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Renaud Camus au Collège de France

mise à jour le 18 avril : un lecteur embarrassé par mes nombreuses fautes m'envoie une version corrigée. Je suis confuse mais pas tant que ça: l'expérience terroriste/terrorisante des forums camusiens m'a appris que si l'on n'assumait pas d'écrire vite et mal (sur un forum, quoi) en public, on n'écrivait jamais. J'ai fait mon choix.
Et je me relis peu, c'est vrai. Merci donc à ce lecteur attentif.

mardi 16 mars 2010
Je passe sur les stratégies longuement mûries pour avoir une place dans l'amphi. Finalement nous arrivâmes une demi-heure avant et nous eûmes de la chance.

Antoine Compagnon présente Renaud Camus: Il ne va pas citer tous les titres de celui-ci car il ne resterait guère de temps pour la conférence. Camus est un écrivain que Compagnon connaît depuis longtemps puisque RC a commencé à écrire dans les années 70 des romans expérimentaux. RC avait fait référence à ses travaux sur la citation (à lui, Compagnon), La Seconde main. Aujourd'hui son écriture se caractérise par une attention à la langue et à la société contemporaine à travers la langue. Il a commencé également une série de livres sur ses voyages à la recherche des maisons d'écrivains. Mais si Compagnon l'a invité aujourd'hui, c'est pour le "continent", son journal. En effet, Renaud Camus est l'auteur d'un journal, il est le plus consistant des diaristes puisqu'il le tient depuis plus de trente ans [1] Il était donc indispensable que Renaud Camus vienne à ce séminaire, ne serait- ce qu'en souvenir de Roland Barthes, puisque Camus et Compagnon se sont rencontrés dans son entourage [2] Compagnon laisse donc la parole à Camus pour son exposé intitulé "Graphobie, not graphophobie".

Avertissement: il s'agit de notes renarrativisées, je sais que Renaud Camus n'a pas prononcé exactement les phrases que je vais écrire (ceci parce que RC est très jaloux de ses mots et qu'une tentative comme celle-ci peut générer beaucoup de malentendus («je n'ai pas dit ça» : non, je garantis à peu près le sens (j'espère!), mais pas les mots, le style). J'en prends le risque pour tous ceux qui sont venus lire mes comptes rendus ici en 2007 et 2008, et parce que je ne vais pas me priver de ce plaisir concernant le seul auteur français comtemporain que je lise avec intérêt et plaisir).

Renaud Camus commence. Il n'y a aucune note sur le bureau (toujours dans ces cas-là je pense à de Gaulle):
Je voudrais d'abord remercier Antoine Compagnon de m'avoir invité dans cette maison que j'ai beaucoup pratiquée et qui a bien changé — pour le meilleur.
Il y a des écrivains qui écrivent parce qu'ils parlent bien, il y en a qui écrivent parce qu'ils parlent mal, parce qu'ils ont des difficultés avec la parole. Je suis dans ce second cas, je suis sujet à la perte, au manque. Je me soigne comme je peux, en tentant différentes méthodes. Il y a celle qui consiste à tout écrire, comme je l'ai fait il y a quelques années pour une intervention à la Sorbonne. Cette intervention a donné lieu à un livre, il n'y a pas eu grand effort à faire pour en fournir le texte puisque tout était écrit[3]. L'inconvénient de cette méthode, c'est qu'on lit, ce qui est ennuyeux pour l'auditoire.[4]
Il existe une solution intermédiaire, qui consiste à prendre quelques notes, et je m'en tire assez bien dans ces cas-là, "ça passe".
Aujourd'hui j'ai décidé de venir sans aucune note, ce qui fait que je suis très exposé à un naufrage. Peut-être pourrait-on dire «il s'appelait naufrage». [5] Au pire Antoine Compagnon pourra me poser des questions, car lorsqu'on me pose des questions, j'arrive toujours à répondre.

Si j'ai choisi ce danger de naufrage, c'est qu'il est central à mon travail. En juin dernier, je suis intervenu dans un colloque à l'Ircam. Le sujet était la complexité et il me semblait que je n'avais pas grand chose à dire, mais en écoutant les autres intervenants il m'est venu quelques idées. On présente souvent la complexité comme quelque chose en plus, en surabondance, en complément. Dans mon cas (mais je ne suis pas seul dans ce cas), il s'agit de la difficulté à trouver la suite: que trouver pour la suite? C'est le cas en particulier pour les Églogues, mais ce n'est pas sans rapport avec les journaux. Notre rapport à la pensée est tout sauf linéaire... Qu'il s'agisse du rêve, de la pensée, de l'insomnie...: nous parvenons en différents points... il y a une relation entre eux. Il s'agit de retrouver cette relation. A un moment donné elle est apparue clairement, puis elle s'est perdue, il s'agit de la retrouver, comme on se raccrocherait à un radeau, à une planche de salut.
Écrire, c'est trouver des liens.
Ce naufrage n'est pas nécessairement sans jouissance, d'ailleurs; il peut être voluptueux. Je songe à Léopardi (je songe souvent à Léopardi) «Naufragar m'è dolce in questo mare», "Me noyer m'est doux dans cette mer"; ce dolce si cher à Dante. Barthes rapproche la douceur du style, le style qui est l'aspiration de tout écrivain. Je songe également à Bergotte (je cite de mémoire devant une autorité, ce qui est assez dangereux), qui dit pour qualifier certains auteurs: «C'est bien doux».

