Billets qui ont 'vivre' comme mot-clé.

Un malheur

N'importe quel malheur : ou bien on s'est trompé et ce n'est pas un malheur, ou bien il naît d'une de nos coupables insuffisances. Et de même que nous tromper est notre faute, de même nous ne devons rendre responsable personne que nous-mêmes de n'importe quel malheur. Et maintenant console-toi.

Cesare Paves, Le Métier de vivre, 28 janvier 1937, en exergue du Manifeste incertain 3 de Frédéric Pajak

Vivre

Il consacra ainsi son testament philosophique à Paul Valéry […]. Dans les remarques et dans les vers de ce «penseur sans foi», Löwith avait vu le reflet de sa propre image et, au-delà, le doute qu'il avait élu, depuis toujours peut-être, comme l'étoile polaire de sa recherche. Il avait trouvé chez Valéry cette question qui […] aurait pu lui servir d'emblème: «Est-il possible de vivre et d'agir humainement sans croire à quelque choses et espérer en quelque chose?1».

Préface de Enrico Donaggio à Max Weber et Karl Marx de Karl Löwith (1932), p.23 - traduction de Marianne Dautrey - Payot 2009.



1 : K. Löwith, Paul Valéry. Grundzüge seines philosophischen Denkens, in Sämtliche Schriften, vol. IX metzler, Stuttgart, 1986, p309.

Sauver son âme / sauver sa peau

La morale de la survie a pris la place de l'héroïsme au sommet de l'échelle des qualités qu'on admire.

Allan Bloom, ''L'âme désarmée'', p.92 (1987)

La lecture pour se connaître

C'était absurde, cette foi d'Owler en l'efficacité publique de la littérature. La littérature est intransitive. Interpréter un texte, c'est interpréter ce texte. Et rien d'autre. Ceux d'entre nous qui pratiquaient l'art de lire n'étaient nullement meilleurs, plus sages, plus heureux ou plus réconciliés que quiconque. Au contraire. Nous étions au mieux plus ironiques, plus cyniques, plus irrévérencieux. Plus désarmés aussi, plus proches de la folie. Je pensai à la bande à Fagan, au «dernier verre» que j'avais manqué en route. Nous étions tous de bons lecteurs, nous nous adonnions tous à la littérature, chacun à notre manière. Mais quoi de nos vies? Nous étions tous, chacun à sa façon, inadaptés, égarés, sur de nombreux points méprisants de nous-mêmes. Nous pouvions être aussi mesquins ou arrivistes que les autres. Qu'avait-elle fait pour nous, la littérature? Elle nous avait détachés, nous avait dégoûtés de la société, nous avait exclus d'une certaine manière. Elle nous avait rejetés dans une position défensive et nous avait donné le sentiment impuissant de la futilité de l'aspiration et de l'ambition. Elle nous avait entretenus dans l'idée que nos concitoyens étaient décidément bien cons, sûrs d'eux, puérils à s'énerver pour un rien – des aveugles combattants dans un trou noir. Qu'avait-elle fait pour nous, la littérature? Elle nous avait au moins donné des mots pour répondre au monde, pour le neutraliser, pour nous protéger. Au mieux elle nous avait averti d'une chose, rien de bien important en vérité, la relativité et l'instabilité des catégories par lesquelles nous prétendons nous définir. Elle nous a évité, je suppose, de prendre dramatiquement à la lettre le cœur de tragédie plus ou moins futiles. Nous étions au moins des métaphores les uns pour les autres. «Ah, tu me connais! avait dit un jour Fagan quand je m'étonnais de sa réconciliation avec Logan après une brouille, je pardonne la folie.» Était-ce à quoi Owler voulait en venir? Que la littérature peut nous aider à pardonner la folie et à nous défier des ruses de notre aveuglement à nous prendre pour les masques que nous portons? Je n'en étais pas sûr.

Robert Harrison, Rome, la pluie (sous-titré A quoi bon la littérature?), p.157

Ce que n'a pas prévu ce texte, c'est l'inverse : l'impossibilité de pardonner à ceux qui ne sont pas fous...


la relativité et l'instabilité des catégories par lesquelles nous prétendons nous définir : quelques lignes avant ce passage se trouve cette phrase : «Il nous faut apprendre l'art de la lecture pour devenir meilleurs lecteurs de nous-mêmes.»

