Billets qui ont 'Temps immobile (Le)' comme oeuvre littéraire.

Paul Claudel

Mardi 9 avril 1946

Placé à la gauche Paul Claudel, lors d'un déjeuner organisé par Pierre Brisson, au Ritz, en son honneur, je suis amené à défendre le Stendhal du Rouge et de la Chartreuse, et le Flaubert de l'Education, qu'il traite superbement d'imbéciles et d'impuissants. il explique comment l'auteur du Rouge et le Noir a amoindre et édulcoré la véritable aventure de Brangues à laquelle il emprunta le sujet de son roman. «En somme, c'est Le Rose et le Noir», interrompt le professeur Mondor. A propos de Stendhal, toujours, Claudel se lance dans une charge violente contre l'introspection affirmant que l'homme est ce qu'il fait, non ce qu'il pense. Je ne peux m'empêcher de dire: «C'est aussi ce que Sartre prétend…», interruption qui fait rire toute la table (surtout mon père et Henri Mondor) et le rend visiblement furieux.
Paul Claudel, si curieux que cela puisse paraître, n'a pas du tout l'air de cet «académicien malgré lui» dont on a parlé. Un surcroît d'orgueil illumine au contraire son beau visage de vieux pontif-paysan. «On voit l'importance de cette Académie tant vilipendée à la joie de ceux qui y entrent», me dit ensuite mon père.
L'exultation de Mondor n'était en effet dépassée que par celle de Claudel. Et pourtant, Claudel…
Il déchire à belles dents hommes et choses avec l'alacrité joyeuse et sans remords du génie, sa forte mâchoire semblant broyer les mots qu'il prononce. Il ne s'attendrit que sur le Japon, dont James de Coquet, qui en revient, raconte les immenses destructions. Moins sourd que je ne le pensais, avec un visage que les contorsions et les rictus ne réussissent pas à rendre méchant.

Claude Mauriac, Aimer de Gaulle, p.275-276 - Grasset, 1978

Les réticences vaines

— Oh ! vous savez, c'est comme les cochons de l'abattoir de Chicago, dont quelqu'un parlait: pleins d'orgueil et de réticences, mais qui sortent bel et bien en boîtes à conserve à la fin de l'opération.

Claude Mauriac, Aimer de Gaulle, p.375 - Grasset, 1978

Les intellectuels ont toujours été contre la France

Je mets alors la conversation sur le prestige dont bénéficie actuellement le communisme chez les intellectuels. Je ne parle pas des petits combinards, et autres calculateurs, mais des esprits droits. «Les intellectuels français ont toujours trahi la France», me répond le général de Gaulle, qui me cite deux textes incroyables de Voltaire adressés à Frédéric II après Rossbach — où l'on voit le cul des Français rimer avec vaincu, et l'inhabileté au combat des mêmes Français opposée à leur science du pillage. Tout cela cité impeccablement, chaque mot scandé, lancé comme un soufflet:
Vous n'avez qu'à y réfléchir: les intellectuels ont roujours pris parti contre la France.
J'invoque le Maurras d'autrefois, à l'époque où c'était l'Action française qui polarisait autour d'elle toutes les intelligences, même celles des partis adverses. Et à mon grand étonnement, de Gaulle dit:
— Mais Maurras était aussi contre la France. Contre la France de son temps.
Ce qui est bien mon opinion et je me réjouis de la lui voir partager, contre toute attente. Je songe qu'en s'opposant si violemment aux partis, il risque lui aussi de prendre parti contre la France de son temps. Je dis seulement:
— Là réside précisément tout le problème. Les pires ennemis de la France ont souvent cru la servir. Ils aimaient une France de leur goût; il reconnaissaient à cette seule entité le nom de France et ne croyaient pas trahir en combattant l'autre, la vraie…

Claude Mauriac, Aimer de Gaulle, p.345 - Grasset, 1978

Autobiographie romancée, autobiographie romanesque

Pierrot le fou à la télévision. Anna Karina dit: «Je rêve que la vie soit comme les romans: logique, claire, organisée…» C'est ce que font de leur vie les auteurs d'autobiographies. Une autobiographie romancée est impardonnable, une autobiographie romanesque est inévitable. J'ai composé un roman avec ce que les universitaires et critiques s'entêtent à appeler mes «mémoires» ou mes souvenirs.

Claude Mauriac, Le rire des pères dans les yeux des enfants, p.474 - Grasset 1981

Roland Barthes écrit à Claude Mauriac

30 mars 1974

Cher Claude Mauriac,
j'ai enfin reçu votre livre, et avec un très grand plaisir. Peut-être avez-vous quelquefois l'idée que nous sommes loins l'un de l'autre; mais par ce livre, je me sens très près de vous; je ne parle pas seulement de la conception, si proche du pouvoir que j'attibue à l'
agencement des fragments, agencement qui possède le don d'immobilité du temps — je dirai presque d'immortalité, car le sujet de votre livre est en somme l'immortalité (la dénégation de mort, de deuil), mais aussi tout votre passé, ici rappelé, est d'une certaine façon le mien; vos dates sont les miennes, votre pays, celui de votre père, est le mien (j'ai lu très tôt ses romans avec délices, le délice des noms propres du Sud-Ouest retrouvés), les écrivains dont vous parlez, ce sont en somme mes écrivains, jusqu'à Bataille que vous décrivez avec une vérité absolue; et je vous remercie, parce que j'en ai été très touché, de m'avoir placé au nombre de tous ceux que vous appelez.
J'ajoute à cette gratitude réelle mon remerciement à tous deux de m'avoir amené en auto l'autre jour, à travers la pluie et les encombrements, à ma gare du Luxembourg.

A bientôt j'espère,
bien amicalement
Roland Barthes



Claude Mauriac, Le rire des pères dans les yeux des enfants, p.406 - Grasset 1981

Un dîner chez les Robbe-Grillet

J'ajoute des sauts de ligne pour faciliter la lecture à l'écran.
Paris, mercredi 11 juin 1958

Avec Marie-Claude, hier, chez les Alain Robbe-Grillet, avec Nathalie Sarraute. Arrivés à 6 heures et demie pour boire un verre de porto, nous sommes partis à près de 11 heures, en ayant l'impression de n'être restés que peu de temps.

[…]

Alain Robbe-Grillet et sa femme se montrent fiers de l'appartement qu'ils ont eu la chance d'obtenir grâce à Paulhan dans cette maison du voulevard Maillot où habite aussi Félicien Marceau (chez qui nous avons dîné il y a quelques mois). Il a fait lui-même non seulement la peinture mais la menuiserie et se montre justement orgueilleux de ses placards dont se ferment avec précision les portes par lui fabriquées et montées. Je dis:
— Nous savions bien que vous aviez un compas dans l'œil et un mètre dans la poche…
Ce dont il a la bonne grâce de rire.
Flashes dont la conversation fut éclairée :
Samuel Beckett (« Sam »), sous l'occupation, venant d'écrire Murphy, parlait à Nathalie Sarraute de destruction du langage (il habita chez elle et donna des leçons d'anglais à l'une de ses filles). Il ne fait plus jamais allusion désormais, dit Robbe-Grillet, à ses travaux: leur seule conversation porte sur leur amour commun des jardins. Beckett passe ses journées à tondre un gazon réticent et à lutter contre les taupes, l'essentiel de sa correspondance avec son éditeur américain consistant en des demandes et en des envois de produits chimiques divers destinés à leur destruction. Mais si j'ai bien compris, ce sont surtout ses arbres qui en souffrent — et en meurent.

Les deux premier romans de Nathelie Sarraute et le premier (resté inédit) de Robbe-Grillet ont été refusés par Gallimard. Sans le dire nettement, Nathalie suffère, laisse entendre, nous amène à avancer nous-mêmes que T. sous prétexte d'aider à la publication de Portrait d'un inconnu par Gallimard, fit le nécessaire pour la rendre impossible. Elle nous raconte que, chez un petit coiffeur de la rue Jacob, elle avait cette semaine comme voisine la même T., habituée de l'endroit et fort étonnée de la voir là. Elle était sous le casque et semblait gênée d'être surprise ainsi.
— Non point pour lui faire la leçon (rien n'était plus loin de ma pensée, je voulais au contraire marquer une différence qui n'était pas à mon honneur), par gêne, pour dire quelque chose, j'expliquai que, moi, je n'allais chez le coiffeur que tous les six mois et uniquement pour me faire couper les cheveux. Elle eut l'air furieuse, me tourna le dos, et, par la suite, quitta la maison sans me dire au revoir…
— Oui, elle a dû penser que vous lui donniez une leçon…
Cela dit, il apparaît, Robbe-Grillet le lui dit et le prouve sur quelques exemples, que Nathalie Sarraute a tendance à interpréter les réactions les plus simples et à inventer de touts pièces, sur un indice plus ou moins important, des histoires où tout ce qui se dit et se passe l'est à son détriment. Elle ne dit pas non. J'essaye d'expliquer:
— C'est parce que vous vous sentez toujours en faute, coupable d'on ne sait quoi…
Et elle approuve, heureuse d'être comprise et d'autre part satisfaite d'entendre Marie-Claude avouer que telle est, pour elle aussi, sa réaction immédiate: la culpabilité. (…)

Réunis en tandem par une célébrité qui se moque des nuances et rapproche toujours leurs deux noms, Alain Robbe-Grillet et elle font équipe de bon gré pour avoir été rapprochés par le hasard et se donnent la réplique sur un ton où l'ironie l'emporte heureusement sur le sérieux.
Je doute plus de l'avenir de Robbe-Grillet et de sa réelle importance que de ceux de Nathalie Sarraute. (Sans parler de Butor qui fait déjà carrière pour son propre compte et dont les recherches sont rendues d'un accès facile grâce à un classicisme rassurant.) Il n'empêche que c'est de Robbe-Grillet que s'occupent surtout les spécialistes de la chose littéraire — surtout aux Etats-Unis où l'on fait des thèses sur lui et d'où va venir, aux frais d'une université, un jeune homme chargé d'étudiet sur place son œuvre.
Il est vrai que les Américains sont on ne peut plus sérieux et méthodiques. J'ai reçu la visite d'un jeune professeur de Harvard qui écrit une thèse sur de Gaulle et le R.P.F., Nicolas Whal: il m'a appris qu'un de ses assistants est chargé d'étudier Liberté de l'esprit qu'il possède, lui, en totalité à deux numéros épuisés près: «Mais nous pouvons consulter heureusement la collection complète à l'université de Havard» — ce qui ne laisse pas de m'étonner et me fait rétrospectivement éprouver (en pensant aux conditions dans lesquelles je faisais cette revue!) une certaine satisfaction.

