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Transpositions

Les différents traitements de la première rencontre entre Renaud Camus et Jean-Paul Marcheschi permettent de se faire une idée du travail de transposition effectué pour protéger les identités des uns et des autres.
Le paradoxe, c'est que le voile est tout à fait transparent pour ceux qui connaissent les personnes concernées, tandis que pour ceux qui ne les connaissent pas, leur véritable identité aurait tout aussi bien fait l'affaire.

Dans la première édition de Tricks en 1979, Flatters (Jean-Paul Marcheschi) n'apparaît pas.

Dans la deuxième édition, il apparaît sous le nom de "Jean-Marc le Breton".

— Tu vas souvent en Bretagne?
— Oui, très souvent, j'y passe la moitié de l'année, quand je peux.
— Tu es d'où en Bretagne?
— Tu connais?
— Je connais le Nord, la région de Saint-Malo, et le Sud, le Morbihan, mais pas la pointe, pas le Finistère.
— Moi je suis juste de la pointe, justement.
— De Brest ?
— Encore plus à la pointe que ça.
— Mais après Brest il n'y a plus rien, non, ou alors les îles? Tu es d'Ouessant?
— Presque. Du Conquet. C'est là qu'on prend le bateau par Ouessant; tout au bout de la Bretagne.
— Je croyais que c'était la pointe du Raz, l'extrémité?
— Oh, la pointe Saint-Mathieu, la pointe du Raz, ça se vaut...
[...]
[Il est devenu mon meilleur ami.]

Renaud Camus, Tricks, édition Persona, 1982, p.292-293


Dans la troisième édition, en 1988, il apparaît sous son vrai prénom et sa véritable région: "Jean-Paul le Corse".

— Tu vas souvent en Corse?
— Oui, très souvent, j'y passe la moitié de l'année, quand je peux.
— Tu es d'où en Corse?
— Tu connais?
— Non, je vois à peu près comment c'est fait, géographiquement, mais je n'y suis jamais allé.
— Moi je suis juste de la pointe, tout au nord.
— De Bastia? ?
— Encore plus à la pointe que ça.
— Mais après Bastia il n'y a plus rien, non, ou alors ce bidule qui dépasse, là, le doigt pointé?
— Justement, c'est ça mon coin, le «bidule», comme tu dis. C'est là que ma famille a sa maison.
— C'est beau?
— Oui, là où nous sommes, c'est très beau, très sauvage, pas du tout abîmé...
[...]
[Il est devenu mon meilleur ami.]
[... et l'est resté.]

Renaud Camus, Tricks, édition P.O.L, 1988, p.292-293

A noter la dernière expression entre crochets: elle n'a de sens que pour celui qui la lit après avoir lu l'édition Persona, ce qui n'est le cas de pratiquement personne, puisque cette édition est épuisée.
Le lecteur pense que la dernière remarque entre crochets est une bizarrerie, une façon de mettre l'amitié en exergue (c'est ce que j'avais cru à la première lecture), ou que c'est une coquille. En réalité, c'est un clin d'œil, un fil tendu à travers le temps (mais également un hommage à l'amitié: la lecture précédente reste valable).


L'étonnant, c'est que Jean-Paul apparaît sous son vrai prénom et sa vraie origine dans Journal d'un voyage en France, en 1981: à croire qu'il fallait le "protéger" dans Tricks mais que c'était inutile dans une œuvre moins délibérément dédiée au sexe.

O Corse aux cheveux plats! que ta France était belle Au grand soleil de Messidor! Mais Jean-Paul n'a pas du tout les cheveux plats. Je regrette beaucoup de n'avoir pas inclus dans Tricks le récit de notre première rencontre, derrière Notre-Dame: elle est survenue pourtant pendant la période couverte par ce livre, mais elle n'avait rien en soit de remarquable, il y avait déjà trop de pages, il fallut la sacrifier. Les lecteurs attristés par l'abondance des «Jamais revu» en fin de chapitre auraient peut-être été consolés d'apprendre qu'on peut découvrir, la nuit, dans les buissons du square Jean-XXIII, l'ombre qui deviendra votre meilleur ami.

Renaud Camus, Journal d'un voyage en France, (1981), entrée du 18 mai 1980, p.247

Quickly, prédécesseur de Guibert à la villa Médicis.

Voici ce qu'écrit Frédéric Canovas, dans un article "Villa Médicis : variations sur un même lieu", que l'on trouve dans le collectif Renaud Camus, écrivain, sous la direction de Jan Baetens et Charles A. Porter, éd. Peeters et Vrin :

En juillet 1989, soit quelques dix-huit mois après la publication du Journal romain, paraissait L'Incognito d'Hervé Guibert. Lenoir, le narrateur du roman, relate en un peu plus de deux cents pages son propre séjour au sein d'une improbable Académie espagnole qui, comme nous le rappelle d'ailleurs Renaud Camus dans son journal de 1989, semble dépendre de Paris. Celui-ci n'a d'ailleurs aucun mal à voir dans le roman d'Hervé Guibert le «récits de ses expériences romaines, et surtout villamédicéennes»[1]. Tout juste s'interroge-t-il sur les motifs qui ont poussé l'auteur à le dépeindre sous le nom de Quickly : «Est-ce à cause de mes Tricks, et de leur nette ressemblance avec autant de quickies? Je n'en ai pas la moindre idée»[2]. Si nous, lecteur, en avons une, c'est qu'en nous replongeant dans les pages du Journal romain, nous y avons lu qu'il «en fallait peu »[3] à son narrateur, autrement dit que sa «précipitation adolescente et malencontreuse» de la page 250 n'était autre qu'une manifestation de son «état d'éjaculateur précoce» évoqué à la page 399. Entre les deux épisodes, celui-ci : «à peine sommes-nous l'un contre l'autre depuis deux minutes et demie, très satisfaits l'un de l'autre, la preuve, que le voilà qui jouit, purtroppo»[4]. Et le narrateur de noter à propos de son partenaire qu'«il [l]e bat sur [s]on propre terrain». Comment un romancier, dont Renaud Camus dit par ailleurs qu'«il est [...] bon observateur»[5], aurait-il pu ne pas relever cet aspect du texte et ne pas s'en inspirer dans le sien propre? Car le narrateur de L'Incognito a lu attentivement le journal de son prédécesseur à la villa: «Tout le monde à l'Académie lit en cachette le journal de Quickly», déclare-t-il.»[6]



Notes

[1] Fendre l'air p 291

[2] Ibid.

[3] Journal romain p 103

[4] Ibid. p 360

[5] Fendre l'air p 301

[6] L'Incognito p 82

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