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Le vitrail de Charlemagne

Comme l'année dernière, nous nous sommes retrouvés à Chartres pour la rentrée des "cruchons" (petit groupe de lecteurs des Eglogues ayant pris ce nom par ce qu'ils se réunissent une fois par mois au Petit Broc à Paris boulevard Raspail pour lire L'Amour l'Automne de façon suivie).

Pourquoi Chartres? d'une part parce que deux des participants viennent de Chartres tout au long de l'année et que nous tenons à leur rendre la politesse, d'autre part et surtout parce que nous disposons en la personne de Philippe d'un guide hors pair (hors de pair) de la cathédrale.

L'année dernière, je n'avais pas fait de compte rendu, de peur d'être trop imprécise, de dire trop de bêtises dans tout ce qui ne vaut que par l'exactitude. Quelques temps plus tard je l'avais regretté, mais il était déjà trop tard, trop de temps avait passé pour que je me souvienne de la voix devant les pierres ou les vitraux.
Un an après il reste des bribes, une structure sans les détails. Je me souviens devant la façade occidentale de la symbolique du nombre quarante-deux (trois fois quatorze), nombre de générations entre Abraham et le Christ (Matthieu, 1,1-17), ce qui fait qu'il y a quatorze statues (et non les douze des apôtres que j'aurais spontanément attendu) au portail (plus deux personnages de l'Ancien Testament. Moïse et Isaïe? ou Abraham?).
Identification des arts libéraux dans les petites sculptures autour du portail, rappelant le lieu de réflexion et de querelle (donc de querelle) qu'était la cathédrale; les débats entre les partisans d'une approche de la foi par la raison et ceux, autour de Bernard de Chartres, prônant une approche instinctive, par le cœur et les sentiments. (Sans doute comprenez-vous mieux mon regret de n'avoir pas relaté aussitôt mes souvenirs de cette visite, les détails sont vagues mais le souvenir très fort, puissant).
Je me souviens d'un long commentaire du portail consacré à la Vierge (dans mon souvenir il s'agit de la Vierge, mais le billet que je mets en lien évoque la symbolique de l'autel).

Après cette longue station à l'extérieur, nous fûmes condamnés à aller plus vite à l'intérieur (l'heure du repas étant intangible).
Je me souviens d'un commentaire sur la rose et le portail, et de cette remarque qui m'a tant marquée: de gauche à droite, les couleurs bleues étaient destinées aux Ténèbres et à l'Ancien Testament, les couleurs jaunes au Nouveau Testament et à la Résurrection. Ainsi, rien n'était laissé au hasard, tout était calculé (il me semble qu'il y avait aussi une symbolique des formes des vitraux, carré ou cercle, vie terrestre ou promesse, mais c'est désormais trop lointain).
Premiers vitraux sur notre gauche dans le déambulatoire, quelques mots sur les compromis politiques, théologiques et économiques que représente la fabrication, la création, d'un vitrail. L'ensemble des vitraux compose un véritable programme pédagogique et de propagande.
Vitraux du transept, les nains sur les épaules des géants, Bernard encore, qui n'a rien écrit lui-même d'ailleurs, puisqu'il n'était pas favorable à l'étude intellectuelle (si je suis trop tranchée, je compte sur Philippe pour nuancer et corriger dans les commentaires. Si j'ai fait des erreurs grossières, je modifierai mon billet sans vergogne).
Vitrail de la Belle Verrière. Je suis très touchée par la douceur de la Vierge, et très impressionnée de me rendre compte que si on ne me l'avait pas dit, il m'aurait fallu des heures avant de comprendre que cette impression est due au visage penché de la Vierge (que voyons-nous, que comprenons-nous, seuls?).

Voilà pour l'année dernière.

(Digression 1 : du parking au parvis de la cathédrale, passé devant l’évêché, dont l’un des propriétaire aurait inspiré le personnage de l'avare à Molière (enfin, c'est à vérifier: il s'agit peut-être d'un autre personnage)).

