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Le principe des citations de "Théâtre ce soir"

Quelques vers repris dans Théâtre ce soir par la fille habillée en gothique sont déjà présents dans Journal d'un voyage en France: il s'agit bien d'une collection de vers sans autre motivation que l'amour que leur porte Renaud Camus.

Le principe de ces citations est en quelque sorte expliqué par l'exemple:

La scie du jour: Puget, mélancolique empereur des forçats. Faute de radio en voiture, des airs que j'estropie ou des fragments de vers me tiennent compagnie, suscités par les hasards de la route ou bien inexplicables autant qu'irrépressibles. Le Chant d'amour de Sigmund s'obstine, peut-être parce que le printemps, jusqu'à présent, n'a guère semé au ciel d'or ni de saphir. Mourir est un pays que tu aimais. Où étiez-vous alors? Pourquoi sans Hippolyte Des héros de la Grèce assembla-t-il l'élite? Je t'aimais. C'est pourquoi, tirant de mes mains ces marées d'hommes, j'ai inscrit en étoile ma volonté dans le ciel. Ainsi, tu sourirais peut-être pour moi à notre retour. Tous les chemins du monde nous mangent dans la main. Aux yeux où je m'étends s'égarent les présages...
Renaud Camus, Journal d'un voyage en France (1981), p.210



Les quelques citations que j'ai relevées :

Les frères Davy du Perron, dont les orants sont là côte à côte [cathédrale de Sens], furent successivement archevêques de Sens. Mais la gardienne n'a pu me dire lequel était Jacques, auteur de l'un des vers les plus harmonieux, selon moi, de la langue:
Au bord tristement doux des eaux, je me retire.
Renaud Camus, Journal d'un voyage en France (1981), p.43, Théâtre ce soir (2008), p.87

Mon sentiment géographique est le reposoir de toutes mes fidélités. Quand je rencontre un inconnu, je lui demande toujours, presque d'emblée, d'où il est, comme si je ne concevais d'existences que liées à des paysages, à des noms de lieux. O Corse aux cheveux plats! que ta France était belle Au grand soleil de Messidor! Mais Jean-Paul n'a pas du tout les cheveux plats. [...] Dans la grande maison de Mr Pontifex, à Battle, près d'Hastings, où j'ai passé l'été de mes quatorze ans, chaque petit Français avait ses vanités: l'un était le fils du musée Guimet, un autre habitait rue Raynouard, un troisième précisait que Dupuy devrait en fait s'écrire du Puy, et quand l'on me demandait si j'étais parent d'Albert Camus un autre encore protestait que j'avais l'air d'excellente famille. Un malheureux n'avait d'autre gloire à revendiquer que d'être l'arrière-petit-fils d'Auguste Barbier. Aucun d'entre nous ne savait qui c'était: «Le grand rival de Victor Hugo», expliquait son descendant. Nous riions. Je ne connaissais pas encore le grand soleil de Messidor. C'était une cavale indomptable et rebelle...
Voyage, p.247; Théâtre, p.35

Je pensais que la citation suivante était due aux lectures nécessaires à L'Amour l'Automne (lecture de Max Jacob entre 2004 et 2006). En fait elle vient de plus loin:

Et soudain l'on voit Minerve (oh, je suis saoul, d'un malheureux demi-litre de Minervois rosé!), Minerve qu'on a toujours voulu voir, depuis le début de ce voyage, depuis qu'à dix ou onze ans on a lu Henri Martin et [ici un mot indéchiffrable, qui semble commencer par so. Je cherche dans un petit dictionnaire de table les mots s'ouvrant ainsi, et découvre incidemment qu'existe bel et bien socquette (nom déposé), dont j'avais plus haut oublié le c. Socquette, correctement orthographié, figure parfaitement dans le Grand Larousse, entre socque et Socrate. La marche de Lusace, après l'extinction de la famille de Géron, passe aux Wettin (1034-1298), puis aux Ascaniens du Brandebourg (1235). « Connaissez-vous Henri Suso? / Ruysbrock surnommé l’Admirable? / et Joseph de Cupertino / qui volait comme un dirigeable?» Mais ayant éclairci ce point oublié, je n'ai pas retouvé le mot que je cherchais et j'écrirai donc, carrément:]
Voyage, p.356; Théâtre, p.74

