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Renaud Camus - L'Amour l'Automne, chapitre 3, note 15 (vers la surface)

A la fin de la note 16 (aval), nous reprenons le cours de la note 15 (amont).

Le reste de la note 15 se compose de sept paragraphes, dont six sont une réflexion sur l'identité. Il s'agit d'une démarche réflexive, que l'on peut ancrer dans le goût de dispar-être de Renaud Camus: comment articuler le goût des voyages, le goût de la dissolution dans les paysages, les ciels, les histoires, l'histoire, les bibliothèques, comment concilier tout cela et l'affirmation d'un enracinement, d'un attachement à un sol et une culture — les deux étant réputés être la même chose? Comment, mais surtout pourquoi, au nom de quoi? Cela est-il logique, cohérent, cela se justifie-t-il?

Il s'agit finalement d'une note où il y a peu à commenter dans le sens habituel du travail qui se fait ici: peu de sources à trouver, peu de mécanismes de passage à mettre à jour, il n'y a qu'à se laisser porter par les phrases, pour les approuver ou les désapprouver, les aimer ou les détester, en fonction de ce que nous aimons ou de ce que nous savons.

Il est également loisible ici d'observer le travail de désaisissement de l'auteur, qui expose sur un mode lyrique (donc amoureux, par opposition à un ton froid et rationnel) des idées auxquelles il s'oppose dans d'autres textes. (Mais s'y oppose-t-il vraiment, ou se contente-t-il d'en préférer d'autres? Rappelons la définition du dilemme moral selon Renaud Camus: non pas choisir entre le bien et le mal, mais entre deux biens.)


***************Cela d’autant plus, bien entendu, que ces États, et tout particulièrement dans l'hypothèse où ils coïncideraient (ou prétendraient coïncider) avec une supposée “nation”, avec un peuple, une “ethnie”, une “race” ****************, semblent bien, et nous serions les derniers à le déplorer, avoir fait leur temps. (AA, p.202-203)

Voir le commentaire déjà intervenu ici: «Il devient difficile de déterminer, à la seule lecture de L'Amour l'Automne et sans référence extérieure, ce que pense l'auteur.»

Ils sont un cadre d’évidence inadéquat à l’économie, à la pensée bien entendu, à la gestion des ressources de la terre ou de la qualité de l’air ; mais d’abord à l’homme, tout simplement, à la femme, à la vie, à l’être, à la personne. Comment imaginer en effet qu’à l’heure où chacun de nous vibre de phrases, de mots, d’images, d’idées et d’associations d’idées qui proviennent des coins les plus divers de la planète, de ses langues et de ses cultures, de ses bibliothèques et de ses écrans, de ses chansons et de ses serments d’amour, comment imaginer qu’on puisse consentir à voir son identité réduite aux quelques indications qui sont portées sur un passeport, quand bien même il s’agirait d’un passeport “européen”? (AA, p.203-213)

Le cadre d'une "nation" est non seulement peu adapté à la dimension économique et matérielle de la vie, mais il n'a plus grand sens dans la sphère culturelle, voire humaniste, où les progrès technologiques (information et voyage) permettent de se sentir "citoyen du monde": pourquoi réduire une identité à une terre, et non la laisser embrasser la Terre? Une personne (en italique dans le texte) est-elle strictement un nom et une date sur un passeport? Peut-on réellement la réduire à cela?
On voit affleurer en filigrane la question du nominalisme et des universaux, et donc Wiggenstein (finalement, n'est-ce pas le sujet de L'Amour l'Automne? «à la lettre»).

Il faut accepter sa nationalité comme un vieux sage accepte les honneurs : pour la seule raison que les refuser serait faire un éclat complètement inutile, et leur accorder beaucoup plus d’importance qu’il ne convient de leur en concéder. Il serait absolument vain de perdre une heure ou deux, ou deux jours, ou deux ans, à dénoncer son appartenance à tel ou tel État. (AA, p.214-219)

La logique serait donc de se proclamer apatride, voyageur. Mais à quoi bon faire un éclat? Le temps presse, la mort attend, vivre est plus urgent.

Au fond de soi l’on sait bien que cette appartenance n’est rien. Cette assurance doit suffire. (AA, p.219-220)

Soumission à l'état des choses, appel à la sérénité intérieure.
(Lorsqu'on connaît un peu (les écrits de) Renaud Camus, cela fait sourire: comme s'il se résignait jamais au raisonnable… [1])

Détachement à la fois du fond («on sait que cette appartenance n'est rien») et de la forme («il faut accepter sa nationalité»). Liberté intérieure par soumission extérieure.

Quel contemporain, surtout s’il est un voyageur, et ne le sommes-nous pas tous (et le serions d’autant plus que nous ne quitterions jamais notre bibliothèque), saurait se résigner à “appartenir” à autre chose que lui-même, à son pas qui résonne dans une ville inconnue, à la fenêtre qu’il ouvre aussitôt pour s’y pencher en entrant dans la chambre d’hôtel anonyme, à cette brume amicale et blonde où il s’apprête à s’enfoncer avec volupté, à peine débarqué dans une île? (AA, pp.220-226)

Ici le monde et la bibliothèque coïncident: ici l'être et la lettre (les lettres) coïncident; à la différence de la personne et de son passeport. (Peut-être après tout n'est-ce qu'une question de quantité: si la personne était décrite par une bibliothèque, pourrait-il y avoir coïncidence? Est-ce ce que Renaud Camus cherche à réaliser par son œuvre? N'est-ce pas ce que Renaud Camus cherche à réaliser par son œuvre?))

«Appartenir à soi-même» ne doit pas être confondu avec «soi-mêmisme»: il ne s'agit pas d'affirmer son être en l'imposant à ce qui nous entoure, en écrasant ce qui nous entoure; mais au contraire, il s'agit en vivant pleinement l'instant de glisser dans l'éternité du présent et de laisser le monde nous envahir. Symbiose.

«à peine débarqué dans une île»: retour à l'expérience vécue. L'Ecosse. La réflexion se nourrit de l'expérience.

Tout juste veillera-t-il avec le plus grand soin à n’être pas rendu ou maintenu captif, par la facilité, par l’intérêt, par la prudence ou par la peur, de ce dont il a su s’affranchir par l’esprit, par le cœur et par le désir. Les États d’aujourd’hui ne comptent ni sur leur force, d’ailleurs bien déclinante, heureusement, ni sur l’amour pour eux de leurs ressortissants, pour maintenir ceux-ci dans un semblant de dépendance à leur égard (et le semblant est tout ce qui leur importe, comme à toutes les autorités épuisées). Leur pouvoir n’est pas là, et ils le savent bien : il est dans les misérables petites sécurités qu’ils prodiguent encore, qu’elles soient sociale, financière ou sanitaire. (AA, pp.227-233)

Qu'est-ce qui nous empêche d'être libre? La peur.
L'attachement à un pays : plus par amour, mais par intérêt.