Claude Mauriac, Le rire des pères dans les yeux des enfants, p.98 à 101 - Grasset, 1981

Libération de Paris

Dans La terrasse de Malagar, Claude Mauriac cite Edmond Michelet:
Dachau, 27 août 1944

Edmond Michelet :

Pour montrer à quel point je me suis toujours senti en très pofonde communion avec la pensée du Général à cette époque même, je veux rappeler cet autre trait qui se rapporte aux jours qui ont suivi la libération de Paris. Nous étions bien sûr à Dachau toujours aux mains des S.S. C'était un dimanche, j'avais été convoqué à une heure indue par le Tchèque responsable du bloc 13 des tuberculeux; c'était un bon endroit, le bloc 13 parce que les Allemands, qui craignaient beaucoup les bacilles, n'y entraient pas, et nous avions installé là un petit poste récepteur.
Je me suis donc rendu au bloc 13 et j'ai vu là, devant moi, trois personnages; il y avait le Tchèque, qui se tenait droit comme un piquet, le Yougoslave et le Polonais. J'entends encore le Tchèque qui m'avait reçu deux ans plus tôt avec les réserves que vous savez, me dire d'une voix incroyable: «Michelet, je vous ai convoqué à cette heure parce que je voudrais vous faire part de la plus grande nouvelle reçue depuis que nous sommes ici: Paris est libéré et Paris est intact.»
Parmi mes trois, deux savaient que leur propre capitale avait été anéantie, le Polonais et le Yougoslave, et pourtant, pour eux c'était la plus grande nouvelle: Paris était libéré et intact.
(La Querelle de la fidélité)

Claude Mauriac, La Terrasse de Malagar, p.328 - Grasset, 1977

La tombe de Balzac

Dimanche… août 1946

— S'il vous plaît, monsieur, la tombe de Balzac?
Le gardien du cimetière a froncé les souvcils, sans comprendre; et tout à coup son visage s'est éclairé et il a dit sur un ton d'indulgente supériorité:
— Honoré de Balzac, vous voulez dire? Alors, c'est différent: écoutez…
Le jeune homme, embarrassé par les deux bouquets qu'il tenait — un blanc et un rouge — a remercié d'un signe de tête. Puis il est parti, ses fleurs à la main, dans la verte lumière sous-marine qui est celle du Père-Lachaise en été, et je l'ai suivi de loin à travers les sépultures, seul avec lui sous la voûte des arbres. Le buste de Balzac est apparu entre les croix, je me dissimulai derrière un caveau. Me jeune homme ne s'agenouille pas; il ne paraît point davantage prier: simplement, il dispose ses œillets et ses marguerites sur la pierre, avec autant d'amour, semble-t-il, que Félix de Vandenesse préparant, au bas du perron de Clochegourde, ses bouquets pour Mme de Mortsauf. Il reste ensuite un long moment immobile, les bras croisés, dominant comme Rastignac ce Paris assoupi que recouvrent déjà les ombres du soir. Mais aucun désir de conquête ne doit hanter cette âme que je devine sans ambition.
Lorsqu'il fut parti, je m'approchai à mon tour du tombeau et je vis, en regardant la plaque, qu'il y avait tout juste quatre-vingt-seize ans que Balzac était mort.


Lundi.

Cette tombe bien entretenue et que deux bégonias en pots me parurent décorer de façon permanente, me fit me souvenir d'une lettre que reçut le général de Gaulle à l'époque où il était au Gouvernement. Un correspondant inconnu l'y informait de l'état de délabrement dans lequel se trouvait la sépulture de Balzac. Je communiquai pour éléments de réponse cette lettre à Marcel Bouteron. Il répondit peu de jours après qu'il s'occupait de remédier à cet état de chose et que le Général pouvait être assuré que le tombeau du romancier de la Comédie humaine ne serait plus laissé à l'abandon. Une enquête discrète devait révéler peu après que Marcel Bouteron avait supporté personnellement les frais de la restauration et qu'il s'était soucié d'assurer la continuité de cette surveillance au cas où il viendrait lui-même à disparaître. Aussi bien ces deux bégonias étaient-ils vraiment la signature de l'amour.

Claude Mauriac, Aimer de Gaulle, p.345 - Grasset, 1978
Je ne sais ce qu'il en est aujourd'hui, mais en avril 2010 la concession arrivait à son terme : «Concession en reprise administrative aux fins de sauvegarde, s'adresser à la conservation.»
Il faudrait que j'y repasse.


Une hérédité chargée

Qui, à qui j'expliquais que le fils de François Mauriac avait épousé une petite-nièce de Proust et d'Edmond Rostand, m'avait répondu avec incrédulité: «C'est possible, ces choses-là?»
Lundi 21 mai 1951

Marie-Claude me présente à ses deux grands-mères: la sœur d'Edmond Rostand, Mme Louis Mante-Rostand et la belle-sœur de Marcel Proust, Mme Robert Proust… La première dans un bel hôtel de la rue du Bac avec une vue de jardins dont le silence et la verdure vous transportent très loin de Paris; la seconde dans un appartement sinistre et nu de l'avenue de Messine. Mme Gérard Mante nous rejoint chez sa mère. Nous prenons un verre en face du Fouquet's, puis dînons square Lamartine. Marie-Claude me raccompagne à la maison.

Claude Mauriac, Aimer de Gaulle, p.168 (Grasset, 1978)


Extrait de conversation :
— Tu connais la BD XIII ?
— Euh oui, un peu, de nom…
— Eh bien, c'est un plagiat complet de Ludlum. Quand je l'ai commencée, je n'en revenais pas, cela aurait pu mener à un procès. Enfin, je suppose que Ludlum s'en fiche. Enfin, juste le début, après ça diverge. Un peu comme La bicyclette bleue et Autant en emporte le vent, je crois. Il y avait bien eu un procès?
— Oui. Tu sais ce que c'est, La bicyclette bleue?
— Euh non.
— C'est Malagar. Régine Desforges vit avec Pierre Wiazemsky, tu vois qui c'est?
— Je ne connais qu'Anne.
— C'est son frère, le dessinateur Wiaz.


Une info est sous-entendue dans cette conversation: les enfants Wiazemsky sont les neveux de Claude Mauriac, sa sœur ayant épousé le prince Wiamzemsky, rencontré pendant la guerre. Lorsque Claire le présenta à son père François Mauriac, celui-ci, inquiet, demanda à Henri Troyat, ami intime de la famille, qui était ce prince de pacotille: c'était un "vrai" prince.

Sage précaution

Samedi 27 janvier 1945.

[…] La menace qui pesait sur la vie de mon père et qui la hantait depuis des semaines s'écartait. Inutiles les verrous de sûreté de la porte, et l'ange gardien, si gênant qu'on omettait malgré tout de faire appel à lui. Notre voisin du dessous allait pouvoir enlever la prudente pancarte épinglée sur sa porte et portant, en lettres bien lisibles, ses noms et qualités afin que les assassins ne pussent se tromper d'étage et de victime… Nous savons par la cuisine que ces bruits de représailles en cas de condamnation à mort de Maurras étaient venus jusqu'à lui et qu'il avait jugé bon de prendre cette mesure de précaution.

Claude Mauriac, Aimer de Gaulle, p.125 (Grasset, 1978)

Entre deux maux

Il faut savoir préférer un mauvais journal à pas de journal du tout.

Claude Mauriac, Aimer de Gaulle, p.67 (Grasset, 1978)

Maria Chapdelaine

J'emporte le premier tome du journal de Du Bos avec l'intention de demander le prix d'une "reliure de travail": il part littéralement en lambeaux, j'ai la robe couverte de petits bouts de papier.

(Ma curiosité a été réactivée récemment par une remarque de Claude Mauriac dans La terrasse de Malagar, qui lisait ce journal en citant un autre auteur qui disait qu'il y a toujours dans Paris la nuit quelqu'un en train de lire le journal de Du Bos (souvenir très fautif. Je chercherai le passage exact). Où ai-je relu, là aussi récemment, que Du Bos citait parfois longuement le livre qu'il devait critiquer en lieu et place de l'article qu'il devait écrire, entraîné par son amour des pages qui se défendaient si bien elles-mêmes? Je comprends si bien cette pulsion.)

Je le feuillette dans le RER, ou plutôt j'en lis la première page, car il est impossible de feuilleter un livre dans cet état. Maria Chapdelaine. Du Bos: «…si pour les esprits comme le mien auxquels une certaine naïveté naturelle fait défaut, ce ne sont pas les livres les plus simples qui donnent naissance et presque exclusivement aux préoccupations les plus techniques.»

Maria Chapdelaine lu au collège. Douze ou treize ans. Je me souviens de l'attente, de l'amour pudique, de l'ennui, du vide, de la tempête de neige, de l'angoisse, du chapelet récité, et m'être dit «ça ne marchera pas», parce que ça n'avait pas marché lorsque j'avais essayé pour ma chienne malade.

