semble d'ailleurs une obsession camusienne, que ce soit par les photos, par les dates marquées dans les disques ou les livres, retenant le moment de chaque audition, marquant la date sur la page quand la lecture s'arrête, ou plus classiquement par le journal. (Et pour le paraphraser, est-ce la disparition de Dieu dans sa vie (ou la non-apparition) qui lui fait ainsi tenir le compte de chacun de ses gestes, jusqu'à ce qu'on puisse reconstituer par une patiente enquête chacun de ses mouvement? Est-ce la conscience exacerbée de la dissolution dans la mort? Quelle insistance dans l'être pour quelqu'un souhaitant disparaître: disparaître, mais en laissant des traces.)

Ce n'est pas tant l'immobilité des sites qui seraient effrayantes, que le constat par contraste du temps en nous. Que tout change autour de nous peut nous donner l'illusion que nous restons les mêmes, mais si tout demeurait immobile, alors apparaîtrait violemment la vérité: nous sommes rongés par le temps.

Les dernières phrases pointent vers plusieurs références camusiennes (de la lecture camusienne comme apprentissage de réflexes pavloviens): le château sur l'autre rive, à tort ou à raison, m'évoque Construire un château de Misrahi, les sites où rien ne bouge Landor cottage.

  • temps, mort, vie

Pour dire quelque chose (« Comment, disais-je... »), j’ai parlé de la statue. Je vous ai raconté que l’homme voulait empêcher la jeune femme de s’avancer plus loin : il avait aperçu quelque chose — un danger sûrement — et il arrêtait d’un geste sa compagne. Vous m’avez répondu que c’était elle, plutôt, qui semblait avoir vu quelque chose — mais une chose, au contraire, merveilleuse — qu’elle désigne de sa main tendue. (AA, p.228)
Mais ça n’était pas incompatible : l’homme et la femme ont quitté leur pays, ont quitté leur pays, ont quitté leur pays, ont quitté leur pays, avançant depuis des jours, droit devant eux. Ils viennent d’arriver en haut d’une falaise abrupte. Ils viennent d’arriver en haut d’une falaise abrupte. Il retient sa compagne, pour qu’elle ne s’approche pas du bord, tandis qu’elle lui montre la mer, à leurs pieds, jusqu’à l’horizon.(AA, p.229)
Ensuite vous m’avez demandé le nom des personnages. J’ai répondu que ça n’avait pas d’importance. — Vous n’étiez pas de cet avis, et vous vous êtes mise à leur donner des noms, un peu au hasard, je crois.(AA, p.229)

L'Année dernière à Marienbad. Donner un sens à ce que nous voyons, raconter des histoires, rassurer, draguer. Les noms manquent: nous les donnons, au besoin nous les inventons.

  • regard, nom, Robbe-Grillet

Retour vers la surface, note 16.


Je copie le texte dans son entier maintenant, c'est-à-dire après les explications et non avant: la lecture devrait en être transformée et permettre d'atteindre la vitesse et les rêves nécessaires à la lecture des Églogues.

***************** On dirait toujours en effet qu’il suffit d’actionner quelque mystérieuse invisible manette pour que mécaniquement, implacablement, inévitablement les mêmes mots, les mêmes noms, les mêmes lettres, le même geste distrait de la main, la même fleur sur le plancher ramènent à la même blessure, au même regard, à la même plage, à la même blessure, à la même cicatrice sans cicatrice, à la même ouverture violente soudaine violente précipiteuse entre les phrases entre les mots et quelquefois entre les syllabes entre les lettres elles-mêmes entre les entre les entre les où est donc cet amour dont tu est-ce là tout ce faste où tu te disais que sont devenues ces saisons ces enfants ces rumeurs ces plages ces ces ces ces

Ombres de l’archer sur le pli de la lettre. Un compas dont la pointe déchire le papier mais dont le mouvement soigneusement calculé désigne très exactement le très exactement le. Comment peut-on être amoureux d’un ? Mais quelle horreur ! Mais quelle horreur ! Mais qu’est-ce que c’est que cette horreur ? Lâchez cela immédiatement ! Il regarda la lettre puis de nouveau moi puis : Êtes-vous sûr de vouloir quitter ? Êtes-vous sûr de vouloir quitter ?

(Jaune, temps d’un battement de paupières, et puis jaune de nouveau)

Elle adorait ces jardins. Elle avait une passion pour ces jardins. Je crois pouvoir dire que c’est ici, le long de ces allées, au milieu de ces jardins, sur ce banc, qui sait, sur ce banc lui-même exactement d’où le regard peut à la fois peut exactement à la fois peut en même temps (il regardait la lettre puis de nouveau moi puis de nouveau l’)

À présent tu es mort. À présent tu es mort pour toujours (il regardait la lettre).

Toute la partie supérieure du visage de la tête de la du crâne en somme d’autant plus qu’il n’a pour ainsi dire pas de cheveux que son crâne est soigneusement qu’aux endroits où il y a où il y aurait eu des cheveux son crâne est soigneusement rasé la peau bronzée la peau comme si les lettres au lieu d’être gravées dans le cuivre était gravées dans le il regardait la lettre il regardait la regardez le observez je vous prie la façon dont on peut parfaitement distinguer exactement les plis l’application le soin tellement il a dû mettre d’application à prendre ce à faire en sorte l’appareil tenu serré au-dessus de l’œil les doigts la main d’application ( l’île en effet avait une forme de main la forme d’une feuille aux doigts bien ouverts écartés comme ce comme ce

Oui. Puis de nouveau moi.

Petit prince danseur adolescent mort qui salue d’au-delà dont la silhouette gravée dans la pierre sur son paraît esquisser un pas de un salut un geste d’amitié aux vivants en avançant vers eux main levée paume ouverte doigts écartés une main énorme disproportionnée aussi grosse à même hauteur que son visage que la moitié de son corps comme si le comme si le sculpteur le graveur l’artiste d’un temps très ancien qui avait travaillé sur cette tombe avait voulu tenir compte malgré tout des lois encore à inventer de la perspective ou bien manifester signifier témoigner au passant au promeneur au voyageur égaré dans cette nécropole égarée reconnaître devant lui comme un hommage en guise d’hommage ou pour le rassurer lui prodiguer dans la pierre l’assurance lui permettre de croire qu’en effet de son côté du chez les tout est plus grand plus vif plus fort plus vivant…

Ombres, « que l’ombre efface ».

Je dois admettre que je comprends pas du tout ceux qui se plaignent que tout change, tout ait changé, que les paysages se transforment, qu’il ne reste plus rien de ce qui fut familier à leur enfance, à leur jeunesse ou même aux années qui s’éloignent de leur âge mûr. Mille fois plus effrayants me paraissent au contraire ces sites où rien n’a bougé, ces vallées contemplées tout entières d’un rocher en surplomb et qui n’ont vu se bâtir une seule maison, pas un hangar, pas une étable neuve depuis un demi-siècle, ces parcs dont les allées sont les mêmes, les plates-bandes exactement semblables à ce qu’elles furent en un lointain jadis, les perspectives intactes comme si les arbres même avaient cessé de croître, comme si c’étaient les mêmes fleurs que les mêmes jardiniers soumettent aux mêmes motifs, les mêmes ombres, le même fleuve empêchant l’accès au même château, sur l’autre rive, et dès lors c’est nous-même qui pouvons constater à quel point nous avons été emportés loin de nous, écartés de ce que nous fûmes, rendus étrangers par le temps à celui ou à celle qui du même gazon se préparait à fouler le même sable, à fendre cet air inintelligible, à s’asseoir sur ce banc où sont gravées dans le cuivre les dates de notre propre histoire, de notre propre absence, de ce cri même que nous croyons pousser et qui parmi les promeneurs aux ombres à jamais immobiles ne fait se retourner personne et pour cause, toute chose étant inchangée, normale, ordinaire, immobile, inchangée.

Pour dire quelque chose (« Comment, disais-je… »), j’ai parlé de la statue. Je vous ai raconté que l’homme voulait empêcher la jeune femme de s’avancer plus loin : il avait aperçu quelque chose — un danger sûrement — et il arrêtait d’un geste sa compagne. Vous m’avez répondu que c’était elle, plutôt, qui semblait avoir vu quelque chose — mais une chose, au contraire, merveilleuse — qu’elle désigne de sa main tendue.

Mais ça n’était pas incompatible : l’homme et la femme ont quitté leur pays, ont quitté leur pays, ont quitté leur pays, ont quitté leur pays, avançant depuis des jours, droit devant eux. Ils viennent d’arriver en haut d’une falaise abrupte. Ils viennent d’arriver en haut d’une falaise abrupte. Il retient sa compagne, pour qu’elle ne s’approche pas du bord, tandis qu’elle lui montre la mer, à leurs pieds, jusqu’à l’horizon.

Ensuite vous m’avez demandé le nom des personnages. J’ai répondu que ça n’avait pas d’importance. — Vous n’étiez pas de cet avis, et vous vous êtes mise à leur donner des noms, un peu au hasard, je crois…

Renaud Camus, L'Amour l'Automne, pp.221-229

Vivant

Il est vrai que ce pauvre garçon est mort à vingt-cinq ans. Ce doit être bien contrariant, quand les soirs et les lacs sont si beaux. Je suis extrêmement satisfait de n'être pas mort à vingt-cinq ans (Renaud Camus, Parti pris, p.284)

Et il n'y avait rien de plus joyeux que de traverser ce grand baquet de lumière verte jeté sur vous par le printemps. C'était l'un de ces moments où n'être pas mort paraît une chance inouïe. (p.216)

Il est vrai que ce pauvre garçon est mort à vingt-cinq ans. Ce doit être bien contrariant, quand les soirs et les lacs sont si beaux. Je suis extrêmement satisfait de n'être pas mort à vingt-cinq ans (ni à trente-cinq, ni même à cinquante-cinq, for that matter: l'histoire est désastreuse, certes, mais du plus grand intérêt, je trouve; et on n'y comprend rien si on n'est pas vivant). (p.284)

Pressés

Les morts vont vite, et ils vont encore plus vite s'ils sont motorisés.

Carl Schmitt, Théorie du partisan, p.291 (Calmann-Lévy).

Renaud Camus - L'Amour l'Automne, chapitre 3, note 13

************* Lettre de Max Jacob à Maurice Sachs, Fonds Jacob. (AA, p.187)

  • lettre, Max, Sachs, Jacob, Maurice (anagramme, persécution des juifs)

Le motif est pour moi insignifiant. Le motif est pour moi insignifiant. Le motif est pour moi insignifiant. (AA, p.187)

Il s'agit d'une phrase de Monet: «Le motif est pour moi chose secondaire : ce que je veux reproduire, c'est ce qu'il y a entre le motif et moi.» Elle est citée pour la première fois dans Été p.329, avec sa source: «Cité par Wildenstein, Monet, vie et œuvre. Bibliothèque des Arts.»

Dans L'Amour l'Automne, cette phrase de Monet est citée en deux fois, «Le motif est pour moi insignifiant», dit Monet.» page 14 et «Ce qui m'intéresse, c'est de rendre ce qu'il y a entre le motif et moi.» page 28.

  • Monet, motif, répétition

Le jour où je développais cette théorie devant le capitaine Nemo, il me répondit froidement:
«Ce ne sont pas de nouveaux continents qu’il faut à la terre, mais de nouveaux hommes!» (AA, p.187)

Jules Verne, Vingt mille lieues sous les mers. Il s'agit du début du chapitre intitulé "Vanikoro", qui est l'île où ont trouvé refuge les rescapés de l'expédition de la Pérouse.
La phrase dans son contexte:

Cependant, toujours entraînés par ce Nautilus, où nous vivions comme isolés, le 11 décembre, nous eûmes connaissance de l’archipel des Pomotou, ancien «groupe dangereux» de Bougainville, qui s’étend sur un espace de cinq cents lieues de l’est-sud-est à l’ouest-nord-ouest. entre 13°30’ et 23°50’ de latitude sud, et 125°30’ et 151°30’ de longitude ouest, depuis l’île Ducie jusqu’à l’île Lazareff. Cet archipel couvre une superficie de trois cent soixante-dix lieues carrées, et il est formé d’une soixantaine de groupes d’îles, parmi lesquels on remarque le groupe Gambier, auquel la France a imposé son protectorat. Ces îles sont coralligènes. Un soulèvement lent, mais continu, provoqué par le travail des polypes, les reliera un jour entre elles. Puis, cette nouvelle île se soudera plus tard aux archipels voisins, et un cinquième continent s’étendra depuis la Nouvelle-Zélande et la Nouvelle-Calédonie jusqu’aux Marquises.
Le jour où je développai cette théorie devant le capitaine Nemo, il me répondit froidement:
«Ce ne sont pas de nouveaux continents qu’il faut à la terre, mais de nouveaux hommes!»
Jules Verne, Vingt mille lieues sous les mers, chapitre XIX.

Pour mémoire, et sans réel rapport avec les Églogues, notons que l'équipage de l'expédition La Pérouse n'a pas eu de chance: vu la forme de l'île et sa nature géologique (volcanique), il n'y aurait pas dû y avoir de barrière de corail, ce qui explique d'ailleurs que les bateaux se soient fracassés avec autant de violence: ils ne se méfiaient pas.

  • Nemo, La Pérouse, île, chiffres

Sur la plage, les talons profondément enfoncés dans le sable, Mrs Flanders écrit une lettre, qui doit partir pour l’autre bout du pays. (AA, p.188)

Virginia Woolf, variation sur l'incipit de La chambre de Jacob (traduction inexacte, résumé)

  • Virginia Woolf, Flandres, lettre, départ/errance, incipit, sable

Elle ferait la moue. Elle ferait la moue:
— J’ai déjà passé par là. Mais après avoir réfléchi un instant : Non, je ne crois pas que j’aie encore été là.
Ils passeraient donc directement au milieu de l’autre côté de la rue, la quarante-huitième ouest, tout en devant, à un endroit entre deux voitures parquées sur le côté sud, être précautionneux pour éviter de mettre le pied dans de l’excrément de cheval, car outre les flics sur pied et en voiture qui patrouillent le quartier, il y a parfois des agents montés. (AA, p.188)

Louis Wolfson, Le schizo et les langues, p.84. La phrase suivante dans le livre fait référence à l'hôtel Flanders et le localise très précisément : importance des chiffres, des nombres. Chez Jules Verne il s'agissait de longitude et de latitude, chez Wolfson de rue et d'étage. Mais c'est la même précision, la même maniaquerie.
On remarque qu'il s'agit du même procédé que celui utilisé pour la citation de Jules Verne: ce qui n'est pas cité explicitement, les phrases entourant la citation, ont autant d'importance que la phrase citée textuellement. La citation «signale», elle agit comme un drapeau, une alerte.
La phrase dans son contexte:

Elle ferait la moue. Elle ferait la moue:
— J’ai déjà passé par là. Mais après avoir réfléchi un instant : Non, je ne crois pas que j’aie encore été là.
Ils passeraient donc directement au milieu de l’autre côté de la rue, la quarante-huitième ouest, tout en devant, à un endroit entre deux voitures parquées sur le côté sud, être précautionneux pour éviter de mettre le pied dans de l’excrément de cheval, car outre les flics sur pied et en voiture qui patrouillent le quartier, il y a parfois des agents montés. Le couple enterait dans le «Flanders» et irait au bureau d'enregistrement qui est entre les quarante-huitième et quarante-septième rues, cet hôtel semblant être formé de deux édifices reliés par derrière et don un de neuf étages et un de quatorze.
Louis Wolfson, Le schizo et les langues, p.84-85

schizophrénie comme Perceval le fou (voir note 12).

  • Wolfson (Woolf, etc), folie, fou du langage, Flandres, chiffres

Il tenait une lettre à la main. (AA, p.188)

La route des Flandres, de Claude Simon

  • incipit, Flandres, lettre

Je croyais apprendre à vivre. (AA, p.188)

phrase tronquée de Léonard de Vinci en exergue à La route des Flandres de Claude Simon : «Je croyais apprendre à vivre, j'apprenais à mourir.»

  • Léonard, Flandres, exergue, vie, mort

Ostinato rigore. Cette devise n’apparaît pas en tête du manuscrit. (AA, p.188)

Antonio Bioy Casarès, L'Invention de Morel p.15 et 113-114 dans l'édition folio.
Cette devise est celle de Léonard de Vinci.
Cette phrase apparaît deux fois dans le livre. D'autre part la nouvelle toute entière joue sur le motif de la répétition (c'est le cœur de "l'invention" de Morel (je n'ose en dire trop pour ceux qui ne l'ont pas lu).) Le contenu entier de la nouvelle peut se penser comme une illustration de la phrase de Léonard de Vinci.

  • Morel, île, Léonard, mort, répétition

En fait j’ai oublié d’acheter comme je m’étais promis de le faire, à la librairie anglaise, sous les arcades (à deux pas de l’hôtel Meurice), l’album de photographies consacré au séjour de Léonard Woolf à Ceylan. (AA, p.189)

remarque d'ordre autobiographique, qui devrait plutôt apparaître dans le journal de Renaud Camus.
La librairie est sans doute W.H. Smith.

  • Meurice/Maurice, Léonard, Woolf, Ceylan (Celan), Indes, île, arcade (a, r, c)

Sprache ist lichtend-verbergende Ankunft des seins selbst. (AA, p.189)

Lettre sur l'humanisme, de Martin Heidegger.
(Brief über den "Humanismus" (1946), in: Wegmarken, Frankfurt/M: Klostermann 2004) La langue est l'avènement dévoilant-dissimulant de l'être même. (traduction personnelle) => Que dire lorsqu'il s'agit de schizophrène (dédoublement de l'être: où est la vérité?) ou de fou du langage (fonctionnement de la langue en roue libre, selon des mécanismes propres d'autogénération — ou presque)
Songer aussi à «Lire est un combat avec l'ange»: la parole sert autant à dire la vérité qu'à la travestir, et bien malin qui sait distinguer la frontière — qui n'existe peut-être pas.

  • en allemand, langue, secret/clé, folie, vérité

En l’absence de son supérieur, il est chargé de recevoir dans l’île l’impératrice Eugénie, hôte officielle du gouvernement. Et dans l’ensemble il s’acquitte assez bien de cette mission — ce qui devrait, espère-t-il, favoriser son avancement: (AA, p.189)

Léonard Wolf reçoit l'impératrice Eugénie et lui présente la dent: cf supra, L'Amour l'Automne page 154.
Page 154, la phrase concernant l'impératrice est précédée elle aussi d'une phrase en allemand, de Rilke (Heil dem Geist, je te salue, Esprit)

  • Léonard, Eugénie, île, impératrice/reine, Indes, Ceylan, dent

: penser est une affaire de dents. (AA, p.189)

Passage tout naturel vers cette citation de Paul Celan, puisque Léonard Woolf pense que... etc; et que d'autre part l'impératrice demande à voir une dent (de fossile? je ne sais plus, mais ce sera peut-être expliqué plus loin).
Citation explicitée page 94 n note de bas de page :

Le même jour PC écrit, dans une lettre non envoyée à René Char, au sujet de la mort d'Albert Camus: «René Char! Je voudrais vous dire, en ce moment, qui est celui de votre peine, quelle est ma peine. Le temps s'acharne contre ceux qui osent être humains — c'est le temps de l'anti-humain. Vivants, nous sommes morts, nous aussi. ... Point de consolation, point de mots. La pensée — c'est une affaire de dents. Un mot simple que j'écris : cœur. Un chemin simple, celui-là.» (Paul Celan, Gisèle Celan-Lestrange, Correspondance,"La librairie du XXIe siècle", Seuil, 2001, tome I, p. 112, tome II (notes), p. 130.)
L'Amour l'Automne, p.94

Notons incidemment que Renaud Camus a beaucoup souffert des dents en mai et juin 2006, ce qui nous vaut une belle photographie de son crâne. Je ne peux m'empêcher de penser que cela a joué un rôle dans l'importance des crânes et des dents dans L'Amour l'Automne, même si d'un autre côté cela paraît bien tard (juin 2006 alors que le livre est en chantier depuis 2003). Ou serait-ce le livre qui a provoqué des maux de dents? (Car je ne me souviens pas qu'on ait trouvé une véritable explication à ces maux.)

  • Celan (Ceylan), dent, penser, Char, Albert Camus, mort, jumeau/double

Plût au ciel que je ne les eusse jamais regardées (_Would to God that I had never beheld them_), ou que (_or that_), les ayant regardées (_having done that_), je fusse mort ! (_I had died !_) (AA, p.189)

Edgar Allan Poe, Bérénice. Ce qu'il aurait fallut ne pas regarder, ce sont des dents.

Le front était haut, très pâle et singulièrement placide ; et les cheveux, autrefois d’un noir de jais, le recouvraient en partie, et ombrageaient les tempes creuses d’innombrables boucles, actuellement d’un blond ardent, dont le caractère fantastique jurait cruellement avec la mélancolie dominante de sa physionomie. Les yeux étaient sans vie et sans éclat, en apparence sans pupilles, et involontairement je détournai ma vue de leur fixité vitreuse pour contempler les lèvres amincies et recroquevillées. Elles s’ouvrirent, et dans un sourire singulièrement significatif les dents de la nouvelle Bérénice se révélèrent lentement à ma vue. Plût à Dieu que je ne les eusse jamais regardées, ou que, les ayant regardées, je fusse mort !
· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
Une porte en se fermant me troubla, et levant les yeux, je vis que ma cousine avait quitté la chambre. Mais la chambre dérangée de mon cerveau, le spectre blanc et terrible de ses dents ne l’avait pas quittée et n’en voulait pas sortir. Pas une piqûre sur leur surface, — pas une nuance dans leur émail, — pas une pointe sur leurs arêtes que ce passager sourire n’ait suffi à imprimer dans ma mémoire ! Je les vis même alors plus distinctement que je ne les avais vues tout à l'heure. —Les dents! —les dents! —Elles étaient là, — et puis là, — et partout, — visibles, palpables devant moi ; longues, étroites et excessivement blanches, avec les lèvres pâles se tordant autour, affreusement distendues comme elles étaient naguère. Alors arriva la pleine furie de ma monomanie, et je luttai en vain contre son irrésistible et étrange influence. Dans le nombre infini des objets du monde extérieur, je n’avais de pensées que pour les dents.
Edgar Allan Poe, Bérénice

  • Poe, dent, mort, folie, fantôme

Le problème pour lui, avec ses grandes jambes, c’est que l’auguste visiteuse est très lente (elle a près de quatre-vingt-dix ans). (AA, p.189-190)

Détail a propos de la visiste de l'impératrice Eugénie. Comme d'habitude, les phrases sont écartées par d'autres sujets, d'autres thèmes (ce qui écarte rassemble).

  • Léonard, Eugénie, Ceylan, dent, chiffre

Vivants nous sommes morts nous aussi. (AA, p.190)

Celan note de bas de page 94, voir supra

  • Celan, vie, mort, dent, Char, Albert Camus

Hoy, en esta isla, ha ocurrido un milagro. (AA, p.190)

L'invention de Morel : Aujourd'hui dans cette île il est arrivé un miracle.

  • incipit, Morel, île, mort, répétition

Pressée de questions Mme de Cambremer finit par dire:
« On prétend que c’est lui qui faisait vivre un monsieur Moreau, Morille, Morue, je ne sais plus.» (AA, p.190)

Proust. La rumeur concernant Monsieur de Charlus. La façon dont le nom se déforme, ainsi que l'a remarqué Saussure (dans Les mots ous les mots de Starobinski): dans la légende, les noms sont souvent déformés: «Les deux genres de modifications historiques de la légende qui peuvent passer probablement pour les plus difficiles à faire admettre sont 1° La substitution de noms /...»

  • Morel (et ses variations), vérité/mensonge, Proust, légende

Dans la cavité du dessous est caché l’œil. (AA, p.190)

Léonard de Vinci cité par Didi-Huberman dans Être crâne
De façon plus lointaine, organe de la vue, mais aussi Cyclope.

  • Léonard, crâne, vue/œil

Alors la stupéfaction me paralysa : sous les longues mèches plates de ses cheveux j’aperçus son oreille. (AA, p.190)

Lîle du docteur Moreau de Wells. L'oreille est poilue, c'est celle d'un loup (wolf).

  • île, Moreau, oreille (après la dent et l'œil), loup, wolf

« Aucun rapport bien entendu avec Morel, le violoniste, ajouta-t-elle en rougissant. » (AA, p.190)

Suite de la phrase de Madame de Cambremer quelques lignes plus haut. Là encore, écartèlement qui renforce l'association.

  • Morel, Proust, vérité/mensonge.

Progrès en amour assez lents — stop.

Livre de Jean Paulhan.
forme télégraphique ("stop")
assez lents = à Ceylan
amour : ce qui est finalement reproché à Charlus/Morel (d'où le rougissement de Mme de Cambremer).

  • Ceylan, télégramme, amour

Or il n’est pas indifférent, je crois, de se souvenir ici que Char avait un frère, plus âgé que lui, nommé Albert, avec lequel il s’entendit toujours très mal, au point qu’une fois, lors d’une dispute plus violente que les autres, « acculé comme un loup traqué », raconte-t-il, il sauta par la fenêtre au risque de se rompre les os. (AA, p.190-191)

Raconté par Laurent Greisalmer dans L'éclair au front.
Ici ce n'es plus l'amour, mais la haine. Le frère détesté, qui s'appelle Albert (renverra au motif du frère préféré par la mère).

  • Char, Albert, frère (double/jumeau), loup, amour/haine

Le portier me remit une dépêche. Il voyait bien l’importance de l’histoire. Mon ami vous me croyez morte. Mon ami vous me croyez morte. Mon ami vous me croyez morte. (AA, p.191)

Proust. confusion entre Albertine et Gilberte. Un télégramme à Venise

  • Proust, Albertine (Albert), télégramme, mort, Venise, amour/haine

Que signifie ce retour à Camus ? (AA, p.191)

Citation d' Été p.278.
Sans doute la citation d'un article de presse suite à Travers (le nom de Camus réapparaît parmi les noms des auteurs) ou suite à la parution de livres hors Églogues (Tricks, Buena Vista Park, Journal d'un voyage en France)
Problème du nom ("What's in a name?"), du double.
Dans Été, cette citation est entourée de références à Jacob, Nemo (le petit garçon héros de bande dessinée), Rinaldo (l'opéra de Haendel, avec une liste de ses variantes à travers le temps (des dates et des numéros)).
('Rinaldo'/Renaud, Haendel: Georg Friedrich (n'apparaît pas dans L'Amour l'Automne. rimes ou échos de second degré, quand on a retrouvé la source de la citation littéralement citée. Procédé déjà rencontré.))

  • Camus, double, répétition, nom, variation

Il y a sept ans, un soir, à Venise, je me souvins tout à coup que cette histoire s’appelait «W» et qu’elle était, d’une certaine façon, sinon l’histoire, du moins une histoire de mon enfance. (AA, p.191)

Georges Perec, W ou les souvenirs d'enfance

  • W (lettre), île, Venise, souvenirs, enfance, biographie ou journal, sept, chiffre (mort, persécution des juifs)

Le roman Tristan doit être lu comme un appareil à démonstration : c’est par son pur et simple fonctionnement comme texte, comme "roman", qu’il opère une série de démonstrations — chaque lecture en étant l’épreuve, et l’application. (AA, p.191)

Début de la préface de Jacqueline Risset à Tristan de Nanni Balestrini, roman dans lequel toutes les phrases reviennent deux fois et le prénom Tristan n'est jamais utilisé (remplacé par C., si l'on suppose que C. est Tristan).

  • répétition, double, Tristan, (C, la lettre)

« Ici les plus rares systèmes se sont effondrés, telles les architectures de François de Nome ; mais est resté le Canto Guerriero de l’homme toujours recommençant son étrange et nécessaire commerce avec l’invisible.» (AA, p.191-192)

Frédérick Tristan, Venise.
Nome: nom et Nemo
commerce avec l'invisible =>fantôme; systèmes effondrés =>chute, ruines

  • Tristan, Venise, Nome, anagramme, fantôme, perte

Jean-Paul Baron est né à Sedan en 1931 — c’est du moins ce qui semble ressortir de l’entrée le concernant dans Le Dictionnaire — Littérature française contemporaine (article au demeurant rédigé par lui-même, suivant les normes de l’ouvrage). Il y révèle aussi que son auteur phare, c’est Thomas Mann. (AA, p.192)

Auteur dont le pseudonyme est Frédérick Tristan.
Thomas Mann, auteur de Tristan et de Mort à Venise
Sedan => Eugénie [1]

  • Tristan, Venise, double, Eugénie, chiffres

Ce rêve est trop fort pour moi. (AA, p.192)

Apparaît ici comme il apparaissait après la phrase «Que signifie ce retour à Camus?» dans Été p.278.

  • Nemo, (Nome, anagramme)

C’est une tranquille tombe que cette tombe de corail, et fasse le ciel que, mes compagnons et moi, nous n’en ayons jamais d’autre ! » (AA, p.192)

Jules Verne, Vingt mille lieues sous les mers, le capitaine Nemo

  • thème marin, Nemo, tombeau, mort

Le plus étonnant dans tout cela est que très tard encore, en 43, un homme comme Pierre Minet, qui n’est pas suspect de sympathie pour la collaboration, peine à trouver ses mots pour dire tout le bien qu’il pense de Maurice Sachs : incomparable…, supérieurement fin…, Et que de charme ! Et quel frisson ! quel froid précieux ! Il faut être « composé » (En mal d’Aurore). (AA, p.192-193)

En mal d'Aurore est un journal.
Maurice Sachs, maréchal Maurice de Saxe

  • Sachs (Saxe/Sand/Dupin), Maurice, persécution des juifs, journal

Dupin exhume les mots-mères: « Les mots captifs que j’exhume sont la soif d’un monde décomposé. Les mots-mères, le haut-mal… » (AA, p.193)

Dupin, nom de George Sand => maréchal de Saxe
Dupin =>Poe

  • Dupin (Sand/Saxe/Sachs), origine, fou du langage

Sand fut condamné à avoir la tête tranchée, et ce jugement fut confirmé par le grand-duc de Bade : il fut exécuté au bord de la grand’route, en un lieu que ses partisans appellent encore Sands Himmelfartswiese (la prairie de l’ascension au ciel de Sand). (AA, p.193)

Karl Ludwig Sand assasina le poète August von Kotzebue.

  • Sand (Saxe/Sachs/Dupin), mort violente, Bade/Bad, en allemand, Karl, Auguste

Bien sûr j’avais déjà le souffle coupé, mais j’aurais pu réagir. (AA, p.193)

Il me semble, même si j'en deviens de moins en moins sûre au fur à mesure que le temps passe et que je trouve d'autres références à des phrases semblables (et notamment : «Alors la stupéfaction me paralysa» de L'île du docteur Moreau), il me semble qu'il s'agit d'une phrase que j'ai écrite à RC à propos de ma découverte des photos de Duane Michals.

  • lettre

L’ami de mon frère avait tout de même essayé de la violer, cette Lola. C’est en tout cas ce qu’elle a raconté. Et mon frère se sentait responsable : dans la Land-Rover, tout était arrangé pour trois. (AA, p.193-194)

Journal de Travers, récit d'un amant de passage, récit déjà abondamment utilisé dans les chapitre I et II de L'Amour l'Automne
Afrique, traversée du désert, sable/sand/land, Rover/Dover, frère

  • journal, Lola/Lolita, frère, sand/land/, Rover/Dover

Ce n’est qu’à l’entrée du motif du Regard (4) que les amants, transfigurés, retrouvent une voix pour s’exprimer. (AA, p.194)

Notation des leitmotivs par Jean d'Arièges dans les œuvres de Wagner. Ces notations par chiffres rappellent les coordonnées de l'île de Vanikoro, de l'hôtel Flandres de Louis Wolfson, des différentes versions de Rinaldo de Haendel p.278 d' Été.

  • Tristan, Wagner, regard (vue), motif, chiffre

Marx, pourtant, ne chercha pas à entrer en relation avec Flora : est-ce, comme on l'a soutenu, parce qu’elle lui paraissait trop avancée ? (AA, p.194)

Flora Tristan. karl Marx

  • Flora (fleur, bloom, etc), Tristan, Marx (Bax, Bach), Karl (arc, a, r, c)

Il n’y a plus d’ailleurs, à ma connaissance, que le Théâtre de la Monnaie pour chanter Wagner en français. (AA, p.194)

Souvenirs d'enfance de Renaud Camus. Se retrouve dans Journal d'un voyage en France.
la langue en tant que telle

  • souvenirs, enfance, biographie ou journal

Hier ist > Einfried <, das Sanatorium ! (AA, p.194) Thomas Mann, Tristan, allemand, langue allemande

  • Tristan, en allemand, maladie, mort, Stephen Crane

Mais revenons-en, si vous voulez bien, à l’article déjà cité paru dans L’Arche (à ne pas confondre avec L’Arc!) ************** : «Il est certain, tout d’abord, que le texte W fonctionne comme la symbolisation hyperbolique du texte P.: W est le discours d’interprétation de la trame P, tandis que P est le matériau événementiel symptomatique et non encore significatif, dont l’approfondissement et l’expression métaphorisante se déploieront en W. (AA, p.194)

Il me semble pourtant qu'il s'agit bien de L'Arc : l'article de Robert Misrahi sur Georges Perec, évoqué page 178.
Georges/George (inversion, travesti, bisexuel), arc, Robert/Bob (Wilson, Indiana, etc)

  • Perec, Bob, George/s, changement de sexe, arc (a, r, c), lettre (P, W)

On remarque dans ce fil une grande importance des prénoms et des chiffres, en premier ou second niveau (directement cités par le texte ou "sous" le texte, à partir des références identifiées).

Notes

[1] Laurent Morel, l'un des cruchons, recommande chaleureusement la lecture de L'été en enfer sur la défaite de Sedan.

La peinture et la mort

Jean-Paul Marcheschi a écrit un tout petit livre, Camille morte, sous-titré Notes sur les Nymphéas.

Il me semble en lisant Marcheschi entendre Barthes. Rarement un style m'aura autant rappelé la voix de Barthes : «Le deuil est un effondrement du temps». (p.35) ou «Les Nymphéas font l'objet d'un réglage extraordinairement savant du point de distance. Ni élévation, ni sublime, ni abaissement en direction du cloqaue, c'est le neutre qui préside à la composition de l'ensemble.» (p.45).

(Il est possible que je sois influencée par mes rares rencontres avec Marcheschi. Je crois que pas une fois il ne m'a pas parlé de Barthes.)


Jean-Paul Marcheschi reprend le parcours pictural de Monet, de la mort de sa femme Camille à ses toutes dernières œuvres, conservées à Marmottan. Travail sur la mort, travail du deuil, travail de dessaisissement. Le peintre regarde la mort en face.

[confidence de Monet à Clemenceau]: « Un jour, me trouvant au chevet d'une morte qui m'avait été, et m'était toujours très chère, je me surpris, les yeux fixés sur la tempe tragique, dans l'acte de chercher machinalement1 la succession, l'appropriation des dégradations des coloris que la mort venait d'imposer à l'immobile visage. Des tons de bleu, de gris, de jaune, que sais-je? Voilà où j'en était venu. Bien naturel, le désir de reproduire la dernière image de celle qui allait nous quitter pour toujours2.» Le mot clé dans ce récit est machinalement. C'est là que s'engouffre toute la déprise qui s'ensuit.
Jean-Paul Marcheschi, Camille morte, p.17
Peindre, —et quel que soit l'objet à peindre—, c'est faire l'expérience d'un certain dessaisissement. Aucun des langages fournis par la communauté — l'école, la société, la culture — ne préparent à affronter une telle épreuve. Tout peintre, dès lors qu'il se saisit de son pinceau, entre dans ce vertige, cette fente au sein de la pensée — ruinant nom, mot, langue—, défait instantanément la carte psychique, identitaire, essentiellement verbale qui nous constitue. Le peintre a à affronter cet arasement. Il lui faut se débrouiller avec ça! Cette pauvreté: des pigments, du liant, de l'eau.
Ibid, p.21
Et tandis que je lisais Marcheschi nous parler de Monet, j'entendais Marcheschi nous parler de lui-même, d'un futur lui-même, d'une évolution inévitable et redoutée:
Mais ce qu'il y a à affronter aussi, en cette année 1911 de grande solitude, c'est une autre tragédie, bien peu glorieuse, mal étudiée dans l'art et pourtant tellement riche en expérience et en chefs-d'œuvre: et cette dernière épreuve est celle du vieillir. Dans le vieillir, l'ennemi principal c'est le corps. Sa lente dégradation jusqu'à la chute. C'est l'irrémédiable de la mort. Beuys a bein raison de rappeler — il connaît lui-même à la fin de sa vie un étrange affaiblissement — que, ce que l'art a à sauvegarder, à travailler, à saisir, c'est l'interminable «mourir des lignes de vie». Et son cortège, sinistre, illustré par la lente et inévitable défradation de ces organes que rien ne semble prédisposer à une trop longue vie. Pour ceux que la mort ne consent pas à emporter tout de suite, c'est une microscopique, mais lancinante et industrieuse démolition, qu'il va falloir affronter? Dossier immense à rouvrir d'urgence: celui des effets de styles suscités par le vieillir.
Ibid, p.47-48
D'où vient cet ensauvagement de la touche qui s'empare du vieux Monet dans l'œuvre de Marmottan? Plutôt que des tableaux, ce ne sont plus que départs de tableaux, fragments arrachés, chemins égarés qui ne mènent nulle part, couleurs irradiées, dé-situées, dénaturalisées. Plus l'esseulement augmente, plus le jour tombe, plus le voile s'épaissit, et plus la vue et la matière se solarisent et se désincarcèrent.
C'est sous le spectre de l'extinction, dans la diminution progressive des raisons de vivre et des objets du désir, que se peignent les derniers tableaux du vieux Monet. Lorsque tout alentour meurt et s'éteint, lorsque peindre et mourir finissent par se confondre, vers quel objet peut encore se tourner le langage?
Ibid, p.50



La peinture et la mort. Je songeais à notre désarroi à voir Renaud Camus peindre (et Jean-Paul Marcheschi écrire, mais sans doute dans une moindre mesure, puisque ce n'est pas la première fois). Que se passe-t-il?
La lecture de Camille morte me paraît apporter un élément de réponse: Camus et Marcheschi tentent de regarder la mort et d'appréhender la vieillesse, chacun à leur manière, en sortant de leur domaine traditionnel, en s'aventurant dans des contrées nouvelles: «lorsque peindre et mourir finissent par se confondre, vers quel objet peut encore se tourner le langage?»


Comment ne pas avoir remarqué que Renaud Camus a commencé à peindre après la mort de sa mère? (premier tableau photographié le 27 janvier 2010).
Faut-il interpréter cela comme un travail intérieur sur la douleur, sur l'aphasie, comme le besoin de se battre avec la matière? Ou faut-il y voir une libération, une liberté?
(Dernières phrases de Kråkmo : «Sans doute conviendrait-il d'écrire ici un mot sur ma mère, mais je ne m'en sens pas la liberté. […] Paix à son âme inquiète et déçue.»)


Hier, en cherchant une référence pour commenter L'Amour l'Automne, j'ai ouvert Vie du chien Horla et retrouvé cette page:
Il faut dire un mot de l'excrément, hélas. On sait bien que c'est un sujet désagréable, mais ceci n'est pas une hagiographie, encore moins un roman édifiant. Le maître pour sa part trouvait la matière insupportable. Son sentiment sur ce point était peut-être un peu trop fort, même. Il avait un ami peintre qui l'assurait, en ne plaisantant qu'à moitié, que son dégoût exagéré, dans ce domaine, l'empêchait non seulement d'être peintre, ce à quoi il ne songeait guère, mais même d'apprécier tout à fait la peinture pour ce qu'elle est, un art de la sécrétion, des humeurs, des fluides, de la pourriture, des déchets.
Le peintre donnait pour emblème par excellence ce que c'est que de peindre, selon lui, l'exemple de Monet scrutant indéfiniment, le pinceau à la main, le visage et le corps de son épouse morte; et changeant les couleurs sur la toile, en vertu des changements qu'apportait, sur la peau, le travail de la putréfaction. En cette attitude qui a scandalisé, cette manière d'habiter le deuil sur le motif, so to speak, l'ami du maître voyait le geste le plus pieux qui soit sans préciser tout à fait à qui, de la morte ou de la peinture, allait piété si scrupuleuse.
Renaud Camus, Vie du chien Horla, p.37-38
«… ce à quoi il ne songeait guère…» Aurons-nous quelques explications dans le prochain journal?



Notes
1 : C'est nous qui soulignons.
2 : Claude Monet cité par Marianne Alphant, Claude Monet, une vie dans le paysage, Paris, Hazan, 2010.

Peindre l'aimée morte

Honte — ou effroi — de découvrir en soi un double, qui travaille seul et pour son propre compte. Cet , fiché en nous-mêmes, intouché, et indifférent au sort commun des hommes: c'est ce que découvre Monet dans l'ordre du langage, mais après coup, lorsqu'il livre sa confidence à Clemenceau. C'est l'obscène vérité aperçue par le peintre, lorsqu'il prend conscience que là où tout s'afflige et se désespère, lui rencontre de la puissance, et, plus difficile à admettre, du plaisir — d'où le remord.

Jean-Paul Marcheschi, Camille morte, p.19

Cela ne se faisait plus du tout, de mourir à soixante-deux ans

C'est ce que je pensais aussi, et c'est pourquoi la phrase m'était resté en mémoire. Son ton décalé, aussi, m'avait marquée, cette façon de considérer la mort comme une mode, et le fait de mourir tôt comme une faute de goût, une inélégance, une ringardise.

Je m'étais mis dans la tête que tout le monde vivait jusqu'à quatre-vingts ans et au-delà, bien au-delà, de nos jours. Mais je m'aperçois en lisant les journaux, en regardant la télévision, en écoutant autour de moi, et la radio, que les hommes, en particulier, meurent très souvent à soixante ans, soixante-deux ans, soixante-trois ans — Ibrahim Rugova, le président du Kosovo, il y a deux ou trois jours. J'étais persuadé que cela ne se faisait plus du tout, de mourir à soixante-deux ans. Mais je vois que cela arrive tous les jours, et à un grand nombre de gens — le cancer, en général, ou l'infarctus, ne parlons pas du sida. Je serais bien fâché de laisser en plan l'énorme chantier de mes travaux.

Renaud Camus, L'Isolation, p.38

En lisant l'introduction à un colloque de finances publiques sur la santé, je découvre avec effarement qu'un quart de la population française meurt avant soixante-cinq ans.

