Billets qui ont 'pastiche' comme mot-clé.

Panama

Je me souviens que l'excellente Exobiographie d'Obaldia parle du creusement du canal de Panama. Je ne l'ai pas sous la main, donc je ne peux citer, mais à ma grande surprise, j'y ai appris que Gauguin a participé au chantier, un chantier terrible dans l'humidité et les moustiques.

Je me souviens que le canal de Panama joue un grand rôle dans Les voyageurs de l'impériale.

Dans la série "mes amis ont du talent", je vous propose un pa(nama)stiche de Victor Hugo et un de La Fontaine.

Et une anthologie fantastique (j'en reste coite) ici: Panamanière. Bravo à tous, à ceux que je connais et ceux que je ne connais pas. Chapeau bas !

Cruchons et concours de pastiche

Cruchons vendredi dernier. Afshine raconte: «Il existait un concours "Ecrire à la manière de Graham Greene". Et Graham Greene était très vexé car il s'inscrivait et il n'a jamais réussi à faire mieux que la troisième place.»

En y réfléchissant, c'est rassurant: aurait-il obtenu la première place qu'il aurait atteint à la caricature. Je pense à la théorie d'Annick Bouillaguet qui veut que Proust se soit pastiché lui-même en relatant sa lecture du journal des Goncourt.

Toujours est-il que le lendemain, Ash Dee, l'un des participants, raconta un rêve sur Facebook. J'ai obtenu l'autorisation de copier ici la suite du dialogue:


Ash Dee: Toutes les nuits, je fais le même rêve étrange : j'ai loué une Mercedes de grand luxe à une agence ADA (le gérant affirme qu'il adore Nabokov...) mais j'oublie sans arrêt de la rapporter. Si bien que le montant de la location, qui augmente de nuit en nuit, atteint désormais plusieurs milliers d'euros, me laissant transi d'angoisse au réveil.

Laurent Morel: Vivre à découvert.

Ash Dee: ou Mort à crédit ?

Philippes de l'Escalier: Un "enseignant" n'a pas les moyens de se payer une Mercedes Grand Luxe ? Il faut vous reconvertir dans la Police Judiciaire !

Ash Dee: Que voulez-vous, cher Philippes, ces jours-ci tout passe dans les places d'opéra, les concerts, les disques, les livres et même, dans une moindre mesure, les brasseries.

Jimmy Mathieu Rodriguez: Envoie la facture à Renaud Camus : frais professionnels.

Ash Dee: J'imagine déjà l'entrée du Journal qui relaterait cet envoi...

Laurent Morel: "Seul un léger dérèglement mental me paraît devoir expliquer cet envoi. Jeanne Loan, qui pourtant est une sainte, est cette fois tout à fait de mon avis. Seul Pierre conseille de ne pas faire d'éclat et de ne pas porter la facture aux gendarmes de Miradoux. En tout cas, cette lettre de ce M. Dee m'a flanqué une belle insomnie, que j'ai employée à lire les Propos d'Alain."

Philippes de l'Escalier: ...que j'ai employée à lire les Propos d'Alain en me défoulant sur le jambon de pays et le saucisson"

Ash Dee: Messieurs : <3<3<3

Laurent Morel: "J'ai essayé d'appeler ce M. Dee ce matin. Je suis tombé sur une dame, d'ailleurs fort aimable, qui a dit qu'il allait me rappeller, dans la meilleure tradition. Et bien entendu, il n'en a rien fait. Alors, la moutarde m'est montée au nez, et je suis allé finalement à la gendarmerie de Miradoux en traversant l'Arratz à pieds secs, comme Moïse, car elle est gelée depuis trois jours. Il fait d'ailleurs un froid de canard dans cette maison, etc."