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Complément le 17 juillet 2014

Très fautif le souvenir :

Vers ces années-là, 1928-1929, mon père aimait raconter que le fils d'un de ses amis — Jean-Pierre Giraoudoux? François Valéry? — disait qu'il lui arrivait, au milieu de la nuit, d'aller chercher un volume de Du Bos pour en savourer quelques pages et pouvoir se dire: «…Dans le monde entier, je suis le seul qui lit, en ce moment, du Du Bos…»

Claude Mauriac, La Terrasse de Malagar, p.210-211

Ce besoin de reconnaissance impossible à étancher

J'aime l'amphibologie du mot "reconnaissance".
Ce matin, tombée sur quelques lignes qui résonnent avec certaine rumination camusienne. (Peut-on résonner avec une rumination? Hum…)
Camp-Long, jeudi 20 août 1959
[…]
Mon Dîner en ville dans toutes les librairies: 12e mille. Une pile de 7e remarquée lors de mon dernier passage a été remplacée (à deux tirages près par autant d'exemplaires du dernier tirage. Comment (et pourquoi?) cacherais-je ma satisfaction? Lu dans le dernier livre de Blanchot:

Les lecteurs sans indulgence risquent dêtre irrités en voyant cette Virginia Woolf qu'ils aiment, si éprise de succès, si heureuse des louanges, si vaine d'être un instant reconnue, si blessée de ne l'être pas. Oui, cela est surprenant, douloureux et presque incompréhensible. Il y a quelque chose d'énigmatique dans ces rapports faussés qui mettent un écrivain d'une telle délicatesse dans une dépendance si grossière. Et chaque fois, à chaque nouveau livre, la comédie, la tragédie est la même…

Toutes proportions gardées, je suis pareil et ne réussis pas à en avoir honte (si je n'ignore point le ridicule apparent, pour des tiers, d'une telle attitude). J'en ai souvent donné ici la raison: c'est parce que nous avons un irrémédiable complexe non seulement d'infériorité mais même d'inexistence…
Et cela me remet en mémoire ces paroles de mon père au sujet de maman:
— Elle m'écrit des lettres si gentilles. […] le vrai est que nous avons tous un complexe d'infériorité, que nous ne pouvons nous croire aimés. […]

Claude Mauriac, La Terrasse de Malagar - le temps immobile 4, p.441-442 (Grasset 1977)

Jacques de Bourbon-Busset

Paris, samedi 15 mai 1976.

Au cours de l'émission de Bernard Pivot, hier soir, Jacques de Bourbon-Busset, en présence de sa femme que nous apercevions derrière lui, a dit ceci qu j'ai été ému d'entendre: «Posséder beaucoup de femmes c'est avoir sous de trompeurs visages et corps différents toujours la même; aimer une femme et une seule, au long de nombreuses années, c'est aller de découverte en découverte. C'est découvrir en une femme, les unes apèrs les autres, toutes les femmes.»

Claude Mauriac, La terrasse de Malagar, p.313 (Grasset, 1977)

L'enfer, ce n'est même pas pour les autres

Claude Mauriac dîne avec son père le 3 novembre 1941.
Dîner avec papa dans le bistrot proche de chez moi, Francis. (Cette petite rue Bernard-Palissy: décor tout préparé pour jouer Molière). Puis je l'emmène au bar de la rue Champollion où il est séduit par l'animalité saine et bon enfant d'un public pittoresque.
— C'est si rare, pour un académicien, cette prise de contact directe avec un monde si différent…
Il a gardé sa rosette de commandeur de la Légion d'honneur, ce qui impressionne ce public habitué à d'autres compagnies.
Mon père dit aussi:
— En écoutant, en observant ces hommes et ces femmes, on mesure le contresens qu'il y aurait à leur appliquer les lois du christianisme. Comment ces enfants seraient-ils responsables? L'Enfer n'est que pour cinquante personnes, dont, hélas, je suis…
Je réponds qu'en raison du peu d'affluence, on renoncera à mettre l'Enfer en marche.
— Oui, dit mon père, Dieu n'allumera pas un si grand brasier pour si peu de monde…

Claude Mauriac, La terrasse de Malagar - Le Temps immobile 4, p.230 (Grasset 1977)
J'ai cité un peu longuement le passage sur l'enfer car je sais que cette idée d'un enfer économiquement non viable en amusera certains, mais ce qui m'a accrochée dans ce passage, c'est le bar de la rue Champollion.
Après tout, le principe du Temps immobile est le montage d'extraits de journaux pour montrer la permanence des thèmes et des motifs à travers les années. Je propose donc ce billet de blog d'octobre 2006 où se maintient toujours le bar de la rue Champollion.
(Et c'est alors que je regrette de ne pas avoir blogué plus tôt, avant même l'existence des blogs: je me souviens avoir ébouillanté au vin chaud ma fille de deux ans dans ce café.)

(«Livre qu'il appartiendra à chaque lecteur de compléter avec ses souvenirs personnels relayés par ses propres lectures», ibid, p.217 (mais je triche un peu, Claude Mauriac parle alors en 1957 d'un autre manuscrit, Les Barricades de Paris.))

Claude Mauriac - Et comme l'espérance est violente

Le tome 21 m'avait convaincue que ce journal était à lire par les élèves cherchant à se documenter sur l'histoire immédiate (enfin, comment appelle-t-on l'histoire du XXe siècle? l'histoire contemporaine? Je n'aime pas cette expression). C'est un journal idéal pour des étudiants en première année de Sciences-Po, par exemple (il est peut-être un peu délicat à manier pour des lycéens, car sa structure décousue jouant sur des rapprochements de situations nécessite d'être déjà familier avec la chronologie générale des événements).
Et puis, naturellement, il s'adresse à ceux qui aiment les journaux pour leur dimension d'histoires secrètes, intimes, sachant qu'ici nous ne sommes jamais loin de la confidence politique (de haute tenue).

Ce tome 3 est plus chronologique et s'attache à deux hommes, ou trois, ou quatre: de Gaulle et Foucault, de Gaulle via Malraux, Foucault et Deleuze.

L'évocation de de Gaulle commence avec les événements de 1958 et les doutes de Mauriac père et fils concernant la légitimité des actes de Gaulle. Cela éveille mes souvenirs de lycée et ce que tentait de nous expliquer notre professeur d'histoire (les doutes en 1958 devant une possible tentation dictatoriale de de Gaulle, doutes qui laissaient sceptiques ou indifférents des lycéens des années 80) prend soudain de l'épaisseur devant l'émotion et le trouble de deux gaullistes de toujours; d'autre part cela fait contrepoint à ma lecture récente de la Théorie du partisan qui analyse (entre autres) l'action et la logique du général Salan.
Au fil du texte, tout cela paraît si récent, et tellement fort dans ses implications et possibles conséquences, qu'il me semble soudain mieux comprendre la gesticulation politique actuelle: en absence d'événements véritablement dramatiques, il faut bien théâtraliser l'absence d'enjeu.
Cette évocation se terminera avec 1968, sachant que la déconvenue, l'amertume ou le ressentiment de Pompidou sont rapportés par Claude Mauriac dans le tome 2 du Temps immobile (Les espaces imaginaires) (Pompidou était un ami de Claude Mauriac depuis l'époque de la Résistance).


Dans la première partie, intitulée "Malraux et de Gaulle", Claude Mauriac interroge Malraux pour tenter d'avoir des témoignages sur les périodes qui échappent à ses propres souvenirs. C'est l'occasion de prendre conscience de l'incongruité de la position de Malraux:
[…] Malraux servit de Gaulle et fut desservi par lui. Il lui apporta beaucoup et n'en reçut rien. Si puissant était, pour «la gauche», le préjugé antigaulliste que l'on s'y étonna de voir Malraux survivre à cette conversion. Tel est son génie (tel celui, enfin reconnu par les hommes de gauche, de de Gaulle) qu'il a gagné, à la fin, n'ayant rien perdu de son prestige s'il n'y a rien ajouté.
[…]
Et d'autant plus que l'on oublie le risque majeur qu'il y avait, au temps où Staline menaçait l'Europe, à être antistalinien. «Le prix sera peut-être le poteau d'exécution», me disait Malraux, le 19 mars 1946…

Claude Mauriac, Et comme l'espérance est violente, p.138-139, (29 mai 1975)
Comme Mauriac interroge Malraux, il s'en suit un échange de manuscrits afin de vérifier que tout ce qui est rapporté par Mauriac convient à Malraux, qu'aucune indiscrétion n'est commise.
Malraux fournit une bonne analyse du Temps immobile, des conditions pour lire Le Temps immobile (une fois encore il est question des témoins: les témoins doivent avoir disparu, condition minimale pour que la dimension littéraire d'un texte puisse être appréciée, apparemment2)):
2 rue d'Estienne-d'Orves, Verrières-le-Buisson,
le 22 février 1974.

Cher Claude Mauriac,
Je vous remercie d'avoir eu l'attention de m'envoyer les épreuves de votre livre.
Vous avez tenté une aventure considérable, dont personne, à la publication du livre, ne sera réellement juge. Même le rapprochement avec vos autres livres me semble vain. Pour que ce Temps immobile devienne ce qu'il est, il faut que le lecteur ne vous connaisse pas, n'ait pas connu François Mauriac; que demeurent seulement, d'une part, un passé dont vous aurez battu les cartes, et d'autre part, la relation avec le temps, de celui qui écrit: je. En face de cette relation, tous les personnages seront unis à l'ancêtre de 1873, séparés cependant de lui par l'optique et par le style. On a maintes fois écrit pour la postérité, mais il s'agit d'autre chose: de s'adresser délibérément à l'avenir. Ce qui était peut-être inévitable lorsque vous preniez le temps pour l'accusé.
[…]

Ibid, p.147
Dans cette première partie, Claude Mauriac tente d'analyser l'esprit de chevalerie qui entourait de Gaulle, ce dévouement inconditionnel (malgré les heures de doute) et cette foi que lui vouait son entourage. Il part du postulat que ce sentiment ou cette sensation sont intransmissibles, resteront incompréhensibles à ceux qui ne les ont pas vécus, et il se désole à plusieurs reprises que sa tentative soit vouée à l'échec. Or il me semble que c'est faux: ce sentiment de chevalerie, c'est l'aura qui entoure la Résistance et c'est bien ainsi que de Gaulle est (était?) présenté en classe, rapproché de Jeanne d'Arc (deux résistants à l'envahisseur), ce qui le nimbait d'un peu de son auréole et de son mystère de sainte (les voix et la prédestination).

Une frustration revient, récurrente: il manque la fin des histoires. Comme il s'agit d'un montage d'entrées de journal, certaines anecdotes commencent sans finir, certains événements, depuis longtemps oubliés, ne sont pas recontextualisés. Il manque désormais des notes de bas de page.