Un homme n’est jamais libre s’il n’a pris son parti de mourir comme un chien sur les bords d’un lac de montagne bien après la fin de la saison ; sur les pavés luisants, la nuit, près des flaques noires et entre les rails de tramways abandonnés de boulevards ou de quais des confins, dans une ville portuaire au nom imprononçable ; à Patras, à Madras, à Bakou, dans le lit d’un hôtel inconnu, parmi des étrangers qui ne comprennent pas sa langue, et qui sans aucune méchanceté voudraient surtout que tout cela ne fasse pas trop de bruit, n’attire pas trop d’attention et ne prenne pas trop de temps. (AA, p.233)

Les noms encore, les langues.
Le chantage à la sécurité et à la santé est dénoncé, chantage auquel nous sommes bien trop heureux de nous soumettre. On retrouve ici l'un des thèmes majeurs de Loin (remarque qu'il était impossible de faire lors de la parution de L'Amour l'Automne puisque Loin n'était pas encore paru.)
Prière pour une mort rapide et discrète.
Il s'agit d'un thème classique, voir "Le Loup et le Chien" de La Fontaine, par exemple.

Spatialement, le texte sur la page prend de l'ampleur et occupe dix-huit lignes d'affilé: un lecteur qui feuilletterait les pages en dédaignant les lignes partitionnées pourrait lire ces phrases au hasard et s'y arrêter. Ces thèses ne sont pas totalement dissimulées par la mise en page du texte, elles demeurent facilement accessibles.

Nous craignons l’âge, le cancer, l’immobilité, la folie, l’anonymat, le froid, l’oubli, la misère, la mort solitaire ; et c’est en jouant sur ces craintes-là que nos patries nous tiennent encore, par leurs allocations et leurs retraites, si bien nommées, par nos cotisations et nos affiliations. (AA, p.233)

La seule façon d'être libre: accepter par avance toutes les insécurités, celles de la pauvreté, de la maladie, de la solitude. Mais nous préférons notre sécurité à la liberté.
Retraite si bien nommée: reculade devant l'ennemi. Nous battons en retraite devant la liberté par peur pour notre sécurité et notre santé, nous laissons s'échapper la possibilité d'être libres.

Une sécurité sociale universelle, qui ne tiendrait aucun compte de la nationalité, serait un immense progrès, bien sûr: le protecteur serait plus loin, plus vague, plus flou; il aurait à peine de visage et de nom.

Si l'on ne veut pas dépendre d'un pays, l'une des solutions consisterait à renoncer à toute protection sociale.
Une autre solution serait de ne pas faire dépendre cette protection d'un pays: une sécurité sociale universelle, non seulement en ce qu'elle s'appliquerait à tous sur un territoire donné (sens habituel de "sécurité sociale universelle"), mais à tous sur tous les territoires, sans aucune référence à l'origine ou à la résidence ou au lieu de travail géographique.
Le détachement envers un pays protecteur serait total, permettant également la dissolution des devoirs envers une entité devenue floue à l'excès.

Mais c’est à l’idée même de la sécurité que les plus hardis d’entre nous savent bien qu’ils doivent renoncer. Ceux-là n’habitent que leur nom. Et quelques-uns ne sont pas loin de se demander, même, si ces papiers d’identité qui sont tout ce qu’ils ont gardé, pour des raisons de pure commodité, de leurs affiliations nationales respectives, ne sont pas une contrainte encore trop forte, dont il faudrait trouver quelque moyen de s’affranchir.

Le détachement ultime: abandonner la sécurité et la protection. Ne conserver que son nom.
«pas loin de se demander, même, si ces papiers d'identité»: ce "même" est un peu étrange, comme si les papiers étaient garants du nom autant que de la nationalité.

Il s'agit également d'une citation d' Exil de Saint-John Perse:

Étranger, sur toutes grèves de ce monde, sans audience ni témoin, porte à l’oreille du Ponant une conque sans mémoire :

Hôte précaire à la lisière de nos villes, tu ne franchiras point le seuil des Lloyds, où ta parole n’a point cours et ton or est sans titre...

« J’habiterai mon nom », fut ta réponse aux questionnaires du port. Et sur les tables du changeur, tu n’as rien que de trouble à produire,

Comme ces grandes monnaies de fer exhumées par la foudre.

Monnaie, étranger. "«J’habiterai mon nom », fut ta réponse aux questionnaires du port." a été cité dans Été, p.79

Est-ce que le nom, en effet, ce n’est pas la filiation, l’origine, les racines, tout ce qui situe et localise, autant dire qui limite, précise et diminue? Et cette identité dont un document officiel, carte ou passeport, se permet d’attester qu’elle est la nôtre — et, ce faisant, il nous l’impose —, n’est-elle pas d’abord identité à nous-même, et des choses aux choses, des heures avec les heures, de notre vie elle-même, dans sa quotidienneté ordinaire (ces petits événements séparés que nous vivons un à un sans jamais parvenir à en faire un tout, une boucle, un élan, quelque chose qui nous saisit et nous emporte au risque de nous briser) avec un simple agenda, une liste des courses à faire, des gens à voir, des engagements à tenir, des lettres auxquelles il faut répondre, des formulaires qu’il convient de remplir, toutes choses incompatibles non seulement avec un destin, sans doute, mais avec un mode honorable, inventif, dynamique, vraiment indépendant et libre, intrépide et joyeux, d’habiter la terre et de tenir tête au sort?

Phénoménologie, existentialisme? Comment ne pas penser à la lettre de Mark Alizart analysant Du sens, lettre qui argumentait qu'en se montrant attaché à l'origine, Renaud Camus attaquait (involontairement) la position sartrienne romantique de détachement de l'être.

Et ceci s'explique très simplement par le fait que le romantisme se caractérise métaphysiquement par l'idée que la liberté coïncide avec l'arrachement (l'arrachement à la société, aux conventions, au lieu, et jusqu'au corps, jusqu'à sa propre âme). Ses manifestations les plus éclatantes : le théâtre romantique qui brise les lois de la tragédie classique (au nom précisément du "libéralisme en littérature", dit Hugo dans sa préface d' Hernani); le Bateau ivre de Rimbaud et sa dislocation finale (en effet comment devenir un Peau-Rouge, libre de toute attache, comment devenir un sauvage et s'arracher à tout, à sa culture, à la raison, aux anciens parapets, et y compris à soi-même, sans se disloquer? sans sombrer dans la célèbre folie romantique?); et l'existentialisme sartrien bien sûr, dernier romanticisme s'il en est (l'existence devant l'essence, l'arrachement comme condition humaine). A cet égard, il n'est pas indifférent que tous les signataires de la contre-pétition aient tous été à des degrés divers des sartriens (Lanzmann au premier chef, et toute la rédaction des Temps modernes derrière lui, mais aussi Derrida, Milner, Miller ou Vernant, et ailleurs BHL, grand thuriféraire sartrien s'il en est, ou Spire). Vous avez fait face au dernier grand sursaut sartrien. Et si je dis dernier sursaut, c'est parce qu'il y avait encore sous l'affaire manifestement autre chose : et c'est bien le fait que le sartrisme et en général le romantisme est en train de commencer à se fissurer, et que l'origine revient partout à grand pas, fût-ce sous une forme violemment névrotique.
lettre de Mark Alizart citée par Renaud Camus dans Outrepas (2004), p.143