Ash Dee: "Cette pénible petite affaire me permet de vérifier, une fois de plus, ma fameuse théorie de la "demande dans la demande". Il suffit que quelqu'un, fût-il bien intentionné, vous rende service une seule et unique fois pour qu'on se retrouve obligé, quelques jours ou semaines plus tard, de dépenser une somme importante en échange de ce que l'on pensait pourtant n'être qu'un service. Flatters est du reste entièrement d'accord avec cette théorie ; lui-même ne fait que subir ce genre d'avanie avec ceux qu'il côtoie. Selon lui, nous sommes exposés à une dévaluation sans précédent de la parole, de la phrase, de l'honneur, de la lignée. Cet état de fait, qui n'est jamais que la vérification en actes de ce que j'ai appelé le réensauvagement du monde, est la matière d'un malheur immense dont nous sommes sans cesse abreuvés, lui et moi — lui plus encore que moi, semble-t-il."

Jimmy Mathieu Rodriguez: "Le sage Flatters, qui prend pour moi toutes les décisions importantes de ma vie, m'exhorte à payer cette facture, évoquant la théorie à laquelle il est de plus en plus attaché, "Aime qui t'aime", qui selon lui n'est jamais plus vraie qu'à nos âges. Il a récemment eu l'occasion d'héberger à son atelier du Bertrand, flanqué de son grand ami Loïc Lorent, et s'est étonné de recevoir de ces jeunes gens toute sorte de factures, quelques jours plus tard, liées pour l'essentiel à des adresses de restaurants, de bars de palaces et d'agences de voitures de location haut de gamme. Le jeune du Bertrand expliquait dans sa lettre à Flatters qu'il comptait sur son sens des "lois de l'hospitalité". (Renaud Camus, Enterrés à Canossa, Journal 2011, éditions Fayard)

Ash Dee: RC devrait nous embaucher et faire de l'une des salles des Gardes de Plieux un atelier où des nègres (nous, en l'occurrence) écriraient ce qui est le fond de sauce ordinaire du Journal...

Jimmy Mathieu Rodriguez: Qui te dit que dans les souterrains de Plieux il n'y a pas de nègres qui travaillent, enchaînés à leur chaise, face à des machines à écrire ? Ce sont de malheureux hommes qui sont là nuit et jour. Renaud Camus ne leur porte de la nourriture que de temps en temps (je sais, j'ai vu faire), mais c'est surtout pour les tancer violemment : "Messieurs, Hélène Guillaume vient de rappeler, dépêchons-nous, je vous prie !"

Ash Dee: « Et n'oubliez pas, Messieurs, d'écrire "hors de pair" ! »

Laurent Morel: J'étais de cette équipe mais je me suis fait virer pour avoir écrit : "L'Hôtel de Bâtard".... C con...

Symbolique

Un mot par ligne dans cette sous-boule, à l'exception de POE ERRE; deux mots par ligne là où la séparation est opérée, sauf pour TIRE, BON PERE, délibérément préféré à REPORTE BIEN. C'est le fils qui donne le signal de la rupture, et c'est au père qu'échoit la tâche, dans le passage au trois, à la trinité, de reconstruire la famille éclatée — en utilisant l'unique signe de ponctuation du texte, la virgule phallique.

