Billets qui ont 'style' comme mot-clé.

Les artistes vieillissants

Dossier immense à rouvrir d'urgence: celui des effets de styles suscités par le vieillir. En ce domaine quelque peu abandonné par les historiens de l'art, on ne manquerait pas de rencontrer le plus prestigieux des aréopages, et probablement la plupart des grands noms de la peinture, de la musique et de la littérature. Titien y figurerait en bonne place, mais aussi avant lui Piero della Francesca, mort aveugle lui aussi, Michel-Ange, le Tintoret, Rembrandt — qui fera de cet objet le motif exclusif de l'œuvre ultime à travers les autoportraits —, puis Goya, et Matisse (avec son admirable réponse au cancer que représente la chapelle de Vence, 1951).

Jean-Paul Marcheschi, Camille morte, p.48

Le style

Ecrire, c'est nécessairement écrire contre. Plus une société est consensuelle, plus le style est solitaire. Son domaine, c'est le reste du sens — ce que la vérité écrase de vérité, ce que la vertu ne peut pas digérer de vertu, ce qui dans la raison résiste à la raison.

Ils veulent des stylistes, mais qui pensent comme eux, sans s'aviser que le style, c'est toujours un écart de langage.

Il y a des stylistes géniaux, il y a des stylistes imbéciles, il y a des stylistes abjects, mais il n'y a pas de stylistes conformes.

Renaud Camus, K.310, p.132

Belles-Epaules

J'ai sous le nez ses spectaculaires épaules en trois temps — six temps, sans compter la nuque : bing, bing, bing, schlorpp, bing, bing, bing.

Renaud Camus, Hommage au Carré, p.462

La pomposité archaïque du style et la trivialité des situations

En fait, lire Renaud Camus est assez facile. Il suffit de le lire suffisamment longtemps, tout finit par s'expliquer, se répondre, s'illustrer.

HUMOUR. L'humour relève de la cocasserie, il procède d'une soumission affectueuse et narquoise au réel, il est très éloigné de la farce. Il n'est pas rare qu'il naisse d'un contraste entre la pomposité archaïque du style et la trivialité des situations.

Renaud Camus, Etc. (1998), p.100



Les voici collés l'un à l'autre, bouche contre bouche. Et dans ma main, je n'ai plus que ma propre queue.

Elle reste bandée, cette idiote, sans s'aviser que ce n'est plus dans l'air du temps, et que personne ne réclame ses services ou son attention. Je n'ai pas voulu la désobliger. Puisqu'elle se montrait prête à jouir je l'ai fait jouir en regardant l'infidèle et ses nouvelles amours. How is that for humiliation?

Ô vie, combien rudes tes enseignements, et comme tu mets à les prodiguer peu de pitié! Si vraiment nous ne devenons pas des saints, à ce régime, ou des philosophes, ou des masochistes complets, c'est que, vraiment, nous n'avons pas l'étoffe de ces nobles emplois, vers quoi nous sommes jetés par l'opprobre et le ridicule.

Renaud Camus, Hommage au Carré (journal 1998 publié en 2002), p.398

(Ces deux passages se répondent si bien que je me demande s'ils n'ont pas été écrits à peu près au même moment (mais lequel des deux aurait précédé, déclenché, l'autre?))

Le point d'ironie

Ah, et Pascal Sevran, au milieu de force compliments, me reproche tout de même, très gentiment, de me permettre, dans mon journal à moi, ce qu'il appelle des colucheries, qui dépare mon beau style. Comment puis-je écrire en voilà une histoire qu'elle est pas claire, par exemple, veut-il savoir. Et en effet, comment je le puis, je ne sais pas trop... «J'essaie de montrer que je pourrais si je voulais», dis-je faiblement. Mais je vois bien qu'il n'est pas convaincu.

Renaud Camus, Rannoch Moor, (journal 2003 publié en 2006), p.605

(L'élève Camus baissant la tête devant l'instituteur Sevran ... Ça me réjouit.)