Concernant Proust, une autre citation me vient à l'esprit, elle concerne La Pérouse. Il s'agit d'une soirée chez la marquise de Sainte-Euverte. Swann fuit le général de Froberville qui est un vieux raseur. Mais il prononce une phrase qui arrête Swann : «j’aimerais mieux être le mari de cette femme-là que d’être massacré par les sauvages», et Swann enchaîne aussitôt sur le navigateur La Pérouse (« il y a eu de bien belles vies qui ont fini de cette façon»), parce que ça lui permet de penser à Odette, qui habite rue La Pérouse. Froberville tombe dans le panneau et engage la conversation, il évoque la rue La Pérouse. Aussitôt, Swann s'inquiète, le thème de la jalousie réapparaît, pour quelles raisons le général connaît-il cette rue? Mais non, c'est Madame de Chanlivault qui habite là. Swann est soulagé, et Proust écrit cette phrase, qui pour moi, je vais dire une énormité, je le sais, représente toute la poésie de Proust: «Et Swann était heureux comme s’il avait parlé d’Odette».
Toute mon œuvre est ainsi recherche de passages[6], d'ailleurs mon premier livre s'appelait Passage (lancé par Barthes, si l'on peut dire — enfin il n'est pas allé bien loin). La Pérouse a consacré sa vie à la recherche de passages. La Convention décida de monter une expédition pour partir à la recherche de La Pérouse, et l'un des bateaux de Dumont d'Urville [7] s'appelaient La Recherche.

Cela m'amène à une second passage de Proust que j'aime beaucoup, il s'agit du moment où le père s'exclame «c’est tout un ensemble!», et le narrateur est aussitôt effrayé par les bouleversements qu'il entrevoit: «mot qui m’épouvantait par l’immensité des réformes dont il semblait annoncer l’imminente introduction dans ma si douce vie.»

Il faut cependant que j'en arrive à mon titre. Je suis sensible à l'excès de réalité: nous ne pourrons pas lire tous les livres, nous sommes sujets au manque perpétuel, notre relation au monde sensible est celle d'une termite dans une bibliothèque, nous ne pouvons grignoter que quelques livres (enfin j'ignore si une termite grignote le papier). Il nous faudrait des cartes pour nous orienter, et des cartes aux cartes, une carte aussi grande que le pays qu'elle doit représenter[8] Le journal obéit à la même pulsion. Je suis atteint de graphomanie, et ce qui est écrit est un peu gardé.
Par exemple, j'ai publié récemment le Journal de Travers, journal de 1976, et qui n'était pas à l'origine destiné à être publié: c'est un dépôt, un dépôt de signifiants. Il y a quatre Travers, mes associés et moi travaillons au dernier tome [9]. Les quatre tomes couvrent les quatre saisons, Travers correspondait au printemps, nous en sommes à l'hiver. [10] Ils représentent la folie de combattre la rapidité du temps qui passe. C'est un fantasme, une folie qui relève d'une bonne forme de névrose assez correctement administrée puisque là l'écriture (le fait d'écrire) offrirait une structure à la vie, ce qui est différent de la biographie qui écrit la vie a posteriori. La vie qu'on vit serait entièrement soumise par l'écriture, conçue par l'écriture.

Il y a des précédents. Jean Ricardou, qui a beaucoup compté pour moi et que Barthes ne tenait pas en haute estime[11], Jean Ricardou vivait de cette manière, par exemple il choisissait ses adresses pour des raisons compliquées qui relevaient de la littérature. J'ai généralisé ce système en plaçant entièrement ma vie sous le signe de la lettre.
L'une de mes idées est que la syntaxe structure le monde, comme le vocabulaire. Tout se passe comme si l'œil ne voyait que ce que les mots avaient pour nommer,

Devant moi, une femme applaudit brusquement, trois ou quatre fois. Silence interloqué. La salle hésite, va-t-elle la rejoindre? Est-ce de l'approbation ou de l'exaspération? Désarçonné, Renaud Camus choisit la réponse qui correspond à sa paranoïa:
Oui, vous avez raison, je crois que je vais m'arrêter là.