Cela me fait penser que j'ai trouvé une piste qui pourrait me permettre de "mieux me lire". Il y a deux jours, lisant Ricardou pour la première fois, je suis tombée sur ce passage :

Il s'ensuit, plus généralement, que tout refus de la stricte dénomination porte atteinte au récit. Or, nous le savons, le refus de dénommer est une des caractéristiques principales des textes de Nathalie Sarraute. Aspirant à transmettre ce qu'elle appelle l'innommé, elle en fait un innommable. Elle prend grand soin de ne pas lui donner de nom : ce serait le figer, perdre sa spécificité au profit de la banalisation d'un langage convenu.
[...] Si cette procédure est systématique chez Nathalie Sarraute, elle est loin d'être absente chez plusieurs autres Nouveaux Romanciers. Claude Simon l'a utilisée à sa façon, par exemple dans La route des Flandres, en multipliant les rafales de participe présents et d'adjectifs qualificatifs : «le canon sporadique frappant dans les vergers déserts avec un bruit sourd monumental et creux comme une porte en train de battre agitée par le vent dans une maison vide, le paysage tout entier inhabité vide sous le ciel immobile, le monde arrêté, figé s'effritant se dépiautant s'écroulant peu à peu par morceaux comme une bâtisse abandonnée, inutilisable, livré à l'incohérent, nonchalant, impersonnel et destructeur travail du temps» (p.314)
On le voit, sarrautiennes ou simonniennes, telles séries qualificatives rejoignent le phénomène des variantes.

Jean Ricardou, Le Nouveau Roman, Points-seuil, p.141 et suiv

Sarrautiennes ou simonniennes : mes nouveaux romanciers préférés, ou plus exactement les seuls que je lis avec plaisir, uniquement par goût, et non "pour les avoir lus". Il faut donc croire que je suis du côté de l'innommable. Amusant, cela corrobore mon goût pour le style sans ponctuation de L'Inauguration de la salle des Vents.
(Mais qu'est-ce que je vais bien pouvoir faire d'un tel constat ?)

D'un autre côté, comment expliquer mon goût pour Proust, celui qui me paraît capable de tout nommer, celui à qui les mots ne paraissent jamais manquer ?

Discussion sur l'honneur

Ce billet reprend et répond à la réponse de Renaud Camus.

Une sommaire tentative de récapitulation, de ma part, donnerait ceci : tragédie / drame (voire "souci"), aristocratie / petite bourgeoisie, virginité des femmes / liberté sexuelle ("innocence du sexe")…

Couples non-antithétiques : virginité des femmes / honneur, honneur / parole, parole / tragédie (suicide "d'honneur" - objection : est-ce que le suicide d'honneur n'est pas un cliché du "drame" ?)


Je remplacerais virginité par vertu, c'est-à-dire fidélité exclusive, seule garante de la lignée, du sang et du nom. Ce n'est pas, je pense, tant la fidélité des femmes qui importait (à la jalousie et autres sentiments de propriété près) que la certitude de l'origine de la descendance. Tout ici repose sur la parole des femmes, constatation étrange dans ce monde où elles avaient si peu accès à une parole publique (à moins que ce ne soit une contradiction qu'en apparence).

Quel rapport avec l'honneur? Qu'est-ce que l'honneur, sinon une certaine idée que l'on se fait de soi? Peut-on avoir de l'honneur si on doute de ses origines (entre autres, thème de ''L'Alouette'' d'Anouilh, légitimité du Charles VII douteuse)? Ne faut-il pas également, pour qu'il y ait sens de l'honneur, que l'individu considère qu'il y a des valeurs ou des principes supérieurs à sa vie, et n'est-ce pas finalement tout simplement cela qui a été perdu au XXième siècle: la vie posée comme valeur ultime de la vie, sans autre absolu?

