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Une chance pour le temps

Ce qui est étonnant finalement, c'est que chaque tome de journal ait sa propre tonalité. Comment expliquer cela? Du 31 décembre N au 1er janvier N+1, pas de rupture, et pourtant chaque journal possède une saveur propre, comme une récolte ou une vendange.
Je reste d'ailleurs persuadée que le journal serait bien différent s'il allait du printemps à la fin de l'hiver ou de l'automne à la fin de l'été : c'est sans doute cette dernière formule qui donnerait les journaux les plus guillerets, suivant le rythme des vendanges, justement. L'année civile, s'achevant au plus noir de l'année, avec les trois mois d'hiver à venir, est vraiment la pire des coupures.

Quelle est donc la cause de cette différence d'un journal à l'autre? N'est-ce dû qu'au lecteur, de son état d'esprit qui a évolué durant les quelques mois qui séparent chaque nouveau tome du journal, le conduisant à lire et ressentir différemment le volume suivant?
Ou chaque journal possède-t-il son esprit propre, la délimitation physique du livre, un an contenu visiblement dans un nombre de pages, permettant réellement (ou plus réellement que pour nous autres, non-écrivants) de tourner la page, de commencer une nouvelle page?

Après le journal âpre, difficile, inquiétant, qu'était L'Isolation, Une chance pour le temps paraît étal, plus calme, plus résigné peut-être. Un certain nombre de décisions sont prises, des état de faits s'installent et perdurent: Madame Camus est hôte permanent au château, ce qui est un souci de moins pour la famille, une charge de plus pour l'écrivain (mais un souci de moins également, malgré la culpabilité de faire reposer le soin "d'occuper sa mère" sur Pierre et sur une voisine), les pompes à chaleur ne fonctionnent pas et une interminable procédure judiciaire se met en branle, très poussivement, la nouvelle voiture ne donne pas satisfaction, les avances sur les livres sont absorbées si vite qu'il faut travailler toujours davantage, sans répit...
Bref, la vie ne se fait ni plus douce ni plus apaisée, et pourtant, le journal est moins désespéré / désespérant que le précédent, on y sent comme une acceptation des choses qui sont ce qu'elles sont... — A Dieu vat.

La grande innovation littéraire de ce journal, ce sont les Demeures de l'esprit: après la note à la note dans la parenthèse dans le crochet, Renaud Camus vient d'inventer la note au journal — notule de la taille d'un volume. Et si les Demeures peuvent être lues sans le journal, il me semble que la réciproque est moins vraie, qu'il faut lire les Demeures de l'année en même temps que le journal, dans le temps où les visites sont décrites, jour après jour: ainsi le journal 2007 est bien plus épais qu'il n'y paraît à première vue.
Mais quel travail! A la fin de la lecture de L'Isolation, je m'étais étonnée du nombre de livres parus depuis fin 2006, me demandant où et comment Renaud Camus avait trouvé matériellement le temps de les écrire: la réponse était très simple: entre quatre et huit heures du matin, dans les chambres d'hôtel... (et de se plaindre, ensuite "d'avoir perdu la main", quand après un ou deux mois de ce régime, son esprit décide de paresser et rentré en France refuse de continuer sur ce rythme (mais de façon général, Renaud Camus ne semble pas vraiment conscient de ce que c'est qu'un corps: se bourrer de charcuterie, donc de lipides, quand on travaille par quatorze ou quinze degrés, c'est tout simplement un réflexe de survie esquimau, et non un accès de boulimie...)) Cette technique d'écriture explique également une différence que j'avais relevée entre les tomes anglais et les tomes français: bien peu de références bibliographiques dans les tomes anglais.
Travail, froid, souci, et l'obsession, par régime ou par économie, de ne pas manger... Est-ce bien raisonnable?