Or les habitants de la région Nord-Pas-de-Calais ont une espérance de vie plus courte que celle des habitants des autres régions: 72.5 ans chez les hommes et 81 ans chez les femmes, contre respectivement 75.9 ans et 82.9 ans en moyenne nationale. La mortalité prématurée reste anormalement élevée puisque un tiers des habitants de cette région meure avant 65 ans, contre un quart au niveau national.

Rémi Pellet, «Questions et propositions introductives», p.49

Je ne suis pas sûre de me représenter cette statistique: cela doit vouloir dire je suppose que sur les cinq cent mille morts par an en France, un quart a moins de soixante-cinq ans, ce qui inclut les bébés, les morts sur la route, etc.
Mais tout de même, jamais je n'aurais imaginé que cela faisait/ferait un sur quatre. Spontanément j'aurais répondu un sur dix, peut-être.

Joseph Conrad et Stephen Crane

Un exercice de traduction, pour changer. Je reprends des suggestions et corrections de GC, qu'il soit remercié)

Conrad a laissé une évocation très brève, mais très émouvante, de sa dernière rencontre avec Crane, qu’il alla saluer, trois mois plus tard, dans un hôtel de Douvres, le matin même du jour où le jeune homme, dont la condition était déjà désespérée, s’embarquait pour le continent et pour la Forêt Noire — où l’attendait, en guise d’ultime planche de salut, une de ces maisons de repos qui toutes sont décrites en une seule, dans Tristan :

Weiss und geradlinig liegt es mit seinem langgestreckten Hauptgebaüde und seinem Seitenflügel inmitten des weiten Gartens, der mit Grotten, Laubengängen und kleinen Pavillons aus Baumrinde ergötzlich ausgestatelt ist und hinter seinen Schieferdächern ragen tanengrün, massig und weich zerklüftet die Berge himmelan. (Été 203, 264, 268)

Renaud Camus, L'Amour l'Automne, p.163

J'ai trouvé sur la toile cette note que je traduis au fil du texte. La rencontre à laquelle fait allusion Renaud Camus est dans l'avant-dernier paragraphe.

Feuillet sans dates. 1919

Ma rencontre avec Stephen Crane eut lieu grâce à l'entremise de M. Pawling, associé dans la maison d'édition de M. William Heinemann.

Un jour M. Pawling me dit: «Stephen Crane est arrivé en Angleterre. Je lui ai demandé s'il y avait quelqu'un qu'il souhaitait rencontrer et il a cité deux noms. L'un des deux était le vôtre.» A l'époque, je venais juste de finir, comme le reste du monde, La Conquête du courage. Le sujet de ce récit était la guerre, du point de vue des émotions individuelles d'un soldat. Cet individu (tout au long du livre il n'est pas nommé) était déjà intéressant en soi, mais en tournant l'une après l'autre les pages de ce petit livre qui avait recueilli sur le moment une reconnaissance aussi fracassante la personnalité de l'auteur m'avait intéressé davantage encore. La peinture d'un jeune homme simple et candide devenant pour les besoins de son pays une pièce d'un énorme machine à combattre était présentée avec un sérieux dans les desseins, un sens des enjeux tragique et une imagination dans la force d'expression qui m'avait frappé comme tout à fait inhabituels et dignes d'admiration.

Apparemment Stephen Crane avait conçu une impression favorable de la lecture du Nègre du Narcisse, un de mes livres lui aussi récemment publié. J'étais sincèrement heureux d'entendre cela.

Quand je revins en ville la fois suivante, nous nous rencontrâmes à déjeuner. Je vis un jeune homme de taille moyenne à la silhouette élancée, avec des yeux bleus très calmes et pénétrants, les yeux de quelqu'un qui non seulement a des visions mais est capable de les ruminer en vue d'un but déterminé.

Il avait en effet un pouvoir de vision extraordinaire, qu'il appliquait aux choses de cette terre et à notre mortelle humanité avec une force qui semblait atteindre, à travers les apparences et les formes de la vie, l'essence même de la vérité de la vie. Son ignorance de la vie en général — il n'en avait vu que très peu — ne faisait pas obstacle à sa saisie imaginative des faits, des événements et des hommes pittoresques.

Son attitude était très calme, sa personnalité intéressante dès le premier regard, et il parlait lentement avec une intonation qui, je pense, devait sonnait faux aux oreilles de certaines personnes, surtout américaines. Mais pas aux miennes. Quoi qu’il dît, il faisait entendre une note personnelle, et il s'exprimait avec une simplicité dépouillée qui était extrêmement engageante. Il connaissait très peu la littérature, celle de son pays ou de n'importe quel autre, mais dès qu’il avait la plume en main, il s’avérait, avec le langage, un artiste merveilleux. Puis son don parut au grand jour, et on vit alors que cela dépassait de loin la simple capacité à choisir heureusement ses mots. L'impressionnisme de ses phrases atteignait vraiment les profondeurs au-delà de la surface. Dans son écriture, il maîtrisait parfaitement ses effets. Je ne crois pas qu'il douta jamais de ce qu'il était capable de faire. Mais il me sembla souvent qu'il n'était qu'à moitié conscient de la qualité exceptionnelle de ses œuvres.

Son œuvre fut écourtée par une mort venue trop tôt. Ce fut une immense perte pour ses amis, mais sans doute pas autant que pour la littérature. Je pense qu'il a donné sa pleine mesure dans les quelques livres qu'il a eu le temps d'écrire. Qu'il n'y ait pas de malentendu: la perte fut immense, mais c'était la perte du ravissement que son art pouvait procurer, pas la perte d'une quelconque révélation encore à venir. En ce qui le concerne, qui peut dire ce qu'il gagna ou perdit en quittant ce monde des vivants qu'il savait déployer devant nous selon l'ordre sa propre vision artistique? Peut-être qu'il y perdit peu. La reconnaissance qu'on lui accordait était plutôt languissante et accordée à contrecœur. L'accueil le plus respectueux que ses récit rencontrèrent dans ce pays provient de M. W. Henley dans la New Review et plus tard, vers la fin de sa vie, de feu M. William Blackwood dans son magazine. Pour le reste je dois dire que durant son séjour en Angleterre il eut la malchance d'être, ainsi que dirait les Français, mal entouré. Il était la proie de personnes qui ne comprenaient pas la qualité de son génie et étaient hostiles aux rayonnements plus profonds de sa nature. Certains sont morts depuis, mais morts ou vivants ils ne valent pas la peine qu'on les évoque maintenant. Je ne pense pas qu'il se faisait lui-même aucune illusion à leur sujet: mais son caractère présentait une tendance à la bienveillance et peut-être à la faiblesse qui l'empêchait de se libérer de leurs attentions condescendantes et inutiles, lesquelles à cette époque me causèrent plus d'une irritation secrète quand je séjournais chez lui dans une de ses demeures anglaises. Ma femme et moi préférons nous souvenir de lui chevauchant à notre rencontre pour nous accueillir au portail du Parc à Brede. Né maître de ses impressions sincères, il était également un cavalier-né. Il ne paraissait jamais si heureux et mieux à son avantage qu'à dos de cheval. Il avait pour projet d'apprendre à monter à mon fils aîné, et en attendant, quand l'enfant eut deux ans, il lui offrit son premier chien.

Je rencontrai Stephen Crane quelques jours après son arrivée à Londres. Je le rencontrai pour la dernière fois le dernier jour de sa présence en Angleterre. C'était à Douvres, dans un grand hôtel, dans une chambre avec une large fenêtre donnant sur la mer. Il avait été très malade et Mme Crane l'emmenait quelque part en Allemagne, mais un regard à ce visage dévasté m'avait suffi pour savoir que c'était le plus ténu de tous les espoirs. Les derniers mots qu'il me souffla furent: «Je suis fatigué. Transmets mon affection à ta femme et ton fils.» Quand je me retournai à la porte pour un dernier regard je vis qu'il avait tourné la tête sur l'oreiller et qu'il regardait de tout son désir par la fenêtre les voiles d'un cotre qui glissait lentement à travers le cadre, comme une ombre pâle contre le ciel gris.

Ceux qui ont lu son dernier court récit, Chevaux et le récit Le Bateau ouvert, dans le volume qui porte ce nom, savent de quelle compréhension nuancée il aimait les chevaux et la mer. Et son passage sur cette terre fut celle d'un cavalier chevauchant rapidement à l'aube d'une journée condamnée à être courte et sans soleil.



PS: La description du chien est là (voir l'extrait en fin de billet).
Ainsi la dernière rencontre eut lieu devant "Dover beach".

Le dernier tour de Grégoire IX

C'est au moment précis où l'empereur allait porter le dernier coup que lui parvint la nouvelle de la mort du pape Grégoire IX à Rome. Pour la seconde fois, le pape venait d'arracher au Hohenstaufen exécré une victoire certaine sur Rome. Frédéric II devant Rome avait encore frappé dans le vide: le trépas était le dernier mauvais tour joué à l'empereur par le pape Grégoire.

Ernst Kantorowicz, L'Empereur Frédéric II, p.504

Mauvais augure

Je pense que je ne suis pas superstitieux, mais sur ma carte bleue il y a écrit Hervé Le Tellier, expire en 05/2009, et ça n'est pas très rassurant.

Hervé Le Tellier, Les amnésiques n'ont rien vécu d'inoubliable, p.24

Travers III, chapitre 3, pages 150-151

Dernière mise à jour le 05/11/10. Billet a priori terminé, aux quelques précisions près que je pourrai ajouter le cas échéant.

La première page du chapitre, la page 149, comporte vingt-trois lignes, traits de partition inclus.
Les pages suivantes en comportent trente-six.

La page 150 est encore partagée en trois, le deuxième fil réduit à une ligne, comme le premier, le troisième occupant presque toute la place (36 lignes -premier fil -trait -deuxième fil -trait = 32 lignes). Je ne respecte pas le nombre de lignes, mais je respecte la partition de la page:

moyen de faire autrement?), on sent bien qu'il ne fait pas grand cas du


de l'été indien. Les Parques ne font pas de prédictions. Un zoo à Marianna?


tible et autonome. L'écoulement (signe de l'Eau) se manifeste dans la conduite générale de la vie ; on laisse échapper les chances. La plus grande partie de la surface du monde va se transformer en désert. Enfant, dit Indiana, mon père m'emmenait avec lui dans les Comptoirs, dans les Loges, à travers tout le Deccan. I'm standing still, I'm old, I'm half of stone. "Sir Lovelock", comme l'appelle Le Monde, estime que les populations de la planète se regrouperont autour de l'Arctique, du fait du réchauffement climatique imminent, et se déchireront pour l'espace, sous la conduite de seigneurs de la guerre. J'ai bien aimé le soir aussi. Contentons-nous de considérer un peu plus précisément ici l'occurrence déjà mentionnée du mot or, et nous verrons combien il est difficile de déterminer précisément sa signification. Métastase succède à Zeno dans la charge de poète impérial. Je suis à moitié fait de pierre. Dans Jeux (1913), les lignes mélodiques se démultiplient à l'infini et sembleront errer à l'aveuglette. Giocate, giocate pure : non è di voi che stiamo parlando. Sitôt suggérés, les motifs s'évanouissent, et, comme la balle de tennis, vont ailleurs, dans un au-delà d'où nous reviennent d'autres messages, plus ambigus encore, et plus fugitifs».

Et Marcel Marnat de poursuivre :

Debussy lui-même, un an après une création sombrée dans l'indifférence, crut bon de justifier ce parti pris d'évaporation perpétuelle en reliant intimement les phases de la partition à un scénario très détaillé. MAIS LA PARADE ÉTAIT VAINE : cette présence ensorcelante d'un au-delà qui, à la fin, renvoie la balle, c'est une fois de plus la mort qui triomphe en cette voix étrange. Torturé dans son pays, le moine Tito de Alencar, réfugié en France, se suicide «aux confins désolés d'une cité ouvrière», près de Lyon, après avoir embarrassé ses pairs en leur donnant à voir une image de l'homme qu'il refusaient: l'autre face de l'humanité, cruelle, bestiale, démoniaque. L'acteur qui dans Senso tient le rôle de Franz Mahler, le lieutenant autrichien, avait été trois ans plus tôt, dans

J.R.G. Le Camus et Antoine du Parc, L'Amour l'Automne, p.150

La page suivante se sépare en six fils par le jeu d'appels de note successifs.


pauvre Arnold : sa véritable idole, c'est Hart Crane. Le point culminant a


Non, je ne crois pas, pourquoi? De la femme qui habitait la grand villa


Strangers on a Train, le joueur de tennis qu'un compagnon de voyage qui n'est autre que le diable, manifestement, essaie d'entraîner dans un échange de crimes. L'Argentine, pour sa part, préfère la scie et le couteau électrique.
Justement la veuve de Peron, qui gouvernait grâce aux conseils de son tout-puissant tireur de cartes, a dû quitter le pouvoir, elle aussi, après deux années d'une présidence agitée. Une lettre en plus en moins change tout; le nom s'en va de biais, ce n'est plus moi. Fred*** me fait traduire pour lui


*** Ni Person ni Hugh ****, mais Hughes, Fred Hughes, qui fut des


**** Hugh Person, on s'en souvient, est le "héros", si l'on peut dire, de Transparent Things, roman dont Ronald, à San Francisco, dans Été, se voit offrir un bel exemplaire relié de noir, sous une jaquette argentée; mince volume dans lequel le donateur (que les auteurs appellent "Sandor", sans doute par discrétion, mais en fait, loin d'être un compatriote de Bartok, de Liszt ou de Sandor Wagner, il était d'origine grecque) a glissé, très pertinemment, une carte postale produite par la firme No Comment & Sons et dont le recto est entièrement blanc : NOWHERE, U.S.A. - et à la main : a memento ofyour visit, Love, etc. En son studio des bords du fleuve, dans les quartiers sud de la ville, Indiana lit des écrivains aussi intensément new-yorkais que Whitman et Melville, et il compose de superbes tableaux autour du grand poème de Crane*****, The Bridge.


***** Dans La Chambre, la mère de Jacob est formelle, elle n'a pas une seconde d'hésitation : l'enfant doit sans délai se débarrasser de la chose, il lui faut l'abandonner immédiatement sur la plage, jeter cette abomination — et il la jette en effet, oui, mais il la ramasse subrepticement, dès que l'occasion s'en présente, et la nuit elle est dans sa chambre, comme si de rien n'était. Dans La Promenade au phare la mère de James, elle, n'est pas moins horrifiée que Mrs Flanders (It was that horrid skull again),mais elle

Ibid, p.151

En considérant que les mêmes règles de mise en page que pour la fin d' Echange s'appliquent [1], le jeu va consister à trouver des échos, des règles de passage, entre les fils.
Nous avons vu pour la page 149 que les fils 2 et 3 pouvaient faire référence à des mots du fil 1, mais pas sur la même page: plusieurs pages plus loin. Il semble donc que les échos jouent sur plusieurs pages; c'est pourquoi je vais considérer les deux pages non comme deux pages, mais une seule feuille. (En d'autres termes, quand on a le livre ouvert devant soi, les relations sont à chercher aussi bien de haut en bas (à travers les partitions) que de gauche à droite (p.150 et 151).
Je vais présenter le corps du texte d'un bloc:

moyen de faire autrement?), on sent bien qu'il ne fait pas grand cas du pauvre Arnold : sa véritable idole, c'est Hart Crane. Le point culminant a


de l'été indien. Les Parques ne font pas de prédictions. Un zoo à Marianna? Non, je ne crois pas, pourquoi? De la femme qui habitait la grand villa


tible et autonome. L'écoulement (signe de l'Eau) se manifeste dans la conduite générale de la vie ; on laisse échapper les chances. La plus grande partie de la surface du monde va se transformer en désert. Enfant, dit Indiana, mon père m'emmenait avec lui dans les Comptoirs, dans les Loges, à travers tout le Deccan. I'm standing still, I'm old, I'm half of stone. "Sir Lovelock", comme l'appelle Le Monde, estime que les populations de la planète se regrouperont autour de l'Arctique, du fait du réchauffement climatique imminent, et se déchireront pour l'espace, sous la conduite de seigneurs de la guerre. J'ai bien aimé le soir aussi. Contentons-nous de considérer un peu plus précisément ici l'occurrence déjà mentionnée du mot or, et nous verrons combien il est difficile de déterminer précisément sa signification. Métastase succède à Zeno dans la charge de poète impérial. Je suis à moitié fait de pierre. Dans Jeux (1913), les lignes mélodiques se démultiplient à l'infini et sembleront errer à l'aveuglette. Giocate, giocate pure : non è di voi che stiamo parlando. Sitôt suggérés, les motifs s'évanouissent, et, comme la balle de tennis, vont ailleurs, dans un au-delà d'où nous reviennent d'autres messages, plus ambigus encore, et plus fugitifs».

Et Marcel Marnat de poursuivre :

Debussy lui-même, un an après une création sombrée dans l'indifférence, crut bon de justifier ce parti pris d'évaporation perpétuelle en reliant intimement les phases de la partition à un scénario très détaillé. MAIS LA PARADE ÉTAIT VAINE : cette présence ensorcelante d'un au-delà qui, à la fin, renvoie la balle, c'est une fois de plus la mort qui triomphe en cette voix étrange. Torturé dans son pays, le moine Tito de Alencar, réfugié en France, se suicide «aux confins désolés d'une cité ouvrière», près de Lyon, après avoir embarrassé ses pairs en leur donnant à voir une image de l'homme qu'il refusaient: l'autre face de l'humanité, cruelle, bestiale, démoniaque. L'acteur qui dans Senso tient le rôle de Franz Mahler, le lieutenant autrichien, avait été trois ans plus tôt, dans Strangers on a Train, le joueur de tennis qu'un compagnon de voyage qui n'est autre que le diable, manifestement, essaie d'entraîner dans un échange de crimes. L'Argentine, pour sa part, préfère la scie et le couteau électrique.
Justement la veuve de Peron, qui gouvernait grâce aux conseils de son tout-puissant tireur de cartes, a dû quitter le pouvoir, elle aussi, après deux années d'une présidence agitée. Une lettre en plus en moins change tout; le nom s'en va de biais, ce n'est plus moi. Fred*** me fait traduire pour lui


*** Ni Person ni Hugh ****, mais Hughes, Fred Hughes, qui fut des


**** Hugh Person, on s'en souvient, est le "héros", si l'on peut dire, de Transparent Things, roman dont Ronald, à San Francisco, dans Été, se voit offrir un bel exemplaire relié de noir, sous une jaquette argentée; mince volume dans lequel le donateur (que les auteurs appellent "Sandor", sans doute par discrétion, mais en fait, loin d'être un compatriote de Bartok, de Liszt ou de Sandor Wagner, il était d'origine grecque) a glissé, très pertinemment, une carte postale produite par la firme No Comment & Sons et dont le recto est entièrement blanc : NOWHERE, U.S.A. - et à la main : a memento of your visit, Love, etc. En son studio des bords du fleuve, dans les quartiers sud de la ville, Indiana lit des écrivains aussi intensément new-yorkais que Whitman et Melville, et il compose de superbes tableaux autour du grand poème de Crane*****, The Bridge.


***** Dans La Chambre, la mère de Jacob est formelle, elle n'a pas une seconde d'hésitation : l'enfant doit sans délai se débarrasser de la chose, il lui faut l'abandonner immédiatement sur la plage, jeter cette abomination — et il la jette en effet, oui, mais il la ramasse subrepticement, dès que l'occasion s'en présente, et la nuit elle est dans sa chambre, comme si de rien n'était. Dans La Promenade au phare la mère de James, elle, n'est pas moins horrifiée que Mrs Flanders (It was that horrid skull again),mais elle

ibid, p.150-151 présentées comme une seule

  • premier fil

Nous l'avons vu.

  • deuxième fil

Les Parques ne font pas de prédictions. Un zoo à Marianna? Non, je ne crois pas, pourquoi?

Phrases que l'on retrouve dans Passage p.113. Le début du deuxième fil de ce troisième chapitre reprend cette page :

Les Parques ne font pas de prédictions. Elle n'a pas de liaison avec un wattman. Il n'y a pas de zoo à Marianna. Ce n'est pas la fin de l'été indien. Colomb n'hérite pas des cartes et des secrets de son beau-père. Sur la droite, quelques hommes et quelques femmes à demi nus joignent les mains, inclinant la tête, le dos courbé, ou mettant un genou à terre. Quelques-uns d'entre eux sont encore cachés par une végétation exubérante, de larges feuilles découpées, ou minces, pointues, hérissées, que dominent de hauts palmiers aux troncs penchés et lisses au sommet desquels les palmes s'épanouissent en bouquet, comme un jet d'eau. On ne peut pas se fier à la biographie écrite par son fils, qui diverge d'avec Las Casas sur ce point comme sur beaucoup d'autres, et dont on ne possède d'ailleurs que la traduction italienne, publiée à Venise. (Passage, p.113)

prédiction: le Cancer, signe zodiacal représenté par un crabe (cancer) => horoscope, prédire l'avenir.

Un zoo à Marianna? Non, je ne crois pas, pourquoi?

Selon une autre phrase de Passage, le zoo n'est pas à Marianna: «Les grilles chaque fois longées pour se rendre au zoo, à Marianna, non, à Little Rock, à Mobile, à Texarcana, préparent la conjonction invraisemblable qui s'opèrera si longtemps après.» (Passage, p.35)
«“On dirait n’importe quel petit cirque en tournée à Marianna”, dit W» (Journal de Travers, p.421).

De la femme qui habitait la grand villa rouge située immédiatement au-dessous de la nôtre, directement sur l'avenue de Royat, on disait qu'elle était amoureuse du conducteur du tramway (AA, p.151-153)

L'une des maisons voisines des Garnaudes.
La phrase de Passage p.113 «Elle n'a pas de liaison avec un wattman.» s'oppose de biais à la phrase d' Echange p.24: «Madame de L., d'après lui, était vraiment la maîtresse du wattman.»
Et plus loin: «Le wattman passe cent fois par jour devant la grande villa rouge, étonnamment dépourvue de toute espèce de légende.» (Echange p.96) => légende, etc.

  • troisième fil

tible et autonome. L'écoulement (signe de l'Eau) se manifeste dans la conduite générale de la vie ; on laisse échapper les chances. La plus grande partie de la surface du monde va se transformer en désert.

Le mot "écoulement" se trouve également dans le texte de Marianne Alphant que nous venons de voir.
signe de l'Eau: encore un rapport aux signes astrologiques. Le Cancer est le premier signe d'eau (à rapprocher des Parques).
conduite de la vie, ses chances: futur, prédiction.
La plus grande partie de la surface du monde va se transformer en désert: opposition avec l'écoulement de l'eau (ou conséquence...). Encore une prédiction, une vision du futur. Pour comprendre ce fragment il faut sauter deux phrases et poursuivre (c'est une technique qui force l'attention. C'est dans ce sens que Ricardou a pu dire que disjoindre, c'était lier):

"Sir Lovelock", comme l'appelle Le Monde, estime que les populations de la planète se regrouperont autour de l'Arctique, du fait du réchauffement climatique imminent, et se déchireront pour l'espace, sous la conduite de seigneurs de la guerre.

James Lovelock, théoricien du réchauffement climatique. Lovelock: love + lock.
Agacement de Renaud Camus à voir "Sir" suivi du nom de famille et non du prénom comme il se doit.
Troisième fois que "monde" apparaît en deux pages, en trois sens différent: le monde = la société des hommes («il s'est produit dans le monde»), le monde = la planète («la surface du monde»), le Monde = le journal.
"Sir Lovelock" estime que: c'est une prédiction.
Artique: arc.
se déchireront pour l'espace, sous la conduite de seigneurs de la guerre: on peut y voir ce que pense Camus de l'évolution des incivilités (la guerre de tous contre tous). Pour ma part, je pense à la fin de La Possibilité d'une île (mais c'est une association personnelle, non camusienne).

Enfant, dit Indiana, mon père m'emmenait avec lui dans les Comptoirs, dans les Loges, à travers tout le Deccan.

Robert Indiana. citation de Passage. page à préciser.
Le Deccan : en Inde. Indiana a créé un œuvre d'art intitulée Love (voir le poème qui l'accompagne: premier mot=dent; scull=crâne; lettered scar=la cicatrice en forme de lettres (lettre, et scar= a, r, c, s)).
Love//Lovelock.

I'm standing still, I'm old, I'm half of stone.

poème de Hart Crane. Section, ou chapitre, intitulé "Indiana" dans le long poème The Bridge (le pont de Brooklin).
Troisième apparition, cette fois-ci "souterraine" du mot Indiana: Indiana Etat des Etats-Unis p.149, Robert Indiana, "Indiana" section de The Bridge.
stone = stein = pierre : mot/son générateur.

Contentons-nous de considérer un peu plus précisément ici l'occurrence déjà mentionnée du mot or, et nous verrons combien il est difficile de déterminer précisément sa signification.

Cette fois-ci c'est Locke (Love +Locke). Essai philosophique concernant l'entendement humain Livre III, chapitre IX De l'imperfection des mots, §.17. Déjà cité p.56 en anglais et p.81 (traduction de la p.56).
Une autre référence à ce livre est donnée explicitement p.124 de L'Amour l'Automne: «(Essai philosophique concernant l'entendement humain livre II, chap.XXXII, §15): pour autant que je puisse savoir, ce que j'entends par "rouge" est ce que vous entendez par "vert" => voir le vert p.157-159.
difficile de déterminer précisément une signification: nous venons d'en voir deux exemples, avec "monde" et "Indiana".

J'ai bien aimé le soir aussi.

?? goût de Camus pour l'occident, le crépuscule. Mais la platitude de cette phrase est intrigante: d'où vient-elle?

Métastase succède à Zeno dans la charge de poète impérial.

Métastase : cancer, crabe.
poète impérial: l'empereur Charles VI (Karl, arc) à Vienne (nous avons l'importance de Vienne dans le billet sur les noms du premier fil).
Zeno: zen, nez, camus... (C'est une association classique des Eglogues. Dans Est-ce que tu me souviens?, Camus relève la phrase: «L'adjectif camus présente en effet la particularité de ne pouvoir qualifier, pratiquement, qu'un seul substantif.», d'où sans doute l'importance des nez dans son corpus: Tristram Shandy, Le Nez de Gogol, Lionnerie de Poe,... Par ailleurs, il note qu'il n'aime pas son nom, ce qui permet un lien vers William Wilson (Poe encore): «Je m’étais toujours senti de l’aversion pour mon malheureux nom de famille, si inélégant, et pour mon prénom, si trivial, sinon tout à fait plébéien.»)

Je suis à moitié fait de pierre.

Traduction de la phrase de Hart Crane vue plus haut. Phrase tronquée.

Dans Jeux (1913), les lignes mélodiques se démultiplient à l'infini et sembleront errer à l'aveuglette.

1913 : «13 [...] Qui paraît être dans les Églogues le chiffre de la mort, surtout lorsqu'il est rapproché du 9.» Été, p.21
et plus loin: «En tout cas, ce n'est certainement pas par hasard si La Mort à Venise est publiée pour la première fois en 1913 ; ni si Jeux, de Debussy, est créé la même année.» ibid. et Echange, p.236
se démultiplient à l'infini : comme le texte que nous lisons
sembleront errer à l'aveuglette.: comme les lecteurs...

Giocate, giocate pure : non è di voi che stiamo parlando.

Exergue de Passage. Provient du Jardin des Finzi-Contini. (Le relevé des citations en italien a été effectué par EF).

«Jouez, jouez, ce n'est pas de vous que nous parlons.»: du livre considéré comme une conversation saisie de loin, comme des voix à saisir, chaque discours à reconstituer tandis que se mélangent les sujets de conversation qui nous parviennent simultanément, et qui ne retrouvent un enchaînement logique que par l'écrit, la mise à plat successive.
Travers (en 1978) avait déjà évoqué cette difficulté de retrouver l'enchaînement des conversations une fois rentré chez soi, difficulté que l'on trouve notée dans le Journal de Travers[2],et L'Amour l'Automne reprend cette remarque:

(il faudrait faire des arbres généalogiques de conversations, ou bien des cartes où elles seraient des fleuves, des deltas, des autoroutes, des outes, des chemins vicinaux, des massifs de montagnes avec leurs lignes de crêtes ou de partage des eaux, leurs arêtes secondaires, leurs ravins, leurs vallées perdues, leurs brèche de Roland) (Journal de Travers, p.1034)

Rien n'est plus difficile à reconstituer exactement, pour le journalier, que le déroulement exact de propos de table, à cause de l'excès de logique qu'on est toujours tenté d'y apporter a posteriori, au détriment constant des sombres, mystérieuses ou trop évidentes pulsions qui amènent invariablement certain convive à détourner dans un sens ou dans l'autre, par le moyen d'une de ces phrases totalement artificielles qui n'ont d'autre objet que d'introduire à tout prix, comme par surprise, dans les contextes les plus éloignés, et qui semblent l'exclure, un mot révélateur, improbable et chéri, le cours déterminé des échanges, et de la sous-estimation obstinée de l'erreur, responsable pourtant de si étranges et fidèles aiguillages, du jeu de mots, délibéré ou non, de l'homonymie, du malentendu, du hasard. Tel sujet semble clairement avoir mené à tel autre, qui l'a précédé de longtemps. Les causes et les effets s'inversent, les détours s'oublient, les parenthèses s'annulent, et une tangente abandonnée s'affirme rétrospectivement comme le fil conducteur de discours qui se combinèrent de tout autre façon. Les aléas d'une conversation, croissant avec le nombre des participants, dont les voix, loin de se succéder régulièrement, se séparent, s'isolent, aux embranchement les moins attendus, en sous-groupes de configuration changeante, comme les parties d'un septuor, pour rejoindre ensuite, en ordre dispersé, l'hypothétique trame directrice, délaissée l'instant d'avant, ou d'après, par celles-là même qui l'avaient tissée, sont trop pervers pour la mémoire, qui ne peut qu'en réagencer les différents éléments d'après un montage que sa simplicité même récuse. (Travers, jeudi 25 mars 1976)

Malheureusement (tout le monde en a fait l'expérience) rien n'est difficile à reconstituer comme les cheminements d'une conversation, surtout si l'on a été six ou sept à table : c'est pire encore que les errances de la pensée, que les itinéraires capricieux de la rêverie, que les sautes d'humeur et de couleur des rêves, leurs enchaînements insensés. Quoi donc a mené à quoi? Comment en est-on arrivé à ce sujet-là, à cette image-ci, à cette intonation particulière qui semble inexplicable, et que pourtant l'on garde parfaitement dans l'oreille? Est-il concevable que les effets précèdent les causes, les conséquences les motifs, les suites leurs gestes ou leurs source? (AA, p.70)

On pense également à «Ce que virent mes yeux fut simultané: ce que je transcrirai, successif, car c'est ainsi qu'est le langage.», citation de L'Aleph de Borgès, déjà cité dans Été, p.356.
(On remarque quelques lignes plus haut dans cette page 356 une allusion aux Parques: «Les Parques, à vrai dire, auraient inventé sept lettres, dont toutes les voyelles, et au fils de Nauplios ne seraient dues ainsi que les autres : Cadmus, quant à lui, tout en laissant alpha à sa place, à cause de la signification et de l'importance d'aleph» => «Les Parques ne font pas de prédiction» (voir supra, fil 2), mais inventent les voyelles. On retrouve ici: sept, lettre, Cadmus, aleph.
Cadmus, c'est celui qui se transforme en serpent, j'avais pensé à lui lorsque j'avais rencontré "I'm half of stone": ne sachant pas qu'il s'agissait d'un pont, j'avais pensé à une métamorphose.
=>Importance d'une lecture globale des Eglogues: identifier une citation dans une page, se reporter à cette page, c'est souvent en trouver d'autres autour et éclaircir tout un jeu d'allusions.

Sitôt suggérés, les motifs s'évanouissent, et, comme la balle de tennis, vont ailleurs, dans un au-delà d'où nous reviennent d'autres messages, plus ambigus encore, et plus fugitifs».

contexte de la citation "Giocate...": une partie de tennis. Cette phrase est reprise telle quelle de Eté, page 290.
Son côté vaguement ampoulé me fait penser à un collage à partir de textes critiques. (hypothèse à vérifier).
Le motif, c'est le leitmotiv, l'un des éléments fondamentaux du fonctionnement des Eglogues, ou même de l'œuvre camusienne toute entière: le motif qui revient, identique ou déformé.

À des années d'écart, les mêmes motifs, les mêmes entrelacs de l'appui, etc. Et combien de feuilles blanches, quadrillées, étalées alors, etc. Puis, entre la table et la fenêtre... (Nous y voilà: but my dear, that's what Virginia Woolf is all about...) (La voix est peut-être un peu ironique, légèrement moqueuse, sans plus.) («Le motif est pour moi insignifiant», dit Monet.») (AA, p.14)

Cela reprend une bonne partie de l'incipit de Passage: Virginia Woolf, c'est la répétition des motifs.
La phrase de Monet est donnée pour la première fois dans Eté: « Le motif est pour moi chose secondaire : ce que je veux reproduire, c'est ce qu'il y a entre le motif et moi.», avec sa source: «Cité par Wildenstein, Monet, vie et œuvre. Bibliothèque des Arts.» (Eté, p.329)
Dans L'amour l'Automne, cette phrase de Monet est citée en deux fois, pages 14 et 28: «Ce qui m'intéresse, c'est de rendre ce qu'il y a entre le motif et moi.»

Et Marcel Marnat de poursuivre :

Fausse piste: il n'a pas écrit une biographie de Debussy comme on pourrait le croire à première vue, mais de Ravel...
(Ravel + stein = Ravelstein, pseudonyme d'Allan Bloom dans une biographie romancée (un roman à clé) que lui consacre Saül Bellow (cette précision intervient trop tôt, c'est un délit d'initié: association impossible lors d'une première lecture, puisque nous n'avons pas encore rencontré Ravelstein dans le texte).
On notera, dans le genre Alfred Appel commentateur de Lolita (Humbert Humbert), le redoublement des initiales: Marcel Marnat (toujours "à la lettre").

Debussy lui-même, un an après une création sombrée dans l'indifférence, crut bon de justifier ce parti pris d'évaporation perpétuelle en reliant intimement les phases de la partition à un scénario très détaillé.

Reprise mot pour mot de la page 380 de Eté, page déjà utilisée pour la page 149 de L'Amour l'Automne (cf. "la prolifération référentielle")
Je lis cette phrase littéralement, comme une information. Il s'agit peut-être une citation du livre de Marnat (à vérifier).

MAIS LA PARADE ÉTAIT VAINE : cette présence ensorcelante d'un au-delà qui, à la fin, renvoie la balle, c'est une fois de plus la mort qui triomphe en cette voix étrange.

MAIS LA PARADE ÉTAIT VAINE: non identifiée à ce jour. Présente page 380 de Eté, page déjà utilisée pour la page 149 de L'Amour l'Automne ("la prolifération référentielle").
Au sens premier, dans une explication classique par le sens: la parade était vaine, il n'y avait pas de parade possible, quelque chose (la mort?) était inévitable => retour du destin et aux Parques?
la mort qui triomphe en cette voix étrange. => Tombeau d'Edgar Poe, de Mallarmé
Je songe aussi à Paul Celan à Char: «La mort de Camus : c'est, une fois de plus, la voix de l'anti-humain, indéchiffrable.» (AA, p.94)

Torturé dans son pays, le moine Tito de Alencar, réfugié en France, se suicide «aux confins désolés d'une cité ouvrière», près de Lyon, après avoir embarrassé ses pairs en leur donnant à voir une image de l'homme qu'il refusaient: l'autre face de l'humanité, cruelle, bestiale, démoniaque.

Ce qui est bien «la voix de l'anti-humain.»
la torture: thème également présent page 380 d' Eté.
moine brésilien: Amérique du sud, indien.
source: journal Le Monde, voir Journal de Travers page 77.

Pendant mon séjour à New York, Isabel Peron a été renversée, Max Ernst est mort, Albers aussi. Callaghan a été désigné par les travaillistes pour succéder à Wilson. (Journal de Travers, 5 avril 1976, p.77)

Il s'agit donc d'un écho au début du chapitre («Il s'est produit dans le monde...») et de l'origine de la référence au ministre anglais Wilson.

L'acteur qui dans Senso tient le rôle de Franz Mahler, le lieutenant autrichien, avait été trois ans plus tôt, dans Strangers on a Train, le joueur de tennis qu'un compagnon de voyage qui n'est autre que le diable, manifestement, essaie d'entraîner dans un échange de crimes.

voir: «L'acteur qui tient le rôle du lieutenant autrichien, Frantz Mahler, n'apparaît-il pas, à peu près à la même époque, dans une histoire de joueurs de tennis? Avec un échange de crimes?» (Echange, p.129-130)
et «C'est alors que se situe la courte altercation entre les deux hommes, et qu'il est question, pour la première fois, d'un duel. Puis, ménagée par le général autrichien, qui sans doute méprise le mari, c'est la première rencontre des futurs amants, dans une loge. Après tout c'est sa cousine. Le metteur en scène aurait été guidé, dans son interprétation de la nouvelle originale, par des souvenirs autogiographiques. Lui porte précisément le nom du compositeur dont la musique sera attibuée, tant d'années plus tard, à l'infortunée de l'autre film vénitien.» (Echange, p.139)
tennis, échange : voir deux phrase plus haut;
diable: voir une phrase plus haut, "démoniaque";
crimes: mort, assassinat.
Franz Mahler, Senso = folie et Visconti (Mort à Venise (musique de Gustave Mahler))

L'Argentine, pour sa part, préfère la scie et le couteau électrique.

phrase qui provient de la page 380 d' Eté: «de plus en plus, la torture blanche est pratiquée par les pays vassaux des impérialismes, à l'exception de l'Argentine, qui préfère la scie et le couteau électrique.» (Eté, p.380)
retour à la torture. Comparaison entre les méthodes brésilienne (Tito de Alencar) et argentine.

Justement la veuve de Peron, qui gouvernait grâce aux conseils de son tout-puissant tireur de cartes, a dû quitter le pouvoir, elle aussi, après deux années d'une présidence agitée.

"justement": on vient de parler de l'Argentine. On vient d'en parler doublement: d'une part dans la phrase précédente, d'autre part dans Journal de Travers p.77 (cf. supra).
la veuve de Peron: Isabel Peron quitte le pouvoir le 24 mars 1976.
tireur de carte: José López Rega, ministre, également dirigeant de la Triple A, l'escadron de la mort qui assassinait les membres de l'aile gauche péroniste (source: wikipédia). => torture, mort, assassinat
tireur de cartes: prédiction. Par opposition aux Parques qui "ne font pas de prédiction".

Une lettre en plus en moins change tout; le nom s'en va de biais, ce n'est plus moi.

Cette phrase provient d' Eté page 380, encore. Elle y apparaît en majuscule, et je soupçonne que les majuscules sont la marque de la citation dans Eté (une des marques possibles). Deux pages plus haut, page 378, Eté évoque Cadmus.
Camus, Cadmus ? Renaud, Renault ? Diane, Dyane ? le crabe, celui qui va de travers.

Fred*** me fait traduire pour lui

Information. La note (***) va préciser qui est ce Fred, dont le nom ne se différencie d'un personnage de fiction que par quelques lettres («Une lettre en plus en moins change tout».

  • quatrième fil

*** Ni Person ni Hugh ****, mais Hughes, Fred Hughes, qui fut des

Information.

  • cinquième fil

**** Hugh Person, on s'en souvient, est le "héros", si l'on peut dire, de Transparent Things, roman dont Ronald, à San Francisco, dans Été, se voit offrir un bel exemplaire relié de noir, sous une jaquette argentée; mince volume dans lequel le donateur (que les auteurs appellent "Sandor", sans doute par discrétion, mais en fait, loin d'être un compatriote de Bartok, de Liszt ou de Sandor Wagner, il était d'origine grecque) a glissé, très pertinemment, une carte postale produite par la firme No Comment & Sons et dont le recto est entièrement blanc : NOWHERE, U.S.A. - et à la main : a memento of your visit, Love, etc.

Cette phrase se lit littéralement, elle est pure information. Elle prépare ou présente des passages vers Ulysse ou Pessoa via "Person", et vers Nabokov. Love renvoie également à l'œuvre de Robert Indiana, cf. supra. Et une référence de plus aux cartes postales. Notez un Wagner de plus, après Richard et Otto.

Lorsque j'ai dit à Sandor, en juillet, à San Francisco, que j'avais écumé en vain toutes les librairies des Etats-Unis pour trouver un exemplaire de Transparent Things, il m'a donné le sien, qui était une première édition, reliée, avec une belle jaquette argentée. Et dans le mince volume il avait glissé une carte postale, dont le recto était entièrement blanc. Au verso son titre: NOWHERE, U.S.A. Et à la main: a memento of your visit. Love, S.
Été, p.239-240

Cette anecdote apparaît également dans L'Élégie de Chamalières, avec un autre prénom:

Nowhere, U.S.A, lisait-on sur le revers de la carte postale uniformément blanche, au recto, qu'avait glissée Dimitri dans le bel exemplaire, qu'il m'offrait, de Transparent Things, récit des aventures helvètes du pâle Mr. Person.
Renaud Camus, L'Élégie de Chamalières, p.21-22 éditions Sables.

Dimitri est davantage grec, il s'agit peut-être du vrai prénom... (Mais quelle importance? je ne sais pas.)

En son studio des bords du fleuve, dans les quartiers sud de la ville, Indiana lit des écrivains aussi intensément new-yorkais que Whitman et Melville, et il compose de superbes tableaux autour du grand poème de Crane*****, The Bridge.

Phrase qui reprend de nombreux fils de la page: le passage vers Robert Indiana se fait par "Love" dans la phrase précédente;
New York peut renvoyer entre autres à Fred Hughes ;
nous avons déjà vu "Crane" et The Bridge dont une section s'intitule "Indiana";
Hart Crane a écrit At Melville's Tomb (noter le parralèle avec le Tombeau d'Edgar Poe, plus haut);
Melville a habité une ferme nommée Arrowhead (référence dans Passage: «Un autre numéro de la même revue[3] signale que Melville habitait, dans le voisinage de Hawthorne, une ferme nommée Arrowhead, à cause des flèches indiennes qu'on y trouvait parfois dans les champs.» (Passage, p.170-171).
Le biographe de Jean-Pierre Melville est Jean Wagner.