Il reste une demi-heure. La suite va reposer entièrement sur les épaules d'Antoine Compagnon, qui va devoir soutenir le débat par des questions régulières. Il réoriente le débat vers le sujet de son cours, Les écritures du moi et les écritures de la vie.

AC : Est-ce que le journal est toujours ce dépôt de matière?
RC : Oui. Il y a très peu de surmoi dans mes journaux. On y trouve des essais, des tentatives. Les Eglogues et les hypertextes comme Vaisseaux brûlés sont construits en partie à partir d'éléments du journal. Il contient également beaucoup de notes sur la langue. J'ai écrit un Répertoire des délicatesses du français contemporain qui devrait sortir dans une version complétée et prendre le titre de Dictionnaire des délicatesses du français contemporain.

AC : On relève dans vos livres un doute sur l'identité.
RC : Oui. On assiste à une singulière résistance à la thèse de la disparition de l'auteur. Mais il y a effondrement identitaire... Quand on a le malheur comme moi le malheur de s'appeler Camus (je rêve de publier sous le nom "comme l'écrivain" (la salle rit)), cela incite à une réflexion sur l'identité. Il y a dans les Églogues tout un jeu sur les personnages, c'est un personnage de Passage qui écrit Échange...

AC : Vous avez parlé de Ricardou : ce sont des principes auxquels vous tenez toujours.
RC : Oui. Je lui suis infiniment redevable de ses lectures de Poe. C'est un grand lecteur de Poe.

AC : Le dernier roman que vous avez publié, Loin, est un roman tout à fait linéaire.
RC : C'est une sorte de road-movie...
AC : Comment s'inscrit-il dans votre œuvre? J'ai cru y reconnaître des traces de vos livres sur les maisons d'écrivains...
RC paraît heureusement surpris et a un petit rire en prononçant ce qu'il sait être une bêtise à force d'être forcément vrai : Ah, mais vous êtes un très bon lecteur... (rires étouffés dans la salle) Oui en effet, il y a la présence de Wordworsth et de sa sœur. Les Quantock Hills sont une région du Somerset très à l'écart du monde. Les Wordsworth y ont habité une magnifique maison qui n'apparaît pas dans les Demeures de l'esprit car on ne peut pas la visiter (mais la maison de Coleridge apparaît dans le livre car elle se visite.) Le journal de Dorothy Wordsworth est merveilleux. Elle précède souvent son frère dans ses errances, et par exemple elle tombe sur des daffodils qui seront l'occasion du poème de son frère.

L'entreprise du journal est folle, ce qui permet de penser qu'on l'est soi-même un peu moins.
Mais je voulais dire: l'entreprise du journal est de tout retenir... oui, il faudrait parler de la perte. Parmi les classifications qu'on peut établir, il y a les écrivains qui ont perdu une maison (et les autres); j'ai perdu une maison à treize ans et mon œuvre est une sorte de Cerisaie généralisée, "les jours s'enfuient je demeure"...
Ce qui n'empêche que je comprends très bien le fantasme de vivre à l'hôtel. (Il déclame, mi-sérieux): Ah donnez-moi pour la vie une chambre à la semaine...

AC : Dans Loin, le héros abandonne les livres, et en particulier Paradise lost...
RC : oui...
AC : La langue de la jeune fille, dans Loin, c'est la vie qui passe?
RC paraît surpris [12]: Non, la jeune fille, c'est le sexe. La langue de la jeune fille lui pose des problèmes. Non, c'est le désir. Dans combien d'endroits n'aurais-je jamais mis les pieds sans le désir... dit-il avec conviction. Je contemple la salle, imperturbable. Je ris intérieurement: le désir au Collège de France, et durant un cours de Compagnon, si peu charnel, si désincarné... Que pense l'assemblée? Touchée, choquée? Insensible? Il y a un effet comique dans le divorce entre ces deux langues qui ne parlent pas la même langue.