Parenthèse me concernant: je remercie Renaud Camus d'avoir indiqué mon départ du parti, et d'avoir cité in extenso le contenu du communiqué qui m'a fait prendre conscience que décidément, il valait mieux que je m'efface, que mes convictions étaient vraiment trop malmenées et que mon appartenance à ce parti était une erreur de jugement de ma part.
Je le remercie d'autant plus que j'ai failli m'étouffer quelques pages plus loin en découvrant ce qu'il écrit à propos de la possible élection de Barak Obama:

Le "monde occidental", jusqu'à présent, c'était le monde qu'avaient bâti les blancs, les blancs d'origine européenne. C'était aussi le leur. Ce restera le monde qu'ils ont bâti, mais il est vraisemblable que cela ne restera pas le leur. Et déjà il n'est plus tel qu'ils l'ont bâti, bien loin de là. Ils ne semblent pas s'en affliger et paraissent tout à fait disposer, même, à partager ce morceau de monde avec toutes les autres races — et cela d'autant plus volontiers, bien entendu, qu'il n'y a pas de race. Ce qui est troublant, c'est qu'ils sont absolument seuls dans leurs convictions, et que les autres non-races, s'agissant de leur propres territoires, ne donnent pas le moindre signe d'adhérer à cette façon inédite de voir les choses. [...] Il reste que le plus grand pays occidental, si Obama est élu, donnera un signe éclatant que l'Occident n'est pas le territoire des blancs, mais celui des hommes et des femmes de toute origine unis, en mettant les choses au mieux, par leurs conceptions de ce que doit être un Etat et leur idée de la concitoyenneté. L'Occident sera une idée, et sans doute l'est-il déjà. [...]
Renaud Camus, Une chance pour le temps, p.457

Ces lignes m'ont plongée dans la stupéfaction. Ainsi, ce qui me paraissait une évidence — que l'Occident était (devenu) une idée, Renaud Camus le découvrait, et ce qui me paraît la base du contrat social, la base de nos sociétés modernes, il paraissait le découvrir — et s'en attrister: «[le territoire] des hommes et des femmes de toute origine unis, en mettant les choses au mieux, par leurs conceptions de ce que doit être un Etat et leur idée de la concitoyenneté».
Oui, c'est ainsi, et c'est merveilleux!! Mais comment Renaud Camus, chantre "d'une certaine idée de la France", a pu ne pas voir cela durant toutes ces années, alors que cette idée de l'Occident, d'un Occident-idée, vient directement des Lumières, de Voltaire à Rousseau en passant par Diderot (avec sans doute un petit détour par Kant...)? Comment ne voit-il pas que, dans un accès de chauvinisme, il serait possible d'attribuer cette idée de l'Occident à la France, et que c'est en grande partie pour cela que nous sommes aimés (la France, la langue française) à travers le monde? Et que c'est pour cela que les réfugiés politiques espèrent en nous, et que décevoir cet espoir ne peut que faire honte à toute personne "fière d'être française"?

Curieusement, de découvrir ceci m'a "réconciliée", si je puis dire, avec la partie politique de Renaud Camus. J'ai compris qu'il n'y avait rien à faire, rien à dire.
En effet, il ne s'agit plus de se demander si Renaud Camus est plus ou moins de droite, si oui ou non il fait le lit de l'extrême-droite, mais tout simplement d'accepter l'idée très étrange qu'il (que sa pensée) appartient à l'Ancien Régime. Ce que Renaud Camus n'appréhende pas, n'accepte pas, refuse, c'est le monde moderne et la primauté de l'individu, des droits de l'individu et même du citoyen [1]. La sauvegarde de la société, et de préférence dans ses formes les plus anciennes, prime.
Certes, l'individu pourra, par exception, échapper à sa condition, à lire Renaud Camus on a même le sentiment qu'il y est encouragé: cf. la jeune actrice jouant Goldoni (p.218-219) dans ce volume, l'universitaire africaine du Royaume de Sobrarbe (p.601-602), et je suppose que même Barack Obama, en tant qu'homme, ne pourra qu'être félicité, dans cette logique, d'avoir échappé au destin commun à force de travail et de sculpture de soi.
Mais cela doit rester individuel. L'idée qu'un peuple entier, une société entière, non blanche, puisse adhérer aux idéaux occidentaux (l'idée d'un contrat social, le respect d'une constitution) ne paraît pas à Renaud Camus une éclatante victoire occidentale, mais une défaite.
Qu'ajouter? C'est si étrange, si inconcevable à mes yeux, que je n'aurais jamais imaginé que ce fut possible, que quelqu'un puisse penser ainsi de nos jours.