Nous serions notre seule preuve, et notre vie vécue notre seule identité.
Remarquons que les «petits événements séparés que nous vivons un à un sans jamais parvenir à en faire un tout, une boucle, un élan, quelque chose qui nous saisit et nous emporte au risque de nous briser» est une adaptation de la phrase déja rencontrée à maintes reprises de Promenade au phare, dans lequel Mr Ramsay, philosophe, travaille sur "sujet et objet de la réalité", justement (notre identité: quelle réalité, de quoi dépent-elle, de nous-mêmes en tant qu'individu ou de papiers d'identité, ou encore de notre vie vécue?) (voir la fin de la note 16 en aval immédiat de cette note)).

What's in a name? Question de Shakespeare, reprise par Joyce, reprise par Camus (Renaud Camus: précision qui aussitôt laisse entrevoir toute l'acuité de la question pour celui qui la pose: nous ne sommes pas entièrement dans la théorie, la question prend corps, elle est incarnée quand on est écrivain et qu'on s'appelle Camus).

L’identité fait de notre existence, dans le meilleur des cas, un de ces romans plats et trompeurs, mensongers, menteurs, où les personnages, du début à la fin, ne semblent aspirer, comme les plus conventionnelles et les plus rigoureusement programmées des adolescentes invitées sur les plateaux de la télé-réalité ou bien tentant leur chance à la Star Academy, qu’à «être eux-mêmes», «elles-mêmes», sinistrement, et en général ils ne le sont que trop; et dont les phrases font leur honnête et pourtant illusoire travail de phrases, sans jamais ressentir ni exprimer un doute sur leur sens ni celui de l’histoire, sans jamais un retour sur elles-mêmes, sans jamais la moindre de ces failles, de ces ouvertures, de ces interruptions aux milieu de l’amour, de ces parenthèses, de ces notes en bas de page qui sitôt repérées s’élargissent en autant de gouffres, de précipices, d’abîmes et d’abymes où le sens, le récit, la cohérence psychologique et la vraisemblance choient à la manière de ces malheureux qui tombent du sommet d’un gratte-ciel et qui à chaque étage se rassurent en passant et constatent que «jusqu’à présent tout va bien».(AA, p.235)

Cette phrase lyrique se termine en boutade, mais la question du sens est posée: adhérer à son nom et à son origine, est-ce s'interdire le doute, la fantaisie, la folie, toute la beauté du monde qui réside dans son imprévisible?

Et que vaut une phrase, un texte, qui fait de même, qui ne dit rien d'autre que son sens facial, sans laisser d'ouverture à l'interprétation, aux rapprochements, à la contradiction, qui ne permet aucun "jeu", dans tous les sens du terme?

(Rappelons à ce point que Renaud Camus en tient pour le nom et l'origine — et cependant, que de doutes sur son propre nom et sa propre origine… Jusqu'où cette faille est-elle programmatique de son écriture et de ses choix, ou n'est-elle que le prétexte qui autorise l'auteur à jouer à sa guise sur tous les tableaux? Sans certitude sur son père, et donc sur son nom, il a choisi de conserver ce nom, qui est le sien ou pas, mais qui à coup sûr est celui d'un prix Nobel de littérature… Serait-ce la contrainte maximale qu'il serait possible d'imaginer, et son acceptation qui rendrait libre?)

Qui était, par exemple, le professeur Charlotte Bach, qui tint dans les milieux universitaires anglais des années 1970, grâce à sa théorie relative à «la ritualisation des activités de déplacement», la place d’une sorte de Lacan au petit pied (si l’on peut dire, car c’était, et pour cause, une femme gigantesque)? (AA, p.236)

Voir l'article de Francis Wheen.
Lacan/canal/Venise, etc.
Changements de noms, de sexe, de nationalité: qui est Charlotte Bach, véritablement, alors qu'il reste si peu de qui "il" est né. (On songe à Locke (déjà intervenu dans L'Amour l'Automne), De l'identité: l'identité d'une personne est son histoire, et plus précisément, sa mémoire, la conscience et le souvenir de son histoire).
ritualisation des activités de déplacement = passage

  • Bach, nom, sexe, identité, Lacan, passage

Quelle assurance autorise le poète à décrire la mort sous les espèces d’un peu profond ruisseau?(AA, p.236)

Tombeau de Verlaine de Stéphane Mallarmé.
La mort = passage. Mort peu effrayante dans son aspect de peu profond ruisseau, facile à franchir, dans un sens ou un autre.
Dans tout ce passage de L'Amour l'Automne, la mort n'est pas effrayante. Il faut l'accepter (la mort l'état et la mort l'acte de mourir) pour être libre.

  • Bach = ruisseau, mort

Et qui ne connaît les circonstances dont sont issues les Variations Goldberg?(AA, p.236)

Ces circonstances ont été expliquées pages 59 et 60 de L'Amour l'Automne:

C'est le tout-puissant comte Brühl, l'éminence grise d'Auguste III, qui aurait eu l'idée de faire commande à Bach d'une composition destinée à être interprétée par le jeune Goldberg, claveciniste prodige, afin d'apaiser, s'il se pouvait, les insomnies qui ravageaient le malheureux ambassadeur russe à la cour de Saxe : cet Aria avec trente variations constitue donc, au premier chef, une cure musicale nocturne.

  • Bach, variation, Goldberg = or, monnaie

Écrit en 1917, le poème symphonique November Woods résonne à la fois des longues promenades du compositeur dans les bois, près de la maison de son frère, et des difficultés que connaissait alors sa vie privée, déchirée qu’il était lui-même entre son épouse russe et sa maîtresse : dès le début de l’année suivante, il aurait quitté la première pour la deuxième (qu’il ne tarderait pas à tromper avec une troisième, comme le lecteur le sait déjà, et ainsi de suite). (AA, p.236)

Arnold Bax. Musicien anglais ressentant une grande affinité pour l'Irlande.

Cette série de questions ("Qui était le professeur Bach? quelle assurance autorise le poète? Et qui ne connaît les circonstances?) m'évoque irrésistiblement une autre série de questions souvent citées par Renaud Camus, et qui constitue l'exergue du "Double assassinat de la rue Morgue":

Quelle chanson chantaient les sirènes ? quel nom Achille avait-il pris, quand il se cachait parmi les femmes ? — Questions embarrassantes, il est vrai, mais qui ne sont pas situées au delà de toute conjecture.
Sir Thomas Browne, en exergue du Double assassinat de la rue Morgue de Poe.