Terminons par une citation de Malraux qui m'enchante:
— Camus demanda au Général: «Comment servir la France?» Et le Général répondit: «Qui écrit bien la langue française sert la France!» (p.162)



La deuxième partie s'organise autour de Michel Foucault. Cette amitié tard venue dans la vie de Claude Mauriac est très émouvante, car Mauriac lui-même ne cesse de s'en étonner, ne cesse de s'étonner, avec une véritable candeur, de mériter un tel ami, d'une telle qualité. Or si je ne sais juger du mérite littéraire de Claude Mauriac (son journal le montre davantage historien, témoin, qu'inventeur de sa langue ou d'un style), quelques pages du Temps immobile suffisent à prouver sa droiture, son honnêteté et son esprit d'observation. C'était un homme de cœur.

Mai 68 avait ébranlé, non pas sa fidélité à de Gaulle, mais sa foi dans le fait que le Général représentait spontanément la France; sa mort libère Claude Mauriac de la fidélité à la ligne d'un régime qu'il ne comprend plus, une ligne qui ne lui paraît plus juste. La magie du journal de Claude Mauriac, c'est d'assister au travail d'un homme qui tente de mettre constamment en adéquation sa vie, ses actes, avec ses convictions; et par chance ou par courage, il y parvient constamment.
Cependant, Claude Mauriac ne s'habitue pas tout à fait à ce miracle et en reste étonné, ce qui donne beaucoup de charme à son écriture.

Cette deuxième partie présente de façon très suivie cette fois l'action de Foucault entre 1971 et 1975 en faveur des Arabes (les comités antiracistes), des prisonniers (le respect de leurs droits fondamentaux) ou contre la peine de mort ou Franco. Il s'en suit une vision des partis gauchistes, de leurs méthodes («Le seul fait de reconnaître, à leurs propres yeux, après coup, leurs erreurs, les en absout, et leur permet de recommencer, en toute bonne conscience, de nouvelles bêtises» (p.368)), dont les Maos, qui paraissent tout à fait fous et incontrôlables («paroxytiques»).

Dans ces premiers pas balbutiants dans l'engagement politique, Claude Mauriac souhaite rester honnête et juste, ce qui n'est pas sans poser quelques difficultés. Comment concilier principe et action, théorie et politique? Comment agir quand on se défie du principe même du pouvoir? (c'est un vieux problème, certes; mais j'aime la fraîcheur avec laquelle il est exposé et ressenti par un homme de soixante ans, qui a vécu la Résistance, a été le secrétaire de de Gaulle et est le fils de François Mauriac, qui a été le témoin de toute une époque, et pour qui, malgré tout, le problème continue à se poser, avec la même nouveauté et la même difficulté. D'autre part, c'est une belle conception du journalisme qui s'exprime, celle qui recherche la vérité, et non le spectaculaire. Enfin, que peut une telle conception mesurée de l'action face au fanatisme et à la désinformation, tels qu'exposés dans Théorie du partisan? ):
Cette amitié, donc, cette communion sans équivalent. Et l'impression, aussi, malgré tant de contradictions, d'être dans ma voie, enfin…
Côté négatif: ces contradictions si nombreuses, dont l'impossibilité de concilier mon amitié pour Israël avec ma collaboration de fait avec les comités Palestine. J'ai été pris très vite dans (le mot, banal, répond à l'exacte réalité) l'engrenage. J'ai fait rire, hier, à la réunion de la rue Marcadet (la Maison verte du pasteur Heidrich) en disant: «Je ne puis vous être d'une petite utilité que dans la mesure où je ne suis pas gauchiste… du moins officiellement.» Cet «officiellement» m'a échappé.
Mais aussi: l'impression désagréable de ne pouvoir isoler et préciser les points d'accord. De devoir accepter par solidarité, ou lâcheté, ou distraction, des formulations qui n'ont point mon adhésion. […] (p.298-299. 19 novembre 1972))


Claude Bourdet arrive donc, très tard, lorsque tout est fini, ce qui est une chance, car, s'il avait été là plus tôt, son goût sympathique de la nuance, de l'équilibre, de la perfection, aurait rendu, dès cette première réunion, toute action pratique impossible. Tandis qu'il énonce les noms, très nombreux, de ceux qui, selon lui, devraient figurer au départ même de notre association, noms difficilement assemblables et qui exigeraient, pour être réunis, l'adjonctions d'autres participants encore, pour qu'un dosage subtil maintienne l'équilibre entre les Eglises, les partis, etc., je dis, à voix basse, à Michel Foucault:
— Nous voyons là comment et pourquoi ces hommes admirables de la Résistance ont manqué le destin politique qui était le leur… (p.369-370. 17 mai 1972))


— Ecoutez, il y a quelque chose d'essentiel qui nous sépare: je suis fondamentalement contre la violence. Vous disiez par exemple, tout à l'heure, que vous ne faisiez pas confiance au pouvoir actuel pour appliquer la peine de mort. Cela m'a fait froid dans le dos…
Approbation accusée de Serge [Livrozet]; discrète de Foucault.
— … Et je vous le dis tout net: moi je ne vous fais pas confiance pour l'appliquer non plus. Et d'autant moins que je suis inconditionnellement et que j'ai toujours été, à une exception près, que je regrette, contre la peine de mort…
Attention marquée de Sartre.
— Même à la Libération j'étais contre la peine de mort. La seule exception, que je ne me pardonne pas, a été Salan.
Silence.
— La vérité est que je suis avec vous parce que vous n'êtes pas au pouvoir, et que je cesserai d'être des vôtres dès que vous serez au pouvoir. Après une déviation gaulliste de vingt-cinq ans, que je ne regrette pas, je me suis découvert, ou retrouvé, avant tout contre le pouvoir, quel qu'il soit. (p.423. 6 décembre 1972)


[Foucault répond] — Je ne me souviens pas. Mais, dans ce cas-là, il vaut mieux choisir l'expression la plus forte. Disons donc qu'il [un C.R.S.] m'a dit: «Je vais te faire avaler tes lunettes…»
Le même humour, de nouveau. Cette gaieté dans la voix. En moi, le même étonnement. J'ai pour habitude de chercher toujours à être le plus vrai possible. Il paraît que, dans l'action politique, ce n'est pas recommandé. (p.433. 21 décembre 1972)


Foucault dit: ne pas minimiser non plus. Ce ne sont pas les mots, mais le sens. Avec cet humour silencieux qu'il y a entre nous et nous rend complices, — tout se passant entre les mots, si bien que répéter les mots trahit plus que ne traduit ce que nous pensons et exprimons vraiment. Les mots:
— Ce qu'il y a d'ennuyeux, avec Claude Mauriac, c'est qu'il s'en tient à la stricte vérité, qu'il n'entend rien à l'utilisation politique des faits…
Non, les mots n'étaient pas tout à fair cela non plus. C'était le même débat que celui de «la bonne vieille sciatique» qu'il me conseillait de ne pas nommer telle, après les coups que j'avais reçus de ce C.R.S., boulevard Bonne-Nouvelle —et qui se révéla n'être point une sciatique, en effet—, si bien que c'était peut-être lui qui avait raison, après tout.
Je l'exaspère (ou plutôt: il feint d'être exaspéré) par mon objectivité systématique à l'égard des flics eux-mêmes. Que le petit gros banalisé me semble plutôt sympathique le met hors de lui (ou plutôt: l'incite à faire semblant de l'être, lui et moi étant au fait des règles de notre jeu). (p.569-570. 22 septembre 1975, retour d'Espagne où un groupe est allé protester contre la mort attendant des opposants à Franco).
Claude Mauriac admire Foucault pour son intelligence et son humour, Michel Foucault respecte Mauriac pour sa droiture et son intégrité. C'est tout à fait évident après que Mauriac a fait lire les épreuves de son livre à Foucault, comme avec Malraux, là encore pour garantir que rien n'est infidèle ou indiscret.

Ajoutons enfin qu'on croise dans ces pages Deleuze (qui tient une place importante aux côtés de Foucault), et de façon fugitive Genet (les pyjamas de Genet et la maison Gallimard), Sartre (la rencontre de Sartre et de Foucault, le respect et presque la tendresse dont Claude Mauriac entoure le personnage de Sartre (ce qui m'a surprise, car Sartre me paraît très décrédibilisé aujourd'hui)), Debray (l'expérience de Debray pour gêner les projets policiers), et des personnages secondaires comme Olivier Duhamel, que je suis très étonnée de retrouver dans ces pages parce que je l'ai eu comme professeur (cet homme en col roulé noir, engagé en 1972?), ou Jean Daniel, dont je comprends mieux au vu de son passé militant l'indignation contre Renaud Camus en 2000.


Je termine par une citation qui n'a rien à voir, mais qui me permet désormais d'aller à Roissy avec curiosité, la plaine désolée ayant acquis une histoire:
Les cèdres de Roissy. Je lui dis que je sais, par ma grand-mère, dont le grand-père était à Wagram, qu'ils sont les derniers vestiges du parc de Law. Cela l'intéresse. Il dit d'un ton rêveur:
— Vous avez connu quelqu'un dont le grand-père était à Wagram… (p.552. 22 septembre 1975)





1 : Les espaces imaginaires. Ne pas en rechercher de recension ici, il fait partie de mes multiples billets en retard.
2 : si l'on en croit une remarque de Compagnon à propos de Proust.

Je sais bien, mais quand même

Une autre fois, il [Michel Foucault] dit :
— Là, Claude Mauriac n'était pas d'accord — et je crois qu'il avait raison, encore que moi…
Sous-entendu : je pensais et je continue de penser différemment.

Claude Mauriac, Et comme l'espérance est violente, p.396 (19 novembre 1972)

Les phrases hors contexte

Oui, tous les «journaux», même les plus exacts, les plus sincères, trahissent. Le fait d'isoler un propos le mue en anecdote, le coupe de son ensemble de paroles tues mais communiquées, de ce rien d'ironie qui met les choses en place. Ce qui était mobile, fluent, rapide, devient immobile, figé, rigide. Des lecteurs futurs souriront, s'amuseront,, se moqueront, feront les esprits forts et les grands cœurs à bon compte, raconteront en simplifiant encore ces mots, ces anecdots un peu scandaleuses et touchantes. Il m'est arrivé bien souvent, pour éviter de tels malentendus, de tels contresens, de renoncer à rapporter ici telle phrase, telle boutade de mon père.