Bref, je ne l'ai pas fait exprès, mais je suis contente d'être sortie du parti avant ces quelques lignes du journal, qui me sont totalement étrangères, même si elles m'ont donné soudain l'impression de comprendre tout ce que je ne comprenais pas des positions camusiennes.


Dernier point: de même que les journaux n'ont pas tous la même tonalité, de même les mois varient. J'ai remarqué que je préfère le mois de décembre, peut-être parce que c'est le temps des bilans, peut-être parce que c'est souvent le moment où madame Camus est au château (faux pour ce journal puisqu'elle y séjourne longuement), ce qui provoque la remontée des sentiments ressassés depuis l'enfance, la colère, la frustration, l'impuissance, tout ce qui rend l'auteur plus proche et plus compréhensible, dans ses goûts, ses dégoûts, ses manières d'aimer et de détester... C'est souvent pour Renaud Camus l'occasion de s'ouvrir, lui qui réussit, malgré des milliers de pages écrites, à éviter de dévoiler certains de ses sentiments, ceux-là même qui permettent de mieux comprendre certaines de ses réactions. Ainsi ces pages découragées en fin de volume:

Ce qui rend mes relations avec ma mère si éprouvantes pour mes nerfs, toujours, et pour mon humeur, et même pour mon état mental, c'est qu'elle figure pour moi l'abîme du dérisoire — de tout ce que je pense et de tout ce que je suis.

Tous mes défauts, et surtout mes défauts intellectuels, sont chez elle épouvantablement grossis, poussés à l'extrême, de sorte qu'ils sont beaucoup plus nettement observables. [...]. [...]; quand j'écris sur la maison de Montaigne, c'est en grande partie parce que je n'ai rien à dire d'original ou d'intéressant sur les Essais; si je vais à Montaigne, le château, c'est en grande partie au lieu de — c'est le cas de le dire — lire sérieusement Montaigne. Ce goût des maisons d'écrivains ou d'artistes, c'est une paresse, un aveu d'impuissance. Et je rencontre constamment mille occurrences, en moi, dans les débats un peu soutenus, par exemple, de ces moments où j'ai recours au biographique, au topographique, au superficiel, au plaisant, à l' écume, pour échapper à l'échange au fond, parce que j'ai peur de m'y noyer, ou de devoir avouer que je ne sais pas nager.

[suit une page et demie qui se termine ainsi:] C'est ce que j'appelle l'abîme du dérisoire: tout n'est qu'une mauvaise plaisanterie, une prétention vide qui se dénonce elle-même, une invitation à se taire une bonne fois, car tout ce qu'on pourrait dire, venant d'une telle mère, naîtrait ridicule.

ibid, p.481-482

Ces lignes, par leur intensité de découragement, n'appellent que le silence navré du lecteur.

Cependant je ne peux m'empêcher de noter un parallèle entre la pensée d'un Occident forcément blanc et celle de la médiocrité obligatoire d'un fils issu "d'une telle mère": selon Renaud Camus on n'échappe ni à l'origine ni à son destin, il n'y a pas de salut.

Et je songe à ce que les Arabes disaient de Lawrence d'Arabie: qu'il avait prouvé que tout n'était pas écrit dans le Ciel, qu'on pouvait y écrire soi-même.

Notes

[1] catégorie plus restreinte et plus contraignante, de plus en plus souvent abandonnée dans les "Déclaration de droits" contemporaines.

Quelques réflexions à partir du non-dit de Renaud Camus

Le 12 septembre 2004, Renaud Camus nous apprenait qu'il avait voté blanc en 2002, qu'il avait écrit dans son journal qu'il souhaitait que Le Pen ait le maximum de voix au second tour en dessous du seuil qui lui permettrait d'être élu, et que Claude Durand refusait de publier Outrepas.
Renaud Camus écrivait sur le forum de la SLRC:

Je suis bien conscient que cette position (ici très résumée, bien sûr) ne coïncide pas avec celle qu'a exprimée à cette époque, avec mon accord, la Société des lecteurs (mon accord ne marquant que la totale autonomie de la Société des lecteurs par rapport à moi); et bien conscient aussi que cette attitude ne coïncide certainement pas avec celle de la majorité d'entre vous, qu'elle risque même de choquer gravement.
(extrait du message de Renaud Camus le 12/09/2004)

Ainsi donc l'auteur s'attend à choquer, et je suis surprise qu'il ait, finalement, si peu choqué: en trois semaines, pas une voix, habituelle ou inhabituelle, pour se dire choquée.