Dans ce passage, Renaud Camus est en train de relire et d'annoter ses notes quelques mois après son voyage. En italique ses annotations, entre guillemets la citation reprise dans Théâtre ce soir. Ce qui est amusant, c'est que l'ivresse présente dans le corps du texte semble envahir le contenu des crochets, écrit quelques mois plus tard. Procédé des Eglogues, toujours: écrire ce qui vient à l'esprit par associations, sur un mot, un son, ou moins encore, trace infime du souvenir et de l'amour.

Les citations de Théâtre ce soir ont donc chacune une histoire[1], ce qui illustre un autre passage de Journal d'un voyage en France:

Je vois à lire le Guide Bleu qu'il y est question, à propos de la maison de Roaldès, d'un balcon dans le goût du XVie siècle, le «soleiho». Tel était donc bien, probablement, le nom du restaurant indiqué par le Spartacus. Mais il aura changé de mains, sera devenu «chinois», et vu son nom transformé en Soleil Ho. N'est-ce pas étonnant?
Peu de temps après ma rencontre avec D. , en 1969, je lui avais offert une lettre d'Artaud, assez insignifiante pour l'essentiel, mais qui se terminait par ces mots, au-dessus de la signature: «N'est ce pas étonnant?» De sorte qu'à cette question toute rhétorique se superposent toujours pour moi le visage d'Artaud et la lumière tremblantes d'amours à leur début. De quelles vésanies chargés nous arrivent les mots? Quelles vésanies de lecteurs désorienteront les nôtres? Les plus interdits dans ma famille étaient sous, gosse et vélo, «vulgaires». Mon cher, si lourd d'insinuations pompeuses et ridicules qu'on a vu isolée, un temps, une catégorie de pédéraste «genre Mon cher» (ou Ma chère?), Mon cher, prononcé M' cher parce qu'un jeune Américain s'y trompant, ou pudique, ou inventif, s'en servait comme de l'expression même de la tendresse ou de l'intimité, pour nous a fini par le devenir. Comment pourrions-nous espérer être compris?
Renaud Camus, Journal d'un voyage en France, p.464



P.S. : Finalement, la plupart des auteurs cités par Renaud Camus proviennent de L'anthologie de la poésie de Gide dans la Pléiade.

Notes

[1] Avouons que je soupçonne que le geai gélatineux soit là pour moi.

Relevé de citations dans RB par RB

Travers — et Été, sous-titré Travers II, en écho — est truffé de citations de Barthes, prélevées essentiellement dans Roland Barthes par Roland Barthes et S/Z.
Contrairement à l'opinion exprimée par Jan Baetens[1] et en contradiction avec mon propre jugement de 2003, je crois que l'identification des sources des citations est importante car elle permet d'inscrire Travers dans un contexte, de le lire non comme un collage gratuit mais comme un malicieux exercice de style entièrement destiné à Barthes puisqu'il essayait de répondre à un défi: «Que pourrait être une parodie qui ne s'afficherait pas comme telle?» (S/Z, p.47, Points seuil 1976) [2].

Voici un relevé des citations de Roland Barthes par Roland Barthes apparaissant dans les deux premiers Travers.
A priori chaque citation n'est utilisée qu'une fois dans chaque livre, ce qui constitue une différence de technique avec Travers III, dans lequel les citations importantes sont reprises, tronquées, transformées... et toujours identifiables, par un mot, une forme syntaxique. (Quelle est la plus petite unité de sens nécessaire à la reconnaissance d'un fragment de phrase? Cela dépend du contexte et du nombre de fois où cette phrase est apparue précédemment. Il s'agit quasiment d'une technique musicale, répétition d'un thème, de quelques notes, jusqu'à ce qu'il soit instinctivement identifié par l'auditeur ou le lecteur.) Cette technique de déformation/troncage est issue d'années d'écriture, elle apparaît notamment dans les journaux à propos de phrases ou d'auteurs très souvent cités, comme Del Guidice ou Toulet, parce qu'il s'agit de phrases si intimement mêlées à la vie intérieure de l'auteur qu'elles se retrouvent naturellement dans ses pensées quotidiennes sous les aspects les plus divers.