D'autre part je me débats avec la correctrice de Comment massacrer, qui chaque fois que j'écris hors de pair corrige en hors pair. Or, Joseph Hanse, Dictionnaire des difficultés grammaticales et lexicologiques, 35, p.495 :
«Bien qu'on rencontre, sous la plume d'écrivains français, l'expression hors pair, la locution adverbiale correcte est hors de pair ("au dessus de ses égaux").»
Et Dupré, Encyclopédie du bon français dans l'usage contemporain, tome III, p.1823, article pair:
«Hors du pair mentionné par Littré dans la citation de Bussy-Rabutin est complètement sorti de l'usage. Hors pair, en revanche, se rencontre fréquemment mais hors de pair est préférable.»
Cette personne ne supporte pas non plus qu'on écrive en de certaines occasions: le de est systématiquemement barré. Bref il faudrait ne s'exprimer jamais que de la façon la plus plate qui soit, sans un archaïsme, sans un tour pittoresque, sans la moindre fantaisie ou allusion littéraire.

Renaud Camus, Le Royaume de Sobrarbe (journal 2005 publié en 2008), p.384

Je ne sais plus si c'est dans ce journal-ci ou dans Corée l'absente que Renaud Camus n'ose plus utiliser de passés simples fantaisistes car certains lecteurs lui écrivent gravement pour lui signaler ses erreurs.


(La grande déculturation va finir par rendre indispensable le point d'ironie, qu'avait proposé jadis je ne sais plus qui et qui fut rejeté comme le bel oxymore qu'il est (car si l'ironie est signalée comme telle par celui qui en use, ce n'est plus de l'ironie).[1].
[...]
Bientôt il ne faudra plus faire aucune plaisanterie, ou amplement répertoriée comme telle.)

Renaud Camus, Au nom de Vancouver (journal 2008 publié en 2010), p.433

Rappelons pour première piste de recherche que l'une des sources constantes de l'humour camusien est le jeu sur les niveaux de langage, le décalage entre le niveau de langage et la situation relatée, la réactivation de syntagmes figés par une utilisation au sens propre.

Notes

[1] Bizarre, cette parenthèse, presque une contradiction logique. Claude Durand aurait-il écrit "Expliquez" dans la marge? (Note de la blogueuse) J'ajoute suite à la lecture de Journal d'un voyage en France: «Guido Almansi, L'affaire mystérieuse de l'abominable tongue-in-cheek, Poétique, n°36, novembre 1978, Seuil. Qu'en serait-il d'une parodie qui ne se donnerait pas comme telle?» note en bas de page 431. Cette phrase sur la parodie vient elle-même de S/Z de Barthes, et est abondamment illustré par le système mis en place dans Travers.

Petite liste de mots

(dédié à Sejan, un peu malicieusement — mais pas beaucoup).

in Au nom de Vancouver, de Renaud Camus :

tardivo-hippie (p.156); massacrisation (196); maléficier (276); chicosité (369); mauvaiseté (346); luciférienne (353); dépeindre (408); phthoraphore (416); sexyté (461).

[...] les aléas en sont jactés [...] (p.439)

— ce n'est pas pour mes compétences botaniques qu'on m'aime. (p.391)

qui me rappelle

Apparemment ce n'est même pas pour notre brioche qu'il [un rouge-gorge] nous aime.
Renaud Camus, Sommeil de personne, p.547

(et aussitôt de me demander, maintenant que deux phrases semblent construites sur un même modèle, s'il existe une phrase-source, une référence externe).

L'opinion de Flatters sur le style sans ponctuation

Ses réticences [de Flatters] portent surtout sur le style sans ponctuation, dont la nécessité ne lui apparaît pas, et dont il semble déplorer que je m'y montre si prolixe, beaucoup plus qu'en les autres. Il est vrai que ce style-là s'y prête, et n'a de raison d'être qu'en abondance. Mais Flatters trouve ennuyeuses les pages qu'il inspire, et même presque illisibles (bien que ces mots-là n'aient pas été prononcés).
Renaud Camus, Outrepas p.442

C'est un style qui m'est très naturel, je l'appelle syncopé, le fait qu'il ne soit pas ponctué, je ne l'avais pas vu spontanément. Est-ce que j'ai le cerveau qui bafouille? Il me semble être ainsi toujours à la recherche d'un mot plus exact qui toujours se dérobe...
Et puis l'accumulation permet de dissimuler des phrases ou des quasi-phrases si précieuses (au hasard : «cette impossibilité de nommer est celle-là même la même enfin pas la même sa version profane et pourtant pas si je me nomme c'est prononcer mon tout s'écroule se délite» L'Inauguration p.88)
A chaque fois je m'étonne qu'il soit si facile de compléter les phrases tandis que tant de mots manquent en même temps que tant d'autres sont redondants. Enfin, pas tout à fait redondants, ils se chevauchent et glissent
Ce sont vraiment des passages qui se lisent à partir d'un rythme. Quand le rythme intérieur est trouvé, plutôt lent, la lecture devient facile. Tant que la cadence n'est pas trouvé, c'est difficile, on bute sur les mots.