  • sixième fil

***** Dans La Chambre, la mère de Jacob est formelle, elle n'a pas une seconde d'hésitation: l'enfant doit sans délai se débarrasser de la chose, il lui faut l'abandonner immédiatement sur la plage, jeter cette abomination — et il la jette en effet, oui, mais il la ramasse subrepticement, dès que l'occasion s'en présente, et la nuit elle est dans sa chambre, comme si de rien n'était. Dans La Promenade au phare la mère de James, elle, n'est pas moins horrifiée que Mrs Flanders (It was that horrid skull again), mais elle

Référence à deux livres de Virginia Woolf, Jacob's Room et To the Lighthouse. Le passage d'un fil à l'autre se fait sur "Crane", dans un cas nom propre, dans l'autre partie de squelette. Ces phrases sont descriptives de l'action dans chacun des livres et rendent compte d'une remarque faite auparavant: «Curieux tout de même toutes ces têtes de mort, aux premières pages des romans de W. (dans Orlando c'est la tête d'un Maure).» (AA, p.92)
"Virginia" est également le titre d'une section du poème The Bridge.

Notes

[1] voir les dernières lignes de ce billet-là.

[2] journal tenu en 1976, source autobiographique de la série des Travers, publiée en 2007 seulement.

[3] ie, L'Arc.

Travers III - 3 : les noms

Préambule(s) :

Nous parlons aussi des noms propres:
«Ils sont glissants comme les personnages, changeants, furtifs: ils se décomposent et se recomposent ailleurs en permanence.»
Renaud Camus, Journal de Travers, p.1059

Les noms, on ne s'en étonnera pas, tenaient une grande place dans nos conversations, moins d'ailleurs par leur prolifération et leur différence que par l'oubli qu'on avait d'eux, leurs ressemblances, et les confusions éternelles qu'elles engendraient. Ces confusions, ces échanges, faisaient se rejoindre, se chevaucher, se mélanger, dans un temps mythique sans avant ni après, un présent perpétuel et suspendu, les fragments les plus éloignés de la chronique.
Renaud Camus, Échange, p.29


Ce billet est consacré au premier fil du troisième chapitre de L'Amour l'Automne. Il est à lire (de préférence) avec le livre ouvert près de soi.

J'entreprends une explication "à la volée" (listes des références, sources, associations, que nous trouvons ou imaginons lorsque nous nous rencontrons lors de nos lectures suivies, dites "des cruchons"). Il s'agit d'une forme possible des compte rendus toujours promis, jamais réellement fournis, à mes compagnons de lecture.

Je mets ici nos réflexions sur le chapitre III pour deux raisons: d'une part parce qu'il est disponible sur le site des lecteurs et que par conséquent je me sens déliée du respect des droits d'auteur; d'autre part parce que cela fait la troisième fois que nous reprenons ces lignes (en juin, septembre et octobre: visiblement nous avons du mal à dépasser ces premières pages). J'espère ainsi arrêter et clarifier un premier état de la lecture du début de ce chapitre.
Il y en a plus dans ce billet que lors de nos rencontres, d'une part parce que je n'ose pas exprimer oralement toutes mes associations (par exemple, plus bas, tous les noms autrichiens), d'autre part parce que j'arrive aux réunions sans avoir fait toutes les recherches que je souhaitais entreprendre.

Pourquoi avoir tant de mal à dépasser le début de ce chapitre (une fois écartées les excuses de la fatigue de fin d'année et de la coupure des vacances)?
C'est que ce chapitre se présente bizarrement, chaque page coupée par un certain nombre de lignes horizontales qui partitionnent la page en autant de cases plus ou moins hautes, obligeant une phrase à courir sur de nombreuses pages successives quand elle apparaît dans une case d'une seule ligne de hauteur, case que pour ma part j'appelle "fil" — comme un fil d'Ariane que l'on suivrait de page en page, mais aussi comme un filet de voix; l'une des explications symboliques possibles de cette disposition étant une représentation, une spatialisation sur la page de multiples voix, comme une présentation simultanée des voix successives des Vagues par exemple. (Mais cet exemple n'est pas choisi au hasard: la mer et l'univers marin ont une place prédominante dans L'Amour l'Automne.)

Le lecteur est donc tiraillé entre deux stratégies de lecture: suivre chaque fil jusqu'au bout pour descendre au suivant quand il a fini le précédent, remontant alors de plusieurs pages dans le livre; ou tenter de lire chaque page comme une unité.
En pratique, il tend vers une voie moyenne, suivant un fil le temps d'une phrase ou d'une idée, puis reprenant le fil suivant, afin d'avancer si possible dans les pages de la façon la plus régulière possible (autrement dit, à remonter du moins de pages possible à chaque fois qu'il descend d'un fil).

Nous avons tenté les deux stratégies.

Dans ce billet je présente la première, qui consiste à lire les fils comme des paragraphes autonomes.
Le premier fil du chapitre III court de la page 149 à la page 164, en une seule ligne en haut de chaque page. Il est présenté ici en un paragraphe compact, ainsi qu'il est mis en ligne sur le site de la Société des Lecteurs.
Grossièrement nous entreprenons deux tâches, avec plus ou moins de succès: identifier les sources, identifier les associations ou échos qui permettent le passage d'une phrase à l'autre.

Je voudrais montrer comment le passage d’une référence à l’autre se fait par les noms, ou inversement comment les noms sont des pistes pour retrouver les sources. Il s'agit finalement de l'application de la contrainte définie dans Eté: «[...], PAR UN MINIMUM ONOMASTIQUE SERVANT INDIFFÉREMMENT À UN MAXIMUM DE «PERSONNAGES». LE NOM SERA ALORS MOBILE PAR RAPPORT À SON RÉFÉRENT, MAIS IL NE SE DISLOQUERA PAS.». (Eté p.57 - C'est moi qui souligne. Citation issue de l'intervention de Jean-Pierre Vidal sur Robbe-Grillet à Cerisy).

Il s’est produit dans le monde, durant leur voyage (et tandis que, logés chez les uns ou les autres aux États-Unis, toujours entre deux trains, entre deux avions, entre deux occasions de voiture ou de camion, ils n’avaient guère l’occasion de voir la télévision, de lire les journaux ou d’écouter la radio), toute sorte d’événements petits ou grands dont ils prennent connaissance en vrac, à leur retour, et sans avoir la possibilité, bien souvent, d’en reconstituer l’ordre chronologique, ni d’en apprécier correctement l’importance relative. Ainsi Harold Wilson, le Premier Ministre anglais, a-t-il surpris tous les commentateurs, et plus encore les électeurs, en annonçant qu’il quittait le pouvoir*. Bloom a beau citer Dover Beach, dans son anthologie (le moyen de faire autrement ?), on sent bien qu’il ne fait pas grand cas du pauvre Arnold: sa véritable idole, c’est Hart Crane. Le point culminant a donc été atteint hier, juste avant Tristan. Il a caché dans ses pièces son propre nom, un beau nom, William. Le coup partit. Le coup partit. Un revolver à la main, il débouche dans le hall du théâtre. Qu’il est facile et agréable de mourir ! L’ennui c’est qu’il n’y a pas de fauteuil roulant, dans Les 39 Marches — ce n’est pas la seule approximation des Derniers Jours de Roland B.

The tracks of which I speak were but faintly perceptible — having been impressed upon the firm yet pleasantly moist surface of — what looked more like green genoese velvet than anything else. D’ignorantes armées s’affrontent dans la nuit. Certains admirateurs exaltés de Sir Malcolm vont jusqu’à comparer sa neuvième symphonie (ou du moins son Lento final) avec celle de Mahler. Qu’un film ait été projeté dans l’avion, toutefois, c’est ce qu’on a quelque peine à croire: eux en effet ne volaient guère qu’en charter, à cette époque-là.

Renaud Camus, L'Amour l'Automne, p.149 à 164

Reprenons phrase à phrase, ou par unité de sens.

Il s’est produit dans le monde, durant leur voyage (et tandis que, logés chez les uns ou les autres aux États-Unis, toujours entre deux trains, entre deux avions, entre deux occasions de voiture ou de camion, ils n’avaient guère l’occasion de voir la télévision, de lire les journaux ou d’écouter la radio), toute sorte d’événements petits ou grands dont ils prennent connaissance en vrac, à leur retour, et sans avoir la possibilité, bien souvent, d’en reconstituer l’ordre chronologique, ni d’en apprécier correctement l’importance relative. (L’Amour l’Automne, p.149)

Référence sans doute (en pratique, « sans doute » est toujours présupposé, d'autant plus que j'élucubre à pleins tubes, comme dirait GC. Toutes ses hypothèses peuvent être sinon démenties, du moins enrichies. Elles s’additionnent; il est rare que l’une d’entre elles doive être complètement abandonnée, pour une raison tautologique : si l’on y a pensé, c’est que c’était pensable, or le principe des Eglogues est l’association d’idées, le glissement) — référence sans doute, disais-je, au voyage aux Etats-Unis en 1976. voir Journal de Travers p.1050 ainsi que L’Amour l’Automne (noté AA dans le reste de ce billet) p.113 :«Et à Paris, qu'est-ce qui se passe?»

Reconstituer l’ordre chronologique : problème des Eglogues… Qu'est-ce qui renvoie à quoi? La même remarque — «il s'est produit pendant leur voyage…» — peut renvoyer à avril 2004, au retour de Corée (cf. Corée l'absente (pourquoi ce voyage-là? parce qu'il s'est accompli en avion et que le chapitre II fait de nombreuses références à l'Angleterre vue d'avion)).
Cependant, et malicieusement, n'oublions pas le reproche: «Vous attachez sans doute trop d'importance, dans votre analyse, aux dates et aux éléments biographiques.» Echange p.200.

Ainsi Harold Wilson, le Premier Ministre anglais, a-t-il surpris tous les commentateurs, et plus encore les électeurs, en annonçant qu’il quittait le pouvoir *. (AA, p.149)

Harold Wilson : annonce de son départ le 16 mars 1976, départ effectif le 5 avril. Permet de dater précisément "le voyage", sauf que naturellement, le voyage pourrait avoir eu lieu a une autre date: l'important est d'avoir trouvé un élément réel, de la vraie vie (par opposition à la littérature) liant Harold, Wilson, 1976, cancer (crabe), folie (maladie mentale), mort: autrement dit tout ce qu'aurait pu inventer Renaud Camus dans une fiction pour faire tenir ensemble différents mots leitmotiv de ses Eglogues. Et cependant le voyage de William Burke et de Renaud Camus a bien eu lieu en mars 1976: coïncidence.

Evidemment, cela fonctionne aussi à l'inverse: c'est parce que Harold Wilson a démissionné que Renaud Camus a choisi Harold et Wilson... Oui et non: William Burke (amant américain de Renaud Camus durant les années 1970) s'appelait William indépendamment des Eglogues, et Poe a écrit une nouvelle sur le double intitulée William Wilson et c'est un Harold qui a écrit sur Crane, et il existe bien deux auteurs du nom de Crane, dont l'un s'appelle Stephen, tandis que le Harold biographe s'appelle Bloom, Bloom et Stephen appellent Shakespeare, soit un autre William...
Ici intervient la fascination des Eglogues: que le réel fournisse obligeamment du matériau, des phrases, qui prennent place sans effort dans la fiction. Il y a réellement (en tout cas pour moi) existence ou création d'un entre-deux, la possibilité d'une vie entre les pages.

récapitulatif: Harold, Wilson.

Bloom a beau citer Dover Beach, dans son anthologie (le moyen de faire autrement ?), on sent bien qu’il ne fait pas grand cas du pauvre Arnold : sa véritable idole, c’est Hart Crane.(AA, p.149-150-151)

Il s'agit d'Harold Bloom (encore un Harold), auteur d'une anthologie The Best Poems of the English Language (2004), qui proclame avoir découvert la poésie à dix ans en lisant Hart Crane.
Hart Crane: apparaît également Stephen Crane. Thème du double. Et "crâne": contient "arc", peut facilement mener à "dent" (autres mots générateurs).
Stephen+Bloom = James Joyce, Ulysses. Bloom introduit une thématique de fleurs (dont Flora Tristan).
«Ne fait pas grand cas» : voir AA p.147: «(D'Arnold, Harold Bloom, avec son ssurance habituelle, dit assez drôlement que, longtemps admiré et pour sa poésie et pour son oeuvre de critique littéraire, il n'était très bon ni à l'un ni à l'autre.)».
Matthew Arnold : auteur de Dover Beach, qui a une grande importance dans L'Amour l'Automne (encore un Arnold).

récapitulatif: Harold, Arnold, Bloom, Stephen, Crane.

Le point culminant a donc été atteint hier, juste avant Tristan. (AA, p.151-152)

Mahler à sa femme à propos d'Arnold Schönberg. Cette phrase/cette scène est un leitmotiv des Eglogues depuis Passage.
Tristan et Parsifal sont les deux opéras de Wagner très largement utilisés dans les Eglogues; d'une part à cause de la thématique du nom[1] d'autre part à cause des différentes variantes disponibles de la légende de Tristan: la Folie Tristan de Berne, d'Oxford, etc.
Cela renvoie à l'utilisation de la légende selon Saussure: «Les deux genres de modifications historiques de la légende qui peuvent passer probablement pour les plus difficiles à faire admettre sont 1° La substitution de noms. 2° Une action restant la même, le déplacement de son motif (ou but)» dans Les mots sous les mots p.18 de Starobinski.
Parsifal permettra de glisser vers Perceval, Percival (Les Vagues de Virginia Woolf) et Lancelot (Lance de Nabokov, Lenz de Brüchner).
Enfin, Tristan, c'est l'anagramme de transit (= passage...).

De façon générale, noter l'importance de Vienne et des écoles de Vienne, l'importance de l'Autriche (deux pays: l'Autriche et les Etats-Unis).
Non, cela ne se déduit pas de cette phrase: cette phrase le rappelle à ceux qui ont lu les quatre tomes précédents et L'Amour l'Automne en son entier: Gustav Mahler, Hugo Wolf, Arnold Schönberg, Alban Berg, Ludwig Wittgenstein, Georg Trakl, Sigmund Freud, qui appelleront à leur tour Bertrand Russell, Albert Einstein, Paul Celan, par le biais des correspondances (les lettres échangées aussi bien que les coïncidences).
Ici je décris ce qui se passe quand on lit en reconnaissant les motifs: tout cela est su, on y pense à peine, on n'analyse pas, c'est présent. D'une certaine façon, savoir, c'est ne pas être conscient de ce qu'on sait. Ainsi la lecture est rapide (cette précision pour tous ceux qui me disent effarés: "mais quel est l'intérêt de lire en pensant à tout ça?" Eh bien justement, on n'y pense pas, on sait, on passe dans les mots comme dans des paysages. Ou encore, cela fonctionne comme L'Art de la mémoire: un mot pour ramener à soi tout un univers, une époque, des conversations, une littérature; un nom pour coaguler des noms.)

récapitulatif: Tristan, Wagner, Arnold, Mahler.

Il a caché dans ses pièces son propre nom, un beau nom, William. (AA, p.152-153)

source: James Joyce, Ulysses. Stephen Dedalus parle de William Shakespeare.
Un peu plus haut dans ce neuvième chapitre d' 'Ulysses' apparaît le "What's in a name?", également shakespearien, repris par Joyce. Encore le thème des noms, comme dans Parsifal.
Et Ulysse = Personne, Ulysse qui se cache (hidden) sous le nom de Personne...

Se souvenir de l'exergue: le livre tout entier est consacré à la magie et le mystère des noms : «Names we have, even, to clap on the wind; / But we must die, as you, to understand.» (poème de Hart Crane). soit à peu près: «Nous avons des noms, de même, pour les faire claquer au vent / mais nous devons mourir, comme toi, pour comprendre.» (le "toi" est un insecte.) Et le poème continue: j'ai rêvé que tous les hommes abandonnaient leur nom.

récapitulatif: William, Stephen.

Le coup partit. Le coup partit. (AA, p.153)

Gide. Les faux-monnayeurs. Boris vient de se suicider (Hart Crane aussi s'est suicidé. Et Woolf, et Trakl => autre thème, la mort, avec un sous-thème, le suicide.)
Boris est un nom qui servira souvent (qui a souvent servi dans Travers I et II), c'est un nom de roi fou chez Robbe-Grillet (La Maison de rendez-vous et Projet pour une révolution à New York), ce qui nous amène au fou qui se prend pour un roi chez Nabokov (Feu Pale).
Stephen (Dedalus ou Crane) permet de passer à Boris par le thème du roi: Stéphane veut dire couronné (voir L'élégie de Budapest: Stéphane=Etienne=couronne).

Rentré ici j'ai souligné les passages qui m'avaient intéressé sur le "double" idéologique de Robbe-Grillet tel que décrit par Lucien Dällenbach[2] et bien sûr contesté par Robbe-Grillet lui-même:
«Il ne s'agit pas du tout de doubles de l'auteur, mais de doubles de la narration.»
C'est bien néanmoins une espèce assez incarnée de double qui multiplie les efforts pour faciliter la diffusion des livres et des films du maître, quitte à attirer lecteurs et spectateurs par des pièges et dans des pièges.
Robbe-Grillet fait aussi part, à ma vive satisfaction, de sa fascination pour Nabokov, et particulièrement pour Pale Fire, celle-ci d'autant plus prévisible qu'il a parlé très éloquemment de la figure du roi fou, personnage double par excellence, «car il est à la fois le meilleur représentant de l'ordre et le meilleur représentant du désordre»; et le roi fou le plus représentatif c'est le Boris Goudounov de Pouchkine, «le roi_fou-assassin qui a supprimé le vrai roi pour se mettre à sa place, etc? et qui est à l'origine du prénom Boris qu'on trouve à de nombreuses reprises dans mes petits travaux.
Renaud Camus, Journal de Travers, p.1281

récapitulatif: Boris.

Un revolver à la main, il débouche dans le hall du théâtre. (AA, p.153-154)

Pas encore clairement identifié. La phrase apparaît généralement dans le contexte suivant:

Et toujours la succession interminable des portes, dont le nombre semble encore avoir augmenté depuis la dernière fois... Un revolver à la main, il dévale quelques marches, et débouche essoufflé dans le hall du théâtre. Elle est en train de le traverser en oblique, se dirigeant vers la sortie, au bras d'un inconnu qu'il ne reconnaît pas (sic).
Renaud Camus, Eté p.247

D'après Renaud Camus, ce pourrait être un roman de Robbe-Grillet qui se passe dans un théâtre ou dans lequel se déroule une pièce de théâtre. Suite à ce que je viens d'écrire, je vais feuilleter Un régicide et Dans le labyrinthe.

Qu’il est facile et agréable de mourir ! (AA, p.154-155)

La phrase est tronquée, elle apparaît en son entier dans Eté p.81: «— Orlando! Orlando! s'écrie Roussel en riant, les veines ouvertes, comme il est facile et agréable de mourir!»
Cette phrase apparaît telle quel dans Vie de Raymond Roussel, de François Caradec, mais une source plus "classique" de Renaud Camus est Actes relatifs à la mort de Raymond Roussel, de Léonardo Sciascia - Cahier de L'Herne, 1972.
Source possible, L'Arc n°68 («Il est le premier, à l'exception d'un court texte de présentation, en italiques, du numéro 67 de L'Arc. Structurellement à la même place, dans le numéro suivant, se trouve un article sur La mort de Raymond Roussel.» (Eté, p.129-130)). A vérifier.
Orlando : permet de bifurquer vers Virginia Woolf, (dont le mari s'appelle Léonard (anagramme approximatif de Roland) (+Léonardo Sciascia)); vers Orlando furioso, soit Roland et Renaud, mais aussi Antoine, Tony, etc. via Antonio Vivaldi et à nouveau vers Les faux-Monnayeurs de Gide.
Roussel : suicide. A fourni certains des procédés de Passage, qui se poursuivent ensuite dans les Eglogues, notamment le jeu sur les homonymes et les homophonies. Permettra de passer vers Michèle Morgan (de son vrai nom Simone Roussel), et de Morgan à la marque de voiture, au docteur Morgan de Robbe-Grillet dans Projet d'une révolution à New York, Souvenirs du Triangle d'or, sans oublier les dérivations vers Morvan, roman, etc.

récapitulatif: Orlando, Roland, Woolf, Roussel (Antonio, Léonard, Morgan). (Entre parenthèses, les "secondaires", qui se déduisent moins immédiatement de la lecture de la phrase. Vous remarquerez que je ne liste pas Gide parmi "nom", car il ne fournit aucun dérivé, aucun jeu: de même Joyce ou Nabokov ou Proust.)

L’ennui c’est qu’il n’y a pas de fauteuil roulant, dans Les 39 Marches — ce n’est pas la seule approximation des Derniers Jours de Roland B. (AA, p.155-156)

Auteur : Hervé Algalarrondo => Orlando. Roland Barthes. (L'allusion au fauteuil roulant est expliquée un peu plus loin dans le livre). Le film les 39 Marches se déroule en Ecosse (comme une partie de L'Amour l'Automne); les deux acteurs principaux y tiennent plusieurs rôles (thème du double).
A noter: l'initiale "B". Il y aura ainsi beaucoup de lettres seules dans la suite des pages (cf. la dédicace du livre: "A la lettre").

récapitulatif: Orlando, Roland.

A la fin de la phrase page 55, une flèche -> apparaît sur la page, indiquant que le fil se continue au même niveau (sur la page 156, la première ligne correspond toujours au fil 1, il ne s'agit pas du fil 2 par extinction du fil 1), mais qu'il y a changement de... de sujet, de noms, de paradigmes. Quand le fil est présenté en paragraphe comme ci-dessus ou sur le site de la Société des lecteurs, ce changement est matérialisé par un saut de ligne.

The tracks of which I speak were but faintly perceptible — having been impressed upon the firm yet pleasantly moist surface of — what looked more like green genoese velvet than anything else. (AA, p.157-159)

Landor's Cottage d'Edgar Poe, auteur de William Wilson, nouvelle sur le double et le mal.
Landor = anagramme de Roland.
the tracks : les traces, la trace: le signe, le déchiffrage des signes.
green genoese velvet: déjà rencontré p.82 dans une version étendue (un peu à la façon dont un morceau de musique commence par nous faire entendre toute une phrase avant d'en utiliser quelques mesures): «Les traces dont je parle n'étaient que faiblement visibles — having been impressed upon the firm yet pleasantly moist surface of — ce qui ressemblait, plus qu'à n'importe quoi d'autre, à du velours de Gênes du plus beau vert.» (AA, p.82)
et p.134 : «perspectives gazonnées semblables à du velours de Gênes».
Page 134, la phrase apparaissait dans un contexte de mort, il s'agissait de décrire le parc ou le jardin public où étaient installés des bancs portant le nom de promeneurs morts:

La plupart des bancs, virgule, dans le parc, virgule, arborent de petites plaques de cuivre fixées dans le dossier, virgule, indiquant le nom des personnes qui les ont offerts, point-virgule ; et mentionnant aussi, souvent, celui d'hommes et de femmes dont ils ont (elles ont) [ils ont] pour mission d'honorer la mémoire : promeneurs morts, habitués disparus de ces jardins, familiers en-allés de ces gardénias, de ces arums ou de ces perspectives gazonnées semblables à du velours de Gênes, ombres à venir, spectres en puissance, fantômes alors inachevés [...] (AA, p.134)

Le mot vert n'apparaît pas p.134, mais la mort est omniprésente, tandis qu'il apparaît p.159 ("green") alors que la mort n'est pas citée. Or le vert est la couleur de la mort («C'est Gérald Emerald, de vert vêtu, qui transporte la Mort dans sa voiture. [...] Le vert semble être la couleur de la mort; le rouge celle de la vie» préface de Mary McCarthy à Feu pâle).
D'autre part, Renaud Camus commence par se tromper et à attribuer la plaque où se reflète son crâne (mot générateur déjà vu) à la De Morgan Society sur Russel Square (Morgan, Russell) (voir ici).

récapitulatif: Poe, Landor (William, Wilson) (Poe est si important dans les Eglogues qu'à chaque fois qu'il apparaît il faut penser à Dupin (l'enquêteur, l'interpréteur des signes, celui qui retrace les cheminements de pensée. Passage vers Aurore Dupin, ie George Sand), à William Wilson (le double, la mort, le diable), à Lionnerie (le nez).)

D’ignorantes armées s’affrontent dans la nuit. (AA, p.159-160)

Dover Beach, Matthew Arnold

récapitulatif: Arnold.

Certains admirateurs exaltés de Sir Malcolm vont jusqu’à comparer sa neuvième symphonie (ou du moins son Lento final) avec celle de Mahler. (AA, p.160-162)

Il s'agit de Malcom Arnold.

L'ensemble de ses trois ou quatre phrases reprend un passage des pages 81-82:

Le coup partit. La loge, les couloirs, l'entrée du théâtre. Bax peut être qualifié de génie, évidemment, si on le compare à Arnold. Elle se retourna : ignorantes armées. Les traces dont je parle n'étaient que faiblement visibles — having been impressed upon the firm yet pleasantly moist surface of — ce qui ressemblait, plus qu'à n'importe quoi d'autre, à du velours de Gênes du plus beau vert. (It was grass, clearly.) Orlando, Orlando, comme il est facile et agréable de. Le coup partit : ci-gît Red. (AA, p.81-82)

Malcom Arnold et Arnold Bax p.82, Malcom Arnold et Gustav Mahler p.161: tout se ressemble, mais rien n'est totalement identique.
On remarquera la construction parallèle de Bax, un génie comparé à (Malcolm) Arnold (p.82); et Crane, un génie comparé à (Matthew) Arnold (p.149).
Red = jeu sur raide (mort) , mais aussi «La couleur complémentaire du vert est le rouge.» Mary McCarthy opus cité. (Le rouge est présent dans Passage sous les espèces de Marnie, le rouge est alors couleur de l'hystérie et de la mort.)

récapitulatif: Arnold, Bax, Mahler.

Qu’un film ait été projeté dans l’avion, toutefois, c’est ce qu’on a quelque peine à croire : eux en effet ne volaient guère qu’en charter, à cette époque-là. (AA, p.162-164)

Retour sur l'hésitation du départ: 1976 ou 2004? 1976, car nous sommes sûrs qu'un film a été projeté dans l'avion en 2004 au retour de Corée (au moins Troy avec Orlando Bloom, je le sais par confidence).
Cette dernière phrase permet à la fois de faire un lien vers la fin du chapitre II «sous-titré _ _ _ _ _ mais à cause de la lumière qui afflue à présent à travers un nombre croissant de _ _ _ _ _ les lettres sur l'écran sont de plus en plus» (AA, p.148) qui décrit l'effacement du sous-titrage du film au fur à mesure que le soleil se lève et envahit la carlingue et de boucler sur le début du paragraphe (qui est aussi le début du chapitre): «Il s’est produit dans le monde, durant leur voyage...»
Cette dernière phrase permet à la fois d'inscrire le passage dans la continuité du livre et d'en faire une unité cohérente, close sur elle-même.


Synthèse et conclusion, a demandé un cruchon. Je ne sais que dire. Nous avons là une liste, un catalogue, de la plupart des noms générateurs dans L'Amour l'Automne (il manque au moins les composés autour de stein, berg, stern, gold (pierre, montagne, étoile, or (dérivé en monnaie)), composés à connotation juive autant qu'allemande).
Sans parler des allusions souterraines, nous obtenons directement Arnold, Bax, Bloom, Boris, Crane, Harold, Mahler, Orlando, Roland, Stephen, Tristan, Wagner, William, Wilson. Les auteurs de référence sont Poe, Gide, Nabokov, Virginia Woolf.

Une hypothèse serait que la disposition des phrases sur la page, une ligne en haut de chaque page, irrigue, commande, oriente, les autres lignes et thèmes de la page. Cette idée provient de la lecture de Journal de Travers: quand Renaud Camus reçoit les épreuves d' Echange, il apporte des corrections afin que le haut et bas de pages de la fin, partitionnées elles aussi (mais en deux seulement), se correspondent comme il l'entend: le haut et le bas se répondent, il y a des rapports, des échos, entre l'un et l'autre.

Puis je me suis relevé, tandis qu'il dormait, pour inspecter d'un peu plus près les nouvelles épreuves. Hélas, les deux textes, dans les cinquante dernières pages, ne coïncident toujours pas. La dernière fois, celui du bas était en avance sur celui du haut — une dizaine de lignes ont été ajoutées à ce dernier: c'était trop, et maintenant c'est lui qui est en avant sur l'autre. Mais, à ce stade, on ne peut plus rien faire. (Journal de Travers, 8 juillet 1976, p.681).

Puis j'ai parlé plusieurs fois au téléphone avec René Hess au sujet des épreuves d' Echange, et nous avons décidé finalement de supprimer six lignes au texte d'en haut afin de tenter une nouvelle fois de rétablir l'équilibre entre celui du haut et celui du bas, renonçant par là même aux lignes rajoutées en bas trois jours plus tôt, selon une correction modeste qui portait seulement sur les deux dernières pages. (Journal de Travers, 12 juillet 1976, p.696).

Les exemplaires d' Echange était là, je pouvais passer les prendre. [...] sur la dernière page figure bien les trois textes. Malheureusement cette dernière page est une page de gauche, ce qui fait paraître un peu bizarre que le texte du milieu s'interrompe brusquement — plus bizarre, en tout cas, moins heureux, plus contrived que s'il s'agissait d'une page de droite. La page de droite, en l'occurrence, n'est même pas blanche: on peut y lire l'avertissement quant à la provenance de certaines parties du texte, ce n'est pas très joli. Mais les dégâts auraient pu être plus graves. (Journal de Travers, 24 août 1976, p.932).

Or lors de ma lecture d' Echange, je n'ai rien remarqué de tel (lecture en 2003, j'en savais tout de même moins qu'aujourd'hui). Donc il est tout à fait possible que ce même phénomène, cette même construction, doive être cherchée dans ce chapitre III.
Ce sera l'objet des deux billets suivants.

Notes

[1] A la suite de la remarque de Philippe[s] dans les commentaires, j'ajoute les dérivations trouvées dans Journal de Travers: «Après la création de Parsifal [FOL PARSI, PERCEVAL (LE PREMIER MINISTRE ASSASSINÉ, SON FILS LE FOU DE BATESON)], PERCIVAL (DES VAGUES), «GONE TO INDIA», LES PERCY (DE SYON HOUSE, DUCS DE NORTHUMBERLAND -> KEW, CANALETTO, ETC. /// LOHENGRIN (SON FILS)] (1882), Wagner [VAGUES, LES VAGUES (-> PERCIVAL), NERF(S)) / AGEN, ANGER(S), DANGER, VENGER, WRANGLER('S) / OTTO WAGNER ->OTTO], n'envisage plus d'écrite d'autres opéras. Son fils, Siegfried veut être architecte.» (Journal de Travers, p.1214)

[2] voir ici.

L'oncle

C'est là que son mari se loge une balle dans le crâne, en 1930, pour des raisons qui ne sont jamais vraiment expliquées, mais dont on se fera sans nul doute, plus tard, une ou plusieurs idées claires.
Denis Duparc, Échange, (1976) p.57

D'autant plus qu'elle contredit avec toute la violence désirable, les mots ordonnant la réalité tout autant que le contraire, un des caractères les plus constamment attribués et reprochés aux achriens (comme aux Noirs leur ignorance, aux pauvres leur saleté, aux Portoricains ou aux Algériens immigrés le taux de criminalité parmi eux, aux juifs leur paranoïa, quand ce n'est pas aux parqués du Vel. d'Hiv. leur immonde terreur), la tristesse. Ainsi les jardins où ils draguent la nuit, silencieux, furtifs, l'air traqué, sont sinistres, et nul ne songe qu'ils le seraient à moins, terrains de choix des virées et des rafles policières, des indicateurs et des racketteurs de tous bords, munis ou non de couteaux à crans d'arrêt, de barres de fer ou de chaînes de bicyclette, pour ne rien dire des moralistes qui rouent de coups un isolé, dans l'indifférence totale des gardiens de l'ordre, et le laissent à moitié mort dans l'un des coins les plus obscurs, là où les fourré sont le plus dense. Pour dissuader un fils de s'abandonner à ses coupables instincts, l'une des prédictions favorites des parents, c'est qu'il sera malheureux, comme s'il était de l'essence de l'homosexualité d'impliquer le malheur. Après quoi ils le rejettent plus ou moins complètement, le traitent en paria, ne veulent rien savoir de sa vie dont tous les aspects sont nécessairement rongés par celui-ci comme par un cancer, lui montrent à chaque occasion à quel point il a détruit la leur, ou bien, vieille école, le forcent à se marier, s'assurant ainsi que les désastres annoncés, et chaque jour vérifiés, atteindront deux, trois ou quatre personnes au lieu d'une. Pensez à l'exemple de votre oncle Lucien, je vous en prie : son existence ne s'est déroulée que d'urinoirs publics en hôtels de passe du dernier ordre, de mensonges en chantages, il a mené à la ruine, à cause du scandale, une solide affaire de famille, et finalement on l'a trouvé mort, à la pointe pâle d'un jour d'hiver, à la croisée des allées de son jardin, les bras en croix, la tête renversée en arrière à travers la glace brisée du bassin, mais les yeux grand ouverts encore. Sa femme alors était à moitié folle, et son fils n'a même pas voulu assister à son enterrement.
Jean-Renaud Camus, Denis Duvert, Travers, (1978) p.86

L'explication est donnée en 1981, dans Journal d'un voyage en France. Combien de lecteurs l'ont-ils vue à l'époque?

J'écris ceci devant la maison du Grand-Pré, dans les environs de Thiers, où j'avais espéré trouver mon oncle Jacques, qui ne s'appelle pas Jacques, et qui n'est pas du tout mon oncle, sinon par plusieurs alliances.
Je ne l'ai rencontré que trois ou quatre fois et ne suis guère venu ici plus souvent. Pourtant sa maison et lui tiennent une grande place dans mes rêves, mes insomnies et mon folk-lore intime, par tous les récits et les images plus ou moins véridiques qui se rattachent à eux.
Jacques a toujours vécu ici, avec sa mère et un ami que tout le monde appelait Willie. Mon père et mon frère faisaient sur eux des plaisanteries que sans doute on leur retourne avec joie, aujourd'hui, à mon sujet. Willie est mort, la mère est morte, et Jacques habite désormais cette grande maison dont il a hérité parce qu'il était l'aîné, et bien que son frère cadet soit marié et père de dix enfants.
Jacques, jeune homme, longtemps avant de rencontrer Willie, avait pour ami un riche héritier de Thiers qu'il fit épouser à sa sœur, laquelle fut très malheureuse. Cet ami aussi s'appelait Jacques. Vieillissant, il tourna à une excentricité marquée, quoique exagérée sans doute dans ce qu'en rapportaient les uns et les autres. A les en croire, il faisait mettre en face de lui, à table, un couvert pour Louis II de Bavière, objet de sa part d'une véritable idolâtrie. Un domestique marocain, qu'il appelait son secrétaire, était chargé de la mise en scène. L'autre Jacques fut trouvé mort, un matin, à la croisée des allées de son jardin, étendu, les bras en croix, la tête renversée en arrière à l'ntérieur d'un bassin, sous un jet d'eau.
Renaud Camus, Journal d'un voyage en France, (1981) p.120

Le mari de la tante Marie se loge une balle dans le crâne, en 1930, pour des raisons qui ne sont jamais vraiment expliquées, mais dont on se fera sans nul doute, plus tard, une ou plusieurs idées claires (pp. 57-58).
Jean-Renaud Camus, Denis Duvert, Été, (1982) p.21

D'ailleurs mon oncle, lorsqu'on voulut le doter d'un conseil judiciaire, s'écria : — Ce n'est pas parce que je m'amuse à imaginer, de temps en temps, que je suis Louis II de Bavière, que je suis incapable de gouverner le royaume !
Ibid, p.291

La légende est reprise p.306 de L'Amour l'Automne :

( Le mari de la sœur de ma mère avait un frère qui fit épouser à sa sœur son amant, lequel habitait Thiers, se prenait plus ou moins pour Louis II de Bavière, eut plus tard pour "secrétaire" un jeune Marocain, était très riche et fut retrouvé mort un jour d'arrière-automne dans son jardin en terrasse, à la croisée de ses allées, la tête rejetée en arrière dans le bassin gelé, son crâne ayant brisé la glace.)
J.R.G. Le Camus & Antoine du Parc, L'Amour l'Automne, (2007) p.306

On remarque l'usage étendu du terme d'oncle (le frère d'un oncle par alliance peut-il réellement être considéré comme un oncle, et que dire du mari de la sœur d'un oncle par alliance?), qui permet de parsemer le texte d'allusions à un "oncle" comme s'il s'agissait d'un seul, alors qu'il y en a deux, le premier à peine un oncle, le second pas du tout.
Les allusions prennent de multiples formes, il s'agit le plus souvent d'allusions au jeune Marocain ou à la folie du mari qui se prend pour Louis II (et se prendre dans sa folie pour un autre fou est un dédoublement qui ne manque pas de sel).

Lecture suivie de L'Amour l'Automne - p.123 à 133

Hier était la x-ième édition des cruchons, ainsi nommés parce que nous nous réunissons au Petit Broc (206 boulevard Raspail) le premier vendredi de chaque mois pour lire et déchiffrer L'Amour l'Automne [1].

Généralement nous lisons une dizaine de pages, avec force interruptions, rires et digressions. Je suis censée faire un compte rendu, sur word, pour les participants. Il a pris tant de retard que c'est devenu le monstre du loch Ness.

Hier Jérémy qui avait amené son portable a saisi à la volée nos discussions. Vous trouverez donc ici un compte rendu mêlant digression et travail. A vous de démêler quoi est quoi. Indice : la première indication concernant L'Amour l'Automne est « p.125 image très dépouillée Antonioni Profession »

J'ajoute que la page 248 d' Été est très utilisée dans ce deuxième chapitre [2] ainsi que des pages de Passage. (J'ajoute l'article d'Oster dont je remarque le titre à l'instant: L'envers et l'endroit, encore une référence au thème de l'inversion.)

Sur une évocation de Laurent Morel, Philippe[s] a trouvé Martine Chevallier jouant Phèdre (âme sensible s'abstenir, c'est du brutal).



Philippe[s] nous transmet également une partition de Boucourechliev intitulée Archipel. Le principe, c'est qu'un archipel n'a pas le même aspect selon le point par lequel on l'aborde. De même, cette pièce de musique possède plusieurs points d'entrée: l'interprète choisit "l'archipel" de notes par lequel il commence à jouer, qui peut être différent d'une fois sur l'autre.
Cela correspond bien au chapitre IV de L'Amour l'Automne, mais aussi au passage dans lequel Renaud Camus reprend les interrogations des spécialistes sur la localisation exacte de l'île évoquée dans Promenade au phare («En fait d'après un autre, il n'y a dans le texte que trois indications déterminantes à ce sujet», p.129) et l'existence d'une carte sans archipel:

(Cependant, il n'est pas tout à fait inconcevable, n'est-ce pas, que dans une maison donnée, mettons, il y ait, ne serait-ce qu'à titre de décoration, ou de souvenir, ou de

,

la carte d'une région du monde où cette maison ne se trouve pas du tout, d'un archipel où cette île n'est pas une île,...
J.R.G. Le Camus & Antoine du Parc, L'Amour, l'Automne, p. 130


Cela rejoint certaines remarques du Journal de Travers sur les cartes:

C'est à devenir fou, de l'espèce de folie où me plonge le Larousse quand ses divers articles se contredisent (parce qu'ils n'ont pas été rédigés par les mêmes rédacteurs, parce que les historiens ne sont pas d'accord, parce que les limites des provinces ont changé, parce que les mêmes noms ne recouvrent pas d'un siècle à l'autre ou d'une décennie à l'autre les mêmes régions, parce que les diverses divisions administratives, départements, provinces, régions, nomes, diocèses, "pays", comtés, cantons, ne se recoupent pas, parce qu'un correcteur était distrait et surtout, surtout parce que la réalité est trop complexe pour nos pulsions classificatoires, pour nos taxinomies désespérées, pour notre besoin d'ordre, pour notre manque de temps, pour le sommeil qui nous vient et les insomnies qui nous guettent.
Renaud Camus, Journal de Travers, p.1135



En réalité, le passage se présente ainsi, entrecoupé de mots générateurs, intéressant pour les lecteurs des Églogues, à peu près illisible pour les autres:

C'est à devenir fou, de l'espèce de folie où me plonge le Larousse quand ses divers articles se contredisent (parce [ARC, CAR, CAR (AUTOMOBILE, VOITURE, AUTO, OTTO, OTHON, JE, L'ÉCART) / PARC, LE PARC, LE PARC DES ARCHERS, JULIO LE PARC ( <-> RAUSCHENBERG, VENISE) / QUE, QUEUE, BITE, SITE, FILE (INDIENNE)] qu'ils n'ont pas été rédigés par les mêmes rédacteurs [ACTEURS RAIDES, BANDÉS, ARC, ETC. / RED, ACTEUR -> (FRED(ÉRIC / CIRÉ/ CITÉ, ETC. ÉRIC XIV) / RED, ROUGE, LU (HIS SINS WERE SCARLET BUT HIS BOOKS WERE RED (HILAIRE BELLOC) / RAID (ATTAQUE SURPRISE)], parce que les historiens ne sont pas d'accord, parce que les limites des provinces ont changé, parce que les mêmes noms ne recouvrent pas d'un siècle à l'autre ou d'une décennie à l'autre les mêmes régions, parce que les diverses divisions administratives, départements, provinces, régions, nomes [NOME, FRANÇOIS DE NOMÉ (MONSU DESIDERIO), NOM, NAME, «WHAT'S IN A NAME?», NEMO, PERSONNE, PESSOA, MASQUE / MONET -> MANET -> MANNERET (MAISON DE RENDEZ-VOUS), MAN RAY (THOMAS MANN, TRISTAN, MORT À VENISE ( -> MAHLER -> KEN RUSSELL / BERTRAND RUSSELL -> WIGGENSTEIN), MÂNE(S)) / RAY CHARLES, MARCEL RAY / RAIE, FENTE, TROU DU CUL, LA RAIE ( -> CHARDIN, CHAR, JARDIN -> PARC) ///MÉSON, MAISON], diocèses, "pays", comtés, cantons, ne se recoupent pas, parce qu'un correcteur était distrait et surtout, surtout parce que la réalité est trop complexe pour nos pulsions classificatoires, pour nos taxinomies désespérées, pour notre besoin d'ordre, pour notre manque [BANQUE, Tank, RANK (OTTO, AUTO, AUTOBIOGRAPHIE, OTHON, L'ÉCART, CAR, CAR, AUTO, OTTO, PALINDROME, PALIMPSESTE, VOITURE), MASQUE ( -> PERSONA, PERSONNE, PESSOA / CASQUE, BSQUE(S), BASQUE) / MARQUE (AUTO -> RENAULT, RENAUD -> DUANE MARCUS), MARC, MARK, MARKUS, MARKUS DENAU / SIGNE, EMBLÈME, TRACE, CICATRICE (SCAR, SCARLET, THE SCARLET LETTER -> MARQUE (LETTRE))] de temps, pour le sommeil qui nous vient et les insomnies qui nous guettent.