Cette année Philippe nous a proposé un commentaire du vitrail de Charlemagne, mais avant d’y parvenir (ce fut assez long car nous avons digressé à plusieurs reprises. J’espère que Philippe en a tiré la conclusion que nous étions passionnés, et non dissipés) nous avons revu quelques fondamentaux, d’abord à l’extérieur :
- la datation de la flèche romane, le poème de Péguy,
- la flèche gothique, sans doute du même maître d’œuvre que la façade de l’abbaye de la Trinité à Vendôme,
- une évocation de la charpente, désormais en acier depuis que celle en bois a brûlé («et le plomb coulait par les gargouilles, dit la légende.» L'actuelle couverture est en cuivre.)

La façade est bâchée, je suis heureuse que nous ayons pris notre temps devant les portails l’année dernière, ce n’aurait pas été possible cette année. Les vitraux ont été démontés et répartis entre divers ateliers de la région pour être restaurés. Ils sont soumis à la forte pression du vent sur ce promontoire et se déforment. Autrefois, quand ils cassaient, un plomb de casse était ajouté pour faire tenir ensemble le verre cassé, ce qui alourdissait le vitrail et le rendait plus sombre. Ces plombs de casse vont être ôtés et remplacés par de la résine invisible. De même, l’enduit de protection (contre la pollution) mis en place dans les années 80 s’est révélé imparfait (est-ce qu’il se ternit ou est-ce qu’il disparaît ? Je ne me souviens plus) et va être remplacé.

A l'intérieur, le chœur est entièrement libérés des échafaudages qui l'encombraient l'année dernière. Toute la partie supérieure est beige, très belle. Des joints ont été peints en blanc, afin de donner l'aspect de moellons tout en cachant la pierre, le matériau brut, non noble. Il s'agit à 80% du badigeon à la chaux d'origine qui a été mis à jour par les travaux. Les clés de voûte sont peintes en rouge, bleu et or. Cela rend le chœur très clair, très lumineux, d'autant plus qu'il fait beau.

Philippe en profite pour nous rappeler que l'orientation de la cathédrale n'est pas orthodoxe, que le chœur n'est pas orienté plein est, au soleil levant («La religion chrétienne est la religion de la lumière»), symbole de la Résurrection («Les églises sont donc les plus belles le matin, c'est-à-dire quand elles sont fermées») mais selon un axe nord-est, ce qui a pour conséquence qu'elle est illuminée toute l'après-midi et surtout que le soleil atteint le portail nord (nord-ouest en réalité).

Nous nous arrêtons devant les vitraux du portail nord, offert par Blanche de Castille mère de Saint Louis, les bons rois de grande taille, les mauvais petits. Salomon ressemble étrangement aux représentations de Saint Louis. Au centre Sainte Anne (Blanche de Castille?). (Le crâne de Sainte Anne avait été ramené comme relique des croisades). Rappel de ce qu'est l'arbre de Jessé.

Nous n'en finissons plus d'arriver à notre sujet, Philippe consulte sa montre fréquemment, cependant il nous entraîne devant la Belle Verrière, pour en dire quelques mots aux nouveaux venus.
Le soleil illumine les bleus, je comprends enfin pourquoi le bleu de Chartes est si connu: je le trouvais sombre — beau, oui, mais sans rien de particulier.
En fait il s'agit du bleu du XIIe siècle, plus rare, plus cher à fabriquer, plus clair, plus lumineux. «Quand les cathédrales se sont aérées et qu'il a fallu davantage de vitraux, on a cherché une solution moins coûteuse.» Je songe à la TGB dont les vitres devaient être en verre polarisé, comme ceux des lunettes de soleil, pour protéger les livres. Mais il n'y a pas beaucoup de verre sur une paire de lunette, sur la TGB cela représentait une fortune et une prouesse technique: on a préféré installer des volets en bois (exotique, je crois)...