Nous remontons vers la surface, note14.


*************** Cela d’autant plus, bien entendu, que ces États, et tout particulièrement dans l’hypothèse où ils coïncideraient (ou prétendraient coïncider) avec une supposée “nation”, avec un peuple, une “ethnie”, une “race****************, semblent bien, et nous serions les derniers à le déplorer, avoir fait leur temps. Ils sont un cadre d’évidence inadéquat à l’économie, à la pensée bien entendu, à la gestion des ressources de la terre ou de la qualité de l’air ; mais d’abord à l’homme, tout simplement, à la femme, à la vie, à l’être, à la personne. Comment imaginer en effet qu’à l’heure où chacun de nous vibre de phrases, de mots, d’images, d’idées et d’associations d’idées qui proviennent des coins les plus divers de la planète, de ses langues et de ses cultures, de ses bibliothèques et de ses écrans, de ses chansons et de ses serments d’amour, comment imaginer qu’on puisse consentir à voir son identité réduite aux quelques indications qui sont portées sur un passeport, quand bien même il s’agirait d’un passeport “européen” ?

Il faut accepter sa nationalité comme un vieux sage accepte les honneurs : pour la seule raison que les refuser serait faire un éclat complètement inutile, et leur accorder beaucoup plus d’importance qu’il ne convient de leur en concéder. Il serait absolument vain de perdre une heure ou deux, ou deux jours, ou deux ans, à dénoncer son appartenance à tel ou tel État. Au fond de soi l’on sait bien que cette appartenance n’est rien. Cette assurance doit suffire. Quel contemporain, surtout s’il est un voyageur, et ne le sommes-nous pas tous (et le serions d’autant plus que nous ne quitterions jamais notre bibliothèque), saurait se résigner à “appartenir” à autre chose que lui-même, à son pas qui résonne dans une ville inconnue, à la fenêtre qu’il ouvre aussitôt pour s’y pencher en entrant dans la chambre d’hôtel anonyme, à cette brume amicale et blonde où il s’apprête à s’enfoncer avec volupté, à peine débarqué dans une île ?

Tout juste veillera-t-il avec le plus grand soin à n’être pas rendu ou maintenu captif, par la facilité, par l’intérêt, par la prudence ou par la peur, de ce dont il a su s’affranchir par l’esprit, par le cœur et par le désir. Les États d’aujourd’hui ne comptent ni sur leur force, d’ailleurs bien déclinante, heureusement, ni sur l’amour pour eux de leurs ressortissants, pour maintenir ceux-ci dans un semblant de dépendance à leur égard (et le semblant est tout ce qui leur importe, comme à toutes les autorités épuisées). Leur pouvoir n’est pas là, et ils le savent bien : il est dans les misérables petites sécurités qu’ils prodiguent encore, qu’elles soient sociale, financière ou sanitaire. Un homme n’est jamais libre s’il n’a pris son parti de mourir comme un chien sur les bords d’un lac de montagne bien après la fin de la saison ; sur les pavés luisants, la nuit, près des flaques noires et entre les rails de tramways abandonnés de boulevards ou de quais des confins, dans une ville portuaire au nom imprononçable ; à Patras, à Madras, à Bakou, dans le lit d’un hôtel inconnu, parmi des étrangers qui ne comprennent pas sa langue, et qui sans aucune méchanceté voudraient surtout que tout cela ne fasse pas trop de bruit, n’attire pas trop d’attention et ne prenne pas trop de temps. Nous craignons l’âge, le cancer, l’immobilité, la folie, l’anonymat, le froid, l’oubli, la misère, la mort solitaire ; et c’est en jouant sur ces craintes-là que nos patries nous tiennent encore, par leurs allocations et leurs retraites, si bien nommées, par nos cotisations et nos affiliations.

Une sécurité sociale universelle, qui ne tiendrait aucun compte de la nationalité, serait un immense progrès, bien sûr : le protecteur serait plus loin, plus vague, plus flou ; il aurait à peine de visage et de nom. Mais c’est à l’idée même de la sécurité que les plus hardis d’entre nous savent bien qu’ils doivent renoncer. Ceux-là n’habitent que leur nom. Et quelques-uns ne sont pas loin de se demander, même, si ces papiers d’identité qui sont tout ce qu’ils ont gardé, pour des raisons de pure commodité, de leurs affiliations nationales respectives, ne sont pas une contrainte encore trop forte, dont il faudrait trouver quelque moyen de s’affranchir.

Est-ce que le nom, en effet, ce n’est pas la filiation, l’origine, les racines, tout ce qui situe et localise, autant dire qui limite, précise et diminue ? Et cette identité dont un document officiel, carte ou passeport, se permet d’attester qu’elle est la nôtre — et, ce faisant, il nous l’impose —, n’est-elle pas d’abord identité à nous-même, et des choses aux choses, des heures avec les heures, de notre vie elle-même, dans sa quotidienneté ordinaire (ces petits événements séparés que nous vivons un à un sans jamais parvenir à en faire un tout, une boucle, un élan, quelque chose qui nous saisit et nous emporte au risque de nous briser) avec un simple agenda, une liste des courses à faire, des gens à voir, des engagements à tenir, des lettres auxquelles il faut répondre, des formulaires qu’il convient de remplir, toutes choses incompatibles non seulement avec un destin, sans doute, mais avec un mode honorable, inventif, dynamique, vraiment indépendant et libre, intrépide et joyeux, d’habiter la terre et de tenir tête au sort ?

L’identité fait de notre existence, dans le meilleur des cas, un de ces romans plats et trompeurs, mensongers, menteurs, où les personnages, du début à la fin, ne semblent aspirer, comme les plus conventionnelles et les plus rigoureusement programmées des adolescentes invitées sur les plateaux de la télé-réalité ou bien tentant leur chance à la Star Academy, qu’à «être eux-mêmes», «elles-mêmes», sinistrement, et en général ils ne le sont que trop; et dont les phrases font leur honnête et pourtant illusoire travail de phrases, sans jamais ressentir ni exprimer un doute sur leur sens ni celui de l’histoire, sans jamais un retour sur elles-mêmes, sans jamais la moindre de ces failles, de ces ouvertures, de ces interruptions aux milieu de l’amour, de ces parenthèses, de ces notes en bas de page qui sitôt repérées s’élargissent en autant de gouffres, de précipices, d’abîmes et d’abymes où le sens, le récit, la cohérence psychologique et la vraisemblance choient à la manière de ces malheureux qui tombent du sommet d’un gratte-ciel et qui à chaque étage se rassurent en passant et constatent que «jusqu’à présent tout va bien».