Notes

[1] la prochaine fois: 7 mai à 18 heures

[2] à partir de «Le nom d'Auguste fut ajouté, par autorisation spéciale»

Robbe-Grillet lit "La Jalousie"

Maintenant l'ombre du pilier - le pilier qui soutient l'angle sud-ouest du toit - divise en deux parties égales l'angle correspondant de la terrasse. Cette terrasse est une large galerie couverte, entourant la maison sur trois de ses côtés. [...]
Alain Robbe-Grillet, La Jalousie, incipit

L'enregistrement trouvé ou plutôt proposé par Ubuweb a été l'occasion de partir à la recherche de certains passages de L'Inauguration de la salle des Vents. Je rappelle le contexte: le narrateur, Renaud Camus, tente d'imaginer la vie de son ami Rodolfo retourné chez lui au Brésil dans un ranch dans le cerrado. L'évocation de la maison possible fait glisser le texte vers La Jalousie, par association d'images.



[...] de vagues souvenirs de westerns avec un tremblement de jalousie du principal pilier tout cela mélangé à précipitant avec le manque de mémoire sans émettre jamais le moindre jugement de valeur sur l'espèce de galerie entourant la sur trois de ces où ils sont réunis pour discuter des lieux des événements des personnages exactement comme s'il s'agissait de choses réelles de personnages bien vivants dont on s'interrogerait pour savoir ce qu'on aurait fait à leur s'il n'aurait pas été plus judicieux de leur part de [...]
Renaud Camus, L'Inauguration de la salle des Vents, p. 179 (Fayard 2003)

Le tremblement est celui du texte de La Jalousie, dont tous les motifs sont repris plusieurs fois et se chevauchent, sauf un: le plus important, l'accident.
Parler d'un roman, c'est ce que font les personnages de La Jalousie, dans une mise en abyme puisque le roman dont ils parlent et le roman dont ils sont les personnages se situent en Afrique: «Tous les deux parlent maintenant du roman que A. est en train de lire, dont l'action se déroule en Afrique.» La Jalousie p.26

[...] comme dans la jalousie que vient un tremblement il lui revient un tremblement un doute un pilier une ombre un défaut de coïncidence entre l'image entre les images entre les différentes phases de la car il lui revient qu'il que Romano Reynaldo Rolando Orlando Ronaldo Rodolfo Renozinho [...]
Renaud Camus, L'Inauguration de la salle des Vents, p 181

[...] reprend son travail tout à fait comme dans la jalousie c'est toujours une question de tout dépend de la façon dont les personnages sont assis sur la véranda sur la galerie qui entoure la maison sur trois de ces et ils parlent du roman qu'ils viennent de lire tout à fait comme si les personnages appartenaient à la se demandant ce qu'ils auraient fait à leur quelle décision ils auraient prise tout à fait comme dans la vie comme s'il n'y avait pas de comme si ce ruisseau décidément n'était rien comme si la m'existait pas [...]
Ibid., p 229

Rodolfo est mort au Brésil, et les allusions à Robbe-Grillet sont tressées avec celles à deux poèmes de Mallarmé évoquant la mémoire et la mort:

Tombeau
[...]
Qui cherche, parcourant le solitaire bond
Tantôt extérieur de notre vagabond -
Verlaine ? Il est caché parmi l'herbe, Verlaine

A ne surprendre que naïvement d'accord
La lèvre sans y boire ou tarir son haleine
Un peu profond ruisseau calomnié la mort.

et

Le silence déjà funèbre d'une moire

Dispose plus qu'un pli seul sur le mobilier
Que doit un tassement du principal pilier
Précipiter avec le manque de mémoire.
[...]

Ces thèmes entremêlés seront repris dans L'Amour l'Automne dans trois des textes de 937 signes. Le style glisse de Robbe-Grillet à Mallarmé, devenant de plus en plus opaque:

La galerie
Maintenant l'ombre du pilier — le principal pilier qui soutient l'angle sud-ouest du toit — divise en deux parties égales l'angle correspondant de la terrasse, ou plutôt de la large galerie couverte qui entoure la maison sur trois de ses côtés, et dont la largeur est la même dans la portion médiane et dans les branches latérales, de sorte que le trait d'ombre projeté par le principal pilier, malgré son tassement, arrive exactement au coin de la maison mais s'arrête là, précipité par le manque de mémoire, car seules les dalles de la terrasse sont atteintes par le soleil d'automne, le seul dont personne ne songe à se protéger dans l'air déjà frais qui suit le lever du jour, où le chant des oiseaux remplace celui des criquets nocturnes, et lui ressemble, quoique plus inégal, quoique plus inégal, restant à couvert avec le manque de mémoire, quoique plus inégal, sous les panaches de larges feuilles vertes autour de la maison.
J.R.G. le Camus & Antoine du Parc, L'Amour l'Automne, p.323 (P.O.L. 2007)

La mémoire
Maintenant l'ombre du principal pilier — le pilier qui soutient l'angle sud-ouest du toit — divise en deux parties égales l'angle correspondant de la large galerie couverte qui entoure la maison sur trois de ses côtés, et dont le silence est le même dans la portion médiane et dans les branches latérales, de sorte que de sorte que le tassement du principal pilier, précipité avec le manque de mémoire sur les dalles de la terrasse atteintes par le soleil du matin (le seul dont personne ne songe à se protéger dans l'air déjà frais qui suit le lever du jour), remplace celui des criquets nocturnes, et lui ressemble, quoique plus inégal, irradiant un sacre, restant à couvert avec le manque de mémoire sous les panaches touffus de larges feuilles vertes qui entourent la maison sur trois de ses côtés, où le désordre, mal tu par l'encre même, a maintenant pris le dessus, car les parcelles sont situées plus en amont.
Ibid., p.343

Le sacre
Maintenant le silence du principal pilier — le pilier qui soutient l'angle sud-ouest du toit — divise en deux parties égales l'angle correspondant de la large galerie couverte qui entoure la maison sur trois de ses côtés, et dont la largeur est la même dans la portion médiane et dans les branches latérales, de sorte que le tassement déjà funèbre d'une moire, irradiant un sacre, précipité avec le principal pilier sur les parcelles les plus anciennes qui sont situées plus en amont, remplace déjà, dans l'air presque frais qui suit le lever du jour, le chant des oiseaux nocturnes, et lui ressemble, irradiant un sacre, mal tu par l'encre même, quoique plus inégal, restant à couvert plus en amont, avec le manque de mémoire, sous les panaches mal tus de larges feuilles vertes, qui entourent la maison sur trois de ses côtés, où le désordre déjà funèbre, quoique plus inégal, irradiant un, a maintenant pris le dessus.
Ibid., p.350

Le cadavre d'un Noir

Même si, de son vivant, le nègre n'était en Amérique qu'un cireur de bottes à Harlem, un chauffeur de locomotives, une fois mort il encombre presque autant de terrain que les grands, les splendides cadavres des héros d'Homère. Cela me faisait plaisir, au fond, de penser que le cadavre d'un nègre occupait presque autant de terrain qu'Achille mort, qu'Ajax mort, qu'Hector mort.

Curzio Malaparte, La Peau, p.33 (Denoël 2008)

10 mars 2009 : le chagrin et le deuil

Sejan exagère un peu : il nous fournit des compte rendus qui sont bien plus longs que la réalité du cours. Vous trouverez chez lui l'intégralité des pages de Barthes dont il a été question ce jour-là.

L'impossibilité d'une bonne vie sans récit mène Barthes à refuser le récit par refus de guérir du chagrin, c'est-à-dire par refus du temps qui passe. Barthes qualifie le chagrin d'immuable et sporadique.

Compagnon a profité de la semaine pour relire Albertine disparue. Il y a trouvé les échos qu'il attendait. Le narrateur se rappelle d'Albertine comme une multiplicité de moi, une pluralité : il lui faut faire son deuil d'une multiplicité d'Albertine.

Pour que la mort d’Albertine eût pu supprimer mes souffrances, il eût fallu que le choc l’eût tuée non seulement en Touraine, mais en moi. Jamais elle n’y avait été plus vivante. Pour entrer en nous, un être a été obligé de prendre la forme, de se plier au cadre du temps ; ne nous apparaissant que par minutes successives, il n’a jamais pu nous livrer de lui qu’un seul aspect à la fois, nous débiter de lui qu’une seule photographie. Grande faiblesse sans doute pour un être de consister en une simple collection de moments ; grande force aussi ; il relève de la mémoire, et la mémoire d’un moment n’est pas instruite de tout ce qui s’est passé depuis; ce moment qu’elle a enregistré dure encore, vit encore, et avec lui l’être qui s’y profilait. Et puis cet émiettement ne fait pas seulement vivre la morte, il la multiplie. Pour me consoler ce n’est pas une, ce sont d’innombrables Albertine que j’aurais dû oublier. Quand j’étais arrivé à supporter le chagrin d’avoir perdu celle-ci, c’était à recommencer avec une autre, avec cent autres.
Marcel Proust, La Fugitive, Pléiade Clarac t3, p.478

La mémoire involontaire est source de douceur mais la pluralité d'Albertine est source de douleur.

Barthes décrit une autre durée, insusceptible d'aucune mémoire narrative, une durée tassée, insignifiante.
Le deuil est un paysage plat et morne. C'est le temps des Fleurs du Mal, le temps du spleen.
Starobinski dit à propos de Baudelaire que la mélancolie est une condamnation à vivre, c'est la durée indéfinie du temps présent.
Chez Baudelaire cela prend la forme de deux délires: ne pas pouvoir mourir ou être déjà mort et découvrir que ce n'est pas différent de vivre (fantasme d'une survie sans fin). C'est le thème du Juif errants dans les Sept vieillards. Starobinski note qu'il n'y a pas de différence entre ne pas pouvoir mourir ou errer déjà mort: «La toile était levée et j’attendais encore» [1]. ou encore dans Le Squelette laboureur:

Voulez-vous (d'un destin trop dur
Épouvantable et clair emblème !)
Montrer que dans la fosse même
Le sommeil promis n'est pas sûr ;

Qu'envers nous le Néant est traître ;
Que tout, même la Mort, nous ment,
Et que sempiternellement,
Hélas ! Il nous faudra peut-être

Dans quelque pays inconnu
Écorcher la terre revêche
Et pousser une lourde bêche
Sous notre pied sanglant et nu ?

Barthes note: «Pleine mer de chagrin – quitté les rivages, rien en vue.» Cependant, l'idée de sortir de cela serait scandaleuse. A chaque remmémoration de la mère, tout se passe comme si Barthes découvrait son deuil pour la première fois. Commencer à raconter la répétition du deuil et le retour du même serait accepter d'en sortir.

Et pourtant, le deuil se fait quand même.
Le journal de deuil est l'antithèse du récit de vie.
Compagnon va parler de quelque chose dont il n'avait pas prévu de parler: l'irruption de l'autre dans le récit de vie («l'autre étant moi», précise-t-il). Quel effet cela fait-il de se reconnaître comme figurant dans un récit de vie? En effet, "AC" dans le journal de Barthes signifie Antoine Compagnon. Celui-ci a d'abord sauté les quelques pages où il voyait ses initiales. Pourtant se reconnaître est une expérience obligatoire. (C'est pourquoi souvent on attend la mort des autres pour écrire. cf. Proust : a attendu la mort de sa mère pour commencer à écrire.)
Une vie est un récit: que se passe-t-il si ce récit ne cadre pas avec l'histoire qu'on se raconte à soi (self deception)? S'apercevoir dans la mémoire d'un autre, c'est se confronter au miroir de l'autre. (On se souvient du narrateur apprenant la façon dont M. de Norpois a parlé de lui dans les salons, à propos de sa reconnaissance exagérée à l'idée que celui-ci allait parler de lui à Odette).
Il s'agit de surprendre son absence, de se voir quand on n'est pas là. Cela rappelle Henry James écrivant des préfaces à des œuvres de jeunesse sans s'y reconnaître. Il y a une tentation d'éviter cette confrontation. On se souvient de La Chambre claire: la photographie est la preuve que "ça a été". Et pourtant, Barthes découvre une photo dont il ne se souvient pas, il lui est impossible de se souvenir dans quelles circonstances elle a été prise.

J'ai reçu un jour d'un photographe une photo de moi dont il m'était impossible,malgré mes efforts, de me rappeler où elle avait été prise; j'inspectais la cravate, le pull-over pour retrouver dans quelle circonstance je les avais portés, peine perdue. Et cependant, parce que c'était une photographie, je ne pouvais pas nier que j'avais été (même si je ne savais pas ). Cette distorsion entre la certitude et l'oubli me donna une sorte de vertige, et comme une angoisse policière (le thème de Blow-up n'était pas loin); j'allai au vernissage comme à une enquête, pour apprendre enfin ce que je ne savais pas de moi-même.
Roland Barthes, la Chambre claire, p.133-134

Compagnon en vient aux pages où il est cité:

Expliqué à AC, dans un monologue, comment mon chagrin est chaotique, erratique, ce en quoi il résiste à l’idée courante – et psychanalytique – d’un deuil soumis au temps, qui se dialectise, s’use, « s’arrange ». Le chagrin n’a rien emporté tout de suite – mais en contrepartie, il ne s’use pas.
À quoi AC répond : c’est ça le deuil. (Il se constitue ainsi en sujet du Savoir, de la Réduction) – j’en souffre. Je ne puis supporter qu’on réduise – qu’on généralise – Kierkegaard – mon chagrin : c’est comme si on me le volait.
Roland Barthes, Journal de deuil, p.81

Le chagrin est chaotique, le deuil est dialectique. AC généralise: «C'est ça, le deuil». Barthes est malheureux de cette généralisation. (La référence à Kirkegaard: on ne peut parler que du général). Par la suite, Barthes refuse le mot deuil, "trop psychanaytique". Il utilise le mot chagrin.
Proust n'emploie le mot deuil qu'une fois le deuil fini:

Sans doute, ce moi avait gardé quelque contact avec l’ancien, comme un ami, indifférent à un deuil, en parle pourtant aux personnes présentes avec la tristesse convenable, et retourne de temps en temps dans la chambre où le veuf qui l’a chargé de recevoir pour lui continue à faire entendre ses sanglots. J’en poussais encore quand je redevenais pour un moment l’ancien ami d’Albertine. Mais c’est dans un personnage nouveau que je tendais à passer tout entier.
Marcel Proust, La Fugitive, Pléiade Clarac t3, p.595

Antoine Compagnon fut l'agent de la réduction: celui qui nomme. Une autre personne a eu le même rôle: Claude Maupomé, notée Cl. M. (présentatrice de l'émission Comment l'entendez-vous sur France Musique). Elle réduisit également le deuil, en répondant «C'est peut-être prématuré» à l'idée de Barthes d'effectuer un travail à partir des photos de sa mère: cette réponse sous-entend que le temps va passer, et cette idée fait réagir Barthes: «toujours la même doxa», note-t-il. Il refuse le temps qui passe.
Et pourtant irrémédiablement le deuil se fait, par étapes. Le chagrin n'est plus que des moments, mais devient un état. Il est toujours là comme une pierre, «le deuil prend son régime de croisière».

Le second deuil commence avec la lecture de Proust. Barthes a hâte (irruption du temps) d'écrire un livre sur la photo et sur sa mère. Il lui faut intégrer le chagrin à l'écriture. C'est l'accession du chagrin à l'actif. Il s'agit de transformer le chagrin du deuil en acte de volonté.


3 mars 2009 - Parlons de Barthes

Compagnon a expédié le fil de son cours pour passer à ce qui lui tenait à cœur: les livres posthumes de Barthes qui viennent de sortir.
Je peux comprendre qu'il soit ému. Je peux comprendre la détresse qu'on éprouve à mesurer celle de quelqu'un qu'on aimait et qu'on se reproche de n'avoir pas perçu quand il était encore temps d'être présent. Cependant, cependant... Qu'est-ce que ça venait faire là?


Reprenons: trois points d'attache chez Stendhal qui permettent d'avoir le sentiment que le temps s'est immobilisé, qu'on est le même aujourd'hui qu'hier: la mort de la mère, le régicide, le premier amour.

Il y a autre chose : la lecture des romans écrits par son oncle, qui lui ont fait décidé de devenir écrivain («Je sens cela aussi vivant en 1835 qu'en 1794» : la remarque reprend toujours la même structure. (voir chez sejan).

Stendhal décide donc à ce moment-là de vivre à Paris comme Molière (ie., écrire et vivre avec une actrice).

Mais surtout, dissimulation. Difficulté à parler sur ce qu'on aime.
Barthes dans son dernier article interrompu par son accident écrivait «on échappe toujours à parler de ce qu'on aime». Certes, il écrivait pour contredire ce jugement, et d'ailleurs, Stendhal a réussi à écrire son amour de l'Italie.

A la fin d' Henri Brulard, Stendhal évoque le plaisir de l'opéra pour dire son impossibilité d'en parler: il ne lui reste de la représentation que la dent en moins de la chanteuse Caroline. => Il est impossible de raconter de faire un roman.
La bataille du Tessin, l'arrivée à Milan: toujours le bonheur est impossible à décrire. Impossibilité du récit. Stendhal propose de le raconter et que nous sautions cinquante pages, sauf que le livre s'arrête!
=> impuissance à dire le bonheur de l'Italie. Si l'on revient non bredouille de la chasse au bonheur, alors on atteint l'indicible.
Car en faire une histoire, ce serait faire de l'emphase, manquer d'ironie.
Ainsi, le récit épisodique est aussi un choix: il permet d'éviter de devenir emphatique.

Ne pas se prendre au sérieux est une décision qui remonte aux années de jeunesse. Durant ses années de formation, Stendhal a été marqué par Rousseau (l'emphase), Vigny (le poète), Chatterton (le génie). Il n'a pas changé de modèles, mais souhaite évité l'emphase de Rousseau. Contre cela il choisit l'ironie.

(A l’emphase et à l’importance près (self importance) ce journal a raison.)
Ce qui marque ma différence avec les niais importants du journal et qui "portent leur tête comme un saint-sacrement", c’est que je n’ai jamais cru que la société me dût la moindre chose.
Henri Beyle, Vie d'Henri Brulard

Stendhal qualifie Chateaubriand de "roi des égotistes".
Stendhal s'élève donc contre l'emphase de ceux qui font de leur vie un récit. Dans Brulard, il explique qu'il a écrit Le Rouge et le Noir dans un style bâclé pour combattre l'emphase.

Voltaire: puérilité emphatique.
d'où le comte Mosca: ne se prend pas au sérieux. Séduit ainsi la comtesse. (à comparer avec la self importance de Roquentin dans La Nausée).

Roland Barthes

Ici transition vers Barthes que je n'ai pas notée tant elle m'a paru artificielle. J'ai noté des édifices, mais chez sejan je relève des précipices: ???

Toujours est-il que le thème du souvenir et des anamnèses nous mène à Barthes, dont on vient de publier Voyage en Chine et Journal de deuil, écrit en 1977, recueillant les traces du chagrin intime (non destiné à être publié) de Barthes à la mort de sa mère.
J'ai noté en finir avec Roland Barthes: est-il possible que Compagnon ait dit ça, ou n'est-ce que mon résumé d'une phrase du genre: «on vient de publier les ultimes papiers de Roland Barthes?»

Le voyage en Chine de Barthes a eu lieu en 1974.
Le Journal de deuil date de 1977. (Antoine Compagnon a soudain l'air fatigué et empli de regrets:«c'est une expérience éprouvante de découvrir la profondeur de la dépression dont souffrait Barthes»).
1/ découvrir un texte de deuil (il y aurait des parallèles nombreux à faire avec Albertine disparue);
2/ découvrir quelque chose qu'on ne connaissait pas de quelqu'un qu'on connaissait.

Le texte de deuil vérifie par l'absurde l'impossibilité d'écrire la vie. L'écrit de deuil refusant la vie ne peut accéder au récit.
La mort de la mère rend possible celle du fils qui écrit à 62 ans: «Ici commence ma mortalité».
Il est impossible de raconter la vie par peur de faire de la littérature. Raconter, c'est accepter le passage du temps. Il y a un lien essentiel entre le récit et le temps.
Refus d'une dialectique narrative qui mènerait à une résolution.

17 février : la honte, la mort, l'amour

Toujours des notes. Le compte-rendu est chez sejan, infidèle dans l'excès inverse: tandis que je retranche, il ajoute. Vous trouverez de longues citations chez lui.

L'homme cherche à vivre sa vie comme s'il la racontait => Moi narratif.
Roquentin: tient cette disposition pour amorale.

Galen Strawson n'est pas d'accord non plus. Car:
1/ On peut se créer une identité autrement qu'en racontant sa vie.
2/ On peut vivre bien sans se raconter.

Quelques oppositions, quelques variations de vocabulaire pour désigner les mêmes concepts.

Il existe deux genres de personnes:
- les diachroniques, qui fournissent un récit narratif, dans le tens de la durée. Leur vie prend la forme d'un récit cohérent et suivie.
- les épisodiques, qui fournissent un récit non-narratif. Leur vie est un patchworck de morceaux détachés.

Antoine Compagnon reprend cette distinction en variant un peu le vocabulaire. Il distingue deux types de récit:
- les récits organiques, présentant un Moi cohérent (Chateaubriand, par exemple). C'est ce que Michel Beaujour, spécialiste de l'autobiographie (Miroirs d'encre, 1980) appelle les autobiographies.
- et les récits épisodiques, présentant un Moi fragmentaire, ce que Michel Beaujour appelle l'autoportrait de soi (Montaigne, Leiris). Ces récits présentent des moments, des incidents. Chaque moment est l'occasion d'une plongée narrative. (Gide leur reprochait d'être des tranches toujours coupées dans le même sens).

C'est l'organic principle, selon le terme de Coleridge qui l'a volé à Schlegel.
Les récits organiques poussent comme un arbre1. Les récits mécaniques sont des romans d'ingénieur, des romans scientifiques, raisonnés. C'est Poe, Baudelaire, etc.

Selon ces différentes définitions, Montaigne, Stendhal, Proust (MSP) sont des écrivains épisodiques (un écrivain diachronique: Dostoïevski).

Stendhal a l'ambition d'écrire un récit, mais ses romans sont des successions d'épisodes (sauf Armance, mais dans Armance il y a un secret). C'est pour cela qu'ils sont si difficiles à suivre, on ne trouve pas la cohérence de Julien ou de Fabrice.

La honte, la mort, l'amour

La semaine dernière, le cours s'était terminé par les trois événements susceptibles d'assurer la cohérence du Moi, au-delà de la fragmentation: la honte, la mort, l'amour. Ces trois événements rappelle qu'on est toujours dans la même histoire.
  • la honte

    Le ruban de Rousseau. La honte arrête le temps. Il n'y a pas de prescription (La prescription suppose qu'on n'est pas identique à ses actes au bout d'un certain temps (Cela rappelle ses écrivains qui ne se reconnaissent plus dans les livres qu'ils ont écrits.)).
    Un livre serait comme un crime qui ne vous lâcherait pas: y a-t-il prescription?

    Chez Stendhal, il y a peu de honte et jamais de remords. Il n'y a pas de reconnaissance d'un Moi permanent.
    Exemple donné la semaine dernière des fautes d'orthographe qui ne font pas honte: Stendhal considère qu'il n'est plus celui qui les a écrites, il est un autre homme.
    Autre exemple: le fiasco avec Alexandrine: absence de honte. Etonné et rien de plus.>


  • la mort

    Montaigne. Les morts permettent de juger la vie. La mort est le bout, pas le but. Quid de l'écriture de vie: un but ou un bout?

    On meurt petit à petit, on perd des dents, des cheveux, etc, ce qui fait que quand on finit par mourir, il ne reste que la moitié ou le quart de soi-même qui doit mourir.

    La mort est aussi l'occasion de montrer qu'on n'a pas changé. Exemple de Stendhal dans Vie d'Henri Brulard. Pendant des années, Stendhal a buté contre le récit de la mort de sa mère.


  • l'amour

    Le temps n'a pas passé, l'amour et la mort indissociablement liés.
    En 1790 (mort de sa mère) comme en 1828 (amoureux), il y a une constante, Stendhal aime de la même manière. Sa ''chasse du bonheur'' n'a pas changé.
    De même, il s'est profondément réjoui à la mort de Louis XVI (il avait dix ans). Ainsi, entre ses dix ans et ses cinquante-deux ans, il n'a pas changé, il est identique dans la chasse du bonheur: l'amour permet une stabilité du moi.




1 : Cela m'a rappelé l'intervention de Christelle Reggiani sur les oulipiens: du framentaire parcouru souterrainement par de l'organique.

séminaire 7 : Henri Raczymow

Ici les notes de sejan.

Henri Raczymow est l'auteur d'une biographie de Maurice Sachs, d'une de Charles Haas, le modèle de Swann, intitulée Cygne de Proust1 et de Bloom & Bloch, une variation sur les héros proustien et joycien2.

Son dernier livre s'appelle Reliques, ce qui convient mal, car c'est un mot chrétien. Il aurait fallu utiliser shmattès qui signifie les restes, ce qui reste, et qui vient de la famille de ??, qui veut dire le nom.%%% Ce livre commence par une photo prise avant ma naissance. Il s'agit d'une de scène de massacre prise en 1939 en Pologne, incompréhensible sans légende. L'exergue est tiré de wi>L'Amant de Marguerite Duras, qui dit qu'on écrit toujours sur le corps mort du monde et sur le corps mort de l'amour.
Le livre est composé de photographies d'éléments disparates choisis parce qu'ils parlaient à l'auteur. Ces éléments sont comme tirés des boîtes à biscuits représentés par Christian Boltanski (tableau qui illustre la couverture). Ce sont des boîtes à souvenirs. Il n'y a pas de logique mais des associations affectives qui se ramènent toutes à la période de la guerre (l'URSS, le parti communiste, la guerre d'Espagne) ou au camp.
Faire ce livre a été une façon d'enterrer ses morts. Plus on vieillit, plus on a de morts à traîner avec lesquels on ne vit pas forcément en paix.
Il s'agit de découvrir et de montrer comment la littérature peut parler de la vie, c'est à dire de l'amour, de la mort, de l'écriture.

Ecrire pour prendre pitié, parce qu'on prend pitié.

Charles Haas était un homme de plage. Un homme de plage, c'est ce que nous serons tous dans deux générations, quand plus personne ne saura qui nous étions en nous croisant sur des photographies. C'est l'homme inconnu sur les photographies de groupe, c'est l'homme qui intéresse Modiano.
Charles Haas aurait dû être préservé de l'effacement par Proust. Mais la littérature échoue à préserver et la figure et le nom. (Dans le cas de Haas, elle a donc préservé la figure).
La littérature ne conserve que les noms propres. Lire un livre, cela ressemble à visiter un cimetière (idée d'ailleurs confirmer par Proust).

Un rêve non interprété est comme un livre non lu, dit le Talmud.

Bartleby, le héros de Melville, est réputé avoir travaillé au bureau des lettres mortes. De même le livre renferme des noms ilisibles.

L'oubli: c'est la mort à l'œuvre dans la vie.
Modiano travaille dans l'espace de l'effacement. Dans ses livres, les adresses et les n° de téléphones sont réels mais devenus caducs. Il y a enquête à mener.

La vocation des photos de famille est la même que celle des livres : sauver les morts. Elles rencontrent le même échec.
Les lettres mortes de Bartleby seront finalement brûlées. Les photos de famille finiront vendues au poids dans les brocantes.

L'histoire sauve le collectif mais piétine les morts dans leur individualité. cf Ricœur.

Finalement, la seule entreprise qui vaille est celle de Serge Klasferd, son Mémorial des enfants juifs déportés de France, qui réussit à mettre en vis-à-vis les photos de milliers d'enfants avec leur nom.
La littérature est à l'histoire ce que le christianisme est au judaïsme, elle sauve l'individu plutôt que la communauté.



1 : Une critique par Michel Braudeau est disponible ici.
2 : Je découvre en vérifiant ces données qu'il est l'auteur de Dix jours polonais, qui est dans mes projets de lecture depuis qu'il est sorti.

Allusions à Travers III dans Le Royaume de Sobrarbe

Je note ici les références à Travers III que l'on voit apparaître dans Le Royaume de Sobrarbre.
Cette indexation permet de (re)constituer une bibliographie, de réunir une liste de sources et d'apercevoir la méthode de travail de Renaud Camus.

On notera au passage que si écrire une page de Travers III prend trois heures, il est finalement rapide d'en lire cinq pages dans le même temps (performance réalisée lors de la dernière lecture en commun de L'Amour l'Automne, vendredi dernier (auxquelles vous êtes invités, il suffit de s'inscrire en commentaire ou de m'écrire)).
Je crois que cette difficulté d'écrire devrait rassurer tous les lecteurs sur leur difficulté à lire: rien de plus normal.

Pour des raisons de mises en page, je ne suis pas complètement l'ordre des pages, mais regroupent citations courtes et citations longues.

. «Cette bibliographie de Woolf (par Hermione Lee), que je lis le soir, est passionnante.» p.36 - le jardin - couple uni.

. «[...] ou de relire Poe parce que j'en ai besoin pour les Églogues.» p.107

. «[...] mais du coup c'est Travers III qui a souffert, et de ce côté-là je n'ai progressé que d' une ligne. Il arrive qu'un seul mot me demande trois heures de recherches...» p.111

. «Pour des raisons essentiellement églogales et "signifiantes", (Bax, Dax, Max, Sachs, Saxe, etc.), j'ai acheté à Toulouse, la semaine dernière, le petit livre de Thomas Clerc sur Maurice Sachs, Le Désœuvré.» p.203

. «Vendredi, à la bibliothèque du Centre Pompidou, où j'étais allé reprendre de vieilles recherches sur Canaletto à Londres, pour les Églogues, [...].» p.304

. «Mes efforts principaux ces temps-ci portent sur le deuxième chapitre Travers III. Il n'est pas rare que toute l'entreprise me semble désespérée, absurde, catastrophique. Mais une nuit là-dessus et parfois moins encore, et voilà que je brûle d'impatience de me colleter à neuf, une fois de plus, avec le monstre (même si je suis horrifié par le temps qu'il dévore).» p.367

. «[...] avec ces maudites Égloguesoù l'on peut avoir à passer trois heures à la seule recherche frénétique d'un seul mot, d'une image, d'un lien, d'un passage. C'est ce qui m'est encore arrivé aujourd'hui, et c'est ce qui arrive pratiquement tous les jours.» p.386

. «Je travaille donc avec plaisir aux Églogues, ces temps-ci [20 août 2005], j'ai commencé le troisième chapitre de Travers III, je dois mettre en forme le journal de l'année 2003.» p.433 - Hussein de Jordanie, son frère.

. «Nous fîmes un petit détour en faveur du hameau de Moran, où notre présence surprit beaucoup; elle eût bien davantage étonné si j'avais pu en exposer les motifs anagrammatiques et pour moi "églogaux".» p.443

. «La lecture de Maurice Sachs (je suis passé du Sabbat, que je n'avais pas lu depuis trente ans, à La Chasse à courre, que je n'avais jamais lu) [...] .» p.489

. «Je m'étais constitué au début de l'année une bibliothèque dans la bibliothèque, "la bibliothèque de Travers", qui réunissait tous les ouvrages, de Poe à Vingt mille lieues sous les mers, de Niemandrose à Wittgenstein, qui se trouvent en résonance avec les Églogues, leur offrent des échos ou constituent la matière même dont elles sont l'écho.» p.513


J'avais oublié que c'était tant de travail, les Églogues. C'est un labeur qui ne me déplaît pas, loin de là, il est parfois très amusant, ou même excitant, mais il demande beaucoup de minutie, et surtout énormément de temps. Hier j'ai passé deux ou trois heures à chercher, dans les précédents volumes, des références à L'Ombre d'un doute, de Hitchcock. S'il y en a, elles sont extrêmement allusives. Georges Raillard me racontait, en 1976 (j'ai retrouvé cela dans le Journal de Travers), que Maurice Roche lui demandait s'il ne trouvait pas que lui, Roche, avait tapé trop fort sur Maurice Nadeau, dans un de ses livres, que Raillard venait de lire :
«Qu'est-ce que je lui ai mis! disait Roche. Tu penses que je suis allé trop loin?»
Raillard ne s'était aperçu de rien. C'est que la violence agressive de Roche à l'égard de Nadeau, qui, à Roche, paraissait frénétique et peut-être exagérée, tout de même, se traduisait en fait, dans son texte, par deux ou trois anagrammes et allitérations - du genre : il n'a d'autre ressource que... etc. -, dont le pauvre Raillard n'avait pas perçu la moindre. Je crains que nos clins d'œil à L'Ombre d'un doute ne soient à peu près du même ordre. Même moi je ne les ai pas retrouvés...
p.27


Décidément, j'avais oublié les conditions de travail très spéciales qu'impliquent les Églogues. Le nombre de contraintes est tel que la progression est d'une lenteur effrayante. Quatre ou cinq heures de travail, hier, m'ont fait avancer d'à peine autant de lignes. Aujourd'hui c'était à peine mieux. Et le comble est que la moitié de ces lignes, plus parfois, ne sont pas de moi, que je ne fais que les chercher dans des livres pour les placer ici et là - mais pas au hasard, Dieu sait !
Nous sommes dans un nœud tristanesque, ces jours-ci : il implique Tristano muore, de Tabucchi, la Tristana de Pérez Galdos (une vieille amie), la vie et les œuvres de Flora Tristan, le Tristan de Béroul, le Tristan de Thomas, la Folie de Berne, la Folie d'Oxford, le Tristan de Mann (avec sorties ou débordements vers La Mort à Venise d'un côté, vers L'île noire et son docteur Müller de l'autre), le Venise de Frederick Tristan, Les Aventures de l'homme sans nom du même, le Tristan de Wagner bien entendu, Venise, Celan, Les Ailes de la colombe, Jacob's Room, etc. Je ne me plains pas, ce travail me passionne, et même il m'amuse. Je pourrais lui donner bien plus d'heures quotidiennes si je les avais, et je le ferais avec plaisir. Mais je suis effrayé que celles que je lui consacre soient si peu productives, en quantité. Pas étonnant qu'il y ait eu un trou de deux ans entre le deuxième et le troisième volume des Eglogues, puis un trou de quatre ans entre le troisième et le quatrième (trou partiellement occupé par Tricks, il est vrai, Buena Vista Park et Journal d'un voyage en France) ! Entre le quatrième et le cinquième volume, nous en sommes déjà à vingt-trois ans d'écart.
Autre contrainte que la pratique me rappelle durement : on ne peut pas voyager, quand on travaille aux Églogues (en revanche il est très nécessaire d'avoir voyagé). Loin de chez soi on peut se relire, on peut se corriger, on peut à la rigueur déplacer certaines phrases, mais on ne peut pas en produire de nouvelles, et surtout on ne peut pas en copier. Le travail impliqué ne peut se faire que dans une bibliothèque, et en l'occurrence ce doit être celle-ci, la mienne.
Du coup je n'ai pas envie de m'éloigner. Il ne faut pas d'interruptions trop longues car la conscience des liens possibles et nécessaires se distend si la mémoire n'est pas réactivée en permanence, si les chemins de traverse, les coursières et les passages souterrains ne sont pas entretenus sans relâche, ne serait-ce qu'en étant empruntés.
p.34 [1]


Pour les Églogues il faudrait acheter encore des livres, beaucoup de livres, une infinité de livres - à commencer par le Tristano muore en italien et le Tristan de Mann en allemand, qui m'ont manqué aujourd'hui même, ainsi qu'un lexique anglo-gaélique (j'ai dû avoir le Mann en allemand, car il y en a des traces dans Travers II; mais je ne sais pas ce qu'il a bien pu devenir). Or ces achats sont impossibles.
p.35


Quatrièmement je ne suis pas content de Travers III. Je rêverais d'un livre qui ressemblerait page après page, sinon au Coup de dés, du moins à de l'Emily Dickinson (quant à la disposition, veux-je dire) — au lieu de quoi on dirait La Phénoménologie de l'esprit (toujours quant à la disposition).
p.104


[...] je voulais absolument envoyer à la P.O.L aujourd'hui, dernier jour de février, pour un "tirage sur papier", le premier "chapitre" de Travers III. Personne ne m'a rien demandé, bien entendu; mais je m'étais moi-même imposé cette contrainte, d'une part afin de montrer à la P.O.L que je travaille pour elle et ne l'oublie pas, en dépit des apparences ; d'autre part par sincère désir et besoin d'observer ce texte touffu autrement que sur un écran d'ordinateur, de pouvoir l'étaler, d'en confronter certains passages, les mettre côte à côte; et troisièmement par affolement de le voir me prendre tant de temps, puisque nous voici à la sixième fin de mois que j'ai cru pouvoir être un terme, pour le travail sur ce chapitre.
Celle-ci n'en sera pas un, pas plus que les précédentes. Au contraire, j'ai l'impression de reculer. Je voulais reprendre entièrement la masse d'écriture existante avant de l'envoyer à Paris, mais je n'y suis pas arrivé. J'ai tout relu jusqu'à la fin, sans doute, mais sans changer grand-chose à la seconde moitié, et rien du tout au dernier tiers, même, sauf quelques fautes d'orthographe. Non que la nécessité d'une refonte ne me soit pas apparue, bien au contraire : mais je n'avais pas le temps de l'entreprendre. Elle devra être massive : rarement pages de moi m'auront-elles fait plus mauvaise impression. C'est elles qui sont massives jusqu'à présent — mille fois trop lourdes, comme une affreusement indigeste pâtisserie. Et quand je dis que la refonte devra être massive, je veux dire qu'elle devra être radicale pour démassifier cet ensemble trop compact.
Je souffre du syndrome inverse à celui de la page blanche : syndrome de la page bouffie, trop pleine, trop serrée, trop dense — non pas trop dense de sens ou de style, hélas, seulement trop dense de mots, de phrases, de signes qui se font signe mais qui sont tellement occupes a cet exercice qu'ils ne sont plus signes de rien. Or leur nombre s'élève déjà à cent trente mille ! Et ces cent trente mille signes ne sont qu' un chapitre sur sept d' un volume sur sept des Églogues! À ce rythme ce volume-ci aurait un million de signes, presque autant que Du sens. C'est une absurdité. Thierry Fourreau m'a dit cette après-midi qu'un roman, de trois cent quatre-vingts pages, qu'il achevait de mettre en page, comptait cinq cent quatre-vingt-dix mille signes. Travers III ne peut pas avoir huit cents pages ! Et surtout pas huit cents pages cette eau, ou plus exactement de cette purée, de cette bouillie.

Le problème est exactement celui auquel nous nous étions trouvés confrontés il y a vingt-cinq ans. Ce texte fonctionne tout seul. Il prolifère de son propre chef, par l'effet de ses propres mécanismes. Par le jeu des associations, des liens, des surdéterminations, toute phrase en appelle trois autres, et bientôt dix autres, cinquante - d'où ce gâteau à étouffer tous les ultimes chrétiens.

Mardi 1er mars, neuf heures du soir. Aujourd'hui j'ai retiré une impression un peu moins mauvaise d'un bref ferraillage avec Travers III. Il m'a semblé qu'il était possible d'alléger cette masse sans la diminuer, par des procédés de mise en page, principalement : beaucoup plus de paragraphes, beaucoup plus de marges, beaucoup plus de blancs, beaucoup de phrases et même de mots isolés ; plus large recours, aussi, à des changements de "styles", au sens informatique de l'expression — changements de "corps", changements de "polices", changements de "règles"...
Mais enfin tout cela, tout cet espace perdu inoculé, ne fait qu'allonger le livre, épaissir le volume... D'autre part je ne me suis battu qu'avec les premières pages, déjà très affinées en comparaison avec les autres - ce ne sont pas elles qui hier et avant-hier m'avaient paru si indigestes.
p.130 - 131


Alors que le temps me manque si cruellement, je viens de perdre trois heures à chercher dans le livre de Catherine Robbe-Grillet, Jeune mariée, une référence aux Gommes qui se trouvait en fait dans le catalogue Alain Robbe-Grillet, le voyageur du Nouveau Roman. C'est une citation du maître lui-même, tirée des Derniers Jours de Corinthe : «Et l'on se demande encore aujourd'hui, près de quarante ans plus tard, quelle raison il peut y avoir pour que le livre se trouve composé en égyptienne... »
C'était le mot égyptienne qui m'échappait - pour Travers III, bien entendu, où Les Gommes a fait soudain une entrée en force. Le même roman était déjà présent en filigrane dans Travers I et II (dans II, en tout cas; pour ce qui est de I, je ne suis pas sûr).
Le travail sur les Églogues obéit à une économie aberrante (que seuls Paul Otchakovsky et la P.O.L peuvent me permettre) : pour écrire ce livre que liront cinquante personnes (et encore, si elles le lisent), il faut passer parfois une demi-journée sur deux ou trois mots, ou même sur un seul, quand il est un lien (égyptienne était un peu décevant, à cet égard).
p.148


[...] j'ai grand besoin d'avoir sous les yeux une version mise sur papier de ce texte de plus en plus compliqué, difficile à envisager dans son ensemble. Thierry Fourreau s'est prêté très complaisamment à l'exercice, la dernière fois (pour le même texte d'ailleurs, mais il s'agissait d'une version plus courte, assez différente). [...]
Je m'aperçois à l'instant que le premier chapitre de Travers III compte à présent plus de cent soixante-dix mille signes, ce qui est tout à fait déraisonnable. Dans la disposition actuelle il s'étalerait sur cent six pages imprimées, et c'est à peine moins fou. Ainsi que je l'ai déjà noté plus haut, et comme je le remarquais il y a vingt ans et plus, le procédé fonctionne trop bien, voilà le problème : il engendre trop de texte, il convoque trop de phrases, il lie ensemble trop d'images, de thèmes, de tropismes, d'inflexions de voix et de sens. Ce volume-ci devant absolument avoir sept chapitres, il compterait, au même rythme, plus d'un million de signes et près de mille pages. Pour tâcher d'empêcher cette prolifération désastreuse, j'ai décidé que les chapitres pairs, deux, quatre et six, seraient traités d'une façon beaucoup plus aérée, et selon une disposition à la Coup de dés. Mais je ne sais pas encore très bien comment cela pourra être réalisé. Je compte faire la semaine prochaine de premiers essais dans ce sens.