Nous en arrivons à notre objet d'études du jour, le vitrail de Charlemagne[1].
Règle de base: un vitrail se lit de bas en haut, de droite à gauche, sauf cas particulier.
Un programme de vitraux est toujours un compromis, c'est un message à la fois politique et théologique. Le vitrail de Charlemagne côtoie la chapelle de la Vierge, symétriquement se trouve celui qui célèbre Constantin, empereur d'Orient. Ce vitrail a été offert par les peltiers, que l'on voit tout en bas, «mais en l'occurrence ils n'ont pas eu leur mot à dire» (sic: par moment le ton, l'expression, sur lesquels ont été prononcés les phrases me reviennent); c'était un vitrail avant tout destiné à mettre Philippe-Auguste en avant, dans son bras de fer avec le pape qui s'opposait à son divorce.
.2: Charlemagne apparaît en songe à Constantin (apparté sic: pas le même Constantin que tout à l'heure...) qui redoute les Turcs. Le vitrail est une merveille d'équilibre entre stylisation (impossible de tout représenter) et détails (tout est parfaitement identifiable).
3. Constantin demande de l'aide à Charlemagne par l'intermédiaire d'un évêque: rôle primordial de l'Eglise dans l'entourage de l'empereur. Le roi doit être conseillé par l'Eglise. Charlemagne est nimbé car il a été canonisé. (Nous, l'assistance, tombons des nues: Charlemagne canonisé? Oui enfin, cette canonisation a eu lieu pour des motifs douteux, politique; le nimbe n'apparaît pas toujours sur les différents vitraux...)
4. Croisade, bataille pour délivrer Jérusalem.
5. Charlemagne est remercié par Constantin qui lui ouvre son trésor. 6. Charlemagne ne veut rien, sauf des reliques, symbolisées par trois châsses.

7. Charlemagne remet les reliques à Aix-la-Chapelle. Il y a là une volonté d'établir un parallèle, ou tout au moins le suggérer: on peut imaginer que l'ensemble de ce vitrail à Chartres fait pendant aux châsses d'Aix-la-Chapelle.

9. Autre songe. (Je suis frappée par cette construction rigoureuse: trois scènes de sommeil au même endroit dans les trois épisodes successivement racontés.) Cette fois-ci c'est Saint Jacques qui apparaît à Charlemagne. La cathédrale est l'un des chemins du pélerinage (je me rappelle soudain que j'ai vu devant la façade un macaron dans le sol indiquant "Saint Jacques de Compostelle, 16xx km" (1651?)).
8. Charlemagne part pour Compostelle, guidé par la voie lactée (et je me souviens qu'on l'appelait aussi Chemin de Saint Jacques. D'où me vient cette connaissance? Des Lettres de mon moulin, l'histoire de ce jeune berger qui passe une nuit à expliquer les étoiles à la fille de son maître montée lui apporter des provisions?)
10. Charlemagne se met en route, toujours conseillé par un évêque.
11. Charlemagne prie avant la bataille.
12. Bataille. On suppose qu'il s'agit de Pampelune. Grande précision des cavales, lances, casques, château fort.

13. Construction d'une église. Les artisans sont au travail.

14. A nouveau un songe, dit "des lances fleuries": fleurit la lance de ceux qui vont mourir.
15. Bataille. Arbres ou fleurs fantastiques en arrière-plan.
16. La Chanson de Roland. Roland affronte Ferragut en tournoi.
17. Roland tue Ferragut. Il a gagné.
18. Charlemagne retourne en France. Peut-être entend-il l'appel de Roland tombé dans un guet-apens, mais Ganelon le traître, détourne l'attention du roi.

19. Roland tente de fracasser Durandal (apparté à propos de la brèche de Roland: "il est absolument impossible qu'elle est été faite par une épée!") et sonne du cor.