Claude Mauriac, Et comme l'espérance est violente, p.254 (21 août 1965)
Claude Mauriac s'inquiète de ce que ce qu'il rapporte puisse être mal interprété, ou même utilisé à charge.
Pour ma part, mais bien sûr il s'agit de fragments de littérature et non de fragments de vie, j'adore ça. J'adore détourner le sens d'une phrase, lui donner un sens absolu, en la coupant de son contexte.
Ainsi la phrase de sur la révolte citée par Renaud Camus (et que j'ai citée plus bas) intervenait dans le contexte domestique suivant, qui change passablement sa portée:
La canicule sévit toujours. On nous a donné une médiocre chambre sans air conditionné, ouvrant sur une rue latérale au-dessus d'un café d'évidence adoré de la jeunesse gueularde. Impossible de laisser la fenêtre ouverte, impossible de la fermer. À minuit, n'en pouvant plus, je suis tout de même allé me plaindre. On eut l'air presque étonné que je ne l'eusse pas fait plus tôt. Et on m'a donné aussitôt, pour le même prix, cette chambre-ci, qui est plus grande, qui ne donne pas sur la rue aux terrasses de café, et qui, comble du luxe, dispose de l'air conditionné. Comme quoi, Sartre et Benny Levy ont dit vrai: On a raison de se révolter.

Renaud Camus, Parti pris, p.272
Cette phrase solennelle dans ce contexte trivial est drôle, cette phrase hors son contexte suinte désormais l'ennui car elle est devenue un cliché, un mot d'ordre obligatoire (Indignez-vous), cette phrase hors contexte quand on sait de quel contexte elle vient d'être tirée est de nouveau amusante, puisque le mécanisme initial consiste justement à citer cette phrase dans un "mauvais" contexte, en porte-à-faux.

Dieu protège les poulets

Claude Mauriac cite André Frossard :
Cent quarante balles ont été tirées sur le cortège; quatorze projectiles de fusil mitrailleur ont atteint la voiture présidentielle. Personne n'est blessé. A Villacoublay, le général descend de voiture en disant: «Eh bien, messieurs, cette fois, c'était tangent.» Et à Madame de Gaulle: «Yvonne, vous êtes brave.» «J'espère, dit-elle, que les poulets n'ont rien eu.» On mit cet argot tout à fait inhabituel sur le compte de l'émotion. En fait, Madame de Gaulle ne s'inquiétait pas pour les policiers de l'escorte, tous indemnes autour d'elle, mais de deux poulets de basse-cour qu'elle avait logés dans le coffre de la voiture présidentielle. (La France en général, p.221-225)

Claude Mauriac, Et comme l'espérance est violente, p.189

Handicap

Claude Mauriac déjeune avec André Malraux.
Moi-même, je me découvre pour la première fois sans complexe à son égard. Non certes que nous parlions d'égal à égal. Mais je ne me sen plus écrasé. Je n'ai pas la prétention de faire le poids, mais je lui réponds, je l'interromps, cela n'est jamais arrivé, c'est la première fois qu'il y a dialogue entre nous. Je joue le jeu, le jeu de l'intelligence avec le plus intelligent de nos contemporains. J'ai, il est vrai, un avantage: il ne boit pas (plus) d'alcool (il prend des jus de tomate et, à la fin, une orange pressée) et je bénéficie, moi, de ce que m'apporte une excellente demi-bouteille de bordeaux, qu'il a choisie et que l'on a décantée.

Claude Mauriac, Et comme l'espérance est violente, p.148, Grasset, 1976

Malraux, de gauche à droite

Le colonel Berger lui a apporté un surcroît de lumière, sur lequel il [Malraux] a vécu depuis lors, sans l'alimenter, son adhésion au gaullisme ayant eu au contraire pour effet d'en atténuer le rayonnement aux yeux de ceux de l'autre bord — qui avait été, si longtemps et de façon si éclatante, le sien. En ce sens Malraux servit de Gaulle et fut desservi par lui. Il lui apporta beaucoup et n'en reçut rien. Si puissant était, pour «la gauche», le préjugé antigaulliste que l'on s'y étonna de voir Malraux survivre à cette conversion. Tel est son génie (tel celui, enfin reconnu par les hommes de gauche, de de Gaulle) qu'il a gagné, à la fin, n'ayant rien perdu de son prestige s'il n'y a rien ajouté.
[...]
André Malraux est allé au feu du mépris. Le «mépris» facile de ceux qui sont «du bon côté», celui de la gauche, et qui n'assument pas le risque que Malraux a accepté: sembler trahir le peuple pour mieux le servir.

Claude Mauriac, Et comme l'espérance est violente, p.138 (29 mai 1975)

De Gaulle et les enfants

Il [Malraux] parle maintenant pour nous tous :
— Ce qui avait changé, dans les dernières années, c’étaient les relations du Général avec l’enfance. On ne l’imaginait pas racontant Peau d’Âne à Philippe de Gaulle. Les enfants n’existaient pas pour lui. Ni ses enfants. Mais il a découvert ses petits-enfants. La dernière fois où je suis allé à Colombey…
[...]
— …il y avait, sur la fameuse table des patiences, des objets en fil de fer… j’appris qu’il s’agissait de jeux auxquels s’amusaient ses petits-enfants. Madame de Gaulle me dit: «Oui, le Général s’exerce pour battre ses petit-fils…» Il avait découvert les enfants. Et il avait aussi découvert les animaux. Un chat, notamment, nommé Grigris, dont il disait: «Il n’a pas peur de moi!»

Claude Mauriac, Et comme l'espérance est violente, p.84 (23 février 1971) - Grasset, 1976

Le titre de ministre

Il est près de deux heures lorsque Malraux arrive enfin. […] (Tout le monde, à Verrières, l'appelle «le ministre» ou M. le Ministre, selon que l'on est de «la famille» ou que l'on est à son service.) (Et même «Tonton Ministre», me dit Corinne de Vilmorin.)

Claude Mauriac, Et comme l'espérance est violente, p.84 (23 février 1971)

Aragon en 1938

Il me présente à Aragon. Jeune, beau, mais entouré d'un halo démoniaque. Il y a vraiment chez cet homme quelque chose de gênant. On pense à une vipère. Sarcastique, gouailleur, âpre, véhément à la moindre occasion, comme un homme à bout de nerfs. Il éclate lorsque je lui dis qu'en ce qui concerne l'Autriche, il est un peu tard pour s'enthousiasmer:
— Mais il y a d'autres pays à sauver qui peuvent encore être sauvés…

Ses plaisanteries vous serrent le cœur. Il y a de l'inhumain dans ses moindres propos.

[…]

Aragon me fait peur: il a un visage de prédestiné — mais un double visage. Janus qui semble fait pour deux destins: celui du bourreau (avec quelle froideur il enverrait au poteau ses ennemis, ses anciens amis) et celui du condamné, qui lèvera un jour, vers le peloton, son masque pâle qu'un rictus satanique éclairera.

Claude Mauriac, Les Espaces imaginaires, p.14-15 (4 avril 1938)
(Finalement, c'est la description d'un fanatique.)

Le figuier et le bouleau

Ce dont je ne parle jamais ici: de l'attention passionnée avec laquelle je regarde grandir le figuier que j'ai ramené, il y a quelques années, de Malagar (un rejet arraché devant la maison «de l'homme d'affaire»). Ou le bouleau, pris il y a neuf ans dans la forêt de Rambouillet, si petit alors, qu'une branche de groseiller lui servait de tuteur. Elle a pris racine et se trouve toujours là, minuscule au pied de l'arbre devenu si grand qu'il s'élève haut par-dessus le mur qui sépare le jardin du verger.

Claude Mauriac, ''Les Espaces imaginaires'', p.469 (6 décembre 1973)

L'ennui du bonheur

Il [François Mauriac] nous a fait un peu de peine, écrivant de sa main à la fin de sa chronique que j'avais tapée, et nous le découvrons en lisant le Figaro littéraire:

Cette T.V. qui donne du prix, lorsqu'elle se tait enfin, au silence coupé de vagues propos. Il existe comme un charme de l'ennui que nous avions oublié…

Or, ce soir de grève, nous avions parlé littérature et sans trop nous forcer. Mais à y réfléchir, il a raison: s'il s'ennuie, je m'ennuie aussi, il nous faut faire des efforts pour parler. L'ennui, alors que nous avons le bonheur d'être ensemble!

Claude Mauriac, Les Espaces imaginaires, p.462 (13 avril 1963)
Je crois qu'ici, il faut comprendre "ennui" par "ralentissement".

Au seuil de la vieillesse, jeune encore

Ces jours-ci, déjà, j'avais deviné la détresse de maman qui ne m'en avait rien montré. Je la voyais qui se fatiguait avec une sorte de fougue volontaire, comme pour oublier, se donnant corps et âme à ces humbles travaux ménagers. Mais, elle se savait au seuil de la vieillesse, jeune encore et belle, mais pour qui? Et pour quoi, pour qui tant de tendresse au cœur, et une telle soif d'amour?

Claude Mauriac, Les Espaces imaginaires, p.463 (19 août 1940)

Jane Fonda

Paris, vendredi 29 novembre 1963

[…]

Je demande à Georges [Pompidou]: «Qui est cette demoiselle Fonda à côté de qui je suis placé?» Et il me répond, non sans orgueil:

— Mais c'est Jane Fonda…

Une jeune comédienne américaine dont on parle beaucoup, en ce moment, et dont la beauté est célèbre. Je ne l'ai encore jamais vue, même en photographie et la voici qui arrive la dernière, coquette, pépiante et charmeuse, tutoyant Georges, qui, au cours de la soirée lui fera des frais aussi souvent qu'il le pourra, heureux, flatté, goûtant une des vraies récompenses de sa réussite.