En effet, si je ne suis pas parvenu à disposer d'une version complète du chapitre I assez tôt pour l'envoyer à Thierry cette après-midi, je suis tout de même arrivé à ce résultat-là en début de soirée. Bien entendu il s'agit d'une décision un peu artificielle : on décide que c'est fini, voilà tout. À la vérité ce n'est jamais fini. Mais puisque tout travail supplémentaire ne fait jamais qu'allonger le texte, il faut se l'interdire.

Allonger, ou plus exactement augmenter (ce qui a pour conséquence d'allonger) — les interventions ne se situent pas à la fin, mais dans le corps du texte, tout au long de lui : elles ne le prolongent pas, elles le gonflent. Si le travail a été bien fait, on ne peut absolument rien enlever, parce que tout élément présent est porteur, dirais-je, et son retrait entraînerait de gros ou de petits effondrements — lesquels, à leur tour, rendraient la liaison impossible entre certaines parties de l'énorme bâtiment. En revanche tout ajout entraîne des ajouts, parce qu'il doit recevoir toutes les justifications dont il a besoin; et ces justifications sont forcément du texte, des phrases, des mots, des lettres, des signes....
Le schéma le plus courant est celui-ci : une phrase exige (ou du moins je me persuade qu'elle exige) un ajout, qui vient s'inscrire très naturellement à sa suite. Mais cet ajout, justifié en amont, doit l'être aussi en aval — sans compter qu'il a introduit une rupture dans le tissu, et qu'il faut donc rapiécer. De rapiècement en rapiècement on arrive à plus de cent pages pour un seul chapitre, autant dire à la folie.

Du sens compte un million deux cent mille signes. Mais Du sens est extrêmement compact en sa disposition, ce qui fait que ce million deux cent mille signes tient en cinq cent cinquante pages, et c'est déjà beaucoup. Travers III est beaucoup plus aéré : de sorte qu'un nombre inférieur ou comparable de signes implique un nombre très supérieur de pages — or c'est d'autant moins admissible qu'il s'agit ici d'un seul volume dans une série de sept.
p.194-195


La magnifique grande serre aux palmiers, où nous avons longuement marché avant-hier, fait quelques apparitions dans Passage, treize ou quatorze ans après première visite, et trente ans avant la seconde. Celle-ci a pleinement confirmé l'enthousiasme de mes impressions d'adolescence. Nous avons passé dans le parc deux ou trois heures délicieuses, par un temps splendide, marchant de la serre aux palmiers jusqu'à la "Syon Vista", le point de vue sur Syon House, de l'autre côté du fleuve : une perspective et une image dont je me souvenais avec une grande netteté (Canaletto aidant, justement), à quarante-quatre ans d'intervalle ; et de là à la haute pagode chinoise bâtie en 1762 par William Chambers, Ecossais qui était allé à la Chine pour la Compagnie suédoise des Indes orientales et qui était devenu, après son installation à Londres, le maître d'architecture du prince de Galles, futur George III; avec retour (nous, pas Chambers) à la Palm House par la Temperate House", dans le magnifique soir de mai - tout cela parsemé de détours pour voir des rhododendrons ou des canards, des azalées ou des faisans dorés.[2]

Il y eut aussi des stations sur des bancs, au bord du fleuve, et de longues conversations avec des paons. Nous nous sommes trouvés beaucoup de points communs. Les bancs sont encore plus éloquents que les paons, toutefois, car la plupart d'entre eux portent des plaques à la mémoire d'habitués morts, qui pendant cinquante ans et davantage ont aimé ces jardins. La plus émouvante est celle-ci :
In loving memory
ANNE WILTSHER
20.05.51 - 21.02.04
Free to enjoy these gardens forever
Sur la photographie que j'en ai prise, on voit se refléter dans le cuivre poli, tant je me suis appliqué, mon propre crâne.
***
Lundi 9 mai, une heure moins le quart, l'après-midi. J'ai eu la curiosité de regarder sur le Net, par Google, s'il y avait quelque chose à propos d'Anne Wiltsher, qui aimait les jardins de Kew et dont quelqu'un espère qu'elle est désormais libre de les hanter à loisir. Il y a beaucoup. C'était apparemment une historienne féministe, dont le livre le plus souvent cité, paru en 1985, était consacré aux femmes pacifistes au temps de la Première Guerre mondiale : Most Dangerous Women : Feminist Campaigners ofthe Great War. Il est possible qu'elle ait été également l'auteur d'un ouvrage sur la cuisine italienne. Je me demande si le banc où l'on peut lire son nom occupe un emplacement qui lui était particulièrement cher, ou si la plaque a été placée là au hasard.
p.241-243 (Le relevé des allusions dans L'Amour l'Automne est ici.)


Le passage suivant donne des informations sur un poème "maître" de L'Amour l'Automne. Je les copie à titre de culture générale, ces informations n'entrant pas directement dans la composition des Églogues.

Ou bien de m'intéresser de plus près à cet Arthur Hugh Clough dont j'ai découvert grâce au Net des vers que je trouve magnifiques (Children of Circumstance are we to be?), extraits d'une "pastorale de longues vacances", The Bothie of Tober-Na-Vuolich: d'aucuns voient en eux une possible source d'inspiration pour la fameuse évocation des deux armées s'affrontant dans la nuit, à la dernière strophe de Dover Beach. En fait il est plus probable qu'Arnold et Clough, qui étaient de grands amis et avaient été élevés ensemble à Rugby - Arnold pleura Clough dans l'élégie Thyrsis -, tiraient l'un et l'autre leur image de Thucydide, lequel fut traduit en anglais par nobody but Mr Arnold père, Thomas, le fameux recteur de Rugby.
Matthew Arnold :
And we are here as on a darkling plain
Swept with confuses alarms of struggle and flight,
Where ignorant armies clash by night

Arthur Hugh Clough :
l am sorry to say your Providence puzzles me sadly;
Children of Circumstance are we to be? you answer, On no wise!
Where does Circumstance end, and Providence where begins it?
In the revolving sphere which is uppery which is under ?
What are we to resist, and what are we to befriends with ?
If there is battle, 'tis battle by night : I stand in the darkness,
Here in the mêlée of men, Ionian and Dorian on both sides,
Signal and password known; which is friend and which is foeman ?

Thucydide :
«A ceux qui ont participé à une bataille de jour, les choses apparaissent sans doute plus claires et pourtant, loin de connaître tous les détails, ils ne sont guère au courant que de ce qui s'est passé dans leur secteur particulier. Alors, pour un combat nocturne comme celui-ci — et ce fut le seul qui, au cours de cette guerre, mît aux prises deux grandes armées —, comment pourrait-on savoir quelque chose avec certitude ? La lune brillait, il est vrai, et les hommes se voyaient, miais seulement comme on peut se voir au clair de lune, c'est-à-dire qu'ils distinguaient des silhouettes, mais n'étaient jamais sûrs d'avoir affaire à un ami ou un ennemi.»
(Traduction de Denis Roussel, «Bibliothèque de la Pléiade»: il s'agit de la bataille d'Epipoles, pendant la guerre du Péloponnèse.)
p.307-308 Le relevé des allusions dans L'Amour l'Automne est ici.


Dans l'agenda pour 1970, où sont notés rétrospectivement certains des "événements" de 1969 - ce qui laisse une certaine place à l'erreur —, je retrouve à l'instant une feuille arrachée d'un carnet à spirale, que j'ai beaucoup cherchée ces jours derniers dans toute sorte de livres. Elle porte, de la main de W., les trois premiers vers de la fameuse dernière strophe de Dover Beach, d'Arnold :
Ah, love, let us be true
To one another! For the world, which seems
To lie before us like a land of dreams...
Coïncidence, je citais la fin de la même strophe ici même, il y a deux ou trois jours. Tout ce passage m'occupe beaucoup ces temps-ci, en relation avec le deuxième chapitre de Travers III.
p.312


Un septième attentat, un peu après les autres, a eu lieu dans un autobus sur Russell Square, que les Églogues hantent tous les jours ces temps-ci à la suite les "Woolves", entre le bureau d'Eliot et la De Morgan Society.
*
Non seulement il faut aux Égloguesque trente ou quarante livres soient ensemble sur mon bureau, il convient encore que tous demeurent ouverts, sans quoi une phrase précieuse, une inflexion, une référence, un mot qu'il a fallu des heures pour retrouver, risquent de se perdre à nouveau. J'ai renoncé à établir l'ordre : sans doute serait-il très profitable à terme, mais en attendant il coûterait trop cher, il ferait perdre trop de temps et de pistes. C'est pourquoi j'écris à présent sur un très épais terreau de volumes béants, de manuscrits éparpillés, de textes ventre à l'air, de cartes, de dépliants, d'encyclopédies, d'atlas, de littérature et de "littérature", de phrases, de lettres, de lettres, de lettres. Il n'y a plus que le hasard, ou le besoin pressant, pour déterminer, en ce tumulus (comme disait Jean Puyaubert), ce qui monte ou descend.
p.357-358 (Remarque: l'en-tête de ce blog est une photo de ces couches superposées.)


Chez le Mr Ramsay de La Promenade au phare, il y a un côté très "Walter Mitty", le héros de James Thurber, qui passe son temps, tandis qu'il accompagne sa femme au drugstore, à piloter dans sa tête des B52 au milieu des pires attaques d'un ennemi supérieur en nombre, ou bien à opérer avec succès, contre l'avis de tous ses confrères chirurgiens, des patients en situation désespérée. Mr Ramsay, lui, tout en faisant les cent pas sur la terrasse de la maison de vacances de la famille, à Skye, devant la fenêtre où se tiennent sa femme et son fils, mène la charge de la brigade légère, ou bien parvient le premier au pôle Sud :
« Qualifies that in a desolate expédition across the icy solitudes ofthe Polar région would hâve made him the leader, the guide, the counsellor, whose temper, neither sanguine nor despondent, surveys with equanimity what is to be and faces it, came to his help again. (...)
« Feelings that would not have disgraced a leader who, now that the snow has begun tofall and the mountain-top is covered in mist, knows that he must lay himself down and die before morning come, stole upon him, paling the color ofhis eyes, giving him, even in the two minutes of his turn on the terrace, the bleachedlook ofwithered old age. Yet he would not die lying down; he wouldftndsome crag ofrock, and there, his eyes ftxed on the storm, trying to the end to pierce the darkness, he would die standing. »
p.360


Cette page écrite au moment de la mort de Claude Simon n'est pas directement églogale (sauf la dernière phrase), mais totalement églogale indirectement: dès Passage, la référence à Simon était importante, Travers II en particulier s'articule entièrement autour d' Orion aveugle dont la préface décrit le fonctionnement camuso-églogal.

J'ai dû le [Claude Simon] lire très tôt, car beaucoup de souvenirs de lecture de ses livres sont étroitement liés pour moi à des souvenirs de Landogne, et de promenades autour de Landogne. La fameuse description d'un broc gisant au fond d'une rivière — est-ce dans Histoire ou dans La Bataille de Pharsale? — est pour moi comme le compte rendu méticuleux d'un tableau mille fois observé du haut d'un pont de bois sur la Saunade. Oh, il faudrait que je refasse ces promenades! Ma mère m'a appris hier que le château de Landogne était à vendre de nouveau. Mais, pour sa part, elle n'aurait pas le courage d'y revenir...
La non moins fameuse machine agricole de Pharsale, la moissonneuse-lieuse qui devait tellement servir à Ricardou, je la rencontrais sans aucun étonnement, abandonnée, quand je parcourais à cheval l'autre versant de la petite vallée, non loin de la route de Pontaumur à Saint-Avit, c'est-à-dire de Clermont à Aubusson. Très tôt j'ai mis une détermination perverse à lire Simon comme un écrivain régionaliste et familialiste (du "roman familial"), topomaniaque et... géorgique. C'est ce biais profond qui m'a attaché à lui, et qui aujourd'hui me chagrine dans sa mort. Mais il est difficile de démêler, comme en tout deuil, ce qui est pleur sur lui et pleur sur moi, sur ma jeunesse, les lieux quittés, les visages qui reviennent, les objets qui s'obstinent, les phrases qui m'ont toujours accompagné:
«Jaune et puis noir temps d'un battement de paupières et puis jaune de nouveau... »
p.362


Les romanciers réalistes du passé se plaignaient que leurs personnages leur échappent, mais moi c'est toutes les Églogues qui n'en font qu'à leur tête ! Les mécanismes de production sont si bien réglés que les machines tournent toutes seules et accouchent en bout de chaîne des objets les plus inattendus. Travers III devait s'appeler L'Amour l'Automne (et doit encore). C'était dans mon esprit un livre gai, à tonalité sentimentale et joyeuse. Au lieu de quoi — car, cran, écran, carence, crâne, cancer —, il a été gagné par une prolifération métastasique on ne peut plus grave et inquiétante, multipliant les méchants crabes et les têtes de mort.
Je voudrais envoyer lundi prochain le deuxième chapitre à la P.O.L, pour préimpression. Autant le premier est compact, et plus long qu'il n'est raisonnable, autant je souhaiterais que le deuxième fut fluide, aéré, plein de trous et de blancs. Toute la matière est déjà réunie. Il ne reste plus qu'à l'élaguer.
p.374


Le travail sur le chapitre deux de Travers III relève plus de la peinture ou du dessin que de la littérature : il s'agit surtout de répartir des masses, de les affiner, de les creuser, d'agencer des pages à la façon des compositeurs d'imprimerie plus qu'à celle des romanciers et des stylistes. Cela dit, cette après-midi j'ai perdu deux heures pour avancer d'une ligne et demie - il s'agissait de Bertrand Russell (à partir de Russell Square, théâtre d'un des attentats londoniens de la semaine dernière).
p.381


J'ai fini, dans le Journal de Travers, mes lectures préliminaires à l'écriture du troisième chapitre de Travers III, auquel j'ai donc pu me mettre aujourd'hui.[10 août 2005].
J'ai fini une relecture enchantée de To the Lighthouse. Si j'en crois les annotations manuscrites du volume acheté ou volé chez Blackwell, à Oxford, en décembre 1965 ou janvier-février 1966, ma plus ancienne lecture remonte a presque quarante ans [...].
p.421


L'après-midi, malgré "l'avance" que j'avais su m'assurer, j'ai peu progressé dans Travers III, 3 (le troisième "chapitre" de Travers III) — non que je me sois laissé distraire par d'autres occupations, mais j'ai passé de longs moments sur le Net à la recherche de renseignements relatifs au film Bad, de Jed Johnson, et aussi à Allen Midgette, l'Agostino de Prima della Rivoluzione, qui fut envoyé par Warhol tenir certaines conférences à sa place, dans l'Oregon et ailleurs (cette découverte à elle seule est précieuse, de sorte que je n'ai tout de même pas complètement perdu mon temps ; mais j'ai peu avancé mes travaux).
p.454


Pour des raisons églogales, j'ai acheté un livre sur Otto Wagner et un autre sur Philip Johnson ou plus exactement, car je n'ai pas trouvé sur lui de monographie générale telle que j'en cherchais sans trop y croire, un livre sur sa fameuse "maison de verre", à New Canaan, dans le Connecticut. C'est là qu'il nous a reçus, William Burke et moi, un jour de 1969 ou 1970. William l'avait rencontré quelques années plus tôt sur le campus de Hendrix Collège, dans l'Arkansas, où Johnson construisait une vaste bibliothèque universitaire souterraine, que j'ai beaucoup pratiquée moi-même, justement en 1970. Par des recherches internettiques, j'ai appris que cette bibliothèque avait été détruite, ce qui m'étonne et m'intrigue beaucoup.
p.484 (grand rôle dès Passage)


Dès qu'on se remet aux Églogues on entre dans un temps qui n'a plus rien à voir avec le temps des horloges. Il est d'ailleurs incontrôlable : trois pages peuvent prendre un quart d'heure (c'est rare), trois mots une après-midi (c'est ce qui est arrivé cette après-midi — mais il fallait compter avec la remise en marche, justement : les interruptions sont catastrophiques, dans la mémoire les sentiers non frayés se referment, c'est pour cela que j'avais essayé de ne pas m'arrêter.
p.489


Il s'agit de Travers III. Travers III, comme Travers et Travers II doit compter sept chapitres, ou parties. L'intention est de faire alterner chapitres longs et chapitres courts. Mais, un peu par l'effet de l'inadvertance, le premier chapitre est très long (cent soixante mille signes) ; de sorte que le deuxième est bref et le troisième (celui qui fait l'objet de mes travaux actuels), long de nouveau. On se trouve donc avec la structure suivante :
long court long court long court long
Or mieux aurait valu celle-ci :
court long court long court long court
D'abord elle est plus courte. Pour des raisons d'équilibre, en effet, toutes les parties longues doivent avoir à peu près la même longueur (cent soixante mille signes) et toutes les parties courtes aussi (quarante mille signes). En commençant par une partie courte on a quatre parties courtes et trois longues, six cent quarante mille signes. En commençant par une partie longue ainsi qu'il a été fait, on a quatre parties longues et trois courtes, sept cent soixante mille signes. C'est beaucoup de toute façon, mais mieux eût valu la formule la plus basse, mieux voisine de la taille d'un livre à peu près normal.
D'autre part, en commençant comme il a été fait par un chapitre long, on se trouve avec une partie centrale qui est brève. Si, comme il est tentant et presque inévitable pour si vaste entreprise, on a dans la tête la métaphore d'une cathédrale, la cathédrale en question aura une nef centrale étroite, ce qui est absurde pour un monument de cette importance.
Evidemment, dans un livre, on entre en général, malgré tout, au moins la première fois, par la première page, ce qui, si la métaphore de la cathédrale est gardée, signifie qu'on pénètre dans l'édifice par le côté, c'est-à-dire par la nef gauche extrême. Mais peut-être la métaphore de la cathédrale, pour tentante qu'elle soit, n'est-elle pas pertinente. Un livre se présente moins de face, avec son milieu au milieu de la première image qu'il donne de lui, qu'en enfilade, en perspective, en profondeur, avec son milieu à mi-parcours. Selon ce point de vue, l'image de la symphonie est plus juste que celle de la cathédrale. Ou bien, si l'on tient à la cathédrale, il faut l'envisager dans sa longueur et dans le cheminement qu'elle implique. Dès lors ce n'est pas : une nef large, une nef étroite, une nef large, etc. (de toute façon, à ma connaissance, il y a peu de cathédrales qui ont sept nefs ! (des mosquées, peut-être)); c'est, pour toutes les nefs parallèles : une travée longue, une travée brève, une travée longue, une travée brève, etc.
Si en revanche on a en tête une symphonie (et les symphonies en sept mouvements ne sont pas tout à fait sans exemples - du côté de Mahler, par exemple), le modèle mouvement long, mouvement bref, mouvement long, mouvement bref mouvement long, mouvement bref mouvement long me semble préférable à l'autre, à celui où les mouvements brefs sont placés aux extrêmes - courte ouverture, bref finale).
De toute façon, maintenant, il n'est plus possible de revenir en arrière: les mouvements ne sont pas seulement de longueurs différentes, ils sont de styles différents, et bien sûr il y a un lien entre les styles et les longueurs. Non seulement il n'est pas envisageable, bien sûr, de faire s'échanger les positions entre le chapitre I et le chapitre II tels quels, il n'est pas envisageable non plus de tailler dans le chapitre I un court chapitre traité dans le style du chapitre II, et de faire glisser tout ce qui reste dans le chapitre II. Il faut s'y résigner, changer est désormais exclu. Mais après cette petite "méditation" écrite, je ne suis pas sûr que ce soit à regretter.
p.497-499


Je me demande bien où, au temps des premières Églogues, j'avais rencontré le cas de John Thomas Perceval, "Perceval le fou", qui fait quelques apparitions dans les Travers, ainsi d'ailleurs que son père, Spencer Perceval, Premier Ministre de Georges III, assassiné à la Chambre des communes le 11 mai 1812. Le père est dans tous les dictionnaires, évidemment. Mais le fils, je ne vois pas comment il était arrivé jusqu'à nous, nous des Églogues, vers le milieu des années soixante-dix. Gregory Bateson lui a consacré un livre, et a publié une grande partie de ses écrits, sous le titre Perceval le fou, traduit en 1976. Ce livre n'est pas dans ma bibliothèque et je suis sûr de ne l'avoir jamais eu entre les mains. J'ai écumé hier La Tour de Babil, la fiction du signe, de Michel Pierssens, où il est beaucoup question de Roussel, Brisset et même de Mallarmé, parmi les "fous littéraires"; et Folle vérité, vérité et semblance du texte psychotique, ouvrage collectif que j'ai beaucoup pratiqué il y a vingt-cinq ans et plus (il m'est dédicacé par Jean-Michel Ribettes, l'un des auteurs) — pas trace de Perceval jeune... [suit deux pages biographiques sur Perceval le jeune].
p.520


J'espérais terminer le troisième chapitre de Travers III à la fin de ce mois de novembre. Il est peu vraisemblable que j'y parvienne. Plusieurs jours de suite j'ai avancé de deux lignes, de trois lignes — non pas faute de labeur, bien sûr, mais parce que souvent sont nécessaires plusieurs heures de recherche pour trouver le lien qui assure à lui tout seul toutes les liaisons souhaitées. Aujourd'hui je me suis battu surtout avec Grant (Ulysses); ou autour d Grant, à partir de Grant, voire grâce à Grant, car chaque mot, chaque nom, se présente immanquablement avec toute une batterie de signalisation, pointant dans toutes les directions: il n'en est que plus difficile, souvent, de choisir la meilleure voie.
p.525-526 [3]


Si la mariée était presque trop belle, c'est que j'avais demandé à Paul s'il jugeait possible de publier d'une part Travers III à l'automne prochain mais aussi, en même temps, de nouvelles éditions des quatre premiers volumes des Églogues, Passage, Échange, Travers et Travers II, sans lesquels Travers III est presque impossible à lire.
p.522 [4]


La Pérouse tient en effet une grande place dans la série des Travers, par exemple à cause de Swann et de l'état où le met toute mention de la rue La Pérouse (où habite Odette); ou bien du vieux Lapérouse des Faux-Monnayeurs, le malheureux grand-père et professeur du petit Boris, l'enfant qui se suicide d'un coup de feu à la tempe au milieu de sa classe. Je résistais à la tentation de passer encore deux heures devant l'écran à un moment où je devrais être à "travailler" sur cet écran à ceci même, mais, m'occupant hier de Travers III en fin d'après-midi comme tous les jours, et revenant sur des passages déjà corrigés, j'ai par hasard fermé la session, à huit heures, au moment d'aller voir le journal télévisé, sur le nom... La Pérouse. J'y ai vu, bien sûr, un signe du ciel: il ne fallait pas renoncer à suivre "Thalassa", même pour les meilleures raisons de la terre (qui ne sont pas pertinentes en l'occurrence). Et je n'ai pas regretté d'avoir pour La Pérouse délaissé ce journal, car l'émission, très longue, n'était pas seulement très instructive, elle abondait en éléments très utiles à nos petits travaux, à Duparc, du Parc, du Vert, Denise Camus et moi.
p.626-627

Notes

[1] Cela me rappelle Flaubert, refusant de quitter son cabinet de travail pour aller voir Sand, de peur d'être distrait.

[2] envie de couper... mais comment être sûre que cela n'est pas utilisé dans Travers III?

[3] On remarque que dans sa recherche de liens, RC postule qu'il y a nécessairement une solution, un lien qui comblera ses désirs.

[4] Journal de Travers me paraît plus important pour une première approche de Travers III que les précédentes Églogues. Passage et Échange sont disponibles. Travers et Travers II, épuisés, sont en ligne sur la SLRC.

3 février 2009 - Soudain, un contrepied

Le compte-rendu exhaustif est chez sejan.

2 écueils: l'absence de souvenirs et le souvenir-écran (quand une gravure, une image, se substitut au souvenir réel). Exemple donné par Sebald dans le premier chapitre de Vertiges.
Les récits de vie sont envahis par l'image. Omniprésence désormais de l'image. Ex : Sebald

Un autre exemple : Daniel Mendelsohn et Lost, traduit par Les disparus. L'auteur décide de mener une enquête pour savoir ce que sont devenus ses cousins de Pologne. Le livre contient également des images de sa quête à la recherche des témoins. Il s'agit d'une course contre la mort: ses témoins sont âgés, il faut les retrouver avant leur mort.
Il y a une lacune entre la recherche de ce qui s'est passé et les photographies des témoins. Ici se glisse l'irreprésentable. Ce qui s'est passé est irreprésentable.
A la fin, par hasard, alors qu'il allait abandonner, Mendelsohn retrouve la trappe derrière laquelle ses derniers parents s'étaient cachés et ont été découverts. La dernière photo est celle de la porte de la trappe; elle désigne un manque.

De nombreux ouvrages sont construits sur ce modèle.
Henri Racymow qui viendra dans deux semaines a écrit Reliques qui commence par une photo.
Il y a un risque de banalisation.

En France, deux filiations :
- celle des artistes, avec C. Boltanski (par ex: La vie impossible en 2001) et Sophie Calle et ses photographies de vie. La photo est d'ailleurs déjà dépassée puisque Sophie Calle est passée au DVD.
- celle des écrivains comme Denis Roche et Hervé Guibert. On est dans l'hypertextuel.

Annie Ernaux a écrit deux livres qui s'organisent autour de la photo : L'usage de la photo (2005) et Les années (2008). le premier montrent une douzaine de photos de vêtements tombés sur le sol avec chaque fois deux commentaires, un d'Annie Ernaux et un de Marc Marie. Le deuxième fait la même chose, mais les photo ne sont pas données. En revanche on a des chansons, des propos de table, les actualités politiques, sociales et culturelles.
Les photos sont des indices, mais des indices peu fiables. Travail d'enquêtes.
Annie Ernaux s'avoue fascinée par les taches de sang, de sperme, sur les draps, de vin sur les nappes, de doigts gras sur les meubles. La saleté est un résidus à examiner.

En conclusion, le problème de l'écrit de vie est le récit de vie. Celui-ci sélectionne et combine. L'écrit de vie est une reconstitution, il est toujours incomplet (au contraire du roman). Le récit de vie est une utopie.


Compagnon relève la tête : et c'est alors que je me suis demandé si cette aporie était vraiment une fausse piste: peut-on réellement éviter de raconter sa vie? La vie n'est-elle pas un récit?
Vivre sa vie comme si elle était un récit.
Une vie réussie : celle qui a tout moment a l'unité d'un récit.
Mais la réduction de la vie au récit mène à l'angoisse. cf Roquentin dans La Nausée.

Les silences du journal

13 mars 1995 : mort du père de Renaud Camus.
29 juin 1995 : Renaud Camus apprend la mort de Rodolfo Junqueira, survenu le 26 juin.
25 juillet 1995 : mort de Maurice Wermès dit Oyosson, compagnon de Flatters depuis neuf ans. Il est enterré le 28 juillet.

La mort du père est relatée dans La Salle des Pierres. Suivant la date de la mort, il y a de nombreuses indications de promenades, de brouilles de famille. Il n'y a aucune notation relevant des sentiments (par exemple "je suis triste" ou "je ne ressens rien"). Nous ne savons rien des réflexions provoquées par la mort du père, ni même s'il y a eu réflexion.

Dans 'La Salle des Pierres'', on apprend l'enterrement d'Oyosson le 29 juillet, le lendemain de l'événement. L'indication de la mort de Rodolfo intervient avec beaucoup de retard, à l'entrée du 1er août. Auparavant, nous avons eu le récit des tribulations de l'exposition Kounellis et le récit de la chute de X. (William Burke).

Dans les pages suivantes, là encore, on ne relève nulle émotion. Renaud Camus s'envole pour le Brésil, comme en décembre précédent. Le journal continue par des récits de drague, de petites trahisons d'amants, etc.
La seule marque de tristesse relevée est celle-ci:

Était-ce l'idée de la bonté, ou bien la réalité de la perte, qui tirait de moi de grosses larmes, durant les consolations bibliques?
Renaud Camus, La salle des Pierres, p150


Pourquoi ce silence? Nous ne savons rien de précis concernant les sentiments de Renaud Camus pour son père, mais nous savons qu'il aimait Rodolfo:

Mais il y a une grâce pour l'amour (et il y a peu d'être au monde que j'aime autant que Rodolfo)
Renaud Camus, La Campagne de France, p.453

Le silence du journal est-il dû à un excès de chagrin ? (mais alors tombe la théorie qui veut que le journal soit un exutoire en cas d'émotions trop fortes). Est-ce la peur d'être lyrique, de se montrer sentimental?
Le journal comprend très peu d'émotions en dehors des variations sur la colère (du ronchonnement à la rage). La sphère des sentiments est inexistante, soit parce qu'il n'y en a pas (Renaud Camus ne ressent rien), soit parce que Renaud Camus craint ou dédaigne de les raconter.

Il faudra attendre L'Inauguration de la salle des Vents pour prendre la mesure du chagrin de l'auteur. D'ailleurs, ce chagrin aurait-il été raconté si l'auteur n'avait pas rencontré Pierre, s'il n'avait pas écrit Vie du chien Horla, premier livre qui ose exprimer du chagrin?

Peu à peu me vient une hypothèse : les événements ou les sentiments importants ne se trouvent pas dans le journal, mais dans les autres livres.
Rien ne se trouve jamais exactement là où on l'attend.

Anne Wiltsher

Ronald, durant leur séjour, ne manque pas de photographier avec soin, sur Russell Square, la plaque de la De Morgan Society — une association de mathématiciens, bien sûr. Il y met tant de d'application, même, il se penche si bien sur son sujet, il se concentre si intensément pour réussir ce         , cette    , ce       , il se serre si étroitement contre son appareil, et la plaque est si bien polie, le temps si clair, la matinée d'automne si lumineuse encore, ces jours si présents, la vie si vivante, leur amour si paisible, les mots si loyaux, le nnnnnnnnnn si nnnnnnnnnnnn, si hon, si
Renaud Camus, L'Amour l'Automne, p.117

[Elle adorait ces jardins]
Ibid, p.118

que tout le haut de son visage est reflété dans le cuivre, sur le cliché, parmi les lettres gravées, comme si les beaux caractères noirs, réguliers, indifférents, étaient tracés sur son propre
Ibid, p.119

[AIMAIT VENIR DANS CES JARDINS]
Ibid, p.120

La plupart des bancs, virgule, dans le parc, virgule, arborent de petites plaques de cuivre fixées dans le dossier, virgule, indiquant le nom des personnes qui les ont offerts, point-virgule; et mentionnent aussi, souvent, celui d'hommes et de femmes dont ils ont (elles ont) [ils ont] pour mission d'honorer la mémoire: promeneurs morts, habitués disparus de ces jardins, familiers en-allés de ces gardénias, de ces arums ou de ces perspectives gazonnées semblables à du velours de Gênes, ombres à venir, spectres en puissance, fantômes alors inachevés qui aimaient à s'asseoir précisément à cet endroit-là, parce qe c'est cette vue-là qui leur était chère entre toutes, parce qu'ils étaient particulièrement attachés à ces fleurs, à ces paons, qui font la roue pour un biscuit, à ces cygnes, et parce que trente ans durant (davantage, peut-être: peut-être davantage), ils sont venus s'asseoir ici pour lire ou pour rêver — tous les jours, dans certains cas, ou bien seulement (et ce n'est alors que plus émouvant ///// et ce n'en est que plus -) ou bien seulement uniquement seulement dans les rares moments où une vie difficile, trop remplie, très difficile, rendue très difficile par la maladie, par le mal, par le mal inexorable qui devait finalement l'emporter à l'âge de, leur en a laissé le loisir:
À présent elle est libre.
[...]
She loved these gardens.
Ibid, p.134

Elle aimait profondément ces jardins. Elle aimait profondément ces jardins.
Ibid, p.138

La plaque qu'ils préfèrent, toutefois – ou bien c'est le banc qui leur semble offrir le meilleur point de vue –, porte cette inscription qui les enchante:
IN LOVING MEMORY ANNE W.
20.05.51 – 21.02.04
FREE TO ENJOY THESE GARDENS FOR EVER
D'ailleurs je me suis trompé, plus haut: ce n'est pas sur la plaque de cuivre de la De Morgan Society, à l'angle de Russel Square, mais sur celle-ci, celle-là, celle de ce banc, sur la photographie que j'en ai gardée, et que j'avais prise avec tant de soin tant elle m'avait plu, tant sa formulation m'avait ému, tant cet emplacement permettait en effet d'embrasser à la fois, du même regard, à la fois et la
tant l'après-midi d'automne était lumineuse, tant cette ombre en devenait présente, l'ombre de cette jeune morte, en somme, de cette débutante au pays de la
, cette
, cette
, tant on avait peu de mal en effet à l'imaginer facilement qui tournait en effet dans ce
, tant on était forcé de l'imaginer et presque de la voir courant dans ces
, derrière ces
, autour de ce
, sa figure transparente fomentée en quelque sorte par ce vide, par ce silence, par toutes ces années entre
et
, par cette après-midi si tranquille, si paisible, si lumineuse encore et ensoleillée malgré la
, par cet a
que mon crâne [que son crâne] que le crâne du photographe amateur (d'occasion) d'inscriptions de plaques de signes d'après-midi de points de vue de
est reflété très clairement, et se mélange aux lettres du nom. Elle adorait ces jardins.
Ibid, p.139

(Elle aimait venir dans ces jardins.) (Elle aimait venir dans ces jardins.)
Ibid, p.167

Elle adorait ces jardins.
Ibid, p.173

Elle adorait ces jardins. Elle avait une passion pour ces jardins.
Ibid, p.223

[...] à s'asseoir sur ce banc où sont gravés dans le cuivre les dates de notre propre histoire [...]
Ibid, p.228

Je me suis renseigné, sur cette femme. j'ai fait des recherches sur la Toile. Ce n'était pas n'importe qui – je veux dire qu'elle n'est pas seulement l'une des innombrables silhouettes anonymes qui en leur temps ont hanté ces jardins.
Ibid, p.252

IN LOVING MEMORY ANNE W.
J'ai oublié son nom.
Ibid, p.253

Elle est l'auteur d'un livre, Most Dangerous Women, à propos des femmes qui ont lutté pour la paix, au cours de la Première Guerre mondiale; et elle semble avoir été liéeau mouvement féministe en général, et peut-être au so-called "gender studies".
Ibid, p.254

Cependant les entrées la concernant, sur le Web, partent dans des directions si diverses (la décoration d'intérieur, les soins à l'enfance dans le tiers monde, la cuisine italienne, etc.), qu'il est difficile de reconstituer, même approximativement, à partir de ces données éparses et fragmentaire, un unique personnage à peu près cohérent; et qu'on en vient fatalement à se demander, même, si un nom unique, en l'occurence, ne recouvre pas plusieurs femmes (qui peut-être, qui sait, n'auraient rien à voir, les unes ni les autres, avec la promeneuse qui sur ce banc-ci avaient ses habitudes).
Ibid, p.255

à la mémoire de cette plaque de cuivre in loving
Ibid, p.503

le crâne ici mélangé par le reflet aux lettres [...] commençons par le crâne sur la photographie le reflet sur la plaque de cuivre fichée sur le banc à la mémoire de
Ibid, p.504

le crâne les lettres la mémoire de la loving aimante
Ibid, p.504

IN LOVING MEMORY ANNE WILTSH
Ibid, p.514

À présent elle est libre de enjoy (de profiter de, jouir) ces jardins à jamais.
Ibid, p.514

J'ai cru comprendre qu'elle a écrit sur les femmes dans la guerre, sur les enfants, sur la cuisine aussi peut-être: elle aimait ces jardins, elle avait ses habitudes sur ce banc.
Ibid, p.534

complément le 8 février 2009

Référence dans Le Royaume de Sobrarbe: p.241.
La photographie est ici.

Une vie sans but

Je ne suis pas sûre que cette phrase trouvée hier chez Zvezdo soit d'un grand réconfort. Ou peut-être que si. Je ne sais pas.
Nous réalisons peut-être un but, pourtant –parmi nos activités quotidiennes–, nous ne tenons pas cette réalisation en grande estime, nous ne la remarquons pas et ainsi, alors que nous accomplissons le but de notre vie, notre vie elle-même nous semble ne pas avoir de but. Que pourrions nous faire d'autre? Finalement, la "vie" est taillée sur mesure; et si nous constatons que notre vie est une erreur, nous pouvons difficilement considérer que la digne réparation de cette erreur –du moins en ce qui concerne notre personne– soit la mort.

Imre Kertész, Un autre, p.124

Quand le ruisseau aura débordé

En tout cas, Léon se reconnaît parfaitement dans le chanteur de la soirée de tennis. Il a beaucoup aimé la phrase d'après laquelle, si Callas ou Victoria de Los Angeles succédaient à leur imitateur, ce seraient elles qui auraient l'air de le singer, etc. Il ne doute pas un instant que cela ne s'applique à son propre jeu, et félicite Duparc d'avoir si bien compris son art. Je n'avais pour ma part, bien sûr, rien remarqué de tel chez lui, mais peut-être que, désormais, il chantera comme ça et pratiquera l'écart inversé.
Renaud Camus, Journal de Travers, p.915

Et puis, précisément, les pages de la soirée tennis semblent avoir amusé, l'autre soir, des garçons qi les ont lues ensemble à voix haute, qui avaient assisté à la "vraie" soirée tennis et qui, au contraire, ont interprété le passage de la façon la plus représentative possible, cherchant des clefs, reconnaissant des silhouettes, allant même dirait-on, jusqu'à corriger leurs souvenirs pour les faire coïncider avec le texte.
Ibid, p.919

Cette volonté forcenée de reconnaître la scène originelle, la scène matrice, me rappelle la sorte de malédiction qui a suivi Proust au fur à mesure de la parution de ses livres, ses amis se brouillant avec lui dès qu'ils pensaient s'être reconnus.
Compagnon, expliquant l'insuccès de Proust dans l'entre-deux-guerres, dit un peu en dessous de son souffle: «jusqu'à ce que les derniers témoins soient morts, à mon avis», et cette opinion, pour brutale qu'elle soit, sonne étonnamment juste.

Deux points à noter dans les extraits ci-dessus : Léon se reconnaît sans qu'il y ait eu intention de l'auteur (ce n'était pas lui qui était décrit), d'autre part et moins courant, les garçons conforment leurs souvenirs à la description fournie par le livre, moulant leurs souvenirs de la "réalité" sur la fiction d'un récit reconstitué dans une visée littéraire.
Ce sont deux mécanismes du nappage entre la vie et la littérature[1], qui permettent l'interpénétration de l'une et de l'autre: dans un cas le garçon réel se reconnaît dans le personnage fictif, dans l'autre, les garçons se souviennent d'une scène en partie fictive.

D'autre part, le statut d'une scène est impossible à décider pour le lecteur candide. Les scènes décrites joueront différemment selon le degré d'information du lecteur d'Échange: scène "réelle" pour les lecteurs ayant assisté à la soirée tennis, scène fictive (ou soupçon de scène citée, tirée d'un autre livre) pour le lecteur lambda, scène "réelle" pour le lecteur du Journal de Travers (donc pas avant 2007 tandis qu'Échange est paru en 1976).

La transposition est finalement l'un des grands plaisirs des Églogues. Bien sûr, il est amusant de retrouver la trace d'un événement dans un journal (Rannoch Moor ou journal de Travers), et c'est cette trace a prima qui permet d'apprécier les délicatesses ou les fantaisies de la transposition. Mais ce serait une erreur de voir dans les Églogues simplement une transcription ou un codage d'autobiographie.[2] Cette dimension existe, les signes, à commencer par les allusion à Dupin ou Nero Wolfe, montrent bien qu'il y a enquête à mener (autant dans la littérature que dans la vie de l'auteur), mais les phrases sont aussi à lire dans leur fraîcheur, pour leur sens, leurs liens ou leur absence de lien entre elles : il s'agit d'un texte flâneur, poétique, incitant à la rêverie à partir d'un mot ou d'un fragment.

Quoi qu'il en soit, si l'on en croit Compagnon, le nappage (la confusion entre la fiction et la "réalité", sans qu'on puisse faire le départ de l'un ou de l'autre) s'effectuera de façon naturelle, au fur à mesure de la mort des témoins: toute scène des Églogues qui perd tous ses témoins sans avoir un passage du journal pour garant glisse inéluctablement vers la fiction. C'est la mort qui assure le passage de la vie à la fiction, ce qu'affirmaient déjà ces mots de Du sens :

La garantie est vaine parce que "l'écriture" et "la vie" ne se rejoignent jamais tout à fait, malgré qu'on en ait, ni la lettre et le temps. Entre les deux «ce peu profond ruisseau calomnié, la mort». Mieux vaut que la coïncidence n'ait pas lieu, d'ailleurs, car ce serait que le ruisseau a débordé, et qu'il recouvre tout le pays : nous ne serions plus là pour en parler.

Renaud Camus, Du sens, p.380


Notes

[1] Note à l'intention des non-r-camusiens : «Entre la vie et la littérature, il n'y a pas de rupture de substance» est l'une des phrases que veut illustrer Renaud Camus, de même que le journal représente la tentative d'écrire sa vie, non pas à postériori (écrire=raconter) mais à priori (écrire=créer).

[2] «Vous attachez sans doute trop d'importance, dans votre analyse, aux dates et aux éléments biographiques.» Échange p.200

L'Inauguration, suite

Dans un message à propos de L'Inauguration de la salle des Vents, François Matton a émis l'opinion suivante :

Je veux dire par là que j’ai l’impression que les passages successifs et incessants d’un registre d’écriture à l’autre donne un regrettable (à mes yeux) aspect « exercice de style » à l’ensemble.
Les ruptures de tons, qui se veulent drôles et surprenantes, finissent par sentir le procédé. Et on (je) ne peut pas s’empêcher de penser que si l’auteur change régulièrement de type d’écriture c’est que l’usure, la lassitude, l’essoufflement menace. Et donc le fait de passer à un autre registre peut apparaître (m’est apparu) comme l’aveu d’une incapacité à tenir plus avant le registre précédant.
Si cette hypothèse peut sembler sévère et injuste, je crois qu’elle est préférable toutefois à une autre qui consisterait à expliquer les changements de registres par un désir de provoquer le lecteur ou de le surprendre – il s’agirait alors de cabotinage et ce serait encore plus difficile à défendre que la pompe tantôt…

Je tente ici une réponse. Certaines des opinions présentées pourraient être soutenues, en tout cas elles méritent d'être étudiées. Ce qui fait la faiblesse de ces opinions à mes yeux, c'est la personnalité, telle qu'elle se dessine par ailleurs, de qui les émet, l'impression qu'il y a là surtout une occasion de "faire le malin", de l'aveu même de celui qui les a écrites. Cela mis à part, les questions posées sont pertinentes.