Qui était, par exemple, le professeur Charlotte Bach, qui tint dans les milieux universitaires anglais des années 1970, grâce à sa théorie relative à «la ritualisation des activités de déplacement», la place d’une sorte de Lacan au petit pied (si l’on peut dire, car c’était, et pour cause, une femme gigantesque)? Quelle assurance autorise la poète à décrire la mort sous les espèces d’un peu profond ruisseau? Et qui ne connaît les circonstances dont sont issues les Variations Goldberg? Écrit en 1917, le poème symphonique November Woods résonne à la fois des longues promenades du compositeur dans les bois, près de la maison de son frère, et des difficultés que connaissait alors sa vie privée, déchirée qu’il était lui-même entre son épouse russe et sa maîtresse : dès le début de l’année suivante, il aurait quitté la première pour la deuxième (qu’il ne tarderait pas à tromper avec une troisième, comme le lecteur le sait déjà, et ainsi de suite).

Notes

[1] Voir «Cependant on ne se débarrasse pas si facilement d’un homme qui a mûri quarante ans son projet.», Rannoch Moor p.434, et L'Amour l'Automne'' p.178.

Cruauté du diariste

A l'origine, je déposai un message qui se voulait humoristique sur le site de la SLRC. RC y répondit sous un faux nom (transparent à mon avis, mais pas pour tout le monde visiblement). Il faut dire qu'il avait eu la femme de Finkiekraut en larmes au téléphone, suite au passage notamment sur la note de restaurant trop salée. La discussion s'envenima, avec comme toujours Rémi dans le rôle du procureur et moi dans celui-ci de l'avocat de la défense.


Il faut maintenant l'avouer : la Slurp avait soudoyé L. afin qu'il envoie Renaud Camus consulter la neurologue au Jérusalem en cuivre martelé, avec pour seul objectif de permettre à l'assistante de placer cette phrase impérissable : «Il devrait écrire sur lui-même, puisqu'il dit qu'il est écrivain.»
Elle s'est parfaitement acquittée de sa tâche, nous pouvons enfin le vérifier (trois ans dans l'angoisse de savoir si le canular porterait ses fruits.)
A propos, je me demande si la Slurp a bien pensé à offrir, comme promis, un exemplaire du Sommeil de personne à la neurologue. Il fera bon effet dans sa salle d'attente.

Quant à l'attitude d'Agnès Pébereau, elle s'explique très simplement : imaginons Superman en train de lire Les trois mousquetaires. Volerait-il au secours de d'Artagnan? Non, n'est-ce pas, cela lui gâcherait tout son plaisir.

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Message de Arsène du Pin-Chambly (RC) déposé le 31/03/2004 à 09h05 (UTC)

Pauvre L… Heureusement qu'il ne lit pas vraiment…

Sujets de dissertation : Quels sont les personnages du Sommeil qui ont le plus de motifs d'être fâchés ? Lesquels le sont en effet ? Le livre est-il cruel ? L'auteur est-il ingrat ?

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Message de VS déposé le 31/03/2004 à 10h10 (UTC)

Je pense que les yaourts seront furieux.

Quels sont les remords de l'auteur qui nous paraissent les moins fondés? Les regrets qui nous paraissent les plus douloureux? Les scrupules que nous partagerions?
Oh cette phrase «Et je crains que dans le cas de Marcheschi, ce qu'il ait pu faire de plus funeste à sa carrière, c'est précisément de prendre ma défense.»

Il y a des phrases qui n'ont l'air de rien, mais qui doivent faire mal quand on les lit, ainsi la remarque sur le succès de librairie du père de Christian Combaz.

«Je dois être le seul écrivain à gagner trente mille francs par mois pour des livres qui se vendent à quelques centaines exemplaires.» A Plieux, j'ai entendu que ce genre de phrases suscitait pas mal de rancœur chez les autres écrivains de l'écurie POL, ceux en particulier dont le succès, mathématiquement, financent Renaud Camus. D'où cette conclusion: Camus n'aide pas beaucoup son éditeur. Mais bon. N'en faire qu'à sa tête.

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Message de VS déposé le 04/04/2004 à 04h50 (UTC)

Quels sont les personnages du Sommeil qui ont le plus de motifs d'être fâchés ? Lesquels le sont en effet ?

A bien y réfléchir, ces questions peuvent être lues selon deux points de vues opposés (et comme souvent, non incompatibles): s'agit-il pour l'auteur de se demander avec angoisse quelles connaissances, quels amis, il aura réussi à s'aliéner cette fois encore dans son projet fou de tout noter, ou s'agit-il d'une épreuve, ou d'un piège, pour les-dits amis et connaissances de l'auteur, dont celui-ci observe maintenant —avec amusement, curiosité, angoisse? — lesquels la surmonteront, lesquels succomberont? (Et s'il s'agit de la deuxième partie de l'alternative, nous pouvons dire : oui le livre est cruel.)

Cette réflexion m'évoque irrésistiblement: «[…] voué à une solitude qui le définit aussi comme écrivain, ne consentant à être lu que par qui lui ressemble, testant et décourageant sans relâche les candidats ("Ah, vous croyez être un lecteur fidèle ? Et si je vous balançais L'ombre gagne entre les dents ?"), élevant autour des livres où il persévère dans son être un cordon sanitaire de private-jokes et de précautions dissuasives […]»


L'ambiguïté, la terrible ambiguïté, réside en ceci : il semble bien que sont protégés par l'anonymat, le déplacement topographique et patronymique, les personnes qui ne le lisent pas, ou que l'auteur ne fait que croiser: L., son amie neurologue, etc. Mais dès que vous entrez dans le cercle des habitués, des fréquentations, des intimes, l'auteur vous éclaire de la même lumière qu'il s'éclaire lui-même.

Si l'on refuse ce jeu, que reste-t-il comme choix? Ne pas approcher l'auteur, ne pas lire les Journaux, écrire un contre-journal? Le livre est cruel, et l'auteur joue sans doute davantage au chat et à la souris qu'il n'accepte de le reconnaître. Nous lui accorderons la circonstance atténuante suivante: c'est que son entourage sait ce qu'il risque, et que certains, parfois, sont eux-mêmes étrangement fascinés par les journaux et ce qu'ils recèlent et dévoilent de "mauvaises pensées".