Ici, on en voit deux premiers exemples de ces techniques:
- utilisation isolée (troncage) : «guillements incertains»;
- transformation : «un peu de... mène à..., beaucoup en éloigne» en «un peu de... éloigne, beaucoup y ramène».

L’écriture n’a-t-elle pas été pendant des siècles la reconnaissance d’une dette, la garantie d’un échange, le seing d’une représentation ? Mais aujourd’hui, l’écriture s’en va doucement vers l’abandon des dettes bourgeoises, vers la perversion, l’extrêmité du sens, le texte...
Roland Barthes par Roland Barthes, p.24 (légende de photo)

D’où viennent-ils ? D’une famille de notaires de la Haute-Garonne. Me voilà pourvu d'une race, d'une classe. La photo, policière, le prouve, Ce jeune homme aux yeux bleus, au coude pensif, sera le père de mon père. Dernière stase de cette descente: mon corps. La lignée a fini par produire un être pour rien.
Roland Barthes par Roland Barthes, p.25 (légende de photo)

L’écriture n’a-t-elle pas été pendant des siècles la reconnaissance d’une dette, la garantie d’un échange, le seing d’une représentation ? Mais aujourd’hui, l’écriture s’en va doucement vers l’abandon des dettes bourgeoises, vers la perversion, l’extrêmité du sens, la folie, le texte...
Denis Duparc, Échange, quatrième de couverture

Il fallait toute l'inconscience et l'impertinence de Duparc pour faire figurer, sous prétexte de fausse citation et de fausse folie, ce mot-là, justement, dans les quelques lignes de Barthes imprimées au dos de la couverture d' Échange, alors qu'il n'en est guère de plus las, ni que l'auteur supposé du passage n'évite avec plus de soin.
Renaud Camus et Denis Duparc, Travers p.221

La lignée a fini par produire un être pour rien. [...] D’où viennent-ils ? D’une famille de notaires. L’écriture n’a-t-elle pas été pendant des siècles la reconnaissance d’une dette, la garantie d’un échange, le seing d’une représentation ? Mais aujourd’hui, l’écriture s’en va doucement vers l’abandon des dettes bourgeoises, vers la perversion, l’extrêmité du sens, le texte...
Jean-Renaud Camus et Denis Duvert, Été p.156 à 165, en une seule ligne, en haut des pages.


Au dire de Freud (Moïse), un peu de différence mène au racisme. Mais beaucoup de différences en éloignent, irrémédiablement. Égaliser, démocratiser, massifier, tous ces efforts ne parviennent pas à expulser «la plus petite différence», germe de l'intolérance raciale. C'est pluraliser, subtiliser, qu'il faudrait, sans frein.
Roland Barthes par Roland Barthes, p.70

À l'inverse, mais construite sur le même modèle:

[...] Qu'il soit temps d'aller au-delà du Nouveau Roman, c'est très vraisemblable, et il est bien possible même que cet au-delà implique un retour (1) à des formes combattues ou négligées par lui : encore faut-il que ce retour soit informé, instruit par l'expérience.
Renaud Camus, Buena Vista Park, p.104
(1) Un peu d'écriture éloigne du monde, mais beaucoup y ramène.