20. Mort de Roland.
21. La nouvelle est annoncée à Charlemagne.
22. Messe de Saint Gilles. Charlemagne n'a pas confessé l'un de ses plus graves péchés (Roland serait son fils incestueux), cependant il est pardonné durant cette messe.

Quelles intentions pouvaient se cacher derrière ce programme de vitraux? Identifier Philippe-Auguste à Charlemagne (le comte de Chartres s'oppose au roi (le comté disparaîtra plus tard et ne sera plus qu'un apanage) mais l'évêque de Chartres est un cousin de Philippe-Auguste et est favorable à sa cause).
Surtout, les croisades avaient entraîné un fort trafic de reliques. Les "vraies" reliques étaient donc certifiés par des "authentiques", des parchemins qui attestaient l'origine de la relique (apparté entre nous: le voile conservé dans la cathédrale vient de Palestine et est un peu postérieur au Christ). On peut considérer que ce vitrail est "l'autentique" du voile de la Vierge, il en est le certificat d'authentification.

Notes

[1] Ce lien explique tout et se suffit, de plus il donne les sources littéraires des légendes. Mais j'aime raconter, les mots jouent comme des pierres de mémoire, ils convoquent des sons et des images. C'est pour cela que je dis parfois que j'écris pour moi seule: ces impressions ne sont pas transmissibles.

Souvenirs de cours

Guy Petitdemange nous racontait Lévinas. Il nous racontait une de leurs premières rencontres, souvenir cuisant : Petitdemange, très impressionné et voulant briller, avait lancé la conversation sur le hassidisme. Lévinas l'avait foudroyé du regard.
En effet, le maître de Lévinas était Hayyim de Volozhyn, figure éminente d'une école qui s'attache avant tout à l'étude et reproche au hassidisme la place prépondérante accordée à l'émotion et à l'exaltation. (Hayyim de Volozhyn est l'auteur de L'âme de la vie, disponible en français).

Guy Petitdemange devint un ami de Lévinas. Il l'accompagnait les samedis soirs à l'office du Shabbat à la synagogue de Neuilly. Il nous racontait l'esprit de Lévinas et son humour. Je me souviens d'un trait à propos de Simone Weil, qui disait à peu près: «Je ne peux l'égaler sur trois points: c'est une sainte, c'est un génie, et c'est une femme». (Et je retrouve cet esprit lorsque je lis «Sur ce point, nous autres juifs, nous essayons tous d'être occidentaux comme Gaston Bachelard essayait d'être rationaliste.»[1])
Petitdemange racontait l'enterrement de Lévinas, le petit matin froid de décembre, la brume, les amis évaluant d'un coup d'œil l'épaisseur de la liasse tirée de sa poche par Derrida (parue sous le titre Adieu), puis fatalistes allant tour à tour fumer à la porte du cimetière pour tenter de se réchauffer avant de revenir écouter.
Je me souviens deux mois plus tard en lisant les cahiers de L'Herne dans un café rue du Dragon (et en n'y comprenant pas grand chose, mais je finis par me dire que cela doit faire partie du jeu, la philosophie comme une langue étrangère dont on balaie les pages en se disant que ça finira bien par entrer, "à force") d'avoir profondément regretté de n'être pas allée à cet enterrement.

Et ces souvenirs de Petitdemange rendaient la philosophie intime, proche, chaleureuse, non plus une montagne à attaquer par on ne sait trop quelle face, mais une conversation infinie entre amis.

Notes

[1] Quatre lectures talmudiques, p.72

La visite à Plieux

Lors de l'assemblée générale au mois d'avril, j'avais pris conscience que la SLRC, ce n'était pas le site, ce n'était pas que le site, c'était finalement de nombreux lecteurs n'intervenant pas sur le site, et donc des "inconnus".

J'ai donc fait la même constation lors de cette rencontre à Plieux. Un lecteur nous a fait part de sa surprise concernant l'âge des participants. «Je ne pensais pas trouver des gens si jeunes» (sic).