Reprenons. Qu'est-ce qui est (qu'est-ce qui serait) choquant ici?
Il y a en fait deux éléments distincts qui peuvent choquer: d'une part l'opinion émise (le souhait du maximum de voix pour Le Pen au second tour en-deça de l'élection), d'autre part le fait d'avoir tu cette opinion au moment où la SLRC appelait à manifester contre Jean-Marie Le Pen.

Commençons donc par l'opinion elle-même. Faisant partie des personnes choquées, j'ai essayé de comprendre pourquoi. Je crois que souhaiter une chose sans mettre en œuvre ce que je peux pour l'atteindre ou l'obtenir est un système de pensée qui m'est radicalement étranger. Entre souhaiter que Le Pen ait x% des voix et voter Le Pen, spontanément, je ne fais pas de différence (et entre voter Le Pen (ou n'importe quel extrêmisme, droite ou gauche, pour moi ils se valent tous) et oublier l'histoire des camps et du goulag, je ne fais à nouveau pas de différence. Pas de feuilletage, mais adhérence pleine et entière, un bloc, du souhait goguenard au totalitarisme à ma porte en un dixième de seconde: trop formatée? Ou heureusement formatée?).
Il me faut faire un détour par la raison, par la réflexion, pour admettre avec difficulté que ce n'est pas la même chose. Le souhait n'est pas l'acte. Cependant, rien à faire, le pli est pris, confondre l'un est l'autre est toujours le premier réflexe. Il me faut ensuite lutter contre ce réflexe pour reconnaître l'écart entre le souhait et l'action. (Est-ce que souhaiter quelque chose sans rien faire pour en permettre la réalisation n'est pas reconnaître de fait la non-justesse de ce souhait et sa dimension in-désirable?)

Que faire de ce souhait de Renaud Camus? Devant ma difficulté à prendre du recul sur le sujet, je me suis replongée dans Du sens et j'ai interrogé d'une part un ami en qui j'ai toute confiance et d'autre part Bruno Chaouat. Lorsque j'ai raconté ce souhait d'un maximum de voix pour Le Pen en-deça de l'élection, mon ami a ri doucement: «Beaucoup l'ont pensé, lui l'a écrit». Quant à Bruno Chaouat, entre autres considérations, il m'a répondu «[...] Toujours est-il que Camus n'a jamais soutenu Le Pen, mais a éprouvé une jubilation aux résultats du premier tour, comme, j'en suis sûr, tant de Français, même de gauche, mais qui auront gardé cette jubilation bien secrète... Voilà. [...]» Bon. Deux sur deux. Est-ce que je vis vraiment sur la lune? (Mais s'ils ont raison, pourquoi tout ce cirque entre les deux tours? Catharsis nationale pour exorciser les démons inavoués inavouables?)

Reprenons l'accusation de Claude Durand: «Il [Claude Durand] assimile ma position à celle des intellectuels de la droite conservatrice au temps de la République de Weimar, inconscients des dangers de la montée du nazisme, et laissant faire par le petit peuple, avec le succès qu'on sait, le sale travail.» Cela fait étrangement écho à ce passage de Nolli me legere (c'est d'ailleurs ainsi que m'est venu l'idée, dans mon désarroi, d'envoyer un mot à Bruno Chaouat) : «Cet exposé ne cherche ni a résoudre, ni à dissoudre, ni à trancher péremptoirement la question de la relation de Camus aux Juifs et à l'identité française ; il ne prétend pas davantage décider si oui ou non cette relation peut et doit être comparée, comme je l'ai fait moi-même il y a quelques mois, un peu vite, et sous le choc de certaines pages de La Campagne de France, à l'antisémitisme littéraire français d'avant Guerre. La question doit, il me semble, rester ouverte, et peut-être sans réponse satisfaisante.»

Dans un sens, l'accusation de Durand n'est donc pas neuve. Cependant, que l'irritation à propos des virgules tienne autant de place que la montée du nazisme est aussi, comme l'a fait remarqué Jérôme, plus qu'étrange, voire choquant à son tour. Faut-il en déduire, comme l'ont fait plusieurs lecteurs autour de moi, que le refus de Claude Durand habillerait de considérations politiques des motifs bien plus personnels d'exaspération?