(Et en bas de la page 87, "outrepasser", invisible en octobre 2003.)

La temporalité

J'aime lire les mêmes scènes traitées dans des styles différents, j'aime comparer les façons d'écrire, et voir les différences d'impression dues au style, justement : à quoi tiennent les émotions. Il me semble que c'est un très bon exercice de lecture, de formation à la lecture.
et cela encore bien davantage une fois que la mort, survenue, l'aura, en quelque sorte, consacrée à titre rétrospectif, et confirmée a postériori dans les caractères de l'amour le plus intense et le plus haut
Renaud Camus, L'Inauguration de la salle des Vents, p.138

tu peux très bien avoir la relation vachement intense et passionnée comme c'est pas croyable, ça t'en sais rien, ça y a que la mort qu'elle te l'dira — eh ben là moi c'que j'vois c'est qu'la mort ben justement ê't'le dit, point barre
Ibid, p.162
Maintenant que je connais bien le livre, je constate que je le commence aux alentours de la p.80, peut-être parce que j'ai trop fait attention à la structure quand j'ai commencé à lire les premières pages.
Je ressens une progression, un approfondissement, un ralentissement, dans la deuxième partie du livre, mais je ne comprends pas à quoi cela est dû. Peut-être que les moments racontés sont des moments plus courts, plus concentrés, davantage décrits, dont quelques-uns se situent après la chute, après l'histoire, sur le versant descendant du récit, tandis que la première partie dépeindrait des moments plus longs, des étendues de temps, montant vers la chute (si je puis dire). Mais il faudrait étayer cette thèse, ce n'est qu'une tentative d'explication.

Un classique contemporain

C'est partout cette absence au monde, ce regard venant de loin et se dirigeant ailleurs, qui scellent l'écriture camusienne. Là où Robbe-Grillet lance ses fantasmes dans le réel et projette une écriture fantastique à l'assaut de la platitude du monde, Renaud traverse bruits et fureur en quête de silence. L'un est un auteur au fond baroque, l'autre serait un classique contemporain; le projet de Camus est moderniste, Robbe-Grillet a évolué vers le postmoderne. La portée autobiographique de leurs œuvres respectives témoigne de cette divergence : dans Les Romanesques (et dans certaines pages de La Reprise) la vie de l'auteur se façonne rétrospectivement selon les lignes de la création artistique: Alain est un prédestiné; dans le Journal (et dans maintes autres pages) la vie de Renaud Camus paraît se jouer au fil de la plume : l'écrivain est un ange perdu à la recherche de la lumière. C'est aussi pourquoi les textes de Camus, s'ils sont souvent moins achevés, toujours dans un état provisoire, connaissent tout au long de mornes plaines mélancoliques des échappées sublimes vers les hauteurs. J'en prends comme exemple dans le Journal de 1997, Derniers jours, le compte-rendu lyrique des manifestations artistiques de l'été à Plieux et à Lectoure. […] «Celan et Boltanski, sous l'instance de Jérémie, peuvent parfaitement être rapprochés —par dessus beaucoup de campagne et de nuit, tout de même— parce qu'on ne fait alors que rapprocher deux silences, deux refus d'expression, deux défaillances de la parole» (p.273). L'envol de la prose de Renaud Camus dans les pages qui relatent cette expérience (qui constituent indubitablement le sommet de ce volume du journal) marquent assez qu'il appartient à cette même famille d'artistes.

Sjef Houppermans, Renaud Camus érographe, p.121
Les billets et commentaires du blog vehesse.free.fr sont utilisables sous licence Creatives Commons : citation de la source, pas d'utilisation commerciale ni de modification.