La bibliothèque est la dernière pièce du château, celle à laquelle on accède en dernier (Attention à la marche). Les rayonnages courent le long des murs, s'arrêtant à peine à l'embrasure des fenêtres. Lorsqu'on entre, on se trouve face à une collection de guides Michelin, les guides rouges les guides verts les guides bleus. Les livres sont regroupés par grands thèmes, à gauche en entrant les livres en langue étrangère, anglais, italien, des livres d'art et des catalogues sur les rayons du bas, et tout ce mur contient plutôt des ouvrages de littérature, sans compter l'imposante discothèque. Je regarde les Pléiades, Valery Larbaud est usé, je ne m'attendais pas à ce que ce fût également le cas de l'anthologie de poésie d'André Gide. En face, les biographies, les analyses sociologiques ou politiques. La philosophie et la poésie? je ne me rappelle plus, il me semble qu'elles se trouvent sur ce même mur, en se rapprochant du bureau. J'ai également repéré des ouvrages en hongrois (du moins je suppose que c'est du hongrois).

Les étagères les plus proches du bureau contiennent les ouvrages que je qualifierais de "technique de l'écriture", des ouvrages sur le style, la ponctuation, des dictionnaires. Ici se trouve également un exemplaire de chaque titre de RC, exemplaires, au moins pour certains (les Eglogues, en particulier), très consultés, au dos brisé et blanchi. Sur la page de garde de l'exemplaire des Onze sites mineurs que j'ai porté un instant en revenant de la tour de Homps se trouve un lion à l'encre rouge et la mention "exemplaire de travail". Y a-t-il également une mention "bibliothèque du château"? Je ne sais plus si j'invente ou me souviens.

Le bureau est un vaste plateau, envahi mais en ordre, avec entre autres des piles de cartes postales rapportées de voyage. L'ordinateur est placé en hauteur, sur un tabouret sur le bureau, l'écrivain interrogé nous apprend qu'il écrit debout.

Mais est-ce que tout cela n'a pas déjà été décrit dans un Journal que je n'ai pas lu? Cela a-t-il un sens de le décrire ici, avec le flou du souvenir?


Les amandes salées servies le premier soir avec le champagne avaient la particularité de provenir directement, ai-je entendu (mais toujours cette question de l'exactitude, objection votre honneur, ce n'est que du ouï-dire, il fallait arrêter de lire Perry Mason), de l'amandier du château.

L'amandier du château. Cela évoquait une couleur, le velouté d'une coque, la douceur d'un climat, des fleurs et un parfum. Et une question bien plus brutale, à qui était revenue la tâche ingrate de casser la coque des amandes? Elles étaient délicieuses.

Premier contact embarrassé, nous n'étions pas très nombreux le premier soir et nous ne nous connaissions pas, timides et confus comme tous bons camusiens. Les questions se murmuraient, où est Pierre, avez-vous des nouvelles de la santé de la mère de Renaud Camus, mais qui est le mari de VS? (Cette dernière question, bien sûr, n'intéressant que très peu de personnes. Mais bon. Private joke.) Circuler parmi les personnes présentes avec les très lourds plats chargés de biscuits apéritifs était un moyen de se donner une contenance. Boire du champagne était un moyen de lutter contre l'embarras.


Au retour de la fontaine de Magnas, nous attendons près d'une église la voiture de Renaud Camus qui a pris un autre chemin. Flânerie dans le cimetière, tombeau des (je ne me souviens plus), des lions, une devise en latin, ciel clair, il fait froid, il y a un peu de vent, certains remontent dans leurs voitures, je reste avec Yves, Denis, Didier, Jean-Luc, sous les grands arbres de l'allée, comment dire cette intimité entre eux qui ne se connaissent pas, ils ont les lus les mêmes livres, évoquent La méthode à Mimile (chic, je peux parler de San Antonio, ce qui les surprend un peu), Montherlant, un écrivain que je ne connais pas et dont je ne me rappelle pas le nom, les maisons closes, l'adresse du Chabanais,... Ils ont une connaissance étonnante de l'édition française de la première moitié du siècle, discussion tranquille et amusante dans l'après-midi paresseuse.