De tout cela il ressort que l'opinion exprimée ne paraît pas suffisante pour justifier la non-publication du livre. Il y a sans doute autre chose.



J'écoute le débat à Sciences-Po fin mai 2002. Début de l'intervention d'Edwy Plenel (12ième minute): «Si j'ai accepté cette invitation, c'est parce que parmi les multiples tracts diffusés entre les deux tours, il y en avait un qui était signé des amis de Renaud Camus. S'il n'y avait pas eu cet appel, probablement ne serais-je pas venu [...]»

La deuxième raison d'être choqué est plus délicate à manipuler, ici sur ce site. Je la formulerai franchement, au risque à mon tour de choquer : en respectant la décision de la Société des lecteurs à appeler à voter contre Le Pen («avec mon accord») sans préciser que lui-même, Renaud Camus, ne s'associait pas à ce souhait, y a-t-il eu tromperie?
Cette question prend d'étranges reflets si l'on considère qu'au moment-même où Renaud Camus décidait de taire sa pensée profonde, il savait pertinemment qu'elle serait connue lors de la publication de son journal : se pose alors le problème du rapport entre vérité, parole quotidienne et journal. Quelle confiance accorder à ce qui est dit (ou non dit, mais de telle façon qu'on suppose entendre quelque chose) dans la vie quotidienne si seul le journal dit la vérité? Jusqu'où peut-on jouer avec la langue dans le sens de la logique pure (ne rien dire, c'est ne pas dire, au sens strict, on ne saurait être responsable de l'interprétation de ce silence par son interlocuteur (mais ne rien dire quand on constate la fausse interprétation de son interlocuteur, est-ce tenable?)) à l'encontre de l'usage commun de la langue («qui ne dit mot consent»)? Faut-il s'abstenir de parler ou de discuter en attendant de lire le journal? Et comment s'inscrit le parti au milieu de tout cela?

Pourquoi n'avoir rien dit à l'époque? Je vois trois hypothèses, je suppose qu'on peut en trouver d'autres (et sans doute qu' Outrepas nous éclairera[1] :

- par courtoisie envers les personnes de la SLRC qui se sont tant investies pour défendre Renaud Camus pendant l'"affaire", pour ne pas les mettre en porte-à-faux, pour ne pas les désavouer à un moment d'effervescence nationale. Il s'agirait ici de protéger les sentiments de ces personnes, il s'agirait d'un désir de ne pas froisser;

- par peur de perdre le soutien de ces mêmes personnes. Il s'agirait alors de se protéger soi-même. (Mais en repensant à «[je suis] bien conscient aussi que cette attitude ne coïncide certainement pas avec celle de la majorité d'entre vous, qu'elle risque même de choquer gravement.», je me demande si cette phrase s'applique à "la majorité d'entre vous" de l'époque ou à celle d'aujourd'hui, qui n'est pas exactement la même, et a eu largement l'occasion de s'exprimer en deux ans);

- La dernière hypothèse est plus... comment dire, littéraire, ou théâtrale, ou tirée par les cheveux : il s'agirait de ménager l'effet de surprise du journal. Il y aurait une économie du journal, une façon de gérer les événements afin de maintenir le suspense. Cette façon serait essentiellement le silence: nous ne saurons ce qui s'est passé, ce qu'a pensé Renaud Camus, qu'en lisant le journal. Et tous ceux qui s'approchent de la sphère privée de Renaud Camus participent spontanément, sans que rien ne leur ait été demandé, à cette conspiration du silence, pensé-je en me souvenant qu'en apprenant par hasard lors de la soirée du 16 janvier 2004 chez Flatters le prochain voyage de Renaud Camus en Corée, j'avais tu la nouvelle autour de moi.
Je connais d'autres exemples: certains apprennent telle ou telle chose et se taisent, il y a connivence, complicité implicite, attendons que le journal rende tel opinion, désaccord ou rencontre, public. En attendant, il y a jouissance "chez ceux qui savent" de voir "ceux qui ne savent pas" faire des hypothèses ou s'engager sur de fausses pistes. Je ne suis pas sûre que ce soit un jeu très sain; en effet, il y a toujours un certain ridicule à découvrir la vérité avec retard en s'apercevant qu'on a abondamment commenté ou soutenu des thèses fausses. Or nous sommes plus ou moins aptes à supporter le ridicule. Et pour éviter le ridicule, le silence de nouveau, mais celui des lecteurs cette fois-ci, est le seul recours. (En d'autres termes, les forums deviennent des apories).