Ce jeu à mon sens n'est possible qu'à une condition, morale : accepter et comprendre que les gens se fâchent. Ils n'ont pas failli à l'épreuve, ils ont tout simplement une conception de la vie qui fait passer l'amitié, la courtoisie, le droit au secret, devant les exigences d'un journal absolu dans lequel après tout ils n'ont pas demandé à paraître.
La preuve est faite, en tout cas, qu'au moment de l'"affaire Camus" la question n'était pas du tout de décider si ce que j'avais noté à propos du "Panorama" était juste ou ne l'était pas; mais seulement d'établir s'il était opportun, ou non, de le noter.
Renaud Camus, Sommeil de personne, p.457


La loi selon laquelle les attitudes des uns et des autres pendant l'"affaire" était exactement dépendante de ce que j'avais pu dire d'eux dans mon journal ou ailleurs n'a connu pratiquement aucune exception.
Ibid, p.479


[…] je veux tenir ma liberté d'expression de la parfaite innocence de ce que j'ai écrit et de ce que je puis avoir à écrire, et non pas du droit d'écrire tout et n'importe quoi.
Ibid, p.525


Autre nœud : si ce qui est écrit est vrai, cette vérité devrait être éternelle, indépendamment de qui l'énonce.
Or la façon dont les uns et les autres ont choisi leur camp n'a pas dépendu de la vérité de la phrase (est-elle juste, est-elle fausse), mais de la façon dont ils avaient été traités par l'auteur de la phrase dans ses précédents journaux ou ailleurs.

Hypothèses:
1. Les personnes égratignées ou maltraitées par le journal en ont profité pour se venger de ce sale type (l'auteur).
2. En toute bonne foi, les personnes égratignées, se sentant victimes d'une injustice, et considérant que l'auteur a dit n'importe quoi à leur sujet, ont considéré qu'il était probable qu'il soit également en train de dire n'importe quoi à propos du "Panorama".

La vérité a été trahie au profit de l'amour-propre. La grande vérité et le petit amour-propre.
Mais il est bien difficile de faire passer la vérité avant son amour-propre.

Jeu croisé de trahisons : l'entourage se sent trahi par les égragnitures, non par ce que ces égragnitures ont de juste ou de faux, mais par leur caractère public, accordant dans le même mouvement le statut d'arbitre du bon goût à Renaud Camus. En retour, l'auteur est trahi à son tour dans la confiance qu'il portait à son entourage, et plus grave, dans la confiance qu'il accorde à la vérité de toujours triompher (mais la vieille taupe creuse toujours…). Un même jeu, mais aux conséquences sans commune mesure.

Je suis souvent étonnée, et un peu gênée, par l'espèce de terreur qui semble régner autour de Renaud Camus. L'inviter chez soi? Et s'il allait trouver la soupe trop salée, et le Nu bleu de Magritte d'une banalité affligeante? Sans compter les erreurs de syntaxe…
Et pourtant. Sans parler de ma propre expérience, je pourrais citer différents témoignages portant sur sa gentillesse, son attention… Alors que se passe-t-il dans l'alchimie du journal?

Ou faudrait-il afficher, à titre préventif, son mauvais goût, son inculture, son manque d'éducation? Tiens, c'est une idée. Une sorte de vaccin: écrivez ce que vous voulez, ça m'est égal, je suis pire.
Ou encore (et plutôt, tout de même), reconnaître (reconnaître pour dépasser, bien sûr. Mais peut-on faire l'économie du premier mouvement, reconnaître, admettre? N'est-ce pas précisément ici que va se nouer le désir, sur le manque?) son mauvais goût, son inculture, son manque d'éducation? Dépasser le complexe. Je suis cela. Dépasser, c'est-à-dire, d'abord, rester en deça du paraître. Revenir à l'être, l'accepter, pour pouvoir ensuite, seulement ensuite, le travailler. Ici il faudrait parler du snobisme. Je n'ai plus le temps.

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Ma réponse à RP (en italique, ses phrases)

Et si j'écrivais : "la question n'était pas du tout de décider si ce que j'avais noté à propos de Renaud Camus était juste ou ne l'était pas; mais seulement d'établir s'il était opportun, ou non, de le noter"?

Il me semble que c’est exactement ce que certains ont essayé de vous dire. La vérité est invivable. D’une certaine façon, Renaud Camus en est la preuve. Il paie le prix fort son exigence de vérité («Cette haine ne finira-t-elle jamais?», quelque part dans Sommeil de personne).

Et donc pour répondre à "était-il opportun de le noter", je vous rappellerais les mots de Jacqueline, il y a presque un an: "Il me semble que tout cela manquait de bienveillance.
La forme, donc. Votre style est si naturellement emporté qu'il faut un peu d'habitude pour passer outre. (Et si naturellement provocant: ce message, par exemple… Que faites-vous? Me mettriez-vous à l’épreuve, à l’épreuve de la parole qui tient bon, qui ne se dérobe pas ? Vous sous-estimez mon inconscience et mon goût du défi. (Ou si l’inverse ? Joueriez-vous de cela ? Manipulation ?))

D'autre part, je ne sais pas exactement à quoi vous faites référence lorsque vous écrivez "ce que j'avais noté": s'agit-il du parti en général, de la fiscalité en particulier? A l'époque (mais je n'ai pas vécu le débat en direct, je suis arrivée sur le site peu après), il m’a semblé que vous preniez ce parti comme une offense personnelle: mais pourquoi donc? Ou que vous étiez vexé que l'on traite avec tant de légèreté un sujet qui était votre domaine d'excellence (les finances publiques): cela en valait-il vraiment la peine?

Encore un peu de courage belle VS et vous oserez peut être évoquer l'hypothèse du Journal comme jouissance de la rupture, et de vous interroger sur son origine, son sens.
Courage, lâcheté, trahison… Que l'œuvre de Renaud Camus oblige à peser ces mots si peu employés de nos jours n'est pas le moindre de mes étonnements, et l'une des sources de son charme (sens fort: sortilège et enchantement).
Encore beaucoup de méditation, de réflexions, d'articulations… Pondération, dans tous les sens du terme. Avouons-le, j'ai du mal avec le Journal, le principe du Journal. J'ai du mal à trouver la bonne distance. Qu'est-ce qu'un journal écrit pour être lu, quand moi-même n'ai jamais pu en tenir un de peur d'être lue? (Insiste en moi l'idée, ces derniers temps, que ce site pourrait bien me servir de journal. Quand je pense que certains prennent la peine de tenir un blog…)

«Jouissance de la rupture». Je ne le ressens pas comme cela. Je parlerais de jouissance du risque. Prise du risque de ne plus plaire, de dé-plaire. Et non pas jouissance, à la réflexion, douleur du risque qu’on ne peut s’empêcher de prendre, tentation irrésistible, pour savoir, savoir, oui ou zut, ce qu’il en est exactement de soi-même et des autres.
(Ici, je noterais une évolution. Dans Retour à Canossa, le journal était noté comme une enquête sur ce que c’est que vivre. Ici, après l’«affaire », ce n’est pas vivre, mais la vérité et les autres, qui deviennent l’interrogation.)