Peut-on avoir de l'honneur si on doute de ses origines ? Il n’est pas évident que cette question soit pertinente par rapport au sujet.
Qu’est-ce que l’honneur, à quoi fait-il appel ou sur quoi s’appuie-t-il ? Un moment j’ai été tentée de lui donner une référence externe, d’en faire une référence au sacré. Mais je ne crois pas que ce soit cela. Il me semble que l’honneur, en dehors des cas où il n’est que soumission à une contrainte sociale (ne pas être accusé de lâcheté), se rapporte à une fierté, à une idée de soi, peut-être à ce qu’il faudrait nommer orgueil. C’est dans un certain sens s’accorder beaucoup d‘importance.

C’est ainsi d’ailleurs qu’il s’est dévalorisé. Concernant la vertu des femmes, la petite phrase «vous placez votre honneur à un bien étrange endroit» s’est répandue (cf Travers : un viol, c’est moins grave qu’une jambe en moins) et le sens de l’honneur a pris une connotation négative. A l’époque où je lisais Anouilh, je lisais plus généralement beaucoup de théâtre du XXe siècle: Giraudoux, Claudel, Camus l’autre, Sartre… L’honneur était tourné en dérision par les existentialistes, vivre, survivre, était la grande affaire, mourir était devenu la solution de facilité. Je reviens à l’analyse de Todorov dans Face à l’extrême :
Les dirigeants de l’insurrection [de Varsovie] agissent comme s’ils obéissaient au précepte : mieux vaut être mort que rouge. […] Une telle attitude héroïque force le respect. Mais on peut se demander en même temps si l’alternative ainsi formulée correspond bien aux possibilités «réelles». «Rouge» ne s’oppose pas à «mort», mais seulement à «blanc», «brun» ou «noir»; et seuls les vivants ont une couleur. L’un des combattants qui n’était pas d’accord avec le déclenchement remarque: «Si nous ne cessons pas un jour de tous vouloir mourir pour la Pologne, il n’y aura bientôt plus un Polonais pour l’habiter». Et les héros de l’insurrection morts, Varsovie devint quand même «rouge».
En fait, dans l’héroïsme, la mort a une valeur supérieure à la vie. La mort seule —la sienne propre comme celle des autres— permet d’atteindre l’absolu: en sacrifiant sa vie, on prouve qu’on chérit son idéal plus qu’elle. […] Dans certains circonstances exceptionnelles, et l’insurrection de Varsovie en est une, la mort peut être facile, en particulier si l’on croit à la résurrection des âmes, mais même sans cela: la mort reste une inconnue et par là elle fascine; perdre la vie, c’est mettre tout son courage en un seul geste. La vie, elle, peut exiger un courage de tous les jours, de tous les instants; elle peut être, elle aussi, un sacrifice, mais qui n’a rien de flamboyant: si je dois sacrifier mon temps et mes forces, je suis bien obligé de rester en vie. En ce sens, vivre devient plus difficile que mourir. […]
Cette attitude non héroïque a cependant un inconvénient c’est qu’elle se prête mal aux récits, en tout cas aux récits de facture classique; or la fonction narrative est indispensable dans toute société. En fait, les héros s’inspirent invariablement d’un exemple livresque ou légendaire appris au cours des années de jeunesse. Et dans le feu de leur action, ils prévoient déjà l’effet qu’elle aura une fois convertie en mots: le récit à venir forme le présent. Okulicki reproche aux autres plans d’insurrection «de ne pas être assez spectaculaire», alors que le sien est tel que «le monde entier en parlerait». Le bulletin des insurgés déclare, à la date du 3 octobre 1944 : «Personne en Pologne ni à Varsovie ne peut […] dire que nous nous sommes rendus trop tôt»: le souci des récits à venir est présent au moment de l’action même.

Tzvetan Todorov, prologue de Face à l’extrême
Cette idée «Si nous ne cessons pas un jour de tous vouloir mourir pour la Pologne, il n’y aura bientôt plus un Polonais pour l’habiter» m’a profondément marquée. Pour gagner, pour faire triompher ses idées, il faut commencer d’abord par survivre. Il s’agit d’un oubli de soi, de la gloire qu’on pourrait retirer d’une action héroïque, au profit de l’obstination à vouloir faire triompher une cause, même anonymement. Nous passons de l’honneur à l’humilité.
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