Claude Mauriac, Les espaces imaginaires, p.254

Sentiments vichystes

J'enchaîne Les espaces imaginaires [1] à la suite de Kråkmo. Curieusement les deux livres semblent se répondre:

Dans mon idée, qui date de mon enfance et vient sans doute de ma famille — mais je crois que cette façon de juger était naguère encore très dominante —, la valeur morale d'un homme ou d'une femme était très indépendante de ses opinions politiques. Le cas commence à se compliquer avec les nazis, évidemment, dont il est difficile de concevoir qu'ils puissent être des figures morales bien estimables. Mais, pour les collaborateurs vichystes, le jugement éthique ne baissait pas d'emblée les bras. Certes, ils s'étaient trompés politiquement, mais ils pouvaient parfaitement avoir été, ce nonobstant, des individus moralement irréprochables, honnêtes, désintéressés, qui avaient fait ce qu'ils avaient cru devoir faire, ne serait-ce que pour essayer de limiter autant que possible les dégâts pour leurs compatriotes et pour leur patrie. Pareil distinguo est évidemment difficile à tenir, et je n'y songe pas, pour des miliciens, pour des pro-Allemands convaincus ou pour des engagés volontaires de la Waffen SS. Mais pour un directeur de la Bibliothèque nationale?

Pour tourner les choses autrement : Faÿ a-t-il été abject, aux yeux du Monde, parce qu'il a été pétainiste et vichyste, ou bien parce qu'il a été un pétainiste ou un vichyste abject?

Renaud Camus, Kråkmo p.570 (27 décembre 2010)

À ces interrogations correspondent les premières pages des Espaces imaginaires, qui commencent par une évocation de Gaston Bergery:

Paris, 24, quai de Béthune, dimanche 5 juillet 1953.
Dîner chez les Bergery. [...]
On le sent amer, ne se consolant pas d'avoir mal joué, mais se solidarisant avec son échec, l'assumant, transformant son humiliation en orgueil et disant un peu plus souvent qu'il ne faudrait:
— Moi qui suis vichyste...
Présent inattendu. Mais le temps s'est peut-être arrêté pour lui à l'époque où il pouvait encore agir sur le destin des autres et sur le sien propre. Du reste toujours charmant, ou plutôt séduisant, de la même façon énigmatique qui avait autrefois tant de prestige sur moi.
[...]
Tandis qu'il parle, plaidant sans en avoir l'air (ce qui fait qu'il en a justement l'air) pour lui-même, je le revois, entre deux gendarmes, devant ses juges, le jour où j'allai témoigner pour lui... [...]
Il dit aussi :
— [...] Les Français ne veulent plus rien que leur petit bonheur quotidien: l'apéro, la course cycliste, tromper leur femme, tout ce qui fait pour eux le bonheur, quoi!
A ces paroles, en succèdent d'autres ou réapparaît le bout de l'oreille du petit loup égaré qu'il fut sous l'occupation. La politique de Vichy n'est plus cette fois-ci glorifiée par lui de façon artificielle, pour l'honneur, mais défendue fanatiquement en vertu d'une adhésion intérieure. Et lorsque je dis: politique de Vichy, j'entends: politique des vichystes de sa race, et sans doute même: la sienne seule. J'écoute peu, alors. Ses partis pris m'agacent dans la mesure où ils heurtent les miens.

Claude Mauriac, Les espaces imaginaires, pp.9-11

Dans les pages suivantes, Gaston Bergery est évoqué à différentes dates tel qu'il apparaît dans le journal tenu par Claude Mauriac: les 4 et 5 avril, 7 juin 1938 sont racontés des conseils de rédaction du journal La Flèche, le 29 août 1938 le journal de Claude Mauriac reprend quelques lignes d'un article de Bergery:

Dans le même numéro où ma signature voisine avec celle de Charles Rappoport, ces lignes de Bergery qui m'éclairent sur moi-même: «La France se doit de construire sa forme nouvelle (...) en évitant les erreurs, donc les souffrances du système russe: la destruction des élites. Pour cela il lui faut un prolétariat décatéchisé, mais aussi une bourgeoisie révolutionnaire capable de renoncer à ses privilèges, c'est-à-dire pour participer à la construction de l'Etat sans classe...»
Ibid., p.22

Entretemps apparaissent d'autres figurent à différentes dates, dont Aragon ou Marie-Laure de Noailles, et même quelques extraits de Vita Sackville-West et de Nigel Nicholson, à propos de Violet Trefusis.

Gaston Bergery apparaît encore, 11 octobre 1940, 3 décembre 1940; il écrit le discours de Pétain, il lui propose de créer un parti, il s'oppose violemment à Laval... Le 12 octobre 1941 il défend sa position lors d'une discussion à laquelle participe Claude Mauriac. (La conclusion de Claude Mauriac sur les qualités nécessaires à l'homme politique est inattendue et remarquable, surtout à cette date si peu avancée dans la guerre):

Avenue Gourgaud, dimanche 12 octobre 1941.
[...]
— La France vit en paix alors que toutes les jeunesses d'Europe se font tuer. La France vit heureuse alors que toutes les villes d'Europe sont bombardées. Et pourtant les Français se plaignent... Or je vous le dis: lorsque commencera la bataille d'Afrique nos colonies seront attaquées par les Anglo-Saxons. Nous devrons alors les défendre. Ce sera la guerre. Je regardais hier soir ce beau Paris préservé et je pensais aux bombardements possibles, probables. Hitler songerait, paraît-il, à nous proposer la paix après la guerre de Russie. Notre intérêt serait d'accepter... Mais il y a ceci de terrible, c'est que les Français ont oublié leur défaite, c'est qu'ils se méfient de l'Allemagne et qu'ils la haïssent, si bien que le traité de paix le plus avantageux, le plus généreux, le plus inattendu, le moins mérité, leur paraîtra encore odieux et injuste...
Je pense par-devers moi que là est la cause éternelle de l'échec de toutes les tentatives de paix: les pays vaincus ne songent qu'à la revanche. Bergery soudain parle fort, sur un ton animé, un peu rageur:
— Quel que soit le traité qui nous sera imposé, il ne sera pas plus terrible que celui que nous avons dicté en 1918. Charger un pays d'une dette qu'il est économiquement incapable de jamais éteindre, c'est refuser à ce pays le droit de vivre. N'oublions jamais que nous avons refusé à l'Allemagne le droit de vivre...
On sentait que Bergery avait longuement examiné les données du problème. Qu'il avait pesé le pour et le contre de chacune des politiques. Que la cause du général de Gaulle, très particulièrement, l'avait sollicité. Aucun argument d'ordre sentimental n'avait compté pour lui. Il avait seulement dénombré les raisons qui motivaient l'une et l'autre politique.Très clairement, il nous exposait les arguments qui justifiaient une politique de sécession. En définitive, la balance de la saine logique lui avait semblé pencher de l'autre côté. Aussi de l'autre côté, s'était-il engagé sans passion, mais avec assurance. L'excessive intelligence de cet homme l'empêcha seule d'être un grand politique. Trop critique, trop raisonnable pour agir à l'heure qu'il faut avec la passion, le romantisme, l'imagination et l'illogique audace qui sont nécessaires à la réussite.
Ibid. p.39

On apprend deux pages plus loin, par l'entrée du journal datée du 30 mai 1974, que Gaston Bergery est mort, et que ce début était un hommage:

Paris, jeudi 30 mai 1974.
Après une disparition, un effacement, un oubli, de plusieurs années, Gaston Bergery est mort, il y a quelques mois, sans que j'en sois ému — ce n'était plus lui, ce n'était plus moi —, sans même, et j'en éprouve du remords, que j'écrive à Bettina. Quelques lignes dans les journaux, alors qu'il eut, pour tant d'entre nous, une telle importance. Je lui devais l'hommage de cette ouverture du Temps immobile 2, où la politique tiendra une certaine place, et dont commence, maintenant, le premier mouvement.
Ibid., pp.41-42

Autre hommage, de François Mauriac cette fois, à Philippe Henriot en 1969, introduites par les observations stupéfaites et indignées de son fils en 1944:

Vémars, dimanche 23 avril 1944.
... Le nouveau porte-parole de Vichy, Philippe Henriot, à la voix et au talent de comédien «révolutionne la France», aurait dit le Maréchal. En fait, son éloquence a retourné, en quelques mois, une partie de l'opinion et les hommes de la Résistance peuvent voir en lui, à juste titre, le plus efficace de leurs adversaires. Que l'on puisse se laisser prendre aux trucs de ce faiseur révolte. Mon père, qui ne peut, malgré tout, s'empêcher lui aussi, d'écouter aux heures d'émission cet éditorial exaspérant, mais pourtant captivant, en réfute à mesure les arguments, comme s'il lui importait de se convaincre lui-même. Et c'est le triomphe de Vichy, dont nul ne prenait jamais les informations, que non seulement un homme comme François Mauriac en soit venu à les suivre, mais encore qu'il lui arrirve de couper, à cet effet, la radio anglaise lorsque les heures d'émission coïncident.
Naturellement X est devenue une adepte fervente de Philippe Henriot. Tout la prédisposait à cette adhésion. Le fait est plus étonnant lorsqu'il s'agit d'un résistant (...). Mon père assure que le ver était simplement dans le fruit et qu'aucun véritable partisan de de Gaulle ne peut être pipé par les tours de ce charlatan.

François Mauriac:

Bloc-notes, lundi 25 août 1969.
... Je lis aussi les allocutions à la radio de Philippe Henriot en trois fascicules qui durent être publiés peu après sa mort. Lui, il avait gardé la foi, et il la communiquait, de cette voix chaude que j'entends encore. Il avait beau jeu contre Bénazet, le porte-parole d'Alger. Je me rappelle cet émissaire de Londres qui nous interrogeait dans un bureau des Sciences politiques, toutes portes ouvertes, et où chacun constatait le mal que faisait Philippe Henriot.
Son exécution en pleine nuit dans sa chambre, et, je crois, en présence de sa femme, fut atroce. Ce député de Bordeaux n'était certes pas un traître ni un malin qui cherchait son avantage. Il savait bien qu'il se sacrifiait. Mais alors, qui était-il? Un homme de droite pour qui le Front populaire représentait le mal absolu et qui ne doutait pas que l'écrasement de Staline de l'Allemagne s'accomplirait au profit du seul Staline et que de Gaulle travaillait follement pour lui (...).
Peu avant la guerre, j'avais déjeuné avec Philippe Henriot chez mon frère, à Saint-Symphorien. Rien n'annonçait en lui un destin tragique. Il semblait moins s'intéresser à la politique qu'aux papillons... Je me demande si dans la génération présente il en est quelques-uns encore pour se souvenir de ce martyr d'une mauvaise cause, déjà perdue quand il se battait pour elle, de cet honnête homme fourvoyé.