Ce n’est qu’une hypothèse.
Il y a cette question de la condition de l’amour, et de l’amour inconditionnel : à quelle condition m’aime-t-on, jusqu’où puis-je aller, à partir de quand ne m’aimera-t-on plus ? Quelle confiance faire à la parole de l’autre, et à ses promesses ?
Ce sont des questions qui remontent à l’enfance, effectivement (ne m’accablez pas de psychanalyse, je ne sais pas me débattre avec ces concepts). Le petit garçon sur la branche de cèdre «Regardez-moi, regardez-moi»1, l’exaspération et le découragement, peut-être l’amusement, de ne pas avoir dépassé ce stade (avril, Corbeaux), mais aussi, de mémoire, la phrase sur le rouge-gorge, dans Sommeil de personne «Ce n’est même pas pour notre brioche que nous sommes aimés».
Tout cela prend une forme parfois brutale, dans le journal, sur le site, ailleurs. Je ne sais pas ce qu’il en est. Mais vous parlez de rupture, je parlerais de blessure. Je suis très douée pour le ressenti des blessures, les miennes et celles des autres. Une blessure de l'origine, du défaut de l'origine? Il est trop tôt pour que je puisse (pour que je sache) penser cela.

"M'interroger sur le sens" : vous allez me vexer, je pensais ne faire que cela. Cela ne se voit pas?

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Message de VS

déposé le 08/04/2004 à 03h48 (UTC) toujours en répondant à RP (ses phrases en italique)

Merci de votre titre. Je savais que ces mots vous plairaient.

Je vais répondre plus extensivement que vous, car vous trichez un peu, vous ne répondez qu'à ce que vous voulez. Mais c'est la loi du genre. Pour ma part, je vais essayer de serrer au plus près, ''as usual''.

contrainte de réfléchir à la cruauté de RC pour ses proches (« le livre est cruel ») à la suite d’une intervention masquée dudit sur le présent site (message qui a troublé les meilleurs, à ce que je crois savoir2)
1. Je maintiens que l'intervention n'était pas masquée. Qui d'autre aurait pu écrire "Pauvre L., etc"? Mais suis-je donc la seule à jouer au Cluedo, ici?

2. On me contraint très peu, vous savez. Il est notoire que je ne fais que ce que je veux. Le trouble "des meilleurs" m'a fait de la peine. (Chaque fois que j'écris quelque chose de ce genre, j’imagine votre œil devenir moqueur. Tant pis. Je l'écris.)

3. Ce qui m’étonne, c’est que cette cruauté surprenne des « lecteurs de vingt ans », alors que pour moi, elle va de soi. Elle ne me choque pas, pour la simple raison que je l’ai acceptée dès le début, avec les autres présupposés de l’œuvre.
Contrairement à ce que pourraient croire certains, je n'idéalise pas RC, l'homme. Je vénère l'auteur et l'œuvre, nuance. Il n'est pas neutre d'arriver sur un site d'où viennent de s'effacer le président et le vice-président pour désaccord avec Renaud Camus, et où une jeune fille vient d'être l'objet —l’un des objets— d'un éditorial mordant. Je suis surprise que les meilleurs, comme vous dites, n'aient pas conscience de cela.
Je disais que cette cruauté n'est pas une découverte. Je dirais même que je l'ai toujours connue, pour avoir commencé par Du sens: la phrase sur Miss Pays de Loire est cruelle, pour moi. Elle me choque bien davantage que celle sur les Juifs du Panorama (qui d'ailleurs ne me choque pas du tout, dans son contexte), qui concerne des journalistes connus, qui peuvent répondre. Mais pauvre Miss Pays de Loire, qui n'a fait que se présenter à un concours, qui a fait montre d'un certain désir d'intégration, et qui se retrouve ainsi épinglée…
Cruauté, donc, il me semble. Je ne comprends pas que vous réagissiez comme s'il s'agissait d'une découverte.

4. Publier un journal en disant tout ce que l'on pense est obligatoirement dévastateur. C'est impossible autrement, à moins d'être un saint (un vrai, genre St François). Pourquoi publier cela? A plusieurs reprises, ici et là, le journal est qualifié de laboratoire de l'œuvre. Je n'ai pas encore assez lu pour comprendre exactement ce que cela veut dire. Mais je vais chercher, faites-moi confiance.
Mais il y a un point qui me séduit profondément : c’est le courage de se regarder en face, de ne pas chercher à mettre en avant le meilleur de soi, mais de prendre le risque d’exposer la face sombre, celle qu’habituellement nous camouflons avec plus ou moins de soin.
Evidemment, on peut considérer cela comme une pose, ou penser que ce courage-là a moins d’importance que le fait de ne pas blesser son entourage. C’est une vraie question morale.

vous concluez évidemment à… mon « manque de bienveillance » (c’est la flemme ou l’habitude ?) pour avoir osé avant vous, mais après Emmanuel Carrère (qui a été ostracisé pour cela, fort logiquement, par RC), m’interroger publiquement sur l’origine de cette cruauté (« Le petit garçon sur la branche de cèdre », serait-il possible qu’il prenne du plaisir à arracher les ailes des … rouges-gorges, par exemple ?).
Là, vous me perdez. Je ne conclus à rien du tout, je vous parle de la forme. Exemple : « C’est la flemme ou l’habitude ? » Ce qu’il faut de patience pour vous répondre tranquillement. Je me souviens avoir demandé à un voisin, lors donc de cette assemblée des lecteurs il y a un an, « mais pourquoi s’énerve-t-il comme ça ? » Réponse « Mais il n’est pas énervé ». Ah bon.

Alors reprenons. L’origine de la cruauté. Rien à faire, je n’ai pas les mêmes obsessions que vous (vous allez pouvoir sauver un peu d’altérité), je ne m’interroge pas sur l’origine de la cruauté. Pour deux raisons. D’une part nous en avons tous en nous, constitutivement. Je ne ressens pas le besoin de chercher une origine spécifique. «Que nous sommes tous des monstres», cette phrase de Marcheschi, reprise dans L’inauguration, est une phrase à laquelle je souscris totalement. Le plus grand danger, pour moi, est de refuser de le reconnaître.
D’autre part, ce n’est pas pour moi une question littéraire. (Bon, il y a « pour moi » tous les trois mots. Je ne suis pas en train de faire une crise de l’ego, mais je veux simplement souligner que ce que j’écris est un point de vue parmi les points de vue possibles). M’intéresse le texte, comment il est écrit, construit, comment il joue, comment naissent les émotions, et éventuellement de juger de la pertinence des idées. Je ne suis pas là pour analyser l’auteur, mais le texte.

Et comme les obsessions des autres sont toujours mystérieuses vues de l’extérieur, je me demande pourquoi cette origine de la cruauté vous travaille autant. Quel est l’enjeu, trouver le moteur des actions de RC ? Mais il y a des milliers de gens qui souffrent peu ou prou «du défaut d’origine», «d’une mère abusive», et de je ne sais plus trop quoi. Ce n’est pas pour cela qu’ils deviennent RC. Je ne comprends pas ce que vous cherchez. Vous qui lisez Gotlib, lisez-vous Lucky Luke ? «Garçon, du gras, et surtout, pas de steack avec mon gras» (La guérison des Dalton).