Reprenons. Il y a donc eu silence sur les véritables pensées de Renaud Camus et appui courtois à la position de la SLRC dans la reconnaissance de son autonomie.

Et il y a eu, quelques semaines plus tard, l'annonce du pré-programme du parti de l'in-nocence. Ce parti, l'idée-même de parti, si étrangère à la bathmologie et que rien n'annonce dans les livres précédents que j'ai lus, a été un mystère pour moi. Mais aujourd'hui, je lui trouve une place dans la faille entre le souhait d'un maximum de voix à Le Pen en-deça de l'élection et l'impossibilité de réellement souhaiter cela, dans la faille entre le souhait et la dimension radicalement in-désirable de ce souhait. L'origine du parti ne serait pas l'"affaire", mais le premier tour des présidentielles de 2002. Ici, peut-être immodestement, je retrouve mon rapport à l'action: si le souhait ne peut entraîner l'action (le souhait du vote ne peut entraîner le vote), trouvons une autre voie. Quelle autre voie? Un parti.

Je ne sais si mon hypothèse tient la route (on devient prudente quand on sait qu'un journal peut vous désavouer deux ans plus tard... (je plaisante: ce risque, je l'ai toujours connu, je ne viens pas de le découvrir. Ce que je ne connais pas, c'est ma résistance au ridicule.)), mais si effectivement l'une des origines du parti est la réaction à ce souhait informulé à propos de Le Pen, alors je vois plusieurs conséquences importantes à avoir tu ce souhait au moment où fut créé le parti.

En y repensant, je m'accuse de ne pas voir vu, ou voulu reconnaître, ce qui finalement était devant mes yeux: les mises en garde de RP contre une dérive lepéniste ou les notes de bas de page de Catherine Rannoux («[...] l'annonce de la création par R. Camus d'un parti de l'«in-nocence», hostile à une immigration non-européenne, témoigne d'un engagement idéologique dont les présupposés ne semblent plus rien avoir d'ambigu.» Les fictions du journal littéraire p.145), auraient dû préparer à cet aveu de Renaud Camus «voeu que Le Pen - en ça de la majorité bien sûr, en-deça du succès -, ait le plus de voix possible, de façon que soit entendue la protestation du peuple français face à la disparition dont il est menacée en tant que tel ». Oui, il est étrange d'être surprise, puisque tout était là depuis le début, je me reproche de ne pas avoir voulu le voir, dans un désir finalement puéril de défendre les couleurs d'un RC blanc comme neige, victime innocente contre les méchants qui l'attaquaient en lui prêtant de "mauvaises" pensées ("mauvaises", bien sûr, est un jugement de ma part, mais qui s'inscrit dans la ligne des pages de Du sens qui proclament "l'anti-racisme a raison") (puéril, oui, n'y a-t-il pas que pendant l'enfance que le bien et le mal sont si nettement séparés? Mais c'est tellement plus facile à vivre...). Et bien non, finalement, les mauvaises pensées ne sont pas prêtées. Elles sont là, exposées, combattues, débattues, approuvées, rejetées... N'est-ce pas finalement ce qui m'a plu en lisant Du sens.

Si Renaud Camus avait fait connaître ce souhait in-désirable avant de créer le parti, est-ce que cela aurait changé quelque chose? Oui, sans doute, mais je ne sais pas dire exactement quoi. Aucune erreur d'interprétation telle celle dont je viens de m'accuser quelques lignes plus haut n'aurait été possible. Est-ce que ce seraient les mêmes personnes qui se seraient engagées? J'ai tendance à penser que oui, mais que c'est la nature des discours qui n'aurait pas été la même, non pas dans son fond, mais dans sa forme: l'exaspération anti-immigration du président du parti aurait peut-être été prise davantage en compte, ou différemment. Peut-être y aurait-il eu des adhésions différentes, en plus ou en moins, c'est possible.