Roland Brasseur, Le cinquante-quatrième jour, p.114

Réinvestir le champ de la culture populaire

Réjean de Saint-Gahl se tenait debout devant la croisée, les mains dans le dos, les lèvres légèrement pincées, le regard perdu dans les lointains.
Ou, plutôt, à travers la légèreté de cette nuit gersoise d'avril, ses petits yeux bleus fixaient le seul point lumineux des environs.
Une autre fenêtre éclairée.
Réjean de Saint-Gahl savait que, au-delà de ce rectangle brillant, s'étendait une vaste pièce en longueur, dont les épais murs du XVe siècle disparaissaient presque entièrement, en tout cas dans leur partie basse, derrière des bibliothèques chargées de livres en tout genre: art, littérature française et étrangère, musique, architecture militaire ou religieuse...
Il savait aussi que, derrière son vaste bureau, les doigts pianotant sans presque s'interrompre sur le clavier de son ordinateur portable, L'Autre travaillait.
Réjean de Saint-Gahl éprouvait toujours une certaine répugnance à nommer son voisin, celui dont la présence silencieuse, et totalement indifférente à la sienne, lui était une sorte de prurit qu'il lui fallait gratter sans cesse, pour des apaisements partiels et fugitifs.
Dès que Saint-Gahl se mettait à penser à L'Autre —et cela lui arrivait plusieurs fois par jour—, la démangeaison reprenait, intacte, horripilante. Ce qui agaçait le plus le maître des lieux était que pour contempler la fenêtre éclairée de L'Autre, il était obligé de lever les yeux. Simplement parce que, des deux châteaux existant sur le territoire de la commune de Plieux, le sien était situé légèrement en contrebas, alors que celui de L'Autre, véritable forteresse médiévale, massive, orgueilleuse, dominait tous les environs, du haut de sa butte.
Généralement, Réjean de Saint-Gahl mettait fin à ses aigres rabâchages en se disant que L'Autre était toujours au bord de la ruine, alors que lui était multimillionnaire, à ne même pas savoir exactement combien d'argent il y avait sur ses différents comptes en banque, dans les divers pays où il les avait ouverts, au fil des années.
Mentalement, il ajoutait que L'Autre ne vendait jamais plus de deux à trois mille exemplaires des livres qu'il écrivait, tandis que les siens s'écoulaient à des centaines de milliers d'unités, étaient traduits dans une quarantaine de langues et régulièrement adaptés à la télévision — plus rarement au cinéma, mais c'était déjà arrivé, tout de même.
Bref, lui, Réjean de Saint-Gahl, était un vrai personnage, une célébrité, un homme avec qui il fallait compter, alors que L'Autre n'était rien ni personne.
Il n'en demeurait pas moins que l'austère forteresse de Plieux dominait son propre château, sis à quelques centaines de mètres à vol d'oiseau, et ne paraissait même pas s'être jamais avisée de cette présence rivale.

Michel Brice, incipit de Le Maître de Plieux

On aura bien entendu reconnu dans ce thème de l’autre et des deux châteaux se faisant face le thème de Construction d'un château, de Misrahi, spécialiste de Spinoza. Cependant, cette évidente référence ne peut dissimuler les deux courants souterrains qui minent les fondations du texte, l'un nietzschéen, faisant signe vers la domination du sur-homme, domination mise astucieusement en opposition avec la dialectique du maître et de l'esclave.

Mais ces références philosophiques ne peuvent suffire à épuiser la dimension littéraire d'une œuvre qui accumule les clins d'œil proustiens. Comment en effet ne pas reconnaître la phrase de Swann «C’est gentil, tu as mis des yeux bleus de la couleur de ta ceinture.» dans la remarque de Géraldine «Tiens! Leur bled s'appelle comme moi!» (p.81) ou la description de Mme de Villeparisis («Bref ces trois Parques à cheveux blancs, bleus ou roses avaient filé le mauvais coton d'un nombre incalculables de messieurs.») dans la vieille dame qui intervient p.217 («—Ah! ça, c'est bien les mecs, tiens: dès que tu prononces le mot «mâle», immédiatement ils pensent «queue»! [...] —Vous avez tout à fait raison, Mademoiselle, dit-elle avec beaucoup de distinction. Et, si vous voulez mon avis, je trouve que c'est une excellente chose.») Ce ne sont que deux exemples parmi cent.
On sent par ailleurs l'influence camusienne dans les jeux onomastiques (Karl, Krall, arc; Saint-Gahl, Saint-G, singer; Weston, W.; etc.), la leçon roussellienne trouvant une illustration épurée dans le nom de Lableux "iks", si loin de Lableue "e" (référence explicite à L'Amour l'Automne : «une lettre en plus ou en moins [...] le nom s'en va de biais» p.384), cette nouvelle notation nous éloignant étrangement de sa signification initiale «Et toi le bleu, va donc...»[1]. Wolfson n'est pas loin.

Il s'agit indubitablement d'une grande réussite qui réinvestit la culture populaire en lui insufflant la puissance des mythes du XXe siècle tout en démontrant son appartenance franche au XXIe siècle par une utilisation pleinement maîtrisée du mashup.

Notes

[1] Et les esprits soupçonneux se demanderont s'il faut y voir une référence aux Schtroumpfs, car comme l'a dit Borges, depuis Poe le lecteur est entré dans l'air du soupçon.

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