Je dégage trois affirmations du message de Matton :
- les passages successifs et incessants d’un registre d’écriture à l’autre donne un regrettable aspect « exercice de style » à l’ensemble. Les ruptures de tons, qui se veulent drôles et surprenantes, finissent par sentir le procédé.
- Si l’auteur change régulièrement de type d’écriture c’est que l’usure, la lassitude, l’essoufflement menace. Le fait de passer à un autre registre peut apparaître comme l’aveu d’une incapacité à tenir plus avant le registre précédant.
- Une autre hypothèse consisterait à expliquer les changements de registres par un désir de provoquer le lecteur ou de le surprendre – il s’agirait alors de cabotinage.

Le premier point soulève une vraie question, même si je conteste le «drôle et surprenant», le deuxième est stupide, il est facile de montrer que nous sommes dans le cas inverse, le troisième se discute, en quoi le désir de provoquer ou de surprendre consisterait-il en du cabotinage, s'agit-il de désir de provoquer ou de surprendre ?
Finalement, les points un et trois reviennent à poser une seule question : pourquoi les styles ? Quel est leur intérêt ?

Je rappelle d'abord le principe de L'Inauguration de la salle des Vents : le désir de récit est né d'une série de coïncidences dans le temps racontées ici, comme je le disais hier dans les commentaires.
L'auteur a choisi de raconter cette série d'événements de façon très formelle, en déterminant douze thèmes et onze styles.

Les thèmes sont, se présentant dans cet ordre :

  • la visite de X. qui fut amant de RC entre 1969 et 1981. Relation passionnée et jalouse, violente même. Cette visite intervient après des années de silence.
  • les souvenirs de la vie avec Rodolfo [1]
  • l'écriture de L'Inauguration et les points techniques qu'elle soulève
  • les relations avec un employé du château pas très équilibré
  • la vie connue ou imaginaire de Rodolfo dans le cerrado
  • l'installation du tableau La salle des Vents de Jean-Paul Marcheschi dans une salle du château (d'où le titre du livre)
  • l'évanouissement du chien
  • la chute de X d'un balcon du château (sept mètres)
  • les souvenirs de la vie de Marcheschi avec Oyosson, la mort et l'enterrement d'Oyosson
  • les lieux sept ans après (1995-2002)
  • la maladie et la mort de Rodolfo
  • les souvenirs de la vie avec X.

Les styles sont, utilisés dans cet ordre :

  • purement narratif
  • extrait de dialogue (une réplique)
  • prise de notes
  • bafouillant, hésitant, cherchant ses mots
  • classique et lyrique (le style le plus naturellement camusien, en somme)
  • interrogatif (consiste à chaque foi en une question)
  • extrêmement familier
  • quelques vers
  • conditionnel (paragraphe rédigé au conditionnel)
  • scientifique, mathématique
  • obscur, sibyllin



La première partie du livre est composée de douze chapitres qui reprennent chacun les onze styles dans cet ordre, en traitant les douze thèmes dans l'ordre que j'ai indiqué (comme il y a plus de thèmes que de styles, le douzième thème n'est pas traité dans le premier chapitre mais au début du deuxième, et ainsi de suite, il y a glissement); la deuxième partie est composée de onze chapitres traitant les douze thèmes en utilisant chacun des styles dans l'ordre : comme il y a plus de thèmes que de styles, un même style apparaît deux fois par chapitre.

Ces précisions font apparaître l'importance des contraintes formelles que l'auteur s'est imposé, et on ne peut nier que la question se pose : pourquoi avoir fait cela? Faut-il n'y voir qu'un exercice de style ?

Je vais commencer par évacuer la proposition mattonienne: «Si l’auteur change régulièrement de type d’écriture c’est que l’usure, la lassitude, l’essoufflement menace. Le fait de passer à un autre registre peut apparaître comme l’aveu d’une incapacité à tenir plus avant le registre précédent.»
Cette proposition est absurde à deux titres. D'une part, il n'y a jamais essoufflement, ce serait plutôt l'inverse. Quel que soit le style, il pourrait être maintenu des pages et des pages, cela se sent à la lecture. Ce serait le lecteur qui ne tiendrait pas la distance (un livre entier en sibyllin ou en scientifique : au secours!) Exceptons peut-être de cette affirmation les styles interrogatif et "extrait de dialogue", le plus souvent très courts, mais cette exception est une exception logique, qui tient à la forme même de la contrainte, et non une exception due à une incapacité de l'auteur.
D'autre part, cette façon de passer d'un style à l'autre est plutôt le signe d'une très grande maîtrise. Rappelons que les Exercices de style de Queneau ne s'appliquait qu'à un thème, un voyage en autobus. Ici il y a douze thèmes et chacun est traité deux fois (une fois par partie) dans chacun des styles. Il m'est difficile de voir là un signe d'usure, je comprend(rai)s mieux l'accusation de virtuosité gratuite.

Voyons les deux autres propositions matonniennes :
- les passages successifs et incessants d’un registre d’écriture à l’autre donne un regrettable aspect « exercice de style » à l’ensemble. Les ruptures de tons, qui se veulent drôles et surprenantes, finissent par sentir le procédé.
- Une autre hypothèse consisterait à expliquer les changements de registres par un désir de provoquer le lecteur ou de le surprendre – il s’agirait alors de cabotinage.

La dernière proposition est réfutée par l'auteur lui-même dans le journal qu'il tient l'année de l'écriture de L'Inauguration: «se souvenir encore et encore que les contraintes formelles ne valent rien quand elles ne sont pas l’expression d’une nécessité sensible, ou poétique, ou bien les moyens d’une émotion à faire naître chez le lecteur». Outrepas (p.424) Nul désir ici de provoquer ou de surprendre le lecteur, mais le désir de faire naître des émotions. De même, l'affirmation "Les ruptures de tons, qui se veulent drôles et surprenantes" est fausse: en aucun cas les ruptures de ton ne se veulent "drôles et surprenantes".

Il reste donc l'affirmation : les passages successifs et incessants d’un registre d’écriture à l’autre donne un regrettable aspect « exercice de style » à l’ensemble.
La chose n'est pas niable. Tout au plus peut-on se demander si cet aspect est "regrettable". Pour ma part je considère qu'il est, tout simplement, le texte a un aspect "exercie de style", et c'en est un, d'ailleurs. La question que je me suis posée dès la première lecture, c'est : pourquoi? Pourquoi avoir choisi d'écrire ce texte ainsi? Pourquoi avoir choisi quelque chose d'aussi ardu, à la lecture et sans doute à l'écriture?

A cette question je commence toujours par répondre : parce que l'auteur en avait envie. Il écrit ce qu'il veut comme il veut, libre à nous de lire ou non, d'aimer ou pas. Cette réponse est une boutade ou une lapalissade, mais pas tout à fait : c'est la base du contrat de toute lecture, si nous n'acceptons pas les présupposés du livre que nous ouvrons, il est inutile de le lire.

Passons à des réponses un peu plus élaborées. Une première piste nous est donnée par Renaud Camus dans Buena Vista Park (1982), p.66 : «Ce n'est qu'en imposant à son discours des contraintes formelles toutes artificielles, où s'embarasse le vouloir-dire, qu'on peut espérer échapper au babil implacable, en soi, de la Doxa. Ainsi l'écriture, au sens moderne du terme, s'articule-t-elle à une éthique.»
Je dois avouer que ce genre de phrase est un peu trop années 70 pour que je la comprenne parfaitement. On doit pouvoir la résumer ainsi: plus la contrainte est grande, moins on court le risque d'être dans le prêt-à-penser, dans le prêt-à-parler. En soumettant le langage à de fortes contraintes formelles, on impose de la rigueur à sa pensée, on échappe à la facilité : il s'agit de discipline morale. Nous voyons ici l'application du credo camusien : «la structure rend heureux, et libre.» (Journal romain, 5 octobre 1985)

Enfin, je reste persuadée (mais la démonstration serait trop longue ici) que les variations sur les styles et sur les thèmes sont une pudeur, une façon de ne pas aborder les sentiments de front. Il s'agit d'un livre sur la mort de deux amants très aimés, morts tous les deux du sida (le mot n'est jamais prononcé), il s'agit aussi du constat de la disparition de tout sentiment pour un amant passionnément aimé des années auparavant, il s'agit d'un tombeau, d'un livre qui veut être pour Rodolfo ce qu'est le tableau La Salle des Vents pour Maurice Oyosson. Il y a le désir à la fois enfantin et merveilleux de faire du livre "une machine de Morel" [2], une machine à immobiliser le temps et les souvenirs.
Je crois que les contraintes stylistiques sont une façon de canaliser l'émotion qui naît naturellement de tels sujets, c'est une façon d'éviter la mièvrerie, c'est aussi un voile de pudeur, une façon de ne pas aborder les sentiments de front.

Je n'ai pas le temps de le démontrer disais-je, mais je peux donner un aperçu de la différence d'émotion qui naît pour un même thème selon le style utilisé. C'est un merveilleux exercice de lecture, qui permet d'affiner sa sensibilité aux mots et aux phrases: d'où viennent les émotions? Des mots, du sens, du style?

Voici mon exemple :
p.138 «et cela encore bien davantage une fois que la mort, survenue, l'aura, en quelque sorte, consacrée à titre rétrospectif, et confirmée a postériori dans les caractères de l'amour le plus intense et le plus haut»
p.162 «tu peux très bien avoir la relation vachement intense et passionnée comme c'est pas croyable, ça t'en sais rien, ça y a que la mort qu'elle te l'dira — eh ben là moi c'que j'vois c'est qu'la mort ben justement ê't'le dit, point barre»

Notes

[1] source: voir Notes sur les manières du temps

[2] voir L'Invention de Morel, préfacée par Borges

Recherche d'un passage

Renaud Camus était à la recherche d'une référence.
J'ai trouvé ceci :

Le f minuscule, en revanche, sous sa main, est toujours une simple barre, un long tranchant droit ou oblique qui, placé au milieu d'un nom, par exemple, le coupe comme un morceau de glace. Aussi Wolfson en viendra-t-il, comme un contrebandier, à repérer des pistes toujours ouvertes, des cols sur lesquels il pourra compter pour passer de l'autre côté, en territoire ami.

Renaud Camus, Été p.193 et Pierssens, La Tour de Babil p.91




Ce qui m'amuse surtout, c'est la suite de la page 193, qui démontre qu' Été n'est finalement qu'un Da Vinci code pour initiés:

Sans doute ai-je eu tort, oui, je le vois clairement aujourd'hui, d'attribuer la conspiration du silence dont mes livres, et Travers en particulier, ont été l'objet, à une animosité personnelle des critiques du monde entier à mon égard: ce qu'ils craignent (et comme ils ont raison!), c'est qu'à attirer, si peu que ce soit, l'attention sur mes patients travaux, ils ne suscitent un lecteur, un seul, qui sache reconstituer, sous les codes dont le danger m'oblige à me servir, et à travers les réseaux rigoureux de mes précises allusions, toutes les révélations dont regorgent les Églogues sur l'histoire universelle depuis 17 ans, depuis 39 ans, depuis toujours, et sur les souterraines entreprises de ce Mal absolu, reconnu par moi seul, à l'œuvre sur tous les continents, et dont par tout un jeu de complexes et infimes relations les propagateurs criminels sont partout, partout, partout et probablement, à cet instant même, un couteau à la main, un couteau à la main, jusque derrière la porte de cette chambre grillagée où ils m'ont enfermé et où j'écris frénétiquement ceci, moi, MOI, la dernière voix et la dernière chance de la Vérité. Ou bien dans ton dos, lecteur, au moment précis où tu lis ces lignes, ce mot, chez toi, dans ton lit, dans une chambre d'hôtel, dans une pièce trop grande dont la lampe n'éclaire pas les confins, dans le compartiment d'un train en route vers Anvers, vers Bâle, vers Sens. La mort nous guette au tournant de chaque phrase.

Passage à rapprocher bien sûr de la page 119:

Parmi les autres pensionnaires de l'institution [destinée à de riches aliénés], moins historiques de stature, mais tout aussi romanesques, figurent aussi un jeune «écrivain» français qui passe ses journées à recopier Bouvard et Pécuchet, ou bien Les Gommes, à moins que sa paranoïa ne s'exprime en longs pamphlets fumeux et vengeurs contre les critiques parisiens [...]

C'est à la fois un peu triste et très drôle.

J'ajoute que la description de cette institution (p.115) me rappelle l'un des palais ou maison de Roman de Caronie, peut-être sur la Côte d'Azur (je n'ai pas le livre Roman Roi pour vérifier), dans lequel je crois voir tout à la fois les Garnaudes (les styles mélangés) et le palais de la Légion d'honneur copié en doublant toutes ses proportions.
De façon générale, j'ai l'impression qu' Été fourmille de références qu'on retrouvera dans Roman Roi, et que qui voudrait les clés (quelques clés) de Roman Roi aurait intérêt à se plonger dans Été.


Réponse de RC

Objet : Royat Fun, ou «la plus jolie façon»

Vous écrivez,

Madame,

«les Garnaudes (les styles mélangés)».

Nous avons l'honneur de vous faire remarquer que le bâtiment des Garnaudes, un moment connu comme "villa Collier", qui se trouve sur le territoire de notre commune, ne présente en aucune façon un «style mélangé». Ne confondriez-vous pas avec les Hautes-Roches, «sur le versant opposé de la petite vallée» ? Et, par voie de conséquence, la famille du père (style mélangé) avec celle de la mère (style pur) ? Entre les deux la Tiretaine, un peu profond ruisseau dont on a dit injustement beaucoup de mal..


Ma réponse

Objet : vision tremblée

C'est de votre faute, aussi, vous écrivez tout en double.

En lisant vos précisions, il m'est venu à l'esprit que je venais de voir deux ruisseaux : « J'ai poussé de nouveau ma table face au mur, sous un plan du jardin de mon enfance, entre ses peu profonds ruisseaux frères [...] » Été p.219

Panneaux indicateurs aux carrefours

Je me suis amusée à titre d’exercice de fin d’année à récapituler ce qui me venait à l’esprit à la lecture de ces deux extraits d' Eglogues. Il s’agit d’un instantané, nul doute que cela changera encore.

Je me noie, je me noie! criait Mlle de Fontanges. Il faudrait relever tous les endroits où est citée cette phrase. La première fois que je l’ai rencontrée, c’était dans Retour à Canossa (premier journal que j’ai lu) (Dans les journaux, c’est assez facile grâce à l’index.)

Angélique : Robbe-Grillet et toutes les résonnances. [1]

les dates ne coïncident pas : leitmotiv d’ Echange, à rapprocher de «l’erreur laisse des traces» et «vous accordez sans doute trop d’importance aux détails biographiques». Les occurences et variations de ces phrases seraient à relever.
1/ La condamnation de l’intérêt pour la biographie relève directement de la «post-modernité» (si j’ai bien compris). Cet intérêt est coupable, donc ; dans les Eglogues il joue à deux niveaux : il s’agit d’une part de la faute de l’auteur (des auteurs) qui se passionne pour les détails biographiques de tel ou tel personnage historique ou comtemporain, d&#146;autre part de la faute du lecteur qui s’ingénie à repérer les détails autobiographiques disséminés un peu partout, non identifiables ou de façon incertaine à la première lecture, mais identifiables de façon sûre par recoupements à travers l’ensemble des livres. Comme l’a remarqué Georges Raillard, les Eglogues sont aussi une autobiographie et déjà un journal.
2/ Ces phrases sont illustrées dans les passages-mêmes que je cite : le problème des cinq ans de décalage, la confusion entre Hauterive et Aulteribe, les souvenirs de la mère sur le fils de l’amiral M (qui s’embrouille, la mère de RC ou RC ? (la qualité biographique est ici clairement revendiquée par le texte «Renaud y est retourné, avec sa mère, le 18 mars 1977.»)[2]

Delphine, qui épouse, comme on le sait * : indication qui permet au lecteur curieux de remonter les références, et surtout de comprendre « comment ça marche ». Bien utile, très utile. La promesse de Passage, «le texte, cependant, ne cesse de désigner les lois de son fonctionnement» (p.44), est tenue, il est possible de faire confiance à l’auteur, son but n’est pas de nous perdre : il est possible de lire, cela vaut la peine.
(Cette conclusion peut paraître étrange. C’est que je n’éprouve aucun goût pour les auteurs (livres, cinéma) qui vous perdent délibérément sans vous donner la moindre chance de comprendre. En cela le Nouveau Roman n’est pas du tout « mon genre ». Il tourne à vide. La lecture de RC est une vaste enquête policière à travers les champs humains.) Désormais chaque livre sera lu dans la visée de comprendre tous les autres.

«le compositeur George Onslow**» : anagramme à une lettre près de Wolfson. [3] Cf Starobinski et ''Les mots sous les mots. Plus intérêt personnel (grand-père + Auvergne)

«Courpières» : assonance dans ces extraits avec marquis de Pierre, Saint-Pierre (et Miquelon). Hors des extraits, mais dans les Eglogues, voir aussi Pierre ou les ambiguïtés de Melville et Pierre Loti.

qui habite New-York : principale ville dans Travers. Projet d’une révolution à New-York de Robbe-Grillet. (Référence explicitement donnée page 171 de Travers)

Stephen, apprenant que Walter a fait plusieurs séjours dans des asiles new-yorkais ici, grand danger de réécrire l’histoire, le kinbotisme guette (le plus grand danger, mais aussi le plus grand plaisir, la folie la plus douce, de tout cela). Walter -> W -> donc X. (disons): il a fait un séjour dans un asile psychiatrique. Est-ce que les dates coïncident ? Travers paraît en 1978, la liaison avec X. date de 1969 (cf chronologie), ça ne va pas. Donc il s’agit d’une autre référence. Ou alors il s’agit d’une période intercalaire, une période où la rupture semblait consommée, à l’intérieur des douze années ?
(Remarque : PA, la chronologie, n’étaient pas des «outils» disponibles lors de la parution des Eglogues.)

Wolfson : Roussel, Wittgenstein. article dans l’Encyclopedia universalis à «fous du langage». La Tour de Babil de Piersens, référence donnée p.95 de Travers wolf : loup. Voir ici un bon nombre de pistes.

droit ou oblique : cf toutes les références géométriques des Eglogues, les diagonales, etc. Evoque entre autre le début de La Jalousie. Lecture politique du roman, référence donnée page 174 de Travers. Straight or bend: hétérosexuel ou homosexuel => inversion

glace : miroir, vitre, jalousie, etc. Exploité particulièrement dans Passage

Duparc : auteur d’Echange. Personnage (si l’on peut dire) de Passage. Première phrase d’Echange. Musicien. Voir encore cette référence.

manoir d'Arkel : Pelléas et Mélisande. Debussy. même « famille » que Duparc

Dauphin : ->Dauphine et toutes les marques de voiture -> Renaud

Marie-Antoinette : assonances dans le texte : Antonin, Antonia. Présente dans les Eglogues à cause du Dauphin ? Tête coupée de la duchesse de Lamballe, sang, verre de sang, filet de sang, morts violentes... Voir encore cette référence.

l'enfant du Temple : lecture anachronique (c'est-à-dire se rapportant à un livre non écrit à l'époque des Eglogues) : voir l’enfant qui se prétend Louis XVII dans L’Elégie de Chamalières.

du Kansas je crois qu'il était, ou de l'Arkansas : les états des Etats-Unis, l’une des familles de mots organisatrice de Passage.

du temps de Louis XVI : Marie-Antoinette, etc. Pas le même niveau : tout à l’heure il s’agissait d’un tableau, élément décoratif; ici il s’agit d’un détail de la vie d’Onslow, élément biographique. nappage.

distance historique qu'ils suggèrent, et les rapprochements qu'ils opèrent : l’un des principes des Eglogues. On retrouve dans la «réalité» l’un des principes des livres, à moins que la littérature ne copie un principe actif de la réalité. Exemple de nappage entre vie et littérature.

Forez : H-M Levet. Lecture anachronique: Le Sentiment géographique

ruines : référence de Domus Aurea, fascination des ruines, p.89 de Travers, qui donne lui-même plusieurs pistes et les références d’autres livres.

marquise : mot polysémique. jeu dans Passage

la mythologie de Saint-Pierre, telle du moins que la conserve Eugène : Eugène Nicole. « Balls ! » dit Eugène (Echange, mais peut-être aussi ailleurs) Voir dans la chronologie le télégramme refusé.

plus ou moins dérangé : folie, thème récurrent (Journal d’un fou, Le Horla, asile psychiatrique, Angèle, etc)

aurait tenté d'assassiner, pendant la guerre, l'amiral D : voir Echange. Morts violentes évoquées à plusieurs reprises, Roussel, un oncle, suicide, Marie-Antoinette, etc

une lumière de baptême du Christ, à grands rayons divergents, qui éclairait tantôt : description de tableau pour une description de paysage. nappage.

Roche-Noir : roc, rocher, Rock,... (cf toujours le même document)

Versailles : Marie-Antoinette

Saint-Denis : Denis Duparc, Indes, d’Indy, etc (-> tous les romans « indiens », Duras, etc)

Marcelline et Diane font leurs études , comme leurs mères et leurs grand-mères avant elles : ?? S’agit-il de véritables jeunes filles, ou de la simple utilisation de prénoms fétiches ?

Après la révolution, les filles deviennent des garçons : révolution radicale! Projet d'une révolution à New York. thème de l'inversion.

transporté ailleurs, sans pour autant changer de nom : le lieu et le nom, moteurs de Echange : quand l’un se perd, l’autre se perd aussi. Contre-exemple (voir L’Elégie de Chamalières)

Aucun mot n'est inscrit sur l'écran de faux verre du petit transistor : voir le bas de la même page (les dernières pages d’ Echange sont coupées en deux)

Quelqu'un lui loge une balle dans le crâne : accident d’Onslow. série des morts violentes cf supra.

Notes

[1] rectificatif le 08/01/05: Dans Travers, il ne peut s'agir de l' Angélique de Robbe-Grillet puisque ce livre ne sera publié qu'en 1988. Donc "Angélique, la maîtresse du roi" doit faire référence à Angélique et le roi paru en 1976.

[2] précision le 26/06/09 : aujourd'hui nous avons le _Journal de Travers_''.

[3] Renaud Camus suggère que le "à une lettre près" est rattrapé et devient lui-même "productif" (pour rester dans le vocabulaire de l'époque (je crois qu'on disait aussi, Dieu me pardonne, "générateur")) en suggérant les considérations graphologiques sur la lettre "f" qui, simple barre oblique et longue, prend sous la plume de je ne sais qui la caractère tranchant d'un miroir ou même d'un couteau ? (Je n'ai pas la phrase sous les yeux mais il me semble que vous l'avez vous-même citée).

La présence

Libérés du désir, nous sommes rendus à la présence.
[...] ce temps retrouvé qu’elle nous donne, cette présence exceptionnelle où elle nous rend ce moment, nous ne sommes plus portés par le désir vers autre chose, nous sommes rendus à nous-mêmes ou à l’autre peut-être, mais en tout cas au présent.

Je trouve ici les prémisses de ce qui deviendra, par approfondissement, la définition de l'amour dans L'Inauguration de la salle des Vents : une parfaite présence à l'autre. Que la définition de l'amour trouve ses racines dans le moment où nous sommes délivrés du désir rend malgré tout perplexe; donc soit je me trompe en trouvant dans ces quelques remarques sur Chostakovitch les prémisses de la définition de l'amour, soit il faut lire dans cette délivrance par rapport au désir la possibilité d'enfin s'oublier soi-même pour être parfaitement disponible à l'autre.

Le présent, c'est aussi pour Pascal le moment, le seul, pour être heureux:

Nous ne nous tenons jamais au temps présent. Nous anticipons l'avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours, ou nous rappelons le passé pour l'arrêter comme trop prompt, si imprudents que nous errons dans les temps qui ne sont point les nôtres, et ne pensons point au seul qui nous appartient, et si vains que nous songeons à ceux qui ne sont rien, et échappons sans réflexion le seul qui subsiste.
[...] Que chacun examine ses pensées. Il les trouvera toutes occupées au passé ou à l'avenir. Nous ne pensons presque point au présent, et si nous y pensons ce n'est que pour en prendre la lumière pour disposer de l'avenir. Le présent n'est jamais notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre, et nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais.
Blaise Pascal, Pensées Brunschvicg 172, Lafuma 47

Pour Pascal comme pour L'Inauguration, il est terrible de constater que nous laissons filer entre nos doigts la seule chose qui nous appartienne et que nous tenons, le présent, au profit de chimères. Il est terrible de constater que nous préférons toujours ce que nous n'avons plus ou pas encore aux dépens de ce que nous avons. Nous comprenons ici pourquoi se libérer du désir est le préalable indispensable à la saisie, à l'occupation, du présent.

auxquels nous ne pensons pas à penser parce que nous nous disons que nous aurons toujours le temps de nous interroger là-dessus et parce que le défaut d'interrogation ne tient pas à la distance mais au contraire à la proximité eh bien de même exactement de la même façon la vie tout court à nos côtés ne nous paraît pas mériter l'attention la passion la curiosité l'effort de perception d'appréhension d'adhésion d'adhérence ne pas appartenir à ce registre de l'attention de la du de de puisqu'elle est là tout offerte à chaque instant disponible atteignable enveloppante dépourvue de la moindre forme et alors cette inattention qu'elle nous suggère ce défaut de présence à la présence de coprésence au temps d'habitation résolue claire joyeuse virile déterminée toutes fenêtres ouvertes à la lumière pascale de l'instant qu'elle provoque par son défaut de résistance de consistance de forme de moins de plus de structure de cadre de de de de c'est la mort qui c'est justement la mort qui mais bon.
Renaud Camus, L'Inauguration de la salle des Vents p.285

Les journaux comme notes de bas de page

J'ai parcouru en diagonale La Salle des Pierres en y cherchant des traces, des indices, concernant L'Inauguration de la salle des Vents. J'en découvre page après page dans Outrepas. Comme toujours, il a fallu par hasard un écho que je n'attendais pas (ce fut ici Un thé au Sahara), pour qu'ensuite tout devienne écho.

[...] le moment où l'un des personnages, qu'on a cru mort, et qui lui-même a cru être mort, revient plus ou moins à la vie et décrit ce qu'il a vécu, ce qu'il a mouru — un pays froid, très froid et sans aucune couleur, où l'on se sent seul, très seul, abominablement seul [...]
Renaud Camus, Outrepas p.384

[...] ils guettent ses il revient du pays de la il dit qu'il y fait très froid et surtout qu'on s'y sent très seul mais d'une solitude inimaginable d'ailleurs il n'y manque rien elle n'a rien à voir avec l'absence [...]
Renaud Camus, L'Inauguration de la salle des Vents, p.234


«rectifier le cours du ruisseau prétendu» L'Inauguration p.284

Des branches et des brindilles sont prises entre les pierres, l'eau se fraie péniblement un chemin à travers elle, elle ruse, elle dévie, elle se fait souterraine, elle s'insinue humblement par les bords. Lorsque à l'aide d'un fort bâton on dégage les voies principales, presque aussitôt on obtient de belles chutes bien nettes et bien blanches, les bras morts se remettent à revivre, et toute une carte reprend sens, [...] Outrepas p.200

(Est-ce que je force le rapprochement? Il me plaît, à moi, d'imaginer que le cours de ce peu profond ruisseau puisse être rectifié de la main de l'homme).


il se lève rarement tout juste fait-il dans l'après-midi une petite visite de courtoisie de digestion de politesse à la voisine qui d'ailleurs ne manque jamais de lui donner deux ou trois biscuits et de célébrer justement sa courtoisie son amabilité sa gentillesse l'éloquence de son regard au point qu'elle se promet bien si un jour elle a un chien mais elle-même n'est pas si de prendre un chien précisément de cette race-là de cette espèce exactement comme celui-là le plus semblable pos
L'Inauguration p.309

Ses dernières excursions sont pour aller rendre visite à la voisine, Mme Trikovsky, qui le tient en haute estime, lui donne deux ou trois biscuits, et déclare que si un jour elle a un chien elle n'en veut qu'un de cette race-là, et le plus semblable possible à celui-ci.
Outrepas, p.214


Et s'éclaire par la page 408 d' Outrepas l'allusion à Saint Vincent de Paul en même temps qu'apparaît le nom de Chalosse dans L'Inauguration p.12, 13, 14, tandis que le brouillard de ces mêmes pages fait furieusement penser au brouillard des pages 401 et 402 d' Outrepas.

Maintenant c'en est fait, je me retrouve dans la forêt des associations: «un septième éditorial, pour faire un compte “rond”» (Outrepas p.370), «sept années de son existence» (L'Inauguration p.322), «sept années plus tard» (L'Inauguration p.269), entre l'installation de la Carte des Vents et la rédaction du livre, «sept ans» (L'Inauguration p.27).

Discussion sur l'honneur

Ce billet reprend et répond à la réponse de Renaud Camus.

Une sommaire tentative de récapitulation, de ma part, donnerait ceci : tragédie / drame (voire "souci"), aristocratie / petite bourgeoisie, virginité des femmes / liberté sexuelle ("innocence du sexe")…

Couples non-antithétiques : virginité des femmes / honneur, honneur / parole, parole / tragédie (suicide "d'honneur" - objection : est-ce que le suicide d'honneur n'est pas un cliché du "drame" ?)


Je remplacerais virginité par vertu, c'est-à-dire fidélité exclusive, seule garante de la lignée, du sang et du nom. Ce n'est pas, je pense, tant la fidélité des femmes qui importait (à la jalousie et autres sentiments de propriété près) que la certitude de l'origine de la descendance. Tout ici repose sur la parole des femmes, constatation étrange dans ce monde où elles avaient si peu accès à une parole publique (à moins que ce ne soit une contradiction qu'en apparence).

Quel rapport avec l'honneur? Qu'est-ce que l'honneur, sinon une certaine idée que l'on se fait de soi? Peut-on avoir de l'honneur si on doute de ses origines (entre autres, thème de ''L'Alouette'' d'Anouilh, légitimité du Charles VII douteuse)? Ne faut-il pas également, pour qu'il y ait sens de l'honneur, que l'individu considère qu'il y a des valeurs ou des principes supérieurs à sa vie, et n'est-ce pas finalement tout simplement cela qui a été perdu au XXième siècle: la vie posée comme valeur ultime de la vie, sans autre absolu?

Peut-on avoir de l'honneur si on doute de ses origines ? Il n’est pas évident que cette question soit pertinente par rapport au sujet.
Qu’est-ce que l’honneur, à quoi fait-il appel ou sur quoi s’appuie-t-il ? Un moment j’ai été tentée de lui donner une référence externe, d’en faire une référence au sacré. Mais je ne crois pas que ce soit cela. Il me semble que l’honneur, en dehors des cas où il n’est que soumission à une contrainte sociale (ne pas être accusé de lâcheté), se rapporte à une fierté, à une idée de soi, peut-être à ce qu’il faudrait nommer orgueil. C’est dans un certain sens s’accorder beaucoup d‘importance.

C’est ainsi d’ailleurs qu’il s’est dévalorisé. Concernant la vertu des femmes, la petite phrase «vous placez votre honneur à un bien étrange endroit» s’est répandue (cf Travers : un viol, c’est moins grave qu’une jambe en moins) et le sens de l’honneur a pris une connotation négative. A l’époque où je lisais Anouilh, je lisais plus généralement beaucoup de théâtre du XXe siècle: Giraudoux, Claudel, Camus l’autre, Sartre… L’honneur était tourné en dérision par les existentialistes, vivre, survivre, était la grande affaire, mourir était devenu la solution de facilité. Je reviens à l’analyse de Todorov dans Face à l’extrême :
Les dirigeants de l’insurrection [de Varsovie] agissent comme s’ils obéissaient au précepte : mieux vaut être mort que rouge. […] Une telle attitude héroïque force le respect. Mais on peut se demander en même temps si l’alternative ainsi formulée correspond bien aux possibilités «réelles». «Rouge» ne s’oppose pas à «mort», mais seulement à «blanc», «brun» ou «noir»; et seuls les vivants ont une couleur. L’un des combattants qui n’était pas d’accord avec le déclenchement remarque: «Si nous ne cessons pas un jour de tous vouloir mourir pour la Pologne, il n’y aura bientôt plus un Polonais pour l’habiter». Et les héros de l’insurrection morts, Varsovie devint quand même «rouge».
En fait, dans l’héroïsme, la mort a une valeur supérieure à la vie. La mort seule —la sienne propre comme celle des autres— permet d’atteindre l’absolu: en sacrifiant sa vie, on prouve qu’on chérit son idéal plus qu’elle. […] Dans certains circonstances exceptionnelles, et l’insurrection de Varsovie en est une, la mort peut être facile, en particulier si l’on croit à la résurrection des âmes, mais même sans cela: la mort reste une inconnue et par là elle fascine; perdre la vie, c’est mettre tout son courage en un seul geste. La vie, elle, peut exiger un courage de tous les jours, de tous les instants; elle peut être, elle aussi, un sacrifice, mais qui n’a rien de flamboyant: si je dois sacrifier mon temps et mes forces, je suis bien obligé de rester en vie. En ce sens, vivre devient plus difficile que mourir. […]
Cette attitude non héroïque a cependant un inconvénient c’est qu’elle se prête mal aux récits, en tout cas aux récits de facture classique; or la fonction narrative est indispensable dans toute société. En fait, les héros s’inspirent invariablement d’un exemple livresque ou légendaire appris au cours des années de jeunesse. Et dans le feu de leur action, ils prévoient déjà l’effet qu’elle aura une fois convertie en mots: le récit à venir forme le présent. Okulicki reproche aux autres plans d’insurrection «de ne pas être assez spectaculaire», alors que le sien est tel que «le monde entier en parlerait». Le bulletin des insurgés déclare, à la date du 3 octobre 1944 : «Personne en Pologne ni à Varsovie ne peut […] dire que nous nous sommes rendus trop tôt»: le souci des récits à venir est présent au moment de l’action même.

Tzvetan Todorov, prologue de Face à l’extrême
Cette idée «Si nous ne cessons pas un jour de tous vouloir mourir pour la Pologne, il n’y aura bientôt plus un Polonais pour l’habiter» m’a profondément marquée. Pour gagner, pour faire triompher ses idées, il faut commencer d’abord par survivre. Il s’agit d’un oubli de soi, de la gloire qu’on pourrait retirer d’une action héroïque, au profit de l’obstination à vouloir faire triompher une cause, même anonymement. Nous passons de l’honneur à l’humilité.

Passage

Il y a des photographies dans Passage, dont au moins une de Nash, et visiblement, d'après les explications de l'auteur ces derniers jours, une erreur dans la légende de cette photo:

Perceval / The Waves («Perceval has gone to India») / Parsifal / Venise / Tristan / The Portrait of a Lady («James ne partage pas l'interprétation du thème offert par l'opéra»)/ Barthes ? («Et je lis un livre sur Sade et autres logothètes») / Paul Nash, "View from the hotel des Princes, Nice" («Vérification faite, c'est la Résidence des Princes qui est à Cannes») (Cf. Pass., 169) / la fleur semble alterner avec un filet de sang, mort de Roussel à Palerme, P. 66 et ill.4, retour à Parsifal, hôtel des Palmes / Mon gros loup, pas vu ton foulard bleu. Fais-moi signe, Suzy[1] / The Wings of the Dove (Venise, miss Archer)/ Fleur, Bloom (en fleur), Virag, «La Flora indeed» (Ulysses) / Est-ce la mère de Tristan ou celle de Perceval qui se nomme Blanchefleur ? / Désolé, je n'y arrive pas.

message de RC sur la SLRC le 5 mars

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Message de jmarc déposé le 08/03/2004 à 21h33 (UTC)

Très intéressant. Est-ce une photo ou un tableau ? ne voit-on pas une fenêtre et, au-delà, une ou deux lettres inversées ? voit-on une fleur ?

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Ma réponse

C'est une vue à partir d'une fenêtre, mais on ne voit pas la fenêtre. On voit la balustrade d'un balcon, et les lettres E S, à l'envers (puisqu'elles sont destinées à être lues de la rue). On voit des palmiers, et derrière sans doute la mer, ou le sable, fondus dans le blanc. La légende fait référence à cette phrase «Savez-vous qu'elle était à Palerme, à l'hôtel des Palmes, le jour il se logea une balle dans le crâne?»

Mais ce ne peut pas être si simple, si RC lui-même n'arrive pas à retrouver l'origine du motif.


PS : je n'ai rien trouvé dans Comment j'ai écrit certains de mes livres.

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Message de jmarc déposé le 08/03/2004 à 22h39 (UTC)

Cela devient en effet difficile...

Les lettres à l'envers, cela correspond aux tableaux de Paul Nash, mais ce sont un R et un S... j'ai cité un lien dans un de mes messages, allez voir, vous me direz si le tableau a quelque chose à voir avec la photo...

En ce qui concerne Palerme, je comprendrais le lien avec Roussel, à la balle près... si Roussel s'était bien ouvert les veines (dans sa baignoire, avec une lame de rasoir, voir les lames de rasoir de Babbitt), il n'en est pas mort. Je pense qu'il est mort d'une overdose involontaire de somnifères... pas d'un coup de pistolet...

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Ma réponse

Dans Echange, il est fait référence au suicide au pistolet du général Boulanger. Il y a également, dans Echange et Passage, un homme accusé de meurtre qui est acquitté. Il y a aussi un suicide dans Echange, ou un meurtre, enfin, une mort violente, dans le jardin, le "parc", sans qu'on comprenne bien de qui il s'agit.[2]

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Ma réponse (sur un autre embranchement)

Ma "compréhension" doit beaucoup à la compréhension d'autres lecteurs, vous savez. Comme il est toujours impressionnant d'écrire ici dès qu'il s'agit de livres, que j'ai peur en particulier d'écrire de grosses bourdes, je lis "autour". Qu'aurais-je compris de Passage si je n'avais lu ceci d'abord Houppermans, un article, ainsi que Comment j'ai écrit certains de mes livres de Roussel?

Concernant vos dernières lectures, je pense que cet article de Masque vous intéressera.


Notes

[1] note: référence à des attentats ayant lieu en France en mars 2004.

[2] Il s'agit de l'oncle.

Un mot

D'ailleurs ma chienne mourut.

Renaud Camus, Du sens, p.55

Il faudrait que je parvienne à dire toutes les impressions que font naître en moi ce d'ailleurs, ce désespoir de devoir, après avoir cru avoir trouvé un moyen de vaincre la mort, reconnaître qu'on a perdu et qu'elle a gagné et que sans doute on n'a pas été à la hauteur du combat, et en même temps ce sourire un peu triste, parce qu'on sait bien que cette formule est fausse, que quelle que soit la vaillance au combat on avait perdu d'avance, mais qu'on refuse de l'admettre tout en le sachant...
Ce d'ailleurs survenant comme la preuve logique d'une faute, alors que l'événement était inévitable, ce d'ailleurs discret et incongru, m'émerveille.

Amour d'enfance

Mardi 8 mars 1960. Mort de sa chienne Vania, épagneul breton. Il note dans son petit dictionnaire grec, sans doute sur le modèle de Louise de Vaudémont à Chenonceau : « Rien ne m'est plus, plus ne m'est rien».
Renaud Camus, Le jour ni l'heure

Les chiens, c'était surtout Vania, ma chienne blanche et dorée, suivie d'éventuels prétendants, et de ses rejetons du moment, quand ils étaient assez grands pour courir plusieurs heures, et n'avaient pas été noyés, dans le plus grand des bassins, ni déjà donnés.
Echange (1976), p 9

Voisine est la tombe de Vania, ma chienne bien-aimée. Sa mort a été la plus grande douleur de mon enfance. Depuis des mois je la savais prochaine. Je faisais moi-même, tous les jours, des piqûres à la pauvre bête, qui gémissait doucement. Je me réjouissais presque d'aller en classe, à cette époque, pour m'éloigner un moment du champ clos d'un drame imminent, inéluctable. Pourtant j'avais passé avec le Ciel un contrat. neuf neuvaines achetaient à Vania une semaine de vie. Mais il ne suffisait pas de réciter les paroles des pater et des ave, il fallait en comprendre, au sens le plus fort, en habiter chacune à chaque fois. Je passais mes nuits en prières, à genoux, dans une concentration fébrile. Quand Vania est morte, je n'ai pas perdu la foi mais ma confiance en Dieu. Je n'ai pas su retrouver avec certitude, là-haut, le coin de terre que mon père avait creusé pour elle.
Journal d'un voyage en France (1981), p.94

Une troisième est pour Roman la plus cruelle. Elle paraîtra futile et ne devoir même pas, peut-être, figurer ici; c'est pourtant celle qui l'affecte le plus: la longue agonie, qui dure presque deux ans, de Vanya, son épagneule tant aimée. La reine Louise, qui comprend l'angoisse de son petit-fils, fait venir de Back, à plusieurs reprises, un célèbre vétérinaire. Roman fait lui-même, des mois durant, de quotidiennes piqûres à la pauvre vête, qui gémit et le regarde d'un air de surprise plus que de reproche, sans comprendre pourquoi son jeune maître la fait souffrir. Le mal qui la ronge l'agite de soubresauts, lui fait pousser de soudains cris de douleur. Elle est devenue aveugle et se cogne à tous les meubles. Roman s'échappe de la maison et fait d'immenses promenades dans la forêt pour fuir l'imminence de la fin. Partir pour la capitale et les heures de classe au Palais le soulage, s'éloigner du domaine où la mort tisse ses filets. Mais si Vanya allait mourir pendant qu'il n'est pas auprès d'elle? Il obtient de son père qu'elle vienne à Back abec lui. Mais elle est trop âgée pour un si grand changement. Elle n'est pas heureuse dans l'appartement du Grand Voïvode, dépaysée parmi des objets qu'elle ne connaît pas, trop loin du jardin où ses pauvres pattes ne peuvent plus la mener à travers les escaliers de marbre. On la réinstalle au manoir. Lorsqu'il est loin d'elle, Roman téléphone tous les jours pour avoir de ses nouvelles. Cet appel même lui fait peur. Il en voit s'approcher l'heure avec terreur. L'idée lui vient souvent qu'une fois survenu ce qu'il craint tant, chaque minute l'en éloignera tandis que chaque minute aujourd'hui l'y mène inexorablement: il la chasse.
Roman Roi (1983), p.165-166

Pourtant Roman n'hésite pas un instant sur l'emplacement de la tombe de la chienne Vanya, que rien ne signale, sinon peut-être la proximité d'un petit rocher rond, sur lequel Diane et moi nous appuyons, les yeux sur les toits et le clocher à bulbe de Hörst, très loin en-dessous de nous.
Roman Roi, p.352

Lorsque j'étais enfant, j'aimais tellement une chienne, devenue vieille et malade, que j'avais passé avec Dieu un contrat pour sa protection : Il la maintiendrait en vie aussi longtemps que je dirais chaque nuit neuf neuvaines. Mais il ne s'agissait pas de prononcer automatiquement et à toute vitesse les mots du Notre Père et du Je vous salue. Il fallait au contraire se pénétrer de chacun d'eux, s'interroger sur son sens, je dirais presque le réaliser, au sens même dont s'accommodent les puristes, c'est-à-dire le rendre réel, le citer à comparaître, l'examiner en chacun de ses tenants et de ses aboutissants, sous tous ses angles et tous ses aspects, en la moindre de ses possibles hypostases. Tâche épuisante, on s'en doute, et qui ne saurait être menée à bien. À sonder seulement le Notre de Notre Père, une vie ne suffirait pas. Ne parlons pas du Je de Je vous salue.
D'ailleurs ma chienne mourut.
Du sens (2002), p 55

Le peu profond ruisseau

Comment avez-vous interprété "ce ruisseau peu profond" qui apparaît vers le milieu du livre? Pour vous, qu'était ce ruisseau?
J'avais pensé que c'était la fiction, dans le sens de mise en récit d'événements, réels ou fictifs. Le ruisseau était pour moi ce qui séparait la vie de l'écriture, même lorsque celle-ci s'attachait à raconter celle-là:

[...] et de la juste distance sans cesse remise en cause sont-ils la vérité des choses et a fortiori des êtres et pourquoi sonnent-ils d'autant plus faux qu'ils sont plus vrais comme si vrai en l'occurence ne voulait plus ne voulait rien ne voulait dire que cette distance cet écart ce ruisseau calomnié que la barque s'apprête chargée du poids trop lourd de l'ombre des noms qui serait ce dépôt de suie ce travail de la flamme cette écriture d'effacement cette renonciation ce livre brûlé [...]
Renaud Camus, L'Inauguration de la salle des Vents, p 207

[...] ils parlent du roman qu'ils viennent de lire tout à fait comme si les personnages appartenaient à la se demandant ce qu'ils auraient fait à leur quelles décisions ils auraient prise tout à fait comme dans la vie comme s'il n'y avait pas de comme si ce ruisseau décidément n'était rien [...]
Ibid, p 229

Mais cherchant ce soir autre chose dans Du sens, j'ai trouvé cela: «La garantie est vaine parce que "l'écriture" et "la vie" ne se rejoignent jamais tout à fait, malgré qu'on en ait, ni la lettre et le temps. Entre les deux «ce peu profond ruisseau calomnié, la mort». Mieux vaut que la coïncidence n'ait pas lieu, d'ailleurs, car ce serait que le ruisseau a débordé, et qu'il recouvre tout le pays : nous ne serions plus là pour en parler.» p 380

Alors? Qu'était ce ruisseau, pour vous, lorsque vous avez lu L'Inauguration de la salle des Vents? Etait-ce la mort, aviez-vous cette phrase à l'esprit?