Les souvenirs s'estompent et se mélangent. Si j'avais su que je raconterais tout cela, j'aurais pris des notes... Ce qui suit est donc plus ou moins exact, plus ou moins inexact.

Nous fûmes plus nombreux que prévu, créant la confusion au restaurant dans un joyeux brouhaha, à la consternation des serveurs (qui nous en voulurent de les faire veiller si tard (ah, ces parisiens, ces toulousains, ces etc.)).

Je me suis bien amusée lors des repas, la littérature nous menant sur d'étranges chemins (les biscuits préférés de Marguerite Yourcenar (qu'on ne peut pas trouver en France), le fétichisme des bottes en caoutchouc, le fibrome et les pantoufles de Marie-Laure de Noailles (et j'ai appris que le méchant de La Belle et la bête de Walt Disney avait les pectoraux poilus, ce qui serait rarissime dans un dessin animé)), au grand désespoir de ceux qui espéraient des sujets plus relevés.


Dimanche matin, Hélène et Marie dans ma voiture. Elles travaillent toutes deux dans le monde de l'édition. Elles se sont découvert un ami commun, elles parlent, j'écoute, c'est sans doute indiscret, mais après tout il s'agit de quelqu'un que je ne connais pas, cela ne porte pas à conséquence. Elles parlent de leurs lectures récentes, quel dommage, j'aurais dû noter aussitôt, je ne me souviens plus, il s'agit entre autre d'un auteur qui aurait écrit sur les camps d'une façon tout à fait différente, et d'un autre qui aurait tenu un journal étonnant (où serait-ce le même? non, je ne crois pas), tant pis, je recroiserai sans doute ces noms, je les reconnaîtrai. Combien de livres de Renaud Camus ont-elles lus, quels sont ceux qu'elles n'ont pas lus,... Toujours les livres au centre des conversations, non pas un monde à côté, mais un monde dans lequel habiter.


L'après-midi, ce fut une débauche de porcelaine blanche à l'heure du thé d'adieu. Comme je m'étonnais que le château, bien que château, possédât tant de vaisselle, Sophie Barrouyer nous confia qu'il s'agissait d'achats réalisés avec la subvention obtenue dans le cadre de la manifestation "Lire en fête", et qu'elle avait maltraité le malheureux personnel d'Habitat afin qu'il établît une facture neutre, du type "fourniture de matériel", car elle ne voulait pas de la facture standard qui détaillait les achats de vaisselle (cela au cas où on lui demanderait de justifier de l'utilisation de la subvention).
C'est également à ce moment-là que je compris le trafic de thés Mariage que j'avais surpris à l'hôtel du Bastard.


Nous avons appris que le chantier des Eglogues était rouvert, avec l'ambition de rééditer l'ensemble en coffret, mais qu'il restait des questions de droits à régler, et nous avons pu feuilleter les cahiers manuscrits de ce qui deviendra le Journal de Travers (je ne me souviens pas de la date avec certitude, 1976, peut-être?) : cahiers grand format à petits carreaux, dont seules les pages de droite sont utilisées, celles de gauche restant blanches ou comportant quelques notes (des précisions, des modifications?). Le texte se présente d'un seul jet, les ratures sont très rares.

Nous fûmes ravis d'apprendre la reprise ("mais elles n'ont jamais été interrompues" objectera MachinTruc?) des Eglogues. J'ai glané au passage cette information : les quatre Travers correspondent aux quatre saisons. Le saviez-vous, est-ce écrit quelque part, dans un journal ou ailleurs?