Mardi 7 octobre 1967.
... Ceux qui ont souffert et sont remontés de l'abîme n'ont pas la mémoire courte. Les quelques lignes, à mon insu trop indulgentes, que j'ai consacrées ici à Philippe Henriot m'ont valu une lettre indignée d'un rescapé des camps et qui a vu périr toute sa famille. Qu'aurais-je pu répondre? Aussi me suis-je tu. Un nouveau procès Pétain? Quelle folie que de le souhaiter!

Claude Mauriac, Les espaces imaginaires, pp.71-72

Ce qui m'étonne finalement le plus aujourd'hui dans ceux si prompts à se récrier, à vous traiter de réactionnaire ou de pétainiste, c'est qu'ils paraissent si sûrs de ce qu'ils auraient été et sont eux-mêmes.
Comment savoir ce que nous aurions été, ce que nous sommes, ce que nous serions, face à des choix politiques engageant véritablement nos vies, et non plus simplement nos convictions et notre confort?

Notes

[1] Il s'agit du tome II du Temps immobile, vaste montage (dix tomes) que Claude Mauriac commença en 1970 à partir du journal qu'il avait tenu toute sa vie.

Citer, acte d'admiration

Du Bos, critique, arrive par ferveur et enthousiasme à la négation de toute critique, l’exaltation, l’admiration ne trouvant à s’exprimer que par la citation textuelle, continuée de page en page — cinq, dix pages à la suite — comme si aucun commentaire ne pouvait donner une «approximation» de ce qu’il préfère alors reproduire.

Claude Mauriac, Le Temps immobile, p.469 (16 août 1964)

La vérité de soi

S'il [Francis Ponge] est venu au communisme, c'est par le syndicalisme, non par la maison de la culture (où il ne mit presque jamais les pieds):

— Je me suis aperçu que seuls les communistes étaient efficaces lorsqu'il s'agissait d'obtenir sur des points précis l'amélioration des conditions de travail. Obtenir, par exemple, que les secrétaires n'aient pas obligatoirement tant de feuilles dactylographiées à faire (car on en était encore là!); qu'un statut soit donné aux cadres (car on pouvait nous renvoyer d'un jour à l'autre!). Lorsque j'eus fondé ce syndicats des cadres, nous fûmes presque tout de suite 250. Puis vint la Résistance… Ce n’était pas le moment de s’en aller, à cause du danger. J’ai toujours eu tendance à me forcer à faire ce qui m’était le plus difficile. C’est mon vieux côté protestant… C’était dur, dès avant la guerre, de militer au P.C., mais cela me paraissait mériter des sacrifices… Dans la Résistance ce fut plus dur encore, mais différemment. Remarquez qu’on ne me demanda jamais alors, au Parti, de faire des poèmes patriotiques… Veuillez m’excuser de la comparaison : mais quoi ! toutes proportions gardées, on ne demande pas à un Cézanne, qui peint des pommes ou des coquillages, de faire du Detaille ou Meissonier, et on a raison…

Ce fut après la Libération, ajoute-t-il, que l’atmosphère devint pour lui et pour des milliers d’autres, intellectuels ou ouvriers, irrespirable :

— On peut plier sa nature, l’obliger à la discipline, mais pas toute une vie. Il y a un moment où ce qui était sacrifice pour une cause devient trahison pure et simple. «Bien sûr, X… est un mauvais peintre… Mais la grève des mineurs… Mais la guerre d’Indochine, nous font un devoir, etc.» On cède une fois de plus, jusqu’au moment où l’on n’en peut plus de toujours aller à contre-courant de ce que l’on sent, de ce que l’on sait, de ce que l’on croit. Il vient un moment où quelques recoupements apportent la preuve que ce n’est pas dans tel cas particulier (celui qui nous a d’abord frappé) mais dans tous les domaines, que la politique dite de la fin et des moyens est une erreur, se trompe et trompe… De proche en proche, c’est le système entier que j’ai condamné. J’ai prévenu Hervé qu’il en viendrait à siéger dans un Tribunal révolutionnaire et à réclamer des têtes. Façon comme une autre de s’exprimer. Mais pas la mienne. Je tiens à rester honnête, vous me comprenez. J’ai un métier qui me suffit. Comment croire ceux qui prétendent me l’apprendre, et en en bafouant les règles fondamentales ?

Francis Ponge cité par Claude Mauriac dans Le Temps immobile, p.424 (22 décembre 1952)

La vitesse du génie

En fait, à cette minute, dans ce petit restaurant, il se passe vraiment quelque chose d'important. Et quelle leçon que celle de Léger! Recourant à un exemple familier proposé par sa Normandie, il s'écrie:

— Notre époque a de plus en plus tendance à oublier que tout ce qui se fait de vrai et de durable marche à la vitesse d'une vache. Oui, c'est bien à 3 kilomètres à l'heure que se construit un beau tableau, un grand livre, n'importe quoi d'authentique et de neuf. Et rien ne sert de vouloir forcer la sagesse de ce train: la viande serait mauvaise et le lait tourné. Chez moi, les chiens sont dressés à pousser du museau les bêtes du troupeau, mais sans mordre, surtout, sans mordre jamais!

Les 3 kilomètres à l'heure des génisses ou la vitesse du génie...

Fernand Léger cité par Claude Mauriac dans Le Temps immobile, p.418 (août 1946)

Origine du titre "Le Temps immobile"

>Paris, jeudi 1er mai 1969 >Cet article sur Présent passé... d'Eugène Ionesco a depuis été repris pp. 205-207 de la réédition de l'''Allitérature contemporaine'' dont je viens de signer le service de presse. J'y lis ceci qui montre à quel point et avec quelle continuité le même thème me hante: >''Aussi bien, n'est-ce pas la politique qui nous a le plus intéressé dans cette recherche passionnée et désespérée du temps perdu. De l'ouvrage analogue que je souhaite composer un jour, comme un film, en montant des fragments de journal, éloignés les uns des autres dans la durée mais proches par leur thèmes, il n'existe que la matière première et le titre — qui pourrait être celui de ce livre-ci d'Eugène Ionesco: ''le Temps immobile''. (Mais j'ai publié deux autres œuvres qui pourraient, elles aussi, s'intituler ''le Temps immobile'': l'une, romanesque, ''le Dialogue intérieur'', l'autre, critique, ''De la littérature à l'alittérature''.)'' >Claude Mauriac, ''Le Temps immobile'', p.408 Pour mémoire, la première édition de l'Allitérature contemporaine date de 1958.

Début du Temps immobile (?)

Paris, jeudi 24 octobre 1968

…Ainsi me suis-je trompé en écrivant il y a quelques jours, à propos de Présent passé, passé présent d'Eugène Ionesco, que "plus nous vieillissons, plus notre enfance nous redevient présente…" . Je parlais de l'enfance, il est vrai, et je n'étais plus un enfant en 1930.

Cet article, paru dans Le Figaro du 14 octobre 1968, doit être évoqué ici pour une autre raison encore. C'est en l'écrivant (après avoir lu Ionesco) que mon ancien projet de composer le Temps immobile s'est de nouveau imposé à moi et de façon telle que j'en ai vraiment commencé la réalisation. J'espère, cette fois, non le mener à son terme (il s'agit d'une entreprise interminable) mais le conduire assez loin si le temps n'en est laissé.

Et voici que je mesure ma chance: j'ai noté, moi, sinon tout, du moins beaucoup de ce que, de jour en jour, a perdu Eugène Ionesco, et depuis tellement longtemps que je dispose de matériaux si considérables qu'ils m'écrasent. Moins long de la moitié, mon Journal serait moitié plus utilisable.

Claude Mauriac, Le Temps immobile, p.407

Vivre malgré tout

Mais si le désespoir nous empêchait d'espérer, comment trouverions-nous la force de vivre?

Claude Mauriac, Le Temps immobile, p.415, 17 mars 1945

Souvenirs de famille

Claude Mauriac a épousé la petite-fille de Robert Proust, frère de Marcel. Celle qu'il appelle Mamy dans ce passage est donc Mme Robert Proust.
Tandis que je la conduis chez son médecin, le docteur Karl Jonard, rue Greuze, elle me parle de Marcel Proust:
— La mère de Marcel et de Robert n'était pas facile, vous savez. Volontaire, oui, et masculine. Suzy est un peu comme cela, pour le meilleur: raisonnant comme un homme, parlant politique ou conduisant sa voiture aussi bien qu'un homme. C'était de Mme Proust que venait cette originalité… Mon beau-père me racontait qu'elle avait l'habitude de déjeuner à quatre heures quand elle faisait ses courses. Ce qui ne plaisait guère à son cocher. «Eh! bien, mon ami, allez donc déjeuner!» lui disait-elle. Et elle l'attendait dans la voiture devant le bistrot. Des originaux, je vous dis. J'ai vu Marcel au lit avec des gants. Le professeur Adrien Proust, lui était le sérieux, la mesure, le normal même. Il avait voulu d'abord être prêtre, figurez-vous, et il avait fait sa théologie. Montrant ses mains, qu'il avait très belles, il avait coutume de dire que c'étaient des mains d'archevêque. Tant qu'il vécut, Marcel mena une vie à peu près normale.