UN PEU D'ÉCRITURE ÉLOIGNE DU MONDE, MAIS BEAUCOUP Y RAMÈNE.
Jean-Renaud Camus et Denis Duvert, Été, p.333


Il se sent solidaire de tout écrit dont le principe est que le sujet n'est qu'un effet de langage.
Roland Barthes par Roland Barthes, p.77

IL SE SENT SOLIDAIRE DE TOUT ÉCRIT DONT LE PRINCIPE EST QUE LE SUJET N'EST QU'UN EFFET DE LANGAGE.
Renaud Camus et Denis Duparc, Travers, p.277


Du fragment au journal
Sous l'alibi de la dissertation détruite, on en vient à la pratique régulière du fragment; puis du fragment, on glisse au «journal». Dès lors le but de tout ceci n'est-il pas de se donner le droit d'écrire un «journal»? Ne suis-je pas fondé à condidérer tout ce que j'ai écrit comme un effort clandestin et opiniâtre pour faire réapparaître un jour, librement, le thème du «journal» gidien? A l'horizon terminal, peut-être tout simplement, le texte initial (son tout premier texte a eu pour objet le journal de Gide).
Le «journal» (autobiographique) est cependant, aujourd'hui, discrédité. Chassé-croisé: au XVIe siècle, où l'on commençait à en écrire, sans répugnance, on appelait ça un diaire: diarrhée et glaire.
Production de mes fragments. Contemplation de mes fragments (correction, polissage, etc.). Contemplation de mes déchets (narcissisme).
Roland Barthes par Roland Barthes, p.90-91

«DÈS LORS LE BUT DE TOUT CECI N’EST-IL PAS DE SE DONNER LE DROIT D’ÉCRIRE UN «JOURNAL»?
Renaud Camus et Denis Duparc, Travers, p.76


Peut-on — ou du moins pouvait-on autrefois — commencer à écrire sans se prendre pour un autre?
Roland Barthes par Roland Barthes, p.94
Jean-Renaud Camus et Denis Duvert, Été p.268

PEUT-ON — OU DU MOINS POUVAIT-ON AUTREFOIS — COMMENCER À ÉCRIRE SANS SE PRENDRE POUR UN AUTRE ?
Renaud Camus et Denis Duparc, Travers p.255


Le rêve serait donc: ni un texte de vanité, ni un texte de lucidité, mais un texte aux guillemets incertains, aux parenthèses flottantes (ne jamais fermer la parenthèse, c'est très exactement: dériver.)
Roland Barthes par Roland Barthes, p.99

Un réseau de lignes fines, serrées, régulières, mouvantes marquaient son visage parcheminé, et deux rides plus profondes ouvraient et fermaient, de part et d'autre de sa bouche, des parenthèses qui se transformaient en guillements incertains lorsqu'il souriait d'un air las.
Renaud Camus et Denis Duparc, Travers p.70

LE RÊVE SERAIT DONC : NI UN TEXTE DE VANITÉ, NI UN TEXTE DE LUCIDITÉ, MAIS UN TEXTE AUX GUILLEMETS INCERTAINS, AUX PARENTHÈSES FLOTTANTES (NE JAMAIS FERMER LA PARENTHÈSE, C'EST TRÈS EXACTEMENT : DÉRIVER).
Ibid., p.108


La dernière phrase que j'ai relevée est utilisée très souvent par RC, mais dans un sens différent que celui prévu par Barthes. En effet, tandis que Barthes décrit un locuteur qui ne se rend pas compte de ce qu'il dit, de la façon dont il le dit, un locuteur inconscient de sa syntaxe et de son vocabulaire, en un mot un locuteur qui ne s'entend pas lui-même, Renaud Camus utilise plutôt cette phrase pour illustrer les conversations de sourds, où chacun parle très fort sans écouter personne, souvent avec une certaine vulgarité ne serait-ce que par manque de discrétion.

Ce qu'il écoutait, ce qu'il ne pouvait s'empêchait d'écouter, où qu'il fût, c'était la surdité des autres à leur propre langage: il les entendait ne pas s'entendre.
Roland Barthes par Roland Barthes, p.148

Notons que "il les entendait ne pas s'entendre" est exactement l'aventure du spectateur qui regarde et écoute Théâtre ce soir.

Notes

[1] exprimée il est vrai avant internet, qui facilite désormais grandement les choses

[2] voir ma première lecture de Travers, qui serait à reprendre au vu de ce que j'ai découvert et compris depuis 2004

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