En définitive, je me demande si ce n'est pas à lui-même que Renaud Camus a tendu un piège en créant le parti sans faire nettement la lumière sur son souhait inexprimé: la gauche du parti s'est mise gaiement en campagne, bousculant la droite, le président-rédacteur, respectant parfaitement les règles du débat démocratique, a entériné la volonté qui se dégageait des discussions en rédigeant le point "immigration" du programme dans le sens de ces discussions. Si l'on postule que mon hypothèse de la naissance du parti dans la faille entre souhait et in-désirable est juste, on ne peut s'empêcher de supposer que le point "immigration" dans sa rédaction finale ne correspond pas au désir profond du président du parti de l'in-nocence.

Je me répète: est ce que si le souhait de "Le Pen etc" avait été exprimé, cela aurait changé quelque chose? Je ne sais pas. La gauche est têtue, mais il n'y aurait peut-être pas eu la même gauche, une gauche "plus à droite", si je puis dire. (Quoique. Pour ma part, je ne changerais pas un mot de ce que j'ai pu écrire de mes convictions. Et mon engagement ayant des origines plus humaines que politiques, il n'aurait sans doute pas changé non plus... Qu'en est-il des autres partisans?)

A l'inverse, on pourrait soutenir que loin de se tendre un piège à lui-même, Renaud Camus a trouvé le moyen de mesurer l'opinion de certains de ses lecteurs sans les influencer par avance et qu'il en a fort démocratiquement tenu compte, sans imposer ses vues.
Il reste que nous savons désormais que le journal 2004 nous apprendra ce que la rédaction du point "immigration" lui a coûté de regrets ou d'agacements... (en supposant que cela lui paraisse suffisamment important pour qu'il le consigne dans le journal. Mais là, tout de même, j'ai tendance à penser que oui), ce lent travail sur soi-même qui n'omet pas la part de la bête?



Et donc il faut en venir au journal. Quel projet étrange que ce journal. «Quant au rôle du journal? Je réponds toujours la même chose à cette question : c'est le laboratoire central. C'est un centre de première réflexion, de réflexion à chaud. Tous les autres livres sortent de lui. On les y voit naître.» (ici)

Le journal fait tout le contraire de ce que à quoi tendent les autres livres: le journal dit "je" tandis que le projet des Églogues veut faire disparaître l'auteur, le journal va du début vers la fin tandis que P.A. et VB s'ingénient à éclater le livre en éventail ou en labyrinthe, le journal dit les pensées inavouables sans retenir les pensées blessantes à l'encontre de la philosophie du paraître qui proclame le respect de l'autre dans une retenue de soi-même.

Que faire du journal? J'ai tâché de comprendre ce que voulait dire "ce laboratoire central". M'appuyant sur les notations de Sommeil de personne concernant l'écriture de Du sens («N'importe: je veux en arriver le plus vite possible au moment que j'aime, celui où l'on peut travailler sur une masse déjà là, la corriger de toute part, la modifier, l'allonger le plus souvent, mais en étant tout à fait libéré du besoin vulgaire de produire de la copie.» p.267), j'ai considéré que le journal était la terre, le limon, la matière brute à partir de laquelle il est possible de travailler et de donner vie.

Une autre vision possible est celle que note Du sens: «Tel qui écrit son journal, c'est Bouvard et Pécuchet à lui tout seul. Il n'en finit pas d'explorer la bêtise, à commencer par la plus disponible : la sienne» p.42. Le journal accomplirait le projet de Flaubert : «Il faut que je m'en débarrasse [de la bêtise] quelque part et sous la forme la plus artiste possible, pour me mettre ensuite commodément et longuement à deux ou trois grandes œuvres que je porte depuis longtemps dans le ventre.» (à Louise Collet, 24 avril 1852). Le journal serait le lieu du réflexe primaire et instinctif, avant qu'il ne soit travaillé par la réflexion. Dans cette perspective, je soutiendrais que le journal a une dimension Mister Hyde: il est la face que normalement nous cachons, qui n'est destinée ni à être vue ni montrée. Exposer sa face Mister Hyde est vraiment un projet fou: ce n'est ni socialement ni affectivement supportable. En temps normal, seuls quelques proches connaissent cette face, et l'acceptent parce qu'ils nous aiment (ou n'ont pas le choix...). Mais demander au monde d'accepter cette face, c'est peut-être trop lui demander.