Je songe que s'il y avait eu l'abbé Adrien Proust, nous eussions été privés de Marcel Proust. Et je dis, répondant aux derniers mots de Mamy:
— Mais enfin, il était malade!
— Il avait de l'asthme, bien sûr. Mais l'asthme n'a jamais empêché personne de vivre. Je sais de quoi je parle: quatre personnes de mon entourage le plus proche dont mon frère furent asthmatiques. Le professeur Adrien Proust fit en sorte que Marcel fasse son "volontariat". Il y tenait absolument. De même exigea-t-il que son fils se levât pour les repas. Ce fut un malheur pour Marcel de perdre son père avant sa mère. Je me souviens de la première fois que Robert et moi allâmes prendre un repas chez ma belle-mère, après la mort de mon beau-père, elle était derrière la porte pour nous empêcher de sonner afin de ne pas réveiller Marcel qui dormait — lequel Marcel ne prit plus jamais la peine, depuis lors, de se lever pour manger…

J'écoute avidement, conduisant avec le plus de lenteur possible, me réjouissant pour une fois des encombrements, prenant par le plus long.
— Lorsque ma belle-mère tomba malade — de ce mal qui devait l'emporter — Robert tint à venir habiter près d'elle, rue de Courcelles. Je me dis aussitôt que cela allait faire du vilain avec Marcel. Je ne me trompais pas. Dès le lendemain de notre installation, nous trouvâmes, au réveil, les premiers petits papiers de Marcel: «Robert, tu as fumé un cigare et l'odeur est pavenue jusqu'à ma chambre… Marthe a heurté le lavabo en faisant sa toilette, ce qui m'a réveillé, etc.»
— Saviez-vous, au moins, vous rendiez-vous compte qu'il écrivait (ou qu'il allait écrire) une œuvre si importante?
— Robert a toujours eu confiance en son frère. Son père aussi, qui disait que «Marcel serait un jour de l'Académie». Ce qui ne l'empêchait pas de se désoler — et ma belle-mère également — de la vie déplorable qu'il menait. Déplorable quant à l'hygiène. Mais mon beau-père était assez fier des belles relations de son fils. En dehors des repas organisés par Marcel, les Adrien Proust faisaient surtout des dîners d'hommes — sans doute en raison de ce caratère masculin de ma belle-mère dont je vous parlais.

Mamy raconta ensuite que, pendant la Grande Guerre, Marcel craignait d'être mobilisé. Et comme je disais, une fois encore: «Mais il était malade!»
— Il est vrai qu'on se demande comment ce pauvre Marcel aurait fait, avec son habitude de mettre ses chandails au chaud dans le four. Et sa terrible exigence qui lui faisait enfermer ses domestiques, lesquels devaient être aussi silencieux que s'ils n'étaient pas là mais accourir au premier coup de sonnette. Il prétendait toujours qu'on avait laissé une fenêtre ouverte au bout de l'appartement. Exigeait et (là est le miracle) obtenait de ses voisins le plus complet silence. Boulevard Haussmann, il était arrivé à ce que son voisin, qui était dentiste, ne fît pas le moindre bruit, renonçât le matin à faire faire son ménage, etc. Tout aurait peut-être changé s'il s'était marié…
— Ces projets de mariage ne furent jamais très sérieux…
— Détrompez-vous… Il y en eut plusieurs, dont un avec une dame (que je ne vous nommerai pas) qui épousa par la suite un autre écrivain… Robert décida un jour d'aller à Cabourg voir son frère et «profiter un peu de lui». Il en revint exténué après deux jours: il lui avait fallu rester à parler toutes les nuits, jusqu'à sept heures du matin. Le mariage aurait-il changé cela? Si on respectait ses manies, il n'était pas si difficile. Têtu, pourtant mon mari disait toujours non, mais on arrivait à le faire revenir sur ses décisions. Marcel disait toujours oui, mais n'en faisait jamais qu'à sa tête. «Mais oui, chère Marthe, me disait-il, la barbe ne me va pas. Je vais la faire couper. » Mais il ne tenait pas sa promesse.
— La barbe… ?
— Oui, il l'a portée à plusieurs reprises… Si tout cela vous intéresse, je verrai à rassembler d'autres souvenirs…
Si tout cela m'intéresse…

Claude Mauriac, Le Temps immobile t.1, p.349-352 (20 décembre 1952)
On dirait que Proust a vécu la vie de la tante Léonie .

Cabourg Grand Hôtel

Le lendemain matin, je reconnus ce "soleil venant de derrière l'hôtel, découvrant devant moi les grèves illuminées, jusqu'aux premiers contreforts de la mer". Nous voulûmes visiter (au quatrième étage, se souvenait Suzy) ce qui restait de la chambre occupée par Marcel Proust. Mais le directeur (ou celui qui le remplaçait) n'avait, semblait-il, jamais entendu prononcer ce nom-là. C'est d'un air plein de commisération qu'il regardait cette dame si mécontente de ne pouvoir être renseignée, plus de quarante ans après, sur la chambre qu'habitait, paraît-il, son oncle.

Claude Mauriac, Le Temps immobile p.362 (10 août 1953)

Une mobylette pour un curé

François Mauriac vient d'obtenir le prix Nobel.
— Je venais à peine d'apprendre que j'étais couronné, que les demandes d'argent affluèrent, émanant toutes de prêtres ou de religieuses. (Je sais bien qu'ils ne réclament pas pour eux…) Les plus modestes sont des curés qui me demandent un vélomoteur… Mais le vélomoteur n'est pas du tout la forme de charité vers laquelle je me sens incliné.

Claude Mauriac, Le Temps immobile, p.347 (20 novembre 1952)

Les Anciens et les Modernes

Claude Mauriac cite Le Paysan parvenu de Marivaux :
Quoi qu'il en soit, la conversation entre un vieil officier cultivé et un jeune auteur, telle que nous la fait entendre Marivaux dans cette voiture qui va à Versailles, pourrait se produire, aujourd'hui, encore, entre deux intellectuels d'âges et de formations différents, l'un tenant pour les auteurs rassurants dont il a l'habitude, l'autre pour les recherches nouvelles:

— En vérité, Monsieur, reprit le militaire, je ne sais que vous en dire, je ne suis guère en état d'en juger, ce n'est pas un livre fait pour moi, je suis trop vieux.
— Comment, trop vieux ! reprit le jeune homme.
— Oui, dit l'autre, je crois que dans une grande jeunesse on peut avoir du plaisir à le lire. (…) D'ailleurs je n'ai point vu le dessein de votre livre, je ne sais à quoi il tend, ni quel en est le but. On dirait que vous ne vous êtes pas donné la peine de chercher les idées, mais que vous avez pris seulement toutes les imaginations qui vous sont venues, ce qui est différent: dans le premier cas, on travaille, on rejette, on choisit; dans le second, on prend ce qui se présente, quelque étrange qu'il soit, et il se présente toujours quelque chose; car je pense que l'esprit fournit toujours bien ou mal.


Dernière phrase où apparaît virtuellement la découverte par Diderot, par Dujardin puis par Joyce, du monologue intérieur…

Claude Mauriac, Le Temps immobile, p.184-185 (19 juin 1970)
C'est étrange, j'aurais plutôt pensé l'inverse : qu'il faut avoir beaucoup lu pour être capable de chercher et apprécier la nouveauté, et que la "grande jeunesse" préfère les récits classiques, structurés. Elle s'impatiente dès qu'elle ne comprend pas, dès qu'elle est mise en difficulté. Il lui manque la patience de la lecture confiante.

Le cycle de nos inventions

Paris, mardi 9 mai 1972

Cette unité du Temps immobile, dont j'avais tendance à m'émerveiller, est pauvreté, non richesse. Je le pressentais depuis longtemps, et en ai eu, hier soir, la confirmation en lisant La Dernière Heure de Jean Guitton. Cela a toujours été un sujet de réflexion pour lui (comme pour moi), écrit-il, que cette identité du moi avec lui-même.

Le nombre de chromosomes est limité, je veux dire que ce que nous pouvons dire de neuf, de personnel, est plus réduit que nous le croyons. Le cercle ou le cycle de nos inventions est étroit. Les conversations que j'ai écoutées pendant quatre ans roulaient autour des mêmes thèmes, chacun y faisait sa petite pirouette, racontait ses mêmes anecdotes toujours pareilles (Œuvres complètes, III, p.503).

Anecdote, «chose inédite», (étymologie grecque): indéfiniment à redire. Le Journal que j'écris depuis trente ans roule autour des mêmes thèmes. C'est pourquoi le montage du Temps immobile est si facile.
Quant à ma relative inintelligence, elles s'accompagne d'un manque de méthode, qui lui est sans doute lié. Depuis le temps, j'aurais dû apprendre à penser, au sens donné par Sartre à cette expression, dans ce passage de Situations III, où, à propos d'un «triste exemple d'analphabétisation politique», il écrit:

Mais parler de Nietzsche et de Carlyle à propos de Cohn-Bendit, c'est prouver non seulement qu'on n'est pas cultivé mais qu'on n'a jamais appris à penser. (p.179)

D'où mon admiration (et mes inhibitions) lorsque j'écoute parler Michel Foucault ou Gilles Deleuze, à plus forte raison, Gilles Deleuze et Michel Foucault.


Paris, vendredi 26 mai 1972

Ecrivant ma dernière préface (non signée) pour Maurice Dumoncel (Taillandier), je calcule qu'elle est, à quelques unités près, la soixante-dixième. Ainsi vais-je, après tant d'années, retrouver une certaine liberté (mais qui va me coûter cher et nous devrions être plus inquiets que nous le sommes quant à notre budget...) Écrivant donc cet ultime avant-propos, sur Une Vie, je trouve, dans la Vie de Maupassant dédicacée à mon père par Paul Morand en 1942, cet extrait d'une lettre de Jacques-Émile Blanche au sujet de sa première rencontre avec Guy de Maupassant, chez la comtesse de Potocka:

Quand je fis la connaissance de Maupassant, m'écrivait-il cet hiver de sa propriété d'Offranville, il avait le type sous-off, portait le col rabattu à l' amant d'Amanda. En été, très canotier d'Argenteuil. Il ressemblait comme un frère au baron Barbier, l'homme debout tête penchée sur la table du Déjeuner de Renoir... Il parlait peu, sans ce qu'on appelle esprit, physionomie grave, inquiète, semblait-il, un convive "terne" selon Mme Aubernon, chez qui je ne l'ai jamais rencontré (une exception à cette époque). Ses amours, ses débats avec l'aimée (Marie Kann) et les autres, le rendaient presque muet, comme en état d'hypnose. Chez Madeleine Lemaire, j'ai souvenir d'une soirée de têtes ou costumes de papier. J'étais en Lohengrin, cygne sous le bras, casque, et Maupassant, comme un chien errant, parmis les déguisés...

...Ainsi Jacques-Émile Blanche, dont je me souviens, se souvenait de Guy de Maupassant qui lui-même...

Claude Mauriac, Le Temps immobile, p.272

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