Comme nous avions évoqué l'instant d'avant les problème de droits pour la réédition des Eglogues, un lecteur a demandé: «Et les autres auteurs sont-ils prêts à reprendre leur collaboration?»
Le silence, déjà religieux, (nous étions assis en rang sur des chaises placées devant le bureau du Maître, quelques-uns osaient parfois une question) s'est chargé d'attente, (un autre lecteur m'a dit plus tard: «Je regardais votre dos, vous riiez, vous n'êtes pas charitable, rappelez-vous qu'à une époque vous ne saviez pas non plus certaines choses.»), nous regardions Renaud Camus qui a répondu très sérieusement, pensivement :«Oui, tout à fait, les autres auteurs et moi-même sommes tout à fait d'accord pour travailler à nouveau ensemble.»

Et cet instant était étrange, le rêve planait dans la bibliothèque, viens, partons à la chasse au Snark, ai-je pensé.


Les disques sont classés en fonction de la date de naissance des musiciens. C'est curieux, le nombre de musiciens nés entre 1880 et 1883. Le désir de musique varie selon les heures, à chaque heure correspond sa musique. RC nous confirme son amour de la musique en voiture, il nous raconte l'intransigeance d'une amie qui n'admet la musique qu'en concert, ou à l'extrême limite en retransmission en direct.

Quelqu'un pose une question sur Mozart, est-ce que cela concernait Cosi fan tutte? La réponse dévie, il y a toujours une part de folie dans toute œuvre géniale, on ne peut expliquer à 100% une œuvre de génie. Par exemple, lorsqu'on a lu Jean Jaurès (que RC a lu à vingt ans), eh bien, on a lu Jean Jaurès. C'est clair, simple, bien écrit. Mais il ne viendrait à l'idée de personne de relire Jean Jaurès, à moins de faire une thèse sur Jean Jaurès. Tandis que Marx... il y a de la folie dans Marx. Si l'on prend La Tempête, par exemple : on peut expliquer quatre-vingt pour cent de La Tempête, mais les vingt pour cent restants échapperont toujours.

RC nous apprend qu'il essaie désormais de consacrer ses matins à la lecture. Il expose ses classiques dilemmes concernant l'emploi du temps. Vaisseaux brûlés est arrêté, il avait un moment essayé d'y travailler tous les jours, d'ajouter chaque jour une ou deux phrases à VB. Cela s'est avéré impossible, chaque fois cela prenait deux heures... RC a donc arrêté. Le temps est toujours trop court, toujours trop rare. Il nous parle d'une phrase de (sa sœur? était-ce sa sœur?), «cela fera toujours une heure de passée» qui le plonge dans la stupéfaction. Il nous parle du nombre de manuscrits qu'il reçoit, de l'impossibilité dans laquelle il est de les lire, «J'aimerais bien, pourtant, qu'on dise de moi comme de certains, ah, il était formidable, il a aidé tant de jeunes écrivains», mais il n'a pas le temps. Il a la hantise des manuscrits, il est poursuivi par les manuscrits, «je ne peux même plus aller à la poste, même le facteur de Saint-Clar écrit!»

Quelqu'un demande, «vous avez écrit quelque part que le théâtre est un genre si dévalué que vous alliez sans doute écrire une pièce un jour. Est-ce encore d'actualité?» Oui et non, c'est une idée, un rêve flou que RC caresse, il a trouvé le titre, Au théâtre ce soir (est-ce une marque déposée?), et le principe, pièce bourgeoise où chaque personnage représente une façon de parler, la bonne étant la garante de la grammaire, intervenant pour corriger chacun à tout propos.

«Il reste des questions?» Silence dans l'auditoire. Renaud Camus sourit dans sa moustache : «Et ensuite, chacun va venir me voir pour me dire en confidence : "j'aurais aimé vous demander..."».
J'admire le procédé utilisé pour ainsi éviter les questions importunes et renvoyer chacun à ses contradictions.

Nous nous levons. Thé, dédicaces, derniers échanges, il pleut.

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