AC : Vous vous êtes interrompu tout à l'heure alors que vous abordiez le thème de la langue...
RC : Je crois que l'abandon de la syntaxe correspond à la perte de la vie.
L'avantage de vieillir, c'est qu'on voit tout en relief. On m'assure que les choses ne changent pas, que ç'a toujours été comme ça. Mais c'est faux, j'étais là (murmure d'approbation dans la salle, personnes en âge de la retraite pour la plupart); de mon temps, les professeurs ne disaient pas "sur comment". La langue, c'est l'endroit où ça craque. Sur comment, c'est la preuve qu'on parle comme on s'exprime. L'important, c'est d'être compris. Mais l'outil souffre et disparaît. La langue, c'est la non-coïncidence, de soi-même avec soi-même, du monde avec le monde. Aujourd'hui, la perception du monde devient plus simple, il n'y a plus de jeu dans la langue.
Barthes disait que la pensée ne peut coïncider avec elle-même. Barthes a inventé la bathmologie, la science des degrés de langage. Elle perdure auprès de moi. C'est mon héritage barthésien le plus visible. Barthes avait été surpris par mon enthousiasme pour ce concept (cette idée, cette notion: à chaque mot je me dis que je n'utilise pas celui qu'a employé RC) et peut être pas enchanté (sourire de Renaud Camus). J'ai écrit un petit livre sur ce thème et la seule chose qu'il m'a demandé, c'est d'en changer le titre, car j'avais pensé l'appeler Fragments de bathmologie quotidienne.[13]


Pour quelle raison obscure mes notes se terminent-elles par le nom de James Clark Ross (marin à la recherche de "passages"), je ne sais. Sous ce nom j'ai noté "La Pérouse", un autre marin, et des indications en étoile: rocher Morvan, professeur des Faux-Monnayeurs, Proust. Est-ce que la conférence s'est terminés ainsi, sur l'évocation de marins et des Églogues? Je ne sais plus.


P.S.1: le compte rendu de sejan.

P.S.2: Le nombre de tags utilisés pour l'indexation de ce billet montre que la plupart des thèmes camusiens ont été abordés au cours de cette heure de séminaire.



Notes

[1] Comme je connais bien l'œuvre camusienne, je vais me permettre d'annoter cette conférence, ce que je ne fais pas d'habitude: Renaud Camus a commencé à tenir un journal en 1986, à la Villa Médicis. Chaque tome couvre une année, le dernier paru couvre l'année 2007.

[2] Compagnon et Roland Barthes: le deuil impossible, le regret infini.

[3] Pour avoir assisté à la conférence et lu le texte, je peux dire que ceci est partiellement faux (à moins que RC ait renoncé à prononcer en chaire une partie de son intervention pour respecter son temps de parole): le livre contient en plus du texte de la conférence des références aux travaux sur la langue de Jacques Dewitte (en particulier en référence à 1984 et Orwell) et une très longue note de bas de page de Misrahi, dans la tradition des "notes aux notes aux notes" que Renaud Camus affectionne..

[4] Je frémis car c'est exactement ce que fait Compagnon... s'il pouvait en prendre note...

[5] Mon cœur se serre: pourquoi fallait-il qu'il choisisse justement ce jour-ci, ce lieu-là, pour tenter cette expérience? Trop de travail, pas assez de temps, avec les voyages à travers la France pour les Demeures de l'esprit? Ou le démon du risque, du tout ou rien, de la roulette russe?

[6] Je n'ai pas noté les transitions. Je résume et j'ajoute: des sauvages à La Pérouse à La rue La Pérouse pour penser à Odette qui elle n'apparaît pas dans le texte: c'est exactement la façon dont fonctionnent Les Eglogues ou Vaisseaux brûlés.

[7] erreur: l'expédition fut confiée à d'Entrecasteaux.

[8] Cette image revient souvent chez Renaud Camus (voir Du sens, par exemple), elle vient de Sylvie et Bruno, de Lewis Carroll.

[9] scoop: première annonce publique du fait que le dernier tome est en cours d'écriture. Il faut trois à quatre ans pour écrire un tome des Églogues, livre extrêment "coûteux" en recherches. (note de la blogueuse)

[10] Le premier livre Travers, date de 1978, le second Été, de 1982, le troisième L'Amour l'Automne, de 2007. Les deux premier anticipaient la naissance d'internet, le principe des associations d'idées correspondant au principe des liens hypertextes. Comme les deux premiers tomes sont épuisés, ils ont été mis en ligne: Travers et Été.

[11] Note personnelle: cela m'a fait plaisir, cet hommage à quelqu'un aujourd'hui plutôt oublié ou décrié par ceux qui l'ont adoré.

[12] et pour cause: la langue de la jeune fille est en fait une dénonciation de la langue qu'il déteste, la langue actuelle, quotidienne, celle qu'il entend parler et qui le rend malade presque au sens propre.

[13] C'est Buena Vista Park, je ne sais plus si Renaud Camus en a donné le titre.

Inadaptés

Dans les années 1890, une version sommaire de la théorie de Darwin – dont l’idée avait germé en Patagonie – retourna en Patagonie et sembla encourager la chasse aux Indiens. Une formule, « la survivance des mieux adaptés », une Winchester et une cartouchière donnèrent à certains organismes européens l’illusion d’être supérieurs aux organismes indigènes, pourtant beaucoup mieux adaptés qu’eux.

Bruce Chatwin, En Patagonie, chapitre 56
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