Je poursuis la citation de Du sens p 380 : «Mais je constate avec amusement, en lisant Daniel Sibony, que cette conception du journal, que je viens d'exposer, correspond presque point par point avec le tableau qu'il offre... du christianisme!»
Et je pense à tous les éléments de L'inauguration évoquant le Nouveau Testament, de Lazare à la dormition en passant par la communion et la résurrection...
Il y a quelque chose là, mais qui se dérobe, quelque chose que je ne parviens pas à saisir.

                                       ******************

Message de Stéphane Mallarmé déposé le 21/12/2003 à 10h18 (UTC)

Objet : Caché parmi l'herbe

Qui cherche, parcourant le solitaire bond
Tantôt extérieur de notre vagabond -
Verlaine ? Il est caché parmi l'herbe, Verlaine

A ne surprendre que naïvement d'accord
La lèvre sans y boire ou tarir son haleine
Un peu profond ruisseau calomnié la mort.

                                      ******************

Message de Alain Robbe-Grillet déposé le 21/12/2003 à 10h42 (UTC)

Objet : La Jalousie

ils parlent du roman qu'ils viennent de lire tout à fait comme si les personnages appartenaient à la se demandant ce qu'ils auraient fait à leur quelles décisions ils auraient prise tout à fait comme dans la vie comme s'il n'y avait pas de comme si ce ruisseau décidément n'était rien

Jamais ils n'ont émis au sujet du roman le moindre jugement de valeur, parlant au contraire des lieux, des événements, des personnages, comme s'il se fût agi de choses réelles : un endroit dont ils se souviendraient (situé d'ailleurs en Afrique), des gens qu'ils y auraient connu, ou dont on leur aurait raconté l'histoire. Les discussions, entre eux, se sont toujours gardées de mettre en cause la vraisemblance, la cohérence, ni aucune qualité du récit. En revanche il leur arrive souvent de reprocher aux héros eux-mêmes certains actes, ou certains traits de caractère, comme ils le feraient pour des amis communs.


«Le roman africain, de nouveau, fait les frais de leur conversation»

                                      ******************

Message de Stéphalin Malgrillé déposé le 21/12/2003 à 11h03 (UTC)

Objet : Manque de mémoire [1]

Le silence déjà funèbre d'une moire dispose plus qu'un pli seul sur le mobilier que doit un tassement du principal pilier précipiter avec le manque de mémoire.

Maintenant l'ombre du pilier - le pilier qui soutient l'angle sud-ouest du toit - divise en deux parties égales l'angle corespondant de la terrasse. Cette terrasse est une large galerie couverte, entourant la maison sur trois de ses côtés.

(Tous les deux parlent maintenant du roman que A. est en train de lire, dont l'action se déroule en Afrique.)

                                      ******************

Message de Staline Robbarmé déposé le 21/12/2003 à 11h25 (UTC)

Objet : Jalousie au château

Sur le pont de rondins, qui franchit la rivière à la limite aval de cette pièce, il y a un homme accroupi. C'est un indigène vêtu d'un pantalon bleu et d'un tricot de corps, sans couleur, qui laisse nues les épaules. Il est penché vers la surface liquide, comme s'il cherchait à voir quelque chose dans le fond, ce qui n'est guère possible, la transparence n'étant jamais suffisante malgré la hauteur d'eau très réduite.

Sur ce versant-ci de la vallée (etc.)


Il était tard lorsque K. arriva. Une neige épaisse couvrait le village. La colline était cachée par la brume et par la nuit, nul rayon de lumière n'indiquait le grand Château. K. resta longtemps sur le pont de bois qui menait de la grand-route au village, les yeux levés vers ces hauteurs qui semblaient vides.
incipit du Château''

                                      ******************

Message de Jacques Jouasse déposé le 21/12/2003 à 11h53 (UTC)

Objet : Alpha Male Plus

Will you be as gods ? Gaze in your omphalos. Hello. Kinch here. Put me on to Edenville. Aleph, alpha : nought, nought, one.

                                      ******************

Message de Georges-Louis Bourge déposé le 21/12/2003 à 12h01 (UTC)

Objet : Nought nought one

Tout langage est un alphabet de symboles dont l'exercice suppose un passe que les interlocuteurs partagent : comment transmettre aux autres l'Aleph infini que ma craintive mémoire embrasse à peine ?

                                      ******************

Message de Guillaume, j'expire déposé le 21/12/2003 à 12h06 (UTC)

Objet : Eden Eden Eden

O God, I could be bounded in a nutshell and count myself King at infinite space.

                                      ******************

Message de Jean-Luc Godard déposé le 21/12/2003 à 12h11 (UTC)

Objet : Alphaville

But they will teach us that Eternity is the Standing still of the Present Time, a Nuncstans (as the Schools call it); which neither they, nor any else understand no more than they would a Hicstans for an infinite greatness of Place. [2]

                                      ******************

Message de Crypto-Eudes déposé le 21/12/2003 à 12h16 (UTC)

Objet : L'Aleph

Ces idées me parurent si ineptes, son exposé si pompeux et si vain, que j'établis immédiatement un rapport entre eux et la littérature ; je lui demandai pourquoi il ne les mettait pas par écrit.

                                      ******************

Message de VS déposé le 13/01/2004 à 03h26 (UTC)

Objet : dictionnaire

Je suis un malade de littérature. Si je continue ainsi, aussi bien va-t-elle finir par m'avaler, tel un pantin dans un tourbillon, jusqu'à ce que je me perde dans ses contrées sans limites. La littérature m'asphixie chaque jour un peu plus, penser, à cinquante ans, que mon destin est de me transformer en un dictionnaire ambulant de citations m'angoisse.

Enrique Vila-Matas, Le mal de Montano

source

Notes

[1] sera repris dans L'Amour l'Automne

[2] deuxième exergue de L'Aleph, tiré de Hobbes, Le Léviathan. cf. Rannoch Moor p.287

L'Inauguration de la salle des Vents : analyse

«(Les mots me faillent.
«Vous arrivez par un côté, vous vous y reconnaissez; vous arrivez au même endroit par un autre côté, vous n'y reconnaissez plus rien.»
Tels sont les premiers mots de L'inauguration de la salle des Vents. Se trouvent concentrés en eux toutes les difficultés du texte.
L'Inauguration, objet étrange, dans lequel tout est dit de l'amour et de la littérature, du souvenir et de la présence, sous une forme telle qu'il semble qu'il y a un animal à dompter, une épreuve initiatique à subir, pour parvenir jusqu'au sens.

Il s'agit, bien sûr de la structure. Onze styles, douze thèmes, est-on très tôt prévenu. Cela n'est pas naïf, cela n'est pas facile, l'auteur reconnaît lui-même que c'est risqué «sauf si le texte était refusé, évidemment, ce qui pourrait bien arriver étant donné son étrangeté» p.314.
Alors, de quoi s'agit-il exactement? Onze styles, mais pourquoi onze styles? Ne s'agit-il que d'une exploration formelle, d'un Exercices de style nouvelle manière?

La variation des styles est en fait une machine à créer du ou des sentiments. Chaque style impose ou provoque immédiatement chez le lecteur un état d'esprit, un état d'âme, indépendamment du thème traité.

Par exemple, le style direct ("dialogue", p.111) induit l'immédiateté, nous sommes au présent, aussitôt au théâtre, nous attendons la réplique suivante (et nous changeons de point de vue, celui qui parle n’étant pas le narrateur).
Le parlé jeune ("extrêmement familier") est toujours violent, malgré son affirmation de tolérance ("i fais c'qui veut hein"). L'objectivité revendiquée par ce style mène à la rudesse et la brutalité. Comparez par exemple, p.138 «et cela encore bien davantage une fois que la mort, survenue, l'aura, en quelque sorte, consacrée à titre rétrospectif, et confirmée a postériori dans les caractères de l'amour le plus intense et le plus haut», écrit en langue classique, et p.162 «tu peux très bien avoir la relation vachement intense et passionnée comme c'est pas croyable, ça t'en sais rien, ça y a que la mort qu'elle te l'dira — eh ben là moi c'que j'vois c'est qu'la mort ben justement ê't'le dit, point barre», écrit en parlé jeune: le même thème n'éveille pas les mêmes tonalités, le premier style invoque noblesse et tragédie, le second une sorte de sincérité naïve et convaincue.
Le style interrogatif nous amène à nous poser à nous-même la question qui paraît pourtant posée à l'auteur, c'est un moteur d'intérêt pour l'intrigue, le style abrégé "prise de notes" est paradoxal, puisque là où il paraît donner le maximum d'informations précises, objectives, il ne nous présente que du flou et nous oblige à reconstituer des mots, à deviner le sens, le style conditionnel mène lui aussi un double jeu, puisque le plus souvent il raconte des faits avérés, qui donc n'ont aucune raison d'être racontés au conditionnel. Ainsi, parce qu'un fait avéré est raconté au conditionnel (cf la référence à La Salle des pierres), on aura tendance à considérer que le conditionnel raconte des faits vrais, cependant, le doute est redoublé, puisque p.26 par exemple il s'agit bel et bien d'un fait non vérifié, méritant le conditionnel… Mais il se transforme, et dans la deuxième partie, paraît devenir le synopsis d’un film.

Un même style peut lui-même explorer toute une gamme de sentiments, provoquer ou refléter des états d’esprit différents : les questions peuvent être ironiques («où sont les vents?»), curieuses (p.25), inquisitoires, elles peuvent représenter une demande («est-ce qu'on peut manger?») ou un exposé d'exercice de calcul (p.46), le style direct peut être une réponse, un exposé, refléter l'ennui, l'exaspération, la gaieté forcée, l'exclamation, l'accusation, etc.

Le style syncopé dit "sans ponctuation" est le style qui occupe le plus grand nombre de pages. Il ralentit la lecture, et oblige à une lecture extrêmement attentive, la page ne se parcourt pas de l'œil. C’est un style envoûtant, aux règles variables, parfois une expression est répétée en refrain jusqu’à l’étourdissement (« si l’on peut dire » p.32), d’autres fois il manque un mot, le plus souvent facilement identifiable, mais pas toujours, car s’il s’agit le plus souvent de compléter une expression toute faite («malade comme un vomissant tout ce que tu tenant à peine sur tes quand» p.253), il y a parfois un doute sur le mot manquant, d’autres fois encore, vers la fin, ce sont les mots eux-mêmes qui sont tronqués.
C’est le style qui va admettre le plus fréquemment le glissement des thèmes sur eux-mêmes, utilisant un mot pour passer d’un thème à un autre, liant l’ensemble du livre dont la structure paraissait si rigide au départ. C’est un style qui demande un grand investissement de la part du lecteur, il n’est pas possible d’être inattentif, c’est un style captivant, au sens fort.

Les styles sont donc porteurs et moteurs d’émotions. Passer d'un style à l'autre est de ce fait fatigant, puisqu'il faut passer d’un état d'âme à un autre. L'ordre des styles n'est pas neutre, par exemple, faire suivre directement le parlé jeune de quatrains poétiques soumet le lecteur à un brutal changement de registre. A chaque changement de style, le lecteur est obligé de faire appel à une autre partie lui-même, là plutôt les sentiments, là plutôt les sensations, là plutôt l'intellect,… C'est une gymnastique du cœur et de l'esprit.


Le livre est un miroir brisé, où tout se reflète inexactement. Onze styles, douze thèmes, puis douze thèmes, onze styles, «mais comment se fait-il que se produise cet effet de miroir et de résonnance terme à terme»? p.238, nous interroge le texte.

Mais tout le texte n’est que redoublement. Tout se répète, mais rien ne correspond. Tout fait écho, tout va par deux, mais ces paires elles-mêmes ne sont pas du même ordre, certaines s’appuyant sur la ressemblance, d’autres sur l’opposition.
Il y a deux amants morts, qui tous les deux ne seront reconnus aimés que dans la maladie et la mort, il y a les faux morts, le chien et le visiteur, il y a le régisseur assassin (peut-être) et celui qui a peut-être poussé le visiteur (mais non, c’est le château), il y a la haine du régisseur et le ressentiment du narrateur, il y a la carte des Vents et le présent livre, il y a la fiction et la réalité, la vie et la mort, la présence et l’absence, «livre et salle vie et vent encre et poussière un bloc de résistance» p.207.

Ce redoublement se retrouve dans les motifs secondaires, « monstruosité » du peintre et de l’écrivain, amour des corps malgré la maladie, lettres reçues, îles, crise de diarrhée, mère et tante, Simone de Beauvoir et Françoise Sagan...

Tout est repris et développé, patience de la lecture, kaddish aux oiseaux apparu p.36, expliqué p.83, chute évoquée de façon incompréhensible pendant cent pages (p.82 «quoi, l’invité ?») et racontée complètement que page 118... Evénements repris et expliqués au sein de la première partie, ou développés au sein de la deuxième, comme le mystère de la chaise ou l’assassinat de la jeune sœur...

La première partie expose l’histoire, si l’on peut dire, c’est une partie étale.
La deuxième partie reprend et approfondit la première. Le « récit » se fait plus lent, plus détaillé, et c’est la douleur qui s’approfondit.

Rien ne coïncide jamais, jeux, deux canapés, lequel est lequel, la porte, mais est-ce le trou ou le panneau de bois qui est la porte ? Ainsi en va-t-il de chaque mot, entre la présence et l’absence, faille, chute, dérobade, qu’est-ce que la fiction, qui sommes-nous, qui sont ceux qui nous entourent et nous résistent, et de quelle présence les honorons-nous, avant qu’il ne soit trop tard ?
Le récit court après la vie, essaie de la remettre en ordre avant qu’elle ne tombe à nouveau en morceaux, cependant qu’il crée pour son propre compte en élaborant le souvenir. Car la fiction est finalement la seule chose dont nous puissions être certains «une convention un pacte un rite un rituel un bloc de réalité dont nous pouvons être sûrs en tout cas plus sûrs que de tout le reste puisque c’est nous qui l’avons construit» p.150.

Il faut répondre à deux question : comment rendre la présence et comment aimer ? (et cette possibilité : peut-être qu’aimer serait être parfaitement présent ?)

Comment arrêter le temps, l’immobiliser? Ou comment le restituer perpétuellement? Comment construire une machine de Morel? La photographie ne suffit pas, elle immobilise. Elle rend présent le souvenir, c’est une première étape. Mais il faut aller plus loin : «Ce que par excellence il s’agirait d’atteindre, [...] c’est ce point de l’espace où pour un quart de seconde tout est juste»

Qu’est-ce que L’Inauguration de la salle des Vents? C’est un tombeau, c’est à Rodolfo ce que la carte est à Maurice, c’est la tentative de dire la douleur de l’amour mort envers l’ancien amant vivant, de l’amour vivant pour les amants morts, la douleur de n’aimer toujours que trop tard, et trop mal tant qu’il est encore temps.
C’est la tentative de répondre à la question, mais pourquoi ai-je vécu à côté de ma vie, hors du temps, hors de moi-même, et pourquoi cela fait-il si mal de se retrouver en soi-même.

Et tout le livre est parcouru de vocabulaire christique, agneau sacrificiel, bandelettes des morts, dormition, résurrection, miracle et sacrifice, révélation. Il y a du sacré dans la présence, et le sens avance caché.

Et il me semblerait finalement que l’abord difficile du livre n’est que le voile jeté sur le chagrin, la marque de la pudeur.

fragments de L'Inauguration de la salle des Vents

si vous revivez vous avez ma carte n'hésitez pas à passer un coup de si je ne suis pas morte si vous n'êtes pas morts et même si vous êtes morts (p.30)

je veut dire lui veut dire ce qu'il veut dire ce que l'auteur essaie de nous dire (p.41)

le lit qui était directement contre justement le mur collé contre directement la paroi était collé directement contre l'attente et que l'oreille était directement collée contre tendue collée plaquée directement contre le silence contre l'absence (p.52)

ce que sait la nuit n'est pas la vérité elle se trompe (p.53)

dans un mélange d'anglais et de mélange (p.55)

Le chagrin de Barthes

Transcription à partir de CD du début du cours sur Le Neutre de Roland Barthes.

Je vais parler du désir de neutre aujourd'hui dans ma vie car il n'y a pas de vérité qui ne soit liée à l'instant. Je dois dire qu'entre le moment où j'ai décidé de l'objet de ce cours en mai dernier et le moment où je l'ai préparé, il s'est produit dans ma vie un événement grave, un deuil. Par conséquent, le sujet qui va parler n'est plus le même que celui qui avait décidé d'en parler.
A l'origine, il s'agissait de parler de la levée des conflits. En gros, c'est de cela qu'on parlera, car on ne change pas l'intitulé d'une affiche du Collège... Mais sous ce discours j'entends une autre musique.

Un second neutre apparaît derrière le premier. Le premier neutre établit la différence qui sépare le vouloir-vivre du vouloir-saisir. Il s'agit de quitter le vouloir-saisir pour aménager le vouloir-vivre.
Puis il se produit une seconde décantation où l'on abandonne le vouloir-vivre pour la vitalité. Pasolini, dans un poème dont je n'ai pu retrouver la référence précise (mais je la retrouverai pour un prochain cours), parle d'une "vitalité désespérée". La vitalité, c'est la haine de la mort.
La forme de ce second neutre, c'est en définitive une protestation : " il m'importe peu de savoir si Dieu existe ou non, mais ce que je sais, c'est qu'il n'aurait pas dû créer ensemble l'amour et la mort". Et le neutre, pour moi, c'est ce non irréductible, un non qui est comme suspendu devant les endurcissements de la foi et de la certitude, et un non qui est en quelque sorte incorruptible par l'une et par l'autre.

[...] Ce n'était ni d'amour ni de mort que parlait Barthes, mais de sa peine, et dans cet amphithéâtre du collège de France, devant ces inconnus et ces indifférents, il demandait avec une grande simplicité, avec un souffle soudain retenu sans que la portée de sa voix en soit atténuée, comment ne pas souffrir.

L'Elégie de Budapest

32 pages. Le premier texte de RC que je lis qui évoque la tristesse. (Bien sûr, il y a Corbeaux. Mais Corbeaux, c'est l'écœurement, l'accablement.) La tristesse, la mort, l'effacement, le temps perdu au sens le plus premier, cinquante ans disparus.

32 pages. Il me semble que le phrasé r-camusien présente quelques constantes :
- la tyrannie des virgules, qui scandent des phrases plutôt longues, et ralentissent la vitesse de lecture (ce qui permet de/oblige à mieux goûter les mots) : "Quand je me suis présenté le lundi devant la porte du musée du Mouvement ouvrier, au Château royal, à Buda, je l'ai trouvée close, parce qu'on était lundi".
- l'incise, conséquence logique des virgules, précise la pensée. Elle se combine souvent avec une inversion de la place des mots ou des expressions : "Depuis plusieurs lustres, en tout cas, bien décatie maintenant, l'avenue Staline est celle de la République populaire; il n'apparaît pas encore qu'on envisage de la faire redevenir Andrassy, comme devant".
- l'utilisation de mots inattendus :"décatie" ou "comme devant" dans l'exemple ci-dessus, ou "tristement" dans la phrase suivante: "D'excellentes gens, sans aucun doute, mais de vues tristement courtes, en certains domaines". L'effet produit est un effet de cocasserie le plus souvent, parfois de tristesse.

L'Élégie de Budapest est un collage de plusieurs thèmes, collage de thèmes au sein d'un même paragraphe, d'un bloc, sans transition, collage souvent rencontré chez RC, qui ici rend parfaitement l'étrangeté de cette ville pour le voyageur totalement seul et perdu : la mort, ce jardinier, (et les hopitaux, les médecins, les squelettes), les écrivains et des poètes, Shakespeare, Defoe (noté De Foe), Albert Camus, Schnitzler, et bien sûr Petöfi, les musées, les tableaux. Et puis la ville, l'errance, la disparition du goût, des styles. Le dépaysement profond dû à une langue qui ne ressemble à aucune autre et l'absence de traduction, de traducteur.

Et la tristesse devant tout ce gâchis : "Est-ce que nous pouvons imaginer ce que c'est que de perdre un demi-siècle, non pas pour un peuple (...), mais pour dix millions d'individus, pour dix millions de fois un individu, pour dix millions de fois quelqu'un?

Les mois d'été de Renaud Camus de Sjef Houppermans

LES MOIS D'ÉTÉ DE RENAUD CAMUS
Extrait de Lecture du Désir de Sjef Houppermans 1997, pp. 359 à 384



Le Fétiche, c'est le désir même. Chroniques achriennes, p. 43

Introduction

Eté (Travers 2) est le quatrième volumes des "Eglogues" (1), "trilogie en quatre livres et sept volumes", vaste suite romanesque de la main de Renaud Camus (il faudrait mettre tous ces prédicats entre guillemets pour les raisons qu'on va voir). Saluée à l'époque comme une entreprise intéressante dans la lignée du Nouveau Roman, l'oeuvre a évolué depuis selon ses propres voies, sans trahir toutefois ses origines. Globalement on peut affirmer en effet que les "Eglogues" à leur façon (re)travaillent un certain nombre de procédés qu'ont inaugurés les Nouveaux Romanciers et qui ont été lus, sinon voulus, d'abord comme autant d'attaques contre le récit dit classique gagnant au fil des années une relative autonomie. Notre but ne sera pas d'en dresser l'inventaire, mais de nous concentrer sur quelques notions centrales comme la portée thématique, le jeu intertextuel ou encore la position du 'sujet', approches dont nous essayerons de montrer la cohérence. Vu que l'essentiel de la problématique (du jeu) se met en place dès les premiers romans du cycle, un détour par ces 'origines' paraît nécessaire d'abord.

Passage et Echange, les deux premiers textes, inscrivent d'emblée la décentralisation et la multitude dans leur titre : série de fragments venus d'ailleurs, qui essaient de se lier de toutes sortes de manières. On peut y inventorier un stock de passages, on peut essayer de formuler certaines règles de passage, mais il convient de ne pas oublier que l'être de passage est un être toujours déjà ailleurs. La traversée, la fuite, incurvent le passage allant du morceau choisi au changement constant. On le verra : le roman est familial à ses racines, mais les liens de parenté vont connaître une folle débandade. Cela va parler en passage, d'échange en échange, et, dès le début, de travers : un dire du fou opposé à la ligne droite des tours massives. La folie insiste partout (personnages, références) comme cet autre de la doxa (2) qui encore, en tant que pas-sage, se livre à "d'allègres copulations" de toute nature. Ce que le titre d' Echange met plus particulièrement en lumière, c'est l'interaction dans ce cadre (et débordant ce cadre justement), interaction entre textes, entre instances narratrices, entre joueurs, entre scripteurs et lecteurs aussi. Le jeu de la règle (celle de la surdétermination par exemple au niveau des signifiants, ou bien des signifiés pour le choix des éléments du livre) et du dérèglement (les brèches de l'ouverture, la fuite ailleurs, l'insistance de la pulsion) se lit par exemple à la fin de Passage dans l'évocation du tennis. Les règles du jeu s'y disent, mais il s'agit en même temps d'autre chose que de l'enregistrement d'un événement réglé ; c'est justement l'événement en tant que tel qui intervient : le tennis fait penser à Den(n)is et l'image de la beauté du joueur fausse le jeu, ou encore la partie rappelle Duras et l'hallucinante insistance hors image des balles qui rebondissent. On y suit un rythme, un tempo, qui dans sa régularité n'a rien de mécanique, mais qui fonctionne selon la répétitivité du désir, 'love-party' (mot qui ménage ici la transition entre tennis et jeu amoureux ; cf. fin Eté).

Passage

Quels sont donc les ingrédients que propose Passage? (3) D'abord ce que dit la postface : une série de (quasi) citations littéraires et d'anecdotes sur la vie d'un certain nombre d'auteurs plus ou moins connus. En outre des textes antérieurs de Renaud Camus - qui, pour troubler à jamais l'avant-après, se 'retrouvent' dans Echange (souvenirs d'enfance ou bien récits racontés par la grand-mère ou le père notamment)...sous une autre plume (celle de Denis Duparc, pseudonyme de Camus). La recherche peut se proposer de tracer un circuit des composantes, une circulation, mais, est-il possible d'y trouver un point de départ ? Il nous semble fondamental que celui-ci manque pertinemment (cf. les titres) : si Echange par exemple revient à une prime enfance anecdotique, celle-ci se montre bientôt trop éphémère, incertaine, emprunté (à Proust par exemple). Ce qui est donné comme réel s'avère être fictif dès le départ ; qu'on reprenne la première phrase du livre : «- Et de nouveau : Une table, une fenêtre, une table près d'une fenêtre, et la vue, les vues.» La phrase qui suit indique qu'il s'agit d'un tableau, et en la comparant avec le texte de la couverture on découvre que c'est le monde de Magritte qui est évoqué. Le texte continue alors par un enchaînement apparent avec la fenêtre «ouverte sur combien de paysages» et la mention des feuilles blanches. «Puis, entre la table et la fenêtre (but that's what Virginia Woolf is all about (my dear)) - Jacob! Jacob» Et le va-et-vient entre vue, souvenir et lecture est lancé.

Les auteurs qu'on rencontre en route ont un indéniable air de famille : Woolf, James, Nabokov, Proust, Roussel, Duras, Robbe-Grillet, Ricardou, pour ne nommer que les plus insistants, sont tous des chercheurs, des expérimentateurs dans le domaine de la narration ; tous se demandent d'une façon ou d'une autre ce que narrer peut être dans le monde moderne. Camus met donc cette interrogation à un second niveau.

Avec les grands navigateurs, explorateurs des "passages", les auteurs nous emmènent en voyage : à New York, aux Indes (s'y croisent par exemple le Perceval des Vagues de Virginia Woolf, le Vice-Consul de Duras et les personnages de Passage to India de Forster) ou encore à Venise, véritable plaque tournante. Les transitions et recoupements se font essentiellement selon trois séries : les transformations du signifiant, des données géographiques ou "vécues", des souvenirs littéraires ou historiques. Et insistent partout, sourdement, les thèmes inquiétants de la mort, du suicide et de la folie. Une dimension supplémentaire de passage est fournie par une série de photos - de vues - avec lesquelles le texte entretient une relation de renvoi (en biais, par des liens accidentels, ténus, relevant des détails, des bouts de phrase marginaux en apparence). (5) Tout ceci se présente (sans indications directes) comme souvenirs, lectures, imaginations, combinaisons du narrateur qui parfois intervient en tant que 'je' : évidemment, le livre ne tardera pas à miner une position trop centrale de cette instance : le 'je' se multiplie, et passe à d'autres personnages, de sorte qu'au niveau du livre entier il devient impossible de préciser qui dit quoi.
L'incertitude de la voix parlante se manifeste aussi dans l'emploi de formules qui expriment souvent le doute, l'hésitation, la multitude des possibilités, la contingence de la succession ; ainsi page 10 «ou bien», p. 12 «une chose que je sais», p. 116 «mais les dates ne coïncident pas», p. 30 «versions divergentes», p. 92 «Chacun y va de son petit récit».

Relisons enfin le texte de la couverture pour voir un abrégé de quelques lignes supplémentaires, une méditation sur la notion de 'passage' : le récit combine départ-voyage-destination et les retraverse : tout est en phrase - il s'agit de suivre leur illusion tout en se méfiant de leurs caprices.
En suivant les permutations (cf. Passage p. 151) entre partenaires, passons à Echange et notons le chiasme : début Passage = fin Echange et fin Passage = début Echange, respectivement le tableau de Magritte et les règles du tennis.

Echange

Le début d' Echange a l'air d'une mise au point : on se dit «voilà, tous les fragments de Passage vont retrouver leur berceau, constituer une belle unité!» Tout a donc commencé dans le parc de la grande maison de Chamalières (même si tous les noms ne sont pas donnés, il est aisé de retracer dans ces premières pages Clermont-Ferrand et ses environs), et le narrateur se met à raconter son enfance (le pastiche et la présence d'éléments comme le Bois Noir peuvent avertir le lecteur des dangers à venir). Mais tout comme Tristram Shandy, notre narrateur n'ira pas loin ou plutôt, bientôt il ira beaucoup trop loin. Les pistes se multiplient, les versions divergent, les histoires vont pulluler, les données valser, les noms tourbillonner. La population du quartier est uniforme et tout le monde a sa saga ; la disposition géographique ne cesse de changer, surtout quand les différentes époques vont se succéder sans ordre. Bientôt aussi l'histoire d'une petite ville s'ouvre sur l'encyclopédie, et vers le milieu du livre le texte, ayant infiniment compliqué les relais et réseaux, s'est complètement rebranché sur Passage. Le narrateur lui aussi a bientôt perdu sa position centrale et le lecteur doit essayer de se repérer parmi une foule de conteurs d'histoires, où seuls le père et la grand-mère ont un relief plus prononcé.

Indiquons d'abord les grands thèmes d' Echange en citant le texte (p. 155): «Episodes et détails ne cessent de changer, mais la trame demeure la même, de versions en versions, la ruine, l'amour, la folie, la mort.» Ajoutons les reines blanches, les grands voyageurs, les opéras de prestige et leurs compositeurs, les architectures compliquées, la généalogie, les périples de grands auteurs-chercheurs, les séjours dans les saunas et 'tasses', les recoupements entre films (cf. p. 170), livres, pièces, musique, tableaux (par exemple le coin de rue de Canaletto qui ne cesse de revenir). Roland Barthes dit sur la couverture : «L'écriture n'a-t-elle pas été pendant des siècles la reconnaissance d'une dette, la garantie d'un échange, le seing d'une représentation ? Mais aujourd'hui l'écriture s'en va doucement vers l'abandon des dettes bourgeoises, vers la perversion, l'extrémité du sens, la folie, le texte...» (cf. Eté, p. 160, où cette citation est réinsérée). L'auteur apparaît comme ce personnage qu'est le fou (la folle) d'Angèle (cf. p. 158), comme le pauvre hère des grands rois fous, les compagnons des clients du Dr. Blanche à Ivry ou des mystérieux docteurs provenant de Robbe-Grillet. A la page 173 nous tombons sur un phénomène qui va prendre une place importante dans la suite de l'univers de Renaud Camus ; une note se greffe sur le texte, scindant la page en deux et, qui plus est, cette note va continuer à buissonner sur le bas de page jusqu'à la fin du livre, p. 238. Là elle reste d'ailleurs inachevée, juste après l'introduction d'un ultime 'je' et une remarque picturale sur l'encrage de différentes couleurs, qui «ne coïncident pas exactement avec les contours de cha-». Une autre petite note termine la page, reprenant donc le début de Passage (il y a de la sorte un certain décalage dans le chiasme). L'importance que prend la première note permet de parler d'une véritable bifurcation, où le lecteur devra choisir quelle voie il va suivre - c'est comme si deux mains écrivaient à la fois. La hiérarchie entre les deux textes en devient indécise.

Travers

Travers va exploiter et étendre ce système de notes. Celles-ci vont tellement proliférer que le récit premier se rétrécit fortement, jusqu'à ne plus former le plupart du temps qu'une mince bande marginale, la première ligne des pages. Ce récit premier raconte l'histoire d'un voyage à New York (7), qui a lieu du 20 au 26 mars 1976. C'est une histoire assez simple, support et source des notes et qui a comme trait principal le morcellement propre au journal, renforcé par la nature des activités du couple qui raconte : promenades, visites à des amis, rencontres avec certains artistes, aventures érotiques, fréquentations de musées et d'expositions, conversations sur l'art en général, sur la peinture et la littérature en particulier. Si à ce niveau-là les noms propres (d'endroits à New York ou bien d'artistes tel que Warhol, George et Gilbert et Rauschenberg) désignent un référent réel, une autre dimension réintroduit l'ambiguïté et fait que réel et fictif se mêlent inextricablement. C'est que le voyage est en même temps une sorte de pastiche de Robbe-Grillet (on pense notamment à Projet pour une révolution à New York) : le départ imitant un roman d'espionnage, les périples dans les souterrains de New York, où Renaud va à la recherche du docteur Travers. Ce médecin a traité Denis, double de Renaud retrouvé dans la métropole et qui paraît être impliqué aussi dans de mystérieuses activités clandestines. Le statut des personnages devient incertain, état de cause aggravé par les complications de la narration : les auteurs s'y présentent comme les rédacteurs du texte qui essaient de composer un ensemble à partir de brouillons et de bouts de manuscrits, dans lesquels une bonne vingtaine d'écritures se mélangent et se superposent. La plupart du temps il devient indécidable quel "je" parle, ce qui vaut encore pour les rédacteurs eux-mêmes (et leur texte en italiques).
Revenons aux notes. En comparaison avec les livres précédents, le système (et par conséquent le brouillage des frontières entre la réalité et la fiction) se complique encore de deux façons. D'abord par le moyen de la superposition : une note peut toujours en engendrer une autre, ce qui donnera jusqu'à six étages de renvois, au cours desquels le sujet peut changer du tout au tout, créant de déconcertant va-et-vient dans la lecture. Ensuite par le fait que les aspects anecdotique, fictif, critique et métalangagier se renvoient constamment la balle.

Pour compléter la mosaïque nous trouvons mêlés au texte premier un grand nombre de passages en majuscules, constituant des citations en différentes langues, provenant de toutes sortes de textes et dont le lien avec le récit autour invite à un jeu de découvertes continuel. Un exemple : à la page 183 figure le début de Locus Solus de Raymond Roussel, entouré de fragments de conversation sur la directrice de galerie Illeana Sonnabend. Or, on sait que le parc de Martial Canterel est aussi une sorte de galerie en plein air, et la phrase qui suit la citation "combine" Illeana, Roussel et le livre qu'on est en train de lire : «Elle parle plusieurs langues et les confond un peu.» Citons encore la phrase suivante (p. 123), qui commente sa propre nature : «Or, l'efficacité de la notion d'intertextualité, c'est qu'elle frappe d'impertinence la question métaphysique par excellence qui est celle de l'origine.» C'est aux différents niveaux du livre qu'on retrouve cet auto-commentaire (pas dénué de contradictions) et une réflexion sur sa visée.

Pour résumer l'errance des trois premiers livres des "Eglogues", voici une citation qui à sa façon, prenant le "contexte" comme un «facteur de polysémie», trace les contours de l'entreprise, mais où, d'autre part, la fin de la phrase ne laisse pas de tout remettre en question (p. 275, nous soulignons) : «l'histoire, la géographie, l'étymologie, l'anagramme, la biographie, l'actualité, l'érudition la plus folle, la coïncidence, le précédent, jusqu'à l'erreur une seule fois commise, toutes les marques, claires ou moins claires, que d'autres ont laissées dans l'infinie forêt des associations, tous les signes, enfin, de la cohérence précaire, échevelée du monde, ouvrent à travers l'espace et le temps de merveilleux passages où s'échangent, défiant la mort et ses vertiges, réponse patiente et méticuleuse à la folie, à l'oubli et au manque d'amour, les petits caractères noirs, serrés, étonnamment réguliers, d'une seule et longue phrase sans césure (8), comme dirait le pauvre Duane, à jamais inintelligible.»

Eté

Eté est signé Jean-Renaud Camus et Denis Duvert (cf. l'auteur Tony Duvert)). Le sous-titre est "Travers II", ce qui indique déjà le lien étroit avec le livre précédent : c'est le journal d'une seconde semaine à New York, récit de départ sur lequel se greffe toute sorte d'autres énoncés, principalement des citations et des notes. Si la première semaine était datée (mars 1976), cette précision manque ici, de sorte qu'on ne peut pas dire avec certitude s'il s'agit de deux périodes qui se succèdent immédiatement dans le temps. Pourtant le début d' Eté paraît enchaîner avec la fin de Travers («reprise de la scène de la veille», p. 13), et il est bien question d'un séjour de deux semaines (cf. p. 304). Pourquoi alors cet escamotage de la date précise ? La raison pourrait en être qu'en ce qui concerne Eté le récit de départ fonctionne beaucoup moins comme vraie 'base' que dans le cas de Travers. La première cause en est que les notes prises aux Etats-Unis sont élaborées après et que des remarques parfois fort détaillées, concernant la période intermédiaire ou bien appartenant au présent de la narration, se mêlent au récit 'premier', sans que les limites soient toujours bien claires.

Cette perturbation d'une temporalité nettement fixée est aggravée par l'insertion des citations, changeant de registre de phrase en phrase, sautant d'époque en époque, créant ainsi une sorte d'achronie (selon la terminologie de Genette), un été suspendu où il convient de lire 'été' aussi comme participe : ce qui a été, le passé.

En ce qui concerne les notes, il faut remarquer que celles-ci perdent pour une grande partie leur fonction antithétique ; au lieu de saper, par une réaction hypertrophique, le récit premier, elles 'l'oublient' et continuent en toute indépendance après un rapide départ, se ramifiant à leur tour suivant la complexité des greffes. Ainsi on retrouve aux deux niveaux les mêmes énoncés se faisant écho, se renvoyant la balle (l'image du tennis insiste toujours). A la page 80 par exemple on retrouve les périples à New York dans la note (autre cas pareil p. 235) ; à la page 36 les propos concernant Mister Travers et Lady Ava passent et repassent du niveau 1 à la note, compliquant ainsi le mystère de leurs activités, tandis que dans Travers les énoncés en majuscules ne hantaient que le texte premier, ici on les trouve également dans les notes et le reste du texte. Ou plutôt, il faut dire que cet équilibre s'instaure peu à peu, se gagne sur un début qui forme la transition avec Travers : au début le texte s'enfonce vite dans la note, par le moyen d'un appel quasi-irrésistible en forme de devinette (p. 14). Dans ces notes commencent alors à s'ébaucher les bribes de récit qui reviendront ensuite au premier niveau.

Quant au contenu, la thématique élabore celle des livres précédents : on pourrait parler d'un essai d'embrasser la réalité et l'imaginaire dans leur entrelacement constamment changeant. En avançant dans le livre, l'alternance des sujets devient de plus en plus saccadée, tandis que les phrases elles-mêmes gardent leur élégance classique. Le texte commente ce mécanisme d'après Barthes (p. 202) : «Ce que le livre de Denis Duparc démontre brillamment, c'est que la toute-puissance narrative est venue se réfugier dans l'unité flaubertienne par excellence, la phrase, curieusement laissée intacte par le démantèlement du roman ; il apparaît alors une nouvelle catégorie, que l'on pourrait appeler le micro-récit, le récit minimal : toute une vie dans une phrase.» Et pour la lecture vaut le précepte suivant (p. 55) : «Ce qu'il faudrait, c'est que de chaque phrase on se demandât quel est son rapport, quel est l'ensemble de ses rapports, avec tout le reste ; de chaque mot». travail gigantesque que chacun n'accomplira que fort imparfaitement, démontrant ainsi la 'puissance' du texte (400 pages, chacune présentant une vingtaine de micro-récits - avec des répétitions, certes, mais qui ne font que multiplier les liens) (9). En ce qui concerne l'enchaînement on trouve encore une précision importante (pp. 202 et 356) : «Des liens multiples apparaissent, qui tissent un réseau que le savoir ignore mais que le désir irrigue après l'avoir fait naître.» La lecture complique le cheminement : «Tout lecteur multiplie ou caviarde le texte des branchements non programmés de sa propre culture» (p. 364). Lisons aussi : de son propre désir, de sa propre imagination. Car c'est d'abord et surtout le désir qui se manifeste selon 'l'oscillation métaphoro-métonymique' dont parle G. Rosolato (10). Les accouplements et ruptures miment les fixations et l'errance du désir. La répétition (obsessionnelle) de telle phrase, tels mots, tels noms dessine une figuration du travail inconscient. Ainsi ce système empêche le texte de se refermer sur soi : «Chacun des éléments distingués peut, certes, se prêter à une dialectisation représentative, mais ce qui importe, c'est ce principe de connexion comme tel qui, "oubliant" les effets de sens, maintient l'oeuvre ouverte à la production désirante» (p. 378). Revenons au contenu des énoncés.