Et comme vous me prêtez toujours une grande hauteur de vue,
Vous êtes vraiment un râleur, n’est-ce pas. Vous voulez que je vous prête une toute petite hauteur de vue ?

vous arguez de mes compétences supposées sur un sujet complexe pour transformer le (grave) reproche de légèreté intellectuelle et, surtout, «sociale» que j’adressais alors à RC (grief que justifie tous les jours l’état des débats sur le site du Parti (ses honorables membres ont découvert hier que les pauvres paient la CSG et que l’impôt progressif comporte des tranches de revenus soumises à des taux croissants…)) en revendication minable de défense d’un pré-carré professionnel.

revendication minable de défense d’un pré-carré professionnel:
bon, vous aurais-je blessé, ou n’est-ce que l’effet de votre style inimitable ? Dans le premier cas, ce n’était pas le but. Mais ce n’est pas moi qui ai écrit minable.

(grief que justifie tous les jours l’état des débats sur le site du Parti (ses honorables membres ont découvert hier que les pauvres paient la CSG et que l’impôt progressif comporte des tranches de revenus soumises à des taux croissants… ) Ça, je dois avouer que par instants je suis un peu surprise…

pour transformer le (grave) reproche de légèreté intellectuelle et, surtout, « sociale » que j’adressais alors à RC
Bien. Nous voici donc au cœur.
Légèreté intellectuelle, effectivement. Légèreté revendiquée, à l’époque, à la fois dans les messages et les éditoriaux (je ne vais pas chercher les sources, je cite de mémoire) : « vous [vous, RP] n’êtes pas amusant», «ne soyons pas chiraquien, ayons le courage du ridicule» (celle-ci, je m’en sers souvent. Le courage du ridicule, c’est bien utile sur un site), «certains paraissent craindre que nous n'arrivions trop vite au pouvoir, ». Ces phrases vous énervent, elles me ravissent. (Lorsque vous aurez fini de chercher « l’origine de la cruauté », cherchez donc l’origine de votre urticaire : pourquoi ne pouvez-vous pas rire ?).
Obscénité de traiter avec tant de légèreté la misère sociale des autres, avez-vous écrit dans un message sur le site. Certes. Je comprends tout à fait ce que vous voulez dire. Cette façon d’effacer le problème d’un geste de la main, « ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche » est effectivement affligeante.
Mais ce n’est pas exactement ce que j’ai lu. Je ne viens pas d’un milieu aisé, vous savez. Je revois mon grand-père en train de raconter qu’il arrivait qu’il n’ait pas trois sous pour acheter du tabac. Je suis ce que je suis (où je suis, je veux dire) grâce à l’école républicaine. Le célèbre ascenseur social. Trois générations, effectivement. Je suis la troisième génération. Ne pas se plaindre et travailler était en gros le leitmotiv familial. Dureté mentale, dignité morale. Un peu la Françoise de Proust, si vous voulez (il n’y a pas que le faubourg St Germain, dans Proust).
Dites ce que vous voulez, mais l’ascenseur ne fonctionne plus. Les grandes écoles littéraires n’ont pas baissé leur niveau, moralité, les admis proviennent désormais de deux ou trois lycées parisiens, il n’y a plus de recrutement en province. C’est devenu un recrutement purement de classe, qui ne dit pas son nom. Le seul fait que Sciences-Po ait instauré ce recrutement d’exception pour les élèves de banlieues difficiles entérine que l’école ne remplit plus son office. Cela je ne peux l’accepter. Pour moi, le grand mépris (mot que je préfère à obscénité) actuel, en place, réside dans le fait de faire croire aux gens qu’avec le bac, ils seront sauvés. Et qu’on va leur donner le bac. Et après, que deviennent-ils ? Tout le monde s’en fout. Ce n’est pas des gens, de leur vie, qu’on se préoccupe, mais de l’allure des statistiques. Trouvez-vous cela moins obscène ? Je fais tout découler de l’école, par histoire familiale (mais je crois, si je me souviens bien, que c’est également plus ou moins votre cas). L’école doit sélectionner les meilleurs, et entraîner les moins bons à faire mieux. Cela vous a un petit côté téléfilm américain, mais je n’y peux rien.

Il y a la question de l’impôt. Ne pas faire payer excessivement les riches ne me choque pas. Vous savez que c’est un pari (gagné, il me semble) qu’ont fait d’autres pays. Honnêtement, je préfère un château habité par des gens qui ont les moyens de l’entretenir plutôt qu’une ruine. Le charme romantique de l’anachronisme.
Ne me dites pas que c’est obscène. L’exigence que j’aurais envers les riches serait la dignité et l’honnêteté. Je ne serais pas contre une justice inégale, qui fasse payer plus cher aux riches leurs exactions. Je n’ai pas de jalousie de classe, mais j’attends de ceux qui ont reçu le plus un comportement exemplaire. Et je pourrais être sauvage dans cette intransigeance. Je hais l'indignité. Mais bon.

Bien. Il y a différentes façons de considérer le parti. Il est difficile de trouver la juste distance. Pochade, jeu, espoir réel… Un peu tout cela, je pense. Tentative de prise sur la réalité, tentative d’action. Ne pas laisser faire sans rien faire. Cela ne manque pas de panache, n’y êtes-vous pas sensible ? Il y a cette question, aussi, de savoir combien de Français partagent cette tristesse de voir une certaine France disparaître. J’ai trop aimé les ciels de mon enfance pour ne pas comprendre de quoi on parle. Même si à mon sens il est trop tard. Mais cela n’empêche pas d’essayer.

La vision du parti est romantique. Le romantisme est-il obscène?


Vous concluez : «Je suis très douée pour le ressenti des blessures, les miennes et celles des autres». C’est dire alors qu’il ne me reste même plus l’altérité… Dur.
Mais non, vous êtes unique, pas de souci, c’est juste mon côté St Sébastien. (C'est amusant, j'aurais pensé que vous moqueriez de moi plus durement au sujet de cette phrase. Comme on se trompe, parfois).

Dernier point : je ne vous réponds pas pour prouver que j’ai raison. J’expose un point de vue, en contrepoint du vôtre. Je peux avoir tort. Je n’en fais pas un enjeu.


Note
1: Bonnefoy, à l'origine
2: Luc Charcellay ne pouvait pas croire que c'était RC lui-même qui avait posé la question. C'est ainsi qu'a enflé ce fil de discussion. Luc avait l'air catastrophé que RC ait pu dire cela, il répétait «Mais cela change tout!». Je ne voyais pas bien ce que cela changeait, mais mes messages tentent autant de répondre à Luc qu'à Rémi.
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