Mais le journal, ce n'est pas que cela. C'est aussi, ou c'est surtout, une vie qui s'écrit, la tentative de juxtaposer la littérature et la vie. En un sens il y réussit parfaitement, l'auteur est vraiment le héros de son journal, celui qui triomphe à la fin après mille péripéties. Mais bien sûr, pour que le roman soit haletant, il faut créer des péripéties, et ce qui finalement est très étrange, ou parfaitement logique, c'est que dernièrement, c'est souvent le journal lui-même qui provoque les péripéties de "la vraie vie", l'écriture s'inscrivant littéralement dans la vie de son auteur. Le journal écrit la vie dans le sens où il en change le cours, autant par sa publication que sa non-publication.



Lorsque je relis ces phrases quatre ans plus tard, je me dis que j'aurais dû quitter le parti à ce moment-là, car il y avait eu duperie et je le savais. Je ne crois pas que j'aurais adhéré au parti si j'avais su que RC se désolidarisait de cet appel, même si j'y ai adhéré pour des raisons qui n'ont rien à voir avec Camus ou la politique, mais plutôt avec l'amitié et la solidarité.
En découvrant que RC ne parlait pas de son silence de 2002 dans Corée l'absente et ne se remettait pas en cause, j'ai été choquée.

Notes

[1] Non, il ne nous a pas éclairé.

La folie

Il y a fascination de la folie chez Renaud Camus. Nodier, Donizetti, le fou d'Angèle dans Echange, Journal d'un fou et Lettres d'un fou pour Travers, la fascination pour von Ungern, Höderlin, Nietzsche, «Ô fous, nos gentils fous, qui de vos hantises ambulatoires sillonniez ces pentes en tous sens, vos paquets mal ficelés sous les bras, dans quels vieux journaux serriez-vous quelles vieilles lettres, sur votre cœur, et qui vous disaient quoi de ce que c'est que d'être ?» p17 Élégie de Chamalières, et le "décuvage de poussière d'ange" de WB se fait bel et bien en hôpital psychiatrique.
Est-ce que le propre de la folie (littéraire si l'on veut, heureuse, heuristique peut-être, mais folie quand même, en tant qu'elle est une forme de négation du réel) ce n'est pas justement de donner excessivement du sens?
question de Rémi Pellet
Cela me rappelle furieusement Buena Vista Park. Page 89, «Massacre: […] Le bathmologue fou ne peut prononcer une phrase sans songer à tous les discours qu'elle écrase.» Remplacer "discours" par "sens", et vous retrouvez votre phrase.

L'étrangeté du parti, pour moi, c'est qu'il n'apparaît pas dans Buena Vista Park. J'ai souvent l'impression que BVP est la carte astrologique du ciel de RC, et qu'il aura passé sa vie à accomplir ce qui est écrit dans ce livre, Macbeth obéissant à un oracle par lui-même prononcé. Ce serait l'inverse d'une négation du réel: faire survenir le réel à partir de l'écrit. Rendre l'écrit réel.
Sauf le parti. Je ne trouve pas trace du parti dans BVP. Je trouve les prémices de l'affaire, mais pas celles du parti. Le parti paraît être la conséquence de Corbeaux. Choc qui bouleverse la carte tracée. "L'affaire" redonne sa primauté au quotidien, à l'événement, contre l'écrit, habituellement premier. Le parti serait-il tentative de réorganiser cela, de refaire passer l'écrit en premier?

(Je donne trop de sens? Avouons-le, ma propre folie n'est pas si loin, ce n'est pas pour rien que je me sens chez moi dans les textes de RC…)


Ici j'articulerais volontiers une réflexion sur la peinture de Marcheschi, sans trop savoir comment m'y prendre. La folie de RC vous dérange, ou vous interroge, qu'en est-il de la terreur qui se dégage de certains tableaux marcheschiens? N'y a-t-il pas la même surprise de trouver la folie chez Renaud Camus, homme "peu métaphysique" mais "ironique" (selon R. Barthes) que de trouver la terreur chez Marcheschi, homme de douceur? N'y a-t-il pas tout simplement (!) exploration des abîmes?
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