On s'est déjà aperçu qu'il y a un vaste réseau 'théorique' allant de l'auto-commentaire (parfois contradictoire) et de l'insertion de propos d'autres critiques sur les "Eglogues" à une théorisation plus générale concernant la littérature, l'écriture, la logophilie, le sujet et son désir, etc. Répétons qu'il s'agit d'une partie intrinsèque du livre à cause des multiples concordances avec les autres niveaux. Le voyage à New York et les nombreux liens avec d'autres personnes qui se font là-bas comme à Paris (donnant lieu à des visites d'expositions, des discussions sur l'art, des pratiques homosexuelles, des expériences avec différentes drogues, etc.) se répercute dans une intertextualité fictionnelle : le livre se présente comme un recueil de manuscrit déchiffrés par une police secrète, qui cherche à détecter une mystérieuse conspiration, des réseaux clandestins, une sorte de 'French connection' (cf. la présence de ce mot dans la citation ci-dessus). L'intertextualité proprement dite réside surtout ici dans les innombrables références aux romans de Robbe-Grillet.

On peut conclure au niveau général qu'il faut lire le livre comme une vaste entreprise de sape contre des écritures garantes de l'ordre traditionnel. L'importance de l'intertextualité se remarque aussi quand on regarde toute la constellation de textes littéraires qui se présente selon des citations spécifiques ; celles-ci sont accompagnées d'une série de remarques concernant la vie de leurs auteurs (fixant surtout ces points où la biographie se pénètre d'éléments fictionnels mythiques). On trouve entre autre Carroll, Melville, Ramus, Chateaubriand, Proust, Woolf, Joyce, James, Nabokov, Poe, Duras, Perec, Roche, Pessoa, Roussel, Brisset, Wolfson, Camus - Albert ! - Leiris, Simon, Sand, Barthes, Loti, Gide, Maupassant, Flaubert, Virgile, Théocrite, Mann, Ricardou, Verne; entre eux s'établit un vaste champ de combinaisons autour de certaines notions-clef (l'été, la mort, les masques, la conception de la littérature etc.), et de noms propres privilégiés comme l'Inde ou Venise. Le livre par là accentue sa généalogie. Un texte n'existe, ne prend sa force que dans le champ culturel où il surgit. Ses choix dans ce domaine, ses points d'attache, dessinent la spécificité de son imaginaire.

Des réseaux parallèles s'établissent dans le domaine de la musique avec une prédilection pour l'opéra (Malher, Wolf, Berg, Duparc, Debussy, Ravel, Händel, Monteverdi, Verdi, Boulez, Wagner e. a.) et dans celui de la peinture (Monet, Canaletto, Cézanne, Léger, Duchamp, Man Ray, Matisse, Rauschenberg, Johns, George et Gilbert, Warhol e. a.) (11). Et ces réseaux communiquent aussi entre eux évidemment.

Un thème récurrent supplémentaire chez R. Camus est l'histoire des différentes maisons royales. Il semble alors donner la préférence aux anciens rois du Balkan dont les tribulations paraissaient mieux se situer dans un monde d'opéra et d'opérette que dans une réalité politique (depuis l'auteur a élaboré avec virtuosité cette thématique dans Roman Roi et Roman Furieux). Pourtant, il parle aussi longuement de Louis II de Bavière par exemple et de la reine Astrid de Belgique ou encore du Prince Charles d'Angleterre à l'occasion de son mariage dont l'impact mythique n'est pas moins insistant. A travers ces récits morcelés reviennent toujours les motifs de la mort, de la folie, de l'exil, de lents mouvements figés par les après-midi d'été. Il faut d'ailleurs que la problématique politique et sociale actuelle ne manque pas de s'introduire dans l'ensemble : l'affaire Jonestown, la torture à travers le monde, la situation au Cambodge, les enfants maltraités, le racisme par exemple qui, placés dans ce contexte, en reçoivent un éclairage particulier, celui-ci entre autres : «Il s'ensuit naturellement qu'il n'y a pas de rupture de substance entre le livre et le monde, puisque le "monde" n'est pas directement une collection de choses, mais un champ de signifiés : mots et choses circulent donc entre eux de plain-pied, comme les unités d'un même discours, les particules d'une même matière» (p. 39).
Sans vouloir être exhaustif, nommons encore comme réseaux complémentaires qui traversent le livre le récit des grands voyageurs, les précisions curieuses sur les vedettes de l'écran et le récit d'autres voyages du (des) narrateur(s), en Grèce par exemple, thèmes qui se laissent comprendre comme d'autres spécimens de la traversée et de l'exploration des signes.

Roussel en Eté

Revenons un moment au domaine de l'intertextualité littéraire pour donner une illustration détaillée des mécanismes du livre. On pourra voir ainsi comment les références à tel auteur se répartissent sur le texte et quelles sont les lois précises qui sur une page donnée président à l'insertion. Raymond Roussel est un exemple représentatif, choisi aussi parce que pour lui nous étions à peu près sûr de repérer toutes les allusions (12). Roussel occupe une place préférée dans l'univers littéraire d'Eté à cause d'une parenté spéciale entre les deux auteurs : la mise en texte du désir et de l'imaginaire passent par un travail méticuleux sur les signes. Roussel a expliqué sa méthode dans Comment j'ai écrit certains de mes livres. Or, comme "appendice" des "Eglogues" nous est annoncé un volume signé Denis Duparc s'intitulant "Lecture (Comment m'ont écrit certains de mes livres)". La relation et la distance entre arts poétiques passent par l'écart et la ressemblance entre deux titres. Aux yeux de Camus, Roussel possède en outre certaines qualités particulièrement intéressantes : son appartenance à une famille liée à la noblesse de l'empire ; son homosexualité ; son usage de stupéfiants ; ses séjours en clinique ; sa "folie" ; son suicide ; ses voyages ; l'exotisme dans ses livres ; son admiration pour Loti et pour Verne ; sa vie "cachée" ; sa visible recherche de l'ineffable. Voilà autant de traits qui le lient plus ou moins directement à d'autres personnages figurant dans le livre.

Cette insertion peut se lire aussi dans un schéma de la dérivation des noms et des mots (Eté, p. 199) ; Roussel s'y trouve à deux extrémités, un peu comme dans les récits brefs de cet auteur, cherchant la voie de fiction qui permet de lier deux phrases (quasi)homonymes. Dans le schéma Roussel enchaîne sur Michèle Morgan (la star dont le vrai nom de famille est Roussel - cf. p. 115) et l'Arc (un numéro important de cette revue lui a été consacré) pour arriver à sa doublure par les deux derniers pas suivants : mon nez (d'une évidence capitale pour un auteur nommé Camus) et Ney (la branche noble des parents de Roussel), passant par toute une série de termes intermédiaires élaborés dans Eté : car Otto, Renaud, Reno, Nero, Nemo, Monet, Monnaie ; on y détecte facilement le jeu des transformations. Ajoutons que dans la série des musiciens on n'est pas étonné de tomber sur Albert Roussel (p. 86, 198 e. a.), ni de trouver une mention des laboratoires Roussel (comparés à ceux de Roche naturellement, p. 190) et pas moins d'en arriver à Eric Roussel, l'historien, p. 340 ou encore à plusieurs personnages nommés Russell ou bien Russel (et ainsi de suite). Cadet Roussel enfin est présent p. 393 (on dirait que le numéro de cette page n'est pas dû au hasard), comme ailleurs la rousserolle qui imite si bien ses frères ailés (p. 38). C'est le texte de Camus qui échafaude ici une fascinante famille imaginaire. Voyons maintenant la présence directe de Roussel dans Eté sans entrer dans tous les détails.

D'abord il y a une suite sur la vie de Roussel concernant principalement son suicide à Palerme (avec une réfutation p. 346 de la thèse selon laquelle il se serait brûlé la cervelle - p. 109) - cf. pp. 22, 81, 170 ; on y apprend entres autre que l'année de la mort de Roussel (1933) est la même que celle de Duparc : voilà Roussel lié à la série 'parc' aussi. Suivent des remarques sur la famille (pp. 58, 257, 302, 321, 356) ; on a vu que Ney se lie à 'nez' - or le mot se retrouve encore retravaillé p. 405 : il s'agit d'une flûte de roseau "symboliquement considérée comme l'instrument substitut de l'âme" (et Roussel a écrit un poème intitulé Mon âme).

Ensuite on trouve quelques autres détails de sa vie, comme le fait qu'il se servait de détectives pour la confection de Comment j'ai écrit certains de mes livres (p. 288 ; cf. les policiers d'Eté), et surtout les notes sur son grand amour pour Venise, histoire construite par Georges Perec et qui figure dans le numéro de l'Arc (p. 99, 165 - Venise, ville-clef dans Eté). S'y ajoutent des détails biographiques empruntés à Comment... : le voyage sur la trace de Loti (pp. 51, 163), la crise lors de l'écriture de La Doublure (p. 202). Une autre catégorie est constituée par certaines remarques critiques sur les livres de Roussel (La Vue, p. 112 ; Mon Ame, p. 296 ; Nouvelles Impressions d'Afrique, dont le système d'imbrication est certainement une des sources des "Eglogues", p. 379) et sur Roussel et Duchamp (p. 258) ou bien de jugements généraux («tout cela est roussellien», p. 130 ; «néanmoins, n'est pas Roussel qui veut», variante d'une phrase de Comment...p. 392). On peut dire en général que c'est plutôt le "mythe Roussel" qui est mis en scène de la sorte.

Un autre groupe primordial est constitué par les citations : p. 64 se trouve la phrase initiale du conte "Parmi les Noirs" : «Les lettres du blanc sur les bandes du vieux billard formaient un incompréhensible assemblage», assemblage à démêler donc comme pour Eté (bandes, billards etc. reviennent souvent, cf. par exemple p. 363) ; p. 162 nous pouvons lire une citation de Mon Ame sur un pâtre au théâtre (deux autres motifs de Camus) ; p. 173 et p. 183 mentionnent la rencontre entre Séil-Kor et Nina (Impressions d'Afrique) dont certains éléments comme l'amour, le tremblement et le nom de Tulle entrent en frayage avec le texte environnant parlant de copulations ou d'amour théâtral, de peur, de menaces, de luttes ; p. 240 donne «Je prenais le mot palmier (...)» - il s'agit d'une illustration du Procédé roussellien exposé dans Comment... ; p. 251 présente le départ du Lyncée (Impressions d'Afrique), mot entrant dans le système de Camus ; pp. 282-284 se trouve le pedigree de Souann (Impressions d'Afrique) lié à la généalogie dans Eté, à Swann aussi et par là à cygne, signe, Tristan, Gilberte etc. ; p. 292 se lisent les reflets de La Vue - sorte de mise en abyme donc ; p. 293 nous trouvons : «On dominait de là l'ensemble du vaste jardin» : il s'agit du Béhuliphruen dans Impressions d'Afrique ; enfin, p. 318 on rencontre Canterel dans son parc (Locus Solus). Il s'agit donc de citations présentant des motifs qui sont également actifs dans Eté ou bien soulignant une parenté dans le processus d'écriture, tandis qu'il s'établit de subtiles connexions avec le contexte immédiat. Il s'agit là d'un jeu aussi, procédés qu'accentue une dernière série de renvois, rapprochant par exemple (implicitement) Carrousel et "cas Roussel" (p. 369), ou encore introduisant un docteur Roussel armé d'une seringue (dans ce dernier cas il y a une interférence aussi avec La Prise de Constantinople de Jean Ricardou).

Pour terminer examinons dans cette dernière catégorie l'exemple suivant (p. 246) :
Man Ray l'aveva già fotografato in un travestimento femminile che ha carrattere ironico, ma poi rientra perfattamente nella petica di Duchamp che in molto opere, e specialmente nel Grande Vetro, con sottile ambiguità ha giocato con l'ambivalenza dei sessi. Une main au-dessus des yeux, la rousse, elle, prend son temps pour observer le panorama dans ses moindres détails. (...) elle est la fille adorée d'un riche marchand d'Ussel, dans la Corrèze. Jouez, jouez donc, ce n'est pas de vous que nous parlons.

Dans notre collection figurait le lien Duchamp-Roussel (inspirateur du Grand Verre) (13), Roussel chez qui la subtile ambiguïté dans l'ambivalence des sexes est connue, et la citation de la devinette proposée à Séil-Kor sur le chef-lieu de la Corrèze (p. 284-285). Or de cette rencontre naît une nouvelle dilettante : (14) la rousse, elle, (fille d'Ussel en Corrèze. On a donc suivi l'incitation-emblème du livre (reprise de Passage), figurant ailleurs en italien : Giocate... Jeu gratuit, byzantinismes ? Nous ne le croyons pas : jouer avec les signes est notre liberté et nous entraîne à en détecter les pièges cernant toute réalité. Le livre invite donc à ces constructions de rapprochement pour toute mention faite concernant Roussel, comme pour chacun des autres noms surgissant dans le texte : le plaisir de jouer est virtuellement infini. Ce que nous a appris de toute façon notre petit voyage, c'est que Roussel, selon ses multiples aspects, l'homme, l'oeuvre, le mythe, son influence, a été parfaitement intégré dans la grande machinerie d' Eté.

Enfin, on pourrait dire que l'image de Roussel telle qu'elle apparaît ici fonctionne d'une façon plus générale comme emblème des intentions de Renaud Camus. C'est que pour l'un comme pour l'autre il s'agit de s'écrire, de se trouver à partir (essentiellement) du langage déjà dit (Roussel s'est servi comme matière première à soumettre à la machine du procédé, aussi bien d'extraits littéraires, de chansons populaires que de textes publicitaires, voire de l'adresse de son bottier).

Dans une interview (14) accordée par Michel Foucault quelque temps avant sa mort, à l'occasion de la traduction anglaise de son Raymond Roussel, l'auteur de Les Mots et les Choses s'est exprimé de la façon suivante :
«Nous vivons dans un monde dans lequel il y a eu des choses dites. Ces choses dites, dans leur réalité même de choses dites, ne sont pas, comme on a trop tendance à le laisser penser parfois, une sorte de vent qui passe sans laisser de traces, mais en fait, aussi menues qu'aient été ces traces, elles subsistent, et nous vivons dans un monde qui est tout tramé, tout entrelacé de discours, c'est-à-dire d'énoncés qui ont été effectivement prononcés, de choses qui ont été dites, d'affirmations, d'interrogations, de discussions etc. qui se sont succédé. Dans cette mesure-là, on ne peut pas dissocier le monde historique dans lequel nous vivons de tous les éléments discursifs qui ont habité ce monde et qui l'habitent encore.»

Selon nous, ces paroles concernent autant l'oeuvre de Renaud Camus que celle de Raymond Roussel. Or, il pourrait très bien souscrire aux paroles de Gilbert Lascaux dans l'Arc, «Roussel est nécessairement celui qui parle d'oeil» (15) (de la Vue à la Mort). Etudions donc à notre tour le lien entre le langage, le regard et la mort dans Eté pour préciser ensuite qui oriente le langage.

La mort l'été

Curieusement le roman Eté est "annoncé" sur la page hors-texte du même livre qui donne l'index de la série sous le titre La mort l'été. Finalement n'est resté qu' Eté comme titre (16) qui en tant que substantif et participe comporte aussi bien l'idée de la mort que celle de la saison estivale. En sourdine on peut encore entendre "Léthé" comme harmonique. La grande frénésie qui caractérise les activités dans ce livre trouve sa contrepartie dans la constante référence à la mort. On a même régulièrement l'impression de la présence tangible (lisible) d'un au-delà du principe de plaisir, de Thanatos entraînant irrésistiblement les sujets vers le néant. Examinons d'abord de plus près le lien mort-été comme point significatif.

La reproduction du tableau "Eté" de Monet au début du livre se combine dans un sens avec l'exergue provenant de Tony Duvert : «L'été passait, un peu moins clair chaque jour». Chez Monet aussi le ciel est lourd de menace, il y a comme un voile de poussière qui pétrifie les choses. «La mort nous affecte plus profondément sous le règne pompeux de l'été» (p. 350). C'est en effet toujours un cadre luxueux, baroque qui accompagne la mort dans le livre ; c'est souvent une mort poétique ou théâtrale ; l'on peut dire aussi que la mise en scène, d'une certaine manière, essaye de la conjurer. Voici par exemple p. 21 : «Avec les fleurs les plus belles tant que durera l'été et que je vivrai ici, Fidèle, j'adoucirai ta triste tombe» (variante en anglais p. 178) ; ou bien page 44 : «ce fut un bel été, fade, brisant et sombre, / Tu aimas la douceur de la pluie en été / Et tu aimas la mort qui dominait l'été / Du pavillon tremblant de ses ailes de cendres.» Parmi d'autres occurrences signalons encore vers la fin du livre (p. 410) : «Sommer lächelt erstaunt und matt - in den sterbenden Garten-Traum.» La mort se présente donc comme une sorte de séductrice dans son apparat de grande cérémonie ; elle est comme sacrée. Souvent se mêle à la comparaison mort-été un air sensuel ; on y sent «ces arômes touffus de cet été suspendu» (p. 340), un peu comme dans le Paradou de Zola ; l'érotisme des adolescentes fiévreuses y interfère avec l'orage. Pourtant l'opposition restera active et recreusera le récit : «Il se produit alors une antithèse terrible entre la profusion tropicale de la vie extérieure et la noire stérilité du tombeau. Nos yeux voient l'été et notre pensée hante la tombe» (p. 288). La mort, si elle prend peut-être son point de départ au coeur de l'été, se propage pourtant d'une façon beaucoup plus générale sur le livre.

D'une part une longue série de morts illustres revient à presque chaque page du roman, et d'autre part l'art (et l'écriture en particulier) est consubstantiellement lié à la mort. C'est surtout cette dernière circonstance qui impose l'importance globale du thème. Ainsi p. 309 : «Je veux dire que l'écriture nous rend à la mort.» Ceci doit se lire probablement selon l'insistance du principe de mort dans le texte, caractérisé par la dispersion et la dissémination. Cependant, une régression moins radicale parait déjà induire l'instance létale : «La mort, c'est le nom-de-la-Mère» (p. 385). En d'autres termes (et pour garder le vocabulaire lacanien qu'Eté cite et mime) : si la "sublimation" textuelle implique ses voies régressives, en pratiquant une invasion de l'aire symbolique par les dit-mentions de l'imaginaire et du réel, ceci ne va pas sans le risque majeur, sinon calculable, de la rencontre de la mort. Ainsi le texte peut répondre à la définition suivante : «Rien, donc, ici, qui ne désigne et vérifie, comme on passe le doigt sur une plaie béante, la perte incicatrisable : arrachement d'un Eden imaginaire, absence de l'autre en sa présence même, cri d'horreur à la face du réel, c'est-à-dire du mal» (p. 366). Oui, «La mort nous guette au tournant de chaque phrase» (p. 194). Il faut donc tromper la mort : montrer qu'elle 'est pas rien ; l'inscrire dans les règles - les séries, les dates, les coïncidences (ainsi selon le 13, «qui paraît être dans les "Eglogues" le chiffre de la mort(...)» - p. 21.

La mort en deviendra de moins en moins réelle (et cet autre moyen de dé-réalisation qu'est l'incorporation selon Abraham est également exposé dans le livre - p. 131). Jones et Moro, les enfants de Malher et les fils des impératrices Eugénie et Sissi, la reine Astrid ou encore la chienne Vania : tous meurent selon leur légende. Et s'il est vrai que «nous aimons qu'il en soit ainsi : le simulacre du représenté, c'est la légèreté de la mort. Il n'y a que des représentants ; la mort n'est rien. Mais ses représentants encore moins que rien» (p. 232), s'il est vrai que le texte est cette négativité, celle-ci se lira aussi comme refus, refus par exemple de ne pas inscrire la mort-limite. On pourrait ainsi considérer l'exemple de Maurice Roche (p. 32) : «Serai-je le dernier qui s'arme pour les morts ? » aurait été l'indication donnée par l'auteur de Macabré, et Camus vient donc prendre la relève.

Il n'y a qu'un pas de la mort à la folie : les pères perdant leurs filles s'égarent, les rois fous se suicident, la schizophrénie de Wolfson veut être "saturation" et "suturation" (p. 308) du langage contre la mort, l'incorporation met les mots à l'abri du deuil et risque d'ouvrir sur le deuil de soi-même. Les grandes folies de l'histoire et de la littérature se rencontrent dans Eté pour lui imprimer sa marque : les rois et les stars, Orlando et Tristan, Louis II et son frère, William Wilson et son collègue du "Horla", leur délire mime le texte : «Il parlait sans cesse et sans suite, avec une fébrilité frénétique, et mélangeait à des récits obscènes d'une précision dont elle n'avait que faire de vagues souvenirs de vacances en Grèce, le tout noyé, sous le signe de la mort, dans un vertigineux fatras historico-intellectuel» (p. 237) Mais cette allure de fou, cette marche de travers a son but stratégique comme celle de Tristan ou encore de Wolfson. L'écriture doit être schizophrénique, si «les schizophrènes se distinguent des témoins par la prédominance de mécanismes associatifs jouant sur le signifiant (contraintes phonologiques et syntagmatiques) ou sur le référent (associations idiosyncrasiques renvoyant à des éléments autobiographiques précis) au détriment de contraintes du niveau du signifié (...)» (p. 347 ; cf. encore p. 286). L'écriture est un délire réglé contre des affres du réel : «Car si des règles folles, et précises comme la folie, n'étaient là toujours pour nous contraindre et nous maîtriser, pourrions-nous jamais produire autre chose qu'un long cri d'amour, d'horreur et de désespoir, sur la basse continue du malheur ?» (p. 383).

Le mécanisme-clef de cette écriture paraît être la citation : «la citation, c'est la porte ouverte à la folie». Disons avec Antoine Compagnon (17) qu'il s'agit ici d'un emploi moderne, sériel, de la citation (comme chez Joyce, longuement présent dans Eté, bien sûr). Celle-ci devient "symptôme" à l'opposé de ses différents emplois traditionnels (18). Compagnon esquisse aussi les conséquences de cet emploi "moderne" de la citation pour la position du sujet dans le texte : «Mais le sujet du symptôme n'en est pas un, il n'est pas vraiment sujet, car il n'est pas un, mais dispersé, éclaté, éparpillé : il est effet du discours, c'est-à-dire sujet au symptôme.» (19) Dans ce qui suit il s'agira pour nous d'interroger la pertinence de cette affirmation pour Eté. Remarquons d'emblée que pour la folie, le livre (le sujet du livre) l'attribue plutôt au frère : «Certes le nombre de mots que s'interdisait votre frère, de noms propres qu'il refusait de prononcer, par exemple, a considérablement diminué : il a fait beaucoup de progrès de ce côté-là. En revanche la cohérence de ses propos semble s'amoindrir régulièrement, les sautes de discours vont croissant, et c'est cela qui me préoccupe, je ne vous le cacherai pas». (p. 327).

Narrateurs

Qui raconte donc, qui revendique ces paroles ? Qui soutient ce discours ? Examinons d'abord les aléas de la situation narratrice. Dès le début, une première instance de narration se présente qui n'est pas identique aux noms d'auteurs figurant sur la couverture ; elle ménage plutôt, avec plus de raffinement, un léger décalage à leur égard (n'oublions pas que la mention auctoriale trempe dans le jeu). On trouve donc p. 13-15 "nous", spécifié ensuite comme "Je et Renaud". Remarquons que ce nous-là se différencie également du couple à la fin de Travers dont Eté paraît reprendre le journal : "nous" y était Denise Camus et Duane (Marcus). Mais à l'intérieur d'Eté aussi les changements de registre vont bientôt proliférer. Ainsi se heurtera-t-on à un large va-et-vient entre "nous" et "ils" : dès la page 17 on lit "nos deux Parisiens". En outre, en poursuivant la lecture on s'aperçoit que les différents "nous" et "ils" ne recouvrent pas (toujours) les mêmes personnages : les prénoms font une sarabande continuelle. Si le narrateur est difficilement saisissable en tant que personne, il l'est encore dans le temps et l'espace. Il s'y crée plusieurs dimensions, comme celle-ci sentant le pastiche (de tradition dans l'espèce): «Comme tout cela me paraît loin, à relire encore une fois ces lignes dans ma petite maison perdue au fond des bois, si glaciale aujourd'hui malgré la saison» (p. 48) ou bien il s'y ajoute des remarques comme «écrit à Paris» (p. 141). Ce double registre reste mobile et sujet à l'extension : «Néanmoins comme je crains d'avoir oublié, plus tard, lorsque ma chronique les aura rattrapés, les événements que je suis en train de vivre, je les note également, entre parenthèses, puis entre crochets, s'il en survient de nouveau durant la narration de précédents, ou doubles crochets, ou triples etc.» (p. 260).

D'autre part une suite de remarques faites à d'autres niveaux s'ajoute au récit de "base", un commentaire métatextuel parlant entre autres de l'écriture et de la composition du livre présent. Il y est fait mention du travail du narrateur (20), des éditeurs (p. 80), des rédacteurs (p. 141) ou encore des "transcripteurs anonymes" (p. 264). Un va-et-vient, une certaine confusion entre ces différentes instances ne manquent pas de déboussoler le lecteur. Comme dernier ancrage (pas moins piégé que les autres néanmoins, ne serait-ce que par les allusions à la folie) il peut s'en tenir aux indications suggérant que l'ensemble constitue le dossier de la police qui a enquêté sur tous ces personnages (cf. p. 141). Pour en revenir au récit "premier" (si l'on ose dire), signalons encore qu'à côté des "nous" et des "ils" se présentent des "vous" et des "tu" comme sujets de la phrase (p. 48, 139, 364 par exemple). Et, en effet, ces pronoms indiquent peut-être une ultime ingérence, celle du lecteur qui, à son tour, s'empare du texte.

Tout est fait pour installer une motilité continuelle ; de multiples transitions sont ménagées pour aller d'un discours à l'autre, d'une référence à sa semblable, d'un personnage à son sosie. Motilité incessante, décentrée qui propulse sans cesse l'écrit et la lecture qui ne sauraient s'accrocher à aucun repère stable. Le livre commente : «Plus un texte est pluriel, plus il présuppose une voix narrative mobile, contradictoire et désoriginée» (p. 115), ou encore «Il y a une voix narrative mobile qui est en train de sautiller à travers le jeu du "je". Pourquoi s'agirait-il de la voix de l'auteur ? » (p. 378)

Il faut noter que ces pratiques auxquelles nouveaux-nouveaux romanciers et telquelistes avaient tant bien que mal initié le lecteur vagabond des années 70, dépassent chez Camus comme chez ces prédécesseurs le stade du jeu gratuit, des acrobaties formelles arbitraires. Les thèmes de la mort, de la folie, des longues errances exploratrices, de l'effervescence contactuelle dans une métropole comme New York, des flux incessants et entrecroisés de messages que nous délivrent les médias, du réseau inextricable de l'univers culturel, se lient intimement au traitement que subissent les voix du livre.

Un exemple typique est fourni par la scène homosexuelle ou les gais accouplements (21) entraînent maint échanges de personnalité. Ainsi, entre les pages 53 et 65, a lieu une longue partouze variée pendant laquelle, concurremment à la manipulation des corps, le récit saute de personnage en personnage. On commence en groupe : «Denis, Gilbert, Walter, Georges, Renaud et moi sommes donc allés sans lui au Toilet » (p. 53). L'endroit se présente tel un labyrinthe au-dessus de vastes entrepôts. Page 54 le texte se divise en deux colonnes pour décrire une scène m-s selon deux versions, dédoublant ainsi l'instance narratrice, étape de sa mise en jeu. C'est un certain "Bruno" qui se lance dans la mêlée (p. 57) pour changer en "je" (p. 60) voulant s'informer de ce que font les autres. Il ressurgit (p. 61) comme Arnaud, qui retrouve ces autres, et «essaie de décider avec eux de la suite des opérations (...)». Mais c'est une longue et difficile entreprise, car il en manque toujours un. Aussi, lorsqu'il revient vers son ami à la casquette à carreaux, celui-ci s'est perdu dans la foule, et il ne le retrouvera pas. Il caresse alors «un garçon torse nu, très jeune, assez beau, large d'épaules, avec quelques poils blonds, courts, soyeux, sur des pectoraux ronds et saillants, très durs, et un sexe lourd que je sors de sa braguette et caresse un moment.» Et ce va-et-vient entre prénoms et "je" continue. Les amis se perdent tout le temps et «nous n'avons plus une très grande conscience du temps» (p. 62). Ainsi «la soirée se prolonge interminablement, car chaque fois que nous sommes prêts à partir, quelqu'un a disparu, qu'il faut aller chercher, et alors le chercheur se perd, ou bien découvre des inconnus nouveaux qui l'excitent une fois de plus, de sorte que tous nos efforts pour reconstituer notre petit groupe ne font que l'effriter davantage.»

Je et Renaud se retrouvent pour rentrer en taxi, mais cette journée de samedi ne se terminera sans que survienne, sur le coup de minuit, un certain Tom qui fait bénéficier le je (assez "symboliquement" remarque-t-il) de son septième moment suprême. Juste avant ce bouquet final, on lit, comme dernière citation du chapitre cette phrase de Roussel : «Les lettres du blanc sur les bandes du vieux billard formaient un incompréhensible assemblage». On connaît la solution (Roussel, Comment j'ai écrit certains de mes livres, p. 170) : «Les lettres du blanc sur les bandes du vieux pillard», c'est-à-dire la paraphrase du titre d'un livre, "Parmi les Noirs", qui donne également son nom au conte de Roussel. Parmi les noirs, parmi les «Didots ou Garamonds se pressant dans les bas de casse» (22) : c'est là que se jouent les «allègres copulations», celles de la lettre, ponctuant le sujet. Ou bien comme le dit Eté : «Le premier paradoxe, c'est que celui qui écrit se trouve écrit» (p. 381). Faut-il conclure de tout ceci qu'il s'agit d'un sujet perdu ? Il convient d'y regarder de plus près.

Sujets

Une relecture patiente (23) de Freud fait apparaître le narcissisme originaire comme mythique, de formation comparable à l'androgyne de Platon. Tout sujet du désir ne surgit que sur fond d'identification (24) (celui qui a / n'a pas - comme l'autre - précédant celui qui est, qui croit être). Ainsi, exemplaire chez Freud, le rêve de la belle bouchère. «Dès lors que l'homme est toujours un enfant d'homme, soumis à la loi de la procréation, il est impossible qu'il soit sujet autrement que par fiction». (25)

Si la littérature est refonte - et refente - du sujet, c'est de l'exploitation de cette fiction qu'il s'agit. Le texte nous dit quelque chose de "vrai" sur le sujet, à cause de son caractère fictionnel. Une fiction fragmentarisée - comme celle de Camus - relance sans cesse la malléabilité du sujet, sa permanente ouverture. Ce n'est donc pas de la mort du sujet qu'il s'agit mais de son protéisme. Eté peut dire : «l'idée d'un sujet cohérent et unifié est mise en question par les images discontinues et logiquement incompatibles d'une imagination désirante» (p. 99). "Je" suis vagabond selon "mes" projections et ceci non pas selon une réception de l'autre par quelque foyer intime, mais dans ce néant subjectoral instauré par l'Autre. Le je est l'interstice ; le bâillement qui permet à la porte de s'ouvrir vers l'extérieur, et ce fors (26) permet de dire qu'il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée. (27)

La survie du sujet se protège quand celui-ci renonce à s'exprimer - p. 136 - (il n'y a rien à exprimer sinon une stase narcissique aliénante) et on peut alors conclure - p. 138 - : «il parle peu de lui-même, mais il y pense beaucoup et ses livres après tout n'ont pas de sujet plus important.» C'est que le livre, comme l'a souligné Roland Barthes, "cité" dans le texte, est aussi «un espace pulsionnel, où il y a tout ce qui bouge dans le sujet» - p. 144 - permettant en deçà de la stase imaginaire le champ pervers «d'une littérature achrienne (28) inappropriable, inattribuable, inqualifiable, vacante» - p. 153. Ceci peut se poser par aphorismes : «J'existe de moins en moins et je jouis de plus en plus» - p. 260 - ou encore «Loin du corps dispersé, le discorps est un corps multiple.»
Le pôle contraire est mis en scène aussi comme piège et danger constant. Ainsi le paranoïaque qui note : «(...) où j'écris frénétiquement ceci, moi, MOI, la dernière voix et la dernière chance de la Vérité» (p. 194). Ainsi encore la mise en scène de la menace du double - Poe, Gogol, Nabokov e.a. -, à quoi parent ces mots de Rank disant que «l'angoisse du double peut être contournée par la dérive éternelle du corps des signes» (p. 394). Si le narrateur peut viser à «grouper en un même tableau toutes sortes de données hétéroclites relatives à ma personne pour obtenir un livre qui soit finalement, par rapport à moi-même, un abrégé d'encyclopédie (..)» - p. 268 - c'est à lire aussi avec le clin d'oeil qu'implique la phrase suivante : «Désarmés, comme Bouvard et Pécuchet, incapables de nous percevoir plus longtemps comme sujets constitués face au fourmillement innombrable des faits, des convictions, des discours, nous avons cherché au monde et à nous-mêmes du côté de l'écriture dans une mécanique maniaque de mots, de renvois, d'échanges, de substitutions une cohérence fraîche, avérée, méticuleuse et dérisoire» (p. 229).

On peut donc conclure que malgré l'accent mis sur la multiplicité, les échanges, le dialogue ou plutôt le polylogue, c'est tout de même un sujet qui cherche ainsi à se dire - ultérieurement, ou mieux simultanément, voire consubstantiellement. Narcisse a la peau tatouée de ses désirs de rencontre ; son derme n'est, n'a jamais été, que ce tatouage. (29)

Noms

Pour préciser quelque peu cette problématique, prenons comme ultime instance de cette altercation du mien et de l'Autre qui le constitue le Nom Propre. Le nom propre est un exemple-clef de l'oscillation constante dans le texte entre le narcissisme et le dialogue. Il y a un mouvement de va-et-vient qui projette le nom sur tous les chaînons du réseau scriptural, se l'appropriant et s'y engouffrant à la fois.

Le texte de la couverture précise : «les noms sont indices, sans doute, d'identités floues, prêtes à lâcher, et d'un roman du nom. Or, le nom propre, dit Barhes, "c'est la voie royale du désir". Mais Blanchot : "Je me nomme : c'est prononcer mon chant funèbre."
Lisons alors l'histoire de l'archi-nom, Renaud Camus. Renaud figure dans le schéma exemplaire de la page 199, à un endroit légèrement (mais essentiellement) décentré. Ce noyau se présente ainsi :
DAUPHIN - RENAULT - OTTO OTHON RENAUD - RENO - NERO
En fait ce schéma donne plusieurs indications sur la façon dont le nom concurremment envahit la langue et en est (re)pris. Renaud, dans le livre, s'empare des attributs et des histoires de ses homonymes (celui du Tasse et de Händel - alias Rinaldo - ; le chanteur populaire ; le héros de Montauban) et s'y fictionnalise ; d'autre part, il glisse vers les choses par un "nom" comme Renault, qui désigne l'objet standardisé, robotisé, fabriqué en série plutôt que tel baron de l'industrie. Pourtant, comme on sait, la publicité fait tout pour "personnaliser" la bagnole-fétiche (dissimulant que tout conducteur y roule vraiment "à tombeau ouvert") : ainsi les différentes appellations évoquant tout le champ de l'imaginaire. Ici par exemple Dauphine, qui devient un véritable sobriquet du 'je' (cf. pp. 76, 155, 185) - comme 'lupin' ouvrant à d'autres séries. "Othon" et "Otto" constitue de leur côté une seconde variante de la "remise en nom" de l'objet.

Mais reprenons l'itinéraire de "Dauphine" : si d'une part il donne lieu à une significative féminisation, d'autre part il permet de rejoindre le monde des animaux, mais là encore par voie indirecte, par subterfuge, vu que le dauphin est d'abord présenté comme emblème, figuration typique où l'objet se fait nom. Cet emblème est en première instance celui du fameux Aldo Manuce (p. 290), mais encore celui de la maison Thames and Hudson (p. 35, concernant un livre sur Joyce). Ensuite, bien sûr, surgit le gracieux poisson : «Voici, en bonds légers, le cou velu de soie, la face courte et camuse, chiens de mer à la marche agile, les dauphins qu'aiment tant les Muses.» La joie de la phrase fête comme une miraculeuse réunion : Renaud-Dauphine rejoint par court-circuit l'animal qui est camus par excellence et dont les muses font grand cas ; le fait que Manuce aussi anagrammatise le nom entérine et fixe l'image du désir -"delphis delphikos".

Sans vouloir être complet, suivons encore un moment le nom de famille Camus pour voir comment cette famille se dilate. D'une part le mot est exploité pour son allusion au nez (Gogol, Ney, Monet etc.). Puis ne manquent pas un grand nombre d'anagrammes, ainsi : Macus, Duane Marcus, Yma Sumac, la Sumac, Ranuce Dumas, Sumac Aparu, Marc du Saune e.a. (30). Mais, évidemment, les différents Camus qui ont fait plus ou moins histoire reviennent également, que ce soit Madame Camus portraiturée par Degas (p. 104), le cinéaste Marcel Camus (Orféo Negro), ou bien le boutiquier de Combray dans La Recherche (là où se concentre l'été, p. 62 ; là où se trouve le sel, p. 129). ce sont pourtant les homonymes-auteurs qui méritent une attention toute spéciale. Il y a d'abord bien sûr Albert Camus, auteur de L'Eté. Entre Eté et L'Eté il y a des traverses, des liens, des passages, et on pourrait gloser sur une méditation apparentée quant à la terre, la mort, l'art, la lumière etc. Pourtant on ne trouve pas de véritables citations et Eté paraît bien vouloir se donner surtout comme un texte plus "indéfini". Peut-être que cette lecture s'appuie sur une critique de Camus, un double sens introduit dans le titre ; ainsi on lit p. 50 : «Le plus étrange dans cette histoire de retour, c'est que le besoin de Camus qu'il révèle n'est pas celui d'une pensée mais d'une attitude.» (31) La question p. 278 reste ensuite ouverte : «Et quelles sont les raisons profondes de ce retour à Camus ?» Et puis c'est encore chez Barthes que le tout se met peut-être à glisser (cf. l'anecdote p. 172). Un enchaînement ludique se trouve énoncé p. 285 :
«Il ressortait en effet des propres réponses du nez qu'il n'y avait rien de sacré pour cet homme. A commencer ici par le nom même de "l'auteur" qui semble renvoyer avec rature et ironie à celui du romancier trop oublié du XVIIème siècle et à celui de L'Envers et l'Endroit. Je ne suis plus qu'été, et midi de l'été...»

Une citation d'Albert Camus prise dans le dernier texte nommé pourrait peut-être servir d'exergue à Eté : «Il n'y a pas d'amour de vivre sans désespoir de vivre».
Mais il y a un autre renvoi qui se remarque ici : celui à Jean-Pierre Camus, l'évêque de Bellay, grand producteur de romans et de nouvelles, dont Coulet (32) dit qu'il écrit «d'un style fleuri, surchargé de métaphores, abondant en jeu de mots même dans les passages les plus graves» et que cet évêque indulgent et optimiste est un des authentiques précurseurs du roman noir.» Sur ces différents terrains Renaud Camus se montre son digne successeur. N'y aurait-il pas en plus une présence secrète ? Les noms des "auteurs" Jean-Renaud Camus et Denis Duvert ne renvoient-ils pas aussi à ce Jean-Denis François Camus, vicaire général du diocèse de Nancy, qui annonce en 1795 à Constance son livre Voyage fait en Italie pendant les années 1791, 1792 et 1793? On n'a pas retrouvé ce texte, resté probablement à l'état de manuscrit ; seuls nous restent deux exemplaires du "Prospectus" écrit pour le présenter et lancer une souscription. Le ton qui se dégage de cette présentation est proche de celui de Renaud Camus voyageur. (33) «Il Voyage dovebbre essere un saggio di scrittura felice olre che di profonda erudizione» conclut G. Toso Rodinio (34). Si notre lecture nous a conduit dans une région d'ombre ouvrant sur des horizons inconnus (35), exploration à laquelle invite d'ailleurs Eté, le livre contient aussi un ultime renvoi explicite, plongeant la pseudo-filiation du nom dans des lointains mythiques. Nous pensons au personnage de Cadmus dont le nom revient au moins cinq fois dans le texte (36). En deçà de toute histoire de peste, de sphynge et d'aveuglement, le fondateur de Thèbes fut aussi un inventeur de langue.

«Les Parques, à vrai dire, auraient inventé sept lettres, dont toutes les voyelles, et au fils de Nauplios ne seraient dues ainsi que les autres : Cadmus, quant à lui, tout en laissant alpha à sa place, à cause de la signification et de l'importance de l'aleph dans sa propre langue, transforma leur ordre» (p. 356).
Inventer sa propre langue par un vaste jeu de transpositions, de redistributions, de mises en réseau et sur orbite partant de la culture et de la littérature héritées, n'est-ce pas là le noyau de l'entreprise de Renaud Camus ?

Le livre réfléchit sur cette situation du nom propre à l'aide de textes théoriques cités (Barthes ; Derrida, Glas ; Cixous, Prénoms de personne) ou encore d'expériences onomastiques littéraires (Pessoa, Levet etc.). Ainsi peut-être formulé l'énoncé suivant : «Un texte n'existe, ne résiste, ne consiste, ne refoule, ne se laisse lire ou écrire que s'il est travaillé par l'illisibilité d'un nom propre» (p. 294). Rien ne lui est propre, au sujet, surtout pas son nom, indice de sa dépendance généalogique. Pourtant, ce nom propre marquant la place absente du sujet permet d'activer l'impropre de la langue. Le nom propre est illisible car il est le signifiant pur qui dynamise le texte, fait exister le texte comme vêtement multicolore et diapré de la subjectivité, masque ne déguisant rien. «Pessoa, en portugais, signifie personne ; qu'on veuille bien se souvenir qu'en latin persona veut dire masque» (p. 36), à rapprocher de ceux qui tirent l'épingle du jeu en se déclarant "Outis" ou encore Nemo. (37) «Le grand enjeu du discours - je dis bien discours - littéraire : la transformation patiente, rusée, quasi animale ou végétale, inlassable, monumentale, dérisoire aussi, mais se tournant en dérision, de son nom propre, rébus en chose, en noms de choses» (p. 335). Narcissisme fétichiste si l'on veut, mais, en aire de sublimation, aussi, par la même, dialogue inlassable avec le monde qui fait qu'un sujet prenne sens. (38)

«Mais de ce fait, le nom prend corps. Il se fait écriture. Il trouve lieu où le travail de la perte produit un propre et se construit un être-là